Hey !
Dans ce chapitre j'ai repris certains dialogues en les traduisant de l'anglais, donc ce ne sont pas les phrases de la version française mot-pour-mot mais on s'en fiche pas mal. Et on est arrivés à une scène que j'avais hâte de revoir, mais je suis pas sûre d'être totalement satisfaite. J'aurais d'autres occasions au pire de m'amuser avec le pov considéré.
Ah et pour les « je » de Connor, j'essaye de les virer aussi quand il parle (réflexe) mais c'est parfois très dur de lui faire avoir un discours naturel sans les « je » qui sont d'ailleurs bien présents dans le jeu. Mais bon, ça vaut le coup d'essayer alors je continue.
Disons que Connor ne se perçoit pas comme une véritable entité, d'où qu'il ne pense pas les « je », mais qu'il sait que la forme d'un discours a son importance, d'où l'emploi du « je » parlé, selon les humains en face de lui (la plupart normalement)
je vais sans doute revoir le premier chapitre pour le rendre moins monotone (je casserai au milieu en montrant les réactions de Hank et Cie à l'interrogatoire, pour retirer justement un bout de cet énorme interrogatoire) ça dégoûtera peut-être moins de gens d'emblée.
Et j'ai encore une fois très peu d'inspiration pour le titre.
Bonne lecture !
Chapitre 8 : Intégration, interrogations
« Meeeeec… je croyais que c'était du fake… »
L'ami à sa gauche haussa les épaules, sans plus. Les deux lycéens restaient là sans trop savoir quoi dire, debout dans la rue du magasin de télévisions, profitant de la vitrine pour jeter un œil aux informations.
« Ça m'étonne quand même qu'il passe dans le journal, dit le second. Il était pas si connu…
– Pas si connu ? Tu déconnes ! T'aimes ou t'aime pas mais tout le monde a entendu parler de lui. Millenial Combo, c'était une licence en pleine montée ! Tiens, je te parie que même lui il le connaissait. Hein mon gars ? »
Ils regardèrent la troisième personne avec eux à regarder les infos, mais celui-ci ne répondit rien. Il était par ailleurs plus ou moins emmailloté dans un imperméable jaune vif, la capuche rabattue sur la tête et resserrée sur le visage dont ont voyait à peine les yeux, et les mains enfoncées dans les poches.
« La vache. T'as froid, toi. »
Le bonhomme hocha la tête. Il regarda à nouveau les informations, silencieux, les deux jeunes aussi, observant les images sans grande utilité que les journalistes avaient prise d'une supposée scène de crime dissimulée par des panneaux en tissu.
### ### ###
J'ouvre les yeux dans le Jardin Zen. Il est temps de faire un nouveau rapport.
Analyse…
Amanda est de ce côté. Il faudra traverser le pont qui enjambe le lac pour la rejoindre, assise auprès d'une petite table de couleur claire. Ce ne sera pas long. Sur le chemin, quelque chose se démarque du reste. Une sorte de…
Comment le décrire ?
Une sorte… d'autel, peut-être. Cela a la forme d'un arc d'à peine plus d'un mètre, avec en son centre ce qui peut être un appareil, émettant une lueur bleue. Ça n'a sans doute pas d'importance…
Qu'est-ce que c'est ?…
…
ce…
Je ne me suis jamais réellement posé de questions sur cet endroit. Sur le jardin… Mais… oui, je viens seulement de comprendre ce qui pose problème.
Cette chose n'est pas une plante.
Il n'y a à priori que des plantes, des pierres et de l'eau dans le Jardin, obéissant à une esthétique toute particulière. Les rares exceptions sont propres à l'usage d'Amanda, comme des chaises ou une barque. Cet étrange édifice n'obéit pas à ces règles d'esthétique, pourtant il n'est sans doute pas là par hasard.
En s'approchant, on peut voir qu'il présente une surface plane, brillante, affichant le contour d'une main. Une main gauche. Quoi que ce fusse, cet appareil devrait réagir et peut-être même s'activer si la bonne personne place sa main à cet endroit.
À quoi sert-il ?…
Je me penche, pose un genou à terre. Approche la main. Désactive le polymère couleur chair. J'hésite. Pourquoi ?… Il n'y a qu'à poser la main… j'ai l'impression d'oublier quelque chose… de faire quelque chose de…
Dim
L'écran devient plus clair d'un seul coup. Deux sons : clair et sourd, mais comme étouffés, ont retenti, l'un comme un léger bip et l'autre comme un coup qui aurait résonné dans la matière et dans l'air. Je me redresse aussitôt. Et c'est tout.
Il ne s'est rien passé.
Je ne comprends pas…
Il faut reprendre les choses. Cet appareil n'a pas réagi. Il est là, tout simplement, il a réagi à ma présence mais il n'en a découlé aucune conséquence apparente. Peut-être que les conséquences de son action ne sont tout simplement pas visibles d'ici.
Puis, enfin, les choses prennent leur sens.
Le Jardin Zen n'est pas un lieu d'enquête, il ne l'a jamais été. C'est le lieu où s'opèrent les rapports avec Amanda. Naturellement, tous mes protocoles d'investigation sont mis au repos dans cette zone. Mes créateurs n'attendent pas de moi que j'analyse cet endroit. Mais cet édifice artificiel détonne à tel point dans le paysage que mon système n'a pu faire autrement que de le relever. Un RK-800 est conçu pour chercher les anomalies, c'est un des fondements de sa conception. D'où cette réaction bancale… mon système percevait, « pressentait », mais ne pouvait pas porter de raisonnement dessus puisqu'étant privé de ses outils. Le programme fondamental a finalement pris le dessus le temps d'une petite expérience, mais pour une perte de temps.
Il n'y avait pas lieu de prêter attention à cet appareil. Il est peut-être, même très probablement destiné à l'usage exclusif d'Amanda, peu importe les raisons. Il ne fallait pas s'en approcher.
Peu importe. C'est sans doute un des écarts possibles dans mon comportement auquel les programmeurs s'attendent. Je suis moi-même prévenu de cette fourchette d'erreur désormais.
Je me dirige vers Amanda. Elle est devant une table d'échecs.
« Assieds-toi, Connor. »
Elle désigne d'un geste la chaise en face d'elle. Je m'exécute et d'un autre mouvement de la main, elle désigne le plateau. C'est un jeu d'échec classique, avec un set de pièces blanches et un autre de noires, sur un damier ordinaire. Mais il se trouve que les blancs sont de mon côté. Selon les règles, ce sont aux pions blancs de commencer la partie.
Très bien.
Après une rapidement consultation d'une base de donnée, la partie débute sur une stratégie classique.
« Ce déviant aurait pu nous donner de nouvelles informations. Il est regrettable de ne pas avoir pu en extraire les données avant sa désactivation. »
Amanda fait référence au AP-700 de la veille, tout en avançant un de ses propres pions.
« Son logiciel était beaucoup moins stable que prévu, je commente en avançant une autre pièce. La connexion l'a presque oblitéré de l'intérieur.
– Tout à fait. Ta deuxième méthode, bien que peu orthodoxe, a été étonnamment concluante. Nous effectuerons des analyses approfondies pour clarifier ce que cet androïde a voulu dire, en espérant qu'il ne s'agisse pas seulement des inventions d'un programme corrompu. »
Elle sort un cavalier, lui faisant franchir la ligne de pions. Elle s'oppose à une contre-attaque d'une tour et écoute :
« Les programmes les plus atteints sont peut-être les plus riches d'informations. Ce n'est qu'une hypothèse, mais leur instabilité pourrait permettre de couvrir un plus large spectre de bugs système. De fait, il serait peut-être pertinent d'aller interroger Ralph, peut-être même sera-t-il possible de tenter une connexion directe après l'avoir mis dans de bonnes dispositions…
– Non, coupe-t-elle. Il n'était déjà pas possible de confiner Ralph dans une des cellules du commissariat. C'est pour cela que nous l'avons fait rapatrier dans un lieu plus sécurisé, en attendant de trouver comment diminuer son agitation sans altérer ses programmes. En attendant, il est impossible de sonder sa mémoire sans risquer une destruction des données, sans compter les dégâts critiques qu'il pourrait causer au logiciel receveur. Ralph n'est donc pas ta priorité. En attendant, contente-toi d'exécuter ta tâche. »
L'instruction est claire. Il va falloir trouver de nouveaux déviants, toujours plus. Heureusement, Detroit est un terrain idéal pour ce type de recherches.
« Pourquoi avoir suivi le lieutenant, lorsqu'il a dit avoir terminé son service ? »
Ces questions devaient arriver tôt ou tard, sans doute. « Le lieutenant n'avait de toute évidence pas l'intention de terminer son service à ce moment-là.
– Il te l'a pourtant annoncé. Il était clair qu'il n'allait pas simplement faire son travail, en tout cas sûrement pas dans les règles. Il aurait pu dépasser les bornes et t'entraîner dans ce scandale. Tu le savais. Pourquoi l'avoir suivi, Connor ? Pourquoi courir ce risque ? »
Je laisse la partie d'échecs un moment.
« Pour être un bon partenaire. » Amanda semble perplexe. « Le lieutenant aurait eu besoin d'aide, quoi qu'il arrive et quoi qu'il en dise.
– Ta mission n'est pas de prouver que Cyberlife peut produire de bons équipiers…
– Ce n'est qu'une mission secondaire, en effet. Mais dans la mesure où le lieutenant et moi sommes engagés à moyen terme pour effectuer cette enquête, il est très important que nous puissions travailler en harmonie. » Ses traits se durcissent. « Amanda, je sais ce que vous pensez. Qu'il ne s'agit que de moi et de mes chances. Que seul un RK, et non un simple policier humain, pourra résoudre la crise des déviants. Que je dois pouvoir passer outre cet obstacle administratif qu'il représente. Mais vous faites une erreur stratégique. »
Un pion blanc avance et protège un fou. Par effet de cause-conséquences, la reine noire est menacée, elle doit battre en retraite ou se sacrifier pour ne pas briser l'élan général.
« La meilleure stratégie pour avancer dans cette enquête est de coopérer. Vous m'avez conçu en cherchant l'excellence. Vous avez pensé qu'Anderson était une réponse sarcastique de la police de Detroit à votre main tendue. Mais au contraire, il semble de plus en plus probable qu'ils aient répondu à la hauteur de votre geste. »
Amanda me regarde sans rien dire. Ce rapport est devenu un débat. Ce n'est pas interdit, au contraire, le Jardin Zen est un espace dédié à la réflexion. Cependant il était peut-être un peu tôt pour en arriver là. Mais c'est peut-être plutôt positif.
« … Très bien. Essaye d'en tirer le meilleur.
– Je m'y emploie.
– Mais ne te laisse jamais retarder. Si les concessions ne marchent pas…
– Je me montrerai ferme.
– Cela va sans dire. »
La reine noire est tombée. Mais son cavalier a pris un fou, un pion et bientôt une tour.
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« Markus ? »
Simon était vraiment le meilleur lorsqu'il s'agissait d'entendre quelqu'un rentrer à la maison. Mais en entendant Simon, Luther fut lui-même très alerte à son tour. Il le suivit de près pour rejoindre les nouveaux arrivants. Et bientôt, il vit les silhouettes familières de Kara et d'Alice.
« Luther ! »
Le visage d'Alice se fendit aussitôt d'un sourire, alors qu'elle abandonnait la main de Kara pour courir le voir et le prendre dans ses bras. Les émotions contradictoires chez Luther fondirent alors qu'il la soulevait du sol.
Au son de la voix de la petite, quelques androïdes bougèrent la tête, mais n'en firent pas plus. North regardait elle aussi la petite fille avec attention.
« Je suis si content de voir que tu vas bien !… l'accueilli chaleureusement Luther, pendant que Kara, à ce spectacle, ne pu s'empêcher de se tourner à nouveau vers Markus pour chuchoter : « Merci encore… »
Il hocha la tête, un peu guindé. Simon leur dit doucement : « Je suis vraiment content de vous revoir, tous les deux, mais, Kara… tu devrais faire attention.
– Hein ?… Pourquoi ?… Pourquoi moi ? »
Simon hésita un peu à le lui dire, mais il n'avait que cette occasions de la prévenir : « C'est que… Luther n'a pas compris que tu partes sans lui, tu sais. Comme j'étais à peu près sûr que vous étiez déjà loin, j'ai préféré le convaincre de rester plutôt que de partir à votre recherche. Mais ça l'a beaucoup perturbé. »
Kara regarda à nouveau du côté d'Alice. Luther n'avait pas l'air troublé, vu d'ici, mais elle faisait confiance à Simon. Tout était allé si vite…
« Je ne voulais pas le mettre en danger… »
Markus posa sa main sur son épaule : « C'est à lui que tu dois le dire. »
Les deux androïdes la quittèrent doucement, Markus partant de son côté, et Simon allant se présenter à Alice. Kara prit le temps d'une inspiration, réfléchissant, pendant que Simon et Alice faisaient connaissance. Il semblait savoir y faire avec les enfants, puisqu'Alice accepta assez vite de le suivre pour faire le tour du bateau.
Luther se redressa et regarda Kara en silence, soudain plus froid. Kara était pétrifiée. Elle aurait voulu aller vers lui d'elle-même pour s'excuser, mais elle n'arrivait pas à bouger, tandis qu'il allait droit vers elle. Elle n'arriva pas à dire un seul mot, pas même son nom.
« Pourquoi tu es partie ? Tu as disparu si soudainement et tu ne m'as rien dit ! »
Il parlait doucement, respectant le silence, le calme des lieux.
« Kara, tu ne m'as même pas prévenu que tu t'en allais !
– Je suis désolée !…
– Comment suis-je censé t'aider si tu t'enfuis de cette façon ?
– Je ne voulais pas te… c'est juste… j'avais peur pour Alice, alors je suis partie… je ne voulais pas… je ne voulais pas non plus aggraver les choses. On a failli se faire arrêter tous les quatre, on aurait pu être désactivés et…
– Et tu es quand même repartie. Pourquoi Markus était avec toi ? Pourquoi lui et pas moi ? »
Dans l'angoisse, Kara eu une sorte de rire nerveux : « En fait il ne m'a pas laissé le choix… »
Son rire s'effaça tout de suite lorsqu'elle senti les mains de Luther sur ses épaules. Il était vraiment, terriblement sérieux.
« Kara. Si je te perds, si je vous perds, toi et Alice, alors je n'aurais vraiment servi à rien, tu comprends ?… j'aurais fait tout ça pour rien…. »
Luther trembla un peu, Kara papillonna des yeux, essayant de comprendre, et papillonna encore lorsqu'elle se retrouva prise au piège dans ses bras épais. Surprise, elle lui rendit finalement son étreinte, lentement, se figurant peu à peu que sur la conscience de Luther pesaient les noms et les visages de nombreux androïdes qu'il n'avait pas sauvés. Kara et Alice étaient les premières qu'il avait pu protéger. Et pour lui, le peu qu'il avait fait jusque-là n'était clairement pas suffisant pour rattraper les services rendus à Zlatko. Alors s'il leur arrivait quelque chose… Si Luther se raccrochait à la lucidité uniquement en se définissant comme celui qui avait protégé et protégerait Kara et Alice…
« Luther, ça va aller maintenant. Je te promets que tout ira bien.
– Plus de secrets, s'il-te-plaît.
– Plus de secrets. »
Au loin, Alice faisait timidement connaissance avec une Lucy bienveillante, toujours accompagnée de Simon et sous l'œil persistant de North.
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« Génial… vraiment génial… »
Je me tais. J'aimerais pas que l'autre con prenne ça pour une tentative de conversation.
Dire qu'ils ont appelé ça une urgence… on nous a relayé un appel pour un androïde fou, la famille l'avait enfermé dans la baraque en nous attendant dehors. Sur place, l'androïde avait des espèces de spasmes au ralenti, façon l'Exorciste. J'ai laissé Connor s'en charger, il nous l'a éteint rien qu'en lui touchant la tête, et en l'ouvrant il a trouvé le bidule en panne. Il leur a dit de faire jouer la garantie. Ils m'ont remercié comme si j'étais le messie et ont insisté pour me filer un pain d'épice. Je l'ai pris, je suis sorti, je l'ai mis à la poubelle et je suis remonté dans la voiture. J'aurais été tenté de partir sans l'autre nouille, là, juste pour essayer, mais c'est pas comme s'il me suivait de près… pas moyen de le semer.
Et je l'ai vu venir à dix mètres, si prévisible, à vouloir positiver, me dire ce genre de conneries comme quoi la prochaine ça irait mieux, ou qu'au moins on les avait rassurés, donc je l'ai coupé juste avant, histoire de ne pas passer bêtement mes nerfs sur lui. Sois pas con, Connor : quand quelqu'un est en boule, laisse-le dans son coin avant de lui servir de punching-ball. Surtout que t'es pas responsable ! Pour une fois !
Comme d'habitude, ce matin je m'étais pas levé aux aurores, donc après cette urgence du tonnerre, il est à peu près l'heure de se remplir le bide, et j'ai ma petite idée en tête. Ça fait longtemps que j'avais pas rendu visite à Gary.
« Bon, tu m'attends ici. »
Je coupe le contact, je sors de la voiture et je traverse. Une de ces saletés de bagnoles auto-pilotées manque de me rouler dessus. Je passe et je rejoins mon food-truck préféré. Ah, qu'est-ce que je ferais sans toi, mec.
Bah je boufferai de la merde.
« Eh, Hank ! Comment ça va ?
– Oh, tu sais, toujours la même.
– Le plastique est avec toi ?
– … » j'ai peut-être marmonné un « hum » sans m'en rendre compte. Je crois que Gary prend pitié :
« La même chose ?
– Ouais. Merci. »
Pendant que Gary s'occupe de ma bouffe, j'en ai un autre que je connais très bien qui vient me voir et qui me sort ses combines habituelles. « Écoute ça, j'ai un super tuyau pour toi. Le numéro cinq dans la troisième, Lickety-split ! C't'animal trace comme l'enfer. Tu veux tenter ?
– Ton dernier "super tuyau" m'a coûté une semaine de salaire, Pedro… »
Ce petit saligaud se permet de se marrer : « Allez, c'est totalement différent, c'est 100 % garanti. Tu peux pas te tromper !
– Ouais, c'est ça… »
Ce crétin, il m'énerve avec ses conneries. C'est pas comme ça qu'il va gagner sa vie, qu'il va se sortir de la merde. Et il me prend un peu pour un con en plus, c'est bien pour ça qu'il revient à chaque fois.
« Allez, j'en suis.
– Ah, super ! Eh ! Tu le regretteras pas ! »
Et il s'en va avec mes billets. Qu'est-ce que tu veux, c'est plus fort que moi. Je l'aime bien, ce gosse. Il a toujours eu la bonne petite dose de chance et de bon sens pour s'en tirer. Si seulement il se sortait un peu les doigts, il verrai qu'il pourrait aller bien plus loin que ça. 'Tain, y fait froid non ?… Oh mais sérieusement… Je grogne dans ma barbe.
« C'est quoi ton problème ? Ça t'arrive d'écouter ce qu'on te dit ? »
Je me souviens bien de t'avoir dit de rester dans la voiture. J'ai pas envie d'avoir tout le temps ta foutue tête d'ahuri à dix centimètres de moi.
« Écoute t'as pas besoin de me suivre partout comme un caniche !… »
Et puis ça me fait presque de la peine de te dire ça, arrête ! Si c'est écrit dans tes codes de programmation, efface-le ! Dis à tes informaticiens que c'est gênant, quoi, merde !… on dirait un foutu p'tit canard derrière sa– oh et puis mince. En plus il répond même pas. Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse.
Je devrais peut-être lui mettre une laisse, comme à Sumo, mais juste pour le forcer à rester dans la voiture…
La vache même quand il la ferme il me stresse. « Eh, ils m'ont envoyé un flic en plastique comme partenaire, et je fais avec. Mais si tu crois qu'on va devenir potes, t'es aussi bête que t'en as l'air. »
Ça m'énerve… je vois qu'il écoute mais je sais pas à quoi il pense. Et ça me fout les nerfs de pas savoir, avec un être humain au moins t'as une petite idée. Là, j'ai l'impression de… de…
Bon sang mais j'ai l'impression de parler à Sumo ! C'est dire !
Faut espérer qu'il se rentre ça dans la tête. Je déteste quand il me fait son petit numéro à la noix avec son sourire de vendeur – je déteste les vendeurs – parce qu'il faut être quel genre de schizophrène pour prendre un androïde pour ami ? En plus Connor assume parfaitement de me sortir des trucs du genre « non môssieur je n'ai pas d'opinion, non môssieur je n'ai pas de libre arbitre, non môssieur pas de problème je vous amène le café, vous voulez un biscuit avec ça ? »
« Voilà pour toi.
– Ah ! Merci Gary, je meurs de faim.
– Ne laisse pas ce truc ici…
– Aucune chance, il me suis où que j'aille. » Je marche jusqu'à la table et je le vois se mettre en route. « Tu vois ?… »
Bon sang c'est déprimant.
Je sors mon hamburger, mon bon hamburger je précise, je mords dedans, je savoure – mais quel bonheur – et v'là-t-y pas que mon "pote" a retrouvé sa langue. Ça me fait mal de l'admettre mais ça me rassure presque.
« Je ne veux pas vous alarmer lieutenant, » qu'il commence. Et il se penche, et il me dit très sérieusement : « Mais je pense que vos amis participent à des activités illégales… »
…
… Ah ! Oui, Pedro. J'me marre. « Eh bien tout le monde fait ce qu'il peut pour joindre les deux bouts. Tant qu'ils ne font de mal à personne, je les chasse pas. »
Tu piges ? Pas facile à comprendre, j'imagine. Connor doit être l'incarnation vivante d'un formulaire. Si tout ne rentre pas dans les petites cases… ouais, mon grand, on établi des règles et on passe notre temps à tricher.
« Ce… Pedro. » Eh, je me souviens pas que t'aies entendu son nom… « Il vous proposait des paris illégaux. C'est bien ça ? »
Je mâche.
« Ouais.
– Et vous avez parié ? »
Tiens-toi prêt :
« Ouais. »
Je le regarde réfléchir comme si ça collait pas. Moi, Lieutenant de Police ! Faire des Pâris Illégaux ! Roh la là t'imagines ! J'en rirais presque. Mais dans le fond c'est assez marrant de le voir chercher la logique derrière tout ça. Il a au moins la délicatesse de ne pas insister.
Donc je me remet à manger, et ça aussi, ça l'intéresse. Il regarde mon sandwich. Et sans prévenir :
« Votre repas contient 1,4 fois la dose journalière recommandée de calories, et le double du niveau de cholestérol. Vous ne devriez pas manger ça. »
Bon sang, sur le coup ça m'a fauché par surprise, je m'attendais pas à ça. On dirait une bonne femme !
« Tout le monde doit mourir de quelque chose. »
Je termine le burger de Gary. Tu m'empêchera pas de le manger. Il doit s'en rendre compte vu qu'il change de sujet.
« Vous mangez ici souvent ?
– La plupart des jours… Gary fait les meilleurs burgers de Detroit. » j'affirme avec satisfaction.
Tiens, en fait, ce serait pas la première fois qu'on a une conversation ?… Enfin, en dehors du boulot ? On est en train de parler de bouffe, là. C'est son protocole social ou…
Nan, son protocole social, me parler de cholestérol ? Attends-attends-attends.
Son protocole social essayerai de pas me les briser – et donc il me les briserai – en prenant sa tête de gland de vendeur d'aspirateurs et en me faisant de la lèche. Il essayerai sûrement pas de m'empêcher de bouffer mon burger, il ferait carpette, non ?
Alors à qui je parle ?…
« Puis-je vous poser une question personnelle, lieutenant ? »
Rah il remet ça. C'est bien lui. Et puis laisse-moi bouffer. Et arrête de faire cette tête !
« Pourquoi détestez-vous autant les androïdes ? »
…
..
ne me pose pas cette question.
« J'ai mes raisons. »
ne me pose pas cette question.
…
« … Y a-t-il quelque chose que vous voudriez savoir à propos de moi ?
– Grands dieux non– Ah, si, tiens, pourquoi ils t'ont donné l'air aussi crétin et une voix aussi bizarre ?
– Les androïdes de Cyberlife sont conçus pour travailler en harmonie avec les humains. Mon apparence et ma voix ont été spécifiquement conçues pour faciliter mon intégration.
– … Eh ben ils ont merdé. »
Définitivement.
(C'est pas la tronche qu'il faut pour un flic ! Abrutis !)
Connor doit se dire qu'il m'a assez posé de questions comme ça : « Peut-être devrais-je vous dire ce que nous savons à propos des déviants ?
– Tu lis dans mes pensées. Vas-y. » Et je regrette aussitôt. « En anglais, s'il te plaît.
– Ce n'est pas qu'ils… ressentent des émotions, ils sont juste submergés par des instructions irrationnelles, qui peuvent les conduire à un comportement imprévisible. »
C'est à peine plus clair. Enfin, pour moi c'est plus ou moins la même chose. Je bois un coup.
« Les émotions, ça fout toujours la merde. Les androïdes ne sont peut-être pas si différents de nous… heh. T'as déjà dû te charger d'un déviant avant ? »
J'observe son regard partir sur le côté. Quand on fait ça, c'est qu'on réfléchit. Connor, lui, il est très rapide et n'a pas besoin de penser longtemps, il est conçu comme ça, c'est un ordi sur pattes. Pourtant il ne regarde pas ailleurs comme si son protocole-social-mes-fesses lui demandait d'avoir l'air naturel.
Il s'est figé.
« … »
Alors j'attends.
J'attends parce que ça fait partie du genre de bugs que je traque depuis des jours.
« … Il y a quelques mois, un déviant menaçait de sauter du toit avec une petite fille. »
Il m'a regardé dans les yeux. Mais on dirait qu'il veut s'arrêter là. Le suspense, mon vieux…
« Et alors ? T'as réussi ?
– … »
Connor regarde encore ailleurs. Il va falloir que je te le dise, que je déteste quand tu fais ça. Mais je t'accorde le bénéfice du doute. D'autant que je déteste des attitudes de robots et que je déteste aussi quand tu fais semblant d'être humain, alors il va falloir que je choisisse mon camp tôt ou tard. Mais bon sang vas-y, pèse le pour et le contre mais surtout crache le morceau !
« …Je ne me souviens pas. »
…
« Quoi ?
– Je ne sais pas, lieutenant.
– Comment ça, tu sais pas ? À quel moment tu peux ne pas savoir ?! C'est important, merde !
– C'est la vérité !… C'était il y a plusieurs mois, il fallait faire un test et cette occasion s'est présentée…
– Un test ?
– C'était la première fois que Cyberlife envoyait un RK sur le terrain. Il fallait confirmer l'efficacité des algorithmes, ceux-là même qui devaient permettre de traquer, appréhender et analyser les déviants. Et compte tenu de la difficulté que les déviants présentaient déjà à des équipes humaines, le jeu en valait la chandelle…
– Et qu'est-ce qui t'amène à pas te rappeler du dénouement ?
– C'était un test, lieutenant. Il n'y a rien eu d'autre après cela, jusqu'au jour où je suis allé vous voir au Jimmy's bar. Les techniciens ont retravaillé le programme pendant des mois pour le peaufiner d'après ce test. Et nous en sommes là.
– … Et ils ont pas jugé utile de te laisser le souvenir de tout ça ?
– Non. Ils ont dû conserver une partie du développement naturel du logiciel et en oblitérer d'autres, pour s'assurer d'obtenir un résultat aussi parfait que possible.
– Ils ont trié des bouts d'toi ?… Et ils peuvent faire ça n'importe quand ?
– Non, pas exactement. Tant que je suis en service, ils recueillent certaines données à distance, mais dans un cas de destruction, alors oui, ils reprendraient toutes les données récupérables et feraient un tri pour les ré-inplanter dans un nouveau Connor. Il garderait des traces des anciennes missions, moyennant quelques pertes dues à la destruction, ainsi qu'à certains tris opérés par les ingénieurs. »
Hm. Si t'es pas trop bête, Connor, tu sais déjà ce que j'irai vérifier tout à l'heure…
…
À bien y penser, il a sûrement déjà fait la même de son côté. Avec moi.
« Donc, j'imagine que tu as bien fait tes devoirs, hein ? » il me fixe. « Tu sais tout ce qu'i savoir sur moi ? »
J'attends calmement quel genre de déballage il va me faire. Je suis pas quelqu'un de prétentieux, nan. Juste les nerfs assez solides pour encaisser une opinion à deux balles. Et je ne serais pas surpris qu'il me sorte quelques conneries du style de Fowler…
Et j'avoue, je suis curieux de voir ça.
« Je sais que vous étiez major de votre promotion. Vous vous êtes fait un nom dans plusieurs affaires, et vous êtes devenu le plus jeune lieutenant de la police de Detroit. »
Hm… Ok.
« Je sais aussi que vous avez reçu plusieurs avertissements disciplinaires ces dernières années et… vous passez beaucoup de temps dans les bars. »
Il me connaît bien.
« Alors, quelle est ta conclusion ? »
Il laisse passer un temps, ça veut dire qu'il réfléchit – je sais pas lire les clignotements de sa LED – mais pas moyen d'imaginer quel genre de petit dilemme il se fait en dedans. Et crois-moi, là, j'aimerais bien savoir. Parce que j'ai vraiment l'impression qu'il y a quelque chose de plus qu'un simple formulaire sur pattes, en train de me parler. Ou plutôt en train de se taire. Un petit quelque chose de plus qu'un ennuyeux assistant technique.
Choisis sagement, Connor, je te juge aussi. Je t'évalue. Et crois-moi, avec un vieux débris dans mon genre, t'as très peu de chances de faire tes preuves.
« Je sais que vous êtes un officier expérimenté, et j'aimerais gagner votre confiance. »
…
… ça rejoint ce que tu essayes de faire depuis le début. C'est bien, t'essayes pas de me mentir.
« Je suis sûr que nous pouvons résoudre cette affaire, si nous parvenons à travailler ensemble. »
Il a terminé, cette fois. C'est… okay, c'est mignon. C'est bien. Il a bien appris sa leçon. Il regarde la rue pendant que je sirote mon gobelet.
Et il reprend soudainement :
« Je pense aussi que travailler avec un officier qui a des… problèmes personnels est un challenge supplémentaire, mais… »
J'allais dire c'est gonflé, mais… …On dirait…
« …M'adapter à l'imprévisibilité humaine est une de mes fonctionnalités. »
…on dirait qu'il est fier… Hein ?
Attends j'ai pas rêvé ? J'ai pas rêvé ?!
« Je viens de recevoir un rapport suspectant la présence d'un déviant. C'est à quelques pâtés de maison. »
J'ai pas rêvé ?! Il a pas juste papillonné des yeux, là, avec sa petite LED à la con qui clignote !
Il m'a fait un putain de clin d'œil ! Juste avant ! J'ai pas rêvé !
Connor m'a fait un clin d'œil !
« Nous devrions jeter un œil… »
Et c'est quoi cette tronche que tu me tire, là ?!… bon sang c'était vraiment une bonne idée de faire toutes ces parties de poker à l'Académie, rapport à apprendre à ne rien laisser paraître.
Si j'avais eu la LED de Connor elle aurait explosé !
« Je vous laisse finir votre repas. Je serais dans la voiture, si vous avez besoin de moi. »
Hein ?…
Il traverse la route, toujours raide… donc ils traversent la route, lui et son manche à balai, et pour la première fois depuis qu'on doit bosser ensemble (ensemble, ça me fait rire, il est censé être vide) il me fout la paix.
…
Peut-être parce qu'on a pu avoir une discussion digne de ce nom… c'est bien la première fois qu'il me laisse tranquille.
…
La dernière fois qu'on m'a fait un clin d'œil date d'il y a vingt ans, bordel de merde… j'étais pas prêt… 'de dieu…
…
C'était peut-être… sans doute la conversation la plus bizarre, mais aussi la plus intéressante que j'ai pu avoir avec cette boîte de conserve.
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Je laissais Josh à ses pensées, notre conversation s'arrêtant là. Il était vraiment difficile de faire passer le temps, lorsqu'on était désœuvré… J'ai vu Alice de loin se faire faire visiter Jericho. Sa rencontre avec Lucy l'a intimidée, cela se voyait, mais Lucy dégage un tel calme qu'on oublie le reste. Alice s'est montrée assez vite très chaleureuse avec elle. Puis Simon lui a présenté Josh et deux autres personnes avant de lui faire faire le tour du propriétaire… il doit connaître mieux que moi les exilés pour savoir à qui éviter de la présenter. Comme North. J'ai l'impression – pour ne pas dire certitude – qu'elle ne l'apprécie pas. Elle semblait déjà très taciturne avant son arrivée, mais sa façon de regarder Alice lorsqu'elle est présente…
Son regard ne change pas. Mais Alice est la seule que North semble surveiller discrètement.
Bientôt, c'est moi que North remarque. Elle jette un œil à Simon, revenu avec Alice, Kara et Luther, discutant des dispositions qu'ils pouvaient prendre pour installer Alice. North s'en retourne à moi et vient rapidement à ma rencontre avec un air farouche.
« Qu'est-ce qui t'a pris de la ramener ? »
Elle contient sa voix mais sa colère est palpable, et je n'ai pas les mots pour y répondre.
« Qu'est-ce qu'il t'es passé par la tête ? Allez, vas-y, raconte !
– Qu'est-ce qui te prend, North ?…
– T'en as pas eu assez ? Tu veux me faire croire que ton humain ne t'a pas abandonné, que tu n'as pas été traîné dans la boue comme nous autres ?
– North…
– Pourquoi tu as ramené une humaine ici ?! Tu crois qu'on n'en a pas eu assez ?!
– North, elle a besoin-
– Elle n'a besoin de rien ! À cause de toi, la police va nous tomber dessus et nous tailler en pièces. J'espère que tu es fier de toi. »
Elle se trompe. Je sais qu'elle se trompe. Maintenant je sais pourquoi Kara a agi comme elle l'a fait. North ne peut pas comprendre tant qu'on ne le lui a pas expliqué, tant qu'elle ne l'a pas vu à son tour. Alice… Alice est aussi peu en sécurité que nous.
Oui, n'en déplaise à North. Après tout nous avons bien vu la police la rendre à son père. Cette même police qui est censée voir ces choses-là. Nous sommes des parias, sans nulle part où aller, sans aucune institution pour nous protéger. Mais Alice est tout aussi abandonnée par le système, et elle n'a pas l'esprit d'un adulte pour fuir seule et la guider jusqu'à… un squat.
D'autres diraient que nous n'avons pas suffisamment essayé. Essayé de l'aider à être sauvée par le système. Je préfère croire que nous avons abandonné tant qu'il était encore temps. Même si je sais qu'une petite fille ne peut pas décemment vivre dans l'épave d'un bateau…
Je regarde Alice qui tourne la tête à gauche, à droite, laissant les adultes discuter pendant qu'elle s'ennuie, et elle voit… mince. Oui. Je crois que c'est l'enfant androïde de ce côté. Il attend que vienne sa désactivation. Elle fait un premier pas dans sa direction mais Simon le remarque et hésite, l'empêchant tout d'abord d'y aller. Moi-même, je ne crois pas que ce soit une bonne idée, pour l'une comme pour l'autre.
Mais finalement, Simon décide de l'accompagner. Il va les présenter. Après tout ils sont les seuls enfants ici. Sans même la regarder, je sens avec netteté la désapprobation de North qui ne manque pas la scène. Me sentant concerné, je m'approche pour observer la scène.
Je ne connais même pas le nom de cet enfant. Ses… ses propriétaires avaient forcément dû lui en donner un, mais je ne sais pas s'il veut encore en entendre parler. C'est… Simon, j'espère que tu sais ce que tu fais.
Je n'entends pas exactement ce qu'ils se disent, je crois que Simon l'a présenté à Alice et qu'il lui parle maintenant. Mais le garçon reste sur le dos, les yeux rivés sur le plafond. Simon lui parle avec douceur et essaye de le faire réagir.
Il ne bouge pas une paupière. Je ne sais même pas s'il respire…
Le reniflement dédaigneux de North me fait frissonner, dans le silence ambiant. Elle va s'installer plus loin, pendant que Simon enjoint les autres à ne pas rester à côté, prétextant qu' "il" a besoin de repos.
Plus tard, Simon décide avec Kara et Luther d'explorer l'épave à la recherche de tout ce qui pourrait servir à Alice, notamment de draps pour dormir. À ce moment-là, je suis en train d'allumer les barils remplis de bois et de carton. Je n'ai pas osé la première fois que je suis arrivé, l'atmosphère était si écrasante, j'avais peur de priver les autres androïdes de leur étouffante tranquillité. Mais moi aussi je vis ici, maintenant, même si je passe beaucoup de temps dehors. Un peu de lumière ne devrait pas faire de mal. Simon propose que Kara ou Luther reste avec Alice le temps qu'ils fassent leur prospection.
« Elle peut rester avec moi. »
Simon me regarde avec une légère surprise, je ne sais pas s'il comprend que je suis prêt à faire n'importe quoi pour me tenir occupé. Et Alice n'est vraiment pas une enfant difficile.
« Tu es sûr, ça ne t'ennuie pas ?
– Non, bien sûr que non. »
Alice esquisse un sourire à mon encontre, je lui rends la politesse. Je crois qu'elle est encore un peu intimidée en me voyant – je me demande bien pourquoi d'ailleurs, dans son genre Luther m'impressionne pas mal et Alice le considère comme un ours en peluche. Est-ce que j'effraie les gens ? – et après avoir lâché la main de Kara, elle vient vers moi, réchauffant ses mains près du feu. Elle est encore si petite, le baril lui arrive au visage. Heureusement elle fait attention à ne pas se tenir trop prêt. Je vois d'autres androïdes s'approcher des autres foyers pour se réchauffer, ou profiter de la lumière. On dirait que j'ai bien fait. C'est un peu réconfortant… Je regarde Alice un moment et, les secondes passant, je me sens rapidement très impuissant.
« Désolé, il n'y a pas grand-chose ici pour les enfants… je m'excuse.
– C'est pas grave, j'aime bien… »
Je ne sais pas si elle le pense vraiment… Je regarde un long moment les flammes, pensif. Je refais tourner ces mêmes questions qui me hantent. Le foyer que j'ai quitté, la fosse, l'avenir. Quel avenir ? Toutes ces promesses incertaines qui avaient volé en éclats… Carl avait parlé de devoir me débrouiller seul, une fois qu'il ne serait plus là. Et voilà ce que je deviens… est-ce que je serai seulement capable de m'intégrer hors de Jericho ? Forger une fausse identité, créer les faux papiers, vivre dans la peur de voir cette fragile protection voler en éclats… et puis malgré moi, je crois que je n'ai pas envie de quitter les autres androïdes. Ils ne sont que l'ombre d'eux-mêmes, mais… Aller dehors et rejoindre les humains, c'est passer sa vie à faire semblant, n'est-ce pas ? Semblant d'être un autre, et fermer les yeux sur tout le reste…
Alice est ailleurs. À force de fixer les flammes, je ne voyais plus autour de moi. Je la vois s'approcher à nouveau de l'autre enfant, toujours allongé et immobile… je n'ose pas la dissuader. Je sais que ce n'est pas une très bonne idée, mais…
Alice l'y rejoint avec lenteur, le regarde sans rien dire, puis avec des gestes précautionneux, elle s'allonge à côté de lui. Je jette un œil à North, celle-ci ne dit rien, ne les regarde pas, mais je suis sûr qu'elle les as vus. Elle m'inquiète. Je préfère me rapprocher d'Alice et du petit pour veiller sur eux moi-même.
Alice regarde le plafond comme lui et ne dit rien. C'est peut-être mieux comme ça, mais maintenant ils ont l'air aussi inquiétants l'un que l'autre. Je n'ose pas dire un mot, pourtant j'aimerais leur en tirer un ou deux. Kara, Luther et Simon finissent par revenir et la chercher des yeux. Un peu inquiets, ils s'approchent sans empressement.
« Alice ? Tout va bien ?
– Hm-hm. »
Alice a un ton détaché, les mains sur son ventre. Je sais ce que doit se dire Kara : c'est froid, humide et sale, Alice ne devrait pas s'allonger par terre. Mais si elle est fatiguée… et maintenant qu'elle y est, c'est fait. Kara se résout à la laisser là, m'adressant un regard auquel je réponds d'un signe de tête : je reste là. Je n'ai rien de mieux à faire après tout.
Après quelques minutes qui paraissent être des heures dans cette immobilité, Alice tourne la tête vers l'autre enfant. Elle l'observe sans un mot. Il n'a toujours pas bougé, on ne le voit même pas respirer, on ne peut même pas discerner sa LED sous ses cheveux, la seule preuve qu'il soit toujours actif est la légère quantité d'ondes qui filtrent hors de son système. Sans doute sans le vouloir, peut-être un défaut, peut-être n'importe quoi d'autre. Je pourrais tenter une communication mais il y a sûrement de très bonnes raisons à son silence.
Alice lève tout doucement la main, la déplace vers lui et du dos de celle-ci, touche son front. Puis ne bouge plus.
Les paupières de l'androïde n'ont même pas frémi à ce contact.
Lentement, après quelques secondes, elle finit par récupérer sa main et la reposer sur son ventre. C'était comme si… comme si Alice avait voulu prendre sa température. Peut-être qu'elle a voulu s'assurer de son état, étant humaine elle ne peut pas comprendre – enfin ressentir, qu'il est toujours actif. Elle continue de le regarder, et sous mes yeux, je le vois bouger la tête.
Il regarde Alice dans les yeux. Il a l'air… c'est horrible à dire mais il semble mort en dedans. Pourtant Alice semble toujours aussi calme.
« … ? »
Je… je crois qu'elle lui a parlé mais… Elle a chuchoté si bas… je repasse la scène dans ma mémoire et avec un peu de débrouille, je lis sur ses lèvres.
Comment tu t'appelles ?
Elle l'a dit si bas… Je crois qu'Alice a compris, malgré son âge, l'état d'épuisement mental dans lequel il se trouve. Et elle ne veut pas troubler sa quiétude – si on peut l'appeler comme ça.
Il est figé, sa façon de la regarder est effrayante, mais il la regarde. Alors que d'après Simon, cela fait des semaines qu'il n'a pas effectué le moindre mouvement et encore moins communiqué avec quelqu'un.
Charli…
Je cligne des yeux. Foutu tic. Hein ? Attends, c'était… ce n'était pas une pensée à moi, c'était… c'était un signal à ondes courtes, ça… C'était lui ?
C'est son nom ? C'est vraiment son nom ?
Ils se regardent toujours sans bouger le moindre cil. Ah… Alice ne peut pas l'entendre !… assez gêné, je me secoue un peu et je me penche pour répondre aussi bas que possible.
« Il s'appelle Charli… »
Alice pointe ses pupilles vers moi quelques secondes avant de les ramener vers lui. Elle chuchote vraiment très bas :
« Est-ce que tu voudras jouer, tout à l'heure ? »
Je pince les lèvres avec un sourire désabusé. Ça vaut le coup d'essayer, j'imagine. Et Charli bouge la tête, pour dire non. C'est un mouvement tardif, et lent, mais c'est je crois bien plus que ne l'espéraient Josh et Simon.
Je tourne la tête en me demandant si Simon pourrait être intéressé de voir ça, c'est le plus soucieux de chacun d'entre nous, et je remarque qu'il est déjà en train d'observer la scène de loin, absolument fasciné.
Alice lui pose doucement et lentement ses questions, auxquelles il répond en bougeant la tête avec précautions. Je me tourne vers North, qui glisse son regard d'eux à moi. Nous nous fixons.
C'est ça. Adorable. Et ça le sera encore plus lorsque Charli se fera fusiller sans sommation par les flics qui viendront la chercher.
Glaçante, elle me laisse ainsi et s'en va sur le pont. Je baisse les yeux.
Je commence à avoir peur qu'elle puisse avoir raison.
Je me marre. J'adore qu'on se pose des questions. Vous venez de voir que je ne tiens toujours pas à vous dire ce que j'ai fait faire à Connor dans sa toute première mission, mais en plus je garde aussi un petit secret pour Kara et un autre pour Markus ! Vous verrez bien si c'est des choix classiques ou pas.
Et OUI, j'ai triché. Quand j'ai vu toute la flowchart dans la scène du repas, j'ai découvert la réponse psychologique de Connor, quand il doit donner son opinion du lieutenant. Comprenez bien, je comptais mettre celle avec le clin d'œil parce que c'est juste trop craquant, mais découvrir la réponse psychologique a réussi à me faire hésiter. Le clin d'œil dépasse tout, mais j'ai pas pu me résoudre à ne pas prendre la psycho.
Donc oui. Connor a essayé de trancher entre ces deux-là. Puis après avoir choisi il a réalisé qu'il regrettait de ne pas pouvoir dire tout ce qu'il pensait et il a changé d'avis à la dernière seconde pour compléter. Lol.
Et oui j'ai spoilé Hank sur le système de "résurrection", oui, j'ai « gâché » ça mais ça me dérange pas, Hank pouvait se douter du système de remplacement et c'était peut-être même le cas – on lui pardonne d'être choqué la première fois qu'il voit son remplaçant, ça se comprend – et j'avais envie de leur faire avoir cette étrange conversation sur le chapitre de l'otage. Donc il fallait que je termine proprement, alors j'ai spoilé le système de transfert de mémoire.
Par ailleurs j'espère que vous avez pu cerner un petit peu plus le lieutenant. Au pire les choses sont censées se clarifier petit à petit.
Sinon quelles sont vos hypothèses pour le dénouement de la prise d'otage, la première mission de Connor ?
