Auteur : kitsu34
Origine : Saint Seiya
Couple : Une touche d'Aiolos x Saga
Disclaimers : Rien à moi dans l'univers de Saint Seiya, Mais Chrysos, Bias, Thisséas, les gamins et les paidagogoi sont à moi.
I Kato Volta / La descente sans fin
Note : le poème en fermeture est la fin de « Puissance Egale Bonté »,extrait de La Légende des Siècles de Victor Hugo, dont des extraits ouvraient le chapitre précédent. Ces deux chapitres sont liés et décrivent le début de la progression d'Aiolos sur la voie vertueuse et difficile et la façon dont il va devenir un homme et un chevalier d'exception alors que la vengeance et le ressentiment semblaient le disposer à devenir tout autre.
Merci, ici, aux reviews non loggées auxquelles je ne peux répondre individuellement : merci Saga pour tes reviews, j'espère que la suite te plaira tout autant. Je m'intéresse en effet à l'évolution d'Aiolos, qui pour moi, est devenu un grand chevalier, au contraire de Saga qui est né ainsi et n'a donc pas eu à lutter. Celui qui n'a jamais trébuché ni roulé à terre, n'a jamais prouvé sa résilience. Ce sont les chutes et la façon dont on les surmonte qui créent la vraie force ^^.
Chapitre 3 – Aube
Aiolos gonfla ses joues d'ennui et laissa son regard s'évader par la petite fenêtre. Il n'aimait pas l'école, les horaires et les règles à respecter. Il ne trouvait pas les matières étudiées intéressantes, ni le maître passionnant. En réalité, il avait de la peine à suivre. Sa scolarité très réduite et ses deux ans de réclusion lui valaient de sérieuses lacunes, surmontables uniquement par un travail acharné. Et la motivation lui manquait pour y remédier sérieusement. Il ne comprenait pas grand-chose aux leçons mais ne voulait surtout pas le reconnaître ni l'avouer. Alors il s'ennuyait, en attendant que le temps passe…
Son regard erra de la fenêtre au tableau et survola la salle et ses condisciples, attentifs pour la plupart. Il accrocha machinalement une silhouette blonde, courbée sur sa table, concentrée sur l'exercice à faire.
Depuis un peu plus d'un mois qu'il avait intégré la petite école de Rodorio qui dispensait également les matières générales aux apprentis du Sanctuaire, Aiolos s'était familiarisé avec ce nouvel univers et ses habitants. La classe comprenait à la fois les petits qui apprenaient à lire, écrire et compter, et les plus grands, qui étudiaient aussi les sciences, la littérature et l'histoire. Aiolos avait été incorporé à ce dernier groupe. Il n'était pas l'élève le plus jeune c'était un garçon de huit ans appelé Tom qui venait d'un pays étranger quelque part en Europe. Le plus âgé, du haut de ses treize ans bientôt, était Thisséas.
Et celui-ci lui en voulait à mort depuis le premier jour. Et c'était aussi le chef de file des apprentis du Sanctuaire.
Enfin, le chef... Si l'on exceptait Saga, bien entendu…
Les yeux de jade parcoururent la chevelure blonde et la silhouette harmonieuse revêtue de la tunique bleue des apprentis.
Oui, Saga était à part. Comme un soleil autour duquel gravitaient les planètes, attirées par son magnétisme. Aiolos ne savait pas comment l'expliquer mais il se sentait attiré lui aussi vers cette force éclatante, cette énergie lumineuse et si puissante. C'était le seul dont il aurait apprécié des marques d'attention. Les autres gamins de l'école le laissait profondément indifférent, voire dédaigneux. Mais Saga… Il était différent…
Le regard de jade se durcit et la bouche se tordit en un pli amer. Et pourtant, depuis la scène du premier jour, avec Thisséas, Saga ne lui accordait aucun intérêt. Ni en négatif, ni en positif, quoiqu'il fasse pour attirer son attention. Pas la moindre considération, comme s'il n'existait pas, ou plutôt comme s'il n'existait pas plus que les autres. Et cela, pour Aiolos, c'était intolérable !
Soudain, Saga se redressa et rejeta la masse blonde de ses cheveux en arrière puis leva la main.
« Maître, je pense avoir résolu le problème posé en exercice supplémentaire : puis-je aller proposer ma correction au tableau, pour les autres ?
- Déjà, Saga ? Mais il s'agit d'un problème difficile, qui normalement n'est pas encore de ton niveau. Je l'ai posé pour Thisséas, qui lui, devrait savoir le résoudre. Où en es-tu Thisséas ? Tu devrais pouvoir aller au tableau, non ?
- Euh… Pas tout de suite… Je… J'ai presque fini... »
Aiolos sentit un sourire réjoui et méchant lui monter aux lèvres. Bien fait pour cet abruti, tiens ! Si seulement il pouvait aller se ridiculiser au tableau, la journée serait merveilleusement belle !
Thisséas dut sentir l'attitude moqueuse d'Aiolos car il se retourna, une lueur meurtrière dans les yeux. Il fit un geste menaçant à l'insu du maître qui s'était détourné pour répondre à un autre élève. Ce geste voulait clairement dire que s'il en avait les moyens et l'opportunité, Aiolos passerait très certainement un sale moment. Mais les yeux de jade refusèrent de se baisser et soutinrent le regard agressif sans ciller.
Un frémissement traversa l'air comme un brusque coup de vent. La voix de Saga claqua à voix basse, agacée.
« Ça suffit. Thisséas, je crois t'avoir déjà dit de lui foutre la paix, à celui-là. Ignore-le, c'est le plus simple. »
Aiolos accusa le coup. Il sentit une brusque bouffée de chaleur le parcourir et lui monter au visage. L'amertume envahit sa gorge et un poids sembla soudainement peser sur son estomac. Il était légèrement étourdi, presque comme si Saga l'avait frappé.
« Fais donc ton exercice de façon à ce que le maître ne te prenne pas en défaut tout à l'heure. Ne perds pas ton temps pour rien. »
Saga ne s'était même pas retourné.
Comme s'il n'existait pas...
Aiolos sentit ses yeux piquer et ses oreilles bourdonnèrent. Mais sa détresse ne dura qu'un instant. Elle céda vite la place à la colère. Il lança au dos de Saga un regard mauvais. Ah, c'était comme ça ? Eh bien, il allait voir ce qu'il allait voir, celui-là aussi ! Et il serait bien forcé de le considérer ! Il ne pourrait pas faire autrement ! Sa main serra convulsivement le crayon de bois qu'elle tenait et l'objet se rompit sèchement, d'un seul coup.
Un jour, Saga le regarderait, il serait obligé de faire attention à lui, il ne verrait que lui et ne pourrait détourner son regard ! Il en faisait le serment, se jura-t-il, en enveloppant la fière silhouette blonde d'un regard brûlant.
Il lui sembla alors que l'atmosphère changeait, se faisait plus lourde, comme si l'air devenait épais. Les sons paraissaient plus lointains et les objets moins nets. Les élèves et le maître semblaient s'effacer et leurs mouvements se suspendre. Le temps était comme arrêté. Il n'y avait plus que Saga de net et de clair, d'une incroyable précision. Aiolos était brusquement conscient de tout ce qui le concernait avec une acuité surprenante : la blondeur éclatante de son épaisse chevelure qui lui faisait un halo de lumière et ses petites mèches rebelles, là, près de l'oreille le moindre accroc de sa tunique fatiguée le bandage qui enserrait son poignet gauche, sali de terre et de sang ses longues jambes repliées sous sa chaise qui s'agitaient machinalement par moment, comme s'il voulait courir. Il ressentit aussi tout à coup l'ennui, la fatigue, la douleur – à la jambe gauche, près du genou à l'épaule et au poignet droits - les courbatures qui crispaient tous les muscles du corps et la chaleur pénible. Sans savoir comment il savait, Aiolos en fut certain : il avait accès à ce que pensait et ressentait Saga. Son souffle se suspendit, la chaleur dans son corps s'accentua et son coeur s'emballa.
Le frémissement d'air parcourut à nouveau la salle de classe, brusquement.
Et tout disparut. Les contours, les bruits et les mouvements reprirent, comme si rien ne s'était passé.
Le maître envoya Thisséas au tableau, qui échoua à résoudre le problème. Saga leva à nouveau la main et se rendit sur l'estrade. Non seulement il résolut facilement l'exercice, mais expliqua parfaitement la démonstration à ses camarades. Mortifié, Aiolos dut reconnaître qu'il avait vraiment mieux compris et que la compréhension rendait les mathématiques beaucoup plus intéressantes.
L'heure de la récréation sonna alors et les écoliers se précipitèrent dehors en criant et en courant. Aiolos se renfrogna et glissa sur sa chaise de façon à disparaître sous sa table, tandis que le cercle admirateur des apprentis entourait Saga et Thisséas qui discutaient à voix basse. Soudain une main s'abattit sur son épaule et Aiolos leva les yeux. C'était le maître : il savait bien qu'il fallait le pousser dehors cet enfant étrange qui n'aimait pas la récréation. Aiolos fut forcé de sortir du bâtiment et d'errer dans la cour. Aucun autre enfant ne lui parlait ou bien ne s'occupait de lui. S'il n'était pas ennuyé par le groupe de Thisséas suite aux ordres clairs de Saga, Aiolos s'ennuyait ferme durant la récréation et ne pouvait retenir un pincement au coeur en voyant les autres jouer par petits groupes. Au fond, il les enviait. Mais hors de question de l'avouer !
Les cours reprirent pour la seconde moitié de la journée d'école, qui s'acheva dans la chaleur étouffante du début de l'après midi. A la fin de la matinée, Aiolos reprit sans entrain le chemin du village où il allait récupérer Aiolia chez sa nourrice avant de rentrer chez Chrysos. Il n'aurait encore pas grand-chose à faire de l'après midi et de la soirée, à part s'occuper de son petit frère, des tâches quotidiennes et de ses devoirs pénibles.
Ses pas se firent plus lents, ses épaules et sa tête se courbèrent sous un poids invisible...
Il s'ennuyait tellement...
oOoOo
« C'est à cette heure-là que tu arrives, Saga ? Je suis très étonné de ta part. Que t'est-il arrivé pour être en retard de près d'une demi-heure ?
- Désolé, monsieur, j'ai été retenu auprès de mon maître et je n'ai pas pu faire autrement : maître Bias n'accepte aucune distraction lors de son enseignement.
- Une distraction ? L'école ? Tu parles sérieusement ?
- Ce sont les paroles de maître Bias, pas les miennes. Vous devriez lui en parler si vous n'êtes pas d'accord.
- Hem… Oui… On verra… Regagne ta place. »
Saga se tourna vers la classe et Aiolos fut très surpris de lui voir un léger sourire ironique aux lèvres, qui disparut presque instantanément alors qu'il gagnait sa place à côté de Thisséas. Aussitôt, il sortit ses affaires et se mit au travail avec le même sérieux et la même attention que d'habitude.
Pourtant Aiolos demeura longtemps le regard fixé sur la nuque blonde à tenter de démêler ses émotions : quelque chose était différent ce matin et il n'arrivait pas à saisir quoi…
Et soudain, il eut un hoquet et se sentit frémir : profitant d'un instant où le professeur se penchait pour expliquer un point de grammaire à un des petits, Saga venait de se retourner et le regardait droit dans les yeux, pour la première fois. Ses yeux étaient grands, bien dessinés, en amande, avec de longs cils. Et incroyablement bleus. Mais pas d'un bleu clair, suave ou lumineux comme un ciel d'été. Non, ils étaient bleus foncés, comme l'océan lorsqu'il est profond ou qu'il se déchaîne en tempête. Oui, c'était cela, des yeux de tempête ou d'ouragan. Un long frisson parcourut Aiolos sous le regard intense, sérieux, presque… curieux. Il reprit son souffle sans avoir eu conscience de le suspendre et tenta de discipliner sa respiration saccadée. Mais l'instant étrange et surprenant s'interrompit d'un seul coup : le rideau de cheveux blonds dissimula le regard d'océan. Saga s'était retourné.
Aiolos, le corps tendu par il ne savait quoi exactement, passa le reste de la matinée avant la récréation à scruter le dos obstinément tourné. Mais Saga ne se retourna plus et ne lui montra plus d'attention.
La récréation sonna. Aiolos soupira : encore une demi-heure à attendre sans adresser la parole à personne et sans rien faire, dans un coin. Ce serait ça, sa vie ? Attendre en vain quelque chose qui n'arriverait jamais ? En sortant, poussé par le maître d'école, il lança un regard envieux au groupe des apprentis chevaliers qui se réunissaient autour de Saga et parlaient entre eux. Sans vouloir le reconnaître, Aiolos les enviait puissamment. La sentence du Grand Pope et leur discussion inexprimée lui revenait très souvent à l'esprit et l'agitait jusqu'à le laisser épuisé et furieux. Que devait-il faire ? Quel chemin prendre ? Avait-il tort ?... Non. Non ! Lui n'avait rien fait ! C'était les autres ! Tout était de leur faute ! Pourquoi leur pardonnerait-il et s'ouvrirait-il encore à eux ? Pourquoi…
Saisi par un sentiment d'urgence sinistre, Aiolos sortit brutalement de ses pensées. Il n'avait pas surveillé la cour et le groupe des apprentis, perdu dans ses réflexions. Mais après tout, il n'avait pas besoin de le faire : Saga était arrivé. En retard, mais il était là. Et quand Saga était là, il était en sécurité. Pourtant les autres apprentis l'encerclaient comme le jour de son arrivée, et leur expression méchamment réjouie inquiéta Aiolos. Que se passait-il ? Devait-il appeler le maître ?
Il n'en eut pas le temps. Ils l'empoignèrent et le bâillonnant de leurs mains et l'entraînèrent malgré ses efforts, en le portant derrière l'école. Le bâtiment se trouvait sur un côté du village, à la sortie. Derrière commençait la colline pierreuse, aride et nue. Son flanc abrupt s'ouvrait largement formant un demi-cercle, comme si une force immense avait déchiré la roche. C'est au centre de cet espèce d'amphithéâtre naturel qu'Aiolos fut brutalement jeté à terre. Il se ramassa durement sur la pierre et étouffa un cri. Pas question de leur montrer sa souffrance ! Et sa peur…
Parce qu'il avait peur. Vraiment peur. Sans la protection de Saga, il savait ce que les apprentis étaient capables de faire. Des histoires circulaient sur des gamins qui avaient quitté l'école et le village à cause d'eux. Certains en très mauvais état… Un gosse de neuf ans avait même perdu l'usage de ses jambes… Tout le village en parlait... A voix basse, bien entendu.
Il avala péniblement sa salive et tenta de se redresser malgré sa petite taille par rapport à la leur. Il se défendrait jusqu'au bout ! Il jeta un regard autour de lui : ils se rapprochaient, comme des prédateurs autour de leur proie. Jusqu'au bout… Oui, même s'il ne savait pas bien comment ni ce qu'il pouvait faire contre ces brutes bien plus fortes que lui…
« Alors tu ne seras pas un chevalier. Tu ne seras qu'une brute. »
Il serra les dents et les poings tandis que raisonnaient les paroles du Grand Pope dans son esprit. Les autres se rapprochaient encore, le cercle se refermait sur lui. Il savait ce qui allait suivre. Les coups, la douleur, la souffrance. La détresse lui serra la gorge en même temps que la colère le saisissait. Pourquoi ? Encore une fois, pourquoi ? Qu'avait-il encore fait ? Il n'était qu'un enfant ? Il n'avait rien demandé ? Pourquoi les autres étaient-ils tous si mauvais ? Il ne leur avait jamais fait de mal pourtant...
Et soudain, au milieu de ses sentiments qui s'entrechoquaient violemment, l'espoir surgit d'un seul coup en apercevant à l'entrée de l'arc de cercle de pierre, une silhouette fière, couronnée de lumière. Le soulagement étreignit Aiolos. Saga. Saga était venu, il était sauvé. Le soulagement continua de doucement se répandre en lui et avec lui, la gratitude, la compréhension de quelque chose qui lui avait échappé dans les paroles du Grand Pope.
« Un chevalier, Aiolos, ce n'est pas quelqu'un de fort qui peut écraser les autres par sa puissance. Un chevalier est un être qui met sa force et sa puissance au service des autres, surtout des sans force, et qui jamais ne l'utiliserait pour causer du mal ou avoir recours à la violence. »
Et pour la deuxième fois de la journée, il reçut directement l'intensité du regard d'océan. Un océan tourmenté, parcouru de vagues violentes. Un regard effrayant. Et Aiolos sut, sans savoir d'où lui venait cette certitude. Saga n'était pas venu le protéger, au contraire. Il semblait savourer la scène ! Se réjouir…
Non ! La détresse reprit ses droits dans son esprit. Aiolos sentit ses yeux se mouiller et son ventre se nouer. Non… Saga n'était pas comme ça… Parce que si Saga était comme ça… S'il était comme les autres… Il ne lui restait rien à quoi se raccrocher…
Le premier coup, au ventre, décoché par Thisséas, lui coupa le souffle et le plia en deux sur la vision du sourire mauvais et triomphant de Saga, s'adossant tranquillement à la paroi rocheuse en croisant les bras.
Et ce fut la curée. Les coups pleuvaient. Les apprentis se le renvoyaient entre eux, comme une balle. La souffrance le pénétrait de plus en plus, comme une lame chauffée à blanc qui déchire la chair. Il se protégeait comme il pouvait, tentait de rendre les coups. Il ne faisait que les amuser et les faire rire.
Sur un coup plus fort, Aiolos fut projeté à terre. Il se recroquevilla sur lui-même, tentant d'échapper aux coups de pieds qui s'amorçaient. Un liquide poisseux, du sang sans doute, lui coula sur le visage et il sentit un goût métallique dans sa bouche. Est-ce qu'il entendit vraiment le rire méchant et méprisant ou bien le sentit-il seulement ?
Saga riait. Ils allaient le tuer. Et Saga riait…
C'est de ta faute ! Bien fait pour toi, tu n'as que ce que tu mérites !
Que disait-il ? Qu'osait-il dire ? Un rugissement de fureur blanche et violente monta des profondeurs de son désespoir. Une vague de chaleur d'une puissance incroyable le traversa de part en part et il ne comprit qu'il avait hurlé qu'en voyant les visages stupéfaits qui l'entouraient.
Sans savoir comment, il s'était relevé et faisait face au groupe des petites brutes, moins assurées d'un seul coup. Sa rage augmenta en décelant leur hésitation. Leur crainte ? Aiolos sentait une force nouvelle et dévastatrice régner en lui. Il savait d'un seul coup, avec une conscience aiguë et un calme effrayant, qu'il allait leur rendre coup pour coup, qu'il en était capable. La chaleur augmenta encore et soudain elle se déchaîna. L'air autour de lui sembla se mettre à grésiller, à fondre, des pierres éclatèrent toutes seules et le sol se noircit, comme brûlé par des flammes invisibles.
Les autres reculèrent encore. Aiolos sentit la satisfaction puissante du plus fort que les faibles craignent s'emparer de lui. Il affûta cette chaleur et ces flammes invisibles qu'il comprenait venir de lui et les précipita mentalement sur les apprentis. Les hurlements emplirent l'air et Aiolos se mit à rire, presque avec douceur, en voyant les enfants tomber et se tordre à terre. Il s'approcha lentement en appuyant sa force mentale sur eux. Elle lui obéissait avec tellement de facilité, c'était grisant…
Et soudain un choc le frappa en plein torse et le fit reculer de plusieurs mètres. Saga se tenait entre lui et les apprentis, en position indiquant qu'il comptait se battre. Son mauvais visage avait cédé la place à une incrédulité et une inquiétude réelles. Il jetait de brefs regards de côté sur les corps brûlés secoués de tressaillements et ses yeux revenaient au visage ensanglanté, tordu de haine, qui lui faisait face, comme s'il n'en croyait pas sa vue.
Le voir ainsi face à lui, à les protéger alors qu'il les avait lancés contre lui, rendit Aiolos quasiment fou. Sa raison se déchira dans un cri absolu et il se jeta contre Saga de toute la puissance incroyable qu'il sentait s'aiguiser en lui, à la chaleur de sa rage. Il allait l'annihiler.
Alors que le visage d'angoisse de Saga emplissait son champ de vision, à mesure qu'il passait toutes ses défenses, Aiolos fut soudain fauché par une vague d'énergie. Une énergie chaleureuse mais aussi impérieuse que le cours d'un fleuve en cru que rien n'arrête. Il roula à terre, plusieurs fois, sur lui-même et finit la tête dans la terre, abasourdi. La fureur pulsa à nouveau et la chaleur augmenta en lui le projetant sur ses jambes en une seconde. Il se prépara à se lancer contre celui qui avait osé intervenir.
Et là, d'un seul coup, toute sa hargne céda, disparut comme un feu que l'on éteint en étouffant l'air qui l'alimente. Il ne fut plus que stupeur profonde et incompréhension.
Là, devant lui, à quelques mètres, se tenaient deux Saga.
Deux Saga identiques, depuis les épais cheveux blonds, jusqu'aux yeux d'océan démonté, en passant par la même tunique d'apprenti et les mêmes bandages.
Aiolos se frotta les yeux machinalement. Est-ce qu'il rêvait ? Qu'est-ce que cela signifiait ? Soudain le Saga devant lui, qui semblait protéger l'autre, eut l'air d'écouter quelque chose et se tourna vers le Saga derrière, qu'Aiolos identifia comme le Saga méchant avec lequel il s'était battu.
« Cache-toi ! Vite ! Ils arrivent ! Maître Bias arrive ! Il ne doit pas te voir ou tu sais ce qui se passera ! On réglera ça plus tard !»
Le Saga en retrait frissonna et en quelques bonds, disparut derrière une anfractuosité rocheuse. Et soudain Aiolos se sentit tomber à terre. Il n'était pas fatigué, il était au-delà de la fatigue ou même de l'épuisement. Il était vidé. Son corps n'était que douleur. Il sentait que bientôt sa conscience s'éteindrait, mais il voulait comprendre ce prodige !
Deux Saga...
Un groupe arriva en courant. Il y avait le maître d'école, des gardes du Sanctuaire, et un homme qu'Aiolos ne connaissait pas, immense, terrifiant. Il n'avait pas un physique disgracieux ou effrayant. Au contraire, c'était plutôt un bel homme, mais il dégageait quelque chose de sombre et de sinistre.
Saga s'avança et en quelques phrases, il expliqua ce qu'il s'était passé comme s'il avait été présent et comme si l'autre Saga n'existait pas.
L'homme terrifiant pinça les lèvres et ses yeux semblèrent déchirer l'apprenti face à lui. D'un geste de la main, il ordonna aux gardes d'emmener les garçons inertes et poussa violemment le maître d'école en lui sommant de les accompagner. Il attendit que le groupe disparût en direction de l'école et se retourna brusquement vers Saga qu'il envoya d'un seul coup de poing rouler à terre encore plus loin qu'Aiolos. Celui-ci ouvrit de grands yeux. Il ne comprenait pas ce qu'il se passait.
« Où est-il ? Parle ou c'est toi qui prendras pour lui ! »
Saga se releva avec peine et resta immobile devant l'homme, bras le long du corps, sans prononcer un mot. Le coup suivant le projeta contre le flanc éventré de la colline et une gerbe de gouttelettes de sang jaillit de sa bouche. Aiolos poussa un faible cri. Il était terrifié et ne comprenait rien à la scène.
« Bordel de merde ! Tu vas parler sale gosse ! Où est-il ? Tu veux le protéger au point d'être estropié ? »
Difficilement, Saga se releva encore et reprit la même position face à l'homme furieux. Le bras se leva à nouveau, menaçant. Saga ne bougea pas et regarda le coup arriver sans se défendre ou tenter d'esquiver.
« Meeeeerde ! Tu fais vraiment chier ! Tu sais que personne ne doit le voir ! Les autres apprentis, ils l'ont vus ? »
L'homme semblait avoir renoncé à frapper. Saga répondit, d'une voix hachée, sans doute par la douleur.
« Oui, mais ils l'ont pris pour moi. Ils ne nous ont pas vus tous les deux en même temps.
- Tu vas me dire que, quand tu es intervenu face à cet avorton, ils ne se sont pas dit qu'ils voyaient double ?
- Ils étaient inconscients. Ils n'ont rien vu.
- Il n'y a donc que ce gamin à éliminer ? Parfait. »
Soudain Saga sembla étreint de peur et se précipita vers Aiolos. Le troisième coup le faucha dans sa course quand il passa à portée de l'homme et l'envoya à terre à l'autre bout du demi cercle de roche. Il ne se releva pas.
« Très bien, à nous deux, avorton. Tu as osé foutre une raclée à mon apprenti. Une pauvre petite chose comme toi a balayé des gamins qui avaient plusieurs années d'entraînement… Et lui, tu l'as vu. Tu dois disparaître. Le secret mourra avec toi et tu ne te mettras pas sur le chemin de Saga. Il sera le meilleur chevalier d'or, le successeur du Grand Pope ! Hors de question que tu viennes jouer les trouble-fêtes ! »
En parlant, il était arrivé jusqu'à Aiolos et, le surplombant de toute sa taille démesurée, il leva le bras. Aiolos ferma les yeux. Il allait mourir.
« Bias ! Que veux-tu faire ? Je t'interdis de toucher un cheveu d'Aiolos ! »
Il rouvrit les yeux. La voix de Chrysos était tranchante et dure, comme jamais il ne l'avait entendue. Le chevalier de la Boussole, se tenait à quelques mètres, en armure, menaçant. Bias sembla hésiter entre l'envie de se battre contre Chrysos et le respect qu'imposait un chevalier d'argent en armure, quand lui était démuni de la sienne. Puis son regard tomba sur l'enfant blessé à ses pieds et il parut voir quelque chose qui raviva sa colère. D'un seul coup, une vague d'énergie s'éleva et une armure se matérialisa et le revêtit. Les deux chevaliers d'argent se firent face, résolus. Le combat devenait inévitable, lorsqu'une voix de tonnerre déchira l'air et roula dans l'arc de cercle de roches.
« Chevalier de la Boussole, chevalier du Burin ! Je vous ordonne de cesser vos hostilités immédiatement ! Vous avez une heure pour vous présenter devant moi à l'arène centrale du Sanctuaire avec Saga et Aiolos afin de m'expliquer ce qui vient de se passer ! Et je vous conseille d'être à l'heure... »
Les deux chevaliers tombèrent simultanément à genoux sur le sol de pierre, tête baissée sous la semonce. La voix roula encore un peu avant de s'éteindre.
« Honte à vous, chevaliers... »
Chrysos se releva, tête basse, et s'approcha d'Aiolos pour l'aider à se remettre debout. Lorsqu'il comprit que l'enfant ne pouvait vraiment plus tenir sur ses jambes, il le prit doucement dans ses bras et commença à se diriger vers l'école et le village. Il n'y avait pas de temps à perdre : une heure ? Il aurait juste le temps de soigner sommairement Aiolos et de passer prévenir la nourrice de garder Aiolia un peu plus longtemps avant de gagner l'arène centrale.
Bias le regarda s'éloigner en se mordant la lèvre inférieure avec colère. Il se dirigea vers Saga qui commençait à se redresser avec difficulté et lui décocha un coup de pied en lui aboyant de se lever. Chrysos eut un regard navré pour l'enfant à terre. Il n'avait jamais apprécié Bias du Burin… Cette brute portait bien son nom !
Chrysos se hâta sur le chemin rocailleux qui menait à sa maison, après être passé en coup de vent chez la nourrice. Il avait juste le temps de soigner les blessures les plus importantes d'Aiolos avant de se rendre à la convocation du Pope. Le garçon était endormi ou inconscient dans ses bras et son corps meurtri pesait comme celui d'une poupée de chiffon. Le chevalier le déposa doucement sur son propre lit dans la pièce principale de la demeure. Il regarda, le coeur étreint, les dégâts : Aiolos était en piètre état, les petits voyous ne l'avaient pas raté…
Du sang séché venu du nez et d'une entaille profonde sur l'arcade sourcilière maculait son visage et l'une de ses lèvres était fendue de part en part. Ses cheveux étaient pleins de terre et ses vêtements presque en lambeaux. Sa main droite semblait avoir été écrasée par un pied et son poignet était bleu. Chrysos écarta les pans restants des vêtements de l'enfant : sur la peau blanche de vilaines taches noires ou violacées apparaissaient un peu partout. Oui, ils ne l'avait pas épargné… Alors, le Grand Pope pourrait-il le punir de s'être défendu ? Il ne contrôlait pas sa force, après tout ! Il n'avait jamais appris… Il ne comprenait pas d'où elle venait, ni comment elle fonctionnait… C'était de sa faute : il aurait dû lui parler du cosmos, le mettre en garde. Et veiller sur lui, aussi… Il avait bien vu comment les choses s'étaient passées le jour où il avait inscrit Aiolos à l'école…
Chrysos consulta nerveusement l'horloge de la maison. Plus de temps à perdre : il devait soigner rapidement Aiolos et l'emmener jusqu'à l'arène. Le chevalier s'absorba dans sa tache, sans plus penser à rien : ses gestes étaient précis et efficaces et bientôt Aiolos, pansé et habillé de nouveaux vêtements, fut en état d'être présenté au Grand Pope. Chrysos le secoua doucement et l'enfant ouvrit péniblement les yeux. Il ne pouvait cependant pas marcher, aussi le chevalier le porta à nouveau dans ses bras. Ils prirent ainsi le chemin du Sanctuaire.
A proximité de l'arène centrale, la foule de gardes, d'apprentis et de chevaliers en tenue d'entraînement, avertit Chrysos que l'histoire avait fait le tour du Sanctuaire. Il passa rapidement avec Aiolos dans les bras au milieu des regards curieux et spéculatifs. Les paidagogoi qui interdisaient l'accès de l'arène lui ouvrirent le passage et il se retrouva sur l'esplanade de sable, en plein soleil, face au Grand Pope sur son trône de pierre en haut des gradins. Bias était déjà là, avec son apprenti. Le chevalier de la Boussole fronça les sourcils : le garçon arborait des blessures qu'il ne lui avait pas vues en quittant l'école. Mais il n'eut pas le temps d'aller plus loin dans ses remarques : le Grand Pope prit la parole :
« Stavros vient de m'informer que les sept apprentis de l'école sont gravement blessés et que deux d'entre eux vont bientôt être évacués vers le continent afin d'y être hospitalisés. Leurs vies sont en danger. »
Chrysos eut un hoquet et il sentit le corps d'Aiolos se crisper dans ses bras. La respiration de l'enfant se suspendit un instant puis reprit, plus rapide. Le Grand Pope poursuivit de sa voix profonde :
« L'heure est très grave. Aiolos, te rends-tu compte de ce que tu as fait ? Tu as failli tuer d'autres êtres humains : c'est une faute très lourde et je ne peux pas la tolérer. »
Toujours accroché à lui, le visage caché dans son cou, Chrysos sentait l'enfant trembler et ressentait sa détresse. Concentré sur son neveu, le chevalier dégagea une énergie apaisante et réconfortante. Tout irait bien. Le Grand Pope comprendrait. Il fallait juste lui expliquer ce qu'il s'était réellement passé. Ce n'était que de la légitime défense. Tout irait bien. Sa main caressant les cheveux de l'enfant, Chrysos sentait le petit se calmer doucement.
« Mon apprenti m'a expliqué ce qui était arrivé. En fait, depuis l'arrivé de cet Aiolos, les choses vont mal à l'école. Il ne se passe pas un jour sans que Saga me raconte un nouvel « exploit » de ce gosse. Il ment et triche en cours et il embête les plus petits pendant la récréation, les terrorise. Voyez de quoi il est capable ! Il est dangereux ! Saga et les autres apprentis ont juste voulu l'empêcher de nuire : cela l'a mis en colère et il les a attaqué ! »
Chrysos et Aiolos eurent le même haut le coeur. Le chevalier, machinalement, desserra sa prise sur son neveu, et Aiolos en profita pour se dégager et sauter à terre. Il se redressa de toute sa taille et ses poings se serrèrent avec force. Chrysos sentit sa colère et posa la main sur son épaule, pour lui recommander la prudence. Lui aussi était en colère contre les mensonges de Bias, mais le sort d'Aiolos se jouait en cet instant. Il fallait faire preuve de retenue.
« Majesté ! Cet enfant est un monstre ! Mon apprenti a failli mourir lui aussi ! Regardez-le, voyez ses blessures ! Je réclame justice ! »
Chrysos n'en revenait pas ! L'impudence de cet homme était sans limite ! Il avait lui-même infligé les blessures à son apprenti et s'en servait pour accuser Aiolos ! Il décida d'intervenir et s'adressa directement à l'imposante silhouette casquée de métal, immobile et attentive, en haut des marches de l'arène :
« Votre majesté, je peux vous assurer que lorsque je suis intervenu, l'apprenti de Bias n'était pas blessé ainsi. Et mon intervention, comme vous le savez, a sonné la fin du combat. Ce n'est pas Aiolos le responsable de ces marques de coups !
- Qu'oses-tu insinuer, chevalier de la Boussole ? Que j'ai frappé exprès mon propre apprenti ?
- Mais c'est toi-même qui avance cette idée. Je dis ce que j'ai vu et je ne pense pas que tu irais jusqu'à remettre ma parole en cause, Bias.
- Parce que le gamin n'est pas de ton sang peut-être, Chrysos ? Allons, tu veux juste le protéger, au détriment de la sécurité des autres !
- De la sécurité de qui parles-tu ? Les apprentis ont attaqué Aiolos ! Ils l'ont roué de coups : regarde son état ! Et ce n'est pas la première fois ! D'autres gamins ont été blessés et ceux qui restent se taisent, par peur !
- Allons, ce ne sont que des gamins ! Ils ne se rendent pas forcément compte de ce qu'il font !
- Mais exactement ! Et Aiolos non plus ne s'est pas rendu compte ! Il s'est juste défendu comme il a pu et n'a pas su contrôler une force qu'il ne soupçonnait pas posséder !
- Il s'est juste défendu ? Tu iras dire cela aux parents des gosses qu'il a envoyés à l'hôpital !
- Il ne le voulait pas !
- Ah oui ? Vraiment ? Ce n'est pas ce que Saga m'a dit ! Il m'a dit qu'il riait en les écrasant... »
Le silence s'abattit sur l'assistance et les regards convergèrent vers Aiolos. Le Grand Pope se tendit légèrement en avant et son casque de métal s'orienta vers Aiolos, renvoyant un bref éclat de soleil. Chrysos accusa le coup et interrogea son neveu du regard.
Aiolos faisait face, mais ses yeux de jade ne quittaient pas l'autre garçon.
Bias reprit la parole, d'une voix forte et agressive et Chrysos lui répondit. La dispute se poursuivit entre son accusateur et son défenseur, mais Aiolos n'écoutait plus. Il était perdu en lui-même, en discussion avec son être intérieur.
Saga avait compris. Il avait sciemment voulu faire du mal aux apprentis... Saga avait senti la joie insane qui l'avait parcouru quand il avait compris sa force. Il baissa la tête. Il était partagé entre plusieurs sentiments violents : honte que Saga sache, colère d'être accusé seul, regrets des blessures qu'il avait infligées et haine à l'encontre des petites brutes… Il n'était plus que confusion, perdu au milieu de ces émotions violentes qui le parcouraient.
Il n'avait fait que se défendre... Non, il aurait pu se contenter de les faire fuir et il avait choisi d'user de sa force contre eux... Il savait qu'il leur faisait du mal et il avait aimé le faire. Il sentait encore la sensation grisante du pouvoir, comme une vague puissante qui vous atteint et vous entraîne dans son sillage sans résistance possible. Il avait aimé être celui qui décide, qui fait peur et qui fait mal, pour une fois… Pourquoi était-ce mal ? Pourtant, quand il était le plus faible et que les autres exerçaient leur force contre lui, c'était autorisé puisqu'ils n'étaient jamais punis… Alors pourquoi lui ne pouvait-il pas utiliser sa force ? Quelle différence y avait-il ? Un sentiment cuisant d'injustice prenait peu à peu possession de lui.
Chrysos et Bias s'invectivaient avec force et s'étaient dangereusement rapprochés, malgré les paidagogoi qui tentaient de les contenir et de les éloigner l'un de l'autre. Les cris résonnaient fort dans cette arène de pierre et tournoyaient douloureusement. Le soleil de l'après midi grec frappait sans concession et la chaleur était étouffante. Aiolos n'en pouvait plus et sentait sa colère se raviver, comme un monstre fantastique qui renaît de ses cendres, quand soudain la voix de tonnerre éclata dans l'air écrasant de l'arène.
« CA SUFFIT ! SILEEEENCE ! »
Le Grand Pope venait de se lever. Il n'avait pas haussé le ton mais son énergie formidable avait balayé tous les cris et toutes les oppositions. Chrysos et Bias étaient tombés à genoux dans le sable de l'arène mais continuaient de se jeter des regards terribles. Saga aussi s'était agenouillé et courbait la tête, nota Aiolos. Mais lui était debout, tête haute, et regardait droit dans le masque de métal.
Il n'avait pas commis de faute. Ses doutes s'étaient dissipés. Il s'était défendu et il avait été le plus fort, c'était tout. Pourquoi devrait-il s'excuser ? Pour une fois que c'était lui qui était victorieux…
Il sentit l'air s'appesantir comme lorsqu'il devient moite et se charge d'électricité avant l'orage. Une pression invisible l'encercla et l'immobilisa et un sentiment de danger le heurta d'un seul coup. La menace venait du Grand Pope. Les yeux de jade lancèrent des éclairs et Aiolos hurla silencieusement sa colère et son ressentiment. C'était injuste ! Injuste ! Tellement injuste ! Qu'il subisse ou qu'il réagisse, il avait tort ? Mais où était la justice dans tout cela ? Où ? OÙ ?
La pression menaçante, teintée de tristesse et de regrets, sembla hésiter à s'abattre. Mais le cosmos d'Aiolos continuait sa descente sans fin vers la rage et la haine. L'enfant hurlait sa fureur, avec la violence d'un ouragan au faît de sa puissance. La chaleur, déjà lourde à cause du soleil implacable, commençait sournoisement à s'accroître. Le Grand Pope poussa un soupir et se prépara, la mort dans l'âme, à rendre son jugement.
Une voix claire, mais assurée et déterminée, s'éleva alors :
« Aiolos n'a rien fait de mal. Il a dit la vérité. Il s'est juste défendu contre l'agression des autres. Et ce qui s'est passé était ma faute. C'est moi qui leur ai dit de l'attaquer et de lui régler son compte. Et c'est moi qui ai mal agi, qui ai fait un mauvais usage de ma force et de mon autorité. J'avais envie de voir ce qu'il avait dans le ventre car je sentais bien qu'il avait du potentiel. C'est moi qui doit être puni, ce serait injuste qu'il le soit. En fait, j'étais jaloux de lui... »
Saga était toujours à genoux mais sa tête était haute et son regard d'océan baignait Aiolos. Celui-ci sentit le monstre de colère qui se développait en lui et le poussait vers la haine céder du terrain. Saga, le vrai Saga, le regardait absolument, cette fois.
Aiolos n'a rien fait de mal. Il a dit la vérité.
La colère grondante se tapit encore un peu plus au fond de lui.
Il s'est juste défendu contre l'agression des autres. Et ce qui s'est passé était ma faute.
Le monstre hurlant se terra et disparut presque totalement, comme l'animal dans son terrier chassé par la lumière du jour quand la nuit s'efface.
C'est moi qui doit être puni, ce serait injuste qu'il le soit.
Un calme nouveau et étrange régna en lui, comme le calme qui revient après la tempête. Un calme fragile et émerveillé devant l'étendue de la grâce. Saga non plus n'avait rien fait, mais il s'accusait... Pour lui...
J'avais envie de voir ce qu'il avait dans le ventre car je sentais bien qu'il avait du potentiel
Une chaleur différente de celle qui brûle et détruit se lova doucement dans son ventre. Une chaleur qui réchauffe et réconforte. Sa gorge se noua et il lui sembla qu'elle devenait trop étroite pour respirer normalement.
En fait, j'étais jaloux de lui...
Un sentiment étrange, qu'Aiolos peinait à identifier et nommer régnait à présent en lui. Ce sentiment nouveau palpitait doucement, comme un oisillon qui brise sa coquille et s'agite pour s'extraire, et répandait lumière et chaleur en lui. Aiolos frissonna, saisi d'un de ces frissons puissants qui vient du plus profond de soi et qui secoue l'âme et le corps. Le frisson d'un être qui s'éveille à un jour nouveau. Sous le regard bleu intense, au milieu des chevaliers, dans cette arène de pierre et sous le regard du Grand Pope, il se sentait bien. A sa place. Enfin.
Le Grand Pope ne quittait pas les cosmos des deux enfants et leur dialogue secret. Il surveillait au plus près l'évolution d'Aiolos. A la lumière de ce qui était arrivé aux apprentis, il avait sous-estimé la colère du petit et sa force. Et le hurlement de détresse de l'enfant face à l'injustice qui le frappait l'avait ému… Allons ! Il y avait quelque chose dans cet enfant qu'il était inutile de nier. Quelque chose de grand, c'était sûr. Quelque chose en devenir ,qui pouvait aussi bien s'orienter vers le bien que vers le mal et qu'il fallait donc travailler. Et finalement quelque chose de pas si différent de ce qui avait habité Chrysos des années auparavant… Un désir d'attention, de reconnaissance, de liaison avec l'autre… Le Grand Pope soupira à nouveau. Il lui avait manqué pour déceler cette soif d'amour, ce lien invisible, ténu mais incassable, qui unit deux êtres… Il avait pensé, à tort, que le salut viendrait de Chrysos… Il se faisait vieux, décidément.
« Saga, apprenti de Bias du Burin, et toi, Aiolos, en raison de vos fautes, je vous condamne tous les deux à devoir effectuer seuls les corvées incombant à tous les apprentis du Sanctuaire pendant un mois. Durant ce temps, vous ne rentrerez pas chez vous, mais dormirez dans les cachots du palais ! »
Parmi les cris d'indignation de Bias et les remerciements de Chrysos, au milieu des murmures de tous les assistants de cette scène étrange et violente jusque là, alors que les paidagogoi les entraînaient vers leur punition, le Grand Pope fut le seul à surprendre le sourire lumineux et le rire silencieux qu'échangèrent les deux enfants lorsqu'ils se prosternèrent devant lui. Son soulagement fut à la mesure de l'inquiétude qui l'avait étreint jusque là. Les choses iraient bien, à présent. Aiolos semblait avoir trouvé son autre.
« Chrysos, lorsque la punition sera terminée, tu viendras loger au Sanctuaire avec ton apprenti. Il te sera assigné une demeure pour toi, Aiolos et Aiolia. »
Chrysos mit un genou en terre avec gratitude et remercia le Grand Pope avec ferveur.
Aiolos entrait enfin dans la lumière...
(…) Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux,
Cria dans l'infini : « Maître, à toi maintenant !
C'est mon tour de fournir la matière à ton œuvre
Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends. »
Dieu, pour qui les méchants même sont transparents,
Tendit sa grande main de lumière baignée
Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée.
Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu
Du gouffre qui n'était pas encore le ciel bleu
Et l'esprit regarda la bête sa prunelle,
Formidable, versait la lueur éternelle
Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir,
Grossit alors, et fut soudain énorme à voir
Et Dieu le regardait de son regard tranquille
Une aube étrange erra sur cette forme vile
L'affreux ventre devint un globe lumineux
Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs nœuds,
S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme
Iblis leva les yeux et tout à coup l'infâme,
Ebloui, se courba sous l'abîme vermeil
Car Dieu de l'araignée avait fait le soleil.
oOoOo
