Auteur : kitsu34

Origine : Saint Seiya

Couple : Une touche d'Aiolos x Saga

Disclaimers : Rien à moi dans l'univers de Saint Seiya, Mais Chrysos, Bias et les paidagogoi sont à moi.

Note : Merci à mes revieweurs sur cette fic, notamment à ceux auxquels je ne peux pas répondre directement, Athéna et Saga, par exemple. Merci beaucoup pour votre soutien malgré le temps qu'il aura fallu pour la terminer. Nous rejoignons avec ce chapitre le canon qui se déroulera tel que nous le connaissons dans le prochain et dernier chapitre. Par conséquent, la tragédie grecque va commencer… Elle n'épargnera personne. A vos mouchoirs.

Note 2 : Le poème en ouverture et fermeture du chapitre s'intitule « L'Irrémédiable » et est extrait de la section Spleen et Idéal des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire.

I Kato Volta / La descente sans fin

Chapitre 6 – Nuit

Une Idée, une Forme, un Être

Parti de l'azur et tombé

Dans un Styx bourbeux et plombé

Où nul œil du Ciel ne pénètre

.

Un Ange, imprudent voyageur

Qu'a tenté l'amour du difforme,

Au fond d'un cauchemar énorme

Se débattant comme un nageur,

.

Et luttant, angoisses funèbres !

Contre un gigantesque remous

Qui va chantant comme les fous

Et pirouettant dans les ténèbres

.

Un malheureux ensorcelé

Dans ses tâtonnements futiles,

Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,

Cherchant la lumière et la clé

.

Les chevaliers d'or des Gémeaux et du Sagittaire quittèrent le palais en silence, salués avec déférence par les gardes qui ponctuaient le chemin jusqu'à l'extérieur donnant sur l'escalier millénaire des douze maisons. L'un et l'autre affichaient une mine pensive, presque sombre, qui surprirent les soldats. Après un dernier salut, les deux chevaliers renvoyèrent leurs pesantes armures d'or et entamèrent leur descente, toujours sans un mot. Les paroles dures du Grand Pope semblaient planer au dessus de leur tête et les pourchasser. Saga sentait la préoccupation du Sagittaire à ses côtés et ne pouvait se défaire d'une crispation intérieure douloureuse. Il se trouvait dans un état d'agitation étrange et très inconfortable. Ses pensées s'entrechoquaient avec beaucoup de rapidité et de force et il sentait la joie la plus pure se mêler à une certaine forme de haine, sans comprendre d'où venait ce mélange surprenant. Presque comme si deux perceptions coexistaient en lui.

Oh, mais on y vient doucement, mon tout beau…

Saga s'arrêta brusquement, glacé jusqu'au fond de lui par la pensée terrible. Ses yeux s'écarquillèrent et son souffle se suspendit péniblement dans sa poitrine. Un frisson éminemment déplaisant parcourut son échine jusqu'à se perdre le long de son épine dorsale et malgré la chaleur étouffante, il se sentit gelé jusqu'aux entrailles. Non ! Cela ne se pouvait pas ! Il ne pouvait pas y avoir quelqu'un d'autre en lui ! C'était son imagination, une façon d'extérioriser tout ce qu'il ne disait pas et gardait pour lui ! N'est-ce pas ?…

Si cela peut te rassurer, mon mignon...

Le rire grinçant retentit à nouveau et son cœur se mit à battre avec violence dans sa poitrine. Il sentit son sang refluer à toute vitesse et déserter son visage. Des papillons blancs dansèrent devant ses yeux affolés et il porta les mains à ses tempes, dans un geste dérisoire pour calmer et maîtriser ces pensées qui lui échappaient.

« Saga, tout va bien ? »

Aiolos, quelques marches en contrebas, s'était retourné et fronçait les sourcils. A contre-jour dans la lumière violente du milieu de la journée, l'ombre sur son visage lui dessinait un air presque dur. Ses yeux vert jade, encore assombris par le reflet de sa chevelure de nuit, étaient plus profonds et le pli contrarié de sa bouche joint à ses sourcils sombres contractés le rendait étonnamment grave. Il avait presque l'air adulte... En tout cas beaucoup plus mature que ses quatorze ans.

Plus viril aussi, tu ne trouves pas, mon joli ?

Saga secoua la tête comme quelqu'un qui se réveille après un songe. Que venait-il de penser ? Que lui arrivait-il en ce moment ? Tout lui échappait, à croire que le monde, ou lui-même, était devenu fou… Il en avait le vertige. Le rire dément reprit doucement, presque à voix basse, presque chuchoté, et la terreur s'abattit à nouveau sur lui.

« Saga ? Saga ? Tu ris encore de cette façon affreuse ! Arrête ça tout de suite ! »

En quelques enjambées, Aiolos était revenu sur ses pas l'empoigner et lui imposait de violentes secousses. Il leva la main, prêt à le gifler, quand le rire fêlé s'arrêta et le regard d'océan fixe et hagard retrouva sa lucidité. Les courants marins reprirent, ces vagues fascinantes qui faisaient miroiter les yeux de Saga de mille nuances et qui l'envoûtaient. Le chevalier du Sagittaire poussa un long soupir de soulagement quand les mains du chevalier des Gémeaux agrippèrent les siennes et défirent sa poigne. Saga était redevenu lui-même. Et il rétablissait immédiatement de la distance entre eux deux. Aiolos sentit un pincement d'amertume en constatant ce fait qui le peinait à chaque fois.

Il secoua la tête pour chasser cette impression douloureuse. Obscurément, il ne comprenait pas bien pourquoi cette réaction de Saga le tourmentait ainsi depuis peu. Après tout, ils n'avaient jamais été très tactiles, ni l'un ni l'autre. Son ami n'appréciait pas plus que cela le contact et n'avait jamais été câlin comme pouvait l'être un gamin comme Milo ou même Aiolia. Et lui non plus… Sans doute qu'Acrisios et Bias n'étaient pas des modèles d'affection, sourit intérieurement Aiolos. Alors pourquoi cette soif d'approcher Saga, de le toucher, lui était-elle venue d'un seul coup ? Et soudain, les battements de son cœur s'accélérèrent. La compréhension s'imposa brutalement. Il devait se rendre à l'évidence. Il éprouvait des sentiments pour Saga. En fait, il l'aimait. La pensée le frappa. Il était tombé amoureux de son meilleur ami…

Son cœur s'emballa à cette idée et une douce euphorie s'empara de lui. S'il avait eu un doute sur la réalité de ses sentiments pour le Gémeau, sa réaction aurait suffit à l'éclairer. Il se mordit la lèvre tandis que la chaleur montait dans son corps, accompagnée d'un engourdissement bienheureux. Depuis quand l'aimait-il ? Le regard de jade s'évada tandis que les deux chevaliers se mettaient en route à nouveau vers leurs demeures respectives.

Cela avait commencé la veille, lors de la remise d'armure d'Aiolia. Il avait regardé Saga différemment, comme s'il s'était rendu compte pour la première fois de sa beauté. Et puis il y avait eu cette bizarre impossibilité de soutenir son regard… Cette envie de le toucher sans cesse, même au cours d'un banal affrontement amical. Cette faim de tout savoir de lui, de connaître ses secrets : cette promesse faite de ne pas se couper les cheveux, l'entendre parler de sa mère…

Un nouveau soupir, plus douloureux, lui échappa. Non, ça n'avait pas commencé hier... S'il était honnête avec lui-même, il avait toujours aimé Saga, depuis le début. Depuis cette rencontre à l'école du village, gravée dans sa mémoire, où il était resté ébloui à murmurer son nom avec admiration. Il avait voulu attirer son attention dès le départ, avec urgence, comme si sa vie en dépendait… Oui, il l'avait toujours aimé… Alors qu'est-ce qui avait changé depuis hier ? Pourquoi les choses semblaient-elles si différentes ? Pourquoi le voyait-il autrement tout à coup ? Et pourquoi ne parvenait-il plus à se comporter normalement avec lui si soudainement ? Que se passait-il ?

Aiolos jeta un regard en coin à son compagnon légèrement en retrait. Saga semblait perturbé par des pensées sombres. Son visage restait pâle malgré la chaleur et le soleil. Plus pâle que d'habitude, comme s'il était malade ou fatigué. Ses yeux étaient soulignés de cercles de bistre et son regard fatigué criait son épuisement. Et pourtant, malgré son état, il était si beau… Son visage aux traits purs, sa chevelure cendrée, épaisse et longue, qu'il mourrait d'envie de toucher à nouveau, de faire couler entre ses doigts en longues mèches d'or pâle… Ses yeux de mer sans fond qui l'attiraient invinciblement… Sa bouche aux lèvres douces, qui le fascinaient... Son corps souple, dont la musculature se dessinait de plus en plus, ébauchant l'homme qu'il serait un jour… Le chevalier des Gémeaux dut sentir son regard car il tourna la tête vers lui. Leurs yeux se croisèrent et Aiolos comprit.

A l'émotion qui l'étreignit quand les yeux d'océans, s'agrandissant sous son regard, se posèrent sur lui. A la tension de son corps quand il glissa sur le visage de Saga pour s'arrêter à ses lèvres. A la chaleur qui le parcourut brusquement quand ces lèvres pleines tremblèrent légèrement et s'entrouvrirent sur un mot ou un son qui ne vint pas.

Il comprit.

Ce qui avait changé, ce n'étaient pas ses sentiments. Ils avaient toujours été là. Ce qui avait changé, c'était leur expression. Saga et lui avaient grandi. Ils n'étaient plus des gosses. Il ne ressentait plus seulement l'amour ébloui et pur d'un enfant. Ses sentiments étaient moins sages, troublés par des envies qui n'avaient plus rien d'innocent… A présent, il le désirait.

Aiolos stoppa lui aussi sa marche, foudroyé par ce qu'il venait de réaliser. D'un seul coup, une tempête violente et farouche de sensations aiguës déferla sur lui. Avec une force que rien ne pouvait arrêter, l'évidence s'imposa. Il ne voulait plus être l'ami de Saga. Il voulait beaucoup plus. Le mot tacite, qu'il cherchait dans son esprit depuis deux jours, se fraya un chemin éclatant en lui et lui vint aux lèvres. Il ne voulait plus être son ami, il voulait être son amant. Le toucher entièrement. Le parcourir fiévreusement. Le faire sien. Un long frisson le parcourut et il leva un regard nouveau sur Saga, à ses côtés.

Le chevalier des Gémeaux semblait hésitant, partagé entre l'envie de s'enquérir de ce qui arrivait à son ami et la crainte de la réponse qu'il pressentait. Visiblement, il ne savait pas comment réagir. Et il avait peur. Aiolos en était sûr, à présent. Et il le comprenait, car lui-même était terrifié. Au milieu des émotions violentes qui venaient d'éclore en lui, la peur dominait. La peur immense de l'inconnu, face à ce sentiment si fort. La peur aussi d'être rejeté, de briser cette amitié si importante, qui avait changé sa vie. Et la peur enfin de ce monde trouble, animal, qui affleurait en lui et qu'il découvrait sans en mesurer clairement l'étendue et la violence.

« Aiolos... »

Saga n'eut pas la force d'aller plus loin que le prénom murmuré. Ses yeux s'agrandirent encore sous le regard assombri, chargé de désir, qui se posait sur lui. Il recula sous les yeux de jade intenses et graves, sans pouvoir toutefois s'y soustraire. La muraille de pierre l'arrêta et il se sentit soudain à bout de forces, le souffle court et erratique. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine et ses jambes semblaient sur le point de se dérober. Il se sentait transi de peur et en même temps pénétré d'un sentiment diffus, tout aussi puissant, qui l'empêchait de s'enfuir. Il regarda Aiolos s'avancer doucement vers lui, bras tendus en avant pour le saisir. A la dernière minute, brusquement terrifié par il ne savait quoi, il tenta de se dérober, mais le Sagittaire était trop près à présent, presque contre lui. Il le retint et l'encercla de ses bras. Au contact de l'autre corps contre le sien, éperdu, Saga frémit violemment et voulut se débattre. Mais Aiolos l'immobilisa contre la paroi rocheuse de tout son corps en saisissant ses poignets et sa respiration se bloqua dans sa poitrine. Il ferma les yeux pour échapper à la fascination du regard de jade ancré dans le sien. Le visage d'Aiolos plongea dans sa chevelure et leurs joues se touchèrent.

« Tu sais, j'ai peur moi aussi... »

La voix d'Aiolos, souffle ténu caressant son oreille, le fit frissonner. Elle tremblait, sans doute comme l'aurait fait la sienne s'il avait pu parler. Mais il ne le pouvait plus. Son souffle s'était perdu quelque part et les battements de son cœur grondaient tellement en lui, qu'ils auraient couvert le moindre son… Non. Ce n'était pas seulement les battements de son cœur. C'était les battements de leurs cœurs. Il lui semblait entendre celui d'Aiolos battre avec force, à l'unisson du sien. Un tourbillon d'émotions régnait en lui et le noyait doucement.

« J'ai peur. Mais je n'ai jamais été aussi heureux... »

Saga n'osait plus bouger, serré entre la paroi et Aiolos. Son corps semblait en feu et il se sentait à la fois au bord de défaillir et parcouru par une énergie violente et indéfinie, qu'il peinait à nommer et qui l'effrayait autant qu'elle l'attirait. Une chaleur étrange, à la fois douce et sauvage, s'était logée dans son ventre et pulsait à présent dans tout son être. Sans savoir quoi, la respiration hachée, le cœur tambourinant, le visage et le corps brûlant, il attendait.

Aiolos se sentait possédé par une envie de plus en plus pressée et impossible à maîtriser. Dans ses bras, contre lui, Saga ne bougeait plus. Il tremblait par moment et sa respiration était inégale. Mais il ne se débattait plus. S'écartant légèrement pour apercevoir le visage aimé, Aiolos reçut une commotion, comme un coup dans la poitrine. Saga avait les yeux fermés et la bouche entrouverte, comme s'il cherchait de l'air pour respirer. Et l'envie violente qu'il tentait encore de contrôler fut la plus forte. Avant même de se rendre compte de ce qu'il faisait, Aiolos sentit la bouche de Saga sous la sienne et le corps dans ses bras se raidit. Sans savoir, instinctivement, guidé par le désir qu'il ressentait, il ouvrit aussi la bouche comme pour chercher de l'air et sa langue, libérée, se glissa entre les lèvres de Saga. La tension dans le corps du chevalier des Gémeaux s'accentua brièvement, ses muscles se tendirent une fraction de seconde. Puis il se rendit et s'abandonna à la bouche et à la langue d'Aiolos, se laissant explorer, savourer. Le baiser fut profond et ne se rompit que lorsqu'ils manquèrent d'air. Aiolos semblait ne plus pouvoir s'arrêter. Il n'était soudain qu'urgence et faim et ses mains parcouraient sans douceur, avec avidité, le corps de Saga. Plongeant à nouveau dans l'épaisseur de sa chevelure et dans son cou, Aiolos se mit à parcourir de ses lèvres la peau tendre. Ses mains se glissèrent sous la tunique de Saga, effleurant la douceur de son ventre, puis de son dos, s'aventurant jusqu'à la lisière du pantalon qui enserrait sa taille fine. Contre lui, le chevalier des Gémeaux tremblait de plus en plus et son souffle se faisait plus court de seconde en seconde. Aiolos sentait qu'il allait trop vite, trop loin, mais il ne parvenait plus à reprendre le contrôle de son corps. Il le voulait, il le voulait tellement !

Ses doigts s'attaquèrent au lien de cuir qui l'empêchait d'accéder au reste du corps de Saga mais brusquement, presque avec violence, il fut repoussé et, étourdi, faillit tomber à la renverse. Il réussit à retrouver son équilibre et secoua la tête comme au sortir d'un rêve. Un bruit de pas précipités le fit revenir brutalement à lui.

Saga s'était enfui. Il restait seul dans l'escalier, les joues en feu, le souffle perdu comme après une course. Et pourtant, cette disparition ne le peina pas. Au contraire, un sentiment puissant de plénitude régna en lui sans partage. Il s'assit sur une marche millénaire et, offrant son visage à la brûlure du soleil, laissa la joie et le bonheur se partager son être.

Saga dévalait les marches à toute vitesse, le regard fou, haletant. Que venait-il de se passer ? Aiolos l'avait embrassé ? Et il l'avait laissé faire ? Pourquoi ? Pourquoi ? Comment avait-il pu se conduire de la sorte ?

Allons, soyons honnête, ça m'a plu… Beaucoup… J'aurais presque voulu qu'il aille jusqu'au bout…

Au bout ? Au bout de quoi ? Le chevalier des Gémeaux fit irruption dans son temple à pleine vitesse et se figea brusquement dans la grande salle d'apparat où se tenait Gemini en position totem. L'armure émit un son plaintif, comme un sanglot, et il tressaillit désagréablement, presque hostile à l'égard de la protection. Il secoua frénétiquement la tête en serrant les bras sur son corps. Il ne voulait pas savoir ce qu'insinuait cette voix perfide dans son esprit. Non, il ne voulait pas…

Le rire glaçant reprit, et pour lui échapper, Saga ouvrit violemment la porte menant à ses appartements et se précipita dans le couloir. Il entra rapidement dans sa chambre, poursuivi par le rire dément, et claqua le lourd battant de bois à pleine force. Puis il s'adossa de tout son poids à la porte, dans un geste dérisoire de protection.

Et que crois-tu, gamin ? Qu'une porte m'empêchera d'entrer ? Allons, du courage, regarde les choses en face...

Saga eut l'impression que ses cheveux se dénouaient et se dressaient sur sa tête. Figé dans une atroce sensation de dédoublement, comme s'il quittait son enveloppe charnelle et s'élevait légèrement au dessus de son corps, il se sentit bouger. Comme celui d'un automate, son corps se dirigea vers le miroir qui se trouvait dans le coin de la pièce servant de salle de bain. Le visage qu'il aperçut dans la glace le terrifia au-delà de tout ce qu'il aurait pu imaginer. Il ne le reconnut pas. Des yeux pâlis, d'un bleu sale, proche du gris de la mer quand, chargée de sable, elle s'écrase en rouleaux violents sur les plages, le transperçaient du regard. Le blanc de l'oeil était injecté de sang et rougi par les veinules qui apparaissaient. Et ses cheveux ! Le blond cendré rayonnant, témoignage des gênes slaves de sa mère, semblait obscurci, comme si la lumière l'avait quitté. Comme si une ombre noire s'était abattue sur lui et dévorait son éclat. En tremblant, il porta la main à son visage pour le toucher, s'assurer qu'il ne rêvait pas. Et le masque terrible en face de lui eut le même geste. Il eut un hoquet et le rire grinçant refit surface. Et à cet instant, Saga céda à la panique et quelque chose dans son esprit se rompit.

Le reflet dans la glace riait. Un rictus dément tordait la bouche, vrillait les yeux, animait tout le visage d'une expression vicieuse et cruelle.

Son visage.

Lui.

C'était lui qui riait.

Voilà, on y est, mon petit. JE suis TOI. Il n'y a personne d'autre que nous, que MOI…

Dans les profondeurs du troisième temple, un hurlement de détresse et de terreur pures s'éleva brusquement et raisonna un instant avant de se changer en rire démentiel puis de s'éteindre lentement.

Alors régna sur les lieux un silence lourd, ensevelissant les bruits dans ses méandres comme un suaire, comme ces silences qui règnent dans les églises.

Ou les cimetières.

oOoOo

Sur les hauteurs abrupts des contreforts rocheux qui couronnaient le Sanctuaire, une silhouette fine et agile courait de toutes ses forces. Elle bondissait d'arêtes de pierre en plateaux rocheux et ne s'arrêtait pas. Il y avait quelque chose de désespéré dans cette course éperdue, comme si la vitesse devait distancer la souffrance. Comme si s'arrêter signifiait être rejoint par cette douleur indicible qu'elle tentait de fuir. Et elle courait, courait.

Pourtant au bout d'un long moment de course effrénée, la silhouette trébucha et tomba à terre, sur l'étendue rocheuse dure et indifférente, écrasée de soleil. Courbée vers le sol, comme si elle ployait sous la peine, l'ombre demeura immobile, secouée de soubresauts violents, comme des sanglots muets. Et un hurlement de rage et de souffrance mêlées monta vers l'astre impitoyable qui fondait les contours des choses et des êtres.

Kanon resta au sol un long moment à crier sa détresse au monde pour lequel il n'existait pas. Puis, peu à peu, ses sanglots s'espacèrent et son corps crispé par la peine se détendit. Épuisé par ce chagrin immense, il ferma les yeux et sombra brièvement dans l'inconscience. Il se rétracta en lui-même, comme pour se protéger, dans cet intérieur sauvegardé où Saga et lui étaient unis depuis toujours, où ils n'étaient qu'un, à jamais.

Un violent coup de pied l'arracha à cette sphère de bonheur et l'envoya douloureusement rouler à terre. Il se figea, le visage dans le sable et la poussière, toussant et crachant la terre avalée. Il se dressa immédiatement sur les bras, prêt à se défendre, quand une main implacable le saisit par les cheveux, lui arrachant un cri de douleur, et le tira de façon à le mettre debout. Alors il reconnut son assaillant. Bias du Burin, l'air mauvais, déployait sa taille immense et le surplombait.

« Qu'est-ce que tu fous là, toi ! Tu ne dois jamais sortir ! Tu veux disparaître vraiment ?

- Boah, pourquoi pas, après tout. Pour ce que cela changera. Fais-toi plaisir, tue-moi. Pour ce que j'en ai à foutre à présent... »

Le rire amer et désabusé de Kanon prit Bias de court et il ramena sur lui ses yeux acéré. Tiens ? Voilà qui était nouveau. Depuis quand la doublure le défiait-elle ? Depuis quand Kanon s'en fichait-il de quitter son frère ? Le regard d'aigle se plissa. Que cela signifiait-il ? Ces gamins étaient prêts à tout pour rester ensemble… Y aurait-il de l'eau dans le gaz ? La bouche fine s'incurva. Tant mieux, il n'en aurait que plus d'emprise sur Saga, si Kanon se détachait de lui. Et dans les circonstances actuelles, le timing était parfait. Il ne faisait aucun doute que le choix du successeur du Grand Pope approchait. Bias saisit l'adolescent par l'épaule, rudement, et l'entraîna à sa suite.

« Allez, viens. Tu vas me raconter pourquoi tu te trouves dehors, à courir comme un perdu, tout cosmos et tous cris dehors, au mépris de toute prudence.

- Je n'ai rien à dire. Je ne suis rien.

- On dirait que la leçon rentre, mon garçon, c'est bien. Mais vu l'heure, il vaut mieux te mettre à l'abri des regards. Ils vont bientôt tous rentrer de l'entraînement. Ce n'est pas l'heure de te laisser traîner. Et puis tu dois avoir faim. Allez, viens, ne m'oblige pas à sévir. »

Kanon hésita un instant, se retourna vers l'endroit d'où il venait et son visage s'assombrit. Avec un haussement d'épaules, il suivit Bias qui le surveillait attentivement du coin de l'œil. Ils durent esquiver plusieurs groupes d'apprentis et de chevaliers qui, comme l'avait fait remarqué Bias, rentraient chez eux pour la coupure de l'après midi, après l'entraînement du matin. Au chemin emprunté, Kanon se rendit compte que Bias l'emmenait chez lui et un pincement douloureux lui rappela que cette masure qui ne comportait que deux pièces avait été leur chez eux, à Saga et à lui, pendant des années. Il se remémora les années passées dans leur petite chambre aveugle, à dormir dans le même lit, serrés l'un contre l'autre, se réchauffant mutuellement l'hiver. Ses yeux se mouillèrent et il repoussa bravement les larmes sournoises qui montaient à nouveau. Il se mordit les lèvres et tacha de présenter un visage neutre au regard à l'affût de Bias.

Soudain le bras de son ancien maître l'arrêta brutalement et le tira en arrière, le plaquant contre la paroi rocheuse qu'ils longeaient. Des voix retentirent. Un groupe d'hommes approchait.

« Félicitations Declan, tu t'es drôlement amélioré en défense !

- Les leçons de Chrysos commencent à porter, n'est-ce pas maître ?

- Ah ah, voyons, je n'ai aucun mérite. C'est toi qui a fait le boulot ! Et Thibault a raison, tu as fait de gros progrès.

- Eh, les gars attendez-moi !

- Seryios ? D'où est-ce que tu arrives, en courant par cette chaleur ! Arrête pauvre fou, ton cerveau va griller !

- Je crois que c'est trop tard pour lui, hélas, il est déjà grillé. »

Des rires joyeux et bon enfants s'élevèrent pour saluer sans doute celui dont on entendait les pas précipités. Le dernier arrivé, la voix haché par la course, reprit.

« Chrysos, j'ai croisé Aiolos il y a quelques minutes. Il te cherchait.

- Oh, ça avait l'air urgent ou je peux prendre ma douche avant d'aller le retrouver ?

- Euh, je ne sais pas, mais ça n'avait pas l'air d'être une mauvaise nouvelle car il était rayonnant.

- Rayonnant, carrément ? Tu veux dire plus que d'habitude ? Parce qu'il est déjà pas mal lumineux en temps normal ce gamin.

- Ah oui, beaucoup plus. Il irradiait littéralement de joie. Il descendait du palais. Il venait d'avoir une entrevue avec le Grand Pope et il a une grande nouvelle à t'annoncer, apparemment. »

Kanon et Bias tressaillirent en même temps et la main de Bias posée sur son avant-bras, broya soudainement sa chair dans un étau implacable. Kanon retint de justesse un gémissement de douleur et se mordit la langue. Il n'en croyait pas ses oreilles. Alors, ça y était… Le choix du successeur venait d'avoir lieu ? Aiolos l'avait emporté ? Sur Saga ? Mais comment ? Pourquoi ? La voix furieuse de Bias le tira de son incrédulité.

« Non ! Non ! C'est ce que j'ai toujours craint ! Depuis que ce sale cafard est arrivé au Sanctuaire, j'ai craint ça ! Qu'il passe devant Saga !

- Mais Saga est plus fort !

- Si la force seule comptait, j'aurais été chevalier d'or des Gémeaux en mon temps !

- Mais il n'est pas seulement plus fort, il est meilleur en tout. Je ne comprends pas…

- Shion a toujours été un foutu sentimental, corrompu par la pitié et la miséricorde. Racheter ses errances et se repentir de ses erreurs l'a toujours touché au cœur. Comme si c'était le plus important ! Comme si c'était la vraie force ! Ce n'est pas Grand Pope qu'il aurait dû être, mais prêtre orthodoxe ! »

Kanon était atterré. Saga et lui avaient supporté tant de choses pour atteindre ce but et voilà que malgré tous leurs efforts, leur horizon s'éloignait et disparaissait. Qu'allait-il se passer maintenant ? Si le pouvoir du Grand Pope n'allait pas à Saga, que serait son sort à lui ? Pourrait-il rester à ses côtés, dans l'ombre ? Ou serait-il chassé, éloigné à jamais de sa moitié. Aiolos l'emportait sur tous les tableaux. Il ne lui restait rien… La voix basse et menaçante de Bias sembla exprimer le fond de ses pensées, donner voix à ses plus sombres désirs.

« Cet Aiolos… Si seulement il était mort ce jour-là… Si seulement tu n'avais pas échoué… Il ne se mettrait pas en travers de notre chemin.

- Je… Je ne voulais pas qu'il meure… Juste qu'il s'efface du chemin de Saga.

- C'est réussi. Grâce à ton intervention, il a pu devenir chevalier et aujourd'hui, le Grand Pope l'a choisi pour lui succéder.

- Et ils s'aiment... »

L'amertume et la jalousie de Kanon étaient trop fortes et l'aveu lui avait échappé. Mais au regard perçant et jubilant soudain de Bias, il le regretta immédiatement. Cet homme était mauvais et s'il haïssait le Sagittaire de toutes les fibres de son être, il aimait son frère, malgré sa trahison. Il recula instinctivement sous le regard sinistrement réjoui.

« Que viens-tu de dire ? Ils s'aiment ?

- Oublie ce que j'ai dit, je me suis trompé. Ce n'est qu'une impression…

- Mais oui… Bien sûr ! Suis-je idiot ! C'est évident qu'il est amoureux de Saga, ce parasite ! Toujours collé à ses basques avec cet air admiratif et mielleux. J'aurais bien dû le remarquer plus tôt ! Bravo Kanon !

- Je… je ne voulais pas…

- C'est parfait ! Finalement les choses ne vont pas si mal !

- Que… je ne comprends pas.

- Allons mon garçon, fais un petit effort. Après tout, Saga y est presque. Il n'y a qu'un tout petit obstacle à régler : Aiolos…

- Quoi !… Que… Tu ne penses quand même pas à…

- Tuer Aiolos ? Mais bien sûr que j'y pense.

- Quoi ! Tu n'es pas sérieux ?

- Enfin, il pourrait bien avoir un accident. C'est vite arrivé ces choses là, surtout quand on fonce comme un fou à un rendez-vous galant. On est distrait, on ne fait pas attention… Et c'est trop tard !

- A un rendez-vous galant ?

- Oui. Aiolos est amoureux comme un imbécile, alors si l'objet de son amour lui fixe un rendez-vous dans un lieu dangereux, où il n'aurait pas idée d'aller en temps normal, il ira les yeux fermés. Tiens comme par exemple, dans le défilé phlégréen.

- C'est interdit d'aller là-bas !

- Oui, mais qu'est-ce qu'il ne ferait pas pour les beaux yeux de Saga…

- Saga n'acceptera jamais !

- Mais abruti, pourquoi veux-tu que j'aille lui en parler, puisque je t'ai, toi.

- Moi, tu veux que…

- Tu vas te faire passer pour ton frère. Certes, tu n'as pas son cosmos et vous êtes légèrement différents, mais aux yeux d'un homme amoureux qui pourra profiter de l'objet de son amour pour la première fois, cela ira.

- Profiter de… Quoi ? C'est hors de question !

- Oh ça va ! Je ne te dis pas de coucher avec ! Ça n'ira pas jusque là. J'interviendrai avant. Tu ne vas pas pleurer pour quelques baisers et caresses, quand même. T'es capable de prendre sur toi, je pense : t'es un homme ou pas ?

- Mais c'est pas la question ! Je refuse qu'Aiolos me touche !

- Tu préfères qu'il touche ton frère ? Inutile de te dire ce qui se passera pour toi, une fois que ces deux-là roucouleront… Tu crois qu'Aiolos sera enchanté de t'avoir comme beau-frère ? Tu crois qu'il ne se rappellera pas de ce que tu as fait autrefois ? Réfléchis bien, Kanon, après ce sera trop tard... »

Kanon se noyait dans la mer des possibles qui le pressaient de toute part. Il ne savait plus quoi faire, quelle direction prendre. Tout lui était pénible et douloureux. Quelle que soit la direction qu'il envisageait, il ne voyait que douleur et amertume. Son frère l'avait trahi et rejeté. Son rival avait emporté à la fois le cœur de son jumeau et le titre qui garantissait aux deux frères de n'être jamais séparés. Bias voulait faire de lui le complice d'un meurtre en l'utilisant comme appât. Il n'avait pas d'identité, pas de vie possible à l'intérieur de l'enceinte, comme à l'extérieur. Il n'avait rien appris, à part les arcanes des Gémeaux, au cas où… le monde en dehors de Iéranissia le terrifiait. Quel choix avait-il encore ? Il regarda autour de lui et ne vit que le regard acéré de Bias qui guettait sa réponse. Il leva les yeux au ciel, mais ne vit rien. Il lui sembla sentir un frémissement, entendre un murmure. Tout son être se tendit, aux aguets. Mais le souffle supposé ne se manifesta pas. Son agonie n'intéressait personne. La dernière lueur de bonté s'éteignit en lui. Il courba la tête et se rendit.

« Que dois-je faire ?

- Bien mon garçon, tu as pris la bonne décision. Tu vas aller trouver Aiolos et lui donner rendez-vous ce soir, dans le défilé phlégréen, à la tombée de la nuit.

- Bien.

- Il faut qu'il vienne, sois convaincant ! S'il le faut aguiche-le, promets lui qu'il aura ce qu'il veut, que tu es prêt à répondre à ses sentiments.

- …. Je… Je ferai de mon mieux.

- Non ! Tu dois le faire ! S'il ne croit pas que tu es prêt à coucher avec lui, il ne viendra pas !

- Cou… Coucher avec…

- Je te le répète, tu n'auras pas besoin d'aller jusque là. Je le tuerai avant ! Et on se débarrassera du corps dans les cratères.

- Je n'en crois pas mes oreilles ! Comment osez-vous ! C'est le comble de l'indignité ! Et ce sont deux chevaliers d'Athéna, dont un chevalier d'or, qui fomentent une telle trahison ! »

Bias et Kanon se figèrent sous les paroles cinglantes. Tout à leur machination, ils n'avaient pas entendu Chrysos arriver. Celui-ci, du haut de l'éperon rocheux qu'il avait escaladé depuis la route en contrebas, les toisait avec un mépris indicible affiché sur le visage. Kanon réalisa brusquement dans quoi il venait de se commettre. Et les paroles de Chrysos l'affolèrent. Le chevalier de la Boussole le prenait pour Saga ! Il allait accuser son frère de conspiration contre le Grand Pope et son successeur désigné ! Il ne pouvait pas le laisser faire ! Tant pis pour lui, tant pis pour sa propre vie. Il devait révéler qui il était, sauver son frère, parler à Chrysos...

Il ouvrit la bouche, le cœur sur les lèvres, prêt à s'accuser. La main de Bias se posa sur son visage et l'immobilisa tandis que la voix du chevalier du Burin résonnait sinistrement à son oreille.

« Il a tout entendu. Nous devons le tuer. A deux, nous sommes plus forts. Tiens-toi prêt. »

Et avant que Kanon ne puisse faire quoique ce soit, Bias, matérialisant son armure et la revêtant, s'élança vers Chrysos qui s'était détourné et amorçait sa descente. Le poing du Burin s'abattit sur la falaise rocheuse et la fendit de haut en bas, déchirant la roche et projetant violemment Chrysos dans les airs. Le chevalier de la Boussole se réceptionna difficilement sur un bras qui cassa avec un bruit sec douloureux. Un grondement de souffrance échappa à Chrysos, mais il se releva, appela son armure et se mit en position de combat face à Bias.

Le chevalier du Burin repartit à l'assaut au maximum de sa puissance et les coups violents plurent, s'enchaînant rapidement. Malgré sa blessure, Chrysos parvenait à les contrer tous sans se départir de sa garde fermée, impénétrable. Kanon se sentait gagné par l'admiration. Il connaissait la puissance de son ancien maître, presque digne de celle des chevaliers d'or. Et face au chevalier du Burin, celui de la Boussole faisait jeu égal, bien que blessé. Chrysos était un chevalier d'argent valeureux. Peut-être finalement qu'il n'y aurait pas de meurtre. Peut-être que tout allait s'arranger sans que le sang ne coule ?

Le combat faisait rage. Des pans entiers de falaise tombaient dans des grondements terribles, mais aucun des deux adversaires ne le cédait à l'autre. Le bruit et l'énergie avaient déjà dû indiquer à une bonne partie du Sanctuaire qu'un affrontement avait lieu. Les gardes et les chevaliers responsables de la sécurité de l'enceinte ce jour allaient bientôt se manifester. Bias décida de monter en puissance et déchaîna un des arcanes majeurs des Gémeaux.

« Another Dimension ! »

Kanon se mordit les lèvres tandis qu'apparaissait un espace déformé et miroitant, porte ouverte vers un ailleurs sans retour. Mais Chrysos tint bon et lança lui aussi une attaque puissante.

« Par la Rose des vents ! »

Les deux attaques se heurtèrent de plein fouet et à la grande surprise de Kanon, l'attaque de Chrysos, se matérialisant sous la forme d'une croix à huit branches lumineuse, dévia l'ouverture d'Another Dimension protégeant le chevalier de la Boussole de l'absorption dévastatrice. Chrysos se révélait un chevalier d'exception, difficile à vaincre pour Bias seul. La figure terrible, aux sourcils froncés et à la bouche crispée de rage du chevalier du Burin, en disaient long sur sa colère. Se tournant vers Kanon, Bias hurla.

« Allez, à toi ! Achève-le !

- Ne l'écoute pas, Saga. Tu n'es pas comme lui, je le sais. Tu es le chevalier d'or digne de cette armure juste, qui sait évaluer le bien et le mal en chaque être. Elle t'a revêtu. Tu vaux infiniment mieux que ce qu'il veut faire de toi. Ne l'écoute pas. Ne crains rien. Tu es si jeune encore, tu as été aveuglé. Nous trouverons une solution avec le Grand Pope. »

Kanon poussa un long soupir, exhalant l'air qu'il n'avait pas eu conscience d'avoir retenu durant l'affrontement. Il croisa le regard de Chrysos, qui lui tendit la main. Le soulagement et une certaine forme d'apaisement l'étreignirent. Il s'avança pour saisir la main du chevalier de la Boussole. Un frémissement l'alerta. Il se retourna vivement, mais la salve destructrice le frôla sans qu'il puisse faire le moindre mouvement. L'aurait-il pu, que cela n'aurait pas servi à grand-chose. Une fois déployée, rien ne l'arrêtait.

« Galaxian Explosion ! »

La déflagration capable de briser des étoiles frappa Chrysos de plein fouet. Kanon hurla. L'énergie aveuglante irradia et le corps de Chrysos sembla un instant figé dans l'air où le choc l'avait projeté. Puis le grondement terrible de la destruction et l'implosion finale le disloquèrent. La lumière l'avala et il disparut. Ne resta à l'endroit où il s'était tenu que l'armure de la Boussole, sous forme totem, qui émettait un long son métallique, comme si elle pleurait.

« SAGA ! NON ! NON ! Qu'as-tu fait ? Qu'as-tu fait ? »

Aiolos dévalait frénétiquement la falaise, prenant tous les risques, indifférent à ce qui pouvait lui arriver. Il se précipitait, pâle, les larmes coulant sur son visage horrifié, qui allait, dans un simulacre de mouvement perpétuel, de l'armure pleurante au visage de celui qu'il aimait.

« Non ! Pourquoi as-tu fait cela ? Pourquoi, Saga ? »

Il se précipita vers l'armure de la Boussole et posa doucement la main dessus, avec hésitation, presque avec crainte. L'armure réagit à son toucher et émit un éclair de cosmos avec un son plaintif et Aiolos vacilla avant de tomber lourdement à genoux et de se plier vers le sol.

« Noooon… Noooon… Chrysos… Chrysos… Ce n'est pas possible… Pas toi… Tu ne peux pas me laisser seul... »

A présent, il pleurait sans retenue et sans honte, ployé par le chagrin et la douleur. Les larmes dévalaient ses joues, les sanglots secouaient son corps. Et Kanon était glacé. Il ne parvenait pas à s'extraire de la sensation d'être plongé dans l'irréalité d'un cauchemar. Il se débattait intérieurement contre un écrasant sentiment de honte et de dégoût de lui-même. Il n'avait rien fait. Il n'avait pas attaqué Chrysos, certes, mais n'avait rien fait pour l'aider. Il était resté immobile, paralysé par ses ressentiments, ses craintes égoïstes, sa jalousie féroce à l'égard d'Aiolos. Les dernières paroles de Chrysos le hantaient.

Tu es le chevalier d'or digne de cette armure juste, qui sait évaluer le bien et le mal en chaque être. Elle t'a revêtu.

Chrysos avait raison. Gemini avait raison. Bias et le Grand Pope avaient raison. Tous ceux qui avaient un jour croisé sa route avaient eu raison et lui avaient crié au visage cette réalité qu'il refusait d'admettre jusque là. Des deux, l'un valait plus que l'autre. Il était bien l'étoile maudite. Saga devait rayonner et lui devait s'effacer. Il n'avait jamais été digne de devenir chevalier. C'était pour Saga que les étoiles avaient brillé lors de cette terrible nuit quand ils avaient perdu leur mère. Toute leur vie était là : lui avait causé la mort de leur mère et Saga l'avait protégé et sauvé. Comme sur le casque de Gemini : il y avait un bon et un mauvais visage. Un bon et un mauvais jumeau. Il était le mauvais. A quoi bon lutter ? Autant renoncer et accepter son sort…

« TOI ! Comment as-tu pu ? Comment as-tu pu ? »

Aiolos venait de marcher sur lui et le saisissait par le col de sa tunique, le regard mauvais, le visage fermé. Kanon se dégagea d'un brusque mouvement et empoigna lui aussi le vêtement d'Aiolos à l'épaule. Ils se toisèrent un instant et face au visage haï, Kanon recouvra d'un seul coup ses esprits.

« Je n'y suis pour rien. Maître Bias et moi, nous nous entraînions à manipuler l'arcane supérieur des Gémeaux, Galaxian Explosion, quand Chrysos a jailli de nulle part et s'est trouvé sur la trajectoire du coup. C'est une attaque impossible à parer. On ne peut que la subir, tu le sais. Je n'ai rien pu faire. A l'instant où il est apparu, j'ai su qu'il ne survivrait pas. Je suis désolé, Aiolos, mais c'est un accident.

- Saga a raison, mon garçon. C'est un tragique accident, malheureusement. Nous ne souhaitions bien évidemment pas ce qui est arrivé.

- Vous vous entraîniez ? En pleine chaleur ? Dans cet endroit isolé ?

- Justement. C'est le moment et l'endroit où il ne risque pas d'y avoir du monde. C'était précisément pour éviter ce genre d'accident !

- Saga, regarde-moi. Tu t'entraînais maintenant ? Après, après… Ce qui s'est passé... tout à l'heure ? Tu pouvais t'entraîner ?

- Je ne vois pas de quoi tu parles, Aiolos. Il ne s'est rien passé qui sorte de l'ordinaire. En tout cas, pour moi. »

Aiolos le lâcha et recula brusquement comme s'il faisait face à un danger soudain. Son visage assombri de rage pâlit subitement et son expression changea. La colère fit place à l'incrédulité, puis à la souffrance. La douleur et la peine tordirent ses traits et voilèrent son regard. Il eut une ébauche de geste, comme s'il voulait le saisir de la main puis, devant le visage impassible de Kanon, il l'abaissa et recula, recula, sans le quitter des yeux, dévasté par le chagrin.

Devant son rival défait et éperdu de douleur, Kanon sentit une joie sauvage s'emparer de lui. Sa poitrine se gonfla sous un afflux de satisfaction et il lança un regard triomphant de joie mauvaise à Aiolos qui continuait de reculer en secouant la tête, comme s'il refusait de croire ce qu'il avait devant lui. A son tour de souffrir ! A son tour d'être celui que l'on rejette et que l'on oublie dans l'ombre ! Le pouvoir venait de lui être attribué ! Avec un sourire doucereux et cruel, d'une voix douce, il asséna le coup de grâce.

« Qu'y a-t-il Aiolos ? Tu as pensé qu'il s'était passé quelque chose d'important entre nous ? Oh, je suis navré… Mais ce n'est pas le cas. Ça ne pourra jamais être le cas. On est amis, c'est vrai, mais voilà, c'est bien tout ce que l'on pourra jamais être. Des amis. Tu avais l'air si sérieux, j'ai voulu te jouer un tour. Tu ne m'en veux pas ? C'était pour rire, c'est tout. Tu y as vraiment cru ? Je dois être bon acteur. Il faudra que je dise à Angelo et Aphrodite qu'ils ont gagné leur pari. »

Aiolos devint pâle comme la mort. Il resta un instant sans bouger, interrogeant désespérément du regard ce visage aux traits purs qu'il lui semblait voir pour la première fois. L'océan du regard déroulait ses vagues harmonieuses et calmes, sans trouble. Saga était sérieux et visiblement ne comprenait pas son émoi. Le froid gagna jusqu'aux fondements de son être et balbutiant quelques mots sans suite, il se détourna et s'enfuit.

Kanon le regarda s'enfuir, transporté d'allégresse. Pour la première fois depuis si longtemps que sa mémoire s'égarait dans le temps, il se sentait vivant, existant. Le sentiment de plénitude qui le possédait à présent s'épanouissait, se faisant de plus en plus fort, à mesure qu'il prenait conscience et savourait son triomphe. Le regard que Bias jetait sur lui s'était également modifié. Le chevalier du Burin posait enfin sur lui ses yeux acérés avec approbation. Sur lui. Kanon. Pas sur le jumeau de Saga. La grande main de Bias vint peser, presque affectueusement, sur son épaule et Kanon eut un léger rire de satisfaction. Son regard passa de l'armure de la Boussole qui pleurait encore, en forme totem, à la silhouette d'Aiolos qui s'effaçait au loin. Il ne ressentait plus ni peur, ni honte, ni dégoût.

Tout allait bien.

Après tout, il était la mauvaise étoile.

Il ne faisait que répondre à sa destinée…

Enfin.

.

Un damné descendant sans lampe,

Au bord d'un gouffre dont l'odeur

Trahit l'humide profondeur,

D'éternels escaliers sans rampe,

.

Où veillent des monstres visqueux

Dont les larges yeux de phosphore

Font une nuit plus noire encore

Et ne rendent visibles qu'eux

.

Un navire pris dans le pôle,

Comme en un piège de cristal,

Cherchant par quel détroit fatal

il est tombé dans cette geôle

.

- Emblèmes nets, tableau parfait

D'une fortune irrémédiable,

Qui donne à penser que le Diable

Fait toujours bien tout ce qu'il fait !