Auteur : kitsu34

Origine : Saint Seiya

Couple : Une touche d'Aiolos x Saga, Kanon et Saga (relation gémellaire) en filigrane

Disclaimers : rien à moi dans l'univers de Saint Seiya mais Chrysos, Bias, Thisséas et les autres sont à moi.

Note : je réponds ici aux reviews anonymes : merci Athéna pour tes reviews sur mes différentes fics et notamment sur celle-ci, qui me tient particulièrement à coeur ^^ ! Merci à mes autres revieweurs, Depassage46, Lily Aoraki. Votre soutien est très important pour moi et je vous en remercie.

Je tâche de répondre individuellement à toutes les reviews loggées, quand le site me le permet : n'hésitez pas à m'en laisser !

Note : Le poème en ouverture et fermeture du chapitre s'intitule « Le Vampire » et appartient à la section Spleen et Idéal des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire.

I Kato Volta/ La descente sans fin

Chapitre 5 - Crépuscule

Toi qui, comme un coup de couteau,

Dans mon cœur plaintif es entrée

Toi qui, forte comme un troupeau

De démons, vins, folle et parée,

.

De mon esprit humilié,

Faire ton lit et ton domaine

- Infâme à qui je suis lié

Comme le forçat à la chaîne,

.

Comme au jeu le joueur têtu,

Comme à la bouteille l'ivrogne,

Comme aux vermines la charogne

- Maudite, maudite sois-tu !

.

La nuit profonde et noire s'étendait paresseusement sur le Sanctuaire et avalait tous les bruits. Le silence ouaté recouvrait habitations, agora et arènes, jusqu'au chemin des douze maisons qui se noyait dans l'obscurité et le calme. Soudain, dans les profondeurs d'un temple antique sur ce chemin ancestral, un frémissement naquit. Un murmure à peine audible tout d'abord, qui provenait de l'intérieur du troisième temple. Dans une chambre aveugle et isolée, semblant dissimulée à l'arrière de la demeure, un adolescent se réveilla en sursaut. Rejetant en arrière une opulente chevelure blonde cendrée, le garçon se dressa dans son lit et écouta le silence retombé depuis sur le temple austère. Plus un bruit ne troublait la quiétude de la nuit chaude. Pourtant l'adolescent resta aux aguets. Et à nouveau un gémissement plaintif déchira le silence. En un instant le garçon fut hors de son lit, lancé en toute hâte dans un couloir désert qui menait aux appartements du chevalier d'or, maître des lieux. Arrivé devant la lourde porte sculptée de la chambre, l'adolescent ne prit pas le temps de frapper et dédaigna le heurtoir en argent ciselé pour abaisser la poignée. Le cri douloureux retentit à nouveau, accompagné de mots indistincts et d'un nom. Le garçon frémit. Ce nom, c'était le sien. Son frère l'appelait dans son sommeil. Il entra.

« Kanon… Kanon… Non ! Je ne veux pas ! Attends !… Ne me laisse pas... »

Kanon resta bouche bée sur le seuil de la porte. Au centre de la grande pièce qui s'ouvrait sur une terrasse bordée de colonnes doriques, meublée précieusement et confortablement, Saga s'agitait dans son lit. La transpiration collait à son front luisant les mèches solaires de ses cheveux et son visage était pâle, comme glacé, sous le hâle habituel de sa peau. Les mains crispées sur ses draps, il semblait en proie à un implacable combat intérieur.

Kanon se précipita vers le lit et saisit son frère à bras le corps, le secouant fortement, jusqu'à ce que le dormeur n'ouvre des yeux d'océan étreints de douleur et de peur. Saga se raidit dans ses bras, puis son regard affolé se fit plus conscient et il le reconnut. Le soulagement et l'amour qui se peignirent sur le visage identique au sien firent naître un élan de bonheur absolu en lui et il serra son frère contre lui.

« Je suis là, Saga. Je suis là. Ce n'était qu'un cauchemar. Rien qu'un cauchemar, c'est tout. »

Kanon se tut et ne prononça pas les mots suivants, qui se bousculaient dans sa gorge. Encore un foutu cauchemar… Le phénomène récurrent commençait à l'inquiéter. Saga cauchemardait chaque nuit à présent et ne trouvait plus de répit. Le jour, il semblait assailli par des pensées qui l'éloignait de lui et des autres. Il devenait plus silencieux, encore moins ouvert, comme absent de lui-même. Son teint doré pâlissait et ses yeux de mer sans fond se cerclaient de noir. Kanon était inquiet, vraiment. Mais à qui en parler ? Il eut un soupir amer et sa poitrine se serra. Il n'existait pas ! A part Bias et le Grand Pope, personne ne connaissait son existence… Alors à qui demander de l'aide ?

La pensée traversa fugitivement son esprit. Une personne connaissait son existence, ou du moins l'avait vu, sans disparaître mystérieusement ensuite. Il se raidit. Demander de l'aide à Aiolos ? Pour Saga ? Les rapprocher encore davantage l'un de l'autre ? C'était au dessus de ses forces ! Ses bras se crispèrent autour de son frère. Il détestait tellement le Sagittaire ! Depuis ce jour, où ayant bloqué la porte de la chambre après l'entraînement, il avait pris la place de Saga pour aller à l'école du village voir cet Aiolos de ses propres yeux. Saga lui en parlait tout le temps, le soir quand ils se retrouvaient seuls dans leur petite chambre d'apprentis… Et il avait ce sourire, cette lueur au fond des yeux… Kanon pinça les lèvres. Avant même de le voir, il le détestait déjà pour la place qu'il avait prise auprès de son frère. Lui, il pouvait marcher librement aux côtés de Saga, en pleine lumière. Il n'avait pas à se cacher dans l'ombre. Il avait le droit d'exister. Et Saga l'aimait…

Il repoussa son frère et s'écarta, le visage sombre. Il le regarda, cherchant la vérité sur ces traits si semblables aux siens, au fond de ce regard d'océan identique à ses propres yeux. Son jumeau… Alors quand est-ce que le visage en face de lui était devenu celui d'un étranger ? Pourquoi lui échappait-il ? Pourquoi l'abandonnait-il pour cet autre ? La douleur qui accompagna l'émergence de cette pensée terrible fut si vive qu'il se leva d'un geste brusque. Sur le visage de Saga, l'apaisement laissa place à la surprise et à l'inquiétude.

« Qu'y a-t-il Kanon ? Pourquoi me regardes-tu comme ça ?

- Comment « comme ça » ?

- Comme… Comme si tu n'aimais pas ce que tu voyais. Comme si je te décevais...

- Ne dis pas n'importe quoi, grand frère, tu ne m'as jamais déçu et tu ne pourras jamais…

- … Comme lui, il m'a regardé hier soir. Il avait l'air si triste, si perdu... »

Kanon sentit sa respiration se suspendre douloureusement comme lorsqu'on encaisse un coup. Il resta immobile, sonné. Saga était reparti loin de lui, perdu dans ses pensées auxquelles il n'avait plus accès. L'amertume lui coula le long de la gorge et sa souffrance lui fit prononcer des paroles qu'il regretta instantanément.

« Putain ! Mais si tu l'aimes tant que ça, t'as qu'à aller le retrouver dans son temple et coucher avec lui ! Il sera moins triste, tu verras !

- Mais qu'est-ce que tu racontes, Kanon ! Tais-toi ! Ça n'a rien à voir avec ce genre de saletés ! Aiolos et moi, on est potes, c'est tout !

- Mais bien sûr ! A qui tu crois parler là ? Il ne demande que ça, te baiser ! Je l'ai bien vu dans son regard !

- Ferme-la, j'ai dit !

- Sinon quoi ? Tu vas me frapper peut-être ?

- Ça se pourrait, oui, si tu continues !

- Oh, mais en fait, toi aussi, tu ne demandes que ça, te faire grimper ! »

Kanon poussa un cri en heurtant le coffre aux pieds du lit. Il tomba à la renverse, fauché par le meuble à l'arrière des jambes. Il s'étala brutalement sur la pierre du sol et se fit mal. Un liquide chaud et poisseux coula le long de sa joue et de son menton. Il resta un instant abasourdi, couché au sol, levant de grands yeux stupéfaits sur son frère. Saga l'avait frappé. Saga. Son jumeau. Son miroir. Pour Aiolos. Et ses yeux lançaient des éclairs, son visage méchant lui criait sa colère et sa haine.

« Je t'ai dit de la fermer ! Je ne veux plus t'entendre ! J'en ai marre de toi !

- Saga, je…

- Tu ne comprends pas quand on te parle ? La. Ferme. Et dégage de ma chambre, je t'ai assez vu ! Quand est-ce que je serais débarrassé de toi ? Il faut toujours que je te traîne comme un boulet ! Lâche-moi une bonne fois pour toute ! »

Un long frisson parcourut Kanon. Il avait froid, si profondément. Tout son être semblait gelé de l'intérieur brusquement, face à ces paroles cruelles et ce regard de tempête. Que se passait-il ? Saga s'était éloigné de lui ces derniers temps, mais jamais il ne lui avait vu ce regard effrayant… Un regard qui semblait le nier. Il frissonna à nouveau, presque de peur cette fois, en voyant son frère se pencher sur lui. Saga l'empoigna par le haut du bras, brutalement, pour le mettre sur pieds, puis le traîna violemment hors de sa chambre et le projeta dans le couloir.

« Dégage bordel ! Rentre dans ton réduit ! C'est bien la seule place qui te convienne, tiens ! »

La porte claqua fortement dans le couloir froid et sembla résonner à l'infini dans son cœur. Kanon contempla la porte fermée sans la voir. Il recula jusqu'à rencontrer le mur opposé contre lequel il se laissa glisser jusqu'à terre. Il se recroquevilla sur lui-même. Sa tête tomba entre ses mains et elles se croisèrent avec détresse dans sa chevelure blonde répandue à terre. La douleur était si poignante qu'il ne pleurait même pas, ne pouvait pas faire un geste, ni prononcer un son. Enseveli dans l'ombre, le silence et la solitude, il sentait son être se dissoudre lentement dans le néant. Etait-il autre chose ? Avait-il seulement un jour existé ? Avait-il compté pour quelqu'un ? Il ne savait plus. Tout lui échappait, se mêlait, se déformait. Il avait si mal…

Les heures s'égrenèrent et le soleil se leva teintant le ciel de violet et de rose. La porte se rouvrit et Saga apparut, vêtu de sa tenue d'entraînement. Il passa devant son frère, toujours abattu à terre dans le couloir, immobile, sans lui adresser un regard. Comme s'il n'existait plus.

Une bonne chose de faite, tiens ! Il réfléchira à deux fois avant de repointer son museau, celui-là ! Tant mieux, il me gêne tellement depuis le début. On va peut-être y arriver, cette fois...

Saga se figea soudain. Encore cette voix mauvaise ? Mais d'où venait-elle ? Ses yeux s'écarquillèrent et il se retourna d'un seul mouvement vers le couloir, comme s'il réalisait brusquement ce qu'il venait de voir. Il eut un hoquet en apercevant la silhouette inerte au sol. Kanon ? Kanon ! Mais que s'était-il passé ? Qu'avait-il dit ? Qu'avait-il fait ? Tout lui échappait à nouveau... Il se précipita affolé vers son frère et, se jetant à terre, l'enlaça violemment. Un cri lui échappa : Kanon était glacé et son visage atone semblait mort. Il le serra de toutes ses forces contre lui, comme pour partager sa chaleur. Les larmes lui montèrent aux yeux sans qu'il puisse les retenir. L'atroce peur lui serrait la gorge, à nouveau, comme la veille. Déesse, mais que se passait-il ?

Après tout, il n'avait qu'à pas se mêler de ce qui ne le regardait pas ! Il n'avait pas à m'insulter ! C'est bien fait pour lui.

Kanon avait dépassé les bornes, c'était vrai. Mais ses propres mots avaient été cruels… Il n'avait pas à le traiter de cette façon. Comme s'il valait moins que lui, qu'il lui était inférieur et méritait de vivre caché aux yeux de tous alors que lui valait mieux, lui était supérieur... Il baissa la tête. Il avait honte de son comportement. Il n'était pas question de hiérarchie entre eux, ils étaient pareils.

Allons, allons, pas d'hypocrisie. Je suis meilleur que lui, c'est un fait. Il y a toujours un premier et un second et ce n'est pas de la cruauté, juste un état des choses. Il est le second, c'est tout. D'ailleurs l'armure d'or m'a choisi, moi.

Cela ne justifiait en rien son comportement ! Un chevalier ne rabaisse personne et ne doit pas se placer sur un piédestal, mais au contraire se montrer d'autant plus bienveillant et humble avec tout le monde qu'il est capable et puissant. Il n'est pas question de meilleur, mais de possibilités et de capacités à mettre au service des autres. Il n'avait aucune excuse pour l'avoir frappé et rabaissé…

Les yeux d'océan s'agrandirent à nouveau quand il réalisa ce qui était en train de se passer. Il dialoguait avec cette voix mauvaise qui chuchotait dans son esprit ! Elle existait donc ? Qui parlait ainsi en lui ? Quelqu'un d'autre ? Lui même ?

Le rire bas et vicieux fit se hérisser la moindre fibre de son être et la panique s'empara de lui en une fraction de seconde. Il lui sembla se rétracter sous le son grinçant et sa vision s'obscurcit, comme s'il reculait dans un tunnel dont il ne voyait pas l'issue, comme s'il s'enfonçait à l'intérieur de lui. Le rire fou éclatait à présent dans tout son être, raisonnait dans son esprit comme dans son corps. Il tournoyait en lui, le labourant et le réduisant en éclats toujours plus petits. Le noir avalait sa conscience, il se sentait s'éteindre.

« Saga ! Saga ! Qu'est-ce qui t'arrive ? Arrête ! Mais arrête ça ! Regarde-moi ! Je suis là, frangin ! »

La lumière lui revint d'un seul coup et il cilla douloureusement en prenant instinctivement une gorgée d'air frais, comme s'il revenait à la surface après une noyade. Kanon le secouait en tout sens en le fusillant du regard. Il semblait en colère et inquiet à la fois. Saga sentit son être se décrisper douloureusement et l'emplir à nouveau. Il reprit le contrôle de lui-même. Les deux frères se regardèrent longuement, en silence, puis Saga passa la main derrière la nuque de Kanon et rapprocha leurs fronts jusqu'à ce qu'ils se touchent, comme lorsqu'ils étaient petits.

« Merci Kanon, pour tout ce que tu fais pour moi, pour ton soutien et ta présence à mes côtés. Sans toi, je ne serai pas là où j'en suis. Je ne comprends pas ce qui m'a poussé à te traiter comme je l'ai fait cette nuit. Je t'en demande pardon, vraiment. »

Le visage sombre de son jumeau s'éclaira et ses mains vinrent se nouer naturellement elles aussi sur sa nuque. Et Saga se sentit apaisé, enfin. Les ombres noires qui tournoyaient en lui se déchirèrent et son esprit redevint un tout uni et clair.

Encore raté… Je dois vraiment me débarrasser de lui...

Un long soupir vint caresser le visage de Kanon et les deux frères échangèrent un sourire timide d'abord puis éclatant, fronts et mains joints, yeux dans les yeux. Ils restèrent un long moment à savourer leur union retrouvée puis se séparèrent à regret sur une vibration bien connue : Aiolos annonçait sa venue depuis le neuvième temple pour descendre à l'entraînement. Sur un regard brillant de joie, Kanon disparut dans les profondeurs du temple.

« A ce soir, frangin ! Bousille-le, le poney !

- Idiot ! Ne fais pas de bêtise en mon absence !

- Promis, je serai une ombre même quand j'irai faire un tour aux arènes.

- Kanon…

- Oh ça va ! Personne ne m'a jamais vu, je te signale, depuis le temps. Il n'y a pas que toi qui a du talent !

- Ouais, c'est ça ! Personne, hein ? Et celui qui arrive alors ? T'avais bien fait le con, ce jour-là !

- Et je me suis excusé et je l'ai payé cher, je te rappelle ! Bon sang, c'est plus fort que toi ! Il faut toujours que tu prennes son parti contre moi !

- N'importe quoi Kanon : il ne peut pas y avoir de rivalité entre vous.

- Eh ben, ça fait plaisir ! Merci d'avoir une si haute opinion de moi ! Je ne te retiens plus, hein, allez va rejoindre ton semblable puisque moi je suis inférieur... »

Saga se précipita vers le couloir qui menait aux appartements et saisit rapidement le poignet de Kanon pour le tirer à lui.

« Tu ne m'as pas compris ! Il ne peut pas y avoir de rivalité entre vous car vous n'êtes pas sur le même plan : tu es mon frère, personne ne pourra jamais prendre ta place ou te remplacer, c'est impossible, tu es unique. Aiolos est mon meilleur ami, mais il ne sera jamais mon frère. Il ne peut être une menace pour toi !

- Ah oui, vraiment ? Tu ne l'aimes pas peut-être ?

-… Non, je ne l'aime pas, pas comme ça.

- Jure-le sur la tête de maman.

- Kanon !

- Jure-le !

- Il arrive, laisse-moi, il ne faut pas qu'il te voit !

- Tu vois, tu refuses de jurer.

- Oh, c'est bon, je te le jure, je n'aime pas Aiolos ! Pas comme ça ! Ça va ? Te voilà rassuré ? Allez, à plus tard ! »

Et Saga ferma précipitamment la porte du couloir au moment où Aiolos pénétrait dans le hall d'apparat du temple des Gémeaux. Il se retourna dos à la porte, interdit. Qu'avait vu et entendu Aiolos au juste ?

« A qui parlais-tu, Saga ? J'ai entendu ta voix. On aurait dit que tu te parlais à toi-même. Rassure-moi, tu ne fais pas comme hier soir ? Ce rire affreux…

- Non ! Non, ne t'inquiète pas, je ne sais pas ce qui s'est passé hier soir, mais c'est fini.

- Il me semble avoir entendu mon nom à l'instant, pourtant.

- Oui, je faisais la liste des techniques que j'allais expérimenter à l'entraînement ce soir contre toi. Tu t'es très bien débrouillé hier soir…

- Tu veux dire, avant que tu ne m'envoies valdinguer dans les gradins au mépris de toutes les règles ?

- Tu m'en veux encore ?

- Non Saga, mais je vais me venger, je te préviens ! C'est toi qui va mordre la poussière ce soir, prépare-toi ! »

Avec un clin d'œil et un sourire narquois, Aiolos entreprit de descendre les marches qui menaient au temple du Taureau. Saga lui emboîta le pas, infiniment soulagé. Aiolos se comportait normalement et il arrivait, lui aussi, à interagir naturellement avec lui. La journée cauchemardesque d'hier semblait s'éloigner dans une autre réalité. Il rejoignirent rapidement leurs apprentis de la journée, sous leur autorité en l'absence des professeurs attitrés des enfants. Le matin, les apprentis s'entraînaient avec leurs maîtres, mais le soir, l'entraînement leur était dévolu, à Aiolos et à lui, pour « souder l'équipe » des nouveaux Ors. En fait « parce que les petits monstres sont crevés, surexcités et ingérables le soir, oui », comme disait Aiolos.

Saga sourit avec une pointe de moquerie en voyant Aiolia et Milo se précipiter avec énergie sur Aiolos, suivis de près par Shura. Le tout jeune chevalier du Lion aurait pu rejoindre son frère dans le neuvième temple mais il avait préféré rester avec ses amis dans le dortoir commun réservé aux Ors et apprentis Ors. Hormis lui et Aiolos, les autres étaient trop jeunes pour vivre seuls dans leur demeure respective, et continuaient à vivre tous ensemble sous la responsabilité des paidagogoi. Saga jeta un coup d'œil compatissant à ces derniers. Ils devaient être épuisés, vraiment, à mesurer du regard l'énergie de ces jeunes chiens fous qui se chahutaient.

Une petite main tira le bord de sa tunique. Saga baissa le regard sur le visage levé vers lui. Comme de nombreux matins, il avait à s'occuper de l'entraînement de Mû, que son maître, le Grand Pope en personne, lui avait officiellement confié, faute de temps. Le futur Bélier était un enfant attachant, quoique timide. Saga appréciait son calme et son intelligence. Le petit comprenait vite et avait de grandes dispositions à la psychokinésie et à la téléportation. Le chevalier des Gémeaux se méfiait même de ses aptitudes à la télépathie : il soupçonnait le gamin de pouvoir lire l'esprit des gens de façon spontanée et prenait bien soin de fermer son esprit lorsque le petit était dans les environs.

Ennuyeux ce gosse...

Saga secoua la tête comme pour chasser une mouche. Ce matin, il avait en outre de Mû, Camus à enseigner, puisque son maître était à nouveau absent du Sanctuaire pour une mission diplomatique « spéciale », le genre de mission qui l'éloignait souvent de son disciple. Saga laissa glisser son regard sur la chevelure de feu de l'enfant. Il lui fallait bien reconnaître qu'il aimait particulièrement Camus. Le futur Verseau était particulièrement calme et discipliné parmi les petits monstres, mais il avait une vive intelligence et un caractère affirmé, un courage farouche qui le faisaient tenir tête aux difficultés et se mesurer avec elles jusqu'à trouver comment les vaincre. Il ne reculait jamais et ne lâchait rien. Et puis, il y avait cette grâce, cette éducation raffinée et ce maintien glacé et fier qui le charmaient totalement. Il rencontra les yeux sombres interrogatifs de Camus et lui adressa un sourire.

« Je veux m'entraîner avec Saga, moi aussi, aujourd'hui !

- Mais qu'est-ce que tu racontes, Milo ? C'est à moi que ton entraînement a été confié. Allez viens là !

- Nooooon, non ! Je veux aller avec Saga ! Lâche-moi ! Lâche-moi !

- Mais qu'est-ce qui te prend ? D'habitude tu aimes bien t'entraîner avec moi.

- Oh oui viens Milo, on va s'entraîner tous les deux, ce sera chouette ! Tu veux bien hein, Iolos ?

- Mais oui, c'est une bonne idée, Aiolia. Ça te va comme ça, Milo ?

- Mais… Mais... »

La bouille indécise du futur Scorpion valait son pesant d'or, vraiment. Il semblait tiraillé entre l'amitié qu'il avait pour Aiolia et son envie de s'entraîner avec « les grands » et l'attirance étrange qui le poussait vers le futur Verseau. Ce n'était pas la première fois que Saga remarquait ce manège entre les deux apprentis et il les trouvait vraiment trop mignons, ces petits amoureux de bac à sable… Pourtant à bien y réfléchir, ce genre de comportement n'était pas à encourager…

Tiens, si on s'amusait un peu ? J'adore le taquiner, celui-là. Il est tellement marrant. Et puis, je n'aime pas qu'il s'attache à Camus...

Tout à coup, sous l'idée qui germait, Saga sourit. Milo devait comprendre, pour son bien, les limites de ce qu'il pouvait se permettre. Le Sanctuaire n'était pas un camp de vacances pour caprices et romances de gosses. Il était temps de faucher ses illusions et de le remettre dans le droit chemin, celui-là aussi.

« Allez Boucles d'Or, arrête de faire ton bébé et va t'entraîner sagement avec Iolos ! Je viendrai te faire un bisou, tiens, pour te récompenser, » asséna Saga en souriant avec connivence à Camus qu'il serra contre lui.

Milo glapit d'indignation et tourna au rouge cerise sous les rires et les moqueries des autres. Mais sa fureur d'enfant se transforma en détresse poignante quand il vit que Camus aussi riait, serré avec confiance contre Saga vers lequel il levait un visage radieux. Ses yeux méditerranée s'agrandirent et miroitèrent et sa lèvre inférieure trembla légèrement. Il regarda longuement Camus rire avec Saga et son petit visage s'assombrit avant qu'il ne se détourne avec rage et ne quitte l'arène en courant. Mal à l'aise devant la réaction imprévue de l'enfant, Saga esquissa un geste pour le retenir, mais le gamin était décidément très rapide et il n'en eut pas le temps. Il croisa à ce moment le regard réprobateur d'Aiolos.

« Ce n'était pas gentil, Saga. Tu lui as fait de la peine. Décidément je ne te reconnais pas en ce moment. »

Oh, ça va. Si on ne peut plus s'amuser… S'il n'est pas plus solide que ça, il n'a pas fini d'en voir, le mioche…

Avec un mouvement d'humeur, Saga se détourna d'Aiolos et s'apprêta à dispenser son enseignement à ses deux élèves de la matinée. Il croisa alors les yeux noisette de Mû qui le regardait d'un air concerné étrange. Une bouffée de colère l'envahit aussitôt à la pensée que le gosse avait peut-être lu dans son esprit et il ferma mentalement avec soin l'accès à son être intérieur. Quelle plaie, celui-là ! Il fallait vraiment régler ce souci-là aussi ! Contrarié, Saga poussa un peu rudement le petit garçon qui lui lança un regard peu amène et pinça les lèvres. Le chevalier des Gémeaux s'arrêta et considéra avec intérêt la petite mine froissée et les yeux assombris qui lui faisaient face. Tiens l'agneau pouvait se mettre en colère ? Amusant, cela, vraiment. Il faudrait creuser les capacités et le caractère qui se devinaient derrière…

Et surtout éloigner ce gamin de moi… Définitivement peut-être...

Aiolia revint sur ces entrefaites avec Milo qu'il venait de rattraper et qu'il ramenait. L'entraînement put enfin commencer. Au bout de plusieurs heures alternant enseignements théoriques et exercices pratiques, combats et enchaînements défensifs, Saga décida d'arrêter la séance et envoya les petits à la douche avant que les paidagogoi ne les récupèrent pour les emmener au réfectoire. Mû et Camus ne s'étaient pas plaints mais ils étaient épuisés, ainsi que le criaient leurs petits visages ruisselants de sueur. Saga leva le visage vers le soleil qui approchait de son zénith : la chaleur devenait insoutenable. Il ferma les yeux savourant brièvement la brûlure sur sa peau après cette matinée de concentration soutenue.

Aiolos stoppa lui aussi son entraînement et expédia son escouade à la douche également, puis il se tourna vers son ami, immobile, le visage tourné vers le ciel. A cet instant, Saga s'étira langoureusement dans la lumière, avec grâce, comme un chat. Le cœur d'Aiolos manqua un battement puis se précipita frénétiquement. Il sentit le rouge lui monter au visage. Bon sang ! Saga ne se rendait vraiment pas compte de ses gestes et de l'effet qu'ils avaient sur lui ! Il n'aurait plus manqué qu'il lui sourît…

Atterré, le Sagittaire vit son ami pousser un soupir de bien-être et de soulagement en ramenant son épaisse chevelure sur l'une de ses épaules et ouvrir les yeux, regardant autour de lui en battant des paupières sous l'effet de la radiance solaire. Saga l'aperçut et, rejetant ses cheveux dans son dos, lui adressa un sourire heureux qui le remua encore davantage et fit monter sa température corporelle. Le Gémeau dut se rendre compte de sa réaction trouble car son sourire se figea et son visage se rembrunit légèrement. Aiolos se détourna et se baissa pour ramasser les vêtements et autres objets laissés par les gamins lors de l'entraînement, pour se donner une contenance. Puis il rejoignit Saga afin de remonter chez eux pour le repas et la césure de l'après midi au moment où la chaleur rendait toute activité trop pénible et dangereuse. A cet instant, un messager arriva : le Grand Pope les demandait au palais. Les deux adolescents se regardèrent, surpris, avant de répondre qu'ils arrivaient et de se mettre en route.

Le soleil frappait sans concession la pierre blanche de l'escalier innombrable et la roche alentour. La chaleur se répercutait à l'infini et la fournaise était insupportable. Sous l'épaisseur de sa chevelure blonde, Saga étouffait. Il sentait la sueur couler le long de son épine dorsale et ne cessait de rejeter ses cheveux en arrière avec agacement et de souffler sur les mèches plus courtes qui lui tombaient devant les yeux. Aiolos observait son manège du coin de l'œil en souriant.

« Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu les gardes si longs. Bon, ils sont superbes et ça te va très bien, hein, mais ce n'est quand même pas très pratique.

- J'ai fait la promesse à quelqu'un de ne jamais les couper. Je te l'ai déjà dit.

- Oui et tu n'as jamais dit à qui… A une amoureuse ?

- Vraiment ! Tu crois que j'ai du temps à perdre avec ça ?

- Ce n'est pas du temps perdu. Tu ne devrais pas réagir comme ça. L'amour, c'est important. Regarde la littérature que tu aimes tant : ça ne parle que de ça.

- L'amour, rien que ça ? A notre âge ? Ne me fais pas rire !

- Bon d'accord, j'abandonne. Mais je ne te laisserai pas t'esquiver, tu ne m'as pas répondu : à qui as-tu fait cette promesse ?

- … A ma mère ! Tu es content ?

- Oh… Tu ne parles jamais d'elle…

- Non, parce que je n'en ai pas envie !

- D'accord, d'accord. Tu veux que je te les attache ?

- Quoi ?

- Tu crèves de chaud et tu n'arrêtes pas de rejeter tes mèches en arrière. Ils te gênent. Si tu veux, je te les attache, tu auras moins chaud. »

Indécis, Saga s'était arrêté en chemin et le regardait. Il hésitait entre l'envie de se défaire de cette masse étouffante qui lui pesait, la gêne de se laisser toucher par Aiolos et l'envie absurde et contradictoire justement de le laisser le toucher. Seul Kanon avait normalement accès à ses cheveux, comme lui aux siens. C'était leur rituel du soir, se brosser mutuellement les cheveux et les tresser avant de se coucher. Et Saga adorait cet instant. C'était un moment important et agréable. Un pur moment de plaisir et de communion. Et il savait que son frère aimait aussi profondément ce moment rien qu'à eux. C'était pour cela qu'il lui avait promis de ne jamais couper ses cheveux tant qu'ils seraient ensemble… Alors il hésitait à partager cela avec Aiolos. C'était presque une trahison envers Kanon… Et c'était si intime…

Aiolos s'approcha alors doucement de lui et ramena une longue mèche cendrée derrière son oreille droite, le regard interrogateur. Un puissant frisson parcourut Saga au contact des doigts du Sagittaire sur la peau sensible du lobe de son oreille. Ce n'était pas vraiment désagréable. C'était inédit. Il n'avait jamais ressenti ce genre de chose auparavant. Après tout, ce n'était pas grand-chose. Aiolos allait juste lui attacher les cheveux…

C'est vrai, c'est trois fois rien. Et puis, j'en ai envie. C'est agréable d'être désiré...

Baissant les yeux sans bien savoir pourquoi, il acquiesça de la tête et se tourna en tendant un élastique à Aiolos. Il ne put s'empêcher à nouveau de frissonner longuement lorsque les mains d'Aiolos se glissèrent dans ses cheveux et effleurèrent sa nuque. Durant l'opération, Saga retint son souffle tandis que son cœur s'affolait dans sa poitrine. L'instant semblait sans fin, comme si le temps s'était soudain suspendu. Les gestes d'Aiolos étaient très doux, presque religieux, et il mit un temps infini à nouer l'opulente chevelure cendrée en queue de cheval. Ses doigts semblèrent s'attarder sur la peau douce de sa nuque, comme une caresse et Saga frémit à nouveau en sentant son souffle venir doucement glisser sur son cou et à la base de son oreille.

« Il n'y a pas d'âge pour l'amour... »

Le murmure le saisit et son trouble déjà grand s'accentua encore. Il se sentit perdre pied et le contact des doigts d'Aiolos sur sa nuque acheva sa déroute. Il s'écarta brusquement, les joues en feu, le cœur affolé, les jambes flageolantes. Mais Aiolos l'attrapa par la main pour l'empêcher de lui échapper et l'attira à lui, l'emprisonnant entre ses bras. Leur corps entrèrent en contact et brutalement, Saga eut peur. Vraiment très peur. Il se débattit violemment et se dégagea. Aiolos se tint à distance et n'esquissa plus de geste pour le toucher, mais son regard triste le heurta. Il ne voulait pas lui faire de peine, au contraire, il tenait beaucoup à lui. Vraiment beaucoup. Mais ça… Ça… Sans savoir au juste ce qu'il mettait derrière ce mot, il ne pouvait pas l'envisager.

Les deux adolescents restèrent un instant face à face en plein escalier, perdus dans leur gêne, saisis par des émotions puissantes et partagées. Tout à l'écoute de leurs sentiments naissants, ils ne firent pas attention à une ombre dissimulée par un éperon rocheux qui les épiait. Ils reprirent, émus et silencieux, leur chemin jusqu'au palais popal, tandis que Kanon émergeait de sa cachette, le visage terrible, les yeux déchaînés, les jointures de ses poings crispés blanches de rage.

Dans la solitude de l'escalier millénaire, il hurla silencieusement sa souffrance et sa colère en regardant la silhouette fière de son frère monter dans la lumière aux côtés d'Aiolos. C'était fini, Saga lui avait menti. Il avait choisi Aiolos et lui restait derrière, dans l'ombre. Il n'avait pas de voix, pas d'existence. Il n'était rien. Et il n'avait plus rien. Il venait de perdre son frère, son unique univers. Il n'existait plus… Les sanglots lui crevèrent la gorge et il se laissa tomber au sol, secoué jusqu'aux fondements de son être par le chagrin.

Dans un coin de l'esprit de Saga, bouleversé par le courant puissant d'émotions qui s'entrechoquaient en lui, un ronronnement de satisfaction retentit. La pensée glissa, au beau milieu du flux des autres, et passa presque inaperçue.

On y est presque. Terminé le frangin. Il n'y a plus qu'à donner le coup de grâce...

Aiolos et Saga, leur montée interminable achevée et revêtus de leur armure se présentèrent devant les lourdes portes de la salle du trône, que les gardes sacrés leur ouvrirent. Les deux chevaliers d'or s'avancèrent vers le trône et s'agenouillèrent en un gracieux ensemble avant de lever la tête vers le Grand Pope, assis sur son trône en haut des marches. Ils attendirent en silence que le monarque leur adresse la parole. Mais la parole ne vint pas. Le Grand Pope attendit que les lourdes portes se soient refermées en grinçant avant de se pencher vers eux et de leur asséner ces quelques mots qui les emplirent de stupeur :

« Athéna vient de se réincarner au pied de l'autel dans son temple. La Guerre Sainte approche. »

Aiolos laissa échapper un léger cri de surprise et Saga tressaillit.

Ça y est, nous y voilà… Il est temps, je dois me dépêcher.

Un vif sentiment de haine le parcourut et disparut en un éclair. Saga en resta ébahi. Comment cette grande nouvelle pour le Sanctuaire pouvait-elle causer un tel rejet chez lui ? Ce n'était absolument pas normal ! Mais il n'eut pas le loisir de s'appesantir plus longuement sur cette découverte étrange car le Grand Pope reprit la parole :

« Pour mener cette nouvelle guerre à son terme, nos troupes ont besoin d'un commandement puissant et performant. Et je suis bien vieux à présent.

- Majesté ! Votre puissance est toujours écrasante et aucun de nous ne peut vous tenir tête !

- Je te remercie Aiolos, mais la vérité est que ce n'est pas exact. Si mon esprit est toujours vaillant, mon corps est fatigué. Mon époque est révolue, je le sais, je le sens. Il est temps de passer la main à l'un de vous deux. C'est la raison pour laquelle je vous ai demandé de venir aujourd'hui.

- Mais Majesté... »

Le Grand Pope leva la main pour faire taire Aiolos. Il n'avait pas fini. Ces enfants devaient mesurer ce qui les attendait… Un soupir s'échappa sous le masque de métal. Bien à l'abri, les yeux pourpres fatigués s'évadèrent dans le lointain avec tristesse et nostalgie. S'ils savaient… Pauvres gosses… Ils étaient si jeunes… Le regard de crépuscule se raffermit et la bouche se pinça amèrement. Allons ! C'était leur lot à tous. Assumer jusqu'au bout le devoir incombant à leur charge était ce qu'on avait décidé pour eux, à leur place, dès leurs premiers pas dans l'existence. Aucun d'entre eux n'avait jamais eu le choix, lui pas plus que les autres...

« J'ai besoin de votre accord. La charge de Grand Pope n'est pas à prendre à la légère. Celui d'entre vous qui l'assumera sera seul, toute sa vie. Être le sommet condamne au silence et à la réclusion. Vous disparaîtrez sous l'apparat de votre fonction et vous ne serez plus Saga ou Aiolos, mais le Grand Pope. Votre identité, votre nom, jusqu'à votre visage disparaîtront derrière ce masque de métal. Symboliquement vous ne serez plus jamais vous-même. Personne ne pourra vous soulager lors de vos prises de décisions. Elles vous appartiendront, les bonnes comme les mauvaises et vous hanteront. A jamais. Ce n'est pas une vie de privilèges, mais de lourds sacrifices qui vous attend... »

Un silence pesant régnait à présent, lourd comme un tissu épais qui ensevelit les bruits. Le Grand Pope posa son regard de métal sur les deux adolescents, écrasés par ses terribles paroles, qui courbaient à présent la tête vers le sol et son cœur se serra à nouveau devant leur jeunesse… Il se rappelait… Lui aussi était si jeune quand Athéna lui avait confié cette charge terrible. Il se rappela de cette panique vertigineuse qui l'avait saisi quand il avait compris ce que devenait sa vie, solitaire dans ce Sanctuaire détruit à reconstruire. Il était si loin et tellement proche en même temps, marqué au fer rouge dans sa mémoire, cet instant crucial qui avait fait entièrement basculer sa vie. Et il s'apprêtait à son tour à jeter cette même malédiction sur un enfant... Il secoua imperceptiblement la tête sous son casque lourd. Il n'avait pas le choix, il devait le faire. Trop de choses en dépendaient...

« Si l'un d'entre vous décide de se récuser, qu'il le fasse maintenant. »

Les deux chevaliers agenouillés levèrent à nouveau la tête vers lui et le Grand Pope, affûtant son pouvoir de pénétration des esprits et des êtres, lut jusqu'au fond d'eux. Deux jeunes esprits ardents, tendus vers la connaissance, la curiosité et l'envie de découvrir la vie.

Le Sagittaire possédait un élan vital impressionnant, fruit de son long combat contre lui-même. Sa lumière était forte et solide, et même si des zones de ténèbres existaient encore chez lui, il les connaissait et savait les affronter. Le chemin parcouru depuis son arrivée à Iéranissia était impressionnant, même s'il lui restait de la route à faire avant d'atteindre son horizon. Ses indéniables qualités l'armaient positivement pour être un bon Grand Pope un jour. Mais il n'était qu'au début de son chemin...

Le Gémeau était plus difficile d'accès et ne se livrait pas parfaitement. L'accès qui lui était octroyé montrait au Grand Pope une force rayonnante impressionnante et une intelligence hors du commun. Ses connaissances étaient vastes, sans doute davantage que celles d'Aiolos. Et il avait cette capacité innée de meneur d'hommes depuis son enfance. Sa lumière était parfaite, stable et d'une puissance inébranlable, sans la moindre zone d'ombre. Il était prêt, celui-là, à devenir immédiatement un Grand Pope exceptionnel… Et pourtant. C'était justement ce qui l'inquiétait, cette radiance parfaite… Le Grand Pope avait vécu plusieurs vies : il savait. Il n'existe aucun être humain parfait, sans aspérité ou sans tache. Alors qu'est-ce que cette perfection cachait ? Il affûta encore davantage son cosmos, mais le mur mental qu'il rencontra au fond de cet esprit délié le surprit. C'était un mur parfait, sans début ni fin, impossible à contourner. Le jeune Chevalier d'Or des Gémeaux soutint le cosmos inquisiteur et ne baissa pas les yeux face au regard froid de métal. Les yeux d'océan ne se troublèrent pas un instant. Sous son masque, le vieil homme serra les lèvres. Vraiment, il n'aimait pas cela. Ce gamin était trop fort et trop parfait…

« Très bien. Puisque vous êtes volontaires tous les deux, je vous ferai part de mon choix dans quelques jours. Vous pouvez vous retirer à présent, chevaliers. »

Les sourcils toujours froncés, le Grand Pope regarda les deux silhouettes revêtues d'or s'éloigner et passer les lourdes portes qui se refermèrent sur elles. Seul à présent dans la salle du trône, les épaules de la silhouette hiératique se relâchèrent et se voûtèrent sous le poids de l'âge. Les mains encore solides, mais plissées par les rides et que les années avaient rendues noueuses, déposèrent le lourd casque métallique sur l'accoudoir du trône et le visage parcheminé, aux yeux pourpres fatigués et aux longs cheveux de neige, apparut. Un soupir las s'échappa et glissa dans le silence solennel de la pièce. Oui, les décisions étaient difficiles à prendre quand on devait les prendre seul. Leurs conséquences vous paralysaient avant et vous terrassaient ensuite... Tant de choses dépendaient de vous, de vos erreurs… Sagittaire ou Gémeaux ? Un nouveau soupir s'éleva. Shion était tellement fatigué...

.

J'ai prié le glaive rapide

De conquérir ma liberté,

Et j'ai dit au poison perfide

De secourir ma lâcheté.

.

Hélas ! Le poison et le glaive

M'ont pris en dédain et m'ont dit :

« Tu n'es pas digne qu'on t'enlève

A ton esclavage maudit,

.

Imbécile ! - De son empire

Si nos efforts te délivraient

Tes baisers ressusciteraient

Le cadavre de ton vampire ! »