Auteur : kitsu34

Origine : Saint Seiya

Couple : Une touche d'Aiolos x Saga

Disclaimers : Rien à moi dans l'univers de Saint Seiya, mais Bias et les paidagogoi sont à moi.

Note : Un immense merci, emprunt d'émotion et de gratitude, à mes revieweurs sur cette fic spéciale, qui aura mis dix ans au final à voir définitivement le jour, qui m'aura souvent interpellé du fond des limbes où j'étais tombé jusqu'au retour à l'écriture et jusqu'à son achèvement.

Merci notamment à Athéna et Axianone pour leurs reviews auxquelles je réponds ici, faute de pouvoir le faire individuellement. merci à vous deux pour votre soutien et merci d'apprécier cette histoire !

Voici le dernier chapitre de l'aventure, qui vient clore la tragédie grecque que nous connaissons. Ne restera que l'épilogue ensuite, qui répondra aux questions du prologue. Encore merci à vous tous, ceux du premier jour dont la fidélité m'a ému à un point que je ne saurai dire, et les plus récents dont le soutien a été si précieux.

Attention, le chapitre est très long et ce n'est pas gage de qualité chez moi… Mais j'ai vraiment fait du mieux que je pouvais et la fic devait se finir sur ce chapitre-là ! Il fallait juste dénouer tous les fils et rejoindre le canon...

Dorénavant, Iéranissia vous appartient presque autant qu'à moi et ses clés sont presque complètes (Quand Aphixès sera terminé)...

Note 2 : Le poème ponctuant le chapitre s'intitule « L'Horloge » et est extrait de la section Spleen et Idéal des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire.

I Kato Volta / La descente sans fin

Chapitre 7 – Choix

Shion soupira longuement et se relâcha sur le dur trône de pierre. Derrière la protection de métal qui le coupait de ses semblables depuis tant d'années à présent, ses yeux de crépuscule se rouvrirent et se posèrent sur les deux adolescents en contrebas du trône. Aiolos et Saga, agenouillés devant lui, sans leurs armures, se tenaient tête baissée, à distance l'un de l'autre. Un peu plus loin, en retrait, Bias se prosternait également. Le Grand Pope les avait convoqués aussitôt que la nouvelle funeste de la mort de Chrysos lui était parvenue. Sans armure tous les trois. Si les gamins devaient en venir aux mains sous le coup de leurs émotions, il voulait éviter l'accroissement cosmique que les protections de métal leur fourniraient dans ces conditions.

Le cœur étreint, Shion considéra en silence le visage pâle et décomposé d'Aiolos. Le chagrin immense de la perte d'un être cher avait laissé des traces évidentes sur lui. Sa lumière habituellement puissante et éclatante semblait en berne, pâle reflet de sa radiance normale. Sur ses joues, la traînée des larmes se lisait en filigrane et ses yeux rougis témoignaient de la nuit difficile qu'il venait de passer.

Chrysos… Le Doré… Un nom éclatant et bien porté pour un être de lumière. Un nouveau soupir s'échappa du masque de métal et Shion se souvint du jeune homme révolté et amer qui lui était arrivé plus de vingt ans auparavant, exilé par une famille haineuse, victime de l'opprobre des siens et de la jalousie d'un frère. Oui, Shion se rappelait… Il avait mesuré la rage qui l'habitait et les capacités qui étaient les siennes pour y faire face. Il avait plongé dans cet esprit hurlant et ce cœur déchiré. Et il y avait trouvé une image merveilleuse d'une force absolue, comme une évidence. Une femme brune, irradiante, aux yeux de jade immenses et au sourire de soleil. Alors il avait su. Chrysos était armé pour échapper à la haine et à l'ombre. Et il l'avait accueilli, certain de la route qu'il emprunterait. Il ne s'était pas trompé, cette fois-ci, et Chrysos s'était révélé un chevalier d'exception, lien entre le Sanctuaire et deux nouveaux Chevaliers d'Or. Il semblait y avoir une grâce particulière dans cette lignée…

Le chevalier de la Boussole avait accompli sa mission et s'était montré plus que digne de la confiance accordée jadis. Il avait gagné le droit au repos, même si celui-ci s'était présenté bien trop tôt, encore une fois… Un autre soupir s'éleva et le poing du Grand Pope se serra sur l'accoudoir de pierre. Déesse… Combien de ces gamins verrait-il encore partir avant lui ? Toujours avant lui… Combien de temps devrait-il rester encore en arrière ?…

« Merci pour ton aide Chrysos, va la retrouver... » Le murmure disparut aussi vite qu'il était né. Dans la solennelle salle de pierre, sévèrement décorée, seul le serviteur particulier du Pope, debout silencieusement à ses côtés, l'entendit. Pendant un instant encore, la haute silhouette masquée de métal resta immobile, tête inclinée vers le sol, en signe de recueillement et de respect. Puis Shion redressa la tête, se leva et déroula sa taille, surplombant les deux chevaliers agenouillés devant lui, qui n'avaient pas bougé pendant sa conversation intérieure.

« L'accident qui est survenu hier et qui a causé la mort de Chrysos est une tragédie qui aurait dû être évitée. Quelles que soient les circonstances, un chevalier d'or doit toujours être en maîtrise totale de sa force et de ses pouvoirs. »

La voix du Grand Pope était dure et résonnait lugubrement dans cette salle austère, se répercutant contre les murs de pierre, roulant dans l'espace. Shion détachait nettement chaque syllabe, accompagnant volontairement ses paroles sévères de l'appui de son cosmos impérieux.

« Tu as failli, Chevalier des Gémeaux, et la mort de Chrysos t'est imputable entièrement. Tu es le seul responsable de cette perte injuste et cruelle qui nous frappe tous. Sois-en pleinement conscient car son âme t'accompagnera, désormais. »

Le Grand Pope marqua une courte pause, observant avec intensité le jeune chevalier agenouillé devant lui, tête baissée.

« J'en suis conscient, Majesté, et n'aurai de cesse de rattraper et d'effacer ma faute, comme il sied à un chevalier d'or. »

La bouche sous le masque se pinça et le sourcil blanc du Pope se fronça. Il n'aimait pas le ton de Saga, ni ses paroles. Trop de déférence hypocritement affichée et d'indifférence réelle sous-jacente. Le regard bleu était calme, aucun trouble ne s'y lisait. Pas plus que dans le maintien presque serein de l'adolescent. Non, vraiment, il n'aimait pas cela…

« Je crois que tu n'as pas compris, Gemini ! Tu ne pourras jamais « rattraper et effacer » la faute que tu as commise ! La vie d'un homme en a été le prix. Le sang innocent ne s'efface jamais. Jamais, Saga, tu m'entends ? »

Dans le regard bleuâtre un éclair déplaisant passa très brièvement. Mais Shion l'intercepta. Et ce qu'il vit lui déplut fortement. Une lueur d'amusement avait voilé une fraction de seconde le regard de Saga. Le cosmos du Grand Pope gronda soudain et les assistants de la scène, Bias, Aiolos, le serviteur, tressaillirent.

« Le dernier regard d'un homme qui tombe est terrible, Saga. Il s'ancre au plus profond de ta conscience et te pourchasse à jamais. De même que ses derniers mots. Je souhaite pour toi que ceux de Chrysos aient été miséricordieux, car tu ne sembles pas mesurer l'étendue de ta faute ni de la douleur qui sera à présent la tienne... »

Le regard de métal plongea dans celui du chevalier des Gémeaux qui avait redressé la tête et lui faisait face. Un regard sans trouble. Paisible. De nouveau, Shion se heurta au mur mental parfait qui se dressait dans l'esprit de Saga. Le cosmos éclatant et profond du Pope se déploya et baigna la pièce entière, oppressant inexorablement les êtres en présence. Les chevaliers ployèrent davantage et leurs cosmos s'allumèrent en réponse et en protection contre la puissance écrasante du monarque. Le serviteur à ses côtés chancela et Shion l'enveloppa mentalement pour le protéger.

« Tu ne me laisses donc pas le choix. J'ai pris ma décision. Mon successeur sera Aiolos du Sagittaire. Dès demain, chevalier, tu viendras donc loger dans l'aile ouest du palais qui sera tes nouveaux appartements. Je t'enseignerai ainsi ce que tu dois savoir de ta charge. En parallèle, tu t'occuperas de former ton successeur à l'armure d'or du Sagittaire... »

Shion marqua une dernière pause, observant intensément les deux adolescents agenouillés. Aiolos venait de relever lui aussi la tête et sur son visage marqué se lisait une immense stupéfaction, une incertitude douloureuse et une grande peur. Saga, à côté, n'avait pas bronché. Aucune émotion ne se lisait sur son visage aux traits purs apaisés. N'importe quel observateur extérieur l'aurait pensé totalement indifférent à la scène qui se déroulait devant lui. Mais le Pope n'était pas n'importe qui. L'éclat funèbre qui traversa en un éclair les yeux bleus ne lui échappa pas.

Son rayonnement s'intensifia à nouveau et se dirigea vers Saga. Il devait faire céder ce gamin, à tout prix. Sa lumière se teintait d'ombre, il le sentait, sans comprendre la provenance de cette obscurité soudaine et sans en mesurer l'ampleur. Le Gémeau résista et le cosmos souverain gagna en luminescence, se détachant des scories humaines, se nimbant d'une pureté absolue.

La force s'effaça.

Ne resta que le cœur du pouvoir.

La vérité. La grâce divine. L'ineffable.

Alors, enfin, la nuque blonde se courba complètement et le cosmos doré à la puissance inébranlable jusque là, comme le cours d'un fleuve puissant et tumultueux, abdiqua. Les yeux du jeune chevalier s'humidifièrent et sa respiration se fit erratique. Il rendit les armes.

Shion soupira à nouveau, de soulagement cette fois, et abaissa sa radiance.

« Quant à toi, Saga des Gémeaux, tu quitteras le Sanctuaire dès demain pour te rendre en Asie où un tremblement de terre vient de faire des ravages et de plonger plusieurs pays dans la destruction et la souffrance. Tu viendras en aide aux victimes et tâcheras dans la mesure du possible de coordonner et d'assister les gouvernements dans l'entreprise de reconstruction. Tu seras accompagné dans cette tache longue, qui te prendras sans doute plusieurs mois, peut-être même des années, par plusieurs chevaliers d'argent que je te laisse choisir à ta convenance. Néanmoins, ton maître aura à cœur de te porter assistance et t'accompagnera. Tu ne te présenteras pas devant le représentant d'Athéna avant d'avoir accompli ta mission et sauvé ces gens, tous ces gens, de la misère. M'as-tu bien compris ?»

Un silence pesant répondit à Shion. La tête blonde courbée vers le sol ne bougea pas, ne fit pas le moindre geste prouvant qu'elle avait entendu et compris la sentence.

Tu as perdu… Le Grand Pope a vu clair en toi. Loué soit-il ! Louée soit la déesse, avisée et juste...

Aiolos eut un haut le corps et ne put s'empêcher de lancer un regard sur le chevalier agenouillé à ses côtés. Il entendit également le cri de rage étouffé de Bias, en arrière. C'était un bannissement. Saga était écarté du pouvoir et même du Sanctuaire. Il resterait éloigné des années, voire des décennies, puisque cette tache impossible ne connaîtrait jamais de fin. Son cœur se serra en même temps que ses mâchoires. Il était déchiré entre un sombre soulagement de voir la mort de Chrysos punie et la douleur que lui causait la disgrâce de celui que, malgré tout, il aimait toujours. Ses poings se serrèrent à leur tour. Il l'aimait encore, malgré son crime, malgré sa cruauté et son indifférence ! Il l'aimait… Le souffle lui manqua. Il baissa à son tour la tête pour dissimuler ses yeux trop brillants, ses mâchoires trop serrées et ses joues trop rouges.

« Allez à présent, chevaliers. Je t'attends demain, Aiolos. Je te souhaite de réussir dans ta mission, Saga, et de réfléchir à tes actes. »

D'un geste, Shion les congédia. Les trois chevaliers se relevèrent et quittèrent la grande salle du trône en silence, Saga rejoint par Bias dont le visage terrible et contracté hurlait sa colère, Aiolos seul, les épaules courbées, la tête baissée, qui criaient sa souffrance et son appréhension.

Lorsque la porte ouvragée se referma et que le bruit du battant retentit dans la pièce, Shion congédia son serviteur et se laissa tomber lourdement dans le rude siège de pierre. Il était épuisé. Et triste également. Il aurait voulu une autre fin. Ces deux enfants s'étaient tellement aimés et épaulés. Sans Saga, Aiolos serait-il un jour devenu celui qu'il était ? Pourquoi et quand leurs chemins s'étaient-ils dissociés ?

Que les choix étaient difficiles à faire… Le Grand Pope retira le casque et le masque de métal qui le dissimulaient aux regards. Les yeux de crépuscule étaient tellement las. Il n'avait plus l'âge de ce genre de décisions. Il lui fallait céder la place et partir. Mais avant de tirer sa révérence, il lui restait une dernière tache : armer Aiolos afin qu'il puisse affronter les terribles événements à venir. Pauvre gosse… La Guerre Sainte serait terrible… Et il l'affronterait seul… A moins que le chevalier des Gémeaux ne surmonte ses faiblesses et ne lui revienne à temps…

De toute son âme, Shion l'espérait. Il voulait tellement y croire ! Affronter une vie de solitude et d'épreuves sans un soutien solide et sincère, sans un être de cœur, était un calvaire qu'il ne souhaitait à personne. Le visage rieur, aux yeux verts espiègles et au sourire taquin contagieux, passa brièvement devant ses yeux. Et Shion sourit au vide devant lui.

« Je ne serai plus long, à présent, Dohko. Nous nous retrouverons bientôt. »

Puis le Pope se leva et remit en place son casque et son masque avant d'écarter la lourde tenture pourpre et de plonger dans la pénombre du palais.

Retiré dans ses appartements, Shion ne tenait pas en place. Débarrassé de ses vêtements d'apparat et en simples pantalon et tunique de lin, il ne cessait de faire les cent pas. Il ne parvenait pas à trouver l'apaisement. Il n'avait plus de doutes, il avait fait le bon choix. Saga ne devait pas régner et Aiolos serait un bon dirigeant. Alors d'où venait cette agitation ? Cette angoisse sourde et diffuse ? Il avait le sentiment confus qu'un événement grave se préparait à fondre sur le Sanctuaire. Soudain le pas fébrile et incessant du Pope cessa. Shion se tourna vers la porte de son antichambre. D'un mouvement si rapide que l'œil humain n'en aurait rien perçu, un mouvement d'une rapidité en totale contradiction avec son grand âge, le Grand Pope ouvrit la porte et se précipita comme une ombre dans les longs couloirs froids du palais jusqu'à une porte dérobée barrée du sceau d'Athéna. Il sembla hésiter un instant, puis rompit le sceau et ouvrit la porte qui exhala un souffle profond, chargé d'odeurs mortes et de poussière.

Il devait en avoir le cœur net ! Pénétrant dans les entrailles sombres du Sanctuaire, le Grand Pope disparut dans une galerie qui semblait plonger jusqu'au royaume des morts. Il s'agissait du réseau souterrain qui serpentait sous le mont des douze maisons et qui permettait au souverain comme à la déesse d'échapper au piège que pouvait constituer le palais, juché au sommet d'une arête rocheuse, avec pour seule issue le chemin des douze temples. En cas de défaite et d'accession de l'ennemi jusqu'au temple d'Athéna, il y avait une dernière solution.

Bien entendu ce passage dangereux était protégé par le sortilège le plus puissant : le sceau d'Athéna. Il ne devait pas être utilisé à la légère et son existence n'était connue que du seul représentant de la déesse sur terre, secret transmis de bouche de Grand Pope à oreille de Grand Pope. C'était notamment une des nombreuses révélations qu'il aurait à enseigner à Aiolos, songea Shion en disparaissant dans le conduit obscur.

Chaque sombre boyaux menait à un lieu différent et le réseau se ramifiait rapidement en un complexe labyrinthe, qui égarait facilement le non initié. Ainsi chacun des douze temples se trouvait relié aux autres et au palais ainsi qu'au mont étoilé, à la bibliothèque sacrée, au bouleutérion et à l'agora.

Le pas rapide, les mains en avant dans la pénombre, Shion descendit rapidement, s'orientant par la mémoire, hésitant parfois, retrouvant et reprenant au bout de quelques instants son chemin, progressant laborieusement. Enfin, il s'arrêta, aux aguets, sur un palier fermé par un mur de pierre. Il étendit discrètement son cosmos, sondant les présences de l'autre côté du mur et tressaillit.

Ils étaient là. Saga et Bias. Et… Le Grand Pope eut un frisson. Et l'autre jumeau, Kanon. Il masqua totalement sa présence et s'assit à même le sol en tailleur. Il attendrait leur absence ou bien leur sommeil, si nécessaire, pour pénétrer dans le temple des Gémeaux. Dans l'ombre, le silence et le froid de cette atmosphère condamnée depuis si longtemps, Shion entra en méditation.

Un instant suspendu passa. Le Grand Pope se réveilla soudain de sa concentration. Les cosmos agités de l'autre côté avaient disparu. Le troisième temple était vide de ses occupants. Ou plutôt, il était vide de ses occupants humains. Car celle qu'il venait consulter était là.

Shion fit jouer un mécanisme secret et une porte dissimulée par la pierre du mur s'ouvrit silencieusement. Il s'avança dans la grande salle du temple, solennelle et dépouillée, parée de ses seules colonnes doriques. Au centre, se trouvait l'urne et, posée sur le couvercle en forme totem, éclairant doucement la pénombre du lieu, resplendissait l'armure d'or des Gémeaux.

Le Pope s'avança lentement et arrivé à la hauteur de l'armure, s'apprêtait à poser la main sur elle afin d'entrer en contact mental comme il savait le faire depuis son enfance, quand il vit.

L'armure d'or des Gémeaux pleurait.

Le masque du Bien pleurait.

La main froide de la peur saisit Shion aux entrailles.

Il resta longtemps, figé devant ce masque d'or aux yeux baignés de larmes.

Il le savait. Il l'avait senti.

Le Mal était en Saga.

Il fallait agir et vite ! Peut-être n'était-il pas encore trop tard ! Mais il fallait frapper au cœur, sans pitié ! La compassion l'étreignit brièvement en songeant à l'enfant lumineux, au charisme puissant, qu'il avait vu grandir en force, sagesse et bonté. Mais cela ne dura qu'un instant et l'urgence de la situation balaya les souvenirs. C'était trop tard, malheureusement. Saga était perdu. Il n'avait pas su le protéger. Il s'était trompé. Encore…

La frappe télépathique s'éleva du troisième temple comme une flèche et se précipita dans l'air pour atteindre sa cible.

Vite ! Il devait intervenir. Le protéger. Les protéger. Tous !

Horloge ! Dieu sinistre, effrayant, impassible,

Dont le doigt nous menace et nous dit : « Souviens-toi !

Les vibrantes douleurs dans ton cœur plein d'effroi

Se planteront bientôt comme dans une cible

La descente de l'escalier millénaire se fit en silence pour les trois participants à la désignation du successeur du Grand Pope. Saga et Bias marchaient en tête, côte à côte, tandis qu'Aiolos, en retrait, les suivait à distance. Il avait le cœur et la tête lourds. Trop d'émotions variées et contradictoires s'entrechoquaient en lui. Il n'arrivait pas à décider s'il éprouvait de la haine ou de l'amour pour le jeune homme à la longue chevelure d'or, étrangement sombre ce jour-là, qui le précédait.

Et il ne ressentait pas la moindre étincelle de joie à l'idée de succéder au Grand Pope. A cette pensée, il devait bien avouer que le sentiment qui régnait sans partage en lui était la panique. Pourquoi l'avoir choisi ? En serait-il capable ? Saga était bien meilleur que lui à tous égards… Alors pourquoi ?

Le regard fixé sur la tête blonde, il descendit en silence jusqu'au temple du Sagittaire où il s'arrêta, contemplant avec ce même mélange douloureux d'émotions contraires la disparition de celui qu'il avait aimé depuis son arrivée sur l'île.

Pourquoi avait-il soudain l'impression atroce et étrange qu'il ne le reverrait plus ? Aiolos poussa un long soupir de souffrance. Il était épuisé et voyait tout en noir, jusqu'aux cheveux de Saga... Il n'avait pas fermé l'œil de la nuit et la matinée ne l'avait pas épargné. La césure de l'après midi s'annonçait. Cela lui ferait sans doute du bien de dormir un peu. Il retrouverait une perception juste de la réalité après un peu de repos… Il disparut dans ses appartements.

Saga et Bias poursuivirent leur chemin jusqu'à arriver au troisième temple. Bias fulminait et la rage hurlait en lui. Pourtant, il ne prononça pas un mot tant qu'ils furent à découvert. On ne savait jamais qui était à portée d'oreille. Les sons s'entendaient loin dans cet escalier innombrable et dépouillé. Il jetait de temps à autre, un coup d'œil vers son ancien disciple. L'étonnement qu'il l'avait saisi ce matin quand Saga les avaient rejoints, Kanon et lui, dans la cuisine du temple des Gémeaux, ne le quittait pas. Saga était différent. Un changement subtil mais puissant avait eu lieu.

Sa force et son rayonnement étaient toujours là, mais ils s'étaient modifiés. Ils semblaient plus développés, plus étendus. Bias peinait à mettre des mots sur ce qu'il constatait intuitivement. Comme si Saga avait brusquement mûri et vieilli… Il semblait presque sans âge tout en conservant l'apparence gracieuse de l'adolescent qu'il restait… C'était troublant... Il jeta à nouveau un regard en coin sur Saga et rencontra l'éclat étrange et pâli du regard d'océan, comme si celui-ci s'était délavé. Et il frissonna. Les yeux d'un bleu sale étaient injectés de sang. Apparemment Saga avait pleuré. Mais il leur avait dit au matin souffrir d'une irritation des yeux, ce qui avait fait renifler Kanon avec mépris, comme s'il jugeait la cause des larmes de son frère ridicule. Revenant au visage de Saga, qui le regardait bien en face à présent, Bias sentit le frisson se propager à sa colonne vertébrale et lui descendre le long du dos.

Le regard bleuâtre était incisif et dur. Si Bias n'avait pas connu Saga depuis sa petite enfance et s'il n'avait pas constaté à de multiples reprises sa bonté d'âme bien souvent écœurante, il aurait même pu dire que le regard de son ancien disciple était cruel. Et c'était bien ce qui le surprenait autant, cette noirceur qui semblait le revêtir comme un suaire…

Avait-il à ce point été blessé de son exil et de l'élection d'Aiolos ? Parfait dans ce cas ! Jusqu'où serait-il prêt à aller pour changer les faits ? Après tout, il n'y avait que le Grand Pope et Aiolos, pour l'instant, qui étaient au courant… La décision n'était pas officielle et donc pas irrévocable. Il fallait agir vite, mais il était encore en leur pouvoir d'échapper à la sanction.

Soudain, Bias réalisa qu'ils étaient arrivés à destination et que Saga s'était arrêté dans l'ombre de la grande salle du temple, quelques pas derrière lui. Il se retourna et rencontra le regard acéré. Le frisson désagréable le saisit avec force à nouveau.

En contre-jour, sombre dans l'encadrement blanc de l'entrée du temple, Saga souriait. La pénombre de l'intérieur semblait faire luire ses yeux d'un éclat inquiétant et la blancheur de ses dents tranchait violemment le demi-jour, appuyant le côté sinistre de son sourire, le transformant en rictus effrayant.

Il semblait se délecter comme s'il avait eu accès à ses pensées et ses machinations. Comme s'il avait lu en lui. Bias sentit son cœur se suspendre et son souffle se bloquer, comme sous l'impact d'un coup. Non… Ce n'était pas possible… Il connaissait la puissance de Saga, mais tout de même, il n'était pas un dieu. Le Grand Pope lui-même ne pouvait violer ainsi totalement l'être intérieur d'un chevalier sans laisser de traces…

Le rictus s'accentua et pour la première fois depuis de bien longues années, Bias ressentit la peur. La vraie peur. Celle qui se loge dans le ventre et ne se contrôle pas. Celle qu'aucune explication ne peut calmer parce qu'elle n'a aucune cause logique, et qu'au contraire elle naît et croît de l'irrationnel. Il recula instinctivement à mesure que Saga avançait vers lui, jusqu'à rencontrer la lourde porte des appartements du troisième temple.

Celle-ci s'ouvrit dans son dos et Bias manqua de tomber en arrière. Une main solide le maintint.

« Qu'est-ce qui t'arrive Bias ? Que se passe-t-il ? Alors ? Qu'a dit le Pope ? »

Kanon s'effaça pour laisser passer son frère, qu'il suivit dans les profondeurs de l'appartement jusqu'à la pièce principale. Bias leur emboîta le pas, secoué. Saga restait calme, ce sourire sinistre aux lèvres. Arrivé jusqu'au canapé, il s'assit et leva sur Kanon un regard paisible.

« Le Grand Pope a nommé Aiolos son successeur et nous exile, Bias et moi, en Asie pour porter assistance aux populations dévastées par le tremblement de terre de la semaine dernière. Donc, il t'exile toi aussi, par contrecoup. »

Kanon eut un soubresaut et son regard effaré passa de son frère à Bias, qui hocha sombrement la tête en confirmation.

« Non ! C'est impossible ! Cela ne se peut ! Nous devons faire quelque chose ! Tu dois faire quelque chose, Saga ! Tu as travaillé si dur pour obtenir cette place ! Elle te revient de droit !

- Et que pourrais-je faire contre la volonté toute-puissante du Grand Pope, représentant terrestre de la si puissante et grande déesse Athéna ? »

Le ton de la voix était grave mais très légèrement parcouru d'une note sarcastique. Kanon marqua un léger temps d'arrêt et fronça les sourcils. Bias tressaillit.

« Mais… Je ne sais pas… Il doit bien y avoir un moyen…

- Non, Kanon, il n'y en a pas. Le Grand Pope est le maître absolu et ses décisions sont irrévocables et incontestées. C'est la loi.

- Alors il faut changer la loi !

- Ou la contourner et faire en sorte qu'elle soit à notre avantage. »

Les deux frères se tournèrent vers Bias qui venait de prononcer ces paroles d'un ton sinistre. Kanon semblait surpris et hésitant, malgré sa colère et sa révolte. Saga demeurait indéchiffrable. Son visage était neutre. Seule la lueur inquiétante de son regard trahissait ses pensées. Kanon semblait un jeune démon débutant, encore naïf de sa chute toute récente, tandis que Saga ressemblait à Satan lui-même, terrible dans son impassibilité même, préfiguration de dévastations terrifiantes… Bias secoua la tête et poursuivit. Les dés étaient jetés. Depuis longtemps… Adviendrait ce qu'il devait survenir...

« Personne sauf trois hommes en dehors de nous n'est au courant de la sentence et de la succession… Il suffit de nous en débarrasser.

- Que… Oui, au fond, cela devrait être possible. Qui sont-ils exactement ? Le Pope et Aiolos, je suppose. Et le troisième ?

- Le serviteur du Pope. Il assistait à l'entretien. Le tuer sera une simple formalité.

- Le plus dur sera sans doute le Pope. Malgré son âge, il est très fort.

- Sans doute. Mais si on se débrouille bien, sa mort pourra sembler naturelle : il est vieux, il vient de nommer son successeur. Cela ne surprendra personne. Par contre, Aiolos, ce ne sera pas la même chose. C'est un jeune chevalier d'or, aimé et admiré. Un nouvel « accident » comme celui de Chrysos serait surprenant quand même. Il faut trouver un bon plan…

- Qu'en penses-tu Saga ? Tu ne dis rien. Tu refuses, c'est ça ? Tu considères qu'il s'agit d'une trahison et tu ne nous aideras pas ?

- Si Aiolos devient Grand Pope, il ne sera pas à la hauteur de la tache. C'est une évidence. Nous sommes sur le point de livrer une nouvelle guerre sainte. Il faut un commandement fort. Shion a été un Grand Pope remarquable en son temps, mais il est vieux. Son jugement est altéré. Je ne considère pas qu'intervenir maintenant, dans ces conditions, soit une trahison. Au contraire. Je sers Athéna en évinçant Aiolos.

- Donc tu nous aideras ?

- Oui.

- Tu comprends bien, gamin, qu'il s'agit de tuer trois personnes ? Ne va pas reculer au dernier moment !

- Je ne reculerai pas, ne t'inquiète pas. Comme je viens de le dire, c'est mon devoir que j'accomplis.

- Très bien ! Alors allons-y. Voilà ce que nous allons faire : Kanon, tu te chargeras d'éliminer le serviteur. Tu es une ombre, tu ne devrais pas rencontrer trop d'obstacles dans ta mission. Le corps doit disparaître. Le Pope, on s'en chargera en dernier. Après tout, sans Aiolos, il n'aura plus vraiment le choix de son successeur... On n'aura peut-être même pas besoin de le tuer. Pour Aiolos, il faut commencer par lui et il faut qu'il disparaisse sans laisser de traces. Il vaut mieux que nous soyons tous les trois, on ne sait jamais. Il a de la ressource quand il le veut.

- Oui, mais comment faire pour l'affronter sans souci ? Le défilé phlégréen comme tu le proposais hier ?

- Non, il ne viendra pas.

- Qu'en sais-tu, Saga ?

- C'est une évidence. Il vient d'être désigné comme successeur du Pope et est chevalier d'or. Il n'enfreindra pas une loi aussi claire, maintenant.

- C'est embêtant… C'était le lieu idéal pour se débarrasser de lui. Kanon, toi qui parcourt l'île de bout en bout et la connaît comme ta poche, tu ne vois pas où on pourrait faire ça discrètement ?

- Au cap Sounion ! C'est le lieu idéal ! J'y suis souvent allé et il n'y a personne là-bas. En plus l'ancienne prison réservée aux traîtres s'y trouve toujours. Ça fiche la chair de poule comme endroit. Personne ne pensera jamais à aller le chercher là. Un cap battu par les vagues et dédié à Poséidon, c'est un lieu maudit.

- Le Cap Sounion… C'est une bonne idée ! Personne ne retrouvera le corps. Bien, Saga et toi, allez nous attendre là bas ! Je vous amènerai Aiolos sur un plateau !

- Ah oui ? Et tu comptes t'y prendre comment au juste ?

- Je trouverai bien, Kanon, ne t'inquiète pas !

- Non. Il ne te suivra pas. Pas sans une bonne raison. Je vais lui en donner une. Je vais écrire un message que tu lui porteras, Bias. Il viendra. Il est trop amoureux de… moi pour refuser. »

La voix était calme. Et coupante, comme une lame affûtée. Kanon frémit. Son frère avait changé, indéniablement. Il semblait beaucoup plus sombre et comme dénué de sentiments à l'égard d'Aiolos à présent, comme si les doutes et les émois amoureux des derniers jours n'existaient plus. Comme s'il en voulait à Aiolos et le détestait. Que s'était-il passé au juste entre eux ? C'était étrange et inquiétant… Comme si son frère n'était plus complètement lui-même... Saga croisa son regard à cet instant et lui sourit doucement. Le visage identique au sien s'éclaira en le regardant et Kanon se sentit ému. Est-ce que Saga lui reviendrait ? Il se rapprocha de son jumeau qui lui prit la main et la serra légèrement.

Excuse-moi, Kanon, j'ai été stupide ces derniers jours. Tu es le seul qui compte. Je t'aime.

Un puissant frisson parcourut Kanon et son cœur se mit à battre violemment dans sa poitrine. Le message mental raisonnait profondément en lui et générait une onde de chaleur qui se répandait progressivement dans son corps. Saga lui revenait ! Le cauchemar finissait enfin ! Il serra la main de son frère en retour et lui sourit également. Doucement, Saga se défit de l'étreinte et saisissant une feuille de papier, écrivit quelques mots. Puis il plia la lettre et la tendit sans un mot à Bias. Le chevalier du Burin attrapa la missive et, après un échange de regards avec les jumeaux, partit.

Saga et Kanon restèrent seuls. Le chevalier des Gémeaux se leva à son tour et s'avança jusqu'à saisir son frère dans ses bras et le serrer contre lui. La respiration de Kanon s'accéléra et il trembla puissamment en entendant le murmure contre son oreille.

« Mon frère, mon jumeau, mon ombre. Nous allons détruire ceux qui nous empêchent de marcher côte à côte dans la lumière. Bientôt je serai le maître du Sanctuaire et tu sortiras des ténèbres pour vivre à mes côtés, aux yeux de tous. Nous sommes si proches du but, il n'y a plus qu'un obstacle dérisoire à abattre. Tu te rappelles, Kan' ? On se l'est promis. Ensemble, on sera invincibles… J'ai besoin de ton aide. Vas-tu m'aider ?»

Les yeux embués, le cœur étreint, la respiration courte, Kanon hocha la tête et rendit l'étreinte.

« Oui, Saga, je me rappelle. Je vais t'aider. »

Le visage caché dans les cheveux de son frère, Kanon ne vit pas Saga sourire en entendant ses mots. Un sourire sinistre et satisfait.

Je ne vais pas te laisser faire. Ne touche pas à Kanon ! Tu ne détruiras pas mon frère !

Le sourire cruel s'accentua…

« Le plaisir vaporeux fuira à l'horizon

Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse

Chaque instant te dévore un morceau du délice

A chaque homme accordé pour toute sa saison.

La mer se brisait violemment contre la falaise abrupte et se transformait en courants blancs d'écume bouillonnants. L'endroit était sauvage et aride. En haut du promontoire, les ruines de l'ancien temple dorique, élevé en l'honneur du dieu Poséidon, ennemi et rival d'Athéna, achevaient de se détruire sous l'action conjuguée du vent et du sel de la mer déchaînée. Au pied de la falaise, taillée à même la roche, la cellule aux barreaux sinistres s'apercevait à peine, immergée régulièrement par les vagues les plus fortes, vestige sinistre des morts atroces des condamnés pour trahison.

Saga, penché sur le vide grondant, souriait toujours. Le lieu se prêtait parfaitement à la disparition d'un homme. Personne en effet n'aurait l'idée de venir chercher un chevalier d'or dans ce gouffre sinistre. Kanon avait eu une bonne idée. Après tout, le frangin se montrait finalement utile… Recomposant un visage apaisé et neutre, le chevalier des Gémeaux se retourna vers son frère.

« Bien, c'est parfait. A présent, il faut nous mettre d'accord. Tu vas te cacher derrière les rochers là-bas et quand Aiolos arrivera pour me parler, je le distrairai suffisamment pour que tu puisses t'approcher et lui décocher Galaxian à bout touchant. Je ferai de même au même instant. Deux Galaxian, il est impossible qu'il en réchappe, surtout avec ma puissance.

- Oui… Mais le frapper dans le dos…

- Ce n'est pas le moment d'avoir de grands sentiments. Tu tiens à finir ta vie au fond d'un misérable village de la campagne perdue d'Asie ?

- Non, tu as raison. Je le ferai !

- Bien. Je te le répète, c'est accomplir le devoir d'un chevalier d'Athéna que de protéger le Sanctuaire de la défaillance d'un homme trop âgé pour sa charge. Tu ne fais que ce qui est juste, Kanon, tu m'entends ? »

Le sourire était doux, l'oeil bleu pur apaisé, le rayonnement éclatant et bienveillant. Kanon hocha lentement la tête, fasciné. Il retrouvait enfin son frère. Son frère à la lumière toujours si parfaite et éclatante, pour lui seul. Ils étaient de nouveau réunis, unis dans le même but. Il était si heureux.

- Comment oses-tu tenir de telles paroles ! Tu n'as aucune honte ! Jamais je ne te laisserai faire !

- Allons, je ne le pousse même pas. Il vient à moi de lui-même, ce petit.

- Monstre ! Tu le trompes et lui mens ! Tu as perverti son jugement et cassé sa personnalité. Mon frère n'est pas comme ça !

- Pas du tout, mon tout beau, c'est toi qui a fait cela, tout seul comme un grand. Tu l'as enfermé, laissé dans l'ombre et à la merci de ce brave Bias, tandis que tu vivais ton écœurante petite romance avec le bel Aiolos… Qu-a-t-il ressenti, d'après toi ? En as-tu seulement une idée ? Tu es entièrement responsable de ce qu'il est devenu !

- Je… Je ne te crois pas… Tu mens encore…

- Mais oui, bien sûr. Descends en toi, interroge tes actions, si tu l'oses !

- Je… Non… C'est faux !

Kanon et Saga tressaillirent en même temps sous la présence cosmique qui venait vers eux. Bias avait réussi. Le cosmos puissant et chaleureux d'Aiolos le suivait rapidement. Le sourire funèbre reparut un fugitif instant sur la bouche harmonieuse, aux lèvres pleines. Saga se tourna vers son frère.

« Allez, Kanon ! Et frappe au cœur ! N'aie aucune pitié. Il n'en a pas eu, lui. »

Kanon se détourna rapidement et, avec une rapidité fruit de nombreuses années de pratique, se fondit dans l'ombre. Le rire grinçant retentit sourdement.

- Tu vois, il a l'habitude. Il fera un assassin hors pair. Je vais le garder précieusement à mes côtés, mon âme damnée…

- Tu as raison, c'est de ma faute…

- Ah te voilà devenu enfin raisonnable, on dirait. Eh bien, efface-toi alors pour expier tes fautes !

- Non. J'ai failli, je réparerai. J'affronterai les conséquences de mes actes. Jusqu'au bout, coûte que coûte. Comme toi, je t'affronterai. J'ignore d'où tu viens, mais tu t'es développé parce que je t'ai laissé faire. A présent je sais qui je dois combattre ! Prépare-toi !

- Je t'attends, sale gamin !

Le rire s'accentua et une lueur rougeâtre passa dans le bleu du regard. Mais soudain, Saga se courba en deux, comme sous l'effet d'une vive souffrance. Il ne put retenir un léger cri de surprise et de colère avant de se reprendre et de lutter contre la douleur, serrant les poings, grinçant des dents, la respiration hachée de peine. La voix éraillée de souffrance gronda sourdement.

« Saloperie de gosse au cœur trop tendre !

- Saga ? Tu vas bien ? Tu as l'air de souffrir ? »

Sortant précipitamment de sa cachette, Kanon tendit la main vers son frère dont la silhouette, parcourue de tressaillements et pliée en deux, l'inquiétait. Mais Saga se détourna brusquement en sifflant.

« Putain, mais lâche-moi, toi ! Tu ne vois pas que j'ai besoin d'air ! Ah… Saleté… Arrête ! Mais arrête bordel ! Tu lacères mon esprit, notre esprit ! »

Proche de la panique devant ces propos incohérents, Kanon s'approcha plus près et malgré sa résistance, prit son frère dans ses bras pour le serrer contre lui. Il ne savait pas quoi faire d'autre. L'esprit de Saga semblait vaciller et il se débattait contre une étreinte invisible.

« Non… Ah… Lâche… Lâche-moi, laisse mon esprit, misérable insecte ! Où trouves-tu cette force ?

- Saga ! Saga ! Reprends-toi ! Qu'est-ce qui t'arrive ? A qui parles-tu ? Aiolos et Bias ne sont plus loin ! Il faut absolument que tu redeviennes maître de toi !

- Que… Oui… Je dois… AAAH !

- Saga ! Saga ! Non ! Qu'as-tu ? Non ! Non ! »

Terrifié, Kanon serrait dans ses bras le corps inerte de son frère, évanoui ou presque sur son épaule. Que se passait-il ? Pourquoi Saga s'était-il conduit de façon si étrange ? Soudain, les mains de son frère le repoussèrent et, se redressant, Saga, le visage marqué, la respiration douloureuse, s'écarta de lui pour le regarder bien en face. Kanon fut frappé par la tristesse poignante qui émanait de lui d'un seul coup et réalisa que la lumière de son frère vacillait, comme la flamme d'une bougie dans le vent. Il s'apprêta à demander la cause de tout ceci, mais le chevalier des Gémeaux l'arrêta d'un geste de la main.

« Non Kanon, je n'ai pas beaucoup de temps. Ecoute-moi. Tu dois résister à la tentation du mal. Ce n'est pas digne de toi, pas digne d'Athéna que tu sers aussi. Arrête Bias dans sa folie. Et… Et arrête-moi aussi dans la mienne. Je… je ne suis plus moi-même en ce moment, tu as dû t'en rendre compte.

- Oui, en effet. Tu as changé…

- C'est ça ! Ne me laisse pas faire. Le Grand Pope a justement statué dans sa profonde sagesse ! Je dois être écarté du pouvoir et chassé de l'île sacrée…

- Mais je ne le veux pas, moi !

- Je suis sûr qu'il te laissera rester quand il saura tout. Aiolos est quelqu'un de bon et de juste. Empêche-nous de lui faire du mal !

- Alors c'est ça… Au fond, tu as toujours pensé exclusivement à lui ! Rien qu'à lui ! A lui seul ! Bordel, je te hais !

- Non ! Non ! Kanon, tu te trompes ! Tu ne comprends pas ! Ce n'est pas… Aaaah... »

Saga venait de ployer à nouveau comme le roseau sous le vent. Dans sa rage jalouse, Kanon résista à l'appel suppliant des yeux d'océan. Aiolos ! Encore et toujours Aiolos ! Non ! Il allait vraiment le tuer ! Saga sembla comprendre et sa tristesse, déjà profonde, s'accentua. Il fit un dernier effort sur lui-même, serra les dents sous une douleur inconnue et se redressa soudain, enflammant son cosmos.

« Je t'empêcherai de faire le mal, Kanon. Tu es mauvais. Je dois protéger les autres de toi ! »

Kanon s'assombrit également et déploya lui aussi sa force, prêt à l'assaut. Cosmos rayonnant étendu au maximum, Saga fondit sur son frère. Kanon tenta de résister, mais la partie était perdue. Saga était plus fort, il le savait. Et d'après le choc qu'il reçut, son jumeau avait lancé toutes ses forces dans la bataille, comme pressé par une urgence vitale. Kanon fut balayé par l'onde cosmique. Il perdit connaissance et se sentit s'effondrer dans les bras de Saga.

« Et je dois te protéger de toi-même et de moi, petit frère, car c'est ma faute si tu en es arrivé là... »

Et ce fut le noir.

Quand il revint à lui, Kanon avait froid et était trempé. Il battit des paupières et une gifle puissante d'eau glacée et salée le submergea, le faisant cracher et hoqueter violemment. Il se redressa précipitamment sur les bras et une nouvelle vague grondante le renversa à nouveau. Toussant et aspirant frénétiquement l'air, il se mit debout en tremblant et heurta violemment la roche. Jurant de douleur, il se courba et réalisa où il se trouvait. La terreur s'empara de lui et luttant contre le courant puissant qui le plaquait contre la paroi rocheuse, il réussit à s'arrimer aux barreaux de pierres qui fermaient la grotte.

La cellule du Cap Sounion.

L'endroit réservé aux traîtres…

Saga, son frère, son miroir, l'avait condamné à la plus cruelle et la plus ignominieuse des morts. Le chagrin, si immense que même les mots ou les sons ne pouvaient plus le traduire, le brisa. Dans son désespoir fou, il hurla.

« Tu ne pourras pas aveugler tout le monde, Saga ! Tu es mauvais comme moi, je le sais ! Nous sommes jumeaux ! Jumeaux ! Tu es comme moi ! »

La silhouette de Saga, qui remontait les marches escarpées menant au sommet du cap, se retourna, sombre sur la roche. Elle lui parut noire, avalée par des ténèbres irréelles, éclairée seulement de l'éclat rougeâtre d'un regard démoniaque. Cela ne dura qu'une fraction de seconde, mais Kanon sut. Du fond de sa détresse, un rire dément jaillit de lui. Le rire qui signe la fracture d'un être.

« Tu es pire que moi... »

Saga disparut. Ne resta que la mer et ses assauts qui se précipitaient en hurlant vers lui. Un liquide salé baigna son visage. Sous l'écume qui le trempait à chaque nouvelle vague, Kanon ne sut pas s'il s'agissait des lames de la mer ou de ses propres larmes amères.

« Trois mille six cents fois par heure, la Seconde

Chuchote : Souviens-toi ! - Rapide, avec sa voix

D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,

Et j'ai pompé ta vie avec ma pompe immonde !

L'appel cosmique le réveilla en sursaut et il fut immédiatement sur le qui-vive. Que venait-il faire là, lui ? Aiolos sauta de son lit et enfila rapidement une tunique sur son pantalon d'entraînement. Malgré le bref repos qu'il venait de prendre, il restait cassé de fatigue. Son corps comme son esprit étaient douloureux. Et il restait étreint d'appréhension et de peur, perdu dans une situation qui lui échappait totalement. Les événements des derniers jours tournoyant en boucle dans sa tête, il ouvrit la porte de ses appartements qui donnait sur la grande salle du temple du Sagittaire.

« Que veux-tu ? »

Bias se tenait dans l'encadrement de la porte.

« Te remettre ceci. De la part de Saga.»

Aiolos contempla un instant la lettre comme s'il s'agissait d'un objet dangereux. Avait-il envie de la lire ? Cela n'allait-il pas relancer encore toute cette spirale infernale qui le ballottait depuis des jours ? Après tout, le Grand Pope avait rendu son jugement. Cette histoire était close… Et au fond cela valait mieux ainsi…

- Il… pleurait en l'écrivant. Il est suffisamment puni pour un accident, tu ne penses pas ?

- Un accident qui a causé la mort de Chrysos !

- Et il s'en veut déjà affreusement ! Il va passer des années à expier, peut-être même sa vie. Tu ne penses pas que la punition est assez lourde comme ça. Qu'il n'a pas besoin que tu en rajoutes ? Toi qu'il aime… comme un frère... »

Aiolos dévisagea Bias sans un geste, sans un mot. Le chevalier du Burin frémit. S'il échouait à l'emmener avec lui, le plan tombait à l'eau. Il pensait que l'appel de Saga suffirait, mais la rancœur et la peine nées de la mort de Chrysos semblaient encore trop fraîches et plus fortes qu'un amour d'adolescent… Il se mordit la lèvre inférieure. Comment faire ? Seul face à un chevalier d'or, il ne faisait pas le poids…

Au moment où Bias envisageait de tenter le tout pour le tout et d'employer malgré tout la force, Aiolos, le visage fermé, tendit la main. Immédiatement soulagé, Le chevalier du Burin lui tendit la lettre. Se détournant pour la lire, le Sagittaire ne l'invita pas à entrer. A mesure qu'il lisait, le visage d'Aiolos, malgré sa peine, s'éclairait. Bias se frotta mentalement les mains. Le piège prenait.

« Conduis-moi. Tu as raison. Je dois à notre... amitié, d'entendre ce qu'il a à me dire.

- Suis-moi. Nous y serons vite. »

Exultant, Bias sortit en courant du temple, Aiolos sur les talons. Ils progressèrent vite et quittèrent rapidement l'enceinte du Sanctuaire pour traverser les plateaux rocheux et les gorges abruptes de Iéranissia. D'après ce que voyait Aiolos, ils se dirigeaient vers le nord, la partie la plus isolée de l'île. C'était étrange comme lieu de rendez-vous… Instinctivement aux aguets, sa prudence s'éveilla.

Il continua cependant sa route, aux côté de Bias. Il voulait l'entendre dire ce qu'il avait écrit. Entendre Saga s'expliquer, comme il le lui avait promis dans sa missive. Lui révéler ce secret dont il ne pouvait parler qu'à lui seul et qui lui expliquerait tous les événements des derniers jours, y compris la mort de Chrysos. Au nom des sentiments, quels qu'ils aient pu être, qui les avaient liés ou qui les liaient toujours, il avait besoin de lui, de son... aide… Oui, pensa-t-il, en froissant avec force le papier dans sa main, il devait l'entendre. Il en avait besoin. L'espoir fou que peut-être il y avait une raison au comportement, aux paroles cruelles de celui qu'il aimait, s'emparait fiévreusement de lui. Il devait savoir. Plonger dans ces yeux aux vagues tourmentées, dans cet esprit profond, et savoir ce qui s'y cachait, enfin. Il accéléra la foulée, dépassant légèrement Bias qui se réjouit intérieurement.

Ils n'étaient plus très loin à présent. Tout se déroulait comme prévu. Quand tout à coup, Bias blêmit et Aiolos s'arrêta net, sourcils froncés.

« Que se passe-t-il ? De quoi s'agit-il ? Pourquoi Saga n'est-il pas seul ? Je sens un autre cosmos très proche du sien avec lui et ils s'affrontent ! Est-ce un piège ? Parle Bias ! Ou je vais te faire cracher la signification de tout cela, crois-moi !

- Non, ne fais pas ça, je vais tout t'expliquer !

- Parle !

- Est-ce que tu te rappelles de… ce jour où tu as été accepté comme chevalier il y a cinq ans ? Ce jour où tu as blessé grièvement des apprentis ?

- Tu veux dire où je me suis défendu contre leurs attaques et leurs coups ? Oui, je m'en souviens.

- Tu ne te rappelles pas d'un… détail étrange à propos de Saga que tu as vu ce jour-là ?

- Eh bien, je ne crois pas… Je… Oh ! Le deuxième Saga !

- C'est ça.

- Mais, c'était réel ? Quand j'en ai parlé à Saga, il m'a regardé d'un air étrange et m'a dit que j'avais sans doute rêvé à cause des coups que je m'étais pris sur la tête…

- Il n'avait pas le choix. Personne ne devait savoir. C'est la loi.

- Quelle loi ? De quoi parles-tu ?

- Du second chevalier des Gémeaux. De la mauvaise étoile. Le signe des Gémeaux est traditionnellement double. Il est souvent représenté par des jumeaux. Et dans la paire, l'un des deux est lumière et l'autre est ombre. Dans votre génération, Saga est le Bien et… son frère Kanon est le Mal.

- Quoi ? Saga… a… un… jumeau… Et il ne me l'a jamais dit…

- Il n'en avait pas le droit. C'est la loi.

- Mais alors… Chrysos… Le Saga que j'ai vu hier et qui m'a dit ces mots affreux…

- C'était Kanon. Comme ce jour-là, il y a cinq ans. C'est ce que voulait te dire Saga avant de partir définitivement du Sanctuaire…

- Mais… Mais dans ce cas, Saga n'a rien fait ?

- Non, fiston. Rien. Il paie pour son frère, comme ça a toujours été le cas.

- SAGA ! »

Aiolos se précipitait comme le vent en tempête. Saga ! Saga avait supporté ce secret toutes ces années, seul. Et lui, qui disait l'aimer n'avait rien deviné de sa souffrance… Pourrait-il se le pardonner un jour ? Même si Saga, lui, le pardonnerait certainement. Il était si grand… Tellement plus que lui… Comment pensait-il avoir le droit d'aimer un être tel que lui…

Bias peinait à suivre Aiolos dans la hâte qu'il avait de rejoindre l'objet de son amour, à présent disculpé de tous les récents événements. Il avait eu chaud sur ce coup. Quand il avait senti l'explosion des deux cosmos rayonnants, il avait craint que tout ne soit fichu… Et ce trait de génie lui était venu ! Comme elle était pratique cette étoile mauvaise, ce jumeau maléfique ! On pouvait impunément le rendre responsable de tous les égarements et les mauvaises actions du premier jumeau…

Ils arrivèrent en vue du promontoire. Il était désert. Bias pesta à voix basse. Mais qu'est-ce qu'ils fichaient, ces deux imbéciles ! Aiolos allait finir par se douter de quelque chose ! Mais à cet instant précis, le cosmos vacillant de Saga émergea de l'escalier de pierre qui conduisait à la cellule en contrebas. Bias comprit dans la seconde, dès qu'il ressentit la lumière rayonnante et vit le visage aux traits purs et aux yeux d'océan dévastés par la souffrance. Ils étaient fichus. Saga s'était repris et venait de neutraliser Kanon. Encore une fois, le pouvoir lui échappait si près du but ! Le cosmos du Burin explosa soudain et en hurlant, Bias se jeta sur Aiolos, lui assénant son coup le plus terrible par surprise, dans le dos.

« Galaxian Explosion !

- Another dimension ! »

L'attaque ample et puissante de Saga dévora la frappe brutale de Bias, capturant l'énergie meurtrière de la salve destructrice et l'annihilant dans son espace miroitant étrange avant de se refermer. Bias resta interdit. Il l'avait fait. Il avait réussi à surmonter l'attaque la plus puissante de la chevalerie, réputée impossible à arrêter ou à dévier une fois déployée. L'élève avait dépassé le maître. Largement.

Bias n'eut pas le temps d'approfondir sa réflexion ni de se laisser aller à sa fierté et à son amertume. Le poing d'énergie le frappa en plein plexus solaire, lui coupant la respiration, le projetant sans pitié au sol. Ses oreilles bourdonnèrent intensément et sa vue se voila. Il resta étendu, presque inconscient, à terre.

Saga contempla son ancien maître sans connaissance devant lui et Aiolos interdit, debout à quelque pas. Il était vivant. Il avait réussi à les arrêter, tous les trois. Il voulut faire un geste dans la direction du Sagittaire, lui expliquer tout, mais une douleur atroce, imprévue et violente, le plia en deux et il sentit sa perception reculer, comme s'il tombait au fond d'un tunnel sombre et ne voyait plus que l'issue qui se rétrécissait inexorablement. Il voulut crier à Aiolos de s'enfuir, mais c'était déjà trop tard. La voix, terrible de fureur et de rage mauvaise, raisonna.

On réglera ça plus tard, fais-moi confiance ! Je sais comment t'ôter l'envie de me défier à nouveau. Mais je dois reconnaître que tu as du cran, gamin ! J'aurais dû être plus méfiant…

Serrant les dents, les larmes perlant sous la souffrance malgré ses efforts, Saga lutta de toutes ses forces, pour ne pas être avalé, emmuré à nouveau en lui-même. L'espace d'un instant, il vacilla sous les yeux inquiets d'Aiolos qui s'élança pour lui porter secours. Réalisant le geste du Sagittaire, Saga recula avec effroi. Non ! Il ne devait pas s'approcher ! Si l'Autre l'emportait, il lui ferait du mal ! Éperdu, luttant pied à pied, Saga se jeta dans l'escalier escarpé qui menait à la cellule. Il devait à tout prix lui échapper !

Aiolos allait se précipiter sur les pas du Gémeau, quand un cri psychique accompagné d'une grande énergie le cloua sur place.

« Aiolos ! Tu dois me rejoindre immédiatement au sommet du mont étoilé ! Utilise toutes tes ressources et viens immédiatement ! L'heure est grave, il en va de la survie du Sanctuaire ! L'ennemi est dans nos murs ! Vite ! Hâte-toi ! Hâte-toi ! »

Hésitant, Aiolos regarda l'entrée de l'escalier où venait de disparaître Saga. Visiblement celui qu'il aimait n'allait pas bien et souffrait. Il devait l'aider. Mais il ne pouvait ignorer un ordre direct et si pressant de son Pope. Pour que celui-ci le contacte de cette manière, avec cette urgence, l'heure était grave. Avec un juron et un intense sentiment de détresse, le chevalier du Sagittaire se détourna et repartit en direction de l'enceinte sacrée. Il laissait son cœur derrière lui, mais devait avant tout accomplir son devoir.

A peine Aiolos disparu, Bias remua, au sol. Lentement, il reprit pleinement conscience et s'assit laborieusement, retrouvant péniblement son souffle. Saga ne l'avait pas tué… Il avait toujours su que ce gosse avait l'âme trop tendre. Kanon semblait plus dur. Il avait peut-être fait une erreur au fond, dans son choix initial. Se massant l'estomac, il se leva avec difficulté et regarda autour de lui. Aiolos n'était plus là et son cosmos indiquait qu'il courait vers le Sanctuaire. Saga avait disparu et Kanon se noyait dans la cellule en contrebas. Le Burin se précipita vers l'escalier. Il fallait sortir le gamin de là !

Il fut arrêté par Saga qui fit irruption brusquement devant lui. Bias eut un hoquet devant le visage crispé de rage froide, l'œil injecté de sang et les cheveux à l'éclat sinistre. Il fit un bond en arrière, saisi par un sentiment immédiat de danger. Qui était-ce ? Ce n'était pas Saga… Ce ne pouvait pas être Saga, ce gosse lumineux et bienveillant… Cet être devant lui était mauvais et dangereux, il le sentait. Que se passait-il exactement ? Le rire grinçant le fit frissonner, tout comme l'énergie puissante et cruelle qui le nimba, prête à l'écraser. Quelque chose de grave se déroulait sous ses yeux. Il devait faire quelque chose pour arrêter cet homme malfaisant devant lui. Et il devait sortir Kanon de ce piège.

Bias n'eut pas le temps d'agir. La salve d'énergie le faucha à nouveau avec une facilité déconcertante. Le Saga démoniaque face à lui semblait encore plus puissant que l'original et le possédait avec une assurance et une maîtrise effrayantes. D'un simple geste de la main, il l'envoya s'écraser violemment contre les colonnes restantes du temple de Poséidon. Le sang gicla et Bias sentit ses os se rompre en lui. La douleur le fit hurler puis lui coupa le souffle. Il aperçut avec difficulté, comme au travers d'un voile, le visage sinistre se pencher sur lui en souriant et le monstre tendit l'index gauche vers lui.

« Tu m'as bien rendu service, Bias, et tu as fait du bon travail. Sans toi, je ne sais pas si j'aurais réussi à rompre ce foutu lien gémellaire et à soumettre l'esprit du gosse. Mais les choses s'arrêtent là pour toi. Tu ne me sers plus à rien, à présent. Par l'illusion diabolique ! »

Un phénomène étrange se produisit alors et l'esprit de Bias sembla se dédoubler en même temps qu'une douleur sans nom le vrillait de toutes parts. Il voulut hurler à nouveau, mais son corps ne lui obéit pas et sa bouche demeura close. Des images se formèrent et se mirent à tournoyer dans son esprit. Des images de son passé.

Un visage semblable au sien apparut. Les yeux débordant d'amour le contemplaient avec vivacité. Ils riaient ensemble, partageaient tout, heureux malgré le fait que l'un soit l'ombre et l'autre la lumière. Puis les images changèrent. Le visage identique pâlit, les traits se marquèrent, se creusèrent et le regard aimé se vida de toute substance sous l'effet de la mort.

« C'est de ta faute, Bias, si je suis mort. Tu aurais dû me protéger. Tu étais le plus fort de nous deux… A quoi cela a-t-il servi ?... Si tu avais réussi à devenir chevalier d'or des Gémeaux, je ne serais pas mort. C'est de ta faute !

- Je suis désolé ! Pardonne-moi, petit frère ! Pardonne-moi, je t'en supplie !

- Non, jamais je ne te pardonnerai. Si tu avais pris le pouvoir, je serais toujours là. C'est de ta faute, tu m'as tué ! »

Le hurlement s'éleva avant de s'interrompre brutalement. Saga se pencha sur le corps aux yeux vides. L'esprit de Bias s'était rompu. Il n'était plus qu'une coquille vide, sans substance pour l'habiter. Visiblement, la technique de possession des êtres lui échappait encore. Il lui faudrait des efforts supplémentaires afin de pouvoir l'utiliser pleinement… Il se pencha et saisit le corps par un bras avant de le lancer dans le vide qui s'ouvrait aux pieds du temple. Ce qui avait été Bias, chevalier d'argent du Burin, apprenti de Janus, chevalier d'or des Gémeaux, disparut dans la mer déchaînée. Alors qu'il allait se détourner, Saga aperçut Kanon, accroché aux barreaux de pierre, luttant contre le courant, qui le regardait, incrédule et terrifié. Le rire terrible, libéré entièrement, retentit dans le fracas des vagues et du vent.

- NOOOON ! Sauve-le ! Ne le laisse pas mourir ! Je voulais juste l'empêcher de tuer Aiolos ! Je ne voulais pas qu'il meure ! Pitié ! Pitié ! Je ferai ce que tu voudras...

- Et pourtant il va mourir. Et de toute façon, tu feras tout ce que je voudrai, car je suis le maître à présent !

- Je t'en prie, je t'en supplie. Sauve-le ! Sauve-le !

- C'est trop tard. Il a vu. Et tu l'as condamné toi-même. Il ne te pardonnera jamais. C'est de ta faute, Saga. Entièrement ta faute…

- NOOOON ! Kanon ! Kanon ! Mon frère… Qu'ai-je fait ?….

- Ta seule et immense faute, mon petit…C'est trop tard… Dors, ça ira mieux demain... »

L'être qui se détourna du promontoire rocheux, abandonnant Kanon à son terrible sort, ne ressemblait presque plus à Saga. La chevelure noire, les yeux gris délavés injectés de sang et les traits durs, il semblait plus âgé que les quinze ans de l'adolescent dont il venait de détruire la psyché. Inspirant profondément, avec délectation, il soupira de plaisir tout en ouvrant un espace miroitant, déformé et étrange. Un murmure glissa dans l'air battu par les vents du cap avant que la silhouette ne disparût complètement dans l'autre dimension.

« Ah, ces jumeaux… Pas une génération pour sauver l'autre, décidément... »

« Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !

(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)

Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues

Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or !

Le ciel scintillant s'étendait à l'infini, déroulant son livre ancestral sous ses yeux. Shion avait toujours aimé se rendre au sommet du mont étoilé pour observer les astres. Il s'était toujours senti en paix et en harmonie, comme préservé et protégé par les constellations, retrouvant chaque fois avec le même plaisir ces amies fidèles et discrètes. C'était en ce lieu sacré, chargé des énergies des générations de Grands Popes et de réincarnations d'Athéna, qu'il s'était toujours isolé aux heures noires et douloureuses pour panser ses blessures. Et elles avaient été nombreuses, songea-t-il dans un soupir, en levant une fois encore son visage libéré du masque de métal vers la voûte céleste.

Le mont étoilé était le lieu le plus sacré du Sanctuaire et son point culminant, réservé au seul représentant de la déesse sur terre et à sa réincarnation. Il abritait les arcanes secrets et interdits et toutes les connaissances occultes de la chevalerie. Il était protégé par les cosmos ancrés de tous les Grands Popes l'ayant précédé et par les sceaux d'Athéna de toutes les réincarnations de la déesse depuis les temps mythologiques. Y accéder quand on n'était pas le Grand Pope était terriblement difficile, mais un chevalier d'or de la trempe d'Aiolos y parviendrait. Il n'avait plus qu'à attendre patiemment, malgré l'angoisse qui le taraudait.

Une lueur attira l'œil exercé de Shion sur la carte des constellations. L'une des étoiles brillait anormalement. L'angoisse diffuse ressentie jusque là se fit plus précise et le Grand Pope fit involontairement quelques pas en avant, le souffle suspendu par sa découverte.

L'astre qui brillait avec un éclat nouveau, presque luisant de plaisir et de satisfaction, était la planète rouge. Mars… Une exclamation étouffée lui échappa et Shion se prit la tête dans les mains. C'était encore pire que ce qu'il craignait ! Il se rappelait avoir lu un parchemin très ancien sur ce danger précis. Il devait aller dans la bibliothèque sacrée, retrouver ce document et prendre les mesures adaptées.

Il se détourna et pénétra à nouveau dans l'intérieur de l'église juchée au sommet du mont, jusqu'à la porte de la galerie souterraine qui l'avait conduit là. Au moment où il allait actionner le mécanisme caché qui ouvrait la porte secrète, un puissant cosmos s'annonça. Shion se retourna d'un seul mouvement et contempla, atterré, la distorsion étrange et miroitante de l'espace annoncer l'ouverture d'Another Dimension, arcane supérieure des Gémeaux.

Il savait qui allait sortir de l'espace déformé. Il savait et ne pouvait rien faire pour échapper à la confrontation qui suivrait. Il savait aussi que cet affrontement se solderait par une mort. Il fallait que ce ne soit pas lui. Pas encore. Finalement sa tache n'était pas accomplie. Aiolos n'était pas armé pour la Guerre Sainte ! Mais face au démon qui pénétra dans la pièce et qui sembla éteindre par sa seule présence toute la brillance de la lune et des astres, Shion frémit. Il était si vieux et fatigué… Aurait-il la force nécessaire ?

Les yeux bleus limpides rencontrèrent son regard et le monstre sourit. Shion fit appel à toute sa force et se redressa, faisant face avec calme et fierté au danger pressant.

« Bonsoir, Grand Pope.

- Saga, chevalier d'or des Gémeaux, que fais-tu ici ? Tu sais que tu n'as pas le droit de te trouver en ce lieu.

- J'avais une question à vous poser.

- Je t'écoute, maintenant que tu es là.

- Pourquoi ne pas m'avoir choisi comme successeur ? En quoi Aiolos m'est-il supérieur ?

- Tu le sais bien.

- Je vais être dans l'obligation de vous demander d'éclaircir votre décision car je ne vois vraiment pas.

-… Parce que je sens en toi une présence néfaste tapie au fond de ton être et que je dois protéger le Sanctuaire et le monde de ce que tu recèles en toi. »

L'adolescent au charme puissant, à la blondeur éclatante et au regard de mer sans fond qui avait émergé de l'espace distordu d'Another Dimension marqua un temps d'arrêt. Puis il sourit à nouveau, de ce sourire gracieux que le Grand Pope connaissait bien et qui lui broya le cœur.

« Mais je ne comprends pas ce que vous dites, Majesté. Je…

- Il suffit, maudit ! Tu ne me tromperas pas davantage. Je sais qui tu es et quel est ton but. Laisse reposer en paix cet enfant que tu as séduit ou trompé et montre donc ton vrai visage ! »

Saga ne bougea d'abord pas sous ses paroles dures, puis il renversa la tête en arrière et se mit à rire d'une façon terrible, grinçante comme la lame d'un couteau sur une vitre. Alors sous les yeux de Shion, la transformation effrayante s'opéra.

La chevelure d'or pâle s'assombrit progressivement jusqu'à devenir d'un noir d'encre, tandis que les yeux d'océan s'affadissaient et se chargeaient d'une lueur rougeâtre inquiétante, à mesure qu'ils s'injectaient de sang. Les traits purs du visage se durcirent et se marquèrent, tandis que la musculature du corps se développait soudainement, et l'adolescent harmonieux et séduisant sembla prendre plusieurs années voire décennies en l'espace d'un instant.

Shion frissonna jusqu'au plus profond de lui-même. Le mal était si profondément enraciné, il devait sommeiller depuis bien longtemps en Saga, peut-être même depuis sa naissance. Il n'avait rien vu… Rien… Il avait gravement failli. Sa faute était sans limite et sans pardon. Sa vie ne serait pas de trop pour la racheter. Mentalement, Shion se prépara au combat et lança discrètement une onde mentale lointaine, qui s'évada rapidement dans l'espace, droit vers un esprit jumeau du sien depuis si longtemps.

« Shion… Shion… Shion... Décidément, que tu nous déranges depuis tout ce temps. Heureusement, ton existence touche à sa fin. Tu vis tes dernières heures, vieil homme !

- Et tu crois m'effrayer ? Penses-tu que j'ai désiré cette longue, bien trop longue vie ? Je partirai sans crainte, le moment venu. Mais je ne te laisserai pas libre de tout détruire derrière moi !

- Je crois bien que tu t'avances un peu, sur ce coup. Je suis jeune et en pleine possession de ma puissance formidable, moi. Ton corps est décrépi, tu tiens à peine sur tes jambes…

- Mais tu n'auras pas la partie facile, gamin !

- Je n'en attends pas moins de toi, Shion ! Galaxian Explosion !

- Stardust Revolution ! »

L'impact fut terrible. L'onde lumineuse embrasa le sommet et l'église entière. Mais la protection magique du lieu avala l'énergie, la soustrayant aux regards. Ce qui se trouvait sur le mont étoilé y demeurait caché. Personne ne devait voir. Personne ne devait savoir. C'était la loi. Pour la première fois, Shion regretta cette culture du secret et du cloisonnement que le Sanctuaire avait toujours entretenue. Sa mort resterait ignorée de tous.

Il avait mal. Son cœur se serrait et se ralentissait. Il respirait de plus en plus difficilement et son cosmos s'étiolait. Il baissa la tête avec difficulté sur sa poitrine. La main de Saga plongeait dans sa chair et enserrait son cœur, le broyant doucement. Le regard gris injecté de sang ancré dans le sien, Shion pouvait sentir le triomphe et la joie de son meurtrier éclater et s'étendre. Il déploya les dernières étincelles de sa force psychique. Il fallait prévenir Aiolos. Le rire cruel retentit directement dans sa tête, presque méprisant.

« Allons, Shion. Tu ne penses sérieusement pas réussir à contacter qui que ce soit dans cet état et en ma présence. Je suis tellement plus fort que toi dans ce domaine... »

Peut-être, songea le Pope. Mais il était vieux et avait eu le temps de forger ses armes et ses détours dans le sang et les larmes. Sentant sa dernière respiration approcher, il toucha doucement son casque, déposé au sol. Le message mental gagna le métal sacré qui émit une plainte. Ce métal dont étaient constituées les armures des chevaliers d'Athéna, ainsi que sa statue. Ce métal vivant.

Transmets mon dernier message à ma vaillante et fidèle compagne. Eveille-toi Ariès, je te charge d'une dernière mission, vitale.

Le métal frémit et scintilla avant de lancer une onde puissante. Une mélodie triste mais harmonieuse retentit alors des quatre coins du Sanctuaire. Toutes les armures répondaient au dernier appel du Grand Pope. Shion sentit une joie paisible se répandre en lui et une douce chaleur lui répondre. Ariès l'avait entendu. Il ferma ses yeux de crépuscule sur la voûte céleste resplendissante au sein de laquelle s'allumait vivement une constellation.

Celle du Bélier.

Au même instant, dans une petite chambre du dortoir des jeunes Ors et apprentis Ors, un jeune garçon sortit violemment de son sommeil, le cosmos déployé au maximum, les muscles crispés et les yeux baignés de larmes. Ses yeux noisettes tombèrent immédiatement sur l'armure lumineuse, ramassée en forme totem qui resplendissait devant lui.

Interdit, ne sachant pourquoi l'armure du Bélier était venue à lui ainsi, alors qu'elle ne lui appartenait pas encore et qu'il venait de débuter son entraînement, Mû se leva silencieusement et posa la main sur l'armure. Il avait déjà l'habitude de leurs voix de métal entrant en connexion avec son esprit. Son maître lui avait expliqué qu'il s'agissait de l'apanage de leur culture et de leur signe. Mais il n'était pas préparé au message qu'il reçut.

La voix de son maître, du Grand Pope aimé du Sanctuaire, de Shion du Bélier, retentit dans sa tête.

Fuis le Sanctuaire, Mû. J'ai été tué et le mal s'abat sur le domaine sacré. Fuis car tu es encore trop jeune pour te dresser contre lui. Un jour tu le pourras, mais pour cela tu dois rester en vie. Emporte l'armure du Bélier, elle est à toi à présent : en ma qualité de maître et de Grand Pope je te fais chevalier d'or du Bélier. Adieu, chevalier. Adieu mon enfant.

Le petit garçon ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot, ne fit pas un geste. Les larmes coulèrent sur son visage pâle et il inclina la tête vers l'armure, comme s'il lui posait une question. Alors la protection défit sa forme totem et soudain revêtit l'enfant dans lequel elle sembla puiser une énergie nouvelle. Elle devint si lumineuse qu'elle irradia toute la pièce comme s'il faisait jour, réveillant sous son éclat un autre enfant qui dormait dans la pièce voisine. Celui-ci se précipita et ouvrit violemment la porte, juste à temps pour voir Mû revêtu de l'armure d'or du Bélier devenir diaphane et disparaître dans une onde lumineuse si intense qu'Aldébaran tomba à terre en se frottant les yeux, momentanément totalement aveuglé.

« Souviens-toi que le Temps est un joueur avide

Qui gagne sans tricher, à tout coup ! C'est la loi.

Le jour décroît la nuit augmente souviens-toi !

Le gouffre a toujours soif la clepsydre se vide.

Aiolos étouffa un juron et glissa à nouveau violemment sur la roche dure, laissant au passage son sang et des lambeaux de peau accrochés à la pierre du mont étoilé. Le Grand Pope lui avait enjoint mentalement de le rejoindre en ce lieu sacré mais il ne parvenait pas à passer outre sa protection magique et cosmique. Il allait faire une énième tentative quand un son métallique, comme une mélodie, s'éleva simultanément de toutes les maisons du chemin millénaire et du Sanctuaire tout entier. On aurait dit une communion de toutes les armures du domaine sacré.

Un sombre pressentiment l'étreignit et il suspendit son élan. Il leva la tête vers les étoiles et remarqua l'éclat inhabituel de la constellation du Bélier. Il devait retrouver le Grand Pope ! Celui-ci lui avait dit qu'il s'agissait de la sécurité du Sanctuaire, et une ombre menaçante semblait s'étendre sur le domaine sacré à présent. Son septième sens lui commandait de se rendre précipitamment auprès de la réincarnation d'Athéna et de la protéger à tout prix. La mélodie des armures s'était tue et Aiolos hésitait, quand deux éclats de cosmos s'élevèrent, l'un du dortoir des apprentis et l'autre de l'entrée du temple d'Athéna, au palais.

Enflammant immédiatement son cosmos au maximum, Aiolos se précipita de toute la rapidité dont il était capable dans l'escalier innombrable, dévorant les marches millénaires à la vitesse de la lumière. Il passa les temples les uns après les autres comme une flèche, notant au passage que Saga n'était pas rentré. Il secoua la tête. Il n'y avait pas de temps pour ce genre de considérations.

Il fit irruption brutalement dans le palais, ouvrit d'un coup puissant les portes de la salle d'apparat et monta quatre à quatre les marches menant au trône, qu'il contourna pour accéder à la salle d'Athéna, au bout du palais. C'est alors qu'il la vit. Une suivante d'Athéna. Un chevalier mineur féminin préposé aux soins de la déesse. Une saintia.

Elle avait été tuée d'un seul coup en plein cœur. Aiolos bondit sur la porte de la chambre d'Athéna où il savait que se trouvait le bébé qui portait en lui l'essence divine de la déesse. Fracassant la porte sous l'urgence de la situation, il pénétra dans la pièce et le spectacle qu'il y trouva lui glaça le sang.

Courbée sur le berceau du bébé, une silhouette sombre élevait au dessus de sa tête une dague d'or ciselée, ornée de deux ailes, et s'apprêtait à poignarder l'enfant. L'homme était revêtu de la soutane d'apparat du Pope et portait son casque ailé et son masque de métal. Etait-ce le Grand Pope ? Mais pourquoi aurait-il ainsi menacé la vie de la déesse ? Pourquoi lui avoir enjoint de le rejoindre au mont étoilé dans ce cas ? Quelque chose lui échappait...

Aiolos vit la dague s'abaisser et il poussa un cri. Il était trop loin pour intervenir en toute sécurité pour le bébé ! Mais l'arme d'or resta suspendue en l'air, comme bloquée dans sa descente. L'homme fut secoué de tremblements puissants, presque des convulsions, et sa respiration se fit sifflante. Il semblait souffrir. Mais son hésitation laissa le temps à Aiolos de se jeter en avant et de projeter d'un coup puissant la dague d'or hors de portée. Il attrapa le bébé et d'un bond se plaça hors d'atteinte.

« Que faites-vous ? Pourquoi le Grand Pope voudrait-il la mort de la réincarnation d'Athéna ? Ce qu'est cette enfant, vous devez le savoir ! »

Le coup qui avait désarmé l'homme ressemblant au Grand Pope avait aussi fait tomber le casque et le masque de métal, qui avaient roulé dans un coin. Sous la lumière des torches qui éclairaient en permanence la chambre d'Athéna, l'homme sembla se rétracter et se dissimula dans les replis des longues manches de sa soutane.

Aiolos, stupéfait et saisi de cette réaction, interpella l'apparition.

« Vous craignez la lumière sur votre visage ? Vous n'êtes pas le Grand Pope ! »

Le chevalier du Sagittaire s'approcha prudemment de l'être qui se dérobait à la lumière jusqu'à réussir à l'apercevoir. Ses yeux de jade s'agrandirent démesurément, son souffle se perdit, son visage pâlit comme sous le coup d'une grande souffrance. Éperdu, terrifié, il chuchota.

« Sa… Saga, c'est toi ? C'est vraiment toi ? Mais que… Pourquoi ?… Et tes cheveux, que leur est-il arrivés ? Quelle est cette apparence ? »

Sous ses yeux horrifiés se trouvait une version noire du chevalier des Gémeaux, aux cheveux de jais, aux yeux gris injectés de sang et à la bouche tordue dans un rictus cruel. Une version déformée et grimaçante de l'homme qu'il aimait.

« Tu as vu mon visage ! Tu dois mourir, Aiolos !

- Saga ! Arrête ! Reprends-toi !

- Galaxian Explosion ! »

Le cœur d'Aiolos manqua un battement. Instinctivement, il serra le bébé contre lui de son bras gauche. Ils allaient mourir tous les deux. Jamais il ne pourrait survivre à cette arcane destructrice avec un bébé à protéger. Mais il essaierait de toutes ses forces, de toute sa vie, de faire son devoir de chevalier d'Athéna ! Le cosmos d'Aiolos explosa lui aussi et le chevalier d'or du Sagittaire se lança dans l'affrontement au maximum de ses capacités.

« Atomic Thunderbolt ! »

Les deux frappes énergétiques se contrèrent l'une l'autre. La déflagration avala l'espace, détruisant complètement la chambre d'Athéna et le reste des appartements de la déesse, dévastant tout sur son passage. Au moment où l'énergie monstrueuse de Galaxian absorba complètement celle de son attaque, Aiolos crut qu'il était perdu. Plus rien ne faisait obstacle à la salve destructrice. Il ferma les yeux, attendant la mort. Il se sentit alors basculer en arrière puis flotter étrangement en apesanteur. Il entendit un gazouillement ravi de bébé et un hurlement de rage.

Il rouvrit les yeux sur un espace miroitant et déformé par un quadrillage distordu dans lequel il flottait sans effort. Le visage déformé de colère et de haine de la version noire de Saga fut avalé par l'espace étrange qui se rouvrit brutalement sur la nuit et le ciel. Aiolos tomba lourdement sur un sol dur où il se ramassa douloureusement. Une vibration bien connue, mais pâle et si atténuée qu'il eut du mal à la saisir, traversa Aiolos.

Plus de forces… Sauve Athéna… Sauve-toi… Je voulais… dire… je… t'….

Étouffant un cri de souffrance et de peine, Aiolos se releva, titubant comme un homme ivre. Il était sur l'agora, à l'autre bout du Sanctuaire. Il se pencha sur le bébé paisiblement lové contre lui, qui souriait aux anges. Il devait se dépêcher de mettre la déesse en lieu sûr, avant de revenir combattre le monstre qui semblait avoir dépossédé Saga de son propre corps. Ses poings se serrèrent et le regard de jade se fit orageux. Quel qu'il soit, il paierait pour ce qu'il avait osé faire au Sanctuaire et à l'homme qu'il aimait.

« Je te sauverai aussi, Saga, je te le promets ! »

Et calant Athéna en sécurité contre lui, il appela l'armure d'or du Sagittaire, qui lui répondit et le rejoignit, avant de quitter le domaine sacré en courant. Il n'avait pas de temps à perdre, l'ennemi était fort et à la tête de la chevalerie la plus puissante de la terre. Il fallait trouver un refuge sûr et des alliés pour défaire l'usurpateur. Un glas soudain résonna secouant la nuit et le silence.

L'alerte était donnée. La partie adverse ne perdait pas de temps. Bientôt les chevaliers d'argent se lanceraient à ses trousses. Il fallait quitter Iéranissia ! Il en allait de la vie de la déesse et de la sienne. Toujours courant au maximum de sa vitesse, sans toutefois éveiller les soupçons et signaler sa présence en utilisant son cosmos, Aiolos traversa rapidement Rodorio et se précipita vers le port. Alors que le ponton apparaissait dans la nuit en contrebas de la falaise, un éclair foudroyant le força à se jeter de côté. Avec un juron, il dût s'écraser sur le flanc pour éviter de blesser le bébé.

« Ainsi périssent les traîtres, Aiolos du Sagittaire ! Tu as osé attenter à la vie d'Athéna ! La seule sentence possible pour ce crime est la mort ! Prépare-toi ! Moi, Shura du Capricorne, vais te punir pour ton crime !

- Non attends, Shura ! Tu te trompes ! Ce n'est pas moi qui ai tenté de tuer Athéna, mais celui qui a usurpé la place du Grand Pope.

- Le Grand Pope m'avait prévenu que tu dirais cela, Aiolos, il ne s'est pas trompé, à ce que je vois ! Je suis cruellement déçu de ta chute, je t'admirais tellement…

- Non Shura ! Tu ne comprends pas !

- Tais-toi, je ne veux plus t'écouter. Si tu ne veux pas te battre, libre à toi, chevalier. En souvenir du temps que nous avons passé ensemble, je te tuerai d'un seul coup ! »

Cela ne servait à rien de le raisonner. Shura était droit, presque à l'excès. Il avait la religion de la Règle, de la Loi et du Cadre. L'usurpateur avait bien choisi son exécuteur. Shura, malgré sa peine et son affection pour lui, ne reculerait et n'hésiterait pas. Il n'y avait pas le choix, il fallait se battre. Aiolos appela Sagittarius et se mit en garde.

L'affrontement des deux chevaliers d'or généra une explosion violente, mais leurs attaques se contrèrent et Aiolos, plus expérimenté et plus puissant, l'emporta et projeta Shura contre la paroi rocheuse, soulevant un nuage de poussière. Cependant au moment où il se remettait en garde pour l'assaut suivant, son sang se glaça dans ses veines. Athéna n'était plus à l'endroit où il l'avait déposée.

« Athéna ! Non ! »

Elle avait rampé jusqu'à Shura, qui se relevant difficilement, s'aperçut qu'Aiolos ne voulait pas l'attaquer avec le bébé à ses pieds. La colère s'empara du Capricorne. Non seulement son idole commettait un attentat contre leur déesse, mais en plus, il tentait d'échanger le bébé divin contre une fausse Athéna pour prendre le pouvoir. Le Grand Pope avait raison, il ne méritait aucune pitié ! Se remettant en garde, il décocha son attaque la plus puissante.

« Excalibur ! »

Aiolos fut projeté par le tranchant de la lame dans le vide et tomba dans le gouffre vertigineux ouvert par l'attaque. Il disparut et son cosmos s'éteignit complètement. Le bébé rampa jusqu'au bord du précipice et regarda dans le trou béant. Shura hésita. Ce bébé n'avait aucune chance de survie, seul dans ce lieu, mais il répugnait à tuer un être aussi jeune et innocent des errements d'Aiolos. Après tout sa mission était remplie. Il devait châtier le traître, ce qu'il avait fait. Le reste ne le concernait plus. Aiolos du Sagittaire était mort. Aiolos… Le sourcil sombre se fronça douloureusement. Il l'admirait tant plus jeune, avec Saga. La bouche fine se pinça. Que dirait-il demain à Aiolia ? Certes, c'était un traître, mais pour le jeune garçon, c'était son grand frère qu'il venait de tuer... Il se détourna, amer et oppressé, malgré sa victoire, et s'enfuit.

Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,

Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,

Où le repentir même (oh ! La dernière auberge!)

Où tout te dira : Meurs, vieux lâche, il est trop tard !

Mitsumasa Kido frissonna dans l'air vif du petit matin. Dans ce lieu sauvage et primitif, la nature régnait en maîtresse absolue et aucune émanation artificielle due aux hommes ne venait réchauffer l'atmosphère. L'air y était d'une pureté absolue. Le milliardaire nippon ne regrettait pas la fortune qu'il avait dû débourser pour obtenir de haute lutte l'autorisation de poser le pied sur cette île interdite. Ou plutôt ces îles interdites, songea-t-il en observant la falaise gigantesque qui lui faisait face, plongeant des cieux jusque dans la mer, comme un trait d'union entre les dieux et le monde souterrain.

Iéranissia. Les îles sacrées, abritant le Sanctuaire, un lieu hors du temps et des lois humaines ordinaires. Un lieu peuplé des chevaliers d'Athéna dont les poings peuvent fendre la terre et les étoiles. Un lieu terrible et fascinant, qui l'attirait invinciblement. Kido frissonna à nouveau, mais pas de froid, cette fois. Il ne parvenait pas à s'expliquer cette force mystérieuse qui l'avait amené sur cette île déserte, hors de tout chemin humain normal. Dès qu'il avait entendu ce nom murmuré avec crainte, il avait su. Il devait y aller.

Avant son arrivée, deux jours auparavant, sur l'île, il avait été tellement déçu de son voyage en Grèce. Le pays le faisait rêver depuis longtemps pourtant. La mythologie, l'histoire et la philosophie de ce pays l'avaient toujours attiré. Petit, il dévorait les légendes des dieux et des déesses. Zeus, le dieu des dieux Poséidon, l'Ebranleur du sol Hadès, le Seigneur des Enfers Athéna, la déesse de la guerre stratégique et de la Sagesse. Ces légendes l'avaient tellement habité, qu'elles en paraissaient vivantes… Alors la réalité triste d'un pays moderne et pollué, tourné vers l'argent et le matérialisme, l'avait blessé. L'Acropole d'Athènes, Delphes, Mycènes, Epidaure, Olympie, Tirynthe… Rien n'avait trouvé grâce à ses yeux. Aucun vestige ne recelait la moindre étincelle de la magie ou de la légende qu'il était venu chercher.

Et un jour où la déception avait été plus forte, il l'avait laissée transparaître à son guide, un Grec âgé et érudit qui connaissait la moindre parcelle, la moindre pierre de son pays sur le bout des doigts. Celui-ci avait hésité, lui proposant de nouvelles visites, que Kido avait refusées, certain qu'elles ne lui apporteraient pas ce qu'il voulait. Et le nom mystérieux était sorti de la bouche flétrie par l'âge et tremblante de ce qu'elle osait révéler. Iéranissia.

Et saisi d'un étrange pressentiment, certain qu'il touchait enfin à son Graal, Kido avait pressé le pauvre homme de questions. Au fur et à mesure des réponses, la fièvre, enfin, s'était à nouveau emparé de lui et il avait décidé de s'y rendre. Rien ne l'avait arrêté. Ni les pressions, ni les intimidations. Son immense fortune et ses vastes relations étaient entrées en jeu et au bout d'une rude lutte qui avait exacerbé son désir pour cette terre vierge et défendue, il avait réussi à poser le pied sur l'île secondaire.

Il poussa un soupir et leva les yeux sur le mur de pierre qui se dressait devant lui. L'île principale, celle qui abritait ce fameux Sanctuaire, distante de moins d'un kilomètre de l'île secondaire et encerclée de falaises abruptes, lui restait interdite malgré tous ses efforts. Il n'avait trouvé aucun moyen de s'y rendre et devrait se contenter de photos. Son séjour touchait à sa fin, il n'avait obtenu que deux jours.

Alors pas question de perdre la moindre seconde ! Il s'était levé avant l'aube, pour saisir le lever du soleil sur les contreforts rocheux. Il regarda la mer noire. Un fin liseré lumineux annonçait la venue de l'astre du jour. Il alluma son appareil photo et fit les réglages et la mise au point. Il prit une ou deux photos dans le vague, pour voir si les réglages étaient bons. Un éclat lumineux intense répondit à son flash, un peu plus loin sur le rivage découpé de la plage.

Intrigué, Kido se rendit à l'endroit où il avait pensé voir le point lumineux. Il eut du mal, la côte était très accidentée, comme déchirée par une force incroyable. Il alluma la torche de son téléphone portable et l'éclat lumineux réapparut, plus fort et plus vif. Il s'approcha doucement et vit qu'il s'agissait d'une boîte sculptée en métal jaune, comme de l'or. La boite avait des lanières de cuir et elle était portée sur le dos d'un homme inconscient. Kido braqua sa torche vers lui et étouffa un cri en voyant le sang couler et se mêler aux galets et au sable. Il orienta la lumière vers le visage du blessé et poussa un cri cette fois. Ce n'était pas un homme. C'était un enfant. Un adolescent d'une quinzaine d'années.

Sous la lumière artificielle, l'adolescent ouvrit les yeux. Il vit Kido devant lui, avec son appareil photo autour du cou et son téléphone portable dans une main. L'Etranger devant lui voulut parler, mais Aiolos sentait qu'il n'avait plus de temps à perdre. Il s'adressa à l'Asiatique devant lui en anglais.

« Je m'appelle Aiolos, je suis le chevalier d'or du Sagittaire. Je suis un chevalier d'Athéna et j'appartiens au Sanctuaire, garant de l'équilibre du monde depuis les temps immémoriaux. Cette enfant dans mes bras est la réincarnation de la déesse Athéna. Il faut la protéger à tout prix du mal qui s'est abattu sur le Sanctuaire. Si elle meurt, l'équilibre sera rompu et les ténèbres envahiront la Terre. Je sais que ce que je vous dis doit vous paraître étrange, mais je vous conjure de prendre soin d'elle et de la protéger ! Je vous en supplie ! Vous n'êtes pas venu ici par hasard, c'était la volonté des dieux, pour que vous puissiez accomplir cette tache qui vous incombe. Jurez-moi que vous vous emploierez à protéger Athéna, que je meure en paix… »

Le tout jeune homme tendit une main calleuse et puissante à Kido qui la prit et la serra dans les siennes. Sans prendre la réelle mesure de sa promesse sur l'instant, celui-ci s'exclama.

« Je vous le jure, chevalier ! Je la protégerai comme ma propre enfant, parole de Mitsumasa Kido ! »

Apaisé, Aiolos tendit le bébé à Kido et se laissa retomber avec une grimace de douleur. Il bascula la tête en arrière et ses yeux de jade s'évadèrent vers le ciel. Le soleil se levait et déchirait les ténèbres de la nuit. Le voile sombre piqueté d'étoiles cédait lentement et majestueusement la place à une luminescence d'or pâle radieuse, tandis que la mer d'encre se changeait en un bleu profond, parcouru d'ombres et de courants.

Ses couleurs à lui…

Aiolos ferma les yeux sur cette radiance puissante.

Lumière et ombre… Saga…

Le ressac grondant de la mer s'apaisa et des formes orangées dansèrent devant ses yeux. Il sourit doucement, bercé par le vent léger et la musique de plus en plus douce des vagues.

Ombres et poussières, à présent… Saga…

Lorsque le soleil impitoyable de Iéranissia se leva enfin, écrasant toutes les formes et les êtres de sa lumière blanche, il nimba de son éclat le visage serein d'Aiolos, chevalier d'or du Sagittaire, étendu sur la plage de l'île secondaire de Iéranissia.

Il n'était plus.

La légende était en marche.

oOoOo