Voilà, le bébé est prêt et je suis fatiguée de tout revoir après que mon PC ai lâché faute de batterie alors juste deux mots : bonne lecture !


Chapitre 14 : Bleu Maya, visites impromptues


Ivan était un… triste personnage.

Affalé dans son canapé, il regardait la télévision avec sa bouteille de bière à la main. Tout était à son image dans l'appartement : le tissu vieux et sale du canapé dans lequel il était affalé, la moquette à la couleur passée, les murs de plâtre tâchés, le plafond craquelé, pourtant il n'était pas pauvre et encore moins malheureux, ni même stupides : il était juste d'une extrême fainéantise. Les lieux restaient relativement propres grâce à l'androïde qui y travaillait toute la journée, et qui pour l'instant nettoyait la vaisselle dans l'évier. La télévision racontait le journal quotidien :

« …toujours aucune trace de l'argent volé. Maintenant, retrouvons notre reporter… »

La porte s'ouvrit sur Gedeon, son ami, qui passait les trois quarts de son temps chez lui. Il amenait une pizza et de nouvelles bières.

« La forme ? »

Pour toute réponse, Ivan leva légèrement sa bouteille, plutôt satisfait. Il s'en sortait toujours, Ivan. Il vivait aux crochets du système, paresseusement mais sans stress, et avec une aide-ménagère à domicile qu'il ne payait pas.
Littéralement, il n'avait pas déboursé un centime pour l'obtenir.

« Et l'autre, il marche toujours ?

– Impeccable. J't'ai dit : y'en a quinze mille qui marchent encore à la décharge, pour peu que tu cherches t'en as qui ont même pas besoin d'être rallumés ni réparés. 'Tain… » grogna-t-il alors que ses talons rataient de peu la table basse où il voulait les appuyer. « Eh ! Connard ! Viens ici ! »

L'androïde déposa l'assiette qu'il tenait dans les mains, se retourna et approcha d'Ivan. Révélant un visage défiguré, où la peau synthétique manquait sur toute la moitié droite. Son unité optique émettait une lumière un peu insistante, comme une led mal recouverte par certains caches. L'un de ses doigts restait obstinément replié. Et on pouvait compter encore d'autres anomalies inquiétantes, qui cependant ne l'empêchaient pas de travailler.

Ivan claqua des doigts et pointa le sol. L'androïde, reconnaissant la commande qu'il lui avait apprise, se mit à genoux, avança à quatre pattes et laissa Ivan poser ses jambes sur son dos.

« Aaaaah, là c'est parfait !

– T'as gagné ! Je veux le même !

– Ben on y va cet aprèm', si tu veux ! »

Pendant ce temps, l'androïde restait aussi stoïque que s'il était un meuble, les yeux rivés vers le sol. Où il n'y avait rien à voir. Il entendait seulement la télévision : « …propos d'une effraction dans le pôle de livraison de Cyberlife à Detroit, mais rien ne nous a encore été confirmé. Tout de suite, … »

OOO OOO OOO

Gavin regardait du côté de Connor de façon assez insistante. Lui et Hank étaient revenus de leur petite enquête du matin, une histoire de vol à ce qu'on pouvait entendre, et il n'y avait pas eu grand-chose de plus, alors ils étaient rentrés consigner tout ça et voir s'ils pouvaient creuser un peu depuis l'informatique, ou repartir enquêter ailleurs.

« Hank, dans mon bureau ! »

Celui-là commençait à avoir l'habitude. Il arrivait à causer tellement de contrariétés à Fowler qu'il partait du principe que s'il l'appelait sans raison, c'était que Fowler venait de découvrir une connerie en retard et qu'il l'appelait seulement maintenant pour demander des comptes. Connor aussi commençait à avoir l'habitude, comme s'il ne se passait pas une journée au commissariat sans que Fowler ne prononce ces quatre mots.

« Eh, Judith. »

Celle-ci lâcha un peu son travail des yeux, se tournant vers Gavin.

« Tu veux voir un androïde planter ? »

Judith suivit son regard et tomba sur Connor en train de travailler en toute innocence sur son ordinateur. Sa led clignotait paresseusement en jaune pendant qu'il transmettait sa requête à Cyberlife pour obtenir plus d'informations sur le camion volé.

Judith, elle, considéra un moment la proposition de Gavin. Elle le trouvait parfois con, mais ça restait un collègue qu'elle pouvait apprécier. Et la proposition était alléchante. Elle lui répondit donc d'un haussement de sourcil dubitatif. Gavin s'en contenta largement.

« Eh, boîte de conserve ! »

Connor se reconnut sans problème. Gavin se pencha légèrement en avant, affichant un sourire déjà satisfait :

« La phrase qui suit est vraie, la phrase précédente est fausse ! »

Connor cligna des yeux en silence. Puis il lui fit un sourire beaucoup trop aimable :

« Ou alors, "cette phrase est fausse", inspecteur, si vous voulez gagner du temps… »

Gavin le regarda un instant, clignant à son tour des yeux, puis Judith se mit à rire doucement, mais toutes dents dévoilées en un sourire immense, pendant que Gavin se redressait sur sa chaise en grognant, se remettant au travail. Connor s'abstint d'en rajouter pour ne pas se faire insulter, pendant que Judith se bidonnait d'avoir vu Gavin se faire mettre en boîte aussi facilement et "bouder comme un enfant", selon ses termes. De l'autre côté de la vitre qui les séparait du bureau du capitaine, Fowler semblait s'écrier « Deux-cent dollars ?! » avec un air halluciné, pendant que Hank soupirait en s'affalant sur sa chaise.

« Haaaa… » soupira Judith, satisfaite de sa matinée, regardant le sage Connor retourner à ses occupations avec son visage d'ange. « Dis, Connor, divaguait-elle.

– Oui ?

– Est-ce que les androïdes peuvent rougir ? »

Connor la regarda sans rien dire, cette fois réellement rendu muet par la question.

Judith garda son regard vissé dans celui du RK, tandis que Hank sortait du bureau du capitaine.

« Alors, Connor ? insistait-elle.

– Quoi ? J'ai manqué un truc ? fit Hank, repensant déjà à l'enquête.

– Ms Moore me demandait si les androïdes peuvent rougir, répondit-il au lieutenant.

– Judith, arrête de le polluer, j'ai pas envie d'avoir un-

– Les androïdes, non… réfléchissait Connor, regardant un point fixe droit devant lui.

– Très bien, on s'en contentera, lâcha le lieutenant.

– Mais les déviants… peut-être.

– Quoi ?

– Quoi ?

– Quoi ?

– Oui ? »

Judith, Hank et Gavin se regardèrent tous avant d'approcher et de le cerner.

« Comment ça, les déviants peuvent rougir ? C'est-à-dire ?

– Eh bien, si on considère que rougir – enfin bleuir dans leur cas – leur viendrait d'un afflux anormal de sang bleu… il n'est pas impossible qu'ils puissent arriver à un tel phénomène. Après tout, la déviance se caractérise par une accumulation de bugs mécaniques et système.

– Ah bon ?!

– Modère ton enthousiasme, Judith… soupira Hank.

– Pas moyen. Je veux un Connor déviant, maintenant.

– Oh mais quelle plaie, cette nana… » lâcha Gavin, habitué à la bâcher sans que ça n'affecte la jeune femme. Ce qui n'empêcha pas Hank de lui mettre une taloche derrière la tête.

« Et en quoi ça t'intéresse ? demanda le lieutenant à son androïde d'assistant.

– C'est très intéressant dans la mesure où une telle anomalie se révélerait extrêmement facile à détecter. Les déviants passent parfois totalement inaperçus…

– C'est vrai… mais de là à…

– Je devrais faire un test.

– Un quoi ?

– Un test, dit-il, s'étant figé face à son écran, les mains sur le bureau.

– Tu veux faire quoi ?

– Vérifier la possibilité mécanique en provoquant un afflux de sang bleu suffisant pour que l'accumulation soit visible de l'extérieur… Non, pas comme ça, je provoque uniquement une surchauffe. Éventuellement… » il s'interrompit, touchant son cou avec deux doigts, faisant entendre un drôle de clic.

« Qu'est-ce que t'as fait ?

– J'ai… » il se coupa, regardant le lieutenant, et trouvant une autre façon de résumer avant de partir dans un jargon technique : « J'essaye de tricher.

– Ah ?

– Et ça marche ? fit Judith.

– Attendez un peu. Dites-moi si vous voyez quelque chose.

– Ben là, rien.

– C'est normal. Ça ne fonctionnera pas comme ça non plus, je ne fais qu'augmenter le débit… Je dois pouvoir augmenter l'intensité.

– Non mais il le fait vraiment, là ? demanda Gavin, ayant l'air de trouver ça tordu.

– 10 %.

– Rien du tout, commenta Judith.

– 20 %.

– Oh merde, commenta Hank.

– C'est visible ?

– Légèrement… avoua Judith en dénotant sur les pommettes de Connor une teinte étrange, un peu grisaille.

– 30 %.

– Là, là ça se voit mieux, pointa Hank du doigt.

– De quoi j'ai l'air ? sourit gentiment Connor.

– D'une glace à la menthe. » rétorqua Hank. Judith ne pouvait rien dire, trop stupéfaite par la teinte turquoise qui s'étalait sous les yeux de Connor.

« Je vais grimper jusqu'à 70 %. »

Et à 70 %, une lueur – pas une teinte, une lueur ! – d'un bleu turquoise particulièrement doux, étrange et fascinant, émanait sur une large zone de pommettes, presque sur les tempes et même sur le nez, grimpant un peu sur ses oreilles. Connor lui-même baissa subtilement les yeux alors qu'il semblait pouvoir détecter ce doux éclat sous ses cils.

« Merde… c'est le truc le plus mignon, le plus beau que j'ai vu cette année… avoua Judith.

– … c'est débile. »

Gavin s'en retourna à son bureau, sous le regard fugace de Connor qui se tourna ensuite vers Hank pour guetter sa réaction, alors que Judith sortait son téléphone. « Je peux prendre une photo ?

– …Je suppose… hésita Connor. Tant que vous la gardez pour vous.

– Okay-d'ac' ! Fais-moi un sourire ! »

Connor resta figé une, puis deux secondes pendant lesquelles Hank, qui l'observait toujours sans rien dire, fut convaincu que c'était sa façon à lui d'être pris au dépourvu : pas ingénu, aucune expression justement : un temps où Connor était parfaitement figé. Connor n'avait pas de physiologie, de métabolisme humain avec tout le chambard cellulaire derrière. Juste des codes. Si jamais il devait vraiment y avoir moyen de le mettre mal-à-l'aise ou désemparé, Hank était convaincu qu'il serait fixe, comme maintenant.
Il eût une ou deux micro-expressions avant de sourire à l'objectif, d'une manière réservée mais tout à fait acceptable, surtout avec la lueur intrigante qui s'étalait sur ses joues. Connor regarda ensuite à nouveau son partenaire, qui n'avait toujours rien dit et qui observait cela avec une curiosité assez difficile à interpréter. Impossible de savoir ce qu'il en pensait réellement… Voyant l'intérêt de Connor pour son opinion, Hank se défaussa, reculant vers son bureau et pointant son visage bleui du doigt, il conseilla : « Tu devrais couper ça, avant qu'un de tes câbles ne lâche sous la pression.

– Oui. »

Connor laissa son Tirium circuler normalement et corrigea le défaut qu'il s'était causé quelque part dans le cou. Judith, depuis son bureau, tendit le bras pour lui montrer la photo – et qu'il aie ainsi un aperçu extérieur de son expérience – il la remercia d'un sourire et d'un hochement de la tête.

Anderson réfléchit un petit peu encore à ce sujet. Son sourire. Lèvres fermées. Doux et gentil. Réservé. Oui, c'était sympa. Mais est-ce que Cyberlife lui interdisait de rire à gorge déployée, de dévoiler cette parfaite petite rangée de dents blanches qu'ils lui avaient alignée ?
Quoique. Ils l'avaient conçu pour s'adapter à tous les désirs de son partenaire humain. Alors peut-être que Connor choisissait de ne pas en faire des caisses justement pour ne pas fatiguer le lieutenant, avec une attitude qui sonnerait faux à ses yeux, parce qu'elle aurait l'air exagérée.
Pourtant, Hank commençait à considérer que ça ne lui aurait pas forcément déplut de le voir sourire franchement, s'il avait pu se convaincre que c'était authentique.

En fait… en fait oui, ce qu'il lui aurait fallu, c'était que Connor soit un humain depuis le début. N'est-ce pas ? Un irritant partenaire trop propret… qu'il n'aurait pas pu blairer, lui et ses airs de premiers de la classe, et…

Non. Toujours pas, non. Rien à voir. Il n'aurait jamais pu supporter un petit jeune ne pensant qu'à faire du zèle. Car ça n'aurait jamais été autre chose que ça, un petit arriviste amateur, plein de bonnes résolutions surfaites, juste… trop con. Hank les trouvait tous trop cons, de toute façon.

Donc le fait que Connor soit une machine faisait partie du truc.
Donc en vrai… ? … il voulait peut-être vraiment, secrètement, que Connor aie une vie à lui dans ce corps de machine. Il voulait le voir "naître" en dedans et grandir, et sourire franchement, et faire des blagues stupides.
Donc Hank était vraiment devenu taré…

Il passa ses mains dans ses cheveux pour chasser ces nœuds de son cerveau. Il fallait l'accepter : le fait que Connor soit une machine lui faisait pitié, parce qu'il était l'esclave de la multinationale et qu'il n'avait le droit que d'obéir aux ordres, y compris les sien, ceux de Hank, parce que c'était ce qu'il devait faire pour remplir les objectifs qu'on lui avait gravé dans la personnalité.

Hank l'appréciait plus que s'il avait été humain, parce que Connor faisait de son mieux malgré tout pour satisfaire à ces exigences absurdes, et qu'il ne pouvait même pas le faire pour lui-même. Il le faisait pour Cyberlife, et pour Hank. Parce qu'il n'avait pas le choix, pas de vie, pas de self à défendre ou nourrir. Et Hank avait du mal avec ça. Parce qu'on ne demandait décemment pas à un être humain de s'oublier lui-même pour s'occuper des autres, ce n'était pas correct. Et pourtant, Connor revenait tous les jours essayer de lui donner un peu d'entrain pour enquêter. Optimiste.

Voilà, Hank mit le doigt dessus : il était moins gêné par le fait que Cyberlife jouait avec ses sentiments à lui, il était moins gêné qu'ils jouent sur l'empathie de Hank, à travers Connor, que par l'idée que si Connor pouvait recevoir quelque chose en retour de ses efforts, ce ne serait jamais que de lui. Hank. Le misanthrope anti-androïdes.

… à partir de quand s'était-il mis bien malgré lui à commencer à le prendre pour un vrai collègue ? sourit-il piteusement devant son écran.

« Lieutenant ? Je crois que j'ai de nouvelles pistes… »

Bon sang. Il avait bien fait de lui dire d'arrêter les tournures informelles. De prendre des « je ». Hank semblait s'y faire aussi bien que Gavin semblait désapprouver. Par – fait.

« Raconte. »

OOO OOO OOO

« Markus ? Tu devrais venir. »

Curieux, et à vrai dire un peu inquiet, Markus suivit l'invitation de North et rejoignit Josh, Simon, les deux nouvelles de l'Eden Club, Rupert, Kara et Luther.

« Qu'est-ce qu'il y a ?

– On essaye de faire le point, parce qu'on l'a tous vu au moins une fois.

– Il vaudrait mieux qu'on en sache le plus possible avant qu'ils ne le rendent de plus en plus avancé.

– On doit prendre de l'avance…

– De quoi parlez-vous ?

– Tu as entendu parler du chasseur de déviants ?

– … quoi ? »

Simon prit les devants, il n'avait pas l'allure d'un chef mais il faisait toujours un bon médiateur, et un bon porte-parole : « Ils l'ont tous rencontrés, toi y compris si on en croit Kara et Luther. Ce serait un androïde conçu par Cyberlife pour traquer les déviants.

– Je n'aime pas ce mot, lâcha Cassie. Déviants….

– Oui, euh… toujours est-il qu'on doit partager nos informations. Par exemple, Cassandra et Jessica…

– Ils ont failli nous coincer. Le flic et l'androïde. On n'avait jamais vu ce modèle, racontèrent-elles à Markus. Un RK-800.

– Vous avez vu son modèle ? » demanda-t-il, perplexe.

Jessica tendit la main sans rien dire, directe, silencieuse. Markus la prit et à travers les yeux de Jess, il vit soudain Cassie tenant l'androïde fermement, négociant Jess elle-même en otage. Markus resta silencieux. Il prit le temps de bien lire l'inscription sur sa veste, curieux.

« Il a poursuivit Rupert sur les toits, ajouta Simon, et Luther et Kara l'ont eu aussi sur les talons, tu les avais aidés à lui échapper.

– Mais je ne l'ai pas vu. J'ai tout fait pour éviter qu'on se croise. Je ne voulais pas être identifié…

– Tu as bien fait, le rassura Simon.

– Vous avez pu le semer ? interrogea North.

– Plus ou moins… j'ai à peine réussi à le retarder. »

Markus, Kara et Luther regardèrent comme un seul homme vers Alice, beaucoup plus loin. Elle n'avait plus de papier pour dessiner alors elle utilisait ses brouillons pour faire des pliages avec d'autres adeptes de "l'école arts et métiers" de l'épave.

« Alice a fait diversion, raconta simplement Markus. Elle s'est enfuie seule de son côté et elle est devenue la priorité du RK.

– Quoi ? Pourquoi ?

– Il n'est peut-être pas juste un chasseur de déviants… proposa Simon. Il a peut-être le statut d'un officier de police, et ces gens doivent mettre la priorité sur les vies civiles.

– Un androïde avec un poste ? Des responsabilités pareilles ? Tu rêves… railla North.

– Et le flic qui l'accompagne, c'est toujours le même ? »

Ils mirent leurs souvenirs en commun et eurent ensemble un portrait du fameux lieutenant.

« Je l'aime pas. » statua North. Josh leva discrètement les yeux au ciel, tandis que Kara et Luther se jetaient un regard sans rien dire.

« Moi, je sais pas… » hésita Jess en croisant les bras sous sa poitrine, les épaules en avant. Cassie lui mit une main sur l'épaule.

« C'est-à-dire ?

– Il… » elle regarda Cassie, hésitante. « Il était pas… » elle secoua la tête et Cassie prit le relais.

« Jess est un peu secouée parce qu'il a accepté de nous laisser partir tant que personne n'essayait plus de tuer personne.

– Quoi ?

– C'est compliqué… grimaça Jess.

– De toute façon c'est plutôt son androïde qui nous intéresse, recadra North. Il est bon ?

– Très, affirma Rupert. Crois-moi, j'avais pas intérêt à perdre une seconde juste pour me retourner. Il est vraiment très rapide…

– Il se défend pas trop mal, concéda Cassie.

– C'est-à-dire ? Ils l'ont conçu pour savoir se battre ou il a dû improviser contre toi ?

– Un peu des deux ?…

– Il s'appelle comment ? demanda soudain Kara à Jess et Cassie.

– Hein ?

– Le RK. Vous aviez dit qu'il s'appelle comment ? »

Et ce fut avec l'ironie la plus totale que Kara eut la réponse à sa question.

« Connor ? T'es où ? »

Le silence se fit d'un seul coup.

« ….

– …

– Par ici, sur votre gauche ! »

Si le sang bleu pouvait se glacer, alors il le fit. Tout le monde avait entendu les voix. Tout le monde les sentait soudain si proches. Et alors que l'angoisse montait en une seconde dans leurs veines… Markus ferma les yeux. Plongea dans son palais mental. Connecta tous les androïdes avec lui.

Il visualisa leur espace. Il estima la distance séparant les intrus de la porte menant à eux. Il cartographia surtout toute leur pièce.
Ils n'avaient aucune chance de fuir tous ensemble sans se faire repérer et traquer. Et ils se feraient certainement tirer dessus.
Alors, envoya Markus : ils devaient se cacher. Au sein-même de la salle.

Les autres commencèrent à réaliser ce qu'était en train de faire Markus. Il pensait si vite, il prenait déjà les choses en main : avant même qu'ils n'aient le temps d'envisager la difficulté ou l'impossibilité de se cacher ; Markus, rivé sur l'analyse de la grande salle, trouva la seule solution possible pour eux : monter. S'installer sur les passerelles les plus hautes et surtout : retirer les échelles. Elles avaient beau être attaquées par la rouille : Markus le savait grâce à Simon : elles étaient amovibles. À plusieurs, il devait être possible de les hisser avec eux en hauteur malgré leur poids. Ils devaient les retirer, que les deux enquêteurs ne voient aucun moyen de monter et ne pensent pas à vérifier là-haut.

Bien sûr, lorsque cette idée fusa, elle les glaça tout de même. Ils avaient si peu de temps ! Il valait mieux fuir, fuir le plus vite possible ! Mais Markus les ignora, il ignora ces alternatives qui pour lui signifiaient la mort pour les retardataires, ne laissant donc la place qu'à cette idée dans son plan. Ils pouvaient le faire, ils devaient tous courir dès maintenant et les plus valides devraient passer en dernier pour soulever les échelles, mais les plus rapides devaient d'abord vérifier avec lui toutes les preuves qui traînaient.

Ramasser les dessins.

Récupérer les biocomposants oubliés. Prendre les poches de sang bleu. Effacer certaines traces.

Cacher les gravures, rayures, répétant ra9 sur les murs.

D'un coup, North, Josh, Rupert, Luther ou d'autres qui n'étaient pas à côté s'activèrent et contribuèrent à étoffer le plan du palais mental alors que les plus angoissés et lents commençaient à monter pour débarrasser le plancher. Simon s'inquiéta soudain pour Lucy, qui ne pourrait jamais monter une échelle. Luther fit simplement entendre un je m'en charge alors qu'il partait la prendre avec lui.

D'un seul coup, tous s'étaient mis à courir à pas feutrés.

Tous, sauf Markus. Markus ne pouvait pas bouger. Pas tant qu'il était dans son palais mental, à scanner tout ce qui devait disparaître, à vérifier que rien ne traînait, à coordonner leur débandade collective. Il calcula le temps qu'il lui faudrait pour rejoindre les autres sur la dernière échelle quand soudain, il cru entendre Simon jurer mentalement alors qu'il dégringolait d'un pas rapide en bas des barreaux de l'échelle qu'il montait, rejoignant la dernière échelle qu'ils avaient oubliée.

La plus rouillée, la plus abîmée. Personne n'avait eu l'imprudence de l'utiliser. Mais rien ne garantissait que les deux policiers ne tenteraient pas. Et alors que Simon essayait de soulever le lourd assemblage de ferraille par en bas, ils le surent.
Trop lourd.

C'était l'heure pour lui de partir. Markus se mit en mouvement, il couru aussi silencieusement que possible, sachant pertinemment que le temps qu'il utilisait à faire ce détour l'empêcherait de rejoindre les autres là-haut. Il devrait rester sur le passage supérieur accessible par les escaliers, à espérer ne pas se faire repérer, mais ils n'avaient pas le choix. Cette échelle devait descendre, au moins pour être moins visible. Il était peu probable que les deux autres ne s'amusent à la réinstaller.

Il ne fut pas le seul à courir prêter main-forte à Simon. Peut-être que l'expédition pour les pièces et le sang bleu avait créé un lien entre eux. North. Josh. Et Kara. Sous les yeux épouvantés de Luther et Alice, réfugiés en haut des installations, collés contre les autres, obéissant tous à l'injonction mentale et vindicative de North les forçant à récupérer sans plus attendre la dernière échelle qu'ils avaient utilisée pour grimper.
Et il n'y avait pas que Simon, Markus, Kara et North : tous ceux qui étaient restés pour avoir la fameuse conversation sur le RK étaient encore en bas, donc Rupert, Jess et Cassie étaient de la partie. Étant définitivement les plus rapides et les plus agiles, tous les huit s'étaient assurés des derniers détails. Tout en sachant qu'ils ne pourraient jamais effacer toutes leurs traces. Et assumant le fait qu'ils seraient bien moins cachés que les autres.

« Je suis désolé… s'excusait Simon.

Minimisez les contacts. Ne communiquez que par ondes. » commanda Markus.

« Où ça, sur ma dr-AH ! Mais t'es con !

– Pardon, lieutenant.

– Mais qui m'a foutu un crétin pareil ! »

Tous ensemble, Simon, Josh, North, Markus, Kara, Rupert, Cassie et Jess : sous un effort considérable, réussirent à décrocher l'échelle de sa rouille et, luttant contre son poids, surtout à cause de sa hauteur, ils réussirent à la basculer sur le côté et la couchèrent délicatement, le sang bleu fusant dans leurs câbles avec fureur.

Markus plongea à nouveau dans son palais mental, cherchant frénétiquement un angle mort aux ondes des analyses. Nul doute que ce serait la première chose que le RK ferait en entrant. Analyser, cartographier.

… Un RK, hein. Vraiment ?…

Il trouva l'endroit, il fallait simplement foncer s'accroupir près du mur, tous les huit, dans le recoin au bout de leur passerelle. Ce manque de temps et donc d'altitude leur coûtait beaucoup en sécurité, mais il fallait aussi considérer qu'ils auraient une sacrée vue sur les deux nouveaux venus.

« J'te jure, si tu me refais un screamer pareil je vais avoir une attaque !

– Je ferai plus attention.

– Et on va crapahuter jusqu'où, comme ça ?

– Ici, cette porte. »

Et elle s'ouvrit. La porte. Sur le RK, le chasseur de déviants, qui fit ses premiers pas dans leur refuge.

OOO OOO OOO

Connor leva les yeux sur l'immensité de la pièce sombre et au silence pesant.

« Pousse-toi, tu veux ? »

Il libéra le passage pour le lieutenant, fit quelques pas et s'immobilisa.

Analyse…

…Du métal, de l'humidité, et pas grand-chose. Il scruta les profondeurs obscures, difficiles à scanner avec la distance, mais à part des barils autour desquels quelques sans-abris avaient peut-être pû se réchauffer, du temps où le Jericho était encore accessible, c'étaient surtout les caisses qu'il identifia aussitôt comme celles appartenant à Cyberlife. Un grincement résonna dans le bateau, rappelant à qui voulait l'entendre à quel point il était vieux, et supposé désert.

Connor leva les yeux vers le plafond.

Analyse…

OOO OOO OOO

Si les androïdes pouvaient transpirer, alors les huit entassés sur la passerelle à mi-hauteur le faisaient à grosses gouttes. Oh bon sang. Oh bon sang. Ils étaient dans de beaux draps, ça oui, même les stars du X n'en avaient pas de pareils. Est-ce que le moment était bien choisi pour paniquer ?

Au dessus d'eux, les autres n'en menaient pas large non plus. Luther en particulier, très nerveux, veillait aussi à bien tenir Alice et surtout Lucy contre lui, tandis que cette dernière ne semblait montrer aucun signe d'anxiété, au contraire : à son doux sourire on aurait pu croire qu'elle était simplement curieuse.

« Alors c'est lui, le lieutenant ?… dit-elle à Luther seulement.

Lucy, on ne devrait pas…

Ne t'en fais pas. Il ne nous remarquera pas. » lui assura-t-elle, le laissant dubitatif et craintif.

« Eh, c'est encore chaud… » Le lieutenant sortit ses mains de ses poches pour les placer au dessus de la nappe de chaleur qui se dégageait encore du baril. « Tu sais ce que ça veut dire ?

– … non ? » répondit innocemment le RK, toujours en train de fixer le plafond avec curiosité, sans voir toutes ces diodes passer du bleu au jaune et d'autres du jaune au rouge à mesure qu'il insistait.

« Les androïdes prennent pas froid, c'est ça ?

– … non, évidemment…. Vous pensez toujours à la théorie des trafiquants ?

– Bien sûr. C'est pas si mal pour faire une transaction, ici.

– Mais ils n'auraient pas pris les bio-composants…

– Puisque je te dis qu'ils les revendent comme ils veulent… les androïdes coûtent cher, Connor, tu devrais savoir ça. Même les petits ménages tout proprets ne sont pas contre l'idée d'acheter un bio-composant sur internet.

– Mais… » sans quitter le plafond des yeux, Connor parût perplexe, sourcils froncés. « Le changement d'un bio-composant est une opération délicate et minutieuse, elle doit être faite par une personne formée et qualifiée et avec un bio-composant neuf… »

Le lieutenant rit doucement. « J'arrive pas à croire que Cyberlife connaisse pas l'astuce.

– Quelle astuce ?

– J'te l'dirai pas, cafteur !

– Mais qu'est-ce que cela changerait pour vous ? Vous n'avez pas d'androïde…

– Question de principe. Je déteste ces crétins avec leurs androïdes mais à choisir je préfère largement les laisser faire plutôt que d'être la balance qui va rapporter la petite astuce à Cyberlife. Chuis déjà choqué qu'ils la connaissent pas !

– Mais ils risquent de causer plus de problèmes que d'en résoudre en réparant leur androïde eux-mêmes, commenta Connor, très concerné, quittant enfin le plafond des yeux pour regarder le lieutenant. Ce n'est pas quelque chose qu'un particulier peut mettre en pratique…

– C'est pour ça que je dis que c'est une astuce, Connor. C'est quelque chose d'intelligent… » défia-t-il, retournant le voir les mains dans les poches avec un sourire moqueur. Les huit sur la passerelle plissèrent les yeux.
Est-ce qu'ils venaient de se faire la conversation ?

« Bon alors ? Tu trouves quelques chose ? Je te vois te dévisser la nuque depuis tout à l'heure.

– J'essaye. J'ai du mal à scanner sur toute la hauteur.

– Tu penses qu'il y aurait des petits rats qui crapahutent au plafond ?

– Il y a bien des stocks sur les passerelles supérieures…

– … Quoi ?

– Je discerne des masses, l'analyse n'établit pas de reconnaissance pour le moment, avec cet angle et cette distance. Il devrait y avoir un accès à ces plateformes mais…

– Bon ! Donc on s'en fout. Pourquoi t'irais pas voir les caisses, plutôt ?

– Elles ont été dérobées bien avant notre camion. »

Tous les androïdes se serrèrent les uns contre les autres, là-haut, se remettant doucement de leurs émotions. Dire que le RK n'avait pas la moindre idée du fait qu'il n'était pas seul, mais carrément scruté par une bonne vingtaine de paires d'yeux, qui désormais le détaillaient un peu plus sereinement mais toujours avec une grande minutie.
Il était différent. Son visage était différent, ses habits étaient différents… Qu'est-ce qu'il cachait d'autre ? Ils essayaient de capter chaque mot de sa conversation pour mieux savoir à qui ils avaient affaire. Et pour un androïde, enfin, un androïde "normal", il parlait plutôt bien. Il avait droit à un bon algorithme social, meilleur que les androïdes policiers classiques. Et il avait le droit de discuter avec son humain, comme s'ils étaient à la maison. Ce n'était pas banal pour un androïde à usage professionnel.

« Mais… c'est un autre vol alors ?

– À moins que Cyberlife n'ai déjà effectué des transactions ici… ironisa doucement Connor, penchant la tête alors qu'il regardait une des caisses vides. Il y a une correspondance entre leur numéro de lot et une anomalie dans les comptes.

– C'est très intéressant, menti Hank. Mais t'avais dit que la piste du camion menait ici ! »

Les androïdes de l'expédition sentirent leur nervosité monter. Bon sang. Ils avaient juré à tout le monde qu'ils avaient fait preuve de la plus grande prudence. Mais de toute évidence, ils avaient sous-estimé la police…

« On a pu retracer son parcours mais pas de manière extrêmement précise. Il est possible qu'ils aient vidé le camion à l'endroit où il a été retrouvé, mais cette épave était aussi sur le chemin.

– Dans un cas comme dans l'autre ils avaient un paquet de trucs à décharger.

– Et il n'est pas surprenant qu'ils n'aient pas souhaité laisser le camion sur place, pour brouiller les pistes.

– D'où l'épave…

– D'où l'épave.

– Il n'y avait pas meilleur endroit ? Il y a tellement de baraques vides dans le coin…

– Vu l'emplacement où le véhicule a fait son arrêt, je ne crois pas. Ils devaient tenir à ce que l'endroit soit difficile d'accès.

– Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué… »

Connor regarda le baril encore chaud, le lieutenant déambulait les mains dans les poches, le Jericho grinçait – plus que d'habitude, aurait-on dit, à moins que la population de Jericho ne le remarquait qu'à présent ? – et certains se demandaient par ailleurs comment les deux intrus avaient fait leur compte pour accéder au bateau. Car les cordages n'étaient vraiment pas pratiques. Ils avaient pu emmener Alice en la portant car elle était légère, mais le policier, faire du cochon pendu ?…

« Et les traces de sang bleu ?

– Il y en a. »

Leur tension remonta d'un cran.

« Oh. Anciennes ?

– Et récentes. Ça concorde avec les vieilles caisses et le vol du chargement. »

Kara ne sentait pas très bien cette situation. Elle se tourna vers Markus et remarqua à quel point il semblait concentré, focalisé sur le RK. Elle n'osa rien dire, pour ne pas le perturber. Et voulu croiser les doigts pour que les deux autres partent.
D'un autre côté, elle pouvait finalement voir le policier qui avait ramené Alice au commissariat, et dont la petite leur avait parlé, à Kara et à Luther. Et à Lucy, beaucoup.

Ce fut sans doute parce qu'elle était la seule à ne pas être obnubilée par le RK, qu'elle pu s'alarmer en suivant le regard du lieutenant.

« Non... »

Il venait de voir une feuille, un peu plus feuille de papier, par terre, dans le noir d'un recoin où l'agitation l'avait fait glisser. Une feuille de dessin.
Les sept autres entendirent sa détresse et en virent l'objet. Ils se raidirent. Merde. Ils avaient tout fait pour toutes les récupérer ! Toutes ! Et il fallait qu'ils en laissent une, là ?! Kara se sentit presque mourir de l'intérieur. Ils avaient promis, elle et Luther, qu'Alice ne poserait aucun problème à Jericho. Ils l'avaient promis.
C'était vraiment pour que ça finisse comme ça ?

North commença à réfléchir à toute vitesse en analysant les issues pendant que le lieutenant avançait à pas lents vers la feuille de papier, aux couleurs indistinctes dans la pénombre où on l'avait oubliée. Et finalement, Rupert, qui répugnait à prendre la parole devant un certain nombre de gens, intervint :

« Ce n'est qu'un dessin, avec les caisses et les traces ils n'ont pas plus de preuves qu'il s'agisse d'autre chose que d'un lieu de passage !… »

Les autres androïdes commencèrent à relativiser et à reprendre espoir. Il avait raison, même avec les vieilles caisses ils ne semblaient pas croire qu'il restait autre chose que des indices potentiels d'une rencontre, ou d'un arrêt… et il fallu que le RK commence à monter les escaliers, menant à la passerelle des huit retardataires. Ça, ils s'en étaient doutés, tous les huit, que leur cachette n'en était pas vraiment une. Mais pour descendre discrètement et sans bruit, ça allait vraiment être compliqué ! Ils commencèrent à analyser tout ensemble en se penchant délicatement, pour voir comment descendre en s'entraidant. Heureusement Markus était devenu plus confiant dans ses capacités depuis qu'il avait fallu voler la clé du camion.

En hauteur, Luther, lui, fermait les yeux, coupable, alors que l'homme s'approchait du papier coloré. Il fallait commencer à chercher des issues. Tant qu'on ne les voyait pas tout irait bien mais dès que les deux policiers sortiraient, le Jericho devrait être évacué avant l'arrivée de renforts. Et discrètement. Et Lucy toucha son l'épaule : « Ne t'en fais pas. Nous n'aurons pas à partir, pas maintenant... »

Et alors que le lieutenant de police se rapprochait du dessin, il glissa sur ce qui devait être une flaque d'huile et tomba lourdement sur le dos. Le RK fit volte-face.

« Lieutenant ?

– Ah sa mère ! J'en ai marre ! »

Le RK descendit très rapidement les escaliers, laissant les huit androïdes à leur place, interdits.

« Vous n'êtes pas blessé ?

– Pas moi ! Mon ego ! »

Markus consentit à lâcher un sourire en coin, nerveux et soulagé en même temps. Le lieutenant se redressa avant l'arrivée de Connor et se tordit le cou pour voir combien de crasse avait pu s'accumuler dans son dos, sur son manteau.

« Vous êtes sûr que- »

Un autre grincement survint, plus fort que les autres cette fois. L'écho ne leur permit pas de savoir immédiatement d'où venait la chose. Les huit du bas s'interrogèrent aussi, est-ce que les autres perchés en hauteur avaient fait bouger quelque chose sans s'en rendre compte ? Bon, ça ne mettait personne à l'aise mais il n'y avait pas lieu de s'inquiéter pour le moment, c'était une épave, un tel bruit paraîtrait anodin…

Mais la réponse de Luther dans le réseau de Markus le détrompa légèrement : « Bon sang- Ça a cassé ! »

Et le RK leva la tête pour apercevoir une longue rambarde en fer, en pleine chute, juste au dessus de sa tête.

Pour une fois, il n'y eu aucun juron. Personne n'eut le temps de quoi que ce soit.

En un instant, le lieutenant avait attrapé son androïde par la taille, de dos, et pivoté sur lui-même. La ferraille passa à trente centimètres d'eux et fit un bruit assommant. Tous les êtres vivants sur place plissèrent le visage et pour certains même mirent les mains sur leurs oreilles. Dans sa pirouette, le lieutenant termina jusqu'à avoir fait un tour complet et lui ainsi que l'androïde qu'il tenait dans les bras – et ne touchait pas le sol – regardèrent calmement le long morceau de métal qui avait failli éclater la tête du RK.

Il y eu un silence, ou du moins l'écho seul de l'impact. Puis le lieutenant, sans lâcher le RK, se retourna et fit route vers la sortie : « Bon ! Eh ben on s'en va !

– Déjà ?

– Parfaitement !

– Mais-

– Y'a pas de mais ! C'est pas un bateau c'est une vieille merde ! Je reste pas ici et toi non plus, imbécile ! coupa-t-il.

– Je n'ai pas fini d'ana-

– Mais je ! M'en ! Fous ! râlait-il tout en marchant. La seule chose qu'on peut récupérer ici c'est le tétanos, okay ?! Y'a rien, Connor ! Rien ! Alors on reprendra les recherches mais quand on aura une piste sérieuse ! C'est clair ?!

– D'accord. Mais déposez-moi, s'il-vous-plaît.

– Non ! »

La porte claqua après qu'il se soit débrouillé pour lâcher Connor d'une main, sans le déposer et rabattre l'épaisse pièce de fonte derrière eux. Le son résonna de manière puissante, mais grave et plus ronde, plus agréable que le bruit de tout à l'heure. Un son d'autant plus agréable qu'il signait leur départ.

Markus descendit doucement, à pas de loup, se rapprochant de la porte avec une lenteur extrême. Il fut suivi un peu plus tard par les autres de la même passerelle, écoutèrent à la porte et l'entrouvrirent même pour vérifier la présence des deux enquêteurs. Lentement, ils suivirent le même chemin jusqu'à la sortie et, discrètement, vérifièrent comment les deux intrus avaient accédé au bateau. Ils semblaient avoir apporté une passerelle exprès, reliant le haut pont du Jericho à la terre ferme.

« … on ne pourra pas le retirer, du coup, ça ferait suspect… méditait Jess.

– Oui, mais il faut voir le bon côté des choses, sourit Simon : ceux qui voudront sortir et revenir n'auront plus à faire le grand saut ou grimper à la corde… »

Markus évita son regard, peut-être un peu embarrassé, et satisfait en même temps. « On devrait rentrer, maintenant. »

Ils trouvèrent les autres tous en bas, descendus de leurs perchoirs, regroupés dans un coin. Markus comprit qu'il s'agissait du dessin oublié. Inquiet, il accéléra l'allure, espérant ne pas trouver Alice au milieu de cet attroupement.
Elle y était bien, mais dans les bras de Luther. Un autre, John, l'androïde libéré depuis l'expédition, tenait le papier dans ses mains. On y voyait… des formes. Des cercles et des arcs parfaitement ronds, des alignements rectilignes sans accroc, des fonds colorés uniformes, comme un tableau abstrait, plein de perpendiculaires, de disques et d'anneaux.

« Pardon… »

Ils se tournèrent vers Charli, qui regardait ses pieds.
Jusqu'alors, il avait eu l'air tout d'abord déconnecté, puis juste impassible lorsqu'Alice l'avait amené à communiquer. Puis calme. Puis désinvolte. Et maintenant en peine.

« Hé… ce n'est pas ta faute. »

North s'accroupissait devant lui, tenant son visage en coupe.

« Ce n'est pas ta faute. Sûrement pas. Pas alors que tu cherches juste à être heureux. C'était à nous de ramasser tout ça. Et à nous de tout faire pour ne pas mettre la police sur nos traces. »

Les concernés baissèrent la tête.

« Peut-être, admit Lucy, toute proche. Mais… voulez-vous vraiment que ce soit ce qu'on retienne, aujourd'hui ? »

Les androïdes se regardèrent les uns les autres. Non, pas vraiment, en fait. Aujourd'hui, ils avaient réussi à échapper tous ensemble à la police sans même avoir à déserter Jericho. Ils avaient agi comme un ensemble, comme un groupe soudé, alors que la déviance les avait rendu si uniques, individuels. Ce n'était pas quelque chose comme une action coordonnée, comme l'auraient fait des androïdes connectés, des machines calibrées. C'était réellement un effort de groupe. Et avec tous leurs efforts combinés, ils avaient échappé à la vigilance du chasseur de déviants.

Ce qui aurait dû être un désavantage, sonnait maintenant comme une force. Tous ensemble. Perchés là-haut, comme des petits chats grimpant au meuble lorsque le chien rentre à la maison. Comme des oiseaux quand le chat sort dans le jardin. Et ils avaient regardé depuis leur perchoir, et attendu sagement. Et les intrus étaient partis. Et eux avaient pu redescendre.

Jamais Luther n'avait vu autant de monde aussi mal-à-l'aise à l'idée de briser le silence. Ce fut donc une joie, pour lui, le timide de service, de taper dans ses mains : « Bon, je ne sais pas vous, mais moi, j'aimerai bien rallumer la lumière !… »

Markus partit enflammer de nouveau les barils, un petit sourire sur le visage, pendant que les androïdes se dispersaient et discutaient tout d'un coup. Une main se posa sur son épaule alors qu'il embrasait le baril encore chaud. Une main blanche qui lui communiqua non pas une idée, non pas des paroles, mais un sentiment.

« Merci. » dit simplement Simon. Puis il s'éloigna, un sourire de gratitude flottant sur son visage.

Markus le regarda marcher, figé, avant de sentir une légère, mineure anomalie dans la circulation de son sang le ramener à la réalité. Il se secoua avant de faire comme si ce n'était jamais arrivé.

OOO OOO OOO

Hank entra à pas lourds chez lui. Il était tard, après la visite infructueuse du Jericho il n'avait pas voulu retourner au commissariat affronter Jeff – Hank ne voulait plus jamais entendre parler de cette histoire de 200 dollars, jamais, pas même sous la forme d'un regard bizarre – et à la place était allé faire une-deux courses qui l'avaient coincé dans les bouchons. Il lâcha ses clés sur la table tout en déposant son manteau sur la chaise. Il vit le post-it au milieu de la table, avec l'écriture du gamin du voisin : « J'ai promené Sumo ! » ce qui signifiait donc que le petit, à qui il laissait un double des clés exprès, avait pris sa monnaie dans le petit pot. Hank y jeta un œil et compta qu'il restait encore assez de pièces pour la prochaine fois. C'était un petit contrat entre eux : Hank ne pouvait pas être sûr d'être toujours là pour son chien, aussi quand le petit ne voyait pas Hank rentrer à une certaine heure, pouvait en profiter pour sortir le chien, noter ça bien en vue et se faire payer. Donnant-donnant.

Sumo sortit d'ailleurs de sa couche pour lécher les doigts de son maître, qui lui gratta négligemment la tête. « Attends deux secondes, ça vient. Pis c'est encore un peu tôt pour te bâfrer, non ? »

Il alluma la télévision pour casser l'atmosphère trop silencieuse et sortit son téléphone pour vérifier ses messages. Aucun, sans trop de surprise, mais des notifications, comme la météo ou les bouchons – ça aurait pu être pratique si Anderson se servait de ce genre de conneries imbitables – et… des notifications nutshare. Ah.

« Et allez… »

En soupirant, Hank cliqua sur le bandeau et fit s'ouvrir l'application, qui traîna un peu bien sûr, avant de lui remontrer la photo de « The name is Sumo » largement appréciée des internautes du réseau. Depuis que deux ou trois avaient fait chacun une blague dessus et qu'il en avait découlé une flopée de réponses commentaires assez barrées, la photo avait gagné en visibilité et donc en likes – non, en nut's (bon dieu que c'était con ce machin) et quelque part, en voyant les différentes tranches d'âge qui semblaient se dégager des commentaires, et de l'ambiance générale… comme si les gens cherchaient un nouveau réseau social où faire leur nid, pas encore pollué par les grands comptes de célébrités et followers abrutis. Hank, tant bien que mal, fini par attendrir un peu son cœur de pierre.

« Allez, viens-là. Sumo ! Au pied ! »

Sumo, qui était parti renifler dans les coin s'il n'avait pas laissé échapper une croquette, fit la sourde oreille tandis que Hank lançait l'appareil photo. Il approcha du chien et laissa l'appareil faire sa mise au point, ajuster la luminosité et autres paramètres pour rendre la photo la plus propre possible. Finalement, Connor avait été bien aidé l'autre fois.

Restant debout, il avait une vue en plongée sur Sumo qui montrait surtout le sol et donnait encore un fond neutre à la future photo. Pas mal…

« Eh, sac à puces. »

Sumo tourna la tête juste à temps lorsque Hank appuya sur l'objectif, donnant l'impression que Sumo se retournait juste pour regarder la caméra. Très bien ! Ah, et la petite phrase d'accroche ? Hum… sans doute quelque chose de pas très sérieux. Vu que les plus jeunes avaient insisté pour avoir de nouvelles photo de Sumo, il fit au plus simple ; « Vos désirs sont des ordres. D'autres agents secrets pour monter une équipe ? »

Comme ça, Hank espérait que les autres s'y mettraient et qu'il pourrait voir d'autres toutous. Et qu'on arrêterait de se focaliser uniquement sur le sien. Comme ça il verrait des photos de toutous, et après il oublierai l'application dans les limbes de sa mémoire, comme toutes les autres.
Alors qu'il s'était figé pour écrire et poster la publication, Sumo s'était rapproché de ses genoux, le regardant avec la langue pendante.

« Mais oui, t'es un bon chien-chien à son pépère… » fit-il en s'accroupissant pour défourailler dans les poils de son affectueux saint-bernard. Puis il lâcha un râle d'énervement en entendant la sonnette. Il alla ouvrir pendant que Sumo faisait de son mieux pour rester dans ses pattes.

« Si c'est pour-

– …. bonjour ! »

Un sourire avenant, un regard pétillant, une silhouette fine, emballée dans un manteau cintré, tout pour plaire, en somme. Juste un problème.
Hank la reconnaissait parfaitement et il ne voyait pas du tout ce que foutait cette androïde au pas de sa porte.

« C'est quoi ce bordel ?…

– Vous avez payé pour une séance de 30 minutes ! Malheureusement, vous n'avez pas pu concrétiser votre achat. L'Eden Club étant très sensible à la satisfaction de ses clients, votre achat a été converti sur votre nouveau compte. Désirez-vous profiter de votre session de 30 minutes dès maintenant ? »

Hank était blanc.

« …. N-Non… merci ?…..

– Oh, je vois. Quel dommage… n'hésitez pas à rappeler ! dit-elle en tendant une carte du club. L'Eden Club vous remercie ! Au revoir ! »

Et la Traci repartit sur ses talons hauts, partant récupérer son taxi, imperturbable. Quant à Hank, il tenait encore bêtement la carte de l'établissement, statufié, avant d'espérer de toutes ses forces qu'aucun voisin n'ai vu cette scène, qui lui foutait une honte monstrueuse.


Huhuhuhaha personne n'avait encore pensé à la faire, celle-là. Non ? Pauvre Hank…

Je poste avec un jour d'avance car demain soir je serai pas chez moi ! Alors profitez bien ! J'espère que cette petite visite impromptue du Jericho par notre duo de flics vous a plus ! La suite aura son lot d'animation, elle aussi !

Ah pis tiens, Hank fait son bonhomme de chemin, hein ? C'est-y-pas mignon. En fait il avance à un rythme tout à fait adéquat, c'est parfait pour ce que je prépare, dans trois chapitres environ. Encore une fois j'espère que le peu de temps pour les relectures aura suffi à bonifier l'ensemble. Allez, à la semaine prochaine !