Me revoilà avec la suite ! Ça n'a vraiment pas été facile, j'ai eu si peu de temps pour l'écrire… et ça n'a pas eu sa dose suffisante de relecture (plus y'en a mieux c'est). Bon au moins ça a eu le temps d'une réécriture globale et quelques edits. Et je me suis vraiment donnée pour le poster un samedi… tant pis.

Pour le titre : c'est vraiment dur de nommer des chapitres de ce genre – de ce genre de fics. Peut-être que je devrais arrêter d'essayer de discerner des sous-parties que je dois nommer comme on nommerai les chapitres du jeu. Et puis quand je nomme le chapitre pour le poster j'ai une limite de caractères, cheh !
Bonne lecture !


Chapitre 7 : Une reine pour une princesse, monstre rouge.


« Bon, il est encore tôt, on devrait en profiter.

– Quoi donc, lieutenant ?

– Il faudrait retenter de causer à la petite Alice.

– Alice Williams ?

– T'en connais une autre ? Bref. Il me semble que Fowler l'a gardée au poste depuis hier. Et comme les services sociaux veulent pas la lâcher non plus, ils y sont tous restés. Mais m'est avis qu'ils lui ont pas tiré un seul mot.

– Vous ne devriez pas les sous-estimer, lieutenant. Après tout c'est leur domaine. »

Hank envoya un regard en coin à Connor, pour lui lâcher d'un ton gaiement condescendant : « C'est toi et toute cette bande de ploucs qui sous-estimez la détermination de cette petite. »

Hank les conduisit droit jusqu'au commissariat et alors qu'il renonçait pour l'heure à son déjeuner, il rentra et se dirigea vers la salle de réunion. Entre la police, les services sociaux et le père, ça devait être l'anarchie. Ils tombèrent justement sur Fowler et la paire des services sociaux devant la porte de ladite salle.

« Wow-wow-wow, où est-ce que tu vas, Hank ?

– Ça par exemple, Jeffrey ! T'es pas vissé à ton bureau, aujourd'hui ?

– Franchement Hank j'ai pas besoin de ce genre de conneries maintenant…

– Très bien, je peux entrer alors ?…

– Non, sûrement pas ! J'ai assez de boulot, ne t'y mets pas ou-

– Ou quoi ? Tu vas me coller un blâme ? Allez, Jeff, laisse-moi lui parler au moins une minute. Ça va pas t'arracher la jambe ! Toi t'as eu vingt-quatre heures…

– Vous êtes sérieux ? coupa le premier des deux autres agents. Vous ?

– Oui, moi, vous voyez quelqu'un d'autre ?

– Très spirituel, 'lieutenant'. Cette enfant n'a pas besoin qu'un gars comme vous lui fasse subir un interrogatoire !

– Qui a parlé d'un interrogatoire ? Je veux juste lui parler !

– Je vais faire le sous-texte, s'avança l'autre agent : Alice n'a pas besoin qu'un individu dans votre style, le détailla-t-il du regard, ne s'approche d'elle. »

Il y eut un silence de plomb. Les trois hommes se défiaient du regard, quant à Fowler il se perdait dans les abîmes de la lassitude. Puis Connor décida qu'il faisait partie du débat :

« Dans ce cas, avez-vous obtenu des informations ?

– …Pardon ?

– D'où il sort, celui-là ? »

De l'ombre de Hank, pour faire simple. « Avez-vous pu convaincre Alice de vous parler ? Ou ne serait-ce que de communiquer d'un signe, d'un geste ou par écrit ?

– Mais de quoi il se mêle ? C'est à vous, cette machine ?

– Répondez à la question, fit Hank avec une satisfaction à peine dissimulée.

– Quoi ?

– Répondez à la question, répéta Jeffrey, surprenant Hank qui lui jeta un regard épaté.

– … non.

– Pardon ? J'ai pas entendu ? joua Hank en tendant l'oreille.

– Il a dit "non", lieutenant, répéta obligeamment Connor (Hank se tapa la jambe d'énervement) En somme, vous n'avez pas pu convaincre Alice de vous adresser le moindre mot depuis qu'elle est ici ?

– Non ! On en a fini avec cette machine ?!

– Personne ici n'ira remettre en cause la place des services sociaux, reprit-il, mais le lieutenant Anderson obtenait des résultats très encourageants avant que vous n'emmeniez Alice de votre côté. »

Hank pinça ostensiblement les lèvres alors que ses épaules sursautaient. De toute évidence, il se retenait d'éclater de rire. Il se tourna vers Jeffrey.

« J'peux y aller ?

– Fais comme chez toi… » abandonna-t-il, mais Hank pouvait jurer avoir vu une lueur d'amusement dans son regard baissé. Les deux autres montèrent le ton mais Fowler les empêcha de les suivre.

À l'intérieur, Alice était assise sur une chaise. Surveillée par un androïde policier, debout dans un coin, elle avait la compagnie de l'officier Moore à côté d'elle, les reins en appui sur la table, face à l'entrée, applaudissant lentement avec un large sourire : « Mais quelle entrée !

– Je te le fais pas dire. Bonjour Alice ! Ça va ? Les deux autres gars t'ont pas trop embêtée ? »

Alice n'avait pas écouté ce qu'il s'était passé de l'autre côté et le bruit de la porte l'avait à peine fait bouger, mais lorsqu'elle pu reconnaître la voix de Hank, elle s'était tout de suite retournée pour le voir, délaissant ses crayons de couleur. Elle secoua la tête : elle ne s'était pas trop formalisée des gars des services sociaux et de leurs questions incessantes, et leurs tentatives de rapprochement.

« C'est bien. Je me trompe peut-être mais j'ai l'impression que c'est une belle paire de crétins ! »

Alice pinça les lèvres en haussant les épaules, faisant rire Judith.

« On l'a gardée pour des raisons de sécurité, mais elle devrait rentrer chez elle ce soir, Hank.

– Ouais, le contraire m'aurait étonné. De toute façon c'est déjà assez invraisemblable qu'ils l'aient gardée pour la nuit…

– Rassure-toi, on l'a pas fait dormir ici, on l'a redirigée dans une planque comme pour le service de protection des témoins. Je me suis occupée de tout !

– J'aime mieux ça… Alors Alice, t'as bien mangé depuis le temps ? » fit-il en s'asseyant à côté d'elle. Alice hocha la tête, Judith lui détaillant finalement toute la journée de la petite. Alice haussa les épaules quand il lui demanda si elle avait faim. Hank se fit alors la réflexion : « Ben tiens, j'ai les crocs moi aussi. J'ai sauté la pause midi. Ça vous branche une pizza ?

– Tu plaisantes ?

– Ben quoi, Judith ? T'es au régime ?

– Peuh. C'est toi qui devrai en faire un. Prends-moi une Hawaïenne.

– C'est quoi ça ?

– C'est avec de l'ananas.

– Ana– quoi ?

– Je veux savoir avant de mourir ! » gloussa Judith.

Hank secoua la tête. « Et toi, Alice ? C'est quoi ta pizza préférée ? »

Alice ne dit rien, baissant la tête et oscillant doucement. Elle ne pouvait pas se résoudre à parler.

« Si je te prenais une Reine ? Champignon, jambon, fromage ? Ça te va ? »

Alice fit oui de la tête avec un grand sourire.

« Allez, on la partagera ! Vous m'attendez là, dit-il aux trois autres.

– Où tu vas ?

– Bah, Judith, les pizzas vont pas venir toutes seules…

– Oh mais sérieusement ! Hank, t'as un téléphone et un Connor ! On croirait que tu le fais exprès ! T'es vraiment un handicapé de la technologie !

– Pardon ?!

– Connor ?

– Officier Moore ? »

Et Judith énonça le nom de la pizzeria et confirma les deux commandes à Connor dans le plus grand des calmes, celui-ci se mettant apparemment en relation avec eux.

« T'es en ligne, là ? plissa Hank des yeux.

– Oui.

– Tu leur parles au téléphone ?

– Bien sûr. Mais tout se passe en interne, dit-il en tapotant sa tempe.

– Je m'y ferais pas à ce truc…

– La commande arrive dans vingt minutes.

– Génial ! Ah, j'en veux tellement un… soupira Judith en scrutant Connor. Pourquoi c'est toi qui l'a eu, Hank ! C'est pas juste !

– Tais-toi, Judith. Bon sang, je supporte pas ces trucs high-tech tout connectés…

– Hank, dit-elle avec un regard noir. Tu es un millenial. Tu as grandi avec toutes ces co- » elle jeta subitement un œil à Alice « ces machins ! Arrête de faire genre que t'es un "vieux de la vielle".

– Non mais dis-donc, ça va aller, les critiques ?! fit-il presque semblant de s'énerver, mettant les poings sur ses hanches.

– Je suis sûre que tu dabbais quand t'étais jeune !

– Moi ?! Dabber ?!

– Et le générique de pokémon ? Me dis pas le contraire !

– J'ai une tronche à aimer ce genre de m-

– T'es même assez vieux pour avoir connu la tecktonik ! »

Hank vit rouge : il prit un des crayons d'Alice, pointa vers Judith à la manière d'une fléchette et le lui lança. Judith, outrée, en prit un autre et ils commencèrent à se lancer tous les crayons les uns après les autres, Connor regardant cela à la manière d'un match de tennis : tournant la tête à gauche et à droite. Puis il alla droit vers Alice, prise entre ces deux feux. Il attrapa deux crayons au vol et les reposa sur la table, calmement, mais fermement :

« Ça suffit, officier, lieutenant. Arrêtez de jouer avec les affaires d'Alice.

– Dégage, Connor, ou je te mets cent points dans la LED ! » railla Hank en visant la LED circulaire à sa tempe avec la langue entre les lèvres. Mais il se ravisa en voyant avec quelle attention Connor regardait la table.

Alice avait fait quelques dessins pendant leur absence, aujourd'hui.

« Je peux ?… »

Alice prit son dernier dessin et le donna à Connor. On y reconnaissait Alice donnant la main à Kara ainsi qu'à Luther. Tous trois avaient un sourire sur le visage.
Il semblait évident désormais que le lieutenant avait eu raison sur toute la ligne. Alice aimait les androïdes avec qui elle était partie.

« Elle mettait son bras devant pendant qu'elle dessinait, pour que les gars des services sociaux ne regardent pas… » commenta Judith.

Et visiblement, elle avait caché chaque dessin en mettant une feuille blanche par dessus, pour en commencer un nouveau dessin.

Ils ne virent pas juste Alice, Kara et Luther, mais aussi Hank, Judith, l'idée qu'elle se faisait du chien du lieutenant – car elle s'en souvenait – et même Connor. On y retrouvait aussi des éléments qu'elle tirait de son livre illustré d'Alice au pays des merveilles.

Elle prit une nouvelle feuille et se remit à dessiner, traçant un trait vertical pour couper la feuille en deux tiers - un tiers, pendant que Hank et Judith commentaient les dessins avec satisfaction.

Le trait d'Alice était un mur avec une porte fermée. D'un côté elle dessina deux bonhommes de profil avec les bras croisés et le corps tout noir. C'était peut-être leur costume. Ils avaient le sourire à l'envers. Ils boudaient. De l'autre côté elle dessina patiemment Hank, Judith, Connor puis elle-même, avec des airs ravis et chacun une part de pizza dans la main. Hank se surpris à rire.

« Hé, tu veux bien ajouter mon patron en train de bouder ? »

Judith éclata de rire.

La porte s'ouvrit à ce moment-là et le silence se fit dans la pièce.
Alice ne souriait plus. Elle avait peur. Les trois autres reconnurent sans difficulté son père. Ils ne l'avaient pas entendu arriver. Ignorant les policiers et compagnie derrière lui, il ordonna à Alice de le suivre.

« On s'en va, Alice.

– Monsieur…

– J'en ai plus que marre de vos conneries, coupa-t-il les services sociaux. Je ramène ma fille.

– Monsieur Williams…

C'est terminé ! Vous n'avez pas le droit de la garder ! C'est clair ?! Alice ! Viens ici ! »

Alice semblait avoir rapetissé. En la voyant, Hank se souvint que c'était cette attitude qu'elle avait eu la première fois qu'ils s'étaient vus, juste après la course-poursuite. Il jeta un œil à Todd en essayant de ne pas penser à leurs points communs.

« Alice ! On s'en va !

– Monsieur… »

Todd s'apprêtait à lever la voix sur Judith mais il s'interrompit en voyant Anderson s'approcher, levant une main pour que tout le monde garde son calme :

« Allez. On va pas s'énerver.

– Pas m'énerver ?! Ça va bientôt faire vingt-quatre heures que vous retenez ma fille en otage !

– Ça suffit. Ne monte pas le ton-

– Et t'es qui pour me donner des ordres, hein ?! » dit-il plus fort en poussant Hank aux épaules. « Espèce de vieux con ! Moi je suis père ! Alors-

– Et moi je suis le vieux con qui a ramené ta fille en un seul morceau, si tu veux savoir. » mentionna Hank avec un air particulièrement calme. « Donc déjà tu vas revoir un peu la façon dont tu t'adresses à moi, tu seras gentil. Ensuite, tu sauras que tout ce qu'on a fait c'était pour son bien, t'es pas le seul à vouloir aider la petite. Toi c'est ton rôle, nous c'est notre job. Et tertio, t'es dans un commissariat, alors tu vas sagement réfléchir à baisser le volume : y'a des gens qui bossent ici h24 et t'as pas envie de les déranger. »

Connor enregistrait les détails de l'attitude du lieutenant. Il ne cédait pas face à Williams, mais surtout, il était calme. Il parlait d'une voix grave et basse et n'avait pas à monter le ton pour se faire entendre, le silence se faisant naturellement autour de lui. Il était même plus calme qu'avec Alice, avec qui il se montrait plus enjoué. Anderson n'aurait pas parlé très différemment à un enfant sur le point de s'endormir.

« Bien. Maintenant je vais te demander d'aller avec mon collègue, Chris, il a des questions à te poser avant qu'on ai tous terminé et qu'on rentre chez nous. Mon boss doit parler aux gars des services sociaux, et moi je vais retourner à mon taf. D'acodac' ? Tu vas pas nous péter une durite d'ici-là ? »

Todd ne semblait pas le moins du monde d'accord, mais quand il esquissa un mouvement inconscient pour se décaler vers Alice, cachée par la silhouette du lieutenant : celui-ci esquissa le même mouvement pour faire mur. Todd dû plier.

« Chris, tu…

– Je m'en charge. »

Chris avait entendu l'esclandre et s'était rapproché, devenant témoin de la scène, mais Judith venait de le prendre de vitesse, emmenant Williams avec elle à son bureau. Hank la laissa faire.

« Euh… qu'est-ce… hésita Chris, à voix basse.

– T'occupes. Reste avec Alice.

– Hein ? Mais, Hank !… »

Il partit vers son bureau, le laissant dans la salle de réunion avec Alice et sans voir que la petite le suivait du regard. Connor était à son tour sans instructions. Il abandonna Chris à son sort, avec Alice recroquevillée sur sa chaise. Il trouva Anderson en train de travailler sur son ordinateur.

« Vous cherchez une nouvelle affaire ? »

Anderson dû s'arrêter, puis se tourner pour le regarder avec un air interdit. Il secoua la tête.

« T'es vraiment trop con. »

Connor jeta un œil à Judith : en plein travail avec Williams, et Fowler : dans son bureau avec les agents des services sociaux.

« C'est pas sur ces crétins qu'on va devoir compter… » commenta Anderson qui le voyait observer ces trois derniers du coin de l'œil. « T'occupes. T'as fini ta journée. Bon travail, lâcha-t-il en voyant Connor se retourner vers lui.

– Lieutenant, vous essayez de trouver un moyen de ne pas rendre Alice, n'est-ce pas ? »

Anderson se redressa sur sa chaise, surpris. Lui qui croyait que tout espoir était perdu.

« Qu'est-ce qui te fait dire ça ? Le fait que j'envoie Chris – enfin Judith gagner du temps et Fowler chercher une solution avec ces deux incapables ?

– Plutôt la réaction de peur d'Alice face à son père, à son arrivée. Ça explique tout.

– La vache ! Il t'a fallu tout ce temps pour percuter ?! »

Oui.
Il ne le lui dit pas, mais Connor en était conscient. Dès lors qu'il avait vu Todd, le dernier élément s'était mis en place. La reconstitution était pour ainsi dire complète. Cependant, le tableau fini mettait en lumière combien les signes étaient évidents. Connor aurait dû relier les points beaucoup plus vite. C'est-à-dire dès qu'Alice et Hank lui avaient fait comprendre que les androïdes n'étaient pas ses ravisseurs.
Cette affaire lui faisait faire une grande remise en question sur sa conception générale. Cyberlife avait-elle vraiment réussi à créer un androïde enquêteur ?

« Eh ben ! Tu nous fais un bug système ou quoi ? railla Anderson, le trouvant silencieux. Quand je te disais que Cyberlife ne sait pas faire des flics. Tu me crois maintenant ? »

Connor n'acquiesça pas, il ne dit rien du tout.

Il mit à jour ses données sur l'affaire et sur l'AX-400, tenant compte du problème qui devrait normalement remonter aux personnes compétentes, avant de s'en reporter à nouveau au lieutenant. Celui-ci donna une tape sur son bureau et râla doucement : « ça marchera jamais… »

Il se leva de sa chaise et repartit à pas rapides dans la salle de réunion. Curieux, Connor jeta un œil à l'écran où il pu voir le casier judiciaire de Todd. Il se figea le temps d'une analyse, notant son age, poids, taille et des premiers éléments de son casier comme des faits de violence, ainsi que de la revente et consommation de red ice. Il laissa cela de côté et emboîta le pas du lieutenant. Il le vit rejoindre Alice et Chris, l'une plus mutique et renfermée que jamais.

« Bon, Alice, il faut qu'on discute. »

Anderson parlait à voix basse, accroupi devant la chaise. Et il parlait lentement

« Je sais que tu as peur. Je sais. Je comprends. Ce n'est pas facile. Mais tu peux le faire. Tu peux en parler. D'accord ? Pour l'instant, je ne peux rien faire. Mais si tu nous dis ce qui ne va pas, alors on s'occupera de tout. »

Alice ne disait rien. Les yeux brillants, elle ne regardait pas le lieutenant dans les siens, mais elle le regardait quand même. Connor notait qu'elle était particulièrement attentive.

« Je te promets qu'on s'occupera de tout. On te gardera avec nous. On fera tout ce qu'il faut pour que tu ne manques de rien et que tu sois en sécurité. Mais on ne peut rien faire si tu ne fais pas le premier pas. Alors parles-nous. Tu peux tout me dire. »

Les yeux brillants d'Alice parlaient d'eux-mêmes. Une, deux et trois larmes roulèrent sur ses joues sans un bruit. Connor repassa en revue les éléments à sa disposition, cherchant comment il avait pu ne pas deviner à quel point Alice était terrorisée par son père.

Chaque fois. Chaque fois que son père, ou sa maison avaient étés mentionnés…

« Alice, je te jure que j'ai qu'une envie, c'est de l'empêcher de te ramener. Mais je n'ai pas le droit. Pas sans raisons. Dis-nous juste ce qu'il se passe à la maison pour que tu aies peur comme ça. Ne le laisse pas faire. Le laisse pas te mettre dans cet état. Tu peux t'en sortir. Ça peut s'arrêter maintenant, fais-moi confiance. Respire un grand coup. Ça va aller. »

Pour la première fois depuis son arrivée, et pour autre chose que manger, Alice voulu bien ouvrir la bouche, le temps de chercher de l'air, de chercher ses mots. Ce n'était pas simple. Elle avait la trouille d'une gamine de neuf ans dans un commissariat de police.
Pour la première fois, elle envisageait d'en parler.
Pour la première fois, sans passer par des dessins dans sa boîte à trésors.
Faire quelque chose, une chose qu'elle avait déjà imaginé faire, sans jamais oser l'envisager pour de bon. Même une seconde.
Pour une fois, sa coquille de silence se fêlait.

Dans sa tête remontaient les cris, les gifles, les gros mots, les murs qui vibraient avec les cordes vocales de son père et faisaient trembler tout son squelette de frayeur. La baffe qui lui laissait la joue en feu même quand elle n'était pas si forte. Et le chemin que traçaient ses larmes séchées quelques soirs ou matin. Et la fatigue au creux de ses doigts qui se crispaient sur sa peluche.

Alice se souvenait de tout. De tout ce qu'une gosse n'aurait pas dû avoir à se souvenir. Et elle voulait en parler. Maintenant.

Kara avait promis… mais Kara n'était plus là, et Kara avait besoin d'être protégée, elle aussi, non ? Et si papa allait en prison… alors il n'y aurait plus jamais à avoir peur de papa, non ?

Alice cherchait de l'air, doucement. Mais sûrement.

« Papa… des fois, il…

– On s'en va. »

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« J'en suis sûre. »

Le regard de Kara était redevenu le même que sur le pont du Jericho. Déterminée. Il n'y avait pas de doute à avoir, c'était bien Todd qu'elle avait vu sortir de la voiture garée dans le parking.

Ils avaient finalement pu revenir à leur banc le mieux placé et s'étaient rapprochés depuis que Kara avait reconnu la voiture. Ils se tenaient sur le trottoir d'en face, dans le carrefour où était établi le commissariat. Kara avait toute son attention focalisée sur son objectif, si bien que Markus se sentait donc obligé de se donner la peine de vérifier qu'ils n'attiraient pas l'attention.

« Kara… est-ce que tu as une idée sur la façon dont on va s'y prendre ?

– Non. Pas encore.

– … »

Markus soupira discrètement. Ce n'était vraiment pas le moment de faire parler d'eux. Il regarda autour de lui en quête d'inspiration, cherchant une idée. Une nouvelle idée… Carl aurait été très fort à ce jeu, puisant l'inspiration dans les concepts les plus abstraits, faisant fleurir les images, les formes, les idées et les leçons de son esprit comme s'il les faisait naître de nulle part.

Pour autant, Markus ne voyait pas comment enlever une petite fille de neuf ans sans aboutir à un dénouement dramatique.

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Hank avait une expression indéchiffrable, pour autant il n'était pas difficile de lire « fait chier » écrit sur son front, alors qu'il voyait Williams tenant solidement sa fille par la main et quittant le bâtiment. Fowler mit la main sur l'épaule d'Anderson :

« Écoute, t'as fait ce que tu devais faire… »

Hank ne prit même pas la peine de répondre, retournant vers un couloir désert et réfléchissant en marchant, cherchant une idée qu'il n'aurait pas déjà eue, une idée moins stupide que les autres, préférant éviter son ordinateur où il ne trouverait rien de plus que ce qu'il avait déjà remué.

Connor resta d'abord en retrait, pesant le pour et le contre, toujours de façon mathématique. Le lieutenant n'acceptait pas cette situation, il devait sans doute chercher quelque chose qu'il n'avait pas déjà tenté. Seulement, était-il vraiment nécessaire de s'en préoccuper ?
Ce cas était clos. Et il était encore assez tôt pour poursuivre leur enquête principale.

Décidant d'aider le lieutenant à passer à autre chose, il alla le rejoindre.

« Vous-

– Laisse-moi tranquille deux secondes, putain ! »

Hank continua de marcher dans le couloir, pendant que Connor évaluait son taux d'agitation. Ce genre de choses.

« Lieutenant, vous avez déjà fait tout votre possible. C'est une affaire qui incombe aux services sociaux désormais.

– C'est ça, ouais, on voit bien à quoi ils servent… marmonna-t-il dans sa barbe.

– Vous n'avez pas à vous sentir responsable, après tout vous avez donné à Alice toutes les chances, et les meilleures conditions pour en parler. Elle a… »

De l'autre côté du couloir, les fonctionnaires entendirent un bruit assez fort. On tourna la tête mais on ne vit rien. Pourtant c'était à six pas à peine : Anderson tenait Connor par le col, dos au mur et les pieds au dessus du sol :

« Ce n'est – Jamais – la faute – des enfants. »

Il le regarda longuement dans les yeux, comme pour s'assurer que son message avait été parfaitement enregistré par l'androïde impassible. Anderson demeura ainsi quelques secondes avant de reposer Connor, qui se décidait à répondre :

« Ce n'est plus de votre ressort. Les lois ne vous permettront pas d'agir sans un véritable motif d'intervention-

– Tu me fais chier, maintenant. Tais-toi. »

Et alors qu'il repartait vers son bureau, il se retourna une nouvelle fois : « Les lois, tiens, parlons-en. Dis-moi une chose. Qui les a écrites ? »

Étrangement, il fallu un léger temps à Connor pour répondre :

« L'humanité.

– Exactement. Qu'est-ce que tu en déduis ? »

Connor pencha la tête. Anderson secoua la sienne en levant les yeux au ciel et il le laissa là.

Qu'est-ce qu'il devait en déduire ?… Qu'est-ce qu'il était censé déduire ?

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« Là, c'est elle ! »

Markus se rabattit vers le parking. Oui, il reconnaissait l'homme de tout à l'heure et surtout la petite fille qui peinait à suivre sa démarche rapide. L'homme se retourna vers une paire d'officiers en uniforme et leur dit des choses sur un ton qui devait être particulièrement désagréable : ils s'arrêtèrent, semblèrent tenter de communiquer, mais…

« Il faut qu'on les suive. Markus, on les suit jusqu'à la maison, on…

– L'escorte…

– Quoi ? »

Kara regarda à nouveau la scène et comprit. Évidemment ! Il y avait une escorte policière. Comment n'y avait-elle pas pensé ? Alice avait été enlevée, à leurs yeux. Leur maison serait surveillée, protégée. Markus et elle ne pourraient pas s'en approcher si facilement. Déjà qu'avec Todd seul, Kara craignait le pire…
Mais Markus restait songeur :

« On dirait qu'il refuse l'escorte… »

Il n'avait pas quitté la scène des yeux, comprenant sans même les entendre que Todd cherchait à renvoyer les policiers. Kara regarda plus attentivement et s'éclaira :

« C'est ça… oui, tu as raison ! Mais bien sûr ! Il ne veut pas qu'ils entrent, parce qu'ils pourraient trouver la red ice…

– De la red ice ?

– Oui. Todd en prend.

– …

– … qu'est-ce que ça change ?

– Ça change beaucoup de choses. Enfin, pas la red ice en soit, mais le fait qu'il doive refuser l'escorte. S'il n'y en a pas… j'ai peut-être une idée pour la récupérer. Pour le faire avant que Todd ne puisse rentrer et récupérer son arme, ce qui minimiserait le danger. Mais il y a beaucoup de "si"…

– Dis-moi ! »

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« Désolée, Hank, j'ai…

– Je sais Judith. T'as fait au mieux. Te blâme pas.

– Tu t'en vas ?

– Comme tu vois. Je rentre à la maison. »

Judith abandonna l'idée de le chambrer. Elle ne voulait même pas savoir si Hank… il en était bien capable, en plus. Aller retrouver Williams sans aucun motif d'intervention et improviser sur le tas… Mais s'il avait un peu de bon sens, et il en avait, il saurait que ça ne ferait qu'aggraver les choses. Pas seulement pour lui et pour la liste de blâmes à son actif, mais surtout pour la petite, dont la situation dépendait de l'humeur instable de celui qui la gardait.

Hank traversa le couloir et la salle d'accueil, croisant quelques gens, dont un homme devant le guichet avec de grandes boites plates en carton. Il fit finalement demi-tour juste avant de sortir, alla vers l'hôtesse androïde, lui montra son badge et donna sa permission pour faire apporter les pizzas à Judith.

Il rejoignit ensuite sa voiture, s'affalant dans le siège avec un soupir et les yeux fermés, comme en train de réfléchir une dernière fois. Hank ne se considérait pas comme un homme brillant, et aujourd'hui il se donnait raison puisqu'il n'avait pas de brillante idée. Sans doute qu'elles s'éloignaient un peu plus à chaque bouteille. Mais il savait au moins ce qui n'était pas du tout une idée brillante. Comme laisser tomber quelque chose d'imporrtant pour le regretter amèrement ensuite. Si Hank était un chien, lui avait-on dit, il serait un bulldog, apparemment pour sa capacité à ne plus lâcher quelque-chose une fois qu'il avait planté les dents dessus.

Pas sûr que ce soit effectivement dans le tempérament de ces chiens, songeait-il en tournant la clé dans le contact. Au moment où le moteur se lança, la portière passager s'ouvrit. Hank observa d'abord avec surprise, puis aussitôt avec énervement son putain d'androïde de plastique de merde de faux-cul de ses deux s'asseoir dans sa bagnole.

« Ok. Que font tes miches ici.

– Si par "miches" vous entendez…

Évidemment que je parle de ton foutu postérieur ! Bon sang, t'as rien d'autre à faire que de me coller au train ?!

– Eh bien… Non. »

Hank tapa la tête sur le haut du volant, entre ses mains. Il respira longuement. Ce n'était pas le moment de commencer à s'énerver, il avait quelque chose à faire qui demandait pas mal de concentration.

« Bon. Connor. Qu'est-ce que tu viens foutre dans ma bagnole !

– Je suis là parce que j'ai le temps. »

Hank se tourna vers lui, interdit.

« Vous venez de me donner ma journée. »

Hank resta interdit. Un moment. Silencieux. Il regarda ensuite devant lui, toujours sans rien dire, sans un mot. Puis il se tourna à nouveau vers Connor, essayant de percer l'espèce de double-sens étrange qu'il semblait percevoir dans ces mots bizarres.

J'ai le temps.

Est-ce qu'un robot était réellement en train de lui parler de son temps libre ?

Une bonne dizaine d'idées ou d'interrogations lui traversèrent l'esprit, mais quelque chose dans son expérience le convainquit de n'en dire aucune. Parce que…
Parce que Connor était toujours aussi clair qu'une notice pour enfant quand il s'exprimait. C'était même une des raisons qui le rendaient énervant. Là, il y avait quelque chose de plus. Comme du sous-entendu. Comme des incohérences. Comme par exemple le fait qu'en dehors du travail, Connor disparaissait dieu savait où (et ne faisait pas chier Anderson par la même occasion) et ne traînait pas sur son siège passager comme maintenant. Ce genre de détails.

Anderson mit la main sur le levier de vitesse et hésita encore un peu à faire avancer la voiture. Il n'avait vraiment pas prévu de l'emmener. Si jamais Connor foutait tout en l'air… et s'il était là pour le surveiller ?… ou qu'il prenait une initiative à la con ? Dans le doute, Anderson voulu tirer ça au clair :

« Je te préviens, si je te vois bouger une oreille alors que je t'ai pas sonné, je risque de te cogner tellement fort que t'auras la tête entre les genoux. C'est clair ?

– Très bien. »

En fait Connor s'était mis à regarder ailleurs depuis un bon moment, comme si l'ambiance n'était pas électrique dans l'habitacle, observant les alentours avec un air calme et presque souriant, bref, aussi stupide que d'habitude. Rah. Machines…

Anderson mit la première.

### ### ###

Alice avait essuyé son visage et faisait son possible pour ne pas renifler, ou pour le faire en silence. Il n'y avait pas besoin d'énerver plus encore son père, et elle le connaissait trop bien. Cette soirée ne serait pas drôle.

Elle regardait défiler les bâtiments, puis les maisons avec angoisse. Ce silence était la dernière chose de paisible de son escapade. Mais maintenant, Kara, Luther et les policiers étaient loin. Trop loin. Elle était à nouveau seule… Même plus seule que jamais. Et la maison se rapprochait beaucoup trop vite de la voiture… dire qu'après ce virage, ils seraient dans la rue de la maison…

« Ah ! Putain ! »

Alice eut presque le soufle coupé lorsque Todd dû piler, juste après le virage, son angle de vue et le soleil descendant ne lui ayant laissé que très peu de temps pour apercevoir l'inconscient qui traversait à ce moment-là.

« Mais dégage, putain ! Connard ! » s'énerva-t-il en donnant un coup de klaxon.

La portière d'Alice s'ouvrit. Kara se tenait juste là et entra à moitié dans la voiture.

« Hein ?! Oh putain ! »

Ses mains étaient sur la ceinture de sécurité d'Alice.

« La touche pas salle conne ! » hurlait Todd.

Kara la prenait dans ses bras pour la sortir. Todd ouvrait sa portière pour se ruer sur elle. Mais il n'eut pas le temps de sortir de son siège. Alice ne vit pas bien, alors que Kara la soulevait, mais lorsqu'elle fut bien dans ses bras, hors du véhicule, elle reconnu enfin le piéton de tout à l'heure, en train de maintenir la portière conducteur fermée en poussant avec tout son corps, retenant Todd à l'intérieur.
C'était l'androïde des quais.

« Cours ! Cours ! Je te rejoins ! » cria-t-il par dessus les vociférations de Todd.

Kara couru, serrant Alice contre elle, filant dans les rues désertes, cherchant le prochain bus. Plus tard, elle se mit à répéter « Tout va bien Alice, tout va bien » doucement à son oreille.

Elle trouva un arrêt deux longues minutes de course plus tard, course qui s'était changée en trot en voyant quelques passants dans ces rues un peu plus fréquentées, un peu moins pavillonnaires, un peu mieux goudronnées, bétonnées. Elle vit un bus arriver. Elle l'attendit, tendue. Nerveuse. Silencieuse. Comme le moteur électrique qui s'arrêta auprès d'elle et ouvrit ses portes dans un chuintement. Elle monta sans faire de vague, avec deux autres humains indifférents. À bord, il y avait deux autres personnes sagement assises, et six androïdes debout dans le fond du bus, dans le compartiment qui leur était réservé.

Kara aurait tellement voulu pouvoir parler à Alice seule-à-seule, sans ces témoins gênant. Elle ne pouvait pas lui répéter à quel point elle était soulagée et désolée. Mais une fois les vérifications faites et le bus à nouveau en mouvement, elle voulu au moins lui demander si tout allait bien, comment s'étaient passées les choses. Elle remarqua seulement là comment Alice était blottie contre elle. Embarrassée, mais surtout chargée de remords, de regrets, elle voulu la consoler.

Mais Alice souriait dans ses bras.

Alors Kara abandonna toutes ces idées compliquées sur comment savoir quoi dire et se contenta de la serrer dans ses bras. C'était fini… ce bus allait rouler loin, loin, et au bout de quelques arrêts il n'y aurait plus qu'à descendre et traverser le dédale des docks abandonné pour rejoindre le Jericho.

Le bus fit son premier arrêt, promettant une conduite paisible, ouvrant ses portes, laissant descendre deux passagers et n'en prenant qu'un seul. Kara ne le vit pas s'approcher. Elle sursauta légèrement quand il fut avec elles.

« Markus !… » chuchota-t-elle.

Elle voulu trouver les mots mais là encore se résigna bien vite au silence : ses yeux, son sourire parlaient d'eux-mêmes. Markus, qui d'ailleurs se portait très bien malgré son retard, n'avait pas besoin d'en voir plus. Terminant les consignes de son plan, il sortit un bonnet de sa poche et le mit sur la tête d'Alice, trop reconnaissable depuis le journal télévisé.

Alice, sentant le tissu entourer ses cheveux, releva la tête de l'épaule de Kara, regarda un instant ce visage brun qu'elle reconnaissait très bien à présent, puis tendit le bras pour l'attraper à son tour. Surpris, Markus se fit attirer jusqu'à elles et senti une paire de bras différents dans son dos.

Alors qu'il leur rendait le geste, Markus eu l'étrange, la douce-amère impression d'avoir enfin fait quelque chose de bien.

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« Toi tu restes là.

– Très bien.

– …

– … ?

– Tu vas sortir dès que j'aurais le dos tourné. Avoue.

– Vous voulez que je sorte ?

– Non !

– Très bien.

– … »

Anderson se décida à sortir. Quand sa portière claqua, celle de Connor fit de même avec une demi-seconde de délai.

« T'es insupportable !

– Vous n'êtes pas mal non plus, dans votre genre… rétorqua Connor en le pointant du doigt.

– Je t'interdis de me sortir ce genre répliques à deux balles ! Je suis sûr que tu utilises le même type de programme pour les négociateurs ou les interrogatoires !

– Ce ne serait pas correct.

– Tais-toi donc. »

Anderson atteignit la porte et toqua. La porte s'ouvrit dès qu'il la toucha. Il la poussa doucement et sans entrer, méfiant.

« Y'a quelqu'un ? »

Pas un bruit. La porte s'ouvrait sans résistance et de ce que le lieutenant pouvait voir, la maison était en chambard. Il entra, son assistant sur ses talons.

Les meubles avaient été retournés, pour beaucoup brisés par ce qui les avait propulsé, et tout ce qui avait pu être posé dessus était étalé dans tous les sens. Il y avait de quoi ne plus savoir quoi analyser, mais Connor était du genre patient et méthodique. Ils passèrent en quatre pas de l'entrée au salon, trouvant Todd assis sur son canapé. Connor remarqua que ce dernier avait été déplacé récemment. Si on suivait la logique des éléments dans la pièce, le canapé avait été renversé avec les autres meubles, Todd l'avait simplement remis à l'endroit pour pouvoir s'asseoir dessus ensuite.

« Vous allez bien ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Où est Alice ? »

Todd ne répondait pas, occupé à écraser ses tempes entre ses mains. Son souffle était rauque, comme un grognement sourd et bas.

« Williams, répondez ! insista Anderson. Est-ce qu'ils sont entrés ici ?

– Je ne crois pas… »

Anderson se retourna vers Connor, lui-même encore en train de fixer chaque meuble l'un après l'autre. Le lieutenant ne mit pas longtemps à comprendre qu'il faisait une reconstitution, exactement comme chez Ortiz. Comme Williams n'avait pas l'air de vouloir réagir, il le laissa temporairement de côté.

« À quoi tu penses, Connor ?

– … il semblerait qu'il ai causé cela de lui-même. »

Le regard qu'Anderson posa sur Williams n'était plus tout à fait le même.

« … fais tes trucs. Je reviens. »

Anderson quitta la pièce et ses pas résonèrent dans l'escalier.

Connor, lui, fixait un autre point. Il avança de quelques pas précautionneux, dans un bruit de verre pilé, et s'accroupit au sol. Il n'était pas sûr, les résultats n'étaient pas assez fiables de loin, mais vu de près… cela ressemblait bien à la forme sous laquelle était distribué un certain stupéfiant.

Analyse…

C17H21NO4. Nomenclature : ester méthylique de la benzoylecgonine. Traces d'acétone, lithium, thirium, toluène et acide chlorhydrique.

La molécule – l'ester – était plus connue sous le nom de cocaïne. Elle était déjà très populaire, jusqu'au jour où les scientifiques avaient découvert la molécule de thirium, que Cyberlife avait popularisé sous une forme liquide particulière, le thirium 310. Quelques expériences et le marché de la drogue en avait été bouleversé.

Le Thirium causait de grandes perturbations hormonales chez l'être humain. Il n'avait pas fallu longtemps aux cartels pour lui trouver un certain potentiel. Et très rapidement, ils obtinrent des effets particulièrement concluants en la combinant à la cocaïne. Le thirium lui donnait cette forme similaire aux cristaux de méthamphétamine, et cette coloration rougeâtre. Quant aux autres molécules, il pouvait bien s'agir de ce avec quoi le dealer avait choisi de la couper, ou des traces indésirables dues au manque de rigueur dans sa production, à moins que ça ne fasse plus ou moins partie du procédé de production ou de mise en forme.

Et Connor venait d'en trouver des traces sur le parquet de Todd Williams.
Et avec lui se trouvait un vétéran particulièrement zélé de la brigade des stups. Comment dire…

Connor leva le nez pour voir une masse se diriger rapidement vers son visage.

Quand Connor s'était déplacé pour analyser les traces, Todd avait progressivement regardé dans sa direction, comme s'il s'était réveillé petit à petit en le voyant approcher. Et peu à peu ses traits s'étaient déformés dans l'expression d'une rage démesurée. Un de ces machins. Dans sa maison.
Une de ces merdes, de ces gros tas de plastique mou…

Connor eut tout juste le temps de protéger son visage derrière son bras et fit bloc sous les assauts de Todd, qui abattait ses poings sur lui avec violence. Coincé sous lui, Connor attrapa l'un de ses poignets, puis son autre poing, résistant de son mieux pour ne pas les lui laisser. Todd ne prononçait rien d'intelligible, juste des grognements hurlés alors qu'il cherchait par tous les moyens à récupérer ses mains, pour lui fracasser le visage.

Analyse…

Todd pesait bien ses 90 kilos, et vu sa force…
Il lui trouva toute une série de points faibles, trouva une panoplie de mouvements le menant à une échappatoire… c'était bien ce qu'il pensait.

Il quitta l'analyse, résigné, en quelque sorte. Dans un cri enragé, Todd arracha son poing de l'emprise de Connor et l'abattit droit vers son visage, Connor ne l'évitant que d'un cheveu en la tournant sur le côté.

« Eh ! Bouge de là, sac à merde ! »

Todd se tourna vers Anderson et l'arme qui le mettait en joue. Il beugla à nouveau, se relevant pour le charger. Anderson ne se laissa pas démonter et lui enfonça son genou dans le ventre en même temps qu'il lui cogna le crâne avec son arme. Todd s'effondra, comme ivre mort.

« Ça va, ien de cassé ? »

C'était vraiment à prendre au sens littéral, pour le coup. Connor se redressa. « Aucun dommage. Le polymère a supporté les chocs.

– Mais qu'est-ce qu'il lui a pris à ce con ?

– Il doit en être à un stade avancé…

– Hein ?

– La consommation de red ice finit par attaquer le système nerveux. »

Connor désigna d'un mouvement de tête un point au sol. Anderson n'y posa son regard qu'une seconde pour reconnaître les minuscules fragments rougeâtres et son regard s'assombrit.

« Putain… » Il y avait une colère froide qui semblait émaner de lui. « Et dire que je t'ai rendu ta gosse… »

Il regarda la masse étalée avec un tel détachement étrange, que toute trace d'humanité semblait l'avoir quitté.

« T'as de la chance d'être inconscient…

– Avez-vous trouvé Alice ?

– Non. Elle s'est tirée. Et elle a bien fait.

– Elle n'est pas en sécurité, toute seule…

– Je pense pas qu'elle le sera longtemps.

– …Vous pensez à Kara ?

– C'est peut-être mieux comme ça.

– Vous ne le pensez pas sérieusement ? » insista Connor en se relevant et arrangeant ses vêtements. Anderson le regarda froidement, mais surtout avec dédain.

« Parce qu'on a été à la hauteur, peut-être ? »

Connor se tut, pour une fois.

Quelques minutes plus tard, Hank traînait la masse titubante de Todd jusqu'à sa voiture. L'homme peinait à se remettre d'avoir été assommé et avait des difficultés à marcher avec les menottes dans le dos. Anderson ferma la portière avec lassitude et regarda Connor revenir de la maison tout en resserrant sa cravate.

« Tiens, lui lança-t-il, encore un point sur lequel ta boîte a merdé : t'es pas foutu de te défendre tout seul ! 'Pas bon pour un flic, ça. »

Connor ne répondit pas, se dirigeant vers la portière passager. Mais Anderson ne bougea pas de là, :venant juste d'installer Todd, il se tenait au niveau de la poignée avant. Connor leva les yeux vers lui et son air railleur : « T'as rien à dire pour ta défense ?

– … non.

– Hm… »

Anderson sembla le considérer un moment, puis s'appuya à nouveau sur ses jambes plutôt qu'à sa voiture. Et se figea. Puis releva la tête, suspicieux.

« Attends, qu'est-ce que je raconte ?

– Comment ?

– Ralph.

– Le déviant ?

– Ouais. Ralph. Tu l'as maîtrisé, non ?

– … …oui. Quel est le problème ?

– Le problème ? » Anderson leva les mains : « Tout allait bien quand on l'a embarqué, mais t'es pas sans savoir qu'il est devenu ingérable une fois au poste ! Il a bien fallu cinq personnes pour le maîtriser, considérant qu'on voulait pas le désactiver ! Cinq ! Et je te raconte pas la brigade qu'il a fallu faire venir quand on a décidé de le faire déplacer pour qu'il ne tue personne !

– Certes. Ralph était très agité.

– "Très agité" mon cul oui ! Quand je suis venu te chercher, tu le tenais, non ?

– Il fallait le maîtriser avant de faire venir qui que ce soit…

– Arrête de tourner autour du pot !

– … »

On aurait dit que ça coûtait quelque chose à Connor de répondre.

« Oui. Je l'ai maîtrisé. C'était nécessaire.

– Alors pourquoi j'ai l'impression que t'as même pas cherché à te défendre quand ce gros tas a essayé de te refaire le portrait ?! »

Anderson se retint d'ajouter un sarcastique commentaire sur le fait que sa tête aurait peut-être eue l'air moins "inadaptée", attendant la réponse avec impatience.

« Ce n'était pas possible.

– Pas possible, mes fesses. »

C'était bien possible, en vrai. Anderson imaginait bien Chris ou Judith dans une pareille situation, peinant à trouver un angle d'attaque – quoique non Judith aurait renversé la situation en deux-deux comme elle en avait le secret, cette femme était un requin – mais il devait insister, s'il espérait une vraie réponse. Le métier le lui avait appris.

« Pas pour moi.

– Pourquoi ? T'as les doigts en carton ?

– Non, c'est un polymère qui recouvre une structure… »

Connor se tut lorsqu'il vit la main d'Anderson surgir dans la menace d'une baffe. Anderson se pinça les lèvres, excédé, puis baissa sa main et s'approcha très légèrement, le transperçant du regard, attendant toujours sa réponse. Connor y revint.

« Il est impossible pour un androïde de porter atteinte à l'intégrité physique ou mentale d'un humain. »

Anderson leva un sourcil, mimant un « Mais encore ? »

« Ces lois s'appliquent aussi pour moi. Les seules options possibles étaient de contre-attaquer, lieutenant. »

Les traits d'Anderson commencèrent à se détendre. Ça… il n'y avait pas pensé.

« … t'aurais pu… l'envoyer bouler sur le côté, non ? C'est quand même pas la mort…

« Impossible, le sol était jonché de verre pilé. Cet homme devait avoir beaucoup de bouteilles de bière vides avant de retourner les meubles de sa maison…

– En gros, il valait mieux qu'il te casse la gueule, plutôt qu'il se casse un ongle ?

– Exact. Cyberlife peut tout à fait assumer la destruction d'un RK. » Anderson soupira. « La seule condition autorisant une lutte physique implique la protection d'un autre être humain.

– Je vois… je vois…

– Ce sont les lois, lieutenant. Ni plus ni moins.

– Hm… »

Il s'était suffisamment décalé pour laisser Connor s'installer sur son siège. Anderson fit le tour de sa voiture. « Tiens, tu me fais penser, t'as réfléchi à ma question ?

– Laquelle ?

– Les lois. Qu'est-ce que tu en déduis quand tu sais qu'elles sont écrites par les humains ?

– …

– Est-ce que tu as au moins pris le temps de réfléchir à la question ?

– Bien sûr.

– Alors ? »

Connor regarda ailleurs un instant. Anderson était toujours agacé lorsqu'il faisait ça, bien que ce soit particulièrement rare. Mais il était agacé presque en bien, considérant qu'il se passait sans doute quelque chose, pour une fois, à l'intérieur de cette boîte articulée, mais cela le rendait aussi impatient.

« La déduction qui s'impose, à priori, est de conclure que la loi est conçue par des humains, et donc pour des humains. »

Anderson allait être légèrement déçu, comme d'habitude, pendant une fraction de seconde. Une fraction. Avant de réaliser que ce n'était peut-être pas ce qu'il attendait, mais ça n'en était pas moins juste. Par et pour des humains. Ouais. C'était plus ou moins ce qu'on pouvait tirer comme leçon de cette situation, non ?

« Et vous, lieutenant ? Que répondriez-vous à votre propre question ?

– Moi ?… Ben, pour ma part, j'estime que si la loi a été conçue par des humains, alors cette même loi ne peut pas être parfaite, puisqu'elle est à notre image. »

Il tourna la tête, jetant un œil à l'arrière : « on en a une parfaite illustration, aujourd'hui. » il vit Connor jeter un œil derrière, et ajouta : « Considère ceci, Connor : ce type a le droit de vote, et pas toi. »

Connor resta silencieux une seconde, avant de répliquer : « Évidemment, je suis une machine. Les androïdes n'ont pas de libre arbitre. Leur opinion serait celle de leur créateur.

– … ah ben oui. J'suis vraiment con. »

Anderson démarra la voiture. Il était vraiment temps de mettre un terme à sa journée.

Voilà ! C'est fini pour cette fois ! Ça me fait l'effet qu'il se passe moins de choses pour une fois, vu que je prends mon temps pour raconter ces événements, mais c'est relativement intense, à priori. Je suis assez fière du passage où Alice s'apprête à se confier, et de la façon abrupte dont elle s'arrête. J'ai réussi ce passage du premier coup (non en fait à la première réécriture de ce chapitre) et je l'ai très peu retouché ensuite, c'est cool.

J'espère que j'aurais le temps d'écrire cette fic, maintenant, considérant que je n'ai plus de chapitres préécrits pour me faciliter la tâche, juste une trame préparée avec un peu d'avance, et encore un dernier bout de texte que je vais devoir vérifier.

Et pour la recette de la Red Ice, j'ai été voir le wiki et ensuite j'ai extrapolé. Si ça intéresse des gens, allez sur le wiki de DBH, lisez bien tout et faites-vous votre propre idée.


Bonus !


« Vous avez écrit Toad. »

Il ouvrit un œil.

« Vous avez fait une faute, sur son nom, dans votre rapport.

– Hein ?

– C'est Todd, avec un "o" et deux "d". Vous avez littéralement écrit "Crapaud Williams". »

Anderson cligna des yeux, puis regarda enfin son écran et vit le prénom. Quelques secondes plus tard : « … Ah. Ouais. Ben tu vois, c'est peut-être pas tout à fait un hasard. »

Connor le gratifia d'un haussement de sourcils tandis qu'Anderson enregistrait et envoyait son rapport sans autre forme de procès.