Auteur : kitsu34
Origine : Saint Seiya
Couple : Une touche d'Aiolos x Saga
Disclaimers : rien à moi dans l'univers de Saint Seiya mais Chrysos, quelques gamins, Bias et les paidagogoi sont à moi XD
Note : Que dire ?… Rien pour ma défense. Si le sujet vous intéresse encore, bonne lecture...
Le poème en ouverture du chapitre est formé de passages choisis de Puissance Egale Bonté extrait lui-même de La Légende des Siècles de Victor Hugo.
I Kato Volta / La descente sans fin
Chapitre 2 – Rencontres
Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace
Iblis venir à lui Dieu dit : « Veux-tu ta grâce ?
-Non, dit le Mal. – Alors que me demandes-tu ?
-Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu,
Joutons à qui créera la chose la plus belle. »
L'Être dit : « J'y consens. – Voici, dit le rebelle :
Moi je prendrai ton œuvre et la transformerai.
Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai
Et chacun de nous deux soufflera son génie
Sur la chose par l'autre apportée et fournie.
-Soit. Que te faut-il ? Prends, dit l'Être avec dédain.
(…) Va, prends. » Iblis entra dans son antre et forgea.
(…) Et, grondant et râlant comme un bœuf qu'on égorge,
Le démon se remit à battre dans sa forge
Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,
Et toute la caverne horrible tressaillait
(…) Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,
Le colosse qu'allait enfanter ce géant
Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale
Comme un dernier effort jetant un dernier râle
(…) Et dans une clarté blême et surnaturelle,
On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle.
oOoOo
« CA SUFFIT ! SILEEEENCE ! »
La voix tonna longuement dans l'atmosphère étouffante, semblant se répercuter à l'infini sur les gradins, se glissant sournoisement entre les sièges de marbre pour revenir assaillir les personnes présentes.
L'homme, debout devant le trône, n'avait pourtant pas haussé le ton. Mais aux mots s'étaient jointes une énergie impressionnante et une autorité naturelle qui figèrent les adversaires en présence et firent se courber les têtes de ceux qui assistaient à la scène.
Les deux chevaliers qui s'affrontaient depuis un long moment déjà, malgré les efforts des Paidagogoi pour contenir leur querelle, tombèrent à genoux dans le sable de l'arène. Malgré la déférence et le respect affichés, ils continuaient de se jeter des regards terribles et leur énergie belliqueuse disait leur rancune et leur colère.
Le Grand Pope se rassit en laissant échapper un soupir imperceptible pour tout autre que le serviteur qui se tenait à ses côtés et le protégeait du soleil. Il considéra un instant, pensif et soucieux, les ennemis dressés l'un contre l'autre et soupira derechef.
Les deux hommes, à genoux dans la poussière, étaient en colère l'un contre l'autre. Ils défendaient tous les deux un enfant, l'un son apprenti et l'autre son neveu. Et ils avaient tous les deux raison, songea le Pope.
En réalité, les deux enfants étaient les véritables responsables de l'affrontement…
Le regard froid du masque de métal se dirigea vers les vrais fautifs. A l'abri des regards des assistants, le sourcil du Grand pope se fronça et il se mordit la lèvre. La situation semblait effectivement plus grave qu'il ne l'avait d'abord estimée. Chrysos avait raison…
Le masque froid passa du premier enfant agenouillé, tête basse et poings serrés, montrant tous les signes d'un véritable remord, au second, debout et tête haute, au regard surtout chargé de colère et de défi.
Le froncement de sourcil se fit plus sombre et le Grand Pope affûta son cosmos, dirigé vers l'enfant rebelle. Il devait savoir ce que cachait cette attitude pour prendre sa décision. La bonne, cette fois. La dernière décision.
Il fallait maintenant protéger les autres de cette force sans contrôle. Après tout, le petit avait eu sa chance…
oOoOo
La sirène du ferry retentit longuement dans le petit port englouti par les ombres du crépuscule. Les gens qui attendaient saisirent leurs bagages et commencèrent à se bousculer vers la passerelle d'embarquement.
Les jambes pressées, affairées, rapides, passaient sans cesse devant son visage, obscurcissant encore sa vision, pourtant Aiolos ne bougeait pas. Il n'avait pas peur de la cohue régnant autour de lui.
Bien au contraire.
Il souriait d'un air ravi d'enfant qui découvre un joujou, qui savoure un bonbon. Ses grands yeux de jade s'ouvraient démesurément sur l'infini sombre qui miroitait devant eux. Par moment, ils se fermaient à demi avec volupté tandis que les narines palpitaient, absorbant cette odeur iodée et entêtante, nouvelle pour lui.
Alors il riait, bras grand ouverts, comme s'il voulait embrasser l'horizon.
Les gens continuaient de passer, pressés, indifférents, autour de cet enfant muet et si pleinement heureux.
Chrysos, à l'écart, les bras encombrés, le considérait avec attention. Finalement, lorsque la foule devint plus clairsemée, le chevalier se détacha de l'ombre et s'avança vers l'enfant. Il lui tendit une main que le petit prit immédiatement avec confiance et l'entraîna vers le bateau noir un peu plus loin.
A peine arrivé sur le pont supérieur du navire, Aiolos jeta un cri de joie, lâcha la main de Chrysos et se précipita vers le bastingage. Il escalada la rambarde et se redressa de toute sa hauteur bras tendus vers le ciel, petite silhouette fragile face à l'immensité de la mer. Il resta un moment perdu dans sa contemplation ravie, puis au moment où l'édifice s'ébranlait et où retentissait encore une fois sa profonde sirène, il se tourna vers son protecteur avec un sourire lumineux.
Chrysos sentit son être frémir et s'élancer vers cet enfant meurtri pour l'aider, le protéger. C'était à lui de montrer à Aiolos que la colère n'apportait rien de bon à celui qui la ressent et que les hommes pouvaient aussi se montrer admirables si on leur faisait confiance. Oui, c'était à lui de l'aider à affronter ses démons, comme on l'avait fait pour lui, il y avait longtemps maintenant…
Tard dans la nuit, lorsque la lune est au zénith et amorce sa descente vers l'aube, Chrysos alla doucement prendre Aiolos par les épaules. L'enfant tressaillit puis accepta de se laisser conduire vers un banc sur lequel une couverture avait été déroulée. Les deux enfants couchés et endormis, Chrysos s'absorba dans un dialogue muet avec les étoiles, semblant prendre les conseils des constellations.
Le bateau poursuivit sa route mouvante sur les eaux noires et calmes et lorsque les premières lueurs de l'aube apparurent, une terre sombre et escarpée se dessina à l'horizon. Chrysos secoua la tête et sembla se réveiller d'un long monologue intérieur. Il jeta un regard aux enfants, endormis sur le banc à côté de lui, dissimulés presque entièrement sous la couverture.
Aiolos poussa un long soupir de contentement et s'étira longuement et voluptueusement dans son sommeil, comme un chat, avant de se tourner et de se rendormir profondément. Chrysos sourit et effleura doucement les boucles brunes humides sur le front de l'enfant. Un petit chouinement lui répondit et la couverture s'agita avant qu'une adorable frimousse rebondie, aux yeux d'herbe et aux boucles de soleil n'en émerge et ne lui sourie. Le bébé gazouilla et lui tendit ses petits bras en souriant aux anges. Chrysos sentit une vibration profonde de son être s'élancer vers lui et envelopper doucement les deux enfants. Il sut alors que sa vie prenait un sens nouveau et qu'il l'acceptait. Il allait veiller sur ces deux enfants abandonnés et maltraités. Il les protégerait et les aiderait à construire leur existence, loin des émotions négatives qui avaient présidé aux débuts de leur vie. Et il veillerait sur eux jusqu'à son dernier souffle.
Pour Héléni…
Chrysos se pencha sur le banc et secoua doucement Aiolos en prenant Aiolia dans ses bras. Les yeux de jade s'ouvrirent, encore ensommeillés.
« Nous arrivons, Aiolos, il faut te lever à présent.
- Nous arrivons ?
- Nous arrivons au Sanctuaire, tu sais ? Ta nouvelle maison à présent. »
L'enfant, d'un bond, fut sur pieds et se précipita vers la proue du bateau. Il escalada le bastingage avec une rapidité qui surprit Chrysos. Il n'eut que le temps de l'attraper avant que le petit ne bascule la tête en avant.
« Doucement enfin ! Tu vas tomber ! »
Mais Aiolos ne l'écoutait pas. Il ne quittait pas des yeux la côte sombre et tourmentée qui approchait et dont l'ombre écrasante s'avançait de façon menaçante vers le bateau à mesure que celui-ci s'approchait de l'embarcadère désert.
Les contreforts rocheux du Sanctuaire étaient terrifiants. Elevés et durs. Tranchants et douloureux, ils évoquaient à Chrysos les dents monstrueuses d'un être gigantesque, avide de sang et de chair. Du moins, c'était ainsi qu'ils lui étaient apparus le jour de son arrivée au sanctuaire, quinze ans plus tôt…
Il se rappelait de ce jour comme si c'était hier… Cette impression de pénétrer dans un espace en dehors du temps, du monde des humains… Cette évocation d'une mâchoire prête à l'écraser et ce sentiment suffoquant de solitude, de fin du monde…
Et il avait eu peur. Et il avait détesté ce lieu hostile où la haine de sa famille l'exilait sans retour. Il s'était promis d'en revenir un jour pour se venger. Tous les détruire et leur infliger la même souffrance que celle qui l'étreignait en ce moment là.
Dans ses bras, Aiolia se crispa soudainement et levant ses yeux tendres vers les contreforts immenses et acérés, il les contempla longuement d'un air de plus en plus apeuré, jusqu'à éclater en sanglots convulsifs et désespérés. Chrysos affermit doucement sa prise sur le petit corps agité de secousses brusques et émit une vibration chaleureuse et apaisante. La détresse du petit se calma et le chevalier replongea dans ses souvenirs.
La terrible mâchoire ne l'avait pas broyé, au contraire. Le Sanctuaire l'avait révélé à lui-même, l'avait fait renaître. Aujourd'hui, il était le seul lieu où il se sentait bien, à sa place. Le seul lieu où il avait rencontré, enfin, des semblables, ses pairs. Le seul lieu où il avait réussi à débarrasser son esprit des voiles noirs de la rancœur et de la haine.
Les yeux d'or se reposèrent pensivement sur l'enfant debout sur le bastingage, qui riait silencieusement aux contreforts terribles et semblait leur dire « Je ne vous crains pas ».
Il en serait de même pour lui. La radiance puissante, d'une sérénité absolue, qui nimbait ces lieux sauverait le fils d'Héléni du suaire mortifère dans lequel la famille Panagiotis enfermait les êtres lumineux ayant eu le malheur de croiser sa route. Comme lui, Aiolos aurait de la chance. Il rencontrerait un autre univers et s'ouvrirait à une autre vision du monde. Il trouverait lui aussi ses pairs et rencontrerait le Grand Pope. Une existence nouvelle, lumineuse, commençait pour lui. Il serait un chevalier d'exception…
Sur cette pensée positive, Chrysos tendit la main à Aiolos qui la saisit avec empressement puis se dirigea vers le ponton. Un saut, les deux enfants dans les bras et le bateau qui se hâte de repartir. Le sentier escarpé qui pénètre au cœur de la montagne et franchit la couronne de roche protégeant le sanctuaire. Et l'impression de cette gueule monstrueuse qui vous happe et vous soustrait au monde normal… Le chemin difficile dans la poussière et la roche, écrasé de soleil, sans aucune végétation, accablé par le chant obsédant des cigales invisibles… Et soudain, au détour d'une arête de pierre, le surgissement du Sanctuaire…
Chrysos s'arrêta, saisi, comme à chaque fois, par la majesté et la solennité de ce lieu impressionnant. Saisi aussi par sa beauté minérale. Il sentit la petite main d'Aiolos se crisper dans la sienne et son énergie s'enflammer brusquement, comme en réponse à celle du lieu. Le chevalier baissa les yeux sur l'enfant. La bouche entrouverte, le corps tendu et les yeux miroitants de larmes, tout chez Aiolos révélait l'impact du Sanctuaire et de son énergie millénaire sur lui. L'enfant était visiblement bouleversé.
Bien, tout n'était donc pas complètement perdu ni détruit chez lui. Il fallait à présent profiter de son trouble pour arracher de son esprit la noirceur qui commençait à y croître.
Chrysos raffermit sa prise sur la main d'Aiolos et amorça sa descente vers le village de Rodorio. Il ne passerait même pas par sa demeure : il devait obtenir une audience avec le Grand Pope au plus vite, le jour même si possible !
Durant la descente, longue et pénible, vers Rodorio, la traversée du village désert et la remontée vers l'enceinte du Sanctuaire et son chemin des douze maisons, Aiolos ne souffla mot et marcha sans protester, malgré la fatigue que son petit cosmos révélait. Le chemin était long et escarpé pour ses petites jambes qui n'avaient plus connu semblable activité depuis deux années.
Arrivé au bas des marches, devant les gardes, Chrysos lâcha les enfants et s'agenouilla sous les yeux ronds d'Aiolos. Prosterné, il adressa ses respects mentaux au Grand Pope, l'informant du succès de sa mission et sollicita une entrevue. Le message mental de Sa Majesté l'enveloppa, teinté de surprise et d'interrogation, puis le cosmos puissant se dirigea vers Aiolos. Celui-ci sursauta et Chrysos l'attrapa par le bras pour le calmer. Le Grand Pope lui intima alors l'ordre de se présenter au palais avec ses neveux.
Chrysos commença l'ascension et attrapa bien vite Aiolos dans ses bras que les marches innombrables épuisaient. Ils traversèrent ainsi les douze maisons silencieuses et désertes, peuplées seulement d'ombres. Enfin, ils arrivèrent au bas de l'escalier monumental du palais et un serviteur vint les accueillir et les précéder vers la salle du trône.
Aiolos ouvrait de grands yeux et se lovait dans ses bras en agrippant convulsivement sa chemise. Il ne cessait de tourner la tête dans tous les sens et semblait étourdi par cet environnement nouveau et trop riche pour lui.
Alors que la lourde porte de bronze sculpté s'ouvrait doucement, les yeux de jade, déjà grand ouverts, s'agrandirent encore démesurément. Une fois de plus, Chrysos tomba à genoux devant la puissance bienfaisante que le Grand Pope projetait. Un tel mélange de force et de lumière l'étourdissait à chaque fois et le laissait toujours pantelant.
Il déposa doucement les deux enfants à terre. Aiolos se débattit légèrement, comme s'il ne voulait pas que Chrysos le lâche et Aiolia commença à faire quelques pas curieux vers la silhouette casquée qui se tenait assise sur le trône de pierre en haut des marches. Le petit ne semblait pas effrayé par l'être mystérieux qui se dressait devant lui et babillait en souriant.
Il n'en allait pas de même pour Aiolos, qui avait reculé jusqu'à se cacher derrière le dos incliné de Chrysos. Celui-ci sentait ses légers frissonnements contre lui. Il comprenait l'émotion de son neveu : le Grand Pope, malgré son âge, émettait une aura écrasante, qui impressionnait.
Chrysos, incliné, attendit le signe de Sa Majesté avant de se relever, tête penchée vers le sol. Aiolia poursuivait sa marche hésitante en riant et arriva bientôt au bas des marches. Il leva son petit pied pour tenter l'ascension du grand escalier de marbre mais perdit l'équilibre et tomba en arrière. Le Grand Pope fit alors un geste de la main et la chute de l'enfant s'interrompit tandis que le petit corps s'élevait doucement du sol et flottait dans les airs jusqu'à arriver à hauteur du masque de métal froid. Le bébé, ravi, poussa de grands cris enthousiastes en agitant les mains et attrapa les ailes sculptées du casque du Grand Pope.
Aux cris de son petit frère, Aiolos risqua un coup d'oeil vers l'être étrange qui lui faisait peur et s'aperçut du phénomène extraordinaire qui se déroulait sous ses yeux. Il poussa un cri étranglé et, sortant de derrière Chrysos, se précipita vers les marches blanches. Le chevalier pensa le saisir par le bras pour l'arrêter et l'empêcher de se jeter sur le Grand Pope, mais à sa grande surprise, sa main se referma sur du vide : Aiolos lui avait échappé et la vitesse et la souplesse de ses mouvements l'avaient déjoué.
L'enfant monta quatre à quatre les marches et sans hésiter ni reculer courut jusqu'à l'être au visage de métal inquiétant pour lui reprendre son petit frère. Chrysos sauta sur ses pieds et se précipita lui aussi pour rattraper ses neveux, mais le cosmos du Grand Pope l'arrêta net, le faisant à nouveau tomber à genoux et lui intimant l'ordre de ne pas intervenir. Aiolia serré contre lui, Aiolos marqua un temps d'arrêt et dévisagea longuement cette silhouette sombre, casquée de métal, qui ne bougeait pas et ne semblait pas vivante, hormis à travers cette pression et cette force qui semblait émaner d'elle et qui lui parlait intuitivement. Comme une lumière invisible, une mélodie imperceptible…
Et soudain l'être parla. Une voix puissante et chaude sembla éclater dans la pièce, retentir tout autour de lui et plonger en lui. Le souffle coupé et les jambes tremblantes, Aiolos recula tout en sentant sans savoir l'expliquer, que l'homme mystérieux ne lui voulait aucun mal.
« -Eh bien, mon enfant, comment t'appelles-tu et quelle est la raison de ta venue en ces lieux ? »
Aiolos resserra ses bras sur Aiolia et recula encore, sans s'apercevoir qu'il arrivait à la limite de l'esplanade du trône et que derrière lui s'ouvrait le vide des marches de marbre. Au moment où son pied rencontra le vide et où il se sentit basculer en arrière, une chaleur étrange s'empara de lui et son corps se fit léger, si léger. Il lui sembla perdre sa consistance et s'élever dans les airs, comme s'il flottait, comme s'il n'était plus qu'un nuage. Mais la sensation extraordinaire s'évanouit aussi vite qu'elle était venue et il retrouva la lourde fatigue de son petit corps d'enfant qui a dû marcher et marcher encore sous un soleil écrasant et affronter des émotions trop violentes pour lui. Il vacilla et se reprit, sous le regard froid de métal, se dressant de toute sa petite taille pour ne pas laisser deviner à quel point la rencontre de l'être étrange qui faisait voler dans les airs l'avait ému.
« - Eh bien ? Quel est ton nom ? »
La voix de tonnerre avait de nouveau retentit dans la pièce, dans l'air, dans son corps, comme si elle suivait les battement frénétiques de son sang, qu'il entendait raisonner dans ses oreilles. Il répondit, et sa voix lui parut étrange, comme si elle résonnait à l'intérieur de sa tête.
« - Je m'appelle Aiolos. Et mon petit frère s'appelle Aiolia.
- Ah, tu décides de répondre finalement. Et quel âge avez-vous tous les deux ?
- Aiolia a deux ans et je viens d'avoir neuf ans.
- Très bien, Aiolos. Et qu'es-tu venu faire ici ? Quel est la raison de ta présence ?
- Je ne sais pas. Je ne suis qu'un enfant et ce n'est pas moi qui décide. »
Un frémissement sembla traverser l'air. Le masque de métal bougea légèrement. La chaleur et la pression qui l'avaient transformé l'espace d'un instant en nuage l'enveloppèrent à nouveau et cette fois-ci Aiolos eut l'impression que sa tête devenait plus lourde et plus légère en même temps. Comme un seau d'eau dans lequel on plonge la main et qui déborde avant de se vider de son eau sous la pression du membre qui s'introduit. Il secoua la tête comme pour chasser quelque chose et ses yeux se remplirent de larmes sans qu'il comprenne pourquoi. La pression cessa. Et la voix éclata à nouveau.
« - Je crois que tu sais très bien que c'est faux. Personne n'a décidé à ta place. C'est bien toi qui as appelé Chrysos, toi qui lui as demandé de te libérer de ta maison et de l'emprise de ton père, toi qui as voulu venir en ces lieux. Que cherches-tu exactement ? »
Aiolos eut un brusque haut le coeur, tandis que son rythme cardiaque s'accentuait et que ses oreilles tintaient brusquement. Quoi ? Que racontait cette voix ? C'était ridicule ! Bien entendu qu'il n'avait rien fait, qu'il n'était pas responsable de ce qui s'était passé la veille ! Comment aurait-il pu être à l'origine de quoi que ce soit, enfermé dans sa chambre avec son frère depuis deux ans ! Il n'avait rien fait, rien décidé ! Il n'avait jamais eu le choix ! Bien au contraire, il n'avait jamais fait que subir… Subir la haine de son père, la mort de sa mère, la naissance de son frère et le soin qu'il avait dû lui donner… Subir l'enfermement et l'injustice des adultes… Regarder, jour après jour, à l'agonie, le ciel s'obscurcir et s'éteindre, disparaître de l'encadrement d'une fenêtre… Rien ! Il n'avait jamais rien pu faire, rien choisir ! Et il les détestait ces adultes qui décidaient tant de choses injustes pour lui ! Oui, il les haïssait ! Il voulait les déchirer, les détruire ! Oh oui, qu'il le voulait ! Qu'il le ferait dès qu'il en aurait la force !
Ses petits poings se serrèrent avec violence autour d'Aiolia, la colère le saisit. Il darda ses yeux sombres vers le masque de métal et une chaleur forte s'empara de lui. Qu'est-ce qu'il en savait, lui, d'abord ? Pourquoi lui disait-il cela ? Pourquoi lui suggérait-il qu'il y était pour quelque chose dans tout cela ? Est-ce qu'il était coupable ? Est-ce que c'était sa faute s'il avait été enfermé ? Si son père l'avait détesté au point de ne plus vouloir le voir ? Est-ce qu'il y pouvait quelque chose s'il ressemblait tant à sa mère ? Il ne se laisserait plus jamais faire, ni enfermer ! Il ne laisserait plus personne lui faire du mal, à lui ou à Aiolia. Il était prêt à tout !
Les yeux de jade de l'enfant se durcirent, sa bouche se pinça en un pli amer et il releva la tête toisant l'être intrusif qui lui faisait face. Il avait bien compris la leçon, même s'il était encore petit ! Ne pas être faible, jamais. Être le plus fort, toujours. Et rendre coup pour coup, avant même que l'autre ne frappe ! Eradiquer l'autre pour éviter qu'il ne l'approche jamais ! Détruire pour ne pas souffrir… Oui, c'était la seule solution et il l'avait bien compris !
La voix tonna dans sa tête, mais elle avait une tonalité nouvelle, plus douce, presque… triste.
« - En es-tu sûr Aiolos ? Est-ce vraiment la voie que tu veux prendre ? N'y en a-t-il pas une autre possible ? Ne te précipite pas et prends ton temps : tu découvriras que les êtres humains ne sont pas seulement capables de faire du mal. Ils peuvent aussi faire le bien, si tu leur en laisses la possibilité. Ne les condamne pas et ne les rejette pas si tôt dans ta vie, sinon que va-t-il te rester ? Le chemin d'une vie est long, tu sais… Alors si en plus il doit être solitaire...
- Je me moque des autres ! Je ne veux plus qu'ils me fassent du mal ! Et si je ne veux pas qu'ils me fassent du mal, je dois les en empêcher ! Alors il faut que je frappe le premier et que je leur fasse très mal avant, si mal qu'ils me laisseront tranquille ! »
Le Grand Pope, assis sur son trône avec majesté jusque là, sembla se voûter sous les paroles de l'enfant et un soupir las lui échappa. Il se leva et, par dessus la tête d'Aiolos s'adressa à Chrysos, toujours agenouillé en contrebas, qui les observait avec curiosité et déférence :
«- Relève toi, chevalier de la Boussole. Tu as bien fait de venir me voir immédiatement. Les choses sont sérieuses, en effet. Tu vas rentrer chez toi aujourd'hui, avec tes neveux. Tu te présenteras demain matin afin que nous prenions des décisions plus… approfondies sur le sujet. »
Puis le Grand Pope abaissa les yeux vers l'enfant méfiant qui se tenait à distance.
« - Aiolos, sois le bienvenu au sanctuaire, ainsi que ton frère Aiolia. Puisse cette brûlante colère qui t'habite ne pas t'entraîner trop loin sur un chemin bien sombre... Il est indéniable que tu possèdes un cosmos puissant et de grandes qualités, nécessaires pour être un chevalier exceptionnel, peut-être l'un des meilleurs... »
Aiolos sentit une émotion qu'il ne parvint pas à nommer se répandre en lui. Il eut chaud puis froid et frissonna longuement. Mais le Grand Pope, qui avait laissé en suspend sa phrase, poursuivit implacablement.
« … Mais tu ne seras pas chevalier. Cette colère dévastatrice qui t'habite est un trop grave défaut, qui vient détruire toutes les qualités que tu possèdes. Et tant qu'elle te gouvernera, le Sanctuaire ne t'acceptera pas. »
Chrysos se mordit fortement la lèvre inférieure et baissa la tête. Le ton était sans appel, le Grand Pope avait rendu son verdict. Il n'y avait plus de discussion possible, plus de contestation à formuler. Le chevalier leva les yeux vers son neveu. Aiolos ne pleurait pas. Ses yeux secs étaient durs et hostiles et son visage était fermé. Chrysos sentit son être s'élancer vers lui et voulut prendre la parole pour le défendre, rappeler au Grand Pope que lui-même avait connu aussi cette colère dévastatrice et qu'il en avait triomphé... Aiolos pouvait lui aussi réussir !
Mais avant même qu'il ne puisse ouvrir la bouche, le Grand Pope l'avait devancé.
« - Non Chrysos. La situation n'a rien d'identique. Ce n'est pas la même colère, ce n'est pas le même mal. Vous êtes diamétralement opposés, Aiolos et toi. Tu avais désespérément soif d'amour et d'attention et ton désespoir, tourné vers toi-même, appelait sans cesse l'intérêt des autres. Aiolos les rejette avec force et ne veut que les détruire. C'est très différent.
- Mais il est si jeune, Votre Majesté, il peut changer, évoluer…
- Mais c'est bien ce que j'espère, Chrysos, je t'assure. Néanmoins, vu le rayonnement qui est le sien, je ne peux prendre la décision de renforcer encore ses capacités par l'entraînement d'un chevalier. Pas tant que cette noirceur le séduira.
- Mais il sera alors trop tard pour qu'il s'entraîne…
- Sans doute. Mais je ne changerai pas d'avis. Et il y a bien d'autres voies que celle de servir le Sanctuaire en tant que chevalier.
- Vous avez tort ! Je vous prouverai que vous avez tort et que je peux devenir chevalier. Je n'ai pas besoin de vous, j'y arriverai sans vous et vous aurez tous peur de ma force. Tout le monde pliera devant ma puissance ! Je deviendrai le maître !»
La voix d'Aiolos avait tranché l'air comme une balle. Chrysos accusa le coup et manqua un bref instant de souffle. Le Grand Pope s'avança vers l'enfant qui le défiait, la tête haute. Arrivé tout près de lui, le surplombant de toute sa taille, il lui dit d'une voix douce, presque moqueuse :
« - Alors tu ne seras pas un chevalier. Tu ne seras qu'une brute. Un chevalier, Aiolos, ce n'est pas quelqu'un de fort qui peut écraser les autres par sa puissance. Un chevalier est un être qui met sa force et sa puissance au service des autres, surtout des sans force, et qui jamais ne l'utiliserait pour causer du mal ou avoir recours à la violence. Bien souvent un chevalier préfère souffrir lui-même au lieu d'être source de souffrances pour les autres... Réfléchis donc aux raisons qui font que, tel que tu es, tu ne seras jamais digne d'une armure. »
D'un signe de la main, le Grand Pope les congédia et Chrysos rejoignit Aiolos, qu'il attrapa sans ménagement par le bras afin de l'entraîner à sa suite, après avoir profondément salué la silhouette casquée de métal qui disparaissait derrière une lourde tenture. Le garçon avait le visage tourmenté et frémissait par instant, comme s'il livrait un farouche combat intérieur. Chrysos entama la descente du chemin des douze maisons dans le silence. Son coeur était lourd et la fatigue l'écrasait comme s'il venait de livrer une terrible bataille et d'essuyer une défaite plus terrible encore. Le Grand Pope s'était adressé mentalement à son neveu durant toute la première partie de l'entretien… Que s'étaient-ils dit qui avait poussé cet homme sage à prendre une si terrible décision ?
Ils entamèrent la descente difficile vers le village dans un silence pesant, entrecoupé seulement des petits chouinements d'Aiolia, que cette matinée avait profondément fatigué. Alors que Rodorio apparaissait déjà derrière une arête rocheuse, Chrysos obliqua sur un chemin de terre qui menait à une petite maison traditionnelle en pierre et toit de tuiles anciennes. Il poussa doucement la vieille porte et pénétra à l'intérieur de sa demeure, posant le bébé grincheux à terre, et se retourna vers Aiolos.
« Voici ma maison, les garçons. Notre maison, à présent. »
Aiolos ne répondit pas. Ses yeux semblaient peiner à s'accoutumer à la pénombre ambiante après avoir affronté la radiance violente du soleil extérieur. Aiolia commença à geindre, signe annonciateur d'une plus grande colère. Rapidement le garçon attrapa son petit frère dans ses bras et le berça doucement.
« Et elle est où notre chambre ? Je crois qu'Aiolia a besoin de dormir . »
Chrysos marqua un temps d'arrêt, puis le conduisit à l'unique chambre de la petite maison. Il n'y avait qu'un lit. Aiolos lui lança un regard interrogatif.
« - Ce sera bien suffisant pour vous deux.
- Mais et vous ?
- Je vais m'installer dans la pièce principale. De toute façon, je ne dors pas beaucoup. »
Chrysos déposa à terre l'espèce de boite qu'il portait sur son dos. Elle émit un son métallique étrange, comme un sanglot, et Aiolos sursauta. Il s'approcha doucement de la cloth et avança la main pour la toucher. L'armure émit un son tranchant et l'enfant retira sa main en se mordant la lèvre. Il se détourna, se dirigea vers le lit et coucha son petit frère en lui murmurant une chanson, sans plus se préoccuper de Chrysos ou de l'armure de la Boussole. Le chevalier poussa un soupir et sortit de la chambre préparer un rapide repas pour les deux enfants et lui.
Alors qu'il disposait les assiettes pour Aiolos et lui sur la table, il remarqua le silence étrange qui régnait dans la maison. Un silence lourd. Rapidement, sans faire le moindre bruit, il se rendit à la porte de la chambre et poussa doucement le battant entrouvert.
Aiolia dormait à poings fermés, étalé sur le dos comme une étoile de mer sur le lit. Mais Aiolos était assis, bras serrés autour de ses genoux, en contemplation – en discussion ? - devant l'armure qui luisait doucement, en forme totem, débarrassée de sa boite. Chrysos en eut le souffle coupé. Son armure n'était pas familière d'ordinaire et ne se laissait pas approcher facilement. Aiolos était décidément étonnant… Quel dommage que le Grand Pope ait statué de cette façon le concernant…
Le chevalier recula silencieusement de quelque pas puis accentua sa marche volontairement en frappant des pieds à terre. Quand il rouvrit la porte, il trouva les deux enfants au lit ensemble et Aiolos se frottait les yeux comme surpris en plein sommeil. Chrysos eut un mince sourire affectueux et complice. Quel petit chenapan, celui-là ! Ils prirent rapidement leur repas et après avoir lavé la vaisselle, Chrysos ordonna à Aiolos de réveiller et nourrir Aiolia avant qu'ils ne partent. Il était temps que débute leur nouvelle vie, à présent.
« Nous allons aller t'inscrire à l'école.
- A l'école pour devenir chevalier ?
- Non Aiolos, il ne saurait en être question pour toi, tu as entendu le Grand Pope. Du moins, il ne saurait en être question pour l'instant. »
L'enfant se renfrogna et se détourna avec colère.
« Mais cela ne dépend que de toi ! »
Aiolos se tourna et l'affronta du regard. Ses yeux de jade étaient obscurcis par la colère et ses sourcils froncés rendaient son regard d'enfant étrangement dur, presque accusateur. Chrysos tendit la main vers lui mais l'enfant se détourna violemment et sortit de la maison. La bouche du chevalier se tordit en un pli soucieux : la partie était loin d'être gagnée… Avait-il eu raison de ramener ces deux enfants avec lui en ce lieu ? Pouvait-il faire encore quelque chose ou bien était-il déjà trop tard… ? Il secoua la tête : l'heure n'était plus aux regrets, mais à tenter par tous les moyens de dégager ce jeune cosmos de la séduction du mal ! Il rattrapa son neveu et il prirent la route vers le village.
Bientôt, ils traversaient les rues désertes, écrasées de soleil. Les habitants de Rodorio rentraient chez eux dès l'apparition des premières chaleurs du milieu du jour : il fallait se dépêcher car bientôt l'après midi commencerait et l'école serait fermée. Il fallait voir le maître avant la fin des cours pour qu'Aiolos puisse rejoindre l'école dès le lendemain. Et il faudrait aussi trouver une nourrice pour le bébé…
Ils arrivèrent au moment où une volée d'enfants sortaient en courant de la petite école, pour la fin de la journée. En attendant que les écoliers s'en aillent, Chrysos s'adossa à un arbre, à l'ombre. Mais l'un des gamins, un grand garçon d'environ douze ou treize ans, aux mains bandées et habillé de la tunique d'entraînement bien connue des apprentis du Sanctuaire, bouscula Aiolos qui protesta.
« Fais attention quand tu marches !
- Qu'est-ce qu'elle a la fillette ? T'es pas contente, chérie ?
- Je t'interdis de me parler de cette façon !
- Oh là, mais c'est qu'elle a du caractère la princesse ! Bah alors ma belle, tu veux que je t'apprenne les bonnes manières?»
Et le gamin mima un baiser en direction d'Aiolos, sans remarquer Chrysos. Celui-ci se mordit la joue pour éviter de rire devant l'air outré de son neveu, interdit et ne sachant pas quoi répondre à l'insulte. Les camarades du garçon le rejoignirent, tous visiblement des apprentis du Sanctuaire, vêtus à l'identique. Ils encerclèrent Aiolos et le regardèrent avec une curiosité malsaine. Ils n'avaient toujours pas vu Chrysos, un peu devant, à l'écart, caché par son olivier.
L'un des enfants du groupe poussa Aiolos dans le dos.
« Bah alors, tu tiens pas debout la gonzesse ? »
Un autre passa la main dans les boucles brunes d'un air nonchalant.
« Mais elle est drôlement mignonne quand on y regarde bien ! Tu veux sortir avec moi, chérie ? »
Et il se mirent tous à rire en poussant Aiolos entre eux et en resserrant le cercle. Voyant que son neveu ne savait pas quoi faire pour se dégager de la petite bande et ouvrait de grands yeux, à mi chemin entre la crainte et la colère mêlée de honte, Chrysos décida d'intervenir. Mais il n'en eut pas le temps. Une voix s'éleva juste derrière lui. Une voix d'enfant, mais impérieuse et forte, porteuse d'une énergie qui secoua le chevalier tout entier et le fit se retourner brusquement.
« Ca suffit. Assez. Ecartez-vous immédiatement. Vous n'avez pas honte de vous comporter de la sorte vis à vis d'un étranger ? Quels chevaliers pensez-vous devenir en vous conduisant de cette façon ? »
Chrysos se trouva face à face avec un garçon d'à peu près l'âge d'Aiolos, grand et bien bâti, à la silhouette élancée et fière. Émanait de lui une énergie impressionnante, calme et furieuse à la fois comme l'est le cours puissant d'un fleuve auquel rien ne résiste. Le chevalier s'écarta légèrement du chemin du nouvel arrivant, touché par son rayonnement et sa grâce. L'enfant était visiblement exceptionnellement doué et sans aucun doute parfaitement conscient de l'être. Ses paroles étaient assurées, comme le regard affirmé de ses yeux bleus qu'il dardait sur le groupe de gamins entourant Aiolos, sûr d'obtenir ce qu'il avait ordonné. Son autorité naturelle était écrasante, déjà.
Il obtint d'ailleurs très facilement gain de cause : le groupe se disloqua à son approche et les gosses baissèrent la tête sous la semonce, contemplant leurs pieds d'un air dépité. Seul le premier gamin, qui avait bousculé Aiolos, sembla refuser d'accepter la réprimande. Il garda la tête haute et rendit son regard au nouveau venu.
« C'est de sa faute ! C'est lui qui m'a foncé dedans ! Et il n'a même pas baissé la tête face à moi ! Pour qui se prend-il ce gosse ? Il faut lui apprendre à respecter ses aînés. »
Le garçon à la force rayonnante s'approcha doucement jusqu'à presque toucher son vis à vis. Il était aussi grand que lui et le regarda droit dans les yeux, sans ciller. Un sourire léger se dessina sur ses lèvres. L'adolescent en face de lui frémit et sembla avoir du mal à reprendre son souffle. Le sourire s'accentua et la voix impérieuse s'éleva à nouveau, plus douce cette fois.
« Et toi, Thisséas, qui penses-tu être ? »
Le garçon perdit un peu plus contenance et son teint hâlé se décolora légèrement. Chrysos sentit presque le cosmos rayonnant couler sur lui et lui jeta un regard compatissant. Il ne faisait pas le poids, pas le poids du tout. Il valait mieux qu'il s'écrase !
« Qui penses-tu être en te comportant ainsi ? Certainement pas un chevalier en tout cas. N'es-tu que cela ? Quelle déception, vraiment... »
Le garçon aux yeux bleus parlait presque à voix basse et pourtant l'énergie qui émanait de lui aurait pu briser une colonne tant elle était puissante. L'adolescent acheva de perdre ses moyens et recula tout à fait en balbutiant, haletant, les yeux humides, prêt à pleurer et totalement défait. Le garçon jeta un regard satisfait aux têtes baissées qui l'entouraient, se retourna vers Chrysos qu'il salua gravement et commanda au groupe de ses camarades de le suivre. Ils allaient être en retard pour le déjeuner et l'entraînement. Il s'éloigna sans hâte, sûr de lui et de sa force, sans un regard, ni pour la victime haletante, ni pour le groupe des agresseurs. Aiolos serra les poings et se mordit la lèvre inférieure avec force et dépit.
Les gamins suivirent sans discuter, aveuglément, se précipitant pour entourer le garçon à l'aura écrasante, l'approcher, se trouver à côté de lui, attirer son attention. Ne resta en arrière que l'adolescent tremblant.
Chrysos appela son neveu et lui fit signe de le rejoindre. Mais au moment où Aiolos passait à proximité de l'adolescent frémissant, sans que Chrysos ne remarque quoi que ce soit, celui-ci l'empoigna violemment, serrant son bras à la limite du supportable. Aiolos laissa échapper un gémissement de douleur et tenta de desserrer la poigne sur son bras, mais en vain. Thisséas lui murmura alors à l'oreille, d'une voix chargée de colère :
« Si, à cause de toi, Saga m'en veut, compte tes os car je les briserais les uns après les autres, espèce de connard, tu as ma parole ! »
Et il le lâcha, le projetant au loin violemment. Aiolos trébucha et tomba douloureusement à terre, sur le dos. Se redressant rapidement sur les coudes, il soutint néanmoins le regard chargé de haine de Thisséas et serra les dents tandis que ce dernier s'éloignait rapidement et qu'apparaissaient sur son bras de grandes marques violacées. Chrysos, que le cri d'Aiolos avait fait se retourner et revenir sur ses pas, entendit un mot chuchoté avec émotion se perdre dans l'air...
« Saga... »
oOoOo
