Bonjour ! Un ENORME retard en effet, la rentrée est passée et je met une priorité absolue sur mes études. Pour la petite histoire, j'ai utilisé 5 ans de ma vie dans des études qui ne me satisfaisaient pas (oui j'essayais de me convaincre du contraire) et qui ne m'ont presque rien apporté en terme de CV (mes amies se tueront à vous dire le contraire mais passons) (ce sont des amours)
Cette fois le niveau est difficile mais je suis organisée, motivée, plus travailleuse que jamais et si j'ai besoin de me reposer, alors je n'écris pas. Donc j'écrirais sans doute très peu.
A la base : j'écrivais de façon régulière parce que je voulais me pousser à aller au bout d'une histoire, un challenge qui avait le mérite de me « forcer » à me « débarrasser » d'une fiction sur ma longue liste d'histoires, mais j'ai un enjeu bien plus important maintenant. L'autre raison d'écrire avec deadlines était dans une moindre mesure que j'estimais mieux mériter une meilleure interaction avec les lecteurs si je me donnait la peine d'offrir des publications régulières. On va pas se mentir ; le rapport effort-retour n'est pas très bénéfique. Et je ne comprends pas le système du compteur de vues qui semble se gonfler lui-même assez artificiellement donc je ne suis même pas sûre d'être lue par un peloton silencieux, plutôt par une pincée invisible… les gars, un jour, vous ferez une petite refonte du site ou jamais ?
Est-ce que j'abandonne ? Non, je déteste les histoires délaissées.
Est-ce que c'est une pause ? Très probablement, même si j'espère pouvoir dire plutôt : une très très longue pause.
Est-ce qu'il y a une chance que la stimulation intellectuelle de la fac booste mon cerveau et mes capacités à écrire lorsque je m'y remet ? Ça s'est vérifié assez souvent ! Mais encore une fois, si vous voyez le rythme de travail que je dois m'imposer pour m'assurer de garder un bon niveau, et celui des pauses nécessaires pour compenser, vous comprendriez aisément qu'il ne semble rien rester pour l'écriture.
Donc à un rythme supposément si lent, disons que ça va être une pause. Je ne sais pas si je serais plus disposée à écrire pendant les vacances, et il faudrait aussi que j'avance sur le plan de l'histoire, Mais Toujours Est-Il Que ! Je vous envoie un chapitre de 19 pages. C'est con on commence à s'amuser ! Allez, surprise, je réponds enfin au salopard « à suivre » de la dernière fois ! D'ailleurs tenez, c'est cadeau !
Dans l'épisode précédent !
Cherchant de nouvelles pistes pour les ré-encodés ; Hank et Connor tombent sur l'adresse d'un entrepôt désaffecté où les hackers semblent s'être approvisionné en matériel. Quant à Markus et compagnie : ils ont décidé de prendre le groupe de Back en filature, afin de surveiller leurs agissements. Mais alors que Hank et Connor arrivent dans le bâtiment, ils tombent sur un Lieutenant de Chicago : Shannon, et … mais ?! Keuouâ ?!
Chapitre 29 : Confrères
Arrivé par une porte ; le Lieutenant Shannon. Arrivés par la grande entrée, le Lieutenant Anderson et le RK-800 Connor. En face de lui : le RK-800, Connor.
Un deuxième RK.
« Bordel de merde qu'est-ce que c'est que ce… qu'est-ce que c'est qu'ça ?! »
Au moins Anderson tentait de crever l'abcès, pendant que les deux androïdes se fixaient sans le moindre mouvement, à une petite dizaine de mètres l'un de l'autre.
Shannon s'avança sans la moindre nervosité, le temps de dépasser les étagères qui lui bouchaient la vue ; ce coin du fond du hangar en était rempli.
« Oh, ça ? C'est l'androïde qu'on m'a collé, faites pas attention... hé, mais vous avez le même ?
– Merde. Je croyais que c'était un modèle unique … »
Anderson se sentit si idiot de l'avoir dit à haute voix qu'il s'en tapa le front d'énervement. Qu'est-ce qu'il pouvait être ridiculement naïf.
Enfin oui mais quand même, non ! D'où ! Pourquoi !
« Haha, ben non, et remarquez moi aussi je savais pas qu'il y en avait un deuxième, on m'a dit que c'était un prototype…
– J'peux vous demander ce que vous fabriquez ici, du coup ? Avec un RK ?
– Hm ? Oh, j'enquête, la routine, quoi.
– Hé, soyons sérieux deux secondes. Vous me faites pas le coup de la confidentialité parce que Cyberlife vous tient par les couilles ? Vous savez très bien que vous n'avez aucun compte à rendre ! »
Shannon avait les yeux rivés sur son téléphone. Il finit par lever le nez : « … hein ? Ah ! Ouais non, non. C'est juste la routine. Je sais pas vous, mais à Chicago, des androïdes se font déglinguer leurs pare-feux apparemment…
– C'est vous, fit Connor, les yeux toujours rivés sur son jumeau : l'équipe en charge de l'enquête sur les ré-encodés ?
– Les … ? Ah, c'est comme ça que vous les appelez ! Ouais.
– Vous les appelez comment, vous ? demanda Hank.
– Les détraqués. »
Hank fit la moue, hocha la tête un peu plus tard, jetant un œil ensuite à Connor à qui il adressa : « Y se passe quoi ? »
Lui aussi répondit avec un temps de retard.
« Lui étant responsable des ré-encodés et moi des déviants, nos enquêtes empiètent forcément l'un sur l'autre. Donc nous nous communiquons les détails de nos enquêtes. Enfin … c'est ce que j'essaye de lui expliquer.
– 'Dingue, hein ? fit Shannon en les désignant en rapport à leur silence apparent.
– Comment ça tu essayes ? appuya Hank.
– Il n'a pas l'air de comprendre que les enquêtes puissent être liées.
– Dites, il dit pas grand-chose, votre androïde, fit remarquer Hank à Shannon.
– Oh, ça ? Ça a été un enfer de le calibrer. Mais j'ai réussi à lui faire intégrer qu'il doit arrêter de faire tout ce qui lui chante.
– Il parlait trop ?
– Tout le temps, dès que je l'avais pas sonné.
– Ça vous ennuie de le laisser échanger des infos à … ? fit Hank, désignant maladroitement Connor – le sien – lorsqu'il vit que Shannon ne suivait pas, obnubilé par ses textos.
– Ah ! Oh … ouais, une seconde. »
Ses doigts glissèrent sur l'écran de son téléphone. Anderson ferma les yeux, contenant un soupir d'exaspération. Un blip de messagerie tira un « Ah ! » de satisfaction à Shannon qui s'adressa alors à son androïde :
« "Alpha trente-deux quarante-huit", Connor ! »
Connor se retourna, surpris. Même si ce n'était pas sur son visage, Hank devina à sa façon d'avoir fait volte-face vers l'autre Lieutenant que Connor était aussi étonné que lui.
« À l'écoute. » fit l'autre RK.
Connor se retourna de nouveau vers son jumeau, avec la même vitesse, dénotant son incompréhension.
« Alors, euh … Je veux que tu partages tes informations avec l'autre RK en face de toi. Attends … quand je dis "tes informations" je parle des détails de toute l'enquête sur les autres androïdes… bon en fait laisse-lui un accès complet à ta mémoire. Exécution.
– Entendu. »
Et le RK tendit la main vers Connor. Connor regarda sa main pâle, puis son visage, avant de se décider à la saisir, sans empressement. Anderson se tourna vers Shannon ;
« Euh… vous êtes obligés de passer par la commande administrateur ?
– Touuuut le temps, se plaignit Shannon, à nouveau sur ses textos.
– Est-ce que… »
Anderson laissa sa phrase en suspend. Non, le RK devait tout à fait être capable d'entendre une telle consigne sans en faire un ordre administrateur. il n'y avait pas de raison que les deux RK soient si différents. Shannon avait explicitement dit qu'il s'était servi de lui-même des commandes administrateur pour "contrôler", ou disons "discipliner" son propre androïde. Toutes les questions d'Anderson se démêlèrent d'elles-mêmes, il ne pouvait pas douter de son intuition. À ce niveau d'ailleurs ce n'était pas de l'intuition, c'était du raisonnement: Shannon n'avait pas eu deux secondes de patience pour apprivoiser son propre RK.
« Mais vous n'avez vraiment pas réussi à travailler normalement avec ?
– Trop compliqué. Il écoute jamais rien. Vous arrivez à supporter le vôtre ? J'vous dit chapeau. »
Anderson ne pouvait pas vraiment le contredire quant au fait que le… que les RK n'en faisaient qu'à leur tête, visiblement. De là à…
Pour qu'Anderson lui-même ait fait l'effort de s'adapter et réussir à imposer son mode de fonctionnement au RK, alors cela voulait bien dire que c'était à la portée de n'importe quel flic, non ?
Bon sang, et dire qu'il se retrouvait à défendre une machine Cyberlife. Il tombait vraiment bien bas.
« Tu t'en sors Connor ?
– … désolé, je vous répondrai quand j'aurais terminé.
– Vous l'avez pas dressé, le vôtre ? »
Anderson laissa échapper une micro-grimace.
« Nan, pas comme ça … je l'ai assez engueulé pour qu'il arrête de faire des conneries.
– Mais là, il vous a pas écouté, non ? »
Anderson fronça les sourcils. Il plissa les paupières avant de répondre.
« Est-ce que ça vous arrive de retirer la clé usb pendant que la barre de chargement est remplie à moitié ?
– Haha, comme dirait mon frère, "la vie est trop courte pour attendre de "retirer la clé usb en toute sécurité", hein !. » cita-t-il le célèbre petit message automatique.
Hank roula discrètement des yeux. Il n'était pas possible de discuter avec ce gars-là. Shannon n'allait pas apprendre à fonctionner avec la machine, il n'allait pas profiter du moindre de ses avantages, trop occupé à lui apprendre à rester assis ou couché. Eh bien grand bien lui fasse, ce n'était pas le problème de Hank en fait.
« Et qu'est-ce qui vous a amené à enquêter ici ?
– Bah. On a eu des androïdes qui se faisaient piloter à distance par des hackers. Et vous ?
– La même, on a vu des androïdes qui n'en faisaient qu'à leur tête, et d'autres qui pour une fois avaient l'air d'obéir à des instructions très précises. Les ré-encodés. Ça nous a amené ici. Mais globalement c'était pas censé être notre affaire à la base, nous on s'occupe des déviants.
– Déviants ? C'est quoi, ça ?
– C'est quand les machines deviennent folles toute seules… » soupira Hank. Il leva le nez dans une question muette en voyant les deux RK se lâcher la main et le sien se tourner vers lui : « Trois ré-encodés ont pu être appréhendés à Chicago, mais les hackers les ont désactivés à distance pour détruire toute preuve informatique. Sur l'un d'eux, une pièce rajoutée a été découverte, la même que celles qui nous ont guidés ici…
– Hm, hm… » opina Hank. Pas de quoi fouetter un chat, du coup.
« Vous devriez peut-être venir voir de l'autre côté, dit Shannon d'un signe de tête. J'avais pas l'énergie pour fouiller toute l'usine mais si j'ai du pif j'ai peut-être trouvé des trucs intéressants dans le bureau d'à côté.
– Ah ? Connor, tu viens ?
– Je vous rejoins, je finis le tour du hangar.
– Ça marche. »
Quand il vit Shannon ne donner aucune instruction à l'autre RK, Hank lui jeta un œil au passage, tout comme Connor surveillait son alter-ego : celui-ci s'était finalement mis à balayer la salle du regard ; les machines jumelles avaient dû avoir la même idée.
Hank suivit Shannon et passa une porte pendant que Connor scannait son environnement. Il avait déjà fait 72 % des vérifications : la plupart de l'entrepôt où il se trouvait était vide, il n'y avait qu'à passer au fond, dans l'ombre, entre les étagères.
Alors c'était pour ça qu'Amanda l'avait écarté de l'enquête des ré-encodés, qu'ils avaient tenu séparée des déviants. Ils avaient tout bonnement déployé un RK supplémentaire. C'était malin. C'était logique. Enfin…
Il guetta son alter-go. Celui-ci scrutait le hangar et parti droit vers un autre coin, l'ignorant totalement, accomplissant son devoir. Vu comme ça, il avait l'air… d'un RK. On ne pouvait plus normal. Pourtant l'absence sidérale de dynamique entre lui et son partenaire humain ne pouvait pas être un point fort. Et les souvenirs que Connor avait récupérés n'étaient pas des plus rassurants…
Le Lieutenant Shannon, au début de leur coopération, s'était comporté comme le Lieutenant Anderson : reste dans la voiture, pourquoi ne restes-tu donc pas dans la voiture, ne reste pas dans mes pattes, qu'est-ce que tu viens de toucher, ne le mets pas dans ta bouche c'est écœurant…
Arrête de bouger, reste ici, tais-toi donc, et silence, jusqu'à : vas-donc te mettre là en attendant.
Dès que Shannon avait pris connaissance du système de codes administrateur, les dernières résistances que le RK lui avait opposé s'étaient envolées. Après quelques débuts difficiles où Shannon devait sortir péniblement son téléphone à la va-vite pour relire la combinaison à temps, pendant que le RK sortait de la voiture pour faire son devoir : leur coopération s'était rapidement transformée. Shannon avait à peu près pris le coup de main, demandant simplement au RK de l'attendre, tout ça le temps qu'il retrouve le code et qu'il lui demande de le suivre, à un mètre cinquante de distance pour ne pas le gêner en attendant les prochaines instructions.
A force de recevoir ces commandes ; il arrivait que le RK soit bloqué, en attente d'instructions. Parfois la routine reprenait, comme à présent, étant donné que la dernière commande avait effacé la précédente, laissant le RK avec sa mission accomplie de transfert de données vers son congénère de Detroit. Libre, il n'avait plus eu qu'à reprendre son inspection.
De ce qu'il pouvait lire dans ces archives, Connor découvrait aussi que le RK ne dialoguait plus : du peu qu'il avait pu intégrer pour s'adapter, il avait réussi à comprendre que la plupart des communications se résumaient aux ordres de Shannon ou parfois ses questions. La plupart étant pour l'heure. Avec une moyenne de 47 fois par jour. Pourtant il avait un téléphone…
Autant dire qu'il valait mieux ne pas compter sur le RK pour mener cette mission, il n'aurait pas le réflexe de lui communiquer ses trouvailles.
Alors qu'il ne trouvait que des objets oubliés et dégradés, des boites en carton ramollies et quelques débris, Connor entendit à nouveau des bruits de pas. Le RK se déplaçait, il avait trouvé quelque chose ? Il se retourna pour vérifier et repéra le RK immobile, malgré les bruits de pas approchant. Tiens donc ?
Analyse…
Il repéra la position du nouvel arrivant par écholocalisation et ressortit du couloir d'étagères où il se trouvait. L'autre RK, mieux placé, fut plus rapide et alla à la rencontre de leur étranger.
Un androïde ?
Analyse…
Androïde public, chargé de l'entretien des espaces verts. Comme Ralph, mais en meilleur état. Un peu sale, peut-être, mais pas plus qu'on pourrait s'y attendre étant donné son travail. La question était maintenant de savoir ce qu'il comptait tailler ici.
« Identité. »
Ah. Le RK n'en était même plus à faire des phrases.
« Jordan, WR-600, fabriqué le 7 Novembre 2033, vendu le 7 Novembre 2033.
– … »
Connor ne compris pas ce silence. Il analysa immédiatement la situation. Le taux de stress de l'androïde Jordan était de 12 %, un seuil tout à fait raisonnable. Pas de langage non-verbal pas d'anomalie… Le RK était tout aussi plat.
« Quel est le motif de ta présence. »
Ah… très bien. Donc le RK avait besoin d'une pause pour réussir à former une phrase.
Ce n'était vraiment pas normal.
« Retour au foyer. »
Retour au foyer ?
Impossible.
Le terme « foyer » avait été enregistré pour les androïdes vivant avec des familles. Ceux d'entretien aux espaces verts, appartenant donc à des privés ou un organisme public, mais pas à un particulier, parlaient de retour au point stock, par exemple.
Le RK continuait de réfléchir, debout devant l'androïde. Les secondes passant, le WR-600 fit un mouvement pour le contourner. Aussitôt le RK le saisit au bras. Le WR le regarda et attendit. Personne ne bougea pendant quelques secondes.
L'androïde resta immobile et tira une fois sur son bras. Non, il bougeait son bras…
Connor comprit au bout de quelques secondes qu'il était secoué de spasmes, d'abord très légers, puis de plus en plus violents. Le WR était saisit de convulsions.
Il se jeta en avant. Analyse…
Le RK était en train de le sonder. Analyse du flux de données… trois fois, bientôt quatre fois supérieur au débit optimal. Le RK lui soutirait des souvenirs dans un flux si forcé qu'il allait faire dérailler tout le système de l'androïde jardinier.
Connor s'en retourna au présent. D'un coup d'épaule, il dégagea le RK qui ne semblait pas l'avoir vu venir. Il saisit immédiatement le bras du WR, si vite que ce fut comme s'il n'avait jamais été lâché. Il analysa et vit le stress de l'androïde redescendre à un seuil normal, doucement, régulièrement. Il fit lui-même le diagnostic ; les pertes de données étaient heureusement minimes, il était intervenu à temps. Quant aux fonctions système, elles n'avaient pas été endommagées suffisamment pour mettre en danger l'intégrité de l'androïde.
Il relâcha le bras du WR et se tourna vers le RK qui l'attendait lui aussi debout. Que faire ?
Attendre ?
Attaquer ?
Expliquer ?
C'était peut-être un peu tôt pour attaquer, tout de même. Le RK n'avait vraisemblablement pas compris la gravité de son acte: il n'était pas nécessaire et même vivement déconseillé d'endommager les preuves matérielles lors de leur examen, surtout quand il était tout à fait possible de récupérer ces informations sans heurts.
Donc il pouvait attendre la réaction du RK. Mais mieux valait engager le dialogue, non ? Le RK l'aurait fait immédiatement, en temps normal. Quelque chose clochait. Et alors que Connor voulu justement s'adresser à lui pour se mettre tous deux sur la même longueur d'onde, le RK le chargea.
Connor se décala légèrement et attrapa les épaules du RK qu'il tira derrière lui, le forçant à se laisser emporter dans son élan. Le RK se redressa à quelques pas de là, se tournant à nouveau face à Connor qui, dès qu'il ouvrit la bouche pour retenter de lui parler, le vit avancer à nouveau. Cette fois le RK vint à une vitesse plus mesurée et tenta de le frapper. Cela devenait plus concret, moins risible que la charge précédente. Pour autant, même si les coups étaient aussi parfaits que Connor pouvait les évaluer, le RK n'en était pas moins prévisible. La prévisualisation de Connor lui permettait de savoir à l'avance exactement chaque coup de son adversaire. Comme si…
Comme si ce RK n'avait pas évolué depuis sa mise en service…
Car ces coups étaient les premiers qui lui venaient à l'esprit quand il tentait d'analyser le RK et d'anticiper ses mouvements. Il n'était pas mauvais, mais extrêmement prévisible. Il recula d'abord de deux pas lorsqu'il fallu parer les premiers, mais rapidement, il jaugea qu'il n'était plus nécessaire de faire preuve de tant de prudence ; il se retrouva à repousser les frappes du RK sans avoir à bouger de sa place. Pendant ce temps le WR restait indifférent à ce spectacle. Ah, oui, le WR, il risquait de reprendre sa route pendant cette altercation, mais Connor ne voulait pas le perdre de vue, il avait des questions à lui poser.
Que faire, que faire ?…
« Je ne suis pas ton ennemi ! »
Peine perdue, le RK n'écoutait pas, il ne semblait même pas tenir compte du son de sa voix. Connor parvint à le saisir par derrière et l'immobiliser pour un temps. Voyant le WR commencer à partir, il l'interpella : « Attends, Jordan ! »
Le WR s'arrêta et se tourna vers lui.
« Peux-tu attendre là-bas que j'aie terminé ? J'ai à te parler. »
Jordan hocha la tête et alla se mettre dans un coin tranquille, immobile, sage.
« Merci… hmf ! »
Le RK se débattait fort ; Connor résista assez longtemps pour tenter de l'atteindre en prononçant une commande spéciale : le RK était censé s'authentifier et donner quelques informations techniques, mais cela ne le fit pas reprendre ses esprits non plus, en fait cela n'eût aucun effet sur lui.
Diantre. Dire que ce deuxième RK était censé aider.
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« Markus ? »
Il ne se tourna pas vers lui, concentré sur l'androïde qu'ils étaient occupés à épier.
Ils avaient très rapidement rejoint le point de ralliement donné par Back à ses congénères, mais pour l'heure un seul d'entre eux s'y trouvait. Il faisait mine de s'occuper avec un e-journal pour ne pas avoir l'air trop suspect, mais ses coups d'œils aux alentours manquaient de naturel. Heureusement, personne ne faisait attention à lui, à part le petit groupe de quatre qui attendait toute l'équipe de Back.
« … Markus ? insista Simon.
– Hm ? »
Markus gardait les yeux fixé sur leur objectif. Simon aurait avalé sa salive s'il en avait, au lieu de cela il arrêta de retenir sa respiration – ça lui arrivait dans des moments de stress – et chercha un peu de courage.
Bon, ce n'était pas exactement le moment pour ça, mais ce n'était pas le pire non plus.
« Tu n'as pas à te sentir coupable.
– … Quoi ? Comment ça ? »
Markus s'était enfin tourné vers lui, troublé. Simon se laissa à nouveau surprendre par son regard clair, vairon.
« Ce qui est arrivé, chez ton ami Carl, c'était un accident. »
Le visage de Markus se figea. La tristesse l'emportait sur la surprise.
« N'est-ce pas ? »
Markus baissa les yeux.
« Tu ne peux pas te blâmer pour quelque chose qui est arrivé malgré toi.
– Tu ne comprends pas.
– Alors explique-moi… »
Markus soupira. Il avait le regard perdu dans le vague. Mais s'il avait vraiment voulu éviter le sujet, il aurait coupé court à ce silence et reprit sa surveillance. Simon savait qu'il faisait bien d'insister : Markus avait besoin de parler.
« Si je n'avais pas fait ce choix, rien de tout cela ne serait arrivé… tout est arrivé parce que j'ai pris cette décision.
– De te défendre ou pas ? »
Dans un silence amer, Markus hocha la tête. Simon se rapprocha de lui.
« Markus, je comprends que tu puisses en souffrir, mais il faut que tu comprennes que tu ne peux pas tout contrôler. Ces choses-là arrivent, et si tu avais pu les prévoir, bien sûr que tu les aurais évitées. Mais on peut en dire autant de tout le monde, n'est-ce pas ?…
– Pourquoi es-tu parti du principe que je n'avais rien fait volontairement ? »
Cette question lui trottait dans la tête depuis que Simon avait appris qu'il était la cause d'un mort, et qu'il avait aussitôt embrayé sur son idée de déculpabiliser Markus en partant du principe que c'était un accident.
« Markus… sourit doucement Simon en secouant la tête. Déviant ou pas, je ne t'imagine pas une seconde faire du mal à quelqu'un volontairement. »
Markus le fixa, peu convaincu.
« Je t'assure. Je sais que tu n'es pas complètement passif non plus, tu t'interposes quand ça te semble nécessaire, comme face à Back. Tu défends tes opinions, tu es capable de faire face à la violence. Et même d'y répondre. »
Simon renonça à évoquer la confrontation physique avec le RK, espérant que Markus n'y repense pas tout seul.
« Mais ce n'est pas quelque chose que tu recherches.
– Quoi ?
– La confrontation. »
Markus ne dit rien. C'était vrai, oui, Markus n'appréciait pas spécialement d'avoir à s'opposer à quelqu'un. C'était juste que son corps bougeait immédiatement lorsqu'il y avait urgence. Enfin… urgence… non, il ne savait pas trop à partir de quand son esprit se précipitait au secours de quelqu'un.
Il ne pouvait juste tout simplement pas rester impassible face à la violence. Peut-être parce qu'il connaissait trop bien la douleur, désormais.
« Je suis sûr que ton ami, Carl, savait très bien tout cela. »
Markus ferma les yeux.
« Il ne t'en voudrait pas…
– Bien sûr que si. »
Markus avait rouvert les paupières. Le mélange d'émotion qui y siégeait était trop complexe à interpréter pour Simon, à cet instant.
« … Markus, pourquoi t'en voudrait-il ?
– Parce que je l'ai tué. »
Simon se tut. Markus fixait un point à l'horizon, le regard douloureux. Simon articula péniblement, d'une petite voix.
« … Carl ?… pourquoi ?…
– … pas Carl. Léo.
– …
– J'ai tué son fils.
– …
– Il est mort à cause de moi. »
Simon peinait à trouver son souffle.
« … et Carl ne me le pardonnera jamais. »
Le regarde de Simon avait vacillé. L'affirmation de Markus le laissait sans voix. Il avait du mal à retrouver ses esprits. Et il n'eût hélas pas le temps de reprendre la conversation : North, plus alerte qu'eux, les prévint que le groupe de Back s'était reformé. Il était temps de les prendre en filature.
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Hank suivit Shannon de l'autre côté du mur qui séparait le hangar du reste du bâtiment. Ils suivirent un couloir dont les fenêtres donnaient sur une autre immense salle qui, quant à elle, était remplie de machines industrielles, ses tapis roulants à l'arrêt, moteurs et bras mécaniques en tout genres prenant la poussière. Ils atteignirent une porte où un écriteau défraîchi portait la mention "direction".
Ils entrèrent dans un vieux bureau désordonné. A croire qu'une fois que l'entreprise avait fait faillite, personne ne s'était donné la peine de ranger. Ceci dit Anderson remarquait des marques rondes et carrées prouvant que des bibelots, plantes et au moins un mug avaient été emmenés, sûrement les seules choses que le propriétaire avait voulu emporter, au contraire de l'ennuyeuse paperasse. Logique.
« Me dites pas qu'il faut fouiller là-dedans ?
– Si, peut-être ! Mais c'est pas ça qui m'a intéressé. R'gardez. Tout a pris la poussière, sauf le disjoncteur. »
Anderson se tourna vers le boîtier mural. En effet, aucun des petits leviers n'avait pris la poussière à l'intérieur. Il devait donc être fermé tout ce temps, mais cela posait la question de qui l'aurait ouvert. Anderson se contorsionna légèrement pour voir le côté extérieur du couvercle et vit une épaisse couche de poussière, sauf là où une main l'aurait saisie pour la déverrouiller puis l'ouvrir.
« Intéressant… c'est pour ça qu'on a de la lumière, ici ?
– Dans ce bureau, en tout cas. Ah… une seconde. Oui, chérie, je suis toujours au boulot, là… »
Anderson roula des yeux. Si Shannon continuait de passer son temps vissé à son portable, il finirait par perdre son sang-froid.
Puis il fronça les sourcils, tendant l'oreille. Est-ce qu'il avait bien entendu ? C'était pas la voix de Connor, ça ?
Anderson repartit à grandes enjambées dans le couloir, pensant avoir entendu quelque chose comme « pas ton ennemi » tandis que Shannon essayait péniblement d'expliquer à son épouse qu'il devait raccrocher parce que son collègue allait il-ne-savait-où.
Et lorsqu'Anderson arriva, il trouva exactement ce qu'il craignait de voir.
Bordel de merde.
Il saisit aussitôt le téléphone de ses mains le téléphone de Shannon et raccrocha au nez de madame Shannon pour ensuite chercher dans sa messagerie.
« Mais qu'est-ce que… eh ! »
Shannon ne savait pas où donner de la tête, entre Anderson qui réquisitionnait son téléphone et les deux RK aux prises l'un avec l'autre. Il hésita à sortir son arme, inquiet : l'un des androïdes tenait l'autre par le cou et semblait dans une position adéquate pour la briser.
« "Oméga Echo trente-six", Connor ! aboya Hank.
– A l'écoute. »
Un silence surprenant se fit. C'était le RK en mauvaise posture qui venait de parler. Devenu parfaitement docile. L'autre Connor, derrière lui, le regardait avec attention et relâcha son emprise.
Merde… Hank était décontenancé. Mais Shannon n'était pas mieux. Connor passa sa main devant le visage du RK, claqua des doigts, mais aucune réaction. Il était sous contrôle.
« Attends mes instructions, demanda Anderson.
– En attente, répondit le RK.
– Des explications ? exigea-t-il de son RK avec un air où perçait l'impatience.
– Jordan, tu peux revenir. »
Anderson ne pouvait pas plus froncer les sourcils donc en voyant apparaître un troisième androïde, il se contenta d'attendre.
« Jordan est un WR-600, un androïde chargé de l'entretien des espaces verts.
– Un jardinier ? fit Shannon.
– Non, justement, il ne travaille pas pour des particuliers, il entretient les espaces verts dans les lieux publics, soit les parcs ou les bords de route.
– Ah. »
Anderson, lui, secoua la tête. « Il fout quoi ici alors ?
– J'allais le demander, votre RK m'a devancé. Après quelques questions, il a commencé à le sonder en détruisant son système.
– Hein ?!
– Écoutez, Lieutenant Shannon, je ne sais pas ce qui a pu se passer pour que votre partenaire se dérègle à ce point mais si je n'étais pas intervenu, le WR n'aurait plus été fonctionnel après l'analyse.
– Et alors ? L'essentiel, c'est pas de récupérer les données ? »
Hank et Connor le regardèrent les bras ballants. Connor répondit : « Si vous laissez faire cela, alors il ne reste plus de pièce à conviction pour la police. Aucun moyen de vérifier que l'extraction de données s'est effectuée correctement, et notamment sans falsification. Bien sûr, Cyberlife est tenu de respecter les règles du contrat entre elle et l'État ; cette précaution permet justement de s'en assurer.
– Crétin, ponctua Anderson à Shannon qui se grattait la tête. Et le… le machin là, Jordan, il va bien ?
– Je suis intervenu à temps.
– Cool.
– Mais c'est mon intervention qui a ensuite provoqué les attaques de votre partenaire, Lieutenant Shannon. Je n'ai pas eu le temps de lui expliquer, il a prit cela comme une attaque et il était impossible de communiquer avec lui. Je ne suis même pas sûr qu'il m'écoutait…
– Ça arrive, les p'tites frictions entre collègues… » lâcha Anderson qui ne savait plus trop quoi dire, et justement : « du coup, qu'est-ce qu'on en fait ?
– On pourrait pas l'éteindre ? » soupira Shannon, faisant se tourner Anderson et Connor vers lui. « Sérieusement, j'en peux plus… il me fatigue… on peut pas faire quelque chose ?
– Retirez-vous du contrat ? Faites-vous porter pâle ? énuméra Hank.
– Non…
– Pourquoi ?
– La paye… »
Hank se pinça l'arrête du nez, consterné.
« À ce niveau, une réinitialisation ne ferait peut-être pas de mal, suggéra Connor presque en marmonnant.
– Hein ? »
Connor s'était connecté au RK en lui tenant le poignet.
« Tu le scannes ?
– Ça ne devrait même pas être possible, continua Connor, d'une voix difficilement audible pour Shannon qui venait de recevoir un SMS de sa femme. Il est censé protéger ses données. L'usage répété des codes administrateur a eu des effets négatifs sur son système.
– C'est normal qu'ils fassent ça ?
– À un usage aussi soutenu ? Ce n'est pas surprenant. J'arrive même à voir l'historique… ces codes existent pour un usage exceptionnel, pas systématique. Ils sont conçus pour ne pas endommager le système général mais ils ont tout de même un effet brutal sur tous les programmes. »
Anderson essaya de se figurer un gros bouton rouge qui mettait un stop immédiat à une machinerie complexe, comme un énorme coucou suisse. Ça lui parlait un peu.
« Et donc on fait quoi ?
– À ce stade il faudrait le renvoyer à Cyberlife. Mais ça nécessite d'attendre ici qu'ils passent le prendre, on ne peut pas le laisser sans surveillance.
– Et tu dis ça parce qu'il y a une option deux, ou… ?
– L'autre option, c'est d'utiliser votre code administrateur toujours en cours pour demander une réinitialisation du système.
– Quoi ?
– Pour le remettre à zéro, si vous voulez.
– Ah ! Ouais je vois. Attends, mais du coup il va redémarrer de zéro et nous faire le sketch du début de partenariat ou… ?
– On peut s'arranger en rebootant son système, puis en re-chargeant sa mémoire… c'est le même procédé que lorsqu'un nouveau RK-800 est déployé en remplacement d'un précédent dont il récupère la mémoire. Normalement on devrait avoir les avantages de l'ancien, sans les inconvénients.
– Quels avantages ? railla Hank.
– Connaître le Lieutenant Shannon.
– Ah.
– Savoir qu'il devra passer les trois quarts du temps à se taire, sauf pour dire l'heure… »
Hank haussa les sourcils. Puis ce fut les épaules ; « Allez, faisons ça. Comment on fait ?
– Vous allez répéter les instructions que je vous réciterai…
– Tu peux pas t'en charger directement ?
– Il n'écoute que vous, pour l'instant.
– Connor ? dit-il au RK en attente.
– A l'écoute.
– Suis les instructions de Connor, dit-il en pointant le sien du pouce.
– A l'écoute, obtempéra-t-il en se tournant vers son jumeau.
– En attente ! exigea Connor. Vous ne pouvez pas faire ça, Lieutenant ! » sembla-t-il se fâcher, bien que ça ressemblait plus à de l'impatience.
« Et pourquoi pas ? J'parie que ça ira vingt fois plus vite.
– Ce n'est pas la question. Je suis un androïde, vous ne pouvez pas me donner une aussi grande responsabilité.
– Ah ouais ? Pourquoi ? défia-t-il.
– Il s'agit d'un autre RK-800, il sera responsable de tout ce qu'il arrivera à son partenaire humain. C'est à Cyberlife de gérer des enjeux aussi capitaux.
– A aucun moment Cyberlife n'a nos vie entre ses mains, Connor. Ne redis jamais pareille connerie. »
Connor le regarda sans comprendre. Anderson était grave, mais calme à la fois.
« Nos vies sont entre nos mains. Notre job, notre intégrité, notre vie, nos choix. Déjà parce que nous sommes citoyens américains, et à plus forte raison parce que nous sommes flics. Les seuls pouvant avoir un semblant d'autorité là-dessus font partie de ma hiérarchie, Connor, pas la tienne. Il me semble te l'avoir déjà expliqué. »
Le regard appuyé qu'il lui fit poussa Connor à hocher la tête en attendant la suite. Anderson reprit :
« Donc maintenant, Cyberlife se propose de nous fournir une aide. C'est une aide extérieure. Vous n'êtes pas flics, vous n'en ferez jamais partie. Vous êtes un fournisseur. Voilà comment je vois les choses. Au même titre que je pourrais gueuler si j'estime que nos armes sont défectueuses, j'ai mon mot à dire si un RK fait de la merde. Mais à l'inverse, si j'ai un outil de travail qui fonctionne, tu te doutes que je vais pas le lâcher.
– Où voulez-vous en venir ?
– Je n'ai aucune confiance en Cyberlife, mais je me suis énervé assez souvent à ton sujet pour avoir réussi à te mettre du plomb dans le crâne. Donc tu es la seule instance de Cyberlife à laquelle je peux me fier. »
D'un simple regard, Connor n'hésita pas à manifester son étonnement. C'était la première fois où Anderson admettait réellement qu'il se fiait à lui. Il n'en dit pas plus, c'était suffisant.
« Là, dans ce cas, il n'est pas question de savoir ce que Cyberlife nous conseillerait, il est question de ce que je préconise de faire pour Shannon. Donc, quand je te dis que je veux que tu te charges de remettre son androïde en place, c'est parce que j'estime que c'est la meilleure chose à faire. Tu n'es pas là pour faire confiance à Cyberlife, à toi-même ou n'importe, tu es là pour m'obéir parce que je sais ce qui est le mieux pour un flic. Parce que c'est juste une histoire de flic. Est-ce que c'est clair dans ta petite tête de premier de la classe ? »
Connor le fixa un moment.
« … Vous préférez me laisser les commandes, alors que je pourrais très bien être en quête de ce genre d'ouvertures pour profiter des failles du contrat entre Cyberlife et vous ?
– Foutaises. Je sais que tu le feras jamais.
– Pourquoi ?
– Parce que ma vie et ma confiance en toi sont au dessus de tout. Ne me demande pas comment je le sais. »
Connor resta planté là à regarder Hank. L'analyser, le comprendre. Mais le regard du Lieutenant ne présentait aucune faille. Aucun doute. Juste de l'affirmation.
En fait, c'était Connor qui se faisait analyser par lui.
Hank le fixait avec toute sa concentration. Il l'évaluait. Cette grande question sans réponse, cette question entre lui et Hank, de savoir à quel moment Connor pouvait commencer à mentir, à cacher des choses, à quel moment il estimerait avoir suffisamment endormi la méfiance d'Anderson pour servir Cyberlife plutôt que son partenaire. Il n'y aurait jamais de réponse claire à cette question. Juste des paris, des suppositions, des estimations. Et Hank était prêt à tenir ces paris.
À commencer par voir jusqu'où cette affirmation qu'il venait de lui lancer au visage avait pu l'impacter.
Car il savait que Connor devait placer la vie et la confiance de Hank en haut de sa liste, mais en tout premier ? Rien n'était moins sûr.
Ceci dit, Hank était convaincu que ses efforts pour le changer, le faire évoluer, portaient quelques fruits.
Connor n'était plus à moitié dans ses pattes et à moitié en roue-libre. Connor s'adaptait à lui et le prolongeait dans son enquête. Il l'avait même forcé à faire encore plus attention à ne pas le décevoir.
Un pari fou.
Soit Connor était en train de s'adapter à Hank exactement comme Cyberlife l'avait programmé pour l'amadouer, soit Hank était en train d'apprendre à Connor à se montrer digne de lui, se fier à lui.
Nouer un lien.
Le regard de Connor cilla une seconde, puis quitta pour de bon celui d'Anderson. Il se tourna vers le RK, réfléchissant. Il regarda le poignet qu'il n'avait plus qu'à saisir. Mais il se retourna d'abord vers Anderson.
« Est-ce que vous êtes sûr que c'est ce que vous voulez ? »
Il arracha un sourire à Hank.
« Pourquoi ? Je dois me méfier de toi ? »
Fourbe.
Peut-être qu'il y arrivait. Peut-être qu'il retournait le fonctionnement de Connor contre lui-même.
Anderson était fou, songeait Connor. Fou, ou fin stratège.
Parce qu'en agissant de la sorte, Connor était obligé de filer droit. Parce que s'il voulait que Hank ne risque rien, s'il voulait que Hank n'aie justement pas à se méfier de lui, qu'il n'aie aucune conséquence à payer dans cette situation : alors Connor était obligé d'agir de sorte à ce que tout se passe bien : que Cyberlife n'essaye pas de tirer son épingle du jeu, que la hiérarchie de Hank n'aie pas à se plaindre… à moins de renoncer complètement à la confiance de Hank. Parce qu'il savait que si Hank découvrait une telle trahison, vu son tempérament, il ne le pardonnerait pas.
Et Hank lui avait montré qu'il pouvait être plus utile et coopératif que la grande majorité des policiers que Cyberlife pouvait espérer avoir en partenariat. Renoncer à Hank, c'était renoncer à un atout.
Ne pas renoncer à Hank, c'était accepter ses règles. Sans tricher.
Il se tourna à nouveau vers le RK.
Il savait très bien tout le potentiel immense d'une telle machine. Il le connaissait parfaitement. Si Hank en avait eu la moindre idée, il n'aurait jamais laissé à Connor l'opportunité d'y toucher : lui, Connor, une machine trop curieuse et, à cause de l'influence de Hank : devenu légèrement imprévisible, ce qui en soi était devenu une force.
Il ne pouvait pas se permettre de faire la moindre erreur ; alors il ne ferait que le nécessaire.
Et tout se passerait bien.
Connor prit le poignet de l'androïde et chercha dans les paramètres les plus protégés. D'abord, archiver les données mémoire. Absolument tout. Puis relancer la machine. Pour que chaque programme, chaque sous-programme, chaque algorithme qui ai pu être modifié au cours de son existence, soit réinitialisé, remis à neuf.
Connor lâcha la main du RK qui baissait la tête et fermait les yeux, comme endormi.
« Il va se réveiller dans quelques secondes. Il faudrait que Shannon se tienne devant lui pour l'initialisation…
– D'ac'. Shannon ? Oh sérieux, Shannon ?! appela-t-il en vain son collègue hors de vue.
– Laissez tomber, je vais me débrouiller. »
Et Connor fit lui-même les étapes que les techniciens de Cyberlife avaient effectué pour lui, décrivant au RK les choses dont il devait avoir connaissance, comme l'identité de son partenaire humain, et autres procédures.
« Hep-hep-hep, toi, là ! Ho ! Jordan ! Tu vas où comme ça ? » interpella Hank.
Jordan, qui avait dû trouver le temps long, avait ré-essayé de se faire la malle mais sans succès. Il attendit une fois de plus qu'on veuille bien lui dire quoi faire, stoïque.
« Quand dois-je rencontrer le Lieutenant Shannon ? demanda soudain le RK, fin prêt.
– D'une minute à l'autre, promit Connor.
– Eh les gars, regardez ce que j'ai trouvé ! »
Ils se tournèrent vers Shannon qui revenait enfin vers eux, accompagné d'un jeune berger allemand.
« Ah… » Connor se tourna vers le RK qui fixait le chien, immobile. « Euh, Lieutenants… » hésita-t-il, pris de court.
Mais c'était trop tard. Le petit chien s'approcha de Hank pour renifler ses jambes, sans doute intéressé par l'odeur de Sumo. Des bruits mécaniques, légers et étranges provenaient maintenant du RK qui continuait de fixer le chien sans bouger, à part de très légers mouvements qui ne s'apparentaient à rien de… volontaire.
Puis il y eu un bruit, qui ressemblait à ce qu'on pourrait entendre lors de l'extinction d'une machine, et l'androïde s'étala par terre. Le chien, surpris, se raidit un peu, se cachant derrière Hank, les oreilles dressées.
Connor resta planté là sans rien dire, regardant le RK en silence.
« Euh… Euh… » Hank n'était pas beaucoup plus avancé. « Connor ? Qu'est-ce que t'as fait ?
– Moi ? Rien. La réinitialisation s'était faite correctement.
– …j'ai pas l'impression ! se mit-il à rire.
– Je vous dis que ce n'est pas moi. C'est le chien.
– Le chien ?
– Il semble qu'un RK-800, à son lancement, ignore toujours ce qu'est un chien.
– Attends quoi ?! »
Hank n'avait pas fini de rigoler.
« Les RK-800 ne savent pas tout, juste tout ce qui peut leur servir. Au démarrage, il semble qu'un RK standard actuel ignore encore ce qu'est un chien, alors lors de l'analyse il croit voir un humain. Il a essayé de l'analyser, surchauffe, et… voilà. » termina Connor d'un mouvement latéral de la tête qui, pour une fois, pour une vraie fois, sembla traduire un sentiment d'impuissance. Alors Hank éclata de rire.
Jamais Connor n'avait eu l'air aussi… dépité.
Il était stoïque, impassible, droit debout, mais pourtant le voir fixer le RK étalé au sol sans rien faire d'autre avait quelque chose d'inédit.
Toujours en train de rire à pleins poumons, Hank articula péniblement : « Mon dieu ! C'est donc ça le visage de la déception ?! »
Plusieurs données passèrent chez Connor : non, il n'était pas déçu, puis finalement si, une part de lui bloquait sur ce qu'il venait d'arriver mais l'autre affirmait toujours que ce n'était pas pour autant qu'il ressentait quoi que ce soit. Et Connor savait que Hank savait très bien tout cela, et ne le disait que pour l'énerver.
En soi, il n'y avait rien à dire et rien à faire, concrètement… Cyberlifement.
Par contre, en tant que partenaire, Connor s'autorisa à rouler des yeux. Cela semblait être le moment parfait.
Hank rit de plus belle, partant même dans les aigus tant il était hilare.
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Le groupe de Markus suivait celui de Back depuis un moment déjà, sans s'être fait prendre, manquant de peu de perdre leurs traces. Mais tout s'était bien passé. Cependant il allait devenir de plus en plus difficile pour eux de se faire discrets : les promeneurs et les voitures se faisaient de plus en plus rare, rendant tout mouvement de plus en plus suspect. Ils arrivèrent dans des quartiers où il n'y avait plus âme qui vive. Les maisons semblaient encore habitables, donc rien ne prouvait qu'il s'agisse d'un quartier fantôme, mais le silence et la légère décrépitude des lieux donnaient tout de même cette impression.
Ils s'arrêtèrent derrière North en voyant Back et les autres se regrouper.
« On est trop loin pour entendre ce qu'ils disent, se plaignit North.
– C'est peut-être mieux comme ça ? » répondit Simon. North roula des yeux.
« Donnez-moi une seconde… »
North regarda Markus s'approcher du coin de mur derrière lequel ils se cachaient et elle lui fit un peu de place. Markus scruta le groupe au loin, et ils sentirent ses barrières mentales s'amenuiser. Il semblait trop concentré pour entrer en communication avec eux, mais il les laissait s'inviter dans ses pensées.
Et ils entendirent les voix. Du moins, celles que Markus prêtait à chaque personne qui parlait. Mais comment pouvait-il les entendre ?! s'interrogeait Simon. North répondit en pensée : il ne les entendait pas, il recréeait les sons en lisant sur leurs lèvres.
« Non, nous sommes bien arrivés, affirmait Back.
– Quoi ?
– Je croyais qu'on allait attaquer les magasins Cyberlife !
– Ça ne ressemble pas à leurs usines d'assemblage, Back.
– Ça n'en est pas une. C'est une usine désaffectée. J'ai parcouru une bonne partie de la ville avant de choisir ce quartier.
– Attends… tu veux dire… On va s'installer ici ? »
Back laissa un silence planer avant de hocher la tête, avec un léger sourire. Même à cette distance, Markus sentit l'enthousiasme gagner le groupe. Il soupira.
Alors c'était ça… il se sentit coupable un instant. Il était persuadé que Back allait s'attaquer immédiatement aux humains, mais sa priorité avait été de trouver un autre foyer pour ses sympathisants. Comme un deuxième Jericho, sans Markus pour les canaliser, les brider. Comme une nouvelle maison, à en juger par la joie qui les gagnaient.
« Te fais pas d'idées, dit North pour le ramener à la réalité. La guerre reste son premier objectif. Rappelle-toi à quel plan s'attendaient ses alliés. »
C'était vrai. Ils s'étaient attendus à mener un assaut. Ils avaient suivit Back pour ça. Ils passeraient à l'acte tôt ou tard.
« On devrait peut-être rentrer, suggéra Simon. Ils vont sans doute prendre le temps de s'installer et vérifier les accès. On risque d'attendre ici toute la journée et s'ils commencent à vérifier les environs…
– Il n'a pas tort, » avoua Markus, anticipant peut-être un peu vite une réaction narquoise de North, « Ils vont faire une vérification complète des environs pour s'assurer d'avoir trouvé un bon point de chute. On ferait mieux d'y aller avant qu'ils nous tombent dessus. »
North se releva et fit demi-tour sans broncher.
« De toute façon, on ne pourra pas les surveiller éternellement, non ? fit Kara, incertaine.
– Non, et c'est pas mon intention, lâcha North. Ils sont assez grands pour savoir ce qu'ils veulent, je vais pas courir aux quatre coins de la ville pour guetter leurs apparitions. Tout ce qui m'importait c'était qu'ils ne viennent pas pleurer chez nous une fois qu'ils se seraient fait massacrer, et qu'ils nous ramènent la police. Maintenant qu'on sait qu'ils ne retourneront pas au Jericho si ça se gâte, ils peuvent bien faire ce qui leur chantent. »
Markus semblait être plus ou moins du même avis : si ça ne l'enchantait pas de savoir que Back allait pouvoir sévir dans la nature, il ne pouvait tout de même pas tout contrôler. S'il s'y mettait alors cela voudrait dire qu'il devrait se soucier de tous les androïdes qui se baladaient au moins dans Detroit.
Alors qu'ils faisaient demi-tour, ils décidèrent de prendre un escalier qu'ils avaient repéré à l'aller pour leur faire gagner du temps. Ils eurent à nouveau une vue sur l'usine, son mur d'enceinte, et la rue qui le longeait. Les androïdes n'étaient plus là, ils étaient sûrement déjà à l'intérieur. Kara profita de ce moment de calme pour regarder cette vue. Elle s'arrêta de marcher.
« Kara, presse-toi, je n'aime pas cet endroit, demanda North.
– Kara ?
– … C'est sa voiture !
– Quoi ?
– Markus, je ne vois pas assez bien d'ici, dis-moi si tu reconnais sa plaque ! »
Il suivit la direction que lui pointait Kara, trouva le seul véhicule de tout le quartier, garé dans la rue qui longeait le mur d'enceinte de l'usine et se concentra.
Analyse…
En prenant le temps nécessaire, il discerna tous les caractères de la plaque d'immatriculation de la voiture. Et comme il venait de reconnaître le modèle, il comprenait où Kara voulait en venir. Un simple effort de mémoire pour se rappeler si c'était bien la bonne plaque, et Markus étouffa un juron.
« Hé ! Markus !
– Attends ! »
Voilà ! Cette fois ça y est, je dois vous dire à la prochaine fois, et il est vraiment temps que je me débarrasse de ce chapitre, je devrais déjà être au pieu à avoir mon quota de sommeil ! Allez, Ciao !
