Chaque territoire d'empereur était composé avec une logique bien particulière. Big Mom ne prenait sous sa coupe que des îles réputées pour un ingrédient ou un savoir culinaire particulier. Kaïdo ne s'intéressait qu'à celles détenant un minerai ou une matière première exploitable et précieuse. Dans le cas de Barbe-blanche, il ne s'intéressait qu'à un certain type d'îles. C'étaient celles peuplées des oubliés, des parias, des rejetés. Des îles que le gouvernement mondial délaissait totalement et où les marines mettaient rarement les pieds. C'était là que s'établissait Barbe-blanche. En raison de cela, on l'appelait parfois « le petit père des peuples » .
Ces îles acceptaient bon gré mal gré la protection d'empereurs des mers, car seule face à la menace pirate, elles ne tenaient plus. Les raids faisaient de nombreuses victimes dans les civils et souvent les dirigeants des pays étaient décriés pour leur manque de gestion des frontières ce qui fragilisait leur position. Les empereurs, en échange de quelques libertés dans le pays, permettaient de maintenir au loin les forbans et les voisins bellicistes.
Il y avait justement du mouvement sur une des îles du territoire de Barbe-blanche. Leurs hommes sur place leur avaient fait remonter le mois dernier leurs soupçons au sujet de l'installation d'une cellule révolutionnaire dans la capitale. Dans la même période, le dirigeant de la dite île avait également plusieurs fois sollicité l'aide de l'empereur afin que celui-ci lui apporte le soutien nécessaire pour se débarrasser de ses ennemis politiques. Le chef d'état craignait un complot contre lui, car ses adversaires, pourtant bien muselés, étaient devenus depuis quelques mois beaucoup plus virulents qu'à l'accoutumer. Ses appels à l'aide étaient restés sans réponse. Le grand Barbe-blanche ne faisait pas dans l'ingérence politique, il préférait laisser ça à des chiens fous comme Kaïdo. Trop de problèmes dans ce genre d'affaires, surtout qu'il n'y avait aucun moyen de contrôler les retombées. Il laissait leur liberté aux dirigeants qu'ils protégeaient, que ceux-ci soient bons ou mauvais lui importaient peu.
Or, il y avait apparemment du nouveau. Un rapport leur était parvenu. Les révolutionnaires avaient fait tomber une à une les sources de revenues illégales du dirigeant et de son entourage. Déjà plusieurs ministres étaient sous le coup d'enquêtes parlementaires et les têtes ne tarderaient pas à tomber. Néanmoins, deux sources de revenus demeuraient : les casinos et les bordels qui appartenaient à Barbe-Blanche. En échange d'un pourcentage sur les bénéfices, qu'il gardait à son profit personnel bien entendu, le président avait assuré à l'empereur d'écarter tous curieux de ces établissements qui appartenaient à un immense réseau de blanchiment d'argent.
Pour leur informateur, le but des révolutionnaires n'était pas réellement leur famille, mais le chef de l'état. Ils comptaient détruire ses sources de revenus afin de rendre impossible la corruption et l'achat du silence de témoins gênants. Le dirigeant ainsi mis en difficulté, les révolutionnaires favorisés, volontairement ou non, le chef de l'opposition que l'on pressentait être le prochain au pouvoir.
- Qu'en penses-tu Izo ? Fit Barbe-blanche à la lecture du rapport qu'il avait sous les yeux.
Izo : commandant de la 16e division de l'équipage. Chef du réseau de renseignements de l'empereur, il est à la charge d'amasser et échanger des informations susceptibles de nuire ou profiter à leur famille.
Le commandant resta pensif un moment, grattant sa légère barbe.
- Qu'est-ce que tu proposes ? La manière forte, vite fait, bien fait ou la grande prudence ? Je préférais qu'on se débarrasse de cette histoire au plus vite, elle n'a que trop durée.
- Avec n'importe quel autre groupe, j'aurai dit la manière forte… Mais le problème avec ces révolutionnaires, c'est qu'ils risquent de déguerpir comme des rats avant même que nous ayons un pied sur l'île. Si on veut leur régler leur compte autant rester discret.
- Bien. Nous enverrons quelques hommes faire le ménage. Quelles sont leurs forces sur place ?
- Je ne peux pas dire Père…
- Comment ça, tu ne peux pas dire ? Combien d'hommes j'envoie sur place, la question est simple.
- Je ne sais pas Père ! En fait, pour tout dire, nous n'avons aucune information à leur sujet.
Barbe blanche écarquilla les yeux d'étonnement. Son fils était à la tête d'un des meilleurs réseaux de renseignement sur les mers du globe. L'empereur avait tissé un contact sur chaque île qui maillait son territoire, avec chaque souverain en détresse qu'il avait aidé. Sans compter toutes les personnes prêtes à leur vendre la moindre information pour entrer dans les bonnes grâces de l'empereur. Cela étoffait considérablement leur réseau. Les seuls moments où une information sur un groupe échappait à Izo, c'était que ce dernier était insignifiant.
- Comment cela se fait-il mon fils ? Toi qui sais toujours tout, tu vas me dire que ces nouveaux venus te sont passés sous le nez ?
- Eh bien, fit Izo gêné, vous savez c'est un groupe dont on entend parler depuis quelques années, mais ils n'ont jamais laissé filtrer la moindre information. Ils leurs arrivent de commercer avec nous pour quelques armes ou produits rares, mais impossible de tirer la moindre info. Ils alignaient l'argent, prenaient la marchandise et disparaissaient sans laisser de traces. Ils n'ont commencé à prendre réellement de l'importance il n'y a qu'un an. J'ai fait mes recherches dans l'Underground et tout le monde semble au même point sur leur cas… Une seule information tourne sur eux.
- Laquelle ? Fit Barbe Blanche, intrigué.
- Leur leader. Il y a un nom qui ressort toujours. Dragon, « le révolutionnaire ».
- Dragon ? Un pseudonyme ?
- Nous l'ignorons Père. Ce nom est tout ce que l'on sait de lui. Il en est de même pour ses fameux commandants. Des rumeurs courent sur leurs exploits mais peu de ceux qui les propagent en ont été témoins.
- Hahahaha, tu trembles pour quelques rumeurs ? Depuis quand es-tu devenu un froussard ?
Izo tiqua à la provocation de son capitaine qui n'était pas toujours plein de tact.
- Ce n'est pas la lâcheté !
il était piqué dans son orgueil.
- C'est juste qu'on ne doit pas les sous-estimer. Le gouvernement bouge pas mal à cause de ce groupe et on raconte qu'ils ont rallié déjà plusieurs pays à leur grande cause.
Barbe-blanche resta silencieux. Il était circonspect. Le monde de la pègre était petit : c'était un entre-soi permanent dans les affaires, et cela était d'autant plus vrais entre les empereurs et leurs familles. Chacun connaissait l'autre, son territoire, ce qu'untel vendait, ce que l'autre achetait, les choses que l'on pouvait se permettre entre bandits et les limites à ne surtout pas dépasser. Or, dans ce monde souterrain se tenait depuis plusieurs années un groupe à part. En tant que réseaux mafieux, les pirates et autres bandits avaient généralement peu affaires avec les révolutionnaires. C'était un groupe qui n'agissait non pas pour son intérêt propre, mais pour une cause. Cela rendait donc leurs actions assez versatiles et imprévisibles, le pire défaut au monde aux yeux de la pègre. Un jour ils pouvaient acheter une grosse commande d'armes et le lendemain même en perturber le trafic. Barbe-blanche avait regardé de loin l'évolution de ce groupe, qui prenait grand soin à ne pas empiéter sur le territoire des empereurs. C'est en parti pour cela que le vieux loup de mer était pris au dépourvu : non seulement il ne savait rien de ces parasites sur son territoire mais en plus de cela, il n'en avait jamais eu le besoin jusqu'à maintenant. Des petits malins qui essayaient d'empiéter sur son territoire, il en avait botté un paquet. Ceux-là ne seraient pas bien différents.
- Izo, préviens tes hommes sur place que nous allons envoyer une équipe pour régler le problème. Révolutionnaire ou pas ce ne sont pas des petits merdeux qui vont faire la loi sur mon territoire. Si le casino est leur cible, ils doivent avoir très certainement déjà infiltré un ou deux de leurs agents sur place. On va régler ça en douceur, tu as raison. Jouer avec leurs propres règles. Bon boulot,fils.
En réponse, Izou s'inclina respectueusement pour le remercier avant de se retirer, laissant son capitaine seul dans ses pensées.
Barbe blanche s'inquiétait des répercussions de cette opération. Il avait comme un mauvais pressentiment et après tant d'années passées en mer, son instinct n'avait jamais failli. Pour lui tout d'abord. Il ne savait pas à qui il avait à faire et avancer à l'aveugle n'était pas dans ses habitudes. Bien sûre, il était le grand Barbe blanche et personne ou presque ne pouvait rivaliser avec lui en termes de force physique ou d'influence. Mais ici il ne s'agissait pas de force. C'était bien plus subtil que cela. Dragon avait engagé avec lui une énorme partie d'échec où le perdant ne pouvait être que le peuple. Que le roi reste en éliminant ses adversaires ou qu'il tombe revenait au même pour eux. Soit les citoyens restaient asservis à un dictateur, mais demeuraient dans un environnement stable, soit c'était la révolution et là… Personne ne pouvait prédire ce qu'il pouvait se passer. Ce n'était pas qu'une question de gros sous et Barbe blanche le savait. Il eut un soupir. À chaque fois c''étaient les mêmes qui trinquaient. Il s'enfila une longue gorgée de saké pour se réconforter. Il n'avait plus l'âge de s'enfoncer dans un tel merdier. Le vieux loup de mer réfléchit de toutes ses forces sur comment éviter un maximum de transformer le pays en brasier. Il y avait besoin de peu d'hommes, fort, mais qui sache rester discret. Avec une bonne connaissance du business et du territoire. Traditionnellement, c'était la 2e flotte qui avait la charge du boulot d'exécutant, mais avec la mort du précédent commandant, les choses se compliquaient. Il était obligé de confier ça un autre commandant. Haruta ? Non, trop jeune d'apparence. Il fallait quelqu'un de crédible dans un casino. Joz ? Trop remarquable. Izo était exclu d'office, envoyer son chef des renseignements sur le terrain revenait à l'offrir sur un plateau d'argent à ses ennemis, qui n'attendaient que cette occasion. Marco était son médecin attitré, trop précieux pour être envoyé dans une mission si délicate.
Un coup se fit entendre à la porte. Un homme coiffé d'une banane travaillé apparut dans l'entrebâillement.
- Père ? Je t'apporte ton repas dans ta chambre ou bien préfères-tu nous rejoindre dans le réfectoire ?
Le géant le fixa longuement. Thatch était un homme on ne peut plus normal d'apparence contrairement à ses pairs commandant qui avait tous plus ou moins un signe distinctif. La 4e flotte était celles qui gérer les cuisines de l'équipage, une fonction très logistique qui attirait moins l'attention que la flotte de renseignement ou d'armement. Il n'était pas faux de dire que le commandant était, malgré sa très grosse prime, le moins médiatisé de ses pairs. Un sourire satisfait se dessina sur les lèvres du vieil homme :
- Fils, entre un instant, j'ai à te parler.
- Une mission d'infiltration ? Répéta Ace, abasourdi.
- Shhh, le réprimanda Thatch, moins fort abruti, c'est top secret.
Ace s'excusa et Thatch reprit.
- Père m'a demandé de monter une petite équipe au sein de la deuxième division afin de remettre un peu d'ordre dans un de nos business. Partant ?
Les yeux d'Ace s'écarquillèrent d'excitation. Son intégration était encore récente et le jeune homme était désireux de montrer sa valeur à sa nouvelle famille.
- Carrément ! Mais… pourquoi moi ? Je suis encore un nouveau parmi vous, je…
- Zehahaha, ça sera l'occasion d'apprendre les ficelles Ace !
Ace sursauta, n'ayant pas senti l'homme derrière lui s'approcher. Depuis qu'il avait officiellement accepté la marque de l'empereur, Thatch et Teach étaient devenus ses nounous attitrées. C'était pour mieux l'intégrer à ce qu'il paraît. Et aussi un peu pour le protéger (même si Ace ne l'avouerait jamais à haute voix). En effet, certains membres d'équipages avaient du mal à oublier sa centaine de tentatives de meurtres sur le capitaine. La moindre minute d'inattention et Ace finissait par - dessus bord. Bien sûr, toute tentative de meurtre entre membres étaient strictement interdites et fortement punis. Mais dans une tempête… disons qu'il y avait toujours des pertes malencontreuses. Des hommes qui se noyaient alors qu'ils étaient réputés bons nageurs, des balles de fusil qui finissaient dans le crâne du voisin lors de batailles sanglantes. Sur un bateau pirate, le danger était constant. La vigilance était de mise. Et Ace était parfaitement conscient de cela. Depuis toujours, il avait appris à vivre sur ses gardes, entouré de la haine de ses congénères. Ses tripes l'avaient toujours guidé à sa survie. Et elles n'arrivaient pas à se dérider quand Teach étaient dans les parages. Il ne pouvait pas rester trop longtemps prêt de cet homme, sans qu'il ne puisse s'expliquer pourquoi. Teach avait toujours été correct avec lui. Enfin correct. Pour un pirate, dirons-nous.
Incertain, Ace, lança un regard un peu paniqué à Thatch.
- Hahaha, ne t'inquiète pas, Marshall est dans le coup aussi ! Manque plus que Saber et on est au complet. Moins on est, mieux ça sera. Le départ est dans deux jours. Tiens–toi prêt le bleu.
Ace se renfrogna, boudeur. Il détestait être traité comme un gamin ! Il avait été à la tête d'un équipage merde. Face à sa moue adorable, Thatch lui ébouriffa les cheveux en riant à plein poumon.
Il saurait faire ses preuves.
