Eeeeeet c'est parti pour le onzième chapitre ! C'est que je tiens le bon bout avec cette publication hebdomadaire ! Sans plus attendre, un long chapitre !
Chapitre 11 : Eden Club
Connor gara la voiture en douceur. Non pas tant car c'était la façon de conduire d'un androïde, mais par ailleurs parce que son passager, non content de ne pas pouvoir conduire – c'était même lui qui lui avait donné les clefs – était aussi dans une forme physique très moyenne.
« J'ai l'impression d'avoir une perceuse à l'intérieur de mon crâne… …T'es sûr qu'on est au bon endroit ?
– C'est l'adresse que donne le rapport.
– … ok… … en avant toute… » il se cogna la tête à la voiture. « Oh putain… »
Connor suivit et ils entrèrent tous deux dans le pimpant bâtiment violet, barré d'une ligne jaune propre à la police, où un officier faisait la sentinelle.
« Les androïdes les plus sexy de la ville… cita Anderson. Je comprends pourquoi t'as insisté pour qu'on vienne… »
Connor ne se donna même pas la peine de répondre, suivant ses pas. Ils passèrent devant le hall des… ben un hall avec des androïdes qui se dandinaient. Hank senti son estomac se retrousser. Il aurait voulu changer d'air, là, immédiatement. Connor, lui, ne leur prêtait pas plus attention, bien qu'il fut particulièrement attentif. Ayant bien fait son travail, il avait compilé un maximum de rapports durant ses temps au commissariat, il savait donc que l'Eden Club cumulait les pertes d'androïdes sur une base régulière. On pouvait supposer qu'ils se faisaient détruire sur le chemin menant aux domiciles de certains clients, Detroit était après tout une ville très mitigée sur ces machines. Mais de là à croire qu'aucun phénomène de déviance ne s'était jamais produit ici…
« L'enquête est en cours, monsieur, je ne peux divulguer aucune information pour l'instant. Oh, salut Hank !
– Salut, Ben, comment ça va… »
Si Hank ne le montrait pas autant que Ben, il n'était pas moins content de le voir : lui parler l'aidait à oublier tous ces corps se déhanchant passivement, inexpressifs, comme des esclaves sous opium. Ces silhouettes lisses à un point effrayant, ces airs atrocement détachés alors qu'ils répétaient leur chorégraphie soumise en attendant que- Argh putain la gerbe !
« C'est cette pièce, là, montra Ben. Oh, euh, attends…. Gavin est là, aussi.
– Oh, génial… un cadavre et une tête de nœud, j'ai tiré le gros lot, moi. »
Ben lui lâcha un sourire. C'était vraiment pour ce genre de réponses qu'il portait Hank dans son cœur. Les deux enquêteurs entrèrent sans plus attendre. L'accueil ne se fit pas prier.
« Le lieutenant Anderson et son petit toutou… les salua l'inspecteur. Qu'est-ce que vous foutez là ?
– On nous a assigné toutes les affaires impliquant des androïdes, expliqua docilement Connor.
– Ah ouais ? Vous perdez votre temps, répondit Reed en contemplant le cadavre de la victime étalé sur le lit. Encore un pervers qui n'avait pas le cœur bien accroché, rit-il.
– On va quand même jeter un œil, si ça te fait rien. »
Anderson avait comme récupéré. Il semblait plus concentré, plus vif, tout d'un coup.
« Allez on se casse, s'éloigna Reed en embarquant l'officier avec lui, avant de renifler : ça commence à sentir l'alcool ici. »
Il visa l'épaule de Connor avant de sortir, pour bien marquer son passage. L'officier, quant à lui, s'arrêta une seconde pour souhaiter bonne nuit au lieutenant, avant de quitter les lieux à son tour.
La porte se referma sur la chambre. Ils pouvaient enfin travailler tranquilles. Anderson s'approcha de la victime tandis que Connor analysait la Traci. Il se connecta à elle pour obtenir un diagnostic direct. Une pièce technique, le sélecteur, ainsi qu'un bio-composant, avaient souffert de dégâts critiques, d'où sa désactivation.
Du sang bleu s'était échappé de son nez, il pouvait l'analyser pour compléter ses inform-
« Oh HÉ-HÉ-HÉ-HÉ ! Connor ! C'est vraiment dégueulasse ce que tu fais, putain ! Tu vas encore me faire gerber… »
Oups. Lui qui pensait que le lieutenant était en train de vérifier l'état du mort. Flûte.
En attendant, tout était conforme. Le modèle n'était pas trafiqué, rien d'étrange, c'était bien une Traci.
… Pardon, Anderson, hein. Pardon.
Connor avait terminé, il se releva et rejoignit le lit.
Analyse…
Michael Graham, 1m88 pour 87 kg, mort estimée à 18h24 soit bientôt deux heures plus tôt. L'arrêt du cœur n'était pas la cause mais la conséquence du décès. L'hypothèse à demi-formulée par l'inspecteur Reed tombait à l'eau. Connor aurait lancé une recherche plus large s'il n'avait pas déjà décelé des marques suspectes au niveau du cou. De graves contusions, vraisemblablement causées par des mains. Un étranglement. S'il recoupait ça avec les pétéchies au niveau des yeux, la cause de la mort était bien l'asphyxie par strangulation.
La reconstitution n'allait pas plus loin, cependant. Il se releva.
« Il n'est pas mort d'une crise cardiaque. On l'a étranglé.
– Ouais. J'ai vu les contusions sur son cou dès que je suis entré. »
Eh bien, il n'en attendait pas moins du lieutenant. Ça expliquait son intérêt en entrant.
« Mais ça prouve rien du tout, peut-être que ça l'excitait... » marmonna Hank. Qu'il détestait de devoir bosser ici. Il détestait ça…
« Que voulez-vous dire ?
– Hein ?
– Que voulez-vous dire, quant au fait que la victime pouvait être excitée à l'idée d'être étranglé ? »
Hank se retourna vers lui, n'étant pas sûr d'être tout blanc ou d'avoir rougi.
« …. Euh…. Comment te dire… Merde.
– Je ne comprends pas ce qui pourrait-
– Oublie ça, s'il te plaît. Vraiment. Visiblement t'es mieux rencardé sur les déviants que sur les détraqués, et crois-moi c'est pas plus mal. »
Oui, ça n'était pas si étonnant que les ingénieurs n'aient pas pensé à l'initier au kama-sutra et autres dégueulasseries. Alors qu'il se retournait vers le mur pour "regarder" deux écrans quelconques, Hank se décida à croire qu'il était cramoisi. Bon sang la cuite ne lui réussissait pas du tout.
« Tu pourrais lire la mémoire de l'androïde ? changea-t-il de sujet.
– Je peux essayer… considéra Connor, accroupi auprès de la Traci. Mais je vais devoir la réactiver.
– C'est dans tes cordes ?
– Elle est quand même très endommagée… En fait il est très peu probable que j'aie le temps de sonder sa mémoire, le logiciel doit être stable pour cela. Or, considérant les dégâts qu'elle a reçu, sa réactivation entraînerait de nombreuses fuites de thirium, une fois celui-ci remis en circulation. Alors tout son système sera très instable.
– Donc tu peux pas la sonder.
– Sans doute pas. Et si j'arrive à la réactiver, ça ne tiendra qu'une minute, peut-être moins. »
Connor posa sa main sur le ventre de l'androïde et fit se retrousser la première couche de faux épiderme. Non pas le composant coloré, mais bien l'espèce d'épiderme blanc permettant d'avoir une silhouette parfaitement lisse sur l'androïde. Il fit découvrir ainsi l'ajustement des premiers composants externes, des plaques métalliques blanches qui protégeaient la structure interne de la machine, et lui permettaient en partie de se mouvoir. On avait ainsi une vue sur les différents câbles sombres qui remplissaient l'abdomen de la Traci. L'un d'eux était interrompu au niveau d'un branchement : le raccorder serait facile, mais…
Dès qu'il le fit, l'abdomen de la Traci se referma alors que ses yeux s'ouvraient tout grands. Elle se mit sur ses membres et recula à quatre pattes, haletant comme un animal effrayé, jusqu'à finir dos au mur. Anderson décida de rester en retrait, laissant Connor s'occuper de la conversation. Ils n'avaient pas le droit à l'erreur. Connor s'approcha d'elle sans mouvements brusques :
« Allons, calme-toi. Tu ne risques rien, tempéra-t-il en espérant gagner du temps si elle se ménageait. Nous voulons juste savoir ce qu'il s'est passé.
– Est-ce qu'il… il est mort ? »
Son taux de stress avait baissé mais si elle commençait à poser les questions, ils allaient perdre beaucoup de temps !
« Dis-moi ce qu'il s'est passé.
– Il a commencé à… à me frapper. Encore… Et encore… »
Elle pleurait.
Putain. Elle pleurait. Hank n'entendait plus grand-chose. Est-ce que les déviants… pouvaient pleurer ? Ou est-ce que c'était déjà prévu pour chaque machine ? Est-ce qu'ils avaient prévu que les androïdes de ce bar à p… puissent chialer, juste pour… pour pouvoir les…
Hank n'avait plus envie de vomir. Mais de casser quelque chose, à la limite. Et quand il préférait la violence à l'alcool ce n'était jamais enviable. Alors il garda son calme, de toutes ses forces.
« L'as-tu tué ?
– Non ! Non, c'était pas moi. »
Il manquait de temps ! « Étiez-vous seuls dans la pièce ? Y avait-il quelqu'un d'autre ?
– Il voulait jouer avec deux filles. C'est ce qu'il a dit, on était deux.
– Où est passé l'autre androïde ?! A-t-elle dit quoi que ce soit ?! »
Les yeux de la Traci se figèrent alors que sa diode clignotait une dernière fois avant de s'éteindre. Connor se redressa.
« Il y avait une deuxième androïde… répéta Hank, un peu déphasé par ce qu'il venait de voir. Ça s'est passé il y a presque deux heures. Elle doit être à perpète.
– Non… Impossible qu'elle soit partie sans se faire remarquer… Elle est sûrement encore ici, lui assura Connor.
– Tu crois que tu peux trouver un modèle déviant parmi tous les androïdes du club ? »
Il su que non à son air désolé : « Les déviants ne sont pas faciles à détecter.
– Ah. Merde. Il doit bien y avoir un moyen… peut-être quelqu'un qui l'aurait vu quitter la pièce…
– Je vais vérifier les environs, proposa Connor.
– Fais-donc ça. Moi je m'occupe du gérant. Fais-moi signe si t'as quelque chose… »
Connor hocha la tête et sortit sans plus attendre. Hank, lui, le regarda faire et retourna à pas lents vers la Traci.
Normalement, il n'aurait jamais fait ça. Pas même pour un humain. Mais… oh et puis pourquoi il cherchait à se justifier, même dans sa propre tête.
Lorsqu'il sortit à son tour, la Traci avait les yeux fermés.
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« Tu as entendu ? »
Alice se tût et tendit l'oreille.
« … C'est nous ! »
Tous les androïdes se tournèrent en direction de la voix. C'était Simon ? Ils étaient rentrés ?
– Une cargaison ! On a un camion entier ! renchérit Josh alors qu'ils réapparaissaient tous ensemble.
– Par contre il va nous falloir de l'aide pour décharger tout ça, vous imaginez bien ! » sourit North.
Après tout, les derniers accès au Jericho étaient un accès en chute libre jusqu'à une partie remplie d'eau de la cale, et une corde depuis laquelle on pouvait au moins se laisser glisser jusqu'à la terre ferme. Pour un camion, c'était pas l'idéal.
Mais ça attendrait. Pour l'heure, les androïdes fêtaient leur retour. Alice couru dans les bras de Kara, elle-même finissant dans ceux de Luther qui, pour faire plaisir à Alice, s'amusa à les soulever toutes les deux. Et voyant Markus se faisant discret, Alice alla fêter son retour d'un câlin, à lui aussi. Luther sourit et, peut-être un peu joueur, alla l'étreindre lui aussi alors qu'on lisait nettement de la stupéfaction sur le visage de Markus. Encore plus lorsqu'il vit que Kara s'était calée entre eux juste à temps pour être de la partie.
« Euh… ce n'est rien, vraiment…
– Bon retour à la maison, Markus. » lui dit tout de même Luther d'une voix chaude.
Markus lâcha un petit sourire. Mais un sourire faible. Un sourire de gratitude, mais sans réel sentiment de bien-être. Il… il les aimait, un peu, chacun, à sa façon, oui. Mais Jericho… ce n'était pas ça, une maison. Il n'était pas de retour à la maison. Il ne se sentait pas… il avait toujours cette sensation de vide. Comme s'il était toujours en déplacement. Comme si Jericho n'était pas différent de la rue, qu'on empruntait entre deux courses. Il finit par s'esquiver avec un sourire de politesse :
« Il faut que je vide mon sac et que j'aille aider à décharger le camion, ça va nous prendre un temps fou, alors…
– Bien sûr ! Je vais t'aider ! » renchérit Kara, partant vider son propre sac à dos dans l'ancien caisson pour commencer avec les autres de longs allers-retour entre le camion et le bateau. Heureusement pour eux que Rupert, récemment remis d'un dégât à la cheville, avait pu sortir se procurer pour qui en aurait besoin de nouveaux vêtements et divers sacs, qui leur accélérerait les choses.
Simon était aux anges. Le Jericho n'avait jamais été aussi animé. Aussi gai. Les heureux androïdes recevant de nouvelles pièces n'en finissaient pas de remercier chaque membre de l'expédition pour cet énorme butin.
« Mais… on ne va pas avoir d'ennuis, hein ? »
Alice avait fini par le demander au bout d'un bon moment à Luther, pendant que Kara était à nouveau en transit. Elle n'ignorait pas que ces pièces avaient été volées.
« Je suis sûr que Kara et les autres ont fait très attention. Ne t'en fais pas. »
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Aucune caméra de surveillance. Étrange, pour un établissement de cette taille. Connor en déduisit que les androïdes devaient tenir ce rôle.
Il y avait une Traci dans un tube presque juste en face. Elle était la plus à même d'avoir vu quelque chose ou quelqu'un passer par la porte.
Il établit une connexion avec l'interface de son conteneur et se fit rejeter immédiatement. Rien à voir avec un distributeur de snacks, évidemment. La machine était bien plus sécurisée et n'acceptait que les empreintes digitales, disait-elle. Chose dont Connor était dépourvu. Mais Anderson en avait, lui.
« Excusez-moi lieutenant, vous pouvez venir ? pointait-il derrière lui.
– T'as trouvé un truc ?
– Peut-être bien. » Il l'emmena jusqu'en face. « Pouvez-vous louer cette Traci ? »
C'était assez embêtant, il aurait préféré ne pas avoir à demander son aide, après tout c'était lui le technicien mais pas moyen de faire autrement.
« … Quoi ?
– Je ne peux pas la sortir, je n'ai pas d'emp-
– T'es vraiment un taré, Connor ! lui cracha-t-il, excédé. On a mieux que ça à faire…
– Lieutenant…
– Mais qu'est-ce qui va pas chez toi ?!
– Vous voulez que je sonde sa mémoire, oui ou non ? »
Hank en resta comme deux ronds de flan. « … Mais… mais putain pourquoi tu commences pas par là, triple buse ? »
Connor remua légèrement la tête, un peu comme quelqu'un décontenancé et énervé en même temps, ce qui ne lui correspondait pas au fond mais lui allait très bien à l'instant, avant qu'il trouve à répondre : « À quel autre genre d'interaction pensiez-vous qu'il s'agissait, lieutenant ?
– Oui-bon-ça-va ! rétorqua-t-il plutôt fort, nerveux.
– Bonjour. Une session de 30 minutes coûte 29,99 dollars. Veuillez confirmer votre achat.
– Ah ben putain ! Je vais bien rigoler, moi, à expliquer mes notes de frais à Jeff…
– Achat confirmé. L'Eden Club vous souhaite une agréable expérience.
– Y'a pas d'quoi… »
Hank recula, mal-à-l'aise, alors que le tube s'ouvrait et que la Traci descendait docilement de son… de cette… de cet endroit. Son estomac recommençait à se tordre. Cette sorte d'humaine venait à sa demande de quitter cet endroit minuscule pour être à sa disposition. Ça ne s'était ouvert que parce qu'il l'avait permis, de l'extérieur. Ça ne s'était fait que parce qu'il l'avait décidé, avec quelques dollars. La nausée…
« Ravie de vous rencontrer. Suivez-moi. » Hank baissait les yeux et reculait d'un pas. « Je vous mène à votre chambre… terminait-elle sur un sourire qui se voulait enjôleur, l'invitant d'un geste.
– Vas-y, fais ton truc… » adressa-t-il à Connor alors qu'il évitait de la regarder.
Connor hocha la tête, prit doucement l'avant-bras de la Traci et accéda à ses données.
C'était… facile….
Il obtint rapidement ce qu'il voulait, se retrouvant dans la mémoire visuelle de la Traci et observant la porte de la chambre, qui s'ouvrait après l'heure estimée de la mort de la victime. L'individu sortant était une Traci aux cheveux bleus, prenant la direction de la sortie et… rien, la Traci-témoin s'obstinait à regarder ensuite du côté de son client.
« Elle l'a vue !
– Quoi ?
– Elle a vu la suspecte, une Traci aux cheveux bleus, partant dans cette direction !
– Ok, c'est bon, détends-toi…
– Le club efface la mémoire des androïdes toutes les deux heures ! Il ne reste plus que quelques minutes pour trouver d'autres témoins !
– Hein ? D'accord mais… Hé ! Attends ! Je lui dis quoi, à elle ?
– Que vous avez changé d'avis ! » l'abandonnait-il, alors que l'androïde asiatique qu'il avait dûment louée essayait gentiment de l'entraîner par la main. Oh bon sang. Il s'éclaircit la voix, hésitant.
« Euh…. Désolée, chérie, j'ai changé d'avis !… » Il se sentit aussi stupide que honteux, inexplicablement, de devoir la renvoyer alors qu'il venait de la déranger. « Rien de personnel, t'es vraiment charmante, j'ai juste… euh… c'est… …enfin, tu vois, je suis avec lui… Non-enfin-non pas Avec lui dans ce sens-là !…
« Lieutenant ?
– C'est ça, oui, quoi, c'est moi ?
– Venez !
– J'arrive, j'arr– Oh non, tu vas pas me faire ça…
– Nous n'avons plus beaucoup de temps !
– Ouais, ouais, c'est ça, ouais… 'chier… »
Hank paya pour une autre androïde et Connor se connecta à elle avant même qu'elle ne sorte de son compartiment. Hank soupira :
« Bon. Alors ? Elle est sortie, hein ? Elle s'est barrée ?
– Non. Elle est retournée dans le club.
– …Répète ?
– C'est évident, elle ne pouvait pas passer par l'entrée. »
C'était peut-être évident pour Connor mais Hank ne connaissait pas les mesures de sécurité de ce foutu sex-club, alors bon.
« Pourquoi t'interrogerais pas un de ces gogos-danseurs, sinon ?
– Ils passent trop de temps à regarder le sol ou le plafond. Ceux dos au mur ont une excellente vue sur le couloir.
– Ben oui. Évidemment… Et rebelote… paya-t-il, attendant la suite.
– … …non.
– Quoi ?
– Celle-ci a passé tout son temps dans une chambre.
– T'ES PAS SÉRIEUX ?!
– On doit se dépêcher !
– T'es gonflé ! Encore ?!
– Vite !
– Bon sang, ça doit être l'enquête la plus onéreuse de toute ma carrière…
– …
– … allez, annonce-moi une bonne nouvelle.
– Elle est allée dans la salle rouge.
– Ah ! Très b- ah. Non. Ouais. D'accord. Génial, maugréa-t-il, voyant toujours plus d'androïdes.
– Celui-ci.
– Et allez… »
Hank s'abandonna à imaginer la scène de ses futures explications dans le bureau de Jeffrey, plutôt qu'à penser à faire l'addition, c'était plus simple. Et puis plus drôle aussi.
« Par ici, venez.
– Tu t'améliores, commenta-t-il en le suivant dans la salle bleue. 'Tain mais ça n'en finit pas !… Pff. Tu veux lequel ?
– …
– Connor ?
– Avec ce pilier au centre, ça ne va pas arranger les choses…
– Ouais ben décide-toi. J'ai dépensé un paquet d'thunes et on peut pas dire que je m'amuse. »
Connor se dirigea vers l'un d'eux, Hank le fit sortir et Connor lui prit le bras, pour repartir sans un mot. Hank soupira et suivit jusqu'à un autre androïde. Cash, sondage… Et Connor repartit. Hank suivit en broyant du noir mais réalisa que Connor se rendait dans une chambre… Ils eurent vite fait d'en vérifier les recoins. La salle était vide, encore raté.
« Elle est pas sous le lit, des fois ? » lâcha Hank.
Connor se figea abruptement alors qu'il allait sortir, regarda le lieutenant droit dans les yeux, puis partit vérifier à quatre pattes par terre.
« Non. »
Et il repartit dans le plus grand des calmes alors que Hank gloussait, ses épaules serrées tressautant sur elles-mêmes. Finalement, les dernières vapeurs d'alcool qu'il avait dans le sang pouvaient aussi s'éliminer joyeusement, avec un peu de bonne volonté. Il se reprit et comme Connor, balaya la pièce bleue d'un regard circulaire, cherchant comme lui un androïde pouvant leur indiquer la prochaine direction.
Ils s'arrêtèrent sur un androïde d'entretien. Ils se jetèrent un œil mutuellement, puis Hank fit la moue en levant les mains. Connor parti tenter sa chance. Au moins, celui-là était gratuit.
Il le regarda toucher l'androïde, se faisant la réflexion que chacun d'entre eux s'était montré calme et disponible dès que Connor tendait la main pour obtenir des informations : ils levaient la tête vers lui et se laissaient prendre le bras ou toucher l'épaule volontairement, avant de revenir à leurs occupations.
« Verdict ?
– Là-bas !
– Ah. Bien bien bien. Qu'est-ce qu'on attend ? »
Connor leur ouvrit une porte sans poignée réservée au personnel, débouchant sur un couloir de briques peintes en blanc, tranchant nettement avec les lumières de l'Eden. À l'autre bout de ce couloir, une autre porte, métallique. Hank se portait un peu mieux, ayant eu le temps d'éliminer un peu plus d'alcool et aussi de s'habituer aux androïdes, qui n'étaient même plus là pour le déranger. Il se manifesta un peu avant que Connor n'atteigne la porte du fond.
« Attends. Laisse-moi prendre la suite. »
Connor obéit et recula. Hank sortit calmement son arme, au cas où, pointant le sol, et ouvrit doucement la porte.
C'était une grande remise où étaient entreposés debout des androïdes de l'Eden, entre des étagères et des cartons. Une table devait servir à faire quelques réparations. Des machines à laver attendaient le linge sale, des vêtements propres étaient suspendus à des cintres.
« Merde, on arrive trop tard ! »
Hank se dépêcha d'aller voir vers la grande porte de l'entrepôt, ouverte sur la rue.
« Cette fois c'est cuit, Connor. Combien de temps elle a mis pour atteindre cette pièce ?
– Dix minutes.
– Alors c'est vraiment cuit. Elle a bien une heure et demie d'avance sur nous. » abandonnait-il en rangeant son arme.
Ceci dit, ils ne partirent pas immédiatement. Connor analysait ce qu'il voulait, comme d'habitude, et Hank ne pouvait pas s'empêcher de regarder ce drôle d'endroit. Rempli d'androïdes à moitié à poil. Mais qui au moins n'étaient pas en train d'onduler comme des anguilles. Ils étaient juste désespérément immobiles. La nausée l'avait quitté, il ne restait plus que ce sentiment de révolte. Un sentiment qu'il était fatigué de garder pour lui.
« Bordel, regarde-moi ça. On les utilise jusqu'à ce qu'ils cassent, et après ils finissent à la benne à ordures… foutu pays…. Eh ? Non mais– T'étais encore à lécher par terre ?! »
Connor était accroupi, deux doigts près de son visage, terminant son analyse et obtenant des informations correspondant à la suspecte. Mais il y avait Anderson, là, qui venait de le chopper avec deux doigts en bleu.
Mais il ne l'avait pas forcément vu en train de prélever ?…
« Putain, t'as encore léché un truc ?!
– … Non ? »
Anderson fit les gros yeux : « Ah mais EN PLUS tu te fous de moi maintenant ?!
– Non…
– Espèce de gros dégueulasse !
– Lieut-
– Même Sumo est plus propre !
– Lieutenant ! Elle est passée par ici !
– Mais BIEN SÛR qu'elle est passée par ici, tête de nœud !
– Les traces de sang bleu ne mènent pas dehors ! »
Anderson se calma un peu. Il réfléchit alors.
« Bah, peut-être qu'elle a profité de son arrêt ici pour se réparer, avant de partir en cavale ?
– Possible… »
Il laissa Connor à ses recherches et commença lui-même à regarder négligemment autour de lui. Si la déviante se planquait ici, ils avaient intérêt à ne pas la louper, c'était une machine capable d'étrangler un mec jusqu'à la mort. Ils ne savaient pas ce qu'elle pourrait faire dans la nature. Et ce qu'elle pourrait faire si elle leur tombait dessus à bras raccourcis.
Après avoir vu ce dont Ralph était capable, Hank n'avait pas spécialement envie de lui laisser une chance de le prendre par surprise.
Il se tourna vers Connor, au cas où, pour voir où il en était, et le vit toucher un mur sombre. En plissant les yeux, Anderson pu y lire une large inscription. ra9. Merde… Ça ne prouvait pas qu'elle était restée ici après s'être réparée, mais ça ne le rendait pas moins tendu.
Et puis il entendit l'altercation. Pendant qu'il scrutait l'inscription au mur, Connor s'était décalé pour regarder un groupe d'androïdes en attente, et l'une d'elle avait surgi du fond pour se jeter sur lui. Merde.
« On ne bouge p– »
Et ce fut son tour, sitôt qu'il s'était approché. Il reconnu une chevelure bleue alors qu'il manquait de tomber à la renverse.
Connor ne le vit pas tout de suite. Il avait compris qu'Anderson était aux prises avec une autre Traci – probablement leur suspecte – pendant qu'il bataillait avec une brunette. Il parvint à la projeter et la faire tomber mais en revenant à la charge, celle-ci réagit bien plus intelligemment en le faisant chuter, le bloquant ensuite sous elle. Ceci dit, même s'il avait pu s'inquiéter, il ne l'aurait pas fait, ayant ses deux mains libres. Il arrêta ses coups de poings sans la moindre difficulté – ce n'était pas comme s'il avait été préparé à ce genre d'affrontement, et pas l'inverse – et parvint presque à la déséquilibrer. Mais au lieu de réussir à la renverser, il lui donna l'occasion d'attraper un tournevis.
Pour Connor ce n'était que partie remise. Un androïde qui ne savait pas combattre à mains nues n'était pas plus effrayant avec une arme de fortune. Elle essaya de le planter à deux mains, lui laissant le temps d'anticiper son geste et de recevoir l'assaut, pour enfin la repousser et se libérer.
Cela faisait une quinzaine de secondes qu'il n'avait plus le lieutenant en visuel, il était temps de s'en soucier. Il se releva d'abord, esquiva un autre coup de tournevis et plaça une clé de bras. Mauvais verrouillage, elle se libéra d'un coup de tête, le surprenant par sa force.
Elle lâcha le tournevis. Avait-elle compris que cela la désavantageait ?
Vingt secondes qu'il n'avait plus le lieutenant en visuel. La déviante possédait une force plus élevée que ses anciennes estimations. Les risques qu'encourraient le lieutenant étaient donc plus élevés. Il fallait qu'il le rejoigne. Ayant prêté attention aux sons autant que cela lui était permis, il savait qu'il se trouvait derrière lui, sur sa gauche. Il devait reculer et le rejoindre, même s'il n'aurait pas exactement les mains libres.
Analyse…
Il pouvait la retarder en projetant une étagère sur elle. Il ne se fit pas prier, l'assemblage métallique s'écrasant entre eux avec fracas.
Elle s'en débarrassa presque aussitôt, trop facilement.
Une alerte survint dans ses programmes, le temps de nouveaux calculs. La force de cette déviante était bien plus élevée que ses anciennes estimations leur attribuaient. Alors la capacité d'un déviant à outrepasser les règles prédéfinies de Cyberlife allait bien plus loin que l'enquête préliminaire des chercheurs le laissaient croire.
Anderson. Il était en danger.
Il jeta un autre meuble en travers de sa route et fit immédiatement volte-face pour tenter de porter secours à Anderson. Il eût ainsi le temps de le voir tomber sur le dos, sur un des établi de travail. Il tenait encore son arme, c'était bon signe. Mais il n'avait évidemment pas le dessus.
Connor non plus, puisqu'il ne pu l'approcher : sa déviante personnelle venait de l'enserrer entre ses bras, pas vraiment pour l'étrangler mais bien placée pour en faire ce qu'elle vouait.
Anderson était toujours en danger.
Connor n'avait rien à portée de bras, il devait se servir de ses jambes. Il prit appui sur une poutre de soutien et réussi à basculer son corps par dessus son assaillante, retombant tous les deux avec fracas sur le sol, derrière elle. Il mobilisa non pas tout ses muscles, certes, mais toutes ses articulations pour la projeter plus loin avant qu'elle ne trouve des appui stables, l'envoyant cogner sur la derrière étagère proche qu'il n'avait pas envoyée bouler. Une boîte en fer, contenant de petites pièces mécaniques bascula, il l'attrapa au vol et la lança droit vers la tête de la Traci bleue. Elle laissa échapper un cri et perdit son momentum, permettant à Hank de se redresser.
La contre-attaque de la brunette ne se fit pas attendre, bien entendu, mais mieux valait ça, alors il encaissa la charge qu'elle lui porta à l'abdomen, tombant à moitié, son dos heurtant un chariot. Ils ne s'en sortiraient peut-être pas, vu la virulence qu'elles pouvaient déployer, et les renforts étaient déjà sur place : ils pouvaient compter sur Ben et l'officier à l'entrée, si seulement…
Si seulement cette pièce n'était pas isolée du réseau ! Mais merde !
Connor verrouillait sa prise sur la brunette, tentant de la garder contre lui tout en sachant qu'il n'avait aucune chance de lui briser le cou : il n'avait pas une bonne emprise sur elle. Il avait cependant le temps de jeter un œil et lancer une analyse…
Anderson n'était toujours pas blessé mais vu ce que la situation donnait à cet instant précis, il en déduisait que la Traci ne lui donnait aucun répit. Pourtant il avait toujours son arme c'est qu'il savait qu'il ne devait surtout pas la perdre, mais s'il n'avait toujours pas eu le temps de tirer… Bon sang il finirait bien par avoir une fenêtre de tir, un policier comme lui ! Le simple fait qu'elle n'ai pas réussi à prendre totalement l'ascendant, ni à lui faire perdre son arme, en était la preuve. Si seulement il n'avait pas autant bu ce soir !
Mais peut-être qu'il oubliait quelque chose.
Anderson cramponnait son pouce au cran de sûreté, maintenant sa prise des deux mains alors qu'elle lui tenait les poignets. Ils résistèrent l'un et l'autre, Anderson hésitant à se servir de ses jambes pour frapper. Sitôt qu'il en décollerait une du sol, il n'aurait plus l'équilibre pour lui résister. Donc à la place, il lui mit un coup d'épaule. Il ne réussit pas à l'envoyer bouler, un autre aurait pris cela pour un échec, Anderson, lui, mit plus de forces dans son élan et repoussa la petite – enfin, la "petite"… – il jeta un œil derrière pour constater que Connor n'en avait toujours pas fini avec miss coupe garçonne. Bordel de merde, ils allaient jamais s'en sortir ou quoi ?!
Pourtant Anderson savait. Connor oubliait un détail dans ses calculs, et c'était ça : Anderson savait qu'il pouvait en finir à presque tout instant. Il suffisait qu'il tire. Dès qu'il le pouvait, il tirait, peu importait la zone touchée : la première serait ralentie et beaucoup plus facile à maîtriser, et la deuxième se laisserait probablement déstabiliser. La seule chose qui l'en empêchait, c'était bien lui-même. Lui et son pouce sur le cran de sûreté.
Anderson ne voulait pas tirer. Il ne savait pas s'il voulait mettre un terme à cette situation de cette façon. C'était trop brutal. Bordel de merde. Mais à quoi il avait pensé, aussi ! À quoi il avait pensé en venant l'arme au poing dans cette pièce !
Un raffut attira son attention sans le déconcentrer. Ça c'était Connor qui venait de se reprendre une volée, et ça ne voulait dire qu'une chose : il avait encore essayé d'échapper à sa Traci pour lui filer un coup de main. Putain. Avec ses conneries, Hank forçait Connor à se décarcasser pour l'aider. Il le voyait bien, c'était pas la première tentative de son partenaire pour lui prêter main-forte. Connor refusait de laisser passer Hank derrière les autres objectifs. S'il s'arrêtait un peu deux secondes il aurait peut-être déjà pu maîtriser sa délinquante et s'en sortir à bon compte. Mais non. Il fallait qu'il sauve les miches d'Anderson. Ce vieux poivrot d'Anderson.
« Allez, ça suffit. »
Et Anderson commença à se battre sérieusement. Non pas contre un machin bizarre qui ressemblait à une femme, à poil, il se battit comme un flic face à un suspect dangereux. Il chuta, il se cogna encore, mais en vingt secondes, il la maitrisa.
« On arrête ! Ça suffit ! »
La brunette n'entendit peut-être pas et la petite qu'il tenait par le cou se débattait encore. Avec le bras qu'il avait enroulé autour du cou de la Traci, Anderson donna un coup de pied derrière son genou pour la faire plier et lui ôter l'idée de se propulser pour s'échapper.
« ÇA SUFFIT PUTAIN ! »
L'autre paire d'androïde s'immobilisa enfin, fixant Anderson en silence. La Traci brune tenait Connor à genoux, comme Anderson, mais serrant entre ses mains un serre-joint en fer contre la gorge de Connor. Si elle tirait en arrière, vers le haut, elle pourrait lui décrocher les… les éventuelles vertèbres que Connor pouvait éventuellement posséder, dans l'éventualité où les concepteurs des androïdes aient poussé la ressemblance aussi loin entre les organes humains et les bio-composants.
« Relâchez-là, exigea la brunette.
– Ne l'écout-
– Relâchez-là, insista-t-elle en serrant avec la barre de fer, ou je brise en deux votre larbin !
– Tirez !
– Mais fermez-là tous les deux !
– S'il vous plaît… »
Anderson manqua de mettre une rouste à la petite qu'il tenait en joue, par réflexe, mais se retint. On ne frappe pas quelqu'un qui supplie, à part si on est le gros méchant cliché dans le film. Et lui, il était juste un flic en train de finir de dégriser sur une soirée pourrie.
Après ce court silence, Connor voulu retenter de convaincre Anderson, mais sans le vouloir, la Traci aux cheveux bleus l'en empêcha :
« Quand cet homme… a détruit l'autre Traci… J'ai su que j'étais la prochaine. »
Quoi ?
On aurait dit qu'elle voulait se confier. Se confesser. Quelque chose comme ça. Anderson fit voyager ses pupille de bas en haut, regardant la petite tête bleue, et les deux autres en face. Statu quo.
…
Tant que les deux furies d'en face ne bougeaient pas, il voulait bien l'entendre.
En fait, il n'attendait que ça. Entendre le fin mot de l'histoire. Après tout, est-ce que ce n'était pas cela, l'objectif d'un enquêteur ?
« J'avais si peur… Je l'ai supplié d'arrêter, mais il ne voulait pas… » tremblait-elle.
Anderson n'avait pas besoin de la fixer elle, il n'avait besoin que de l'entendre. Alors il regarda Connor. Droit dans les yeux. Guettant la moindre de ses réactions. Et pour l'heure Connor était plongé dans le récit.
« … Alors j'ai mis mes mains autour de son cou, et j'ai serré… jusqu'à ce qu'il arrête de bouger. Je… je ne voulais pas avoir à le tuer, Je voulais juste rester en vie !… je voulais juste la retrouver… »
Anderson devina que la petite avait enfin levé la tête, pour regarder la brunette. Celle-ci avait lâché les yeux d'Anderson qu'elle avait surveillé jusque-là avec l'attention d'un fauve. Son regard était alors devenu plus tendre.
« Je voulais… qu'elle me prenne dans ses bras encore une fois… et qu'elle me fasse oublier les humains… »
Il y avait une sorte de sanglot dans sa voix.
« Eux… leurs obscénités… chacun de leurs mots… leurs mains et tout ce qui suinte de leurs corps… leurs regards et leurs sourires pervers… »
Anderson flancha une seconde. Le sentiment d'être au milieu de l'Eden l'avait assailli à nouveau un instant, cette impression de nausée qui fit trembler le canon de son pistolet, juste une seconde. Ce tressaillement que la brunette avait vu. Ce regard intense et lourd qu'elle braquait sur lui. Il ne devait montrer aucun signe de faiblesse.
Putain.
Il était vraiment en train de braquer la tête de cette gamine ?
« Je voulais qu'on s'en aille… loin… qu'on disparaisse… qu'on ne nous retrouve plus jamais… On devait…
– Tais-toi. »
Les deux garçons jetèrent un œil – enfin Hank le fit et I-Robot jeta difficilement un regard à la brunette, tous deux surpris par ses mots.
« Ne leurs dis rien. De toute façon ils ne comprendraient pas. » Elle ajusta sa prise sur Connor qui se crispa. « Regarde-le… grimaça-t-elle en fixant Anderson. Il est juste comme les autres… exactement comme eux. »
Cette fois son canon ne trembla pas, mais la nausée fut tellement vive qu'il sentait le goût de la bile en train de remonter. Ce qui ne fit qu'accentuer sa colère. Hank leva son arme et la braqua droit vers le front de la brunette. Les deux en face eurent l'air passablement surpris. Hank tapota l'épaule de la Traci à ses pieds.
« Toi. File.
– … eh… m-moi ?!…
– Oui, toi, pas le pape. Mets-toi hors de ma vue. Passe par la grande porte.
– Fais ce qu'il te dit ! s'écria soudain la brune. Et toi, je te jure, si jamais tu…
– Je sais, tu briseras son cou à Connor.
– Qu'est-ce que vous faites, lieutenant ?!
– Je gère. Et tais-toi.
– Mais-
– Va-t-en ! » coupèrent-ils en même temps la Traci aux cheveux bleus, Hank et la brune. Passablement sous le choc et morte d'inquiétude, elle tituba sur ses talons hauts jusqu'à la sortie, regardant son amante avec un air désespéré.
« Qu'on soit bien clairs… murmura Hank, parfaitement audible, l'arme toujours braquée vers la Traci. Si jamais l'un de vous deux essaye de lever la main sur l'autre, il est mort. »
Connor, toujours en train de retenir le serre-joint de lui écraser la gorge, parut perplexe, presque choqué. Quel genre de plan était-ce là ?
« Oui, oui Connor, ça vaut pour toi. C'est pas un plan de derrière les fagots pour finir la mission. Tu bouges le petit doigt, je te plombe.
– Qu'est-ce que ça peut faire ? répliqua la brunette. Ce n'est qu'une machine. C'est votre larbin, votre chien ! Tout ce qu'il peut faire c'est vous éviter de vous faire tuer comme le dernier des imbéciles comme tout à l'heure…
– Alors pour commencer, tu sauras que je traite très bien les chiens, pouffiasse. Ensuite non, c'est pas mon chien, mon chien est beaucoup moins dysfonctionnel. Lui, c'est mon partenaire. »
Elle ne sembla pas comprendre.
« Oui alors crois-moi quand je te dis que ça me fait chier, ajouta-t-il en hochant la tête tandis que son canon oscillait de la même manière. Mais c'est comme ça, je suis son équipier et je suis de la vieille école. Alors tu y touches, t'y casse quequ'chose, et je peux t'assurer que je te louperai pas.
– Alors quoi ? On va se regarder dans le blanc des yeux jusqu'à ce que que vos collègues rappliquent pour vous sauver la mise ? »
Hank soupira, l'air excédé, serrant les dents pour ne pas jurer tout de suite – pendant ce temps l'autre Traci attendait à la sortie, angoissée et tout à fait silencieuse.
« J'ai dit : le premier qui touche à l'autre, je le dégomme. Ça vaut pour toi, ça vaut pour Connor. Maintenant tu dégages. »
Elle plissa les yeux, interdite.
« Dégage. »
Elle comprit enfin. Hébétée, son emprise sur la gorge de Connor se desserra. Anticipant le moindre réflexe possible de sa part, Hank baissa aussitôt son canon vers la tête de Connor, qui retourna ses yeux vers lui plutôt que sur la déviante, sans doute choqué. À quoi jouait Anderson ?
Un coup de menton de la part de ce dernier, en direction de la Traci attendant dehors, et la brunette se décida enfin à courir. Connor les regarda s'enfuir, impuissant. Quand elles furent hors de vue, il retourna son regard vers son « partenaire » et pour la première fois depuis le début de leur collaboration, il avait l'air en colère. Hank rangea son arme avec un air très détendu malgré tout.
« Pourquoi ?! »
Il releva la tête et mit les mains dans les poches sans lui répondre, laissant Connor approcher.
« Pourquoi les avoir laissées s'enfuir ? Vous les teniez !
– Elle te tenait aussi, je te ferais dire…
– Mais quelle importance !? »
Hank eu comme un sursaut mou sous l'effet d'un rire muet et sarcastique : il s'y attendait et n'avait pas l'intention de le couper dans son élan.
« Vous pouviez l'éliminer ou la maîtriser, l'autre Traci n'aurait pas pu vous atteindre à cette distance, un autre tir et c'était terminé ! À quoi pensiez-vous ?! »
Hank ne répondit pas tout de suite, mais Connor attendit. Il avait vraiment l'air furieux. Qu'est-ce que ça voulait dire, ça, pour lui, monsieur androïde envoyé par Cyberlife ? Lui qui prétendait ne rien ressentir du tout ? Il s'énervait par procuration, c'est ça ? Il lui sortirait quelque chose comme l'importance de cette mission et le fait que gueuler était un moyen de faire passer le message de manière plus efficace, "ni plus ni moins" ? Probablement…
« Tu me demande vraiment ? » taquina Hank.
Connor s'avança plus près.
« Oui. Je vous le demande, lieutenant. »
Il avait une voix plus calme, ses traits étaient plus doux mais son regard restait dur, mais il serait bientôt aussi froid que d'habitude.
« Est-ce que son discours vous a touché, lieutenant ? »
Hank s'assombrit. Il aurait préféré pouvoir garder ça pour lui, ou l'amener comme il l'entendait. Pourquoi fallait-il que Connor…
« Elle a réussi à vous émouvoir, c'est ça ?…
– Et même si c'était le cas, qu'est-ce que ça pourrait faire ?!
– Lieutenant, reprit-il de façon professionnelle, ce sont des machines, conçues pour nous ressembler et de surcroît sous l'effet d'un bug qui les pousse à émuler des émotions !…
– Je sais, putain d'merde, je sais, tu m'as déjà raconté tout ça !
– Alors pourquoi les laisser vous convaincre ?
– Ben va savoir, du con ! pesta-t-il en cherchant la porte par laquelle ils étaient entrés.
– C'est parce qu'elles ont été battues par des clients ? Ce sont des choses qui arrivent, lieutenant ! Ce sont des clients comme les autres, quoi qu'on en dise, au regard de la loi ils n'ont rien fait de mal ! »
Et Hank de lâcher prise, fatigué, et de s'écrier tout son saoul :
« Mais les gens sont devenus tarés, Connor ! Ils cherchent pas à s'engager dans une relation, tout le monde s'achète un androïde ! Y te font à bouffer quand t'a faim, y baisent quand t'en a envie et t'as pas à te soucier de c'qu'ils ressentent ! On va finir par disparaître de la surface du globe parce que tout le monde préfère s'acheter un bout de plastique plutôt que d'aimer son prochain ! Et en fait, à bien y penser, quand je vois le genre de… »
Il respira un peu, essoufflé, secoua la tête.
« Quand je vois ce qu'on devient, je vois pas ce qu'il y aurait à regretter. »
Connor s'en tint là, ne répondant pas.
Le lieutenant parlait de l'inutilité de l'Humanité en tant qu'espèce, il reniait sa pertinence, l'utilité de son existence même. Il n'y avait pas lieu de débattre là-dessus. On n'argumentait pas lorsque l'élément de départ était une absurdité totale. Il y avait la Terre, et l'Homme, puis le reste. Le lieutenant devait retrouver son calme et tout irait mieux ensuite.
À supposer qu'il puisse être ce genre de personne raisonnable.
« Ramène-toi. Je peux toujours pas prendre le volant… »
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Il était une heure du matin, le vent soufflait fort, et le froid n'était plus seulement pénible, il en était dangereux.
La nuit était opaque.
Une silhouette humaine traversait cette gangue à pas lents, emmitouflée dans son coupe-vent clair, rendu terne par la lumière fade qui révélait avec peine le décor enneigé : l'homme – ça avait moins l'air d'une femme en tout cas – s'arrêta devant un panneau, près de la route qu'il longeait.
Un parc d'attraction ? Un parc à thème pirate, en tout les cas. Il se remit en route, droit vers le parc, à pas mesurés. Il passa les grilles ouvertes et découvrit le décor qu'on pouvait facilement trouver ou sinistre ou mystérieux. Tout était à l'abandon, délabré, désert. Mais le vent l'assaillait un peu moins dans cette grande allée. Il ne s'en plaignit pas, restant silencieux, la tête sous sa capuche et les mains toujours enfoncées dans ses poches, il valait mieux par ce temps. On était en dessous de zéro, tout de même !
Alors qu'il avançait tout en regardant autour de lui, il vit sur sa droite un ponton. Et surtout, sur ce ponton, une silhouette grande comme lui, de dos.
Il s'arrêta, la silhouette ne bougeait pas. Il alla vers elle, toujours avec ses petits pas mesurés, jusqu'à rejoindre l'individu immobile. Il finit par pouvoir détailler ses vêtements : trop courts pour un temps pareil, et gelés. Donc…
Aha, oui. Vu de face, il le reconnaissait. C'était un… Un Jerry, c'est ça ? On les appelait comme ça, non ? Il lui semblait bien. Machinalement, il voulu épousseter le coin de sa veste où il aurait pu lire son matricule – regrettant d'avoir sorti ses doigts par ce froid – et aussitôt, le Jerry s'anima :
« Bienvenue sur l'île aux pirates, moussaillons ! Préparez-vous à vivre une aventure incroyable ! »
Lui, avait fait un léger mouvement de retrait, surpris, en voyant le Jerry prenant soudain vie et déclamant sa litanie comme si c'était son premier jour. Il aurait dû se soucier du froid, plutôt. Mais s'il en jugeait par sa diode rougeâtre…
Le Jerry répéta une deuxième fois sa litanie, comme un disque rayé, avant se figer, retombant en panne. L'inconnu agita sa main devant les yeux vitreux du Jerry, puis ses épaules se soulevèrent, et s'affaissèrent. Un soupir.
Il saisit le Jerry à la taille et le porta sur son épaule.
Il revint dans l'axe principal et continua de regarder de droite et de gauche, cherchant un abri. Il trouva satisfaction dans un ancien restaurant pirate, mais pour entrer, il fut confronté à une porte solidement barricadée. Il posa doucement le Jerry sur ses pieds, puis s'attela à arracher les planches clouées sur la porte. Ce fut long, particulièrement long, fastidieux. Le froid rigidifiait ses doigts, ralentissait ses efforts, mais il persévéra et arracha jusqu'à la dernière planche. Durant toute sa patience, il ignorait cependant que des petites paires d'yeux l'observaient de loin, avec beaucoup d'attention. Énormément d'attention….
Il semblait épuisé lorsqu'il fallu ouvrit la porte : sa jambe, comme molle, ankylosée par le froid, cogna sans conviction le double battant. Il fit quelques pas du côté de la grande allée, comme pour se dérouiller les genoux, puis fit soudain demi-tour et se rua sur la double porte, qu'il enfonça d'un coup d'épaule. Il s'écroula par terre, se redressa aussitôt, épousseta son imper et ses genoux, tapa ses mains et retourna attraper le Jerry par la taille, telle une statue givrée, qu'il entreposa à l'intérieur.
Cette fois, les paires d'yeux ne se satisfirent plus d'observer de loin, elles durent approcher pour voir ce que faisait l'étranger à l'intérieur…
Ils atteignirent les vitres… et furent obligés de les fracasser, pour entrer tous ensemble, en trombe, telle une petite armée.
« Hein ? »
Leur étranger semblait plus perplexe qu'inquiet à la vue de tous ces Jerry surgelés, entrant à la manière d'une vague de zombies.
« Ah, c'est dommage… bon, sans le toit, il n'y avait vraiment pas d'isolation, mais les fenêtres empêchaient au moins le vent d'entrer, vous savez. Pourquoi ne pas passer par la porte ? »
Ils regardèrent plus attentivement. L'étranger était assis et… il auscultait le Jerry. L'étranger avait fait un feu dans la cheminée pour se réchauffer et y voir plus clair, apparemment.
« Si je le ramène à la bonne température sans causer de choc thermique, dit-il pour lui-même, ça devrait aller. Il n'est pas réellement endommagé. C'est bon… Et vous, vous allez bien ? Vous voulez que je vérifie ?
– C'est…
– Tu es… ?
– C'est un réparateur ?
– Tu es un technicien de Cyberlife ?
– Euh… en fait… »
Et l'étranger fut vite assailli de toutes parts par des Jerry absolument ravis de sa visite, telle une bande de gamins autour du marchand de glace. L'étranger fini par distribuer des consignes à tout le monde, comme par exemple pour certains d'essayer de recouvrir le toit, pour d'autres de combler les vitres cassées, et le Jerry qu'il avait réanimé s'occupa d'entretenir le feu. L'étranger s'amusait à les passer en revue, un à un, les débarrassant eux et leur tenue du givre qui altérait leur peau de synthèse, puis vérifiant chacune de leur fonctions internes.
– Et comment tu t'appelles, monsieur ? demanda le Jerry dont il réparait l'œil.
– Euh… comment te dire… je… eh bien en fait, je n'aime pas vraiment mon prénom.
– Ah bon ?
– Comment es-tu arrivé ici ? demanda un autre.
– Ah, ça… je me suis perdu ! C'est idiot, hein ?
– Ha, ça oui, c'est idiot ! Ha ! Ha ha ! »
Les Jerry partirent dans un fou-rire glaçant, terrifiant, mais qui n'inquiéta pas vraiment l'étranger. D'ailleurs il ne portait plus son manteau depuis que le feu vif réchauffait enfin toute la zone.
Il avait plutôt fière allure, avec son jean de marque et sa chemise, un peu vielle peut-être, retroussée jusqu'au coudes pour pouvoir travailler. Et c'était tout, pas étonnant qu'il ait passé le reste de son temps bien emmitouflé dans son manteau. Les Jerrys ne s'embêtèrent pas à réfléchir : que ce soit un réparateur de Cyberlife ou un drôle d'individu louche qui fuyait quelque chose, ils s'en moquaient. Quelqu'un venait les réparer. C'était une chouette nuit.
Le pauvre invité n'aurait même pas le temps de se reposer ce soir, contrairement à un Jerry qui s'en alla lire un e-journal pour s'occuper, trop heureux d'être enfin à nouveau capable de parler avec les autres depuis que son module de communication était rebranché. Et puis curieux, d'ailleurs, que ce gadget qu'était l'e-journal, fusse encore en état alors que les Jerry avaient peiné jusque-là à se maintenir en service.
Ainsi, Jerry – enfin, ce Jerry-là – resta obnubilé par l'article montrant une vidéo faisant le buzz sur internet. Encore une de ces bêtes vidéos amateur, disait l'article, à la qualité d'image volontairement basse, prétendant montrer une véritable scène d'action qui avait dû être sortie d'un film, ou montée de toute pièce. Après tout, quel genre d'imbéciles se poursuivraient en prenant le risque de sauter sur un train en marche ?
Ayé, j'ai fini ! (par ailleurs oui juste au dessus la vidéo que regarde Jerry c'est les silhouettes de Rupert et Connor en plein parkour)
Je suis dégoûtée, j'aurais tellement voulu terminer sur ambassador's bridge !… mais ce sera pour la prochaine fois !
Pour en revenir sur des détails, j'ai volontairement modifié la déclaration de la Traci bleue pour plusieurs raisons : le plaisir de l'adapter un petit peu à ma sauce dans le choix de mots, par exemple, mais aussi pour retirer « l'odeur de leur sueur ». Je doute très fortement que Cyberlife se soit fait chier à leur créer un odorat. Vous imaginez pas à quel point ça doit être difficile, et à quel point ce sens est (à mon avis) inutile pour les esclaves que veut Cyberlife.
Oui j'y tiens à ce détail car j'y reviendrai sans doute peut-être plus tard. (beaucoup plus tard snif)
J'ai aussi fait ma propre fin car je voulais certes sauver les Traci mais je n'étais pas tout à fait convaincue par l'embranchement donné par le jeu. Connor pouvant tirer qui finalement s'y refuse alors que les deux androïdes sont capables de tuer (oui, pour moi c'est ça qu'il doit avoir en tête) bref, j'ai tenté, j'ai improvisé à une heure du matin.
Et oui j'aurais dû nommer ce chapitre Eden club VIRGULE L'ÎLE AUX PIRATES mais je voulais pas gâcher la surprise.
Et tu sais, poulette (elle se reconnaîtra parce que je préfère ce surnom à son pseudo qui fait très bizarre quand je veux l'appeler) quand tu m'as parlé des Jerrys, ça m'a fait marrer de noyer le poisson parce que je savais que tu me parlais d'eux parce que tu avais oublié que Kara ne pourrait pas les rencontrer ici. Mais à ce moment-là tu m'as carrément donné l'idée de les réutiliser ! C'était une idée que j'avais eue je crois bien plus tôt et tu m'as convaincue de la mettre en place !
Bien ! J'aurais au moins pu le relire une ou deux fois, celui-ci. Et je pourrais même me mettre au suivant tout de suite ! Allez salut ! Et n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez ! Car l'action ne fait que commencer !
