Jamais deux sans trois ! Navrée pour cette palpitante attente (on y croit) avec un nouveau défi que j'ai mis beaucoup de temps à écrire. Déjà par manque de temps mais aussi parce qu'il m'a donné un peu de fil à retordre de par sa longueur. Il n'aurait pas dû être aussi long... Mais bon, personne ne va s'en plaindre ! Aujourd'hui, petite immersion dans l'Egypte des années 1910 ! J'essaie de faire concorder certaines rencontres et faits historiques (il y en a trois ici, les trouverez-vous ?) pour donner un peu de fond à cette histoire... Par ailleurs, nos amis les puristes noteront que l'apparition de la créature citée plus bas n'est sensée se faire que dans les années 1920, mais pour le bien de cette histoire... Pas le choix ! Merci à ma bêta pour la correction ! Bonne lecture ! Bisouuuus ~
EDIT : J'ai fait quelques modifications, car à l'époque où j'ai commencé à écrire ce défi, il n'y avait pas encore de timeline bien cernée sur Newton... Maintenant c'est le cas, et faire ce défi sur l'année 1910 posait problème, sachant que Newt est sensé être à l'école... Nous sommes donc en 1920 ! Bonne lecture !
Consignes : Ecrire pendant au moins 600 mots, intégrer la couleur « marron » et faire ressentir une émotion
Thèmes : "Barbe à papa", "Glace mince", "Fleurs sauvages", "Inséparables", "Boissons gazeuses"
Défi 7 : Fleurs sauvages (Newton Scamander)
Newton fut sur le pont du bateau bien avant que la terre ne soit visible à l'horizon. L'eau était étrangement calme, seulement dérangée par l'avancement de la large et solide embarcation. Au loin, le soleil se levait tout juste, illuminant le ciel de doré et d'ocre, cet ensemble mordoré se mêlant au bleu encore pâle du ciel. Le tableau était magnifique et le magizoologiste s'autorisa un instant de contemplation, ses yeux se perdant sur les reflets flous de l'eau. Dire qu'il était à la fois excité et impatient était un euphémisme. Le sorcier était bien au delà de ça. Par delà la mer Méditerranée, bien après le Sud de la France, se dressaient des étendues désertiques à découvrir, à explorer de fond en comble : dunes, monuments, sites archéologiques, créatures dont le nom effrayait le commun des mortels mais le ravissait…. Si l'Egypte regorgeait de créatures en tous genres, Newton s'y rendait en vérité à cause de rumeurs qu'il avait entendues concernant une plaque tournante d'un marché noir de créatures. Le mage espérait sincèrement qu'en écrivant son livre et en le diffusant au plus grand nombre comme le souhaitait le Ministère britannique et l'éditeur qui l'avait contacté, les sorciers comprendraient enfin sa vision du monde. Les créatures n'étaient à son avis pas dangereuses et ne méritaient pas d'être traitées comme du vulgaire bétail. Evidemment, pénétrer sur le territoire de l'une d'elles ou bien s'approcher d'un petit étaient des situations pouvant potentiellement apporter son lot d'ennuis. Mais n'était-ce pas l'apanage de tout propriétaire de terrain ou de parents ? Pouvait-on blâmer ces animaux de protéger ce qui leur appartenait ? Animaux la plupart du temps méconnus. Le mage mettait donc un point d'honneur à répertorier et à étudier dans les détails chaque espèce qu'il croisait. Peut-être son livre pourrait-il être, à terme, utilisé dans un but pédagogique ?
L'information concernant l'existence du marché noir lui était parvenue quelques jours plus tôt grâce au Ministère. Et ça, le mage ne pouvait le tolérer. Il n'avait jamais pu. Aussi avait-il prétexté vouloir découvrir la faune fantastique de ce pays du continent africain. Le Ministère ne l'aurait jamais laissé partir s'il avait ne serait-ce qu'énoncé son envie de... Comment disaient les moldus déjà ? Ah, oui, "donner un coup de pied dans la fourmilière". Drôle d'expression si on lui demandait son avis. Car c'était précisément ce qu'il comptait faire avec ce trafic de créatures. Aussi avait-il pris un portoloin de l'Angleterre jusqu'à Barcelona, en Espagne. Le reste du trajet s'était fait à la mode moldue, allongeant considérablement le temps du voyage mais aucun portoloin n'allait jusque sur le continent noir en ces temps troublés.
Si son visa indiquait qu'il venait en touriste, le rouquin se rendait donc en Egypte, actuellement en pleine Révolution contre la domination britannique, pour une toute autre raison qu'aucun n'avait besoin de connaître, et certainement par le Ministère. Son frère aîné avait déjà été désagréable quant à sa destination. Il faut dire qu'avec les événements récents des dernières années, le pays des Pharaons n'était pas la destination du monde la plus sûre. Les heurts entre officiers britanniques et villageois égyptiens qui avaient eu lieu à Dinšawāy dans le Delta au début du siècle avaient littéralement mis le feu aux poudres. Finie la passive coopération obligatoire. Après plusieurs morts et blessés provoqués par l'incident, les égyptiens avaient commencé à voir les anglais d'un mauvais œil, obligeant la populace à réviser son jugement quant à l'occupation britannique. Avec la Révolution lancée par Saad Zaghloul contre la colonisation de l'Angleterre l'année passée, être un anglais, habitant ou voyageur, n'était guère conseillé en ces temps compliqués. Pourtant ces faits n'effrayaient par le Poufsouffle. Avec Grindelwald sévissant en Europe, il ne voyait pas bien ce qu'il pouvait trouver de pire dans un pays aussi désertique.
Pour être certain d'être le premier à débarquer du navire, le mage vint s'installer près de la rampe de débarquement où il s'assit sur un banc en bois fraîchement repeint s'il en jugeait par l'odeur. Posant sa valise marron sur ses genoux, il commença à taper la mesure avec ses doigts, dénotant ainsi son impatience. Il fallut encore quelques heures avant que le bateau n'arrive au port du Caire, l'une des grandes villes du pays. Le bateau accosta tôt dans la matinée alors que la température grimpait lentement mais sûrement. Comme à chaque fois, la valise de Newt fut vérifiée et ses papiers examinés soigneusement. Une agitation étrange régnait sur le port, mais le mage ne s'attarda pas sur la question, jugeant que cette situation d'effervescence était probablement normale. Comme tout était en règle, Newton put enfin pénétrer dans la ville. Bien vite le jeune homme s'éloigna du port et s'engouffra dans les petites ruelles où cohabitaient marchands, animaux en tous genres et autochtones. Parfois un ou deux « colons » britanniques, reconnaissables à leurs tenues typées européennes, se perdaient parmi la foule d'Egyptiens avant de disparaître bien vite de la vue du rouquin. La main serrée sur sa valise, Newton cherchait dans un premier temps à atteindre la périphérie de la ville. Il était dit qu'une zone avait été spécialement réservée dans le cadre des entraînements pour la grande semaine d'aviation d'Héliopolis en 1910. Repoussée de quelques jours suite à des accidents inexpliqués, Newt avait bon espoir d'accéder au camp qui avait accueilli la manifestation il y a de cela quelques années pour y enquêter, car les faits ne lui avaient pas parus être provoqués de façon naturelle. Les européens avaient semble-t-il essuyé quelques déconvenues à cause d'un ciel peu favorable à leurs exercices… Les accidents s'étaient visiblement succédés. Après la chute d'une quarantaine de mètres d'un aviateur français, cela avait été le tour d'un aviateur anglais d'essuyer une violente chute de plus de quarante mètres après des essais de son aéroplane. Si le français s'en était apparemment tiré sans séquelles, l'anglais avait eu moins de chances et s'en était sorti vivant mais avec multiples fractures. La météo n'avait pas été clémente. Non, la magie était sans aucun doute impliquée. Et si aucun sorcier n'y avait pris part – c'était encore à vérifier – peut-être était-ce là l'œuvre d'une créature magique. Mais laquelle ? Qui avait été à même de provoquer de violents orages alors que la journée devait être magnifique en cette saison, à l'époque ? Le magizoologiste sentit son sang bouillonner d'impatience face à la future découverte qu'il ferait peut-être.
L'anglais parcourut encore quelques mètres en tournant plusieurs fois au coin de petites rues. S'il se souvenait bien, il aurait bientôt dû arriver au niveau d'une place où un marchand de bijoux - artefacts sorciers - faisait le coin. Mais pour l'instant, le mage n'en voyait guère la couleur. Sur la carte qu'il avait préalablement étudiée, il devait tourner deux fois à gauche à partir de la grande avenue quittant le port, une fois à droite, poursuivre sur près de six-cent mètres avant de continuer trois fois sur la droite et puis deux fois sur la gauche et... Et n'était-ce pas plutôt la droite ? Gauche, droite... Ah, peut-être aurait-il dû utiliser un sort pour mieux se repérer. Mais évoluer de la sorte devant des moldus, qui plus est potentiellement hostiles aux britanniques, n'était pas ce que le sorcier jugeait de plus malin, aussi s'était-il abstenu. Et après moult recherches dans sa valise, il n'y avait pas retrouvé la précieuse carte, aussi s'était-il basé sur sa mémoire et des souvenirs qu'il pensait bons. Incertain, le rouquin fit brusquement volte-face pour changer de direction. Un peu trop brutalement semble-t-il, car l'anglais n'avait pas prévu de percuter le marchand ambulant qui s'installait présentement dans ce petit coin de rue inoccupé. Un cri en arabe échappa à celui qu'il avait bousculé et Newton observa l'homme à la large tenue noire se relever lentement alors qu'il était précédemment accroupi, ses mains occupées à étaler des objets visiblement faits main. Son visage buriné n'avait rien d'avenant, il semblait même très en colère. Un coup d'oeil de Newt lui permit de constater que deux poteries assez imposantes étaient brisées. Probablement l'homme s'était-il écrasé dessus lorsque le Poufsouffle l'avait bousculé, aussi avait-il toutes les raisons du monde de ne pas être de bonne humeur. Pas moyen de réparer du matériel moldu par magie... Et l'Egyptien faisait par ailleurs au moins une bonne tête de plus que le britannique. Fallait-il toujours qu'il se fourre dans les ennuis à peine arrivé ?
- Je suis désolé… V… Vous comprenez ? Désolé… ? Pardon ?
Tout en s'excusant, l'anglais courba légèrement l'échine, espérant que le fait de s'incliner pourrait permettre de mieux faire passer la pilule. Devait-il se mettre à courir ? L'homme bomba le torse tel un mâle alpha, clairement pour impressionner le sorcier. Des créatures cherchant querelle, il en avait vu, mais traiter avec des humains, des Moldus, n'était pas sensiblement la même chose quand bien même il se plaisait à le dire. Certains êtres vivants étaient bien plus complexes que d'autres. Et les humains, si difficiles à déchiffrer, en faisaient parties. Newton n'arriverait probablement jamais à comprendre ce qui les animait. Le pouvoir, l'argent, les femmes… Tant de notions qui importaient guère au mage. L'égyptien commença alors à hausser le ton, sa langue roulant des mots à l'accent que le britannique ne comprenait pas. Il avait commencé à étudier l'arabe mais les bases n'étaient pas suffisantes. Aurait-il dû choisir la facilité et préalablement utiliser un sort linguistique ? Il s'en rendait bien compte à présent qu'un autochtone lui criait dessus ce qui ressemblait fortement à des insultes et des menaces. L'homme enfonça subitement son index dans l'épaule du sorcier qui, bousculé, tituba de deux pas en arrière. Bien, il lui fallait tourner court à la conversation. Mais comment… ? Newt jeta un nouveau coup d'œil aux créations détruites de l'homme.
- Je vais vous les rembourser. Les payer. Vous comprenez ? s'enquit-il.
Sans lâcher sa valise en cuir, le jeune homme vint chercher quelques pièces de monnaies qui devaient sans aucun doute traîner dans sa poche. Lorsqu'il en ressortit sa main, ce fut simplement pour y trouver un gallion et quelques misérables mornilles. Pas de monnaie moldue locale. En avaient-ils une par ailleurs ? Pour une fois, l'anglais n'était pas si renseigné que cela. A peine la rumeur de créatures présentes en Egypte entendue, l'homme avait pris le premier moyen de transport en partance pour le Sud. Bien mal lui en avait pris, son voyage n'était guère aussi préparé que les précédents.
Le marchand jeta un coup d'oeil à la monnaie que Newton tenait dans sa main et le sorcier déglutit lorsque l'autochtone écarquilla des yeux. Le regard sombre de l'homme passa de son visage à ses pièces plusieurs fois avant qu'il ne recule de deux pas. Le britannique avisa autour de lui les gens qui les regardaient avant que l'égyptien ne se mette à crier un mot que le mage reconnut tout de suite.
- Sahir ! Sahir !
Sorcier. Là, la situation tournait très mal. Un moldu connaissant l'existence des sorciers et n'ayant pas été oublietté ? Le pays devait être dans un sacré état de décadence et de tourmente pour que les britanniques et sorciers locaux se laissent aller à de telles négligences. L'homme aurait dû être effrayé, comme la plupart de ses compères moldus. Pourtant, il fit un pas menaçant vers Newt, les poings serrés tandis qu'une petite foule commençait à se regrouper autour d'eux en criant à la sorcellerie. Diantre, il était dans de beaux draps. Aussi, plutôt que de s'attirer les foudres du Ministère - qui ignorait la raison de la venue -, le Poufsouffle décida de ne point utiliser de sort pour transplaner. Non, il le fit à l'ancienne, comme tout individu dans la panade : le rouquin poussa subitement le marchand qui s'écroula sur son misérable étal pour la seconde fois de la journée et le sorcier fit pour l'instant ce qu'il savait faire de mieux. Courir.
Dire que les égyptiens moldus furent surpris était un euphémisme. Newt se doutait qu'ils devaient attendre une sortie magistrale avec, qui sait, des paillettes, des cris, des formules magiques... Alors le voir se mettre à courir avait dû légèrement les déstabiliser car ils ne se lancèrent pas tout de suite à sa poursuite, permettant à l'anglais de prendre de l'avance. Sa course fut erratique et il ne regarda nullement où il allait, trop empressé de semer ses poursuivants lancés à ses trousses. Lorsqu'il se permit de faire une pause de quelques secondes après plusieurs rues, essoufflé qu'il était, Newt poussa un léger cri de surprise en se sentant tiré en arrière dans une alcôve par une forte poigne. Deux secondes plus tard, une escouade de moldus remontés et hurlants passait en courant sans le voir.
- Je l'ai échappé belle… soupira-t-il de soulagement en venant poser ses mains sur ses genoux après avoir posé sa valise à ses pieds afin de reprendre sa respiration.
Relevant légèrement son visage pour venir remercier la personne qui l'avait tiré d'affaire - probablement un sorcier du coin -, sa bouche s'articula en un O silencieux.
- Et oui, encore moi, rit d'un petit air ironique une voix rauque qu'il aurait reconnu d'entre mille.
L'étrange sorcière. Encore près de lui dans le coin le plus paumé de la banlieue du Caire. Non décidément, ce ne pouvait être une coïncidence.
- Avant que vous ne m'accusiez de vous suivre Monsieur Scamander, je vous signalerais que j'étais ici avant vous, et probablement bien avant que vous ne vous décidiez à venir en Egypte… se défendit-elle d'un ton morne, comme s'il lui importait peu qu'il la croit. J'ai les tampons sur mon passeport comme preuve.
Comment avait-elle deviné à quoi il pensait ?
- Cela se lit sur votre visage.
Par la barbe de Merlin ! Elle esquissa un sourire mutin avec ses lèvres qui, pour une fois, n'étaient pas recouvertes d'une couche de rouge à lèvres de couleur criarde. Baissant la tête pour dissimuler ses expressions, le mage se redressa dans l'espoir de reprendre contenance.
- M... Merci pour le coup de main, mais je suis assez pressé alors... Je vais prendre congé, s'entendit-il lui dire d'une voix qui ne souffrit que très peu de sa timidité habituelle.
- Vous êtes sérieux... ?
Il ne répondit pas au murmure ahuri de la jeune femme et sortit de l'alcôve d'un air qu'il espérait naturel.
- Monsieur Scamander ! murmura sèchement sa sauveuse visiblement attitrée. Revenez ic... Il n'écoute pas, il n'écoute pas ! pesta-t-elle tandis qu'il s'éloignait.
Il était presque étrange de l'entendre pester de la sorte, elle qui ne semblait que lui offrir ses paroles à double sens et son petit sourire en coin depuis qu'ils s'étaient, pour ainsi dire, rencontrés. Il était très difficile pour le mage de la cerner, aussi se sentait-il vite mal à l'aise... En danger...? Le sorcier préféra donc l'ignorer pour reprendre son chemin. Mais lequel... ?
- Ah, que le ciel me vienne en aide ! l'entendit-il maugréer en se faisant tirer à nouveau violemment en arrière une fois qu'elle fut à sa hauteur, permettant ainsi à son odeur de fleurs sauvages de lui effleurer les narines. Vous ne pouvez décemment pas sortir de la sorte ! s'insurgea-t-elle, son visage emprunt à la fois d'inquiétude et d'agacement, expressions qu'il n'avait encore jamais observé sur son visage fin aux yeux soulignés de khôl.
- Pourquoi donc… ? s'enquit Newton sans comprendre pourquoi la main de la lady était aussi serrée sur sa veste bleue.
- Est-ce que vous le faites exprès… ? lui demanda-t-elle d'un air visiblement incrédule.
Un instant, le mage se demanda de quelle couleur pouvait être sa chevelure en dessous du large foulard vert clair lui couvrant la tête. Bleu roi ? Vert pomme ? Rose fushia ? Ou peut-être de couleur pourpre ? Il revint à la réalité lorsque la jeune femme poussa un long soupir. Passant devant lui, elle s'approcha du coin de la rue et passa sa tête, comme pour s'assurer qu'aucun de ses poursuivants ne les avait suivis jusqu'ici. Visiblement, elle devait être rassurée car la femme se détendit imperceptiblement. Si cela n'était pas vraiment visible pour autrui, Newton le remarqua aux traits du visage de l'inconnue - qui n'en était plus réellement une - qui se décrispèrent très légèrement. Elle lui fit face et posa ses poings sur ses hanches.
- Premièrement nous sommes poursuivis - enfin vous l'êtes - et transplaner n'est pas une option… Pour autant, marcher en pleine rue au nez et à la barbe des Moldus et des sorciers égyptiens n'est pas l'idée du siècle. De plus… C'est écrit en gros sur votre visage que vous êtes britannique, alors ajoutez à cela votre tenue… Pardonnez-moi de dire que c'est comme si vous invitiez tout ce beau petit monde à vous crucifier sur le champ.
Newt aurait voulu contester mais il devait reconnaître que la femme avait raison.
- Que proposez-vous... ? demanda-t-il d'une voix sans conviction.
La jeune femme le détailla de la tête aux pieds d'un œil inquisiteur et le sorcier déglutit péniblement, mal à l'aise.
- Allons vous acheter quelques fripes, ordonna-t-elle d'un ton qui ne souffrait d'aucun refus.
Aussi Newt se contenta-t-il d'acquiescer silencieusement en emboîtant le pas de sa nouvelle guide. Il était difficile d'observer quoi que ce soit et de distinguer ses formes avec sa longue robe voilée noire dissimulant la quasi-totalité de sa peau. Le foulard sur sa tête rehaussait son regard luminescent qui, pendant un instant, le fit douter de la nature de son interlocutrice. Une sorcière, vraiment ? Elle se mouvait avec aisance dans les ruelles, comme si elle savait pertinemment où elle se dirigeait. Après quelques centaines de mètres, l'anglaise s'arrêta dans une échoppe où, sans le consulter, elle choisit une sorte de grande tunique bleue légèrement brodée au niveau du col et un très large foulard noir dans le but de cacher sa tignasse blonde vénitienne. Elle paya avec la monnaie locale et tendit les vêtements à Newton qui resta un instant interdit.
- A présent Monsieur Scamander, il faudrait vraiment que vous vous changiez. Loin de moi l'idée de vous presser plus que de mesure mais... Dépêchez-vous avant que quelqu'un ne vous reconnaisse dans la rue.
Elle l'incita d'un signe de la main à se cacher derrière des tentures. Visiblement, pas moyen d'utiliser la magie pour lui faciliter la tâche. Dommage. Il s'excusa auprès du marchand et s'empressa de s'exécuter. Une fois sa tenue habituelle déposée dans sa valise, il sortit de sa cachette. La demoiselle ne lui prêtait pas encore attention, visiblement perdue dans ses pensées. Newton nota qu'elle mordillait la peau à la base de l'ongle de son pouce, signé évident de tracas, comme pouvait l'être également la petite ride entre ses sourcils froncés. Pour mettre fin à son observation, il se racla la gorge pour signaler sa présence et aussitôt, les traits de la jeune femme changèrent.
- Vous êtes prêt, c'est parfait. Suivez-moi je vais...
- Je suis réellement désolé, croyez-le, mais je ne peux pas, se permit-il de la couper d'un air qui se voulait contrit.
Et il l'était. Réellement.
Elle arqua un sourcil curieux avant de se poster face à lui. Ses bras vinrent se croiser sous sa poitrine et son index se mit à tapoter en rythme sur son avant-bras, dénotant le fait qu'elle attendait une explication.
- Je dois vous mettre en sécurité Monsieur Scamander.
Comment ça elle "devait" le mettre en sécurité ? Elle ne lui devait rien. Oh, était-ce à cause de ses "affaires" avec le Ministère ? Quel était réellement son rôle auprès de ce dernier d'ailleurs ? Il déglutit. Il n'avait vraiment pas le temps de tergiverser. Perdre du temps ici, c'était peut-être permettre au marché noir de créatures de changer de lieu et le perdre.
- Au vu de votre comportement... poursuivit-elle. Le Ministère n'a pas eu vent de votre petite escapade, je me trompe ? demanda-t-elle en plissant légèrement ses yeux devant le comportement suspect du rouquin se trémoussant de malaise.
- Ils sont au courant, vous vous trompez, nia-t-il sans la regarder dans les yeux malgré son étrange envie de le faire.
Diantre, pourquoi était-ce aussi difficile de mentir ?
- Oh oui, je le devine à votre attitude, rit-elle doucement. Vous leur avez dit que vous veniez pour le tourisme, de nouvelles espèces pour votre livre, je présume. Mais entre nous... Pourquoi êtes-vous venu ? s'enquit-elle à voix basse en inclinant légèrement son buste vers l'avant, comme si elle cherchait à le pousser à la confidence.
- Je vous le dirais si vous me dites ce que vous faites ici. Mademoiselle... ?
Ca y est, il allait pouvoir mourir, mortifié de son audace. Mais la jeune femme ne sembla pas s'en soucier. Bien au contraire, elle parut apprécier cette petite joute verbale.
- Je suppose que c'est de bonne guerre, donnant-donnant n'est-ce pas ? Reprenons depuis le début dans ce cas, répondit-elle après quelques secondes de silence qui parurent interminables au Poufsouffle.
Elle lui tendit sa main, un large sourire illuminant son visage.
- Je suis Ella, se présenta-t-elle, juste Ella.
Maladroitement, le sorcier vint serrer les doigts fins de la jeune femme. Sa main était si petite qu'elle se fondit presque dans la sienne, si bien qu'un bref instant, Newt eut peur de la serrer trop fort. Il avait été tenté, bonnes manières obligent dans la haute société, de lui embrasser le dos de la main, bien qu'il ne soit pas friand de cette étrange pratique. Mais la main tendue par la jeune femme ne lui avait pas laissé le choix, et c'était bien mieux ainsi. Son regard se releva sur le visage de l'anglaise qui semblait en attente. D'une réponse, sans aucun doute.
- Ahem, N... Newton Scamander, enchanté. Mais... Vous le savez déjà... rajouta-t-il, accentuant sa gêne.
Il observa le coin de la bouche de la femme tressauter, comme si elle retenait un rire ou, au moins, un sourire.
- Je réglais une affaire pour le Ministère. Ou tout du monde j'étais sensée le faire, ajouta Ella, comprenant qu'il attendait toujours qu'elle lui montre patte blanche.
- Et... Cela a un rapport avec l'agitation au port ?
Une illumination parvint au britannique.
- En effet. Je devais rencontrer un indicateur concernant la révolution que le pays subit actuellement, comme au Soudan. Je n'ai cependant pas réussi à entrer en contact avec lui malgré mes efforts, je crains qu'il n'ait été découvert… Il y a probablement des mages noirs qui influencent les événements… Vous n'êtes pas sans savoir que le premier ministre égyptien, Boutros Ghali, a été assassiné en 1910.
Newton vit un voile d'inquiétude recouvrir durant un bref moment les pupilles étincelantes de la jeune femme tandis qu'il accusait le coup.
- Nous savons qui... ?
- Des dissidents du gouvernement. L'occupation britannique était de moins en moins appréciée et le copte en a fait les frais car jugé trop... Amical. Pour ce qui en est du reste, je vous en ai déjà trop dit. Je ne peux rien ajouter de plus, c'est classifié... Vous le comprendrez aisément, je l'espère.
- Je comprends.
Il acquiesça avant de pencher sa tête sur le côté, une question le taraudant.
- Je suis allé plusieurs fois au Ministère, de très nombreuses fois pour être honnête puisque j'y travaille, et dans un nombre incalculable de départements différents... Et je ne vous ai jamais croisée, se permit-il d'ajouter en laissant pour une fois parler sa curiosité.
- Pourquoi ? Vous vous seriez souvenu de moi sinon ? le taquina-t-elle avec un sourire amusé qui dévoilaient des dents bien rangées. De toute manière, je n'existe pas. Nulle part, ajouta-t-elle d'un air énigmatique. Vous ne me trouverez pas dans les petits papiers du Ministère. Je dis ça au cas où vous auriez cherché à en savoir plus. Vous ne trouverez de référence à ma personne nulle part, insista-t-elle, comme pour le dissuader de pousser la curiosité plus loin.
Un agent du Ministère donc... Une espionne ? Le britannique retint un petit soupir en comprenant que plus il creuserait, plus la jeune femme lui semblerait hors de portée, peu importe sa curiosité. Il venait d'apprendre quelque chose sur sa personne que déjà, de nouveaux mystères planaient autour d'elle. Etait-ce son vrai prénom d'ailleurs ? Ah… Les bipèdes ne pouvaient-ils pas être plus simples ?
- Revenons à nos histoires, j'ai répondu à vos questions, à vous de répondre à la mienne, reprit-elle pour le ramener à l'instant présent.
Le mage décida de jouer franc jeu. Ou presque. Vu l'importance de la plateforme criminelle, ils ne seraient pas trop de deux.
- Il existe une plaque tournante de marchandises illégales en Egypte. J'en ai entendu parler par hasard au Département de la Justice Magique, mentit-il comme un arracheur de dents.
- Par hasard, en interceptant malencontreusement une note de service depuis le Département de Contrôle et de Régulation des Créatures Magiques. Mais tout à fait par hasard j'en suis certaine, ânonna Ella d'un air trop innocent pour ne pas avoir deviné ce qu'il avait fait.
- C... C'est cela.
- Vous êtes donc venu en grandes pompes, sans préparation, pour libérer potentiellement des créatures enchaînées. Votre empressement aurait-il un rapport avec le fait que le Département de la Justice Magique risquait de découvrir que la note avait été ouverte ? s'enquit-elle en continuant sur le même ton.
Par la barbe de Merlin, être aussi lisible pour une inconnue avait quelque chose d'assez irritant quand le sorcier y songeait. Il ouvrit et ferma sa bouche plusieurs fois de suite sans réussir à sortir le moindre son.
- Pourquoi poser la question si vous connaissez la réponse ? marmonna-t-il entre ses dents, le regard fuyant.
- Oh mais je ne la connaissais pas, et vous venez simplement de confirmer cette théorie, sourit-elle.
Ciel, il allait devenir fou. Et pas seulement littéralement. Ou faire une crise d'angoisse, au choix. Avait-il le choix ? La conversation tourna court lorsque des cris de mécontentement leur parvinrent aux oreilles, signe que leurs précédents poursuivants revenaient dans les parages.
- Suivez-moi, ordonna Ella en s'accrochant à la manche de sa tunique dans le but de le tirer derrière elle.
- Où... ?
- Le marché noir, c'est là que vous souhaitez aller non ?
Elle jeta un regard en arrière.
- J'ai mes entrées, allons-y.
Ses entrées... Newt supposa que s'y rendre devait nécessiter quelques contacts bien placés, qu'il n'avait pas. Peut-être était-ce plus un bien qu'un mal. Plutôt que d'enquêter sur les lieux qui avaient vus se produire les accidents, il allait attaquer le problème au corps, directement.
Le trajet se fit sans encombre si l'on considérait le fait qu'avoir croisé en tout, et pour tout, les moldus par deux fois seulement, relevait de la chance. Ella paraissait prompte à réagir aux situations demandant une réflexion rapide, aussi le stress du rouquin baissa-t-il considérablement. Les détours furent multiples mais pas aussi coûteux en temps qu'il aurait pu le croire. La jeune femme savait ce qu'elle faisait. Newton ne s'inquiéta donc pas lorsqu'elle les fit passer par le cœur islamique de la ville en entrant par la porte de la conquête, aussi appelée localement "Bab Al-Futuh". Cette porte, avec celle de la victoire, nommée "Bab An-Nasr", avaient été construites en 1087 dans le but de défendre la ville d'Al-Qahira, aujourd'hui appelée Le Caire. Il y avait beaucoup de monde mais avec leurs tenues respectives, il fut aisé de se fondre dans la masse. Pas un instant l'anglaise ne lâcha sa manche, comme si elle craignait qu'il ne lui fausse compagnie pour faire cavalier seul. Ou bien craignait-elle qu'il ne se perde. Newt n'en était pas certain. Les rues qui débouchèrent sur la place Tahrir commencèrent soudainement à sembler familières au jeune homme.
- N'est-ce pas... Le Musée égyptien ? s'émerveilla-t-il.
Ella acquiesça avant de jeter un coup d'oeil aux alentours. Elle ne sembla pas remarquer de menace car elle l'entraîna à l'intérieur si rapidement que le britannique n'eut guère le temps de profiter de la beauté de l'infrastructure. Pour avoir l'air moins suspects, la demoiselle aux courbes généreuses vint pendre son bras au sien, comme un couple aurait pu le faire. Cette soudaine et totale proximité fit se raidir légèrement le magizoologiste qui ne savait jamais vraiment comment réagir à ce genre de rapprochement. Même si ce dernier était purement pratique, au vu de la situation dans laquelle ils se trouvaient, le Poufsouffle ne pouvait s'empêcher de décortiquer chaque menu détail, oubliant l'extérieur : le contact momentané de leurs peaux lorsque leurs poignets étaient entrés en contact, la poigne du bras d'Ella enserrant le sien, le frottement des tissus, la hanche de la britannique cognant en rythme contre la sienne à chaque pas les rapprochant de la zone donnant sur le marché noir dissimulé dans le musée...
- Monsieur Scamander ? entendit-il alors soudainement.
- O... Oui ?
Il sortit soudainement de ses pensées pour aviser l'air dubitatif de sa compagne de fortune.
- Cessez de vous tracasser, nous y sommes, lui souffla-t-elle tandis qu'ils entraient dans un vaste hall.
Ce n'était pas du tracas mais le sorcier fut heureux de constater que la femme s'était trompée sur la raison de son comportement pensif. Alors que le faux couple s'engageait dans la première salle, Newton percuta de son épaule une personne. Aussitôt il se retourna pour aider cette dernière à s'équilibrer et ne pas chuter. La main du mage, celle encore libre, vint saisir le bras d'une femme d'un âge mûr. Celle-ci se stabilisa comme elle put avant de lever un regard de biche sur le britannique.
- Veuillez m'excusez, je ne vous avais pas vue. Madame… ? s'enquit-il poliment.
- Madame Miller. Clarisse Miller, se présenta la femme en chassant de la main les excuses de l'anglais. C'est moi, je ne faisais pas attention où je m'avançais.
- Ne vous inquiétez pas, un peu de maladresse ne tue personne, éluda-t-il d'un petit sourire en se forçant à converser, par politesse.
- Votre visage me dit quelque chose, jeune homme... souffla alors Madame Miller en le détaillant, son regard intelligent cherchant où elle avait bien pu le voir. C'est la première fois que vous venez en Egypte ?
- Oui.
- Je pensais avoir pu vous croiser il y a une dizaine d'années ici mais… Vous deviez être trop jeune, sourit-elle. Êtes-vous… Britannique ? Monsieur… ? s'enquit-elle alors, ses yeux pétillant soudainement.
- Scamander. Hm, oui, c'est cela je…
- Scamander ? Vraiment ?
Le regard de la dame s'illumina, comme si elle comprenait quelque chose connu d'elle seule.
- Je vous ai vu, à la réception de Lady Abbot, il y a quelques semaines, lui indiqua-t-elle alors qu'il ne savait pas de quoi elle parlait. C'est un plaisir de vous croiser à nouveau, en ces lieux qui plus est. Peut-être est-ce un signe, lui sourit-elle gentiment, d'un air maternel.
Le mage fronça des sourcils, incertain.
- Je pense que vous devez confondre avec… Mon frère aîné, Theseus. Je suis Newton, son cadet, expliqua-t-il en se demandant alors si la femme était une sorcière...
Pour être invitée chez les Abbot, famille de "Sang-Pur", il aurait fallu qu'elle le soit ou bien qu'elle soit une moldu présentant un intérêt certain pour le monde sorcier.
- Oh, vraiment ? Votre frère ?
Elle le détailla un instant avant de lui sourire doucement.
- Je vois… chuchota-t-elle entre ses lèvres. Il faut que je vous présente ma fille, Agatha. Nous nous sommes offert des vacances, elle vient de trouver un éditeur pour l'un de ses livres, c'est une grande auteure vous savez !
Elle désigna une jeune femme à quelques pas de là.
- Et il y a ma petite fille, Rosalind… Agatha ! Chérie ! Viens ici, s'il-te-plaît ! l'interpela-t-elle avec empressement tout en s'éloignant de deux pas, un petit geste de la main intimant au mage de ne pas bouger.
Un petit gloussement s'échappa de la gorge d'Ella, attirant ainsi l'attention du magizoologiste qui haussa un sourcil dubitatif.
- Je crois que cette femme voit en vous un potentiel mari pour sa benjamine… le taquina-t-elle.
- Comment savez-vous qu'il s'agit de sa benjamine ? Et qu'elle cherche à la… Marier ?
Sa voix partit dans les aigus sur la fin, comme s'il réalisait les ennuis qui allaient, comme de coutume, lui tomber dessus.
- Je le sais, c'est tout, éluda d'un air mutin la demoiselle, Newton n'étant pas certain qu'elle soit en train de la taquiner et non.
Ne venait-elle pas de dire que sa fille avait une enfant ? Une mère célibataire ? Un mari trop absent ?
- Peut-être pourrions-nous…
- Mon bras pendu au vôtre ne l'a pas interpelée. De plus, je suis impuissante dans ce cas de figure, ânonna-t-elle mystérieusement. Je crains que vous ne soyez seul sur ce coup, Sahir.
L'appellation roula joliment sur sa langue et le bras du sorcier se resserra sur celui d'Ella.
- Peut-être que vous vous trompez, elle a l'air d'avoir une alliance…
Un rire légèrement rauque s'échappa de la bouche finement dessinée de la demoiselle, et Newton comprit qu'elle se fichait de lui.
Tant pis pour la politesse ! Profitant que Madame Miller – qu'il ne connaissait pas – et sa troisième fille, Agatha, soient occupées à faire des messes basses, il tira subitement à sa suite sa compagne de fortune, s'engouffrant ainsi dans la première salle venue. Une fois dans la pièce, l'homme ne put s'attarder sur les pièces de musée que déjà Ella reprenait le contrôle.
- C'est par là, un peu plus à gauche, lui indiqua-t-elle en désignant une tenture accrochée à l'un des murs de pierre, non loin d'une vaste étagère en bois.
Newton sentit plus qu'il ne vit la barrière magique qu'ils traversèrent et qui devait empêcher les moldus d'accéder au delà du muséum. Ils venaient de passer au travers d'une tenture qui, pour les humains lambda, ne devait laisser apparaître qu'un mur de pierre semblable au reste du vaste musée. Le lieu qui s'offrit alors à ses yeux manqua de faire remonter la bile dans sa gorge tant il était oppressant. Il faisait sombre, très sombre. Des murmures emplissaient la très large salle, semblable à une cité enfouie. Il était possible d'apercevoir au loin de vastes tunnels. L'accès de ces derniers, permis par des arches, donnait probablement sur un réseau sillonnant la ville souterraine. De là où ils étaient, en surplomb, le mage et la jeune femme avaient une vue parfaite de ce que signifiait un marché noir. La couleur n'était pas réellement significative mais, ici, l'ambiance oppressante était suffisamment représentative.
Un homme d'une quarantaine d'années, peu amène, emplit alors le champ de vision du magizoologiste qui vint saisir la main de son accompagnatrice qui l'avait précédemment lâché en entrant. Un sursaut échappa à cette dernière et du coin de l'oeil, Newton la vit froncer des sourcils.
- Nous ne craignons rien... lui souffla-t-elle discrètement tout en surveillant le colosse des yeux, ce dernier attendant visiblement qu'ils déclinent leur identité.
- Moi non, mais cet homme a des manières que je n'apprécie pas... maugréa le mage en serrant un peu plus fort la main d'Ella dans la sienne.
Il ne la connaissait pas. Pas encore. Peut-être n'était-elle pas une frêle petite créature requérant son aide ou sa protection... Mais le regard de l'homme en face d'eux avait activé en lui un comportement protecteur. Les femmes n'étaient, de l'avis du rouquin, pas suffisamment considérées dans la société anglaise, moins encore à l'étranger... Et le regard dégoûtant que l'égyptien avait jeté sur la jeune femme, la détaillant de haut en bas comme un animal ou un objet que l'on jauge pour savoir quel bon prix on pourrait en tirer, lui avait déplu. Il était presque ravi qu'elle ne l'ait pas senti, ou vu. C'était dégradant et Newton se retint de venir glisser sa main dans la poche de son pantalon, sous sa tunique, pour y saisir sa baguette. Le sorcier face à lui semblait cependant plus apte à dégainer la sienne, parée à sa ceinture. Et puis faire un esclandre ici et maintenant risquait de poser problème pour la suite des opérations, aussi l'anglais se contint-il.
Le mage inspira longuement tandis qu'Ella débutait en arabe une conversation dont le sorcier ne pouvait que deviner le sens. L'homme de grande taille finit par hocher de la tête en s'écartant pour les laisser passer. L'attitude de la jeune femme avait changé. Elle avançait d'un pas conquérant, à l'aise... Comme si ce milieu lui était connu, un monde où elle évoluait avec aise. La ville souterraine était effectivement sombre, à l'image de ses occupants. Masqués, dissimulés, peu avenants, tricheurs, voleurs... Truands. Quelques visages couverts se retournèrent sur leur passage tandis qu'ils évoluaient dans la cité et un grognement lui apprit que cela ne plaisait guère à Ella.
- Viens là, lui ordonna-t-elle en le tirant subitement sur le côté, dans l'encadrement d'une porte, sans remarquer qu'elle venait de le tutoyer.
Elle vint palper les poches du jeune homme sans gêne avant d'en sortir d'un air accusateur le foulard noir qu'il avait oublié de mettre sur sa tête, pour protéger sa tignasse. Il la vit se hisser légèrement sur la pointe des pieds pour atteindre sa taille et, d'un geste souple, elle entreprit de couvrir la tête du magizoologiste. Newton pouvait sentir sur son visage le souffle discret s'échappant des lèvres de sa partenaire d'un jour et, contre son torse, celui de la jeune femme oscillant à chaque respiration. Déglutissant discrètement, l'homme se focalisa sur le visage - beaucoup trop près - d'Ella. Pas une imperfection. Elle avait ce charme et ce pouvoir de séduction qui lui faisaient songer que tout ceci était trop beau pour être vrai. Il chassa vite cette pensée lorsqu'elle s'éloigna.
- Voilà. Votre chevelure est trop voyante. Cela devrait vous... Dissimuler.
Elle choisit ses mots avec attention.
- Et surtout... Laissez-moi parler. Il ne fait pas bon être britannique en ces lieux...
Il se retint de lui dire qu'elle l'était tout autant que lui, pour ce qu'il pouvait en juger. Ils reprirent leur chemin sans se presser, comme s'ils cherchaient une babiole magique à acheter. En vérité, ils cherchaient bel et bien quelque chose, mais plutôt un individu vivant, à poils ou à plumes... Ou sans d'ailleurs. Et vivant de préférence, c'était là le critère majeur de leur escapade.
C'est alors qu'un grondement emplit la vaste ville au plafond noirâtre, comme l'annonce imminente d'un violent orage. Les lumières vacillèrent et grésillèrent, attirant quelques murmures inquiets. Le son se répercuta entre les bâtiments, vrombissant, se répétant plusieurs fois. Un souffle traversa alors les rues, telles les prémices d'une tempête et les deux compères durent s'accrocher l'un à l'autre pour ne pas vaciller.
- Quelle puissance... chuchota dans sa barbe inexistante la jeune femme, ses yeux légèrement écarquillés tandis qu'elle semblait chercher la source de ce phénomène inhabituel.
Un cri retentit alors, un seul. Celui d'un rapace. Au vu du son particulièrement guttural et puissant, Newton se doutait sans peine qu'il devait s'agir d'une espèce de grande taille, et probablement dangereuse, car mise au supplice. Un volatile. Il n'était pas difficile de le deviner. Mais lequel ? Ce fut à nouveau à son tour de prendre les commandes.
- Allons-y... chuchota-t-il en tirant la jeune femme à sa suite sans gestes brusques.
Une nouvelle bourrasque agressa le couple qui dut se serrer l'un contre l'autre pour ne pas être repoussé. A chaque coup de vent, Newton et Ella s'empressaient de fermer leurs paupières afin d'éviter à leurs yeux le désagrément de la douleur engendrée par la présence du sable. Plus ils progressaient vers la source du vent et plus le cri strident enflait, comme une menace.
Les deux compères débouchèrent alors sur une vaste place où le sable doré paraissait si sombre par endroits qu'il sembla au sorcier y distinguer du sang. Mais ce ne fut pas cette vue qui le rebuta le plus. Sans s'en rendre compte, sa main vint chercher à nouveau celle d'Ella pour la compresser dans la sienne, avec une horreur palpable. Comment des êtres humains pouvaient-ils se montrer aussi… Abjects ?
Le sorcier avisa la présence, à plusieurs extrémités de la place ensablée, de piliers métalliques hauts de plusieurs mètres et reliés par des filins de métal argenté qui semblait à première vue être de l'aluminium importé. Ces derniers permettaient à de longues chaînes recouvertes d'une matière élastique – probablement du cuir de chèvre – d'entraver le gigantesque animal. Comme le magizoologiste l'avait supposé, il s'agissait là d'un immense volatile, qu'il reconnut comme étant un oiseau-tonnerre, originaire de l'Arizona, en Amérique du Nord. Ce dernier devait avoir été de couleur blanche un jour… Et peut-être avait-il connu de biens meilleurs jours... Un entremêlement chaotique de chaînes enserrait ses multiples ailes ternies par la captivité, plaquées de force contre son poitrail. Uniquement l'une d'elles semblait s'être libérée après maints moments de lutte et elle était, à elle seule, capable de provoquer autant de vent qu'un début d'ouragan. La mâchoire du mage se serra plus encore si c'était possible lorsqu'il avisa les trous laissant apparaître la peau du buste de la créature, signe que nombres de ses plumes avaient été arrachées sans précaution. Le britannique savait pertinemment que le plumage des oiseaux-tonnerre était particulièrement demandé lors de la conception et la création de baguettes magiques dans le monde entier. Si cette pratique de prélèvement horrifiait moins Newton que l'utilisation de ventricule de dragon, l'oiseau ici présent paraissait pour le moins blessé et en très mauvais état. Pire encore que l'utilisation de ses plumes, l'anglais savait pertinemment la raison pour laquelle une telle bête était ainsi enchaînée : sa capacité à prévenir du danger. Il put deviner sans peine que les problèmes météorologiques dont avaient soufferts les aviateurs d'Héliopolis avaient été créés par l'animal, sûrement en fuite à ce moment-là. S'il lui était possible d'influencer la météo grâce, ou à cause, de son humeur, le rapace devait être actuellement en proie à de violentes émotions. Et Newt comprenait amplement pourquoi. Toute sa compassion se dirigea vers l'animal tandis qu'un tremblement, mû par la colère, secouait son échine. Il fallait sortir cet oiseau de là. Tout de suite. Son regard bleu entra alors en contact avec celui mordoré de la créature. Ce qu'il y vit lui souleva plus encore le cœur si c'était possible. Tristesse. Colère. Excitation. Douleur. Peur. Souffrance. Mais le pire pour le sorcier fut d'y voir la résignation. L'espérance d'une mort prochaine. Newton savait reconnaître un animal fantastique à l'agonie lorsqu'il en voyait un. Et cette constatation lui fit l'effet d'un réel coup de fouet. Ella ne bougeait pas à ses côtés, se contentant de regarder d'un air horrifié la scène se déroulant sous leurs yeux. Ses doigts crispés sur ceux du britannique lui laissa penser qu'elle devait être dans le même état psychologique que lui. Il fallait impérativement venir en aide à l'oiseau-tonnerre. Le libérer tout en réussissant à maîtriser l'armada de sorciers se pressant au marché, s'enfuir d'ici et, à terme, après convalescence, ramener ce majestueux volatile chez lui, en Arizona.
Quelques sorciers égyptiens s'affairaient en criant autour de l'impétueux animal qui cherchait, probablement comme de coutume, à s'échapper. Sans grand succès. Ses cris perçaient leurs oreilles par intermittence, légèrement étouffé par la présence d'une muselière en cuir. Le duo hasardeux échangea un regard entendu. Le cliquetis des verrous de la valise – petite à l'extérieur et plus grande à l'intérieur – fut pour les deux jeunes gens le signal de départ. Newton jeta un dernier coup d'œil à Ella.
- C'est parti, sahir ! murmura-t-elle par-dessus le boucan infernal de la tempête en approche avec, comme leurs précédentes rencontres, un sourire mutin collé aux lèvres.
Newt dégaina sa baguette et ils s'élancèrent.
Ce fut la première fois que Newton et sa partenaire surprise sauvaient une créature fantastique à l'agonie ensemble.
n. swan .n : Tu l'attendais, le voici, le nouveau chapitre ! J'espère que sa lecture t'a plu et j'attends avec hâte ton avis sur la question ! ;)
