Auteur : kitsu34

Origine : Saint Seiya

Couple : Une touche d'Aiolos x Saga, Kanon en filigrane

Disclaimers : rien à moi dans l'univers de Saint Seiya

Note : je réponds ici aux reviews anonymes : ah oui, c'est vrai, je n'ai pas de review pour cette fic… La qualité n'est pas au rendez-vous, je le sens, mais je n'arrive pas à faire mieux pour l'instant. Je n'aurais peut-être pas dû la reprendre et la finir, mais j'y tiens et elle est importante pour moi, alors tant pis...

Note : le poème en ouverture du chapitre a pour titre « Aimons toujours ! Aimons encore » il s'agit de deux extraits de ce poème lui-même issu des Contemplations de Victor Hugo.

Le poème en fermeture du chapitre s'intitule « Hymne à la beauté » et appartient à la section Spleen et Idéal des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire.

I Kato Volta/ La descente sans fin

Chapitre 4 – Zénith

Aimons toujours ! Aimons encore !
Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.
L'amour, c'est le cri de l'aurore,
L'amour c'est l'hymne de la nuit.

Ce que le flot dit aux rivages,
Ce que le vent dit aux vieux monts,
Ce que l'astre dit aux nuages,
C'est le mot ineffable : Aimons !

L'amour fait songer, vivre et croire.
Il a pour réchauffer le cœur,
Un rayon de plus que la gloire,
Et ce rayon c'est le bonheur !

Aime ! qu'on les loue ou les blâme,
Toujours les grands cœurs aimeront :
Joins cette jeunesse de l'âme
A la jeunesse de ton front !

Aime, afin de charmer tes heures !
Afin qu'on voie en tes beaux yeux
Des voluptés intérieures
Le sourire mystérieux !

Aimons-nous toujours davantage !
Unissons-nous mieux chaque jour.
Les arbres croissent en feuillage ;
Que notre âme croisse en amour !

Soyons le miroir et l'image !
Soyons la fleur et le parfum !
Les amants, qui, seuls sous l'ombrage,
Se sentent deux et ne sont qu'un !

[...]Conserve en ton cœur, sans rien craindre,
Dusses-tu pleurer et souffrir,
La flamme qui ne peut s'éteindre
Et la fleur qui ne peut mourir !

« Venez ici, bande de petits monstres ! Attendez qu'on vous donne l'autorisation d'entrer ! »

Les paidagogoi semblaient légèrement dépassés, nota Chrysos avec amusement, en observant les jeunes apprentis et nouveaux chevaliers d'or mêlés s'enfuir comme une volée de moineaux. Il s'écarta rapidement pour éviter de se faire charger par le petit troupeau. Pas assez rapidement cependant. Un jeune garçon à la rapidité prometteuse le heurta de plein fouet, manquant de le faire tomber à terre. Étourdi, le chevalier de la Boussole attrapa néanmoins le coupable d'une main ferme.

« Dis donc, Milo, fais un peu attention où tu mets les pieds ! Il se serait passé quoi si tu avais bousculé ainsi un civil ? Tu dois maîtriser ta rapidité et ta force. »

Le garçon ne semblait pas trop effarouché par ses reproches et se tordait dans tous les sens pour défaire sa poigne. Et il y mettait de l'énergie ! Sacré Milo ! Amusé, Chrysos resserra sa prise et sentit le cosmos du gamin se rebeller.

« Lâche-moi, mais lâche-moi donc ! Je vais pas manquer la passation d'armure de mon meilleur pote à cause de toi !

- Pas avant que tu ne te sois excusé comme il se doit ! Qu'est-ce que c'est que ces manières ? C'est ainsi que se comporte la nouvelle génération ? Eh bien, bravo, je ne félicite pas ton maître ! »

Milo se raidit, visiblement touché dans son orgueil, et leva la tête avec fierté. Ou insolence, au choix. Son éclatante blondeur, avec des boucles superbes, comme celles des statues antiques, charmait Chrysos à chaque fois qu'Aiolia le ramenait chez eux. Ses yeux avaient la couleur de la mer en été, à mi chemin entre le vert et le bleu. Un enfant superbe, au charme enjôleur déjà puissant, dans lequel commençait à se deviner l'adolescent sulfureux qu'il serait sans aucun doute un jour… Pauvres paidagogoi… Ils n'étaient pas au bout de leurs peines...

« Toutes mes profondes et sincères excuses à sa majesté de la Boussole ! L'indigne ver de terre que je suis se repend grandement et souffre de l'étendue de ses fautes en implorant la mansuétude du seigneur Chrysos ! »

Et le petit impertinent de se fendre d'une magnifique révérence et d'un adorable sourire insolent ! Et il semblait très content de lui, en plus, le sale gosse ! Ébahi par tant d'irrespect, Chrysos hésita entre se fâcher ou éclater de rire. Il n'eut pas le temps de se décider. Un autre enfant accouru presque en même temps décocha un coup de poing virulent sur le crâne de son camarade. Au choc et au cri de Milo, le chevalier de la Boussole fit une grimace. Voilà qui n'avait pas dû faire du bien ! Le deuxième garçon, sensiblement du même âge que Milo et Aiolia, avait une force surprenante, en totale contradiction avec sa beauté délicate et envoûtante, phénomène qui ne cessait de fasciner Chrysos depuis qu'il le connaissait.

« AIEUH ! Tu m'as fait mal, Camus !

- C'est bien fait pour toi ! Excuse-toi immédiatement ! Tu devrais avoir honte de te comporter comme ça envers un chevalier d'argent !

- Oh, ça va, c'est pas la fin du monde non plus ! Pas la peine d'en faire un fromage !

- Milo…

- Camus…

- Si tu ne t'excuses pas immédiatement, je ne te parle plus de toute la semaine ! J'aurais trop honte d'adresser la parole à un rustre pareil !

- Hein ? Tu… Tu rigoles, hein Camus ?… Tu ne le ferais pas vraiment ?... Si ?... Bon, bon, d'accord, d'accord ! Je suis désolé, chevalier, je vous ai heurté et manqué de respect. Je n'ai aucune excuse et j'espère que vous accepterez de me pardonner. Ça te va comme ça ?

- Encore pardon, chevalier de la Boussole. Mon camarade est… disons, quelque peu nature et grossier parfois. »

Chrysos se mordit les joues en hochant la tête avec gravité sous l'étrange regard rougeoyant du gamin, sérieux et intense. Un regard incandescent, comme la couleur de la braise tourmentée par le feu. Comme un reflet de sa longue et opulente chevelure de flamme.

Surtout ne pas rire. Ne pas rire.

« Merci de vos excuses, apprentis, j'en apprécie la… spontanéité. Particulièrement la tienne, Boucles d'Or. »

Avec un clin d'œil appuyé à l'attention de Milo offusqué, le chevalier le lâcha. Il ne put retenir un sourire narquois : le gosse semblait scandalisé par le surnom. Mais il n'eut pas le temps de répliquer : son camarade le ceintura et l'entraîna rapidement.

« Boucles d'Or ? Boucles d'Or ? Je déteste qu'on m'appelle comme ça ! Il va voir de quel bois je me chauffe, le vieux !

- Tu ne vas rien faire du tout !

- Alors là ! Pas question ! Tu vas voir…

- Milo, tu veux voir Aiolia recevoir son armure ou pas ?

- Oh merde ! Aio, j'arriiiiiive !…

Et Milo détala avec la même rapidité surprenante qui avait manqué de renverser Chrysos. Camus poussa un soupir et suivit le même chemin, mais bien plus lentement et presque à contrecœur semblait-il. Chrysos secoua la tête en souriant. Qu'ils étaient mignons ces deux-là ! Aiolia avait bien de la chance d'avoir d'aussi bons amis...

Le moment important qui l'attendait lui revint à l'esprit et il hâta le pas, lui aussi. Aiolia recevait son armure en ce jour, après avoir réussi son épreuve hier. Chrysos se sentit gonflé de fierté. Après Aiolos, près de deux ans auparavant, un nouveau chevalier d'or entrait dans la famille ! Il passa l'arcade de pierre qui ouvrait sur l'arène centrale du Sanctuaire. Sous l'écrasante lumière d'or du soleil, un silence solennel régnait, troublé seulement par les chuchotements des jeunes garnements, que les paidagogoi peinaient à faire cesser.

« Milooo, tu m'écrases les pieds !

- Oh ça va Mu, t'as qu'à te pousser, aussi !

- Vaffanculo Boucles d'Or, tu vas t'en prendre une !

- Oh comme c'est mignon, Boucles d'Or, ça te va tellement bien, hu hu hu…

- Tu m'as appelé comment, Barbie ?

- Mais taisez-vous ! Sinon…

- SILENCE LA MARMAILLE ! »

Les jeunes courbèrent la nuque et rentrèrent la tête dans leurs épaules d'un air contrit. Personne ne contrariait le Grand Pope quand il haussait le ton, même légèrement. Le casque de métal branla lentement. Elle avait l'air gratinée, cette nouvelle génération ! A moins qu'il ne se fasse trop vieux pour toute cette jeunesse et sa fougue… Le Grand Pope, le calme revenu, accorda à nouveau toute son attention au jeune garçon agenouillé dans le sable, tête haute et regard vert brillant de fierté et d'émotion contenues.

« Bienvenue parmi tes pairs, Aiolia. En récompense de ton courage et de ta valeur, je te remets l'armure d'or du Lion. Sagittarius ?

- Votre Majesté ?

- Veuille remettre son armure au nouveau chevalier.

- Oui, votre Majesté. »

L'adolescent, qui se tenait à sa droite et qui venait de s'agenouiller devant lui, revêtu de son armure d'or, se releva avec grâce. Il saisit l'armure du Lion par ses lanières et, la soulevant sans peine, d'une main, commença à descendre les marches de l'arène. Le Grand Pope contempla la scène avec joie : Aiolos avait tellement changé qu'il lui était difficile de reconnaître dans le jeune chevalier d'or descendant adouber son frère l'enfant rebelle qui lui avait tenu tête en ce lieu précis. Il était devenu un chevalier d'exception, doté de qualités rares. L'un des meilleurs. Comme Chrysos et lui l'avaient senti autrefois. Il avait vaincu le terrible spectre de la haine et de la vengeance et en avait repoussé la noire séduction. Oui ! Le Grand Pope hocha la tête : il était vraiment fier de lui...

Et d'après les regards et les énergies qui montaient vers lui de la foule des spectateurs de la scène solennelle, il n'était pas le seul. Aiolos était admiré de tous pour sa puissance, autant que pour son courage et sa bienveillance envers les plus faibles et les plus démunis. Il avait profondément appris de ses errances et en avait tiré une véritable force, aux racines solides et étendues. La complicité et l'amitié qu'il avait partagées avec Saga lui avaient aussi indéniablement profité.

Mais sur ce dernier point… Le casque s'inclina imperceptiblement vers sa gauche et le Grand Pope marqua un léger arrêt dans son raisonnement. Debout, bras joints dans le dos, tête haute et regard brillant enveloppant les deux silhouettes qui venaient de se rejoindre dans l'arène, Saga s'absorbait dans la contemplation de la remise d'armure d'Aiolia. Il ne se rendait pas compte de l'inquisition du Grand Pope. Ou bien feignait-il l'ignorance ?… Difficile de s'en assurer désormais, puisqu'un mur mental parfait se dressait chaque fois que le Grand Pope tentait une incursion dans l'esprit ou le cosmos du jeune chevalier d'or des Gémeaux. Il était véritablement doué, ce gamin… Veuille Athéna qu'il ne soit pas trop doué…

Le soudain sourire de Saga prit le Grand Pope par surprise. Un sourire éclatant de joie. De ces sourires de lumière qui éclairent entièrement un être et le font rayonner, révélateurs de puissants sentiments cachés. Aiolos venait d'adouber Aiolia, revêtu de sa nouvelle armure, et le serrait dans ses bras sous les applaudissements des spectateurs et leurs cris de joie.

Les deux chevaliers d'or s'agenouillèrent alors en un gracieux ensemble et prononcèrent d'une seule voix le serment des chevaliers du Sanctuaire :

« Moi, chevalier d'or du Lion, du Sagittaire, je m'incline, en ce jour et pour tous ceux qui me restent à vivre, devant la déesse Athéna et j'implore sa force de me guider sans faillir dans l'accomplissement de mon devoir. Je fais le vœu sacré et indissoluble de mettre ma puissance au service de tous mes frères et de toutes mes sœurs qui en ressentiront le besoin afin de les protéger avec respect et abnégation. »

La cérémonie touchait à sa fin et les deux chevaliers se relevèrent, prononçant la fin du serment sacré d'une voix forte et vibrante d'émotion, toujours à l'unisson :

« Que ma vie serve avec honneur le Sanctuaire, le Grand Pope et la gloire d'Athéna ! »

Les vivats de la foule des spectateurs éclatèrent et Aiolia se tourna vers les gradins en souriant avec bonheur. Les petits galopins du coin gauche s'agitaient particulièrement, nota le Grand Pope avec un sourire indulgent cette fois. Il faudrait néanmoins rapidement renforcer l'équipe des paidagogoi...

Aiolos contemplait son petit frère revêtu de l'armure d'or du Lion et un sentiment de joie presque douloureux lui enserrait la poitrine. Il peinait à reprendre son souffle tellement il était heureux. Et au milieu de son bonheur, une vibration bien connue et une voix que l'âge avait rendue plus grave le firent doucement frissonner sans qu'il comprenne bien pourquoi.

« Félicitations et bienvenue parmi nous, Aiolia du Lion.

- Merci de ton accueil, Saga des Gémeaux. Iolos, je peux aller voir les autres et leur montrer ma belle armure ? »

Aiolos sourit tendrement. Son frère, bien que chevalier d'or désormais, restait un enfant malgré tout, pressé d'épater ses copains.

« Vas-y, mais ne tarde pas.

- Oui, oui, ne t'inquiète pas, je reviens vite !

- Regarde-le ! Je me demande vraiment ce qui lui fait le plus plaisir : la cérémonie d'adoubement ou bien la perspective de clouer le bec à Angie et Shura... »

Avec un léger tressaillement intérieur, Aiolos se tourna à demi vers Saga qui venait de prononcer ces mots avec amusement. Cela leur arrivait souvent, de penser la même chose au même instant, ou bien de finir la phrase que l'autre avait commencée. Et il aimait penser qu'ils partageaient ainsi leurs pensées. Un peu comme s'ils étaient deux parties d'un tout…

Un léger frisson le prit, au beau milieu de la chaleur qui montait du sol et des pierres frappés de soleil. Deux parties d'un tout… ? Il secoua la tête. Qu'est-ce qui lui prenait d'avoir ce genre de pensées ? Il risqua un coup d'œil vers Saga et se sentit tout à coup étrange, comme pris d'une certaine forme de faiblesse tandis que sa poitrine et son ventre se nouaient à lui faire légèrement mal. Presque comme s'il était subitement malade...

Illuminé par la lumière du jour, revêtu de son armure et couronné de la masse de ses cheveux blonds, très longs à présent, Saga resplendissait. Sa peau dorée faisait encore ressortir par contraste la luminosité et l'épaisseur de sa chevelure et le bleu profond de ses yeux. Il souriait en regardant les gamins chahuter Aiolia, et son sourire renforçait les courants de son regard d'océan. Soudain, comme s'il sentait les yeux de jade sur lui, il se tourna vers lui et son sourire s'éclaira. Aiolos sentit la faiblesse étrange qui venait de le saisir se répandre en lui pour faire trembler ses jambes et il eut chaud et froid en même temps. Les yeux d'océan s'agrandirent légèrement. Aiolos n'arriva plus à soutenir leur regard et se détourna.

« Iolos ? Ca va ? »

La voix était incertaine. Comme si Saga n'était pas assuré, comme s'il avait… peur ? Peur de lui ? Saga ? Aiolos secoua la tête et sourit à son tour. Allons, il se faisait des idées ! Il se tourna à nouveau face à Saga pour le regarder. Enfin, il essaya de le regarder, car l'étrange phénomène se reproduisit. Il n'arrivait plus à soutenir le regard de son meilleur ami ! Atterré, Aiolos fit une nouvelle tentative. Son pouls et sa respiration s'accélérèrent et il sentit les battements de son cœur résonner fortement dans sa poitrine. Il avait l'impression que le son se répercutait dans l'arène, se heurtait aux gradins, roulait dans l'espace et que tout le monde l'entendait. Il sentit son visage brûler. Que lui arrivait-il ?

« Iolos… Tu… Tu es sûr que… tu vas… bien ? »

La voix de Saga n'était plus qu'un murmure hésitant. Et la peur la hantait, il en était sûr à présent. Saga avait peur de lui ? Mais pourquoi ? Que se passait-il ? Lentement, les yeux de jade remontèrent du sol qu'ils contemplaient jusque vers le chevalier des Gémeaux. A l'instant où leurs regards se croisèrent, Saga baissa lui aussi la tête vers le sol tandis que ses joues s'empourpraient. Visiblement, il n'était pas le seul qui ne comprenait pas bien ce qui était en train de se passer ni le seul qui ne parvenait plus à soutenir le regard de l'autre…

L'appel mental du Grand Pope les fit également tressaillir et ils obéirent immédiatement et rejoignirent sans un mot leur place à ses côtés. En silence toujours et avec gêne, ils s'agenouillèrent et se relevèrent gauchement ne sachant quelle posture adopter, évitant soigneusement le regard de l'autre.

Surpris, le Grand Pope observa le manège des deux adolescents un instant, sourcils froncés sous son casque. Mais si l'on avait pu glisser un coup d'œil sous ce masque de métal froid, on aurait vu le visage du vieil homme s'éclairer rapidement et s'émerveiller du spectacle sous ses yeux. Il pouffa en silence, protégé par son casque. Dire qu'il s'était inquiété de ce que le jeune Gémeaux avait dans la tête...

Allons, si ce n'était que cela, tout allait bien ! Il fallait bien quitter l'hiver un jour, n'est-ce pas ?

oOoOo

L'heure de l'entraînement approchait, il fallait qu'il se prépare. Un soupir lui échappa et trembla un instant dans l'air lourd de la fin d'après midi. A l'ombre des colonnes doriques, assis sur la pierre chaude qui s'était abreuvée tout le jour de la force du soleil et la restituait à présent, il redoutait le moment où Aiolos descendrait du neuvième temple. Il reflua en lui-même analyser ses émotions. Oui, il avait peur. Une peur incompréhensible, qui lui comprimait le cœur comme dans un étau. La scène de ce matin passait en boucle dans son esprit.

La remise d'armure d'Aiolia, son adoubement, le serment poignant des deux frères en chœur, agenouillés dans l'arène, baignés de lumière, touchés par la grâce. Un puissant frisson le saisit, malgré la moiteur de l'atmosphère. Dieux, qu'Aiolos était beau à cet instant… L'éclat doré de son armure et de son cosmos, la chaleur de son sourire, sa fierté éclatante en remettant l'armure à son frère… Et ses yeux sombres, brillant d'un éclat nouveau quand ils s'étaient posés sur lui… Sa respiration s'accéléra brutalement, il lui sembla manquer d'air. L'émotion le surprit à nouveau brutalement, cette émotion qui lui devenait familière depuis quelques temps quand il se trouvait près d'Aiolos et qu'il avait vu partagée pour la première fois… Cette émotion qu'il ne parvenait pas à nommer… Pas plus que la panique qu'il avait ressentie devant la chaleur et le trouble puissant qui s'étaient partagé son corps et lui avaient donné le vertige…

Il se prit la tête dans les mains. Il ne devait pas penser à lui comme cela, il n'en avait pas le droit, c'était mal ! Qu'est-ce qui lui prenait ? Il était chevalier à présent, et qui plus est, chevalier d'or. Le premier des douze à venir. Aiolos et lui n'étaient plus des enfants qui s'affrontaient amicalement dans les arènes du Sanctuaire pour déterminer en riant qui l'emporterait.L'enfance était finie depuis longtemps…

Son enfance avait cessé ce jour-là, deux ans auparavant, quand Gemini s'était emparé de lui et l'avait fait sien. Il frémit à nouveau, profondément. Ce jour clair-obscur où il avait vacillé, comme au bord d'un précipice, lorsque le cosmos doré l'avait revêtu. Il avait su immédiatement. Dans son âme autant que dans son corps. Son destin ne lui appartenait plus.

Les mains, encore jeunes et gracieuses mais déjà puissantes, se nouèrent derrière sa nuque dans un geste dérisoire de protection et l'épaisse chevelure blonde se répandit en volutes cendrées sur les pierres à ses pieds, le dissimulant presque entièrement.

« Ben alors ? Qu'est-ce que tu fous ? Tu devrais déjà être prêt ! »

Il eut un bref sursaut, se redressa rapidement et fit face, tendu. Il ne l'avait pas entendu arriver. Il ne l'entendait presque plus, d'ailleurs, depuis longtemps.

« A moins que tu n'aies pas envie d'y aller ? Remarque, je peux te remplacer : ça me dérouillerait un peu. »

Adossé à une colonne, quasiment dissimulé par l'ombre, son frère le regardait. Le visage identique au sien était sombre et les yeux d'océan se troublaient, hanté d'une violente tempête, à présent permanente. Encore une fois et comme souvent désormais, Saga recula devant ce visage obscur. Presque avec effroi. Il avait tellement changé, s'était tellement éloigné, qu'il ne reconnaissait plus son propre frère. Son jumeau pourtant. Son miroir.

Quand est-ce que l'harmonie initiale avait laissé place au gouffre ? Quand est-ce que son frère avait disparu pour laisser place à cet étranger au regard mauvais ? Que s'était-il passé ? Était-ce de sa faute ? Qu'aurait-il dû faire ?

D'un mouvement souple, silencieux et extrêmement rapide, Kanon se détacha de la colonne qui le dissimulait à demi pour venir se planter face à lui. Les déferlantes de son regard grandissaient et venaient se jeter en furie l'une contre l'autre.

« Dis-le, bordel. Dis-le que tu ne veux pas y aller ! Dis-le que t'as la trouille ! Je le sais bien, moi !

- Ne dis pas n'importe quoi ! Pourquoi est-ce que j'aurais peur d'aller à un simple entraînement ?

- Mais parce qu'il sera là ! Et que tu as peur de lui faire face !

- De qui est-ce que j'aurais peur, d'après toi ? Personne ne peut plus m'atteindre ici.

- Oh si, grand frère. Lui, il peut. Et après la scène de ce matin, on le sait tous les deux à présent n'est-ce pas ? Tu ne peux plus te voiler la face et prétendre encore être parfait ! »

Saga tressaillit et allait répondre quand les deux frères se retournèrent d'un seul mouvement vers les profondeurs du temple. Le cosmos d'Aiolos venait de se manifester, prévenant l'occupant des lieux qu'il lui demandait passage et venait le rejoindre.

Du coin de l'œil, le chevalier des Gémeaux enregistra le départ de son frère, avalé à nouveau par l'obscurité du temple. Il était juste temps, les pas d'Aiolos se faisaient plus forts, indiquant que le chevalier du Sagittaire arrivait sur le parvis. Il s'arrêta juste en face de lui et le salua sans le regarder directement toutefois. Saga peina à discipliner efficacement sa respiration et ses pensées. Mais ce fut d'une voix calme pourtant et avec le sourire qu'il réussit à lui rendre son salut.

Ils prirent ensemble le chemin du temple du Taureau, en silence, perdu dans leurs pensées et leurs émotions naissantes. Tout à son trouble, Saga ne vit pas l'ombre se détacher de la demeure qu'il laissait derrière lui et serrer les poings avec une colère proche de la détresse. Pas plus qu'il n'entendit le murmure empli de rage et de désespoir qui glissa brièvement dans l'air doux du soir.

« Je l'ai su immédiatement qu'il t'avait volé à moi, qu'il t'accompagnerait dans la lumière et qu'il n'y aurait même plus de place pour moi dans ton ombre... »

En descendant, Saga ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil à la dérobée sur son ami. Aiolos regardait droit devant lui. Son visage semblait indescriptiblement ému et ses yeux de jade, déjà d'une expressivité étonnante en temps normal, prenaient mille et une teintes de vert selon le flux et le reflux des émotions qui le parcouraient. Soudain, le regard obscurci du chevalier du Sagittaire le heurta de plein fouet et glissa sur lui. Saga sentit sa respiration se suspendre avant de repartir de plus belle. Il s'appliqua soigneusement à retrouver son calme et à ne surtout pas regarder Aiolos. Et de ce qu'il put lire dans le cosmos de son ami, celui-ci fit les mêmes efforts. Ils finirent le chemin sacré sans un mot, étreints tous les deux par un charme puissant et vertigineux.

A peine arrivés sur l'esplanade, ils furent assaillis par les jeunes, déjà en train de se mesurer et de se chamailler et n'eurent plus le temps de se préoccuper de leurs pensées intimes. Alors qu'Aiolos rejoignait Aiolia qui s'entraînait fièrement avec Shura, Angelo et Aphrodite, Saga commençait la leçon pour les plus jeunes.

Il remarqua assez vite que Milo faisait la tête et ne semblait pas disposé à se concentrer sur ses apprentissages. Le garçon jetait souvent un regard boudeur vers le groupe qui s'entraînait à côté et se mordait la lèvre inférieure de contrariété. Ce faisant, il ne prêtait pas attention à son partenaire d'exercice, Camus, qui le prenait visiblement assez mal, malgré un apparent détachement. Saga sourit imperceptiblement. Il connaissait bien le jeune Français au fonctionnement similaire au sien. Si pour des yeux extérieurs, Camus avait l'air de se moquer de la distraction de Milo, Saga voyait bien que le manège du futur Scorpion le blessait.

Il lança une salve d'énergie qui vint frapper Milo dans le dos et le projeta sur son camarade.

« Hé ! Ça ne va pas la tête ? Qu'est-ce qui te prend Saga ? C'est déloyal comme attaque !

- Ça t'apprendra à rester attentif Milo ! Ce n'est pas en étant distrait que tu vas faire des progrès et que tu seras prêt à tenter l'armure !

- J'étais pas distrait ! Je réfléchissais, c'est tout !

- Eh bien réfléchis avec nous, avec Camus surtout. Pour l'instant, tu lui gâches aussi son entraînement ! »

Milo regarda Camus et devant l'expression de son ami, eut un pauvre sourire d'excuse avant de reprendre sérieusement les enchaînements offensifs-défensifs donnés. Saga les surveilla, passant entre les paires de combattants, rectifiant des postures, donnant des explications. Il s'arrêtait parfois pour contempler le travail des uns et des autres à la ronde, puis circulait à nouveau au milieu de ses élèves. Il aimait particulièrement l'entraînement du soir, lorsque, après la rude journée et la chaleur, les apprentis se retrouvaient tous sous leur férule, à Aiolos et à lui. Partager son savoir et l'enseigner lui plaisait. Avoir une influence, une forme de pouvoir, sur de jeunes esprits pour les façonner à son gré lui procurait un plaisir certain. Sentir l'attention et le respect des apprentis sur lui, leur confiance absolue dans ce qu'il leur transmettait était une source renouvelée de joie. Avoir une responsabilité dans leur construction et leur élévation était grisant...

Avoir une possibilité d'agir sur leur chute et leur destruction aussi …

Les yeux d'océan s'écarquillèrent brusquement. D'où lui était venue cette pensée effrayante ? Un frisson glacé glissa le long de sa peau et disparut. Il secoua la tête, le souffle court, et jeta un regard perdu autour de lui. Les jeunes poursuivaient leurs exercices et, à côté, Angelo et Shura s'affrontaient au corps à corps devant Aiolia et Aphrodite. Rien n'avait changé. Alors d'où venait ce sentiment de malaise imperceptible ?

Et soudain, il croisa le regard de jade d'Aiolos, qui se tenait bras croisés, observant le combat devant lui, à l'autre bout de l'esplanade. Un regard profond. Concerné. Et le sentiment diffus et pénible reflua et disparut comme il était venu. Sous le regard intense, ce fut un autre genre d'émoi qui s'empara de lui, sur lequel il refusa de s'appesantir.

D'un air qu'il espérait dégagé, il reporta son attention sur les apprentis et s'absorba avec acharnement sur l'enseignement qu'il leur dispensait. Ne plus penser, ne plus ressentir et accomplir sa tache. Le reste de l'entraînement se passa sans heurts et bientôt, Aiolos interrompit les combats de son groupe, ce qui sonna la fin de la séance.

Une fois les apprentis et les jeunes chevaliers d'or expédiés à la douche, Saga et lui se retrouvèrent seuls dans le crépuscule qui tombait sur l'esplanade.

« Ça te dirait, un petit affrontement ? Amical, juste histoire de se mettre en forme. Comme au bon vieux temps ? »

La voix d'Aiolos semblait légère en proposant la joute et pourtant Saga y décela une infime pointe d'inquiétude, comme une question urgente.

« Oui, c'est une bonne idée. Mais apprête-toi à mordre la poussière !

- Ah oui, vraiment ? Tu ne doutes de rien, seigneur des Gémeaux ! C'est ce que l'on va voir ! Allez viens ! »

Le visage rieur, Aiolos se mit en garde et lui fit signe d'avancer d'une main. Avec un sourire carnassier, Saga se mit en position et se prépara à la charge de son adversaire. Elle ne se fit pas attendre et nécessita toute sa concentration pour la contrer efficacement.

Les coups d'Aiolos étaient précis et puissants et se succédaient à un rythme soutenu. Il visait consciencieusement ses potentiels points faibles et le poussait dans ses retranchements. Son cosmos chaleureux et puissant l'enveloppait de toutes parts et l'oppressait, prêt à l'écraser à la moindre faute d'inattention. La chaleur qui avait commencé à se dissoudre dans l'obscurité gagnant le Sanctuaire s'élevait à nouveau rapidement dans la nuit. Le chevalier des Gémeaux reculait inexorablement. Le sourire de Saga s'accentua. Allons, Aiolos ne cessait de progresser et s'il ne se battait pas au maximum de ses capacités, il risquait de perdre !

D'un bond, il se mit hors d'atteinte et se redressa. Aiolos fit de même et ancra avec défi son regard de jade dans les yeux d'océan, habité de la même question pressante. Une vague de chaleur parcourut Saga et ce qu'il lut alors dans ce regard urgent ne lui plut pas. Sa propre réaction non plus. Honte et colère se mêlèrent au trouble qui l'habitait depuis le matin. Il fronça les sourcils, se mordit la lèvre et l'ouragan se leva dans ses yeux de mer tempétueuse. Qu'est-ce qu'il croyait ? C'était hors de question ! Un puissant frisson désagréable le parcourut. Son visage se ferma. Ils se préparèrent mentalement au dernier échange. Leur cosmos s'accentuèrent et ils se lancèrent l'un contre l'autre de toute leur puissance.

L'échange fut très rapide et pourtant il sembla à Saga qu'il durait des heures. La première salve énergétique, décochée presque à bout touchant, l'effleura. Il l'esquiva juste à temps et para le coup suivant qui survint presque immédiatement. Les bras d'Aiolos l'encerclèrent soudain et tentèrent de le saisir pour l'immobiliser contre son corps. Sa colère s'accentua devant la tentative de domination et il répliqua par un mur d'énergie qui heurta le Sagittaire de plein fouet et le fit brutalement reculer. Sonné, Aiolos se redressa et darda ses yeux sombres et déterminés sur lui. Le frémissement déplaisant revint et le gagna entièrement. La sensation de dégoût fut telle, qu'impulsivement, alors qu'Aiolos s'élançait à nouveau vers lui, Saga visualisa avec force le principal point étoilé du Sagittaire et lui décocha un poing d'énergie meurtrier, ne lui laissant aucune échappatoire, le projetant violemment contre les gradins de pierre.

Ça t'apprendra à me regarder comme ça. Qu'oses-tu seulement imaginer ? La prochaine fois, je te tue...

Aiolos ne réussit pas à amoindrir le choc et à se réceptionner convenablement. L'attaque l'avait surpris par son ampleur et sa force. Étourdi, il resta avachi sur la pierre, comme une poupée désarticulée, peinant à réajuster sa vision, grimaçant de douleur. Visiblement, il s'était fait mal et voyait trente-six chandelles. Pourtant Saga ne bougea pas. Il ne pouvait pas faire un mouvement, glacé jusqu'aux tréfonds de lui-même. Il était atterré. Un maëlstrom d'émotions brûlantes l'assaillait. Pourquoi ? Pourquoi avait-il réagi avec autant de violence ? Que s'était-il passé ? Et cette pensée affreuse qui l'avait assailli ? D'où venait-elle ? La voix haineuse et vicieuse, presque réjouie du mal survenu, tournoyait dans son esprit. Une voix semblable à celle de Kanon.

Ou à la sienne.

Combien de temps resta-t-il absorbé en lui-même ? Il ne reprit pied dans la réalité qu'en entendant les pas lourds de douleur d'Aiolos. Il secoua la tête et eut un hoquet. Le chevalier du Sagittaire arrivait droit sur lui, couvert de poussière et d'égratignures qui saignaient, pour certaines abondamment, les cheveux et le visage plein de terre. Des marbrures violacées apparaissaient sur son corps. Son visage était sombre et contracté.

« Je peux savoir ce qui t'a pris ? »

La voix claqua avec sécheresse. Sans voir distinctement son visage dans la pénombre, Saga sut qu'Aiolos le dévisageait avec une colère froide. La température environnante montait à nouveau en flèche malgré la nuit, à présent presque tombée. La voix et le cosmos d'Aiolos lui rappelaient un jour terrible cinq ans auparavant, quand il était resté ébahi devant la puissance et la cruauté de son ami face à un groupe d'apprentis. Aiolos lui avait fait peur, ce jour-là.

Il se passa la main dans les cheveux en tremblant. Il ne comprenait pas ce qui se passait aujourd'hui. Jamais il n'avait perdu ainsi le contrôle de lui-même. Et jamais plus depuis ce jour-là, il n'avait craint Aiolos… Alors pourquoi lui faisait-il peur aujourd'hui ? A moins que celui qui le terrifiait ainsi ne soit pas le Sagittaire…

A moins qu'il n'ait peur de lui-même ?…

« Je ne sais pas… Je ne voulais pas te faire de mal, je... j'ai juste… perdu le contrôle je crois.

- A d'autres, Saga ! Tu ne perds jamais le contrôle, je le sais. Pourquoi me mens-tu ? »

Sans lui laisser le temps de répondre, Aiolos tourna les talons et quitta l'esplanade. Ses pas résonnèrent fortement dans le calme de la nuit et dans son propre vide intérieur. Avec un sentiment qui ressemblait bien à de l'effroi, Saga regarda la silhouette douloureuse du Sagittaire disparaître dans l'ombre. Il sentait qu'il devait le rattraper, lui expliquer ce qui s'était passé. Il ne bougea pas, n'esquissa pas le moindre geste pour retenir son ami. Quelque chose venait de se briser entre eux et il restait immobile, les bras ballants. Il ferma les yeux, tachant de retrouver sa paix intérieure, mais n'y parvint pas. Ses yeux le piquèrent et il les écarquilla, luttant pour ravaler des larmes que sa fierté de combattant lui interdisait de laisser couler.

Tant mieux, un souci de moins ! Bonne journée finalement.

Il se prit la tête dans les mains, horrifié par ce flux de pensées cruelles dont il ignorait la provenance. Se laissant lentement glisser à terre, il entoura ses genoux de ses bras, se recroquevillant sur sa souffrance.

Bon débarras, il gênait le passage depuis le début celui-là ! Au moins, il n'y aura pas besoin de le tuer...

Un rire bas, presque chuchoté, s'éleva. Qui riait ? Un froid atroce le saisit. Il redressa la tête et fouilla les ténèbres autour de lui. Qui riait ? Le rire grinçant, horrible, qui assaillait douloureusement les nerfs se fit plus fort. Les yeux d'océans s'agrandirent davantage, hantés par les tourbillons de la panique. Il oscilla d'avant en arrière pour tenter de faire taire ce rire atroce qui vrillait son esprit. Qui riait ? Sa respiration hachée et douloureuse lui déchirait le gorge et son cœur affolé se précipitait dans sa poitrine. Qui riait ? Le froid le gagnait parcourant sa peau d'abord puis gagnant son intérieur, l'étreignant de sa main métallique. Qui riait ? Sa bouche s'ouvrit sur une plainte d'agonie, son esprit volait en éclats, accompagné de ce rire fou.

« Saga ! Saga ! Mais qu'est-ce qui t'arrive ? Athéna ! Reprends-toi ! Arrête ça ! Arrête ! C'est affreux ! »

La gifle, puissante, lui fit partir la tête violemment sur le côté et il sentit le goût amer du sang dans sa bouche. Deux mains lui saisirent les bras et le secouèrent sans pitié, dans tous les sens. La chaleur lui revint, il cligna des yeux, hébété. Dans l'obscurité, il sentit sa présence sans le voir. Son cosmos chaleureux et puissant le nimbait de son énergie, rassérénant son esprit affolé et meurtri. Depuis quand Aiolos avait-il un tel rayonnement stable et bienveillant ?

« Saga… Qu'est-ce que tu as aujourd'hui ? Je ne te reconnais plus… Parle-moi : tu peux tout me dire, je suis ton ami. »

La voix d'Aiolos était triste. Saga baissa la tête. Il était épuisé, drainé, comme après un entraînement intensif. Le Sagittaire le tenait toujours par les bras. Il sentit le froid de l'air nocturne soudainement et frissonna. Les mains d'Aiolos glissèrent et l'attirèrent lentement à lui. Les bras du Sagittaire se refermèrent sur lui, l'emprisonnant doucement. Il se raidit et entreprit de se dégager. L'effleurement du souffle d'Aiolos sur son visage, contre sa bouche, le surprit et il allait le repousser brutalement lorsque l'étreinte du Sagittaire se relâcha.

« Je suis ton ami, Saga, et je le serai toujours, quoi qu'il arrive. Mais ne me refais plus une peur pareille, s'il te plaît. »

Ils prirent en silence, côte à côte, dans la nuit, le chemin des douze maisons. Enfin, cette étrange journée finissait. Saga n'en pouvait plus. En gravissant les marches innombrables, il sentit son corps se dénouer et l'angoisse qui le taraudait depuis le matin disparaître. Il restait juste abasourdi par le choc de cette journée de cauchemar, vide. Il sentit alors la main d'Aiolos, hésitante, venir effleurer la sienne. Un instant, sa main s'agita contre celle du Sagittaire, comme un oiseau affolé, puis s'immobilisa. Il gagnèrent ainsi le temple des Gémeaux, sans un mot, dans l'obscurité, le silence de la nuit seulement traversé de leurs souffles, un peu trop rapides, peut-être.

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme,
Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore ;
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
Si ton œil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ?

De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène,
Qu'importe, si tu rends, - fée aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! -
L'univers moins hideux et les instants moins lourds ?