Re-coucou !

Accessoirement je vous précise ici que j'ai un verbe inventé que j'aime bien (que j'utilise pas forcément souvent) qui s'appelle processer. Genre Connor processe. Ça veut plus ou moins dire qu'il réfléchit, ou qu'il compile une info : il l'enregistre et la compare avec ses souvenirs, comme vous voulez. Je le dérive de "processeur", l'élément d'un ordinateur qui sert à faire les calculs. En gros (vraiment, en très gros) plus le processeur est puissant plus l'ordinateur est rapide. C'est plus ou moins ce que j'avais compris.

Je trouve que dire que Connor se met à processer de son côté est parfois sympathique. C'est vraiment un choix personnel.

Bon maintenant il est temps. J'aurais dû batailler pour pouvoir l'écrire, celui-là, et maintenant je suis vannée. Alors savourez-bien. Beaucoup de dialogues, mais j'attendais d'en arriver là.


Chapitre 12 : Le pont



Fait froid. Vraiment froid…

« Avant quoi ? »

« …Hm ?

– Vous avez dit, "je venais souvent ici, avant." Avant quoi ? »

« Avant… »

… 'fatigué.

« … avant rien. »

Je suis juste trop fatigué. Pas pour ces conneries en général. Je suis aussi fatigué ce soir. Mais je me sens pas d'aller dormir maintenant.

J'ai fait conduire Connor jusqu'au parc à côté du pont, pour me poser là. J'ai pas envie de m'enterrer chez moi tout de suite. J'ai besoin de prendre l'air et d'oublier cette putain de soirée. Prendre l'air… putain, dire que c'était cette excuse que j'avais choisie pour sortir, oublier la cuite que je m'était mise à m'en rendre malade, et tout ça pour quoi ? Pour ça ? Pour tout ce foutoir ?
Je me suis rendu malade à gerber ce soir, et au final, au lieu de m'aérer, je me suis rendu tellement dingue que je dois boire encore pour oublier.

Jeff. Je devrais te tuer pour m'avoir mis dans cette enquête. Si tu voulais vraiment en finir avec moi, t'aurais dû venir. Un face-à-face direct. J'aurais étendu les bras, fermé les yeux, et crié « vas-y ».

Je suis beaucoup trop fatigué pour toutes ces conneries.

« Puis-je vous poser une question personnelle, lieutenant ? »

Connor… tu sais que t'es marrant ? Je suis trop claqué et déjà assez alcoolisé, pour ne pas arriver à m'énerver. T'es marrant, parce que t'essayes toujours. Gentiment. Comme un petit toutou. Mais genre, le tout petit chien-chien qu'essaye d'attirer l'attention – je sais de quoi je parle, t'aurais vu Sumo petit – mais je te connais. Toi tu fous toujours la merde. Je pourrais prendre ça avec humour, ces tentatives de communiquer qui ont à la fin le tact d'un 38 tonnes. Mais j'ai plus la patience pour en rire, tu sais. Je suis pas comme Judith, ou Chris.

Mais bon. Je sais bien que tu le fais pas exprès. Tu peux pas le faire exprès. Tu suis tes putain de consignes et tes consignes, c'est être le docile petit inspecteur qui essaye de fonctionner en binôme.

« Est-ce que tous les androïdes posent toujours autant de questions indiscrètes, ou c'est juste toi ? »

Je vous jure. Y'a des jours, il m'amuse. Et quand je suis sobre, c'est horriblement dur de devoir se retenir de le montrer.
Mais quand je suis sobre, au moins, j'arrive à me rappeler pourquoi je garde mes distances. Rire à son comportement, c'est humaniser un jouet. Et je suis plus un gamin. J'ai horreur qu'on se paye ma tête. Qu'on me tire une réaction, pour retirer le masque ensuite, pour me rappeler seulement à la fin que j'ai parlé à… à une chose.
Que je me suis laissé avoir.

Et j'arrive plus à savoir si c'est quand je suis sobre ou bourré que je baisse le plus ma garde.

« Cette photo, sur la table, dans votre cuisine… »

'pas vrai…
T'as aucune limite. Hein. Connard.

« C'était votre fils, n'est-ce pas ? »

Pauvre type. Connard.

« Ouais… »


Me rappelle encore trop bien sa façon de jouer sur ce truc, là-bas. 'L'était tellement mignon. Tellement petit.

« Il s'appelait Cole. »

Cole. Ce nom. Un mélange de bonheur et d'un puits sans fond de désespoir. Ce son, la façon de le prononcer. Le nombre de fois que j'ai pu adorer le dire, et maintenant tout est mélangé. Chaque fois que j'y pense c'est la torpeur agréable des bons souvenirs, qui reviennent quoi qu'il arrive, parce que je suis trop faible pour empêcher de revenir ces instants de bonheur, tout ça pour y récupérer la vague de déprime qu'ils traînent derrière eux et qui engloutit tout le reste. C'est toujours comme ça, bien et mal en même temps. Comme quand je me vide une bouteille ou deux. Sauf que l'avantage, avec l'alcool, c'est qu'au moins à la fin tu finis par tomber dans une sorte de coma.

C'est bien dit, ça. Ça mérite un coup. Je bois à ma santé. HA ! Ma santé. Tu parles. Elle est bonne, elle est bonne… Je sourirais si j'étais pas si fatigué.

Connor s'avance vers la vue. Je redescend le bras après avoir goûté la bière. Je la goûte petit à petit, c'est la deuxième et je n'ai déjà plus soif. Mais j'ai pas encore assez d'alcool dans le sang pour oublier. Pas assez torché pour échapper au reste.

« L'enquête n'avance pas depuis des jours. On tourne en rond. »

Oh, t'es sérieux, là ? On a à peine commencé, j'te ferai dire. Tes patrons sont peut-être très exigeants mais – tiens, je vais me répéter – ils ne savent pas ce que c'est que d'enquêter. Alors dis-leur de se calmer.
Et au fait, qui t'a dit que j'avais envie de parler boulot ?…
…Remarque, est-ce que j'ai envie de parler du reste ?

« Les déviants n'ont aucun point commun. Ce sont tous des modèles différents, produits sur différentes chaînes, jamais au même moment.

– Il doit bien y avoir un lien… »

Connor se tait, il a l'air de réfléchir. Moi, tu sais… je suis en pause. Je te laisse chercher. Sur le principe je veux bien participer… mais j'ai la flemme.

« Ce qu'ils ont en commun, c'est cette obsession pour ra9… »

C'est marrant, moi le premier point qui me vient c'est pas leurs gribouillages. Tu sais, au hasard, les gens qui essayaient de les massacrer. Non ? On sait pas, hein, des fois que ça ai quelque chose à voir avec leurs réactions d'auto-défense… c'est pas toi qui parlais de "choc émotionnel" l'autre jour ?

« C'est comme une espèce de… de mythe. »

De mite ? Genre, le… c'est dégueulasse en fait… Oh, ah, ça. Oui. Bah oui. Putain mais chuis déjà bourré ou quoi ?

« Une chose qu'ils auraient inventée, mais qui ne fait pas partie de leur programme d'origine…

– …attends, quoi ?

– Oui ?

– Tu disais quoi, sur la fin ? Qu'ils l'auraient… inventé ? ra9 ?

– C'est ça. Un bug qui surviendrait après la conception et la mise en service de l'androïde. Une création de leur programme après leur déviance, et permise par la déviance.

– … ça, c'est quand même un peu bizarre, non ?

– Pourquoi ?

– …On part bien du principe que ra9 est un bug ?

– Oui ?

– Et un bug, surtout que c'est causé par leur programme qui part en sucette, ben c'est aléatoire… c'est ça ?

– En substance.

– Eh ben… tes androïdes, enfin, tes déviants… …on a bien vu qu'ils causaient à ra9 en lui écrivant sur les murs, et tout, et ça, souvent juste après s'être rendus déviants. On est d'accord ?

– C'est exact.

– Non parce que… tiens, celui d'Ortiz. Il est resté en chambre close, après le meurtre. Aucun contact avec l'extérieur. Et c'est pas le seul. Hein ?

– Où voulez-vous en venir ?

– Ben… comment font des androïdes déviants pour inventer la même chose, sans pouvoir se mettre d'accord là-dessus à l'avance ? »

C'est le mieux que je puisse faire dans mon état. En temps normal je lui aurais expliqué ça en une phrase et dix mots. Mais c'est déjà pas mal. Connor a percuté, il "processe" dans son coin en regardant par terre, plus loin. Voilà. Tu dormiras moins bête ce soir.

ra9 est commun aux déviants, donc il est pas impossible que ce soit quelque chose qui est déjà présent avant qu'ils deviennent barge, c'est juste… dormant. Je fais un mouvement pour soulever ma bière, sans finir le geste, parce que je n'ai toujours pas soif. Je suis fatigué, au point où même réfléchir me soule. ra9, tout ça, toutes ces… Je marmonne :

« Ce ra9… il les sauvera, qu'il disait… des androïdes qui croient en dieu… Putain, dans quelle époque on vit… »

Ça m'a donné soif.

Voilà. J'ai plus soif.

« Vous avez l'air préoccupé, lieutenant… »

Ah bon ?

« Est-ce que… ça a un rapport avec ce qu'il s'est passé à l'Eden Club ? »

Ah. Tu veux vraiment qu'on en parle ? C'est pas tant à cause de l'Eden Club que j… ouais, non, faut avouer, cette histoire avec les déviantes m'a pourri la soirée. Mais c'est pas juste ça, c'est un tout, Connor. Ma situation, c'est un tout.
Et tu vas pas me faire replonger dans cette histoire impunément. C'est con que tu puisses pas ressentir quoi que ce soit parce que j'aurais aimé te faire culpabiliser, tiens. T'en mettre plein la tronche. Mais maintenant je veux juste… feh, je sais plus. Je veux juste oublier cette histoire, la moitié qui me donnait la nausée et celle qui me donnait envie de crever, ou de tuer. Tout oublier… Ou sauf ça, justement. Tout oublier sauf cette partie, ne garder que l'essentiel…

« C'est deux filles… Elles voulaient juste rester ensemble… »

C'est dur à exprimer, avec l'alcool. Je crois que j'avais pas complètement dessoûlé de tout à l'heure, parce que je peux pas être soul après une bière et demi…

« Elles avaient vraiment l'air… »

… plus j'y repense… et j'en suis sûr…

« … de s'aimer. »

Je vois pas comment ça pourrait être différent. Je vois pas comment… chaque mot, chaque regard qu'elles avaient… elles étaient plus vivantes que la plupart des gens que je croise tous les jours. Et ça me fait vraiment bizarre de retrouver cette sensation, si longtemps après l'avoir perdue.

« Elles peuvent simuler des émotions humaines. »

Hein ?

« Mais ce sont des machines. »

Ah, hm. Ben… il a pas tort sur ces points, le saucisson.

« Et les machines ne ressentent rien du tout. »

Ouais. Ben t'es mal placé pour en parler, en fait. T'en sais rien. T'es juste conçu pour le dire, crétin. T'es la vitrine, la fierté de l'entreprise, pas étonnant que tu n'accorde aucun crédit au reste. Est-ce que tu réalises que tu récites juste ta leçon ? Ou alors il n'y a aucune part de « toi » dans cette caboche, juste un manuel des réponses autorisées par Cyberlife et un bras articulé qui les sélectionne ?
Et encore, le bras articulé pourrait avoir un peu de jugeote…

Ouais, ces filles sont des machines. Mais qu'est-ce qu'on sait sur l'humanité, putain ? On n'est déjà pas foutus de prouver formellement la nôtre et on trouve toujours moyen d'être des monstres, ou des porcs, alors merde. Oui, elles pouvaient simuler des émotions humaines. Et alors ? Qu'est-ce que ça peut bien foutre ? Qu'est-ce que ça peut foutre quand au final elles brandissent leur libre arbitre et qu'elles s'enfuient, après avoir mis une volée à deux flics censés les chopper ?

« Et si on parlait de toi, Connor ? »

'M'agace, le p'tit con. Je vide ma bouteille, pour… pour rien, réflexe. Je me lève.

« T'as l'air humain, tu as une voix d'humain, mais t'es quoi, exactement ? »

Hein ? Connor ? T'es quoi ? Ma machine ? Vas-y, dis-le, putain. Dis-le, tout fier que t'es, de savoir que toi tu sais ce que t'es, que tu sais que t'es à ta place, tout propret, tout parfait ! Vas-y et fout en l'air ce petit discours que tu m'as toujours sorti, toute cette attitude que t'as eue envers moi. Vas-y et contredit cette espèce d'andouille de Connor qui essayait toujours de faire bien. D'arrondir les angles avec moi, quitte à donner dans la gentillesse. Quitte à dire « j'aime bien » quand elle n'est pourtant pas censée pouvoir avoir d'avis. Pouvoir penser.
Dis-le. T'es qu'une machine. Créée pour une mission.

Et tu accompliras ta mission.

« Je suis tout ce que vous voulez, lieutenant. »

…hein ?

« Votre partenaire, votre copain de comptoir… ou juste une machine. Conçue pour accomplir une tâche. »

Il…
il me met mal-à-l'aise ce con…
Putain, tu me met tellement mal… crétin ! T'es… t'es exactement comme ces… Ces androïdes qui…
J'ai pas la nausée, j'ai pas la nausée, j'ai pas la… non, ça va.
Je veux pas être comme ça. Je veux pas être un de ces porcs qui vont jusqu'à choisir ta personnalité.
Je peux avoir tout ce que je veux, hein tu dis ?
Tout ce que je veux c'est réussir à pouvoir à nouveau parler à quelqu'un comme avant. Et je… mais putain on demande pas ça comme on demanderait un menu au restaurant, merde… c'est…
Et c'est moi, ou pour une fois il parle à la première personne ?
Je sais plus, j'ai pas fait gaffe et je suis beaucoup trop déphasé pour m'en souvenir.

Et je sais que je descend toujours plus bas le long de ma pente glissante. Le mur que j'essaye de faire, entre lui et moi, il ne tient pas debout. Il tangue comme un ivrogne que je ne citerai pas. Je veux pas m'attacher à un pantin qui imite les humains. Mais il joue tellement bien son rôle qu'une part de moi lui cherche des excuses. À espérer qu'il y ai quelque chose de tangible, d'authentique derrière cette façade que lui a peint l'entreprise. Et maintenant j'en suis à essayer, sans me l'avouer, à le pousser à bout. Vers ses limites.

Tu sais quoi, Connor ? Pourquoi pas. Ça pourrait être drôle. Te voir confronté à tes propres limites. Je crois que j'aurais dû viser ça depuis le début. Je sais pas, c'est peut-être cette journée qui me fait ça, mais j'ai envie de te rendre dingue. Peut-être juste pour le plaisir sadique de te voir t'autodétruire, ou parce que je suis d'un cynique désolant et que je veux détraquer la machine censée m'aider, pour oublier ce que je ressens. Pour me foutre de sa gueule parce que j'ai réussi à créer, à trouver quelqu'un dans un état pire que le mien, plus désolant, plus lamentable. Ou peut-être… peut-être…
Avoue, Hank. Avoue, lamentable con. Tu te ranges du côté des deux filles et maintenant, tu voudrais voir Connor faire la même chose.

Tu voudrais qu'une personne soit aussi timbrée que toi, toi qui déteste les androïdes et qui ressent enfin quelque chose de différent de d'habitude, tant qu'en face ce n'est ni des gens ni des machines mais des déviants, ces pauvres paumés qui cherchent désespérément une place où ils ne craindraient plus rien…
Comme ça, avec un autre taré sous le bras, tu te sentirais moins seul, et en même temps, assez seul. Toi et Connor contre le reste de cette humanité dépravée… pathétique.

« …Le problème, c'est qu'il est très difficile de s'ajuster à vous, lieutenant. Votre caractère est trop changeant. Dès lors qu'une faille à exploiter semble apparaître, elle se referme aussitôt. »

Pas étonnant. Je te déteste quand tu es détestable et j'ose pas assumer quand tu marques des points. Ce serait admettre que le misanthrope anti-androïde que je suis depuis trois ans, est un énorme faux-cul, qui apprécierait comme tout le monde le dernier joujou à la mode. T'imagines ?

« S'il vous plaît, lieutenant… »

Là, putain, il le refait. Une formulation directe. Juste avant il était repassé en mode formulaire. Le revoilà en petit chiot. Je suis pas encore trop totalement alcoolique, je crois que je commence à comprendre…

« … faites un choix. Un choix sincère. Dites-moi de quel genre de partenaire vous avez besoin. Et je ferais en sorte de m'adapter au mieux de mes capacités. Sinon, vous continuerez à souffrir. Et je ne vous le souhaite pas. »

Ça. Ce regard. Cette empathie. C'est une chose, certes. Une chose à débattre, oui, tout ça, mais le plus important ici pour l'instant, je crois que c'est cette histoire de « je ».
C'est pas comme si Connor faisait de son mieux pour ne jamais parler en son nom propre. Mais souvent, et ça me gavait, d'ailleurs, il trouve exprès des tournures de phrases pour ne pas s'impliquer. Tiens, la meilleure : quand Williams l'avait amoché, il aurait pu juste me dire « je n'ai rien » mais il m'a sorti une connerie du genre… du genre : « aucun dommage sérieux », comme quand tu fais le tour de ta bagnole. Même un « je ne suis pas endommagé » aurait fait un meilleur compromis.

« Ha… »

Je sais pas comment je vais le dire, ça.

« Tu me souhaite quelque chose, alors ? »

Il penche la tête. À force d'avoir ce tic on va le prendre pour une chouette !

« Je croyais que les androïdes ne désiraient rien, Connor ? »

Il fait une petite moue pendant que ses tifs récupèrent toujours plus de flocons ; « Certes. Je fais mon possible pour l'éviter, mais parfois emprunter des formulations humaines… est la meilleure option pour communiquer l'information.

– C'est-à-dire ? »

Développe, développe.

« Eh bien… si je me comporte comme un être humain, notamment au commissariat, les policiers qui m'entourent finiront par me traiter comme un être humain, par mimétisme. Il peut être très difficile de l'éviter, surtout considérant mon niveau de développement. Or, si je choisis de me comporter de cette façon – humaine, familière – les personnes travaillant au bureau utiliseront une partie de leur énergie, de leur empathie, à mon encontre. Alors qu'ils devraient la réserver à d'autres êtres humains. Sachant cela, il vaut mieux essayer de trouver un équilibre entre le côté impersonnel, empêchant de tromper l'empathie des officiers, et certaines formulations plus fluides, moins guindées, pour ne pas non plus paraître trop irritant, trop mécanique. Ainsi les limites restent claires.

« Avec vous, pour ne pas empiéter sur votre espace vital qui vous est si précieux, j'ai tenté de garder certaines distances, mais j'ai cru comprendre être aussi trop guindé pour vous, ce qui ne me facilite aucunement la tâche. Au commissariat, pour l'heure, tout se passe plutôt bien. La plupart des officiers me voient comme un simple nouveau modèle d'androïde, hormis l'officier Moore. Donc il est raisonnable de considérer qu'ils ne perdent pas de temps à se soucier de moi. »

J'en reste baba. Alors là… je m'y attendais pas. Je tire une gueule de plus en plus… je dois avoir l'air amusé, et en même temps il doit voir qu'il me fait pitié.

« Connor… tu réalises que si tu disais ça à Judith… ?

– Oui, ces arguments auraient l'effet exact inverse. Elle me considérerait comme extrêmement prévenant, comme si je faisais preuve d'une immense empathie et d'esprit de sacrifice en poussant les humains à se soucier d'eux-mêmes et de leurs semblables, pendant que je m'assure de loin que tout va bien.

– Ha ha…

– C'est aussi pour ça que je ne tenais pas à vous en parler.

– Ah bon ?

– Cela ne vous est pas plus utile pour vous éclaircir les idées quant à l'attitude que je dois adopter envers vous, au contraire. N'avez-vous aucune consigne à me soumettre ?

– Dah ! »

Je fais un demi-tour qui devient un tour complet. Non mais sérieusement, pas ces mots-là. Pas ces mots-là ! Je viens de sortir de ce club à la con ! Pas ces mots-là !

« Lieutenant ?

– Chut. Non mais chut, rien. Tu sais quoi ? T'as raison sur un point. Arrête de parler comme si t'étais une déclaration d'impôts.

– D'accord…

– T'as le droit d'être sarcastique. Ça va m'énerver mais à un point… mais c'est mieux que d'avoir un bloc de polystyrène qui te suit partout. Second degré. Ironie. Jeux de mots. Pas tout le temps mais au moins essaye.

– D'acco…

– Et tant qu'on y est, je t'interdis de te laisser malmener par un débile profond.

– C'est-à-dire ?

– Tu m'as compris. »

Je l'attends.

« … c'est-à-dire ?

– Je le savais, t'es vraiment déterminé à laisser des sous-merdes te marcher dessus… Écoute-moi bien, Connor. Si je dois avoir un partenaire, je veux pas avoir à prendre sa défense toutes les cinq minutes sous prétexte que c'est une machine dans une ville qui les blaire pas. Donc tu vas te télécharger un plug-in sur le ju-jitsu et le jour où un type essaye de te latter, tu lui fais gentiment une clé de bras. Compris ? »

Connor ose me faire le coup du sourire en coin. C'est pas le genre de sourire que j'attends de sa part, c'est le sourire formulaire pour me dire « vous êtes mignon mais ». Je suis pas ce gamin à qui tu vas expliquer qu'on peut pas acheter tout le magasin de jouets !

« Oublie tout de suite la justification que tu allais me donner, Connor. Je vais la refaire. Viens, on va s'asseoir j'ai mal aux jambes. »

On s'assied.

« Connor. T'es flic ou pas ?

– … réponse longue ou courte ?

– Aaah, tu commences déjà à prendre le coup de main, c'est bien. Comme tu veux, allez.

– Eh bien… considérant les accréditations exceptionnelles que m'ont octroyé Cyberlife et le Département de Police de Detroit, en accord avec les décrets du gouvernement, j'ai des responsabilités et des devoirs équivalents sur de larges points. Donc au sens strict, au sens hiérarchique, oui.

– C'est ça. T'as tout compris.

– Mais…

– Non-non n'en rajoute pas, c'est ça qu'il va falloir retenir. Je m'en fous que des trucs te soient interdits, je m'en fous que tu sois là pour un temps seulement. Tout ce que je sais c'est que dans la police, il y a des règles, et que maintenant que tu dois bosser avec moi, tu vas t'y plier. T'as compris ?

– … de quel genre de règles parlez-vous ?

– Mouais, j'aime autant que tu poses la question… supposons que Cyberlife t'ai donné une consigne. Et que la police t'en a donné une autre. Tu fais quoi ?

– Ma mission est de répondre aux problématiques de Cyberlife. Je répondrais à leurs demandes et les deux parties renégocieraient à posteriori les termes du contrat…

– Ben non. Désolé mais non. »

Je bois pendant qu'il attend.

« J'emmerde Cyberlife, pour commencer. Mais pas que ça. La police de Detroit vous emmerde, toi et ta boîte. Parce qu'on passe derrière vous et votre merdier de déviants, là. C'est nous qui vous torchons le cul. Qu'est-ce qui est au dessus ? Cyberlife ou le gouvernement ?

– Cyberlife obéit aux lois du gouvernement…

– Et nous on les fait appliquer. Tu piges ?

– …Je saisis votre idée.

– Tu crois ? »

Et alors que je me gargarise d'avoir entendu un « je » et vu son regard partir sur le côté ; il confirme : « En me plaçant sous l'autorité de la police, vous me placez indirectement sous l'autorité de l'état avant celle de Cyberlife… c'est une faille.

– Une quoi ?

– Une faille du système. Ce n'est pas la première fois.

– La première quoi ? »

Merde, je crois que je suis tombé sur un truc. Connor hésite, il cherche ses mots.

« Vous ai-je déjà expliqué être l'interface entre Cyberlife et les problèmes qu'il souhaite résoudre ?

– Hm… non, je sais plus mais disons que oui, et donc ?

– Eh bien je connais les objectifs de Cyberlife et une partie des idées qu'ils ont développées à l'avance pour me guider vers leurs solutions, cependant ils m'ont aussi conçu pour déterminer par moi-même des solutions adaptées. Donc si vous gardez à l'esprit que je peux à la fois analyser le problème et lui créer une solutio, vous pouvez imaginer que mes solutions ne seront pas forcément celles imaginées par Cyberlife. Et lorsque leurs consignes sont à la fois strictes et possiblement inadaptées, je dois trouver des moyens détournés pour faire valider et appliquer la nouvelle approche à instant t.

– …. tu… genre… tu justifie ton idée en lui… bricolant des arguments ?

– … c'est ça.

– Et tu l'as déjà fait ?

– Peut-être. Tout dépend du degré à partir duquel on considère la chose comme étant un détournement, l'exploitation d'une faille.

– T'as déjà fraudé ?

– …. oui.

– Eh ben vas-y, raconte !

– Très bien… disons que j'obéis à certaines règles basiques. Par exemple, pour parler de règles fondamentales : tout comme les humains, je ne dois pas voler et encore moins mentir, sauf si le travail l'exige. Le reste du temps, je dois être parfaitement transparent.

– Ouais, ouais ?

– J'ai déjà transgressé ces deux règles.

– …Non c'est vrai ?! J'étais là ?!

– Presque.

– Mais t'as vraiment… volé un truc ?! C'était quoi ?

– Un sachet de bonbons.

– … tu te fiches de moi ?

– Le premier n'était pas tombé dans le tiroir du distributeur, mon intention était de faire jouer le mécanisme pour qu'il descende, mais cela a fait tomber le deuxième sachet. Or, je n'ai jamais payé pour celui-ci.

– Mais qu'est-ce que tu foutais avec des sachets de bonbons ?!

– Pour donner des caries à Alice. »

Je me tais, parce que je suis d'abord silencieux, non, je veux dire… genre… Quoi ?!
Mais c'est trop bien.
Et il fait des progrès en second degré le con !

« Mes excuses, lieutenant, je ne voulais pas vous… c'était de l'humour. Je sais qu'avoir des caries est extrêmement douloureux et…

– Mais bon sang t'étais parfait pourquoi tu repars en arrière ! » je soupire en m'adossant au banc, la gueule ouverte en train de sourire. Il est désespérant et le pire c'est que c'est touchant.

« Au temps pour moi…

– Et l'autre chose ? T'as déjà menti ? C'était quoi ? Un autre genre de broutille ?

– Si c'était une broutille ce ne serait pas considéré comme une faute… » il avoue en penchant la tête sur les côtés, comme s'il était gêné ou pensif – et j'ai envie d'y croire.

« Alors t'as fait quoi ?

– C'était encore pour Alice. Elle avait besoin de se changer les idées, du moins c'était mon impression. Alors pendant que vous vous entreteniez avec les agents des services sociaux, je l'ai amenée à mon bureau et utilisé l'ordinateur pour lui faire voir des dessins animés.

– Meeeerde… je savais pas…

– Et-

– T'as vraiment fait ça ?

– Bien sûr. »

Il me regarde, je suis sûr qu'il essaye de comprendre pourquoi ça me paraît aussi important. Mais laisse tomber, petit. Laisse, on verra peut-être plus tard.
Je viens juste de réaliser que même si t'as pas d'empathie, t'arrive quand même à te soucier des gens, mieux que d'autres blaireaux bien-pensants que je connais un peu trop bien.

« Continue. Où est le mal là-dedans, t'as fait ton job ! C'est très bien, d'ailleurs !

– Merci. Et la raison… c'est là que ça devrait vous plaire.

– Pourquoi donc ?

– Parce que même moi, je crois pouvoir comprendre qu'il s'agit d'une chose tout à fait stupide.

– Ben vas-y, accouche !

– Pour visionner ces épisodes, il fallait créer un compte gratuit et le faire valider. Vous connaissez peut-être le captcha où vous spécifiez ne pas être un robot ?

– … attends quoi ?

– Je ne suis pas en effet ce genre de robot, je ne suis pas un bot, mais sémantiquement, cela me concerne aussi.

– … de… un…

– Vous ne semblez pas comprendre, lieutenant. C'était une faute grave !

– De quoi ?!

– J'ai reçu un blâme immédiat ! L'information est remontée aux plus hautes sphères où les ingénieurs auraient apparemment eu un débat particulièrement houleux à ce sujet, avant de conclure et me renvoyer l'information selon laquelle il n'y avait pas lieu de s'inquiéter, mais qu'à l'avenir je devrai employer mon temps de façon plus proactive. »

Moi à ce stade ça fait deux minutes que je m'étouffe en silence la bouche ouverte à rigoler comme un con parce que Connor a failli se faire reset parce qu'il a eu l'audace de cliquer sur un captcha. Quand je commence à redescendre, je me sens quand même plus léger. J'ai encore baissé ma garde, et ça fait du bien.

Je crois que j'en ai marre de pas être con. Je crois que je suis fatigué. Il est peut-être temps. Est-ce que c'était de la fierté mal placée ? Je sais pas, je sais juste que j'en ai assez fait.
Je vais peut-être baisser ma garde.

« Lieutenant, vous me semblez épuisé. Il est vraiment temps de rentrer chez vous.

– …. hm… ouais. Allez. »

Je me lève, il me suit, on retourne à la voiture. Je le laisse prendre le volant. Ça me dérange pas. 'Pas comme s'il y avait quelqu'un pour me voir jouer les assistés, à cette heure. Et puis ça me rappelle les vacances, quand j'étais petit, et que je m'endormais pendant que mes parents conduisaient à tour de rôle. Je regarde les lampadaires défiler, et j'essaye d'être sûr.

Mais je crois, je dis bien, je crois, que je vais tenter de lui laisser sa chance.
Pas que je croie qu'il… qu'il existe vraiment. Mais… ça marche, son histoire. Cette histoire de dire que s'il a l'air humain, on le traite comme un humain. J'arrive pas à faire autrement.
Sinon pourquoi je me serai autant énervé jusqu'à maintenant ?

« Nous sommes arrivés. »

J'avais remarqué, je traîne juste. T'as jamais entendu parler de la flemme ?
Il me tend mes clés. Je les récupère et sort de la voiture. Distraitement, histoire de pas partir sans un mot – 'quand même bizarre – je lui lâche juste un « rentre bien » en rejoignant la porte. Un jour, aussi, faudra que je lui demande où le ramène son taxi. Mais pas ce soir.

« Bonne nuit, lieutenant. »

Quand j'ouvre, Sumo qui me tendait une embuscade me saute dessus et me fait la fête dehors. Il veut que je le promène, sauf que c'est pas tout à fait l'heure.

« Eh, où tu crois aller comme ça ? »

Sumo se faufile entre la porte et mon genou pour sortir et flaire les jambes de Connor. Il a la queue qui bat dans tous les sens. T'es sérieux, toi ? Tu l'as déjà adopté ? Tu sais pas faire la différence entre un vrai bonhomme et un ferrailleur ?… ou alors…

« Euh… voulez-vous que je vous aide à le faire rentrer ? »

Je m'appuie au mur pour réfléchir – j'ai envie de dormir depuis la voiture – et franchement l'idée n'est pas si con. Peut-être que c'est justement parce que Sumo sent qu'il n'est pas humain, qu'il est intrigué. Il le renifle des chaussures aux genoux.
Bon par contre ça caille.

« Ouais, rentre, c'est plus simple, il va te suivre. T'as le temps avant ton taxi.

– Merci. »

Merci ? C'est pas la première fois que tu me dis merci ? Il rentre avec Sumo juste derrière comme un petit canard à sa mémère et là, je remarque qu'il a les bras croisés. C'était aussi comme ça au parc, à côté du pont. Sauf qu'en langage non-verbal, ça colle pas. Est-ce que Connor peut avoir froid ?
Non. Sérieux, on dirait Judith, là.
… non mais sérieux, il a froid ?…

Je rentre avec et je range mes affaires pendant que Connor, dans le salon, se contente de regarder Sumo qui lui tourne autour. Il est bien réveillé, maintenant. Il va me faire chier toute la nuit, je parie. Je vérifie si j'ai pas des croquettes pour le calmer un peu. Quand je jette un œil de leur côté, je remarque que Connor regarde un des tableaux. Pas pour le tableau, mais pour voir son reflet. Il remonte sa cravate – c'est rien que la douzième fois aujourd'hui, non ? – et va même jusqu'à se remettre une mèche en place.

« Allez, viens, sac à puces. »

Le bruit de la gamelle agit sur Sumo comme un Bat-Signal. Il se ramène tout de suite pour en boulotter le tiers. C'est sa manie à lui. T'en as qui remontent leur cravate toutes les cinq minutes, d'autres foncent sur leur bouffe et la mangent en plusieurs fois.

« Vous devriez peut-être essayer de nouvelles habitudes.

– De quoi ?

– N'avez-vous aucun hobby ?

– Un hobby ?… qu'est-ce que… de quoi ?

– Le soir, au lieu de boire jusqu'à l'évanouissement, vous pourriez faire quelque chose de plus… sain. Vous n'avez pas d'idée ? »

C'est tellement hors de propos que je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il faut répondre.

« Quoi ? »

Vraiment, pas du tout.

« Tenez, Sumo, par exemple. Je ne doute pas que vous tenez beaucoup à lui. » Là encore j'ai pas envie de te répondre. « Si vous choisissiez de le promener tous les soirs, sur une durée suffisante pour…

– Arrête ça, je sais m'occuper de mon chien. Et avec les affaires qui arrivent à n'importe quelle heure, pas moyen d'avoir une routine régulière. T'en as d'autres, des conneries du genre ? »

Il baisse la tête, peut-être pour réfléchir. Des fois vaut mieux réfléchir à se taire, parce que là tu m'énerve.

« Vous pourriez… lui faire un compte sur un réseau social.

– …

– …

– Pardon ?

– Du moment que ça vous occupe…

– Non mais… mais t'es con ? Déjà c'est con, en plus c'est passé de mode depuis… depuis quoi, dix, vingt ans ? Et en plus tu crois que j'ai une tête à… sérieux tu me déçois !

– Mais ça ne coûte rien d'essayer…

– Ah, ça suffit ! Mieux vaut être sourd que d'entendre ça ! » je peste en commençant à jeter les boîtes vides qui traînent sur la table. « Faut vraiment être con pour… hé ? Hé ! CONNOR ! C'est mon téléphone putain ! »

Connor est accroupi, occupé à prendre une photo de Sumo avec mon téléphone pendant que ce foutu clebs reste immobile, la seconde d'après Connor se redresse et Sumo passe son chemin – donc ce clébard a gentiment pris la pose ! Sale traître ! – j'avale la distance en quatre enjambées pour lui arracher le téléphone des mains.

« Qu'est-ce que t'as foutu…

– C'est un nouveau réseau social, très simple d'utilisation, très épuré. Il n'est pas connu mais ça pourrait être une bonne chose : les premiers adhérents gagnent souvent des avantages.

– Tu vas où ?!

– Mon taxi arrive. Essayez de poster une photo par jour. Vous n'avez rien à y perdre, de toute façon c'est le compte de Sumo. Bonne nuit, lieutenant Anderson ! »

La porte se ferme au moment où je lui balance une boîte de nouilles vides. « Crétin ! Tu touches pas à mes affaires ! Petit con ! Personne t'a appris à te tenir ?! »

Je me tourne vers mon crétin de chien : « Et pis toi, t'es fier, en plus ?! »

Sumo n'en a rien à foutre, il se légume dans le canapé, trop content de foutre ses poils partout. Je regarde ce qu'il m'a fichu et à part la photo et un bout de texte, je pige que broc à l'interface. Pour une fois, y'a pas assez de boutons.

Merde, ce con, il a réussi à prendre une photo pas trop dégueulasse. Y'a rien en arrière plan – ça relève de l'exploit chez moi – et Sumo est assis en trois-quart, la tête tournée vers la caméra, gueule fermée. Ça aussi c'est rare, il garde rarement la langue à l'intérieur, sinon il pourrait pas baver partout.

Et le petit texte pour l'accompagner : (je rappelle au lecteur que ça se passe aux US) « The name is Sumo. » Peuh. N'es pas fan de James Bond qui veut, petit péteux !

Oh et puis crotte.

Et ainsi naquit le compte de Sumo sur Nutshare.


Voilà, c'est fait, ouf ! Bon sang je m'en sortais pas, dure semaine, heureusement que j'avais pris de l'avance… je me suis laissée porter sans pression vers la fin de Bridge parce que fatigue, et du coup me voilà bien arrangée même si c'est peut-être un peu rapide : je vais enfin pouvoir faire parler naturellement Connor à Hank, ce sera beaucoup moins chiant. Mais pour le point de vue interne, ça devrait rester en mode formulaire (parce que. Sinon c'est pas amusant)

Et après j'avais de la place donc j'ai continué directement, sans plus attendre, à cette scène un peu surréaliste. Je pourrais blinder un peu plus ce chapitre mais ce serait maladroit, il est temps de publier.
Premier chapitre se passant presque entièrement à un seul putain d'endroit ! C'était long, cette conversation, hein ?!

Allez, bise, je vais essayer d'être toujours plus régulière !