Quand James Norrington ouvrit les yeux ce matin là, il sut immédiatement que quelque chose n'allait pas.

Il ne savait pas pourquoi ni comment, mais il avait un mauvais pressentiment.

Néanmoins, il se força à agir comme d'habitude, s'habilla, avala un déjeuner frugal et sortit sur le pont de l'Interceptor.

Groves le salua alors qu'il sortait de sa cabine, et il lui rendit son signe de tête avant de s'approcher du bastingage, observant l'horizon d'un air calculateur.

Voilà près de trois semaines qu'ils étaient en mer, en direction d'une île où se regrouperaient apparemment de nombreux pirates qui s'amusaient ensuite à piller les navires marchands alentours, et qui causaient donc pas mal de torts au commerce de Port Royal.

Le jeune commodore y avait donc été envoyé afin de mettre un terme au désastre et ramener l'ordre sur cette partie là de la mer.

Même s'il prenait sa mission très à cœur, il bouillonnait intérieurement d'excitation. Voilà des mois qu'il croupissait à terre, occupé à surveiller les arrivée de différents navires, à remplir de la paperasse et à divertir le gouverneur Swann. L'idée même de retourner en mer, de sentir le vent et les embruns sur son visage avait suffi à lui décrocher un énorme sourire qui ne l'avait pas lâché jusqu'à son départ.

Élisabeth s'était d'ailleurs gentiment moquée de lui à ce sujet, mais il lui avait fait remarquer qu'elle faisait la même tête lorsqu'on lui parlait de Will Turner.

Son amie avait rosit mais n'avait pas nié. Les deux jeunes gens étaient mariés depuis quelques mois désormais, et James arrivait peu à peu à faire la part des choses. Il commençait même à apprécier Will, bien qu'il ait encore l'évasion de Sparrow en travers de la gorge.

Enfin, au moins, le jeune Turner lui avait permis de se trouver une nouvelle activité qui ne prendrait sans doute jamais fin: traquer le légendaire Jack Sparrow à travers le globe.

Il n'irait pas jusqu'à remercier Will, mais il devait bien reconnaître qu'une fois Sparrow pendu, il se serait vite ennuyé. Plus de ruses, plus de parades toutes plus incroyablement stupides et époustouflantes...

James retint une grimace lorsqu'il se rendit compte qu'il était devenu en quelque sort accro au pirate. Ils jouaient au chat et à la souris depuis un an maintenant, et Norrington s'était malheureusement habitué à tout ça. Ça l'amusait, en quelque sorte.

Le jeune homme soupira profondément et s'accouda au bastingage, plongeant ses prunelles émeraudes dans l'immensité ondoyantes de l'océan qui s'étendait devant lui.

Plongé dans ses pensées et ses souvenirs comme il l'était, l'homme n'entendit absolument pas Groves qui l'appelait depuis le gaillard arrière.

Il ne réagit que lorsque Gillette vint lui tapoter maladroitement le dos. Secouant la tête, James se retourna vers l'officier et le regarda d'un air curieux.

-Oui?

-Le lieutenant Groves vous appelle, lui signala poliment son ami avant de désigner d'un signe du menton le concerné qui faisait maintenant les cent pas.

Norrington fronça les sourcils, remercia rapidement Gillette avant de rejoindre l'autre en vitesse.

-Eh bien lieutenant! D'où vient cette agitation? voulut savoir James.

-Là-bas! s'exclama Théodore en réponse avant de pointer du doigt quelque chose à l'horizon.

Le commodore plissa les yeux avant de prendre sa longue-vue et vérifier de quoi il s'agissait.

A cette distance, il parvenait à distinguer un navire.

Un navire entièrement noir...

-Dites moi que je rêve.. marmonna James en rangeant rapidement l'outil avant de faire volte-face.

-Ils viennent droit sur nous, l'informa Groves qui avait réussi à brider sa nervosité et à reprendre un masque de sérieux absolument impeccable.

-Faites préparer les canons, prévenez les hommes. Ce soir, nous aurons Jack Sparrow aux fers! siffla James.

Théodore obéit immédiatement, et bientôt, tout le navire s'agitait, en pleine effervescence.

Mais à mesure que le Pearl approchait, James commença à remarquer que quelque chose clochait.

Les voiles étaient en lambeaux, le navire semblait avoir essuyé une violente bataille, aucun cri ou holà ne venait du pont, et il ne voyait même personne sur ce dernier.

En bref, ils ne semblaient pas prêts à attaquer.

James ne se laissa pas distraire pour autant, il était habitué aux ruses de Sparrow depuis le temps, et il se méfiait désormais affreusement.

Il allait ordonner à tous de se préparer à faire feu lorsqu'il vit avec ahurissement un matelot hisser peu à peu un drapeau blanc.

Gibbs, qu'il ne reconnut pas tout de suite, émergea bientôt sur le pont et se mit à leur faire de grande signes de bras.

-Commodore! brailla le pirate. On demande des pourparlers!

Tout le monde se figea à bord de l'Interceptor. Voilà qui était purement inattendu.

James ne mit qu'une fraction de seconde avant de se décider, et il finit par faire signe à deux de ses hommes de placer une passerelle entre son navire et le Pearl.

-Envoyez votre capitaine pour négocier! ordonna Norrington, ronronnant presque à l'idée d'avoir bientôt Sparrow à portée de pistolet.

Quelle ne fut pas sa surprise -et sa déception- de voir Gibbs traverser pour les rejoindre.

L'homme avait l'air fatigué mais n'était pas blessé ou estropié. James fronça les sourcils.

-Votre capitaine a-t-il trop peur pour se montrer?

-Notre capitaine n'est pas là, en fait, tenta de s'excuser l'homme devant lui.

-Comment ça pas là? Vous l'avez encore abandonné quelque part?

Le pirate se crispa, ses yeux brillant un instant de culpabilité.

-Non! On ne l'a pas... Abandonné... Il... Il a été enlevé.

-Enlevé? s'étonna Gillette à côté de James.

Voyant que la conversation prenait un tournant aussi inattendu que bizarre, James fit signe à Gibbs de le suivre, et l'entraîna jusque dans son bureau, prenant soin de verrouiller la porte derrière lui.

-Reprenez depuis le début, et dites moi ce qu'il s'est passé exactement. N'omettez aucun détail, je veux tout savoir.

Le plus âgé hocha la tête et entama son récit d'une voix blanche:

-C'était il y a deux jours. On faisait voiles vers Tortuga pour recharger notre stock de rhum. Il faisait nuit... Et vers... Une heure du matin je dirai, on a entendu le premier coup de canon. Tout est allé très vite, les boulets se sont mis à pleuvoir, les coups de feu aussi... Bientôt, un navire nous a abordés et des hommes ont envahi le pont...

-Comment se fait-il que vous n'ayez rien entendu ou vu avant ça? N'avez-vous donc pas de vigie? s'enquit James, qui n'aimait pas beaucoup les histoires de pirates invisibles.

Le coup des guerriers squelettes était encore compliqué à assumer.

-Je vous jure Commodore, baragouina Gibbs, qu'on n'a ni vu, ni entendu quoique ce soit. Juste le clapotis des vagues contre la coque, les ruminations de Jack dans sa cabine et les ronflements des hommes. La lune était haute, on aurait du les voir. Mais on les a pas vus. Me demandez pas comment ni pourquoi. Tout ce que je sais, c'est que ces monstres nous ont maîtrisé en moins de temps qu'il n'en faut pour vider une bouteille de rhum! On a à peine eu le temps d'en tuer un ou deux!

-Qui étaient ces gens? Qui était leur capitaine? s'impatienta James.

-Edward Low, annonça Gibbs d'une voix tendue.

Norrington sentit un frisson désagréable lui remonter le long de l'échine.

N'importe qui d'un tant soit peu intéressé par la mer connaissait Low; c'était un pirate réputé pour sa cruauté et ses techniques de torture inhumaines. Croiser sa route en tant qu'ennemi était synonyme de mort assurée.

Le mauvais pressentiment de James s'accentua, jusqu'à manquer de lui couper le souffle.

-Où est Jack? chuchota l'homme, oubliant momentanément l'étiquette.

Si Gibbs fut surpris de sa familiarité à l'égard de son capitaine, il ne fit aucun commentaire.

-Low l'a pris. Deux de ses hommes l'ont trainé de force sur le pont du White Lady. Les autres nous tenaient tous en joue, on n'a rien pu faire. Puis ils ont... disparu.

-Quoi?! s'écria James, les yeux écarquillés. Comment ça disparu?!

-Je vous dis la vérité! Ils... Comment décrire ça... Ils se sont évaporés, oui c'est ça! Évaporés! Comme de la brume! Ils sont lentement devenus transparents, jusqu'à ce qu'on ne les voit plus du tout.

James fixa l'homme un moment avant de s'appuyer contre son bureau, les jambes en coton. Et voilà, encore une histoire de pirates fantômes, bon sang mais ils ne pouvaient pas juste être des humains de chair et de sang à la fin?!

-Il... Il vous a laissés partir? Pourquoi? finit par demander James, essayant toujours de rationaliser la chose sans vraiment y parvenir.

-Aucune idée. Je pense qu'il en avait personnellement après Jack, ce ne serait pas étonnant, soupira Gibbs en baissant la tête. Cet homme a le don de se mettre à dos tous les grands de ce monde...

-Ça, je ne peux que vous l'accorder, grogna le plus jeune en se pinçant l'arête du nez entre le pouce et l'index.

-Heureusement qu'on vous a trouvé quand même, reprit soudain Gibbs.

-Comment ça, "heureusement"? marmonna l'autre, sentant déjà venir l'embrouille.

-Parce qu'on a besoin d'aide pour récupérer notre capitaine!

-Et je peux savoir pourquoi je vous aiderai?

-Parce que si vous le faites, nous, on récupère Jack, et vous, vous aurez le mérite de la capture d'un des plus terribles brigands des Caraïbes! C'est un bon marché?

-Et qui vous dit que je ne vais pas simplement tous vous faire pendre ici présents? Ou bien vous accompagner, arrêter Low puis vous enfermer à votre tour? soupira James.

-Jack nous a dit que vous étiez un homme bon et qu'il vous faisait confiance, répliqua Gibbs.

James fronça les sourcils et resta interdit un long moment.

Le pirate lui faisait confiance? Pourquoi?!

Il avait essayé de le pendre deux fois!

-Je sais ce que vous pensez commodore, mais Jack n'est pas idiot. Depuis la mutinerie de Barbossa, il a du mal à se fier aux autres. S'il pense qu'il peut compter sur vous, je le crois. Et puis je vous connais, vous êtes un homme d'honneur. Jamais vous ne trahiriez votre parole si vous veniez à me promettre que vous ne ferez pas de mal à l'équipage du Pearl lors de cette opération.

James regarda le pirate, un peu soufflé par ses paroles.

Mais il finit par se secouer et pesa rapidement le pour et le contre.

D'un côté, il pouvait capturer l'équipage de la Perle ici et maintenant, mais ce serait un maigre butin que d'arrêter cinq ou six matelots épuisés et incapables de se battre.

Il pouvait aussi laisser Gibbs le guider jusqu'à Low comme convenu, puis les trahir et rafler les deux équipages. Mais le pirate avait raison, il se savait incapable de commettre un acte aussi peu honorable. Ce serait s'abaisser au niveau des brigands qu'il haïssait, et il s'y refusait.

Ou alors il pouvait tout bonnement accepter le marché que lui proposait Gibbs, s'emparer de Low et laisser Sparrow filer encore une fois, avec une promesse de le mettre aux fers une autre fois.

Une dernière solution s'offrait à lui, celle de laisser les amis de Sparrow se débrouiller sans lui et aller se faire massacrer par Low.

Après tout, c'était une affaire de pirates, et il serait débarrassé de pas mal de ces parasites s'il les laissait s'entretuer. Il n'aurait ensuite qu'à ramasser les morceaux, à la limite.

Puis il pensa à Sparrow.

Il pensa à cet homme qui, même lorsqu'il avait eu un sabre appuyé contre son cou, s'était contenté de rire à gorge déployée.

A cet homme que rien n'effrayait plus que de perdre la liberté offerte par le banditisme et son navire, pas même la mort.

A cet homme qui avait voué sa vie à l'océan, qui ne se souciait de rien sinon de profiter autant qu'il pouvait avant que ne sonne le glas.

A cet homme imprévisible et complément déjanté, qui se défiait de l'autorité avec un entrain déconcertant.

A cet homme enfin qui, même aux portes de la mort, pouvait vous offrir un sourire à vous damner, et vous inviter à le suivre, sans que vous ne trouviez rien à y redire.

Au seul souvenir du sourire aguicheur et doré du pirate, James se sentit rougir, et sut que malgré toute sa bonne volonté, il ne pourrait pas s'empêcher d'aller sauver l'homme qui le rendait pourtant fou. Et il savait aussi que peu importe le nombre de fois où Sparrow aurait besoin d'aide, il n'hésiterait plus une minute à la lui apporter.

S'il l'avait tué à Fort Charles au lieu de le laisser filer, il aurait été libéré de l'emprise de l'homme. Mais à la place, il avait regardé le pirate regagner son navire, avec la terrible certitude que ce bandit venait de le lier à jamais à lui.

James poussa un soupir à fendre l'âme, puis regarda Gibbs, qui le fixait avec espoir.

-Même si j'acceptais votre marché, commença Norrington, il reste encore un problème majeur.

-Lequel?

-Nous n'avons aucune idée d'où peut bien se cacher Low.

-Ça, ce n'est pas un problème, rétorqua Gibbs avant de fouiller dans ses poches.

Il finit par en ressortir un petit objet noir et blanc, que James identifia immédiatement comme le compas de Sparrow.

-En quoi cette chose va nous aider? Il n'indique même pas le nord! s'impatienta le commodore en secouant la tête.

-Évidemment qu'il ne l'indique pas! le rabroua Gibbs. Ce compas se fiche du nord, ce qu'il indique, c'est ce que l'on désire le plus au monde.

-Le.. Comment ça?

-C'est un objet magique, Jack l'a volé à une sorcière, expliqua le pirate avant de tendre le compas à son interlocuteur. Allez y, prenez le. Aucun de nous ne veut Jack au point de le détecter avec le compas... Mais vous, avec la promesse d'attraper Low en plus, vous y arriverez peut-être.

James hésita un instant avant de finalement récupérer l'objet. Il l'ouvrit, regarda l'aiguille s'agiter un moment avant de se stabiliser vers le sud-ouest.

Vers le large.

Gibbs se pencha pour regarder à son tour.

-Eh ben... Vous avez l'air de savoir ce que vous voulez. J'espère juste que c'est Jack, je sais pas dans quel état on va le retrouver si on tarde trop...

James hocha faiblement la tête, les yeux rivés sur l'objet dans ses mains.

Au fond de lui, il craignait d'admettre qu'il voulait en effet retrouver le pirate qui l'obsédait.


Être enfermé dans une cellule crasseuse était habituel pour Jack depuis le temps.

Être détenu par un pirate sanguinaire l'était un peu moins, mais ce n'était quand même pas la première fois. Même si d'habitude, le pirate sanguinaire avait tendance à l'abandonner en mer et se faire la belle sur sa Perle.

En revanche, être le captif de Edward Low, le brigand le plus sadique et dangereux du coin, c'était une vraie première pour lui.

Et étrangement, Jack n'aimait pas trop ça.

Il avait déjà eu affaire à Low par le passé, et le moins que l'on puisse dire, c'est que ça ne s'était pas très bien passé.

L'homme avait tenté de le séduire et de le séquestrer dans sa cabineun soir qu'ils s'étaient croisés à Tortuga, mais évidemment, en bon manipulateur qu'il était, Jack avait réussi à filer et avait en prime mis le feu au navire de l'autre.

Et quelque chose lui disait que Low ne lui avait pas vraiment pardonné ce léger "incident".

D'ailleurs, en parlant du loup...

-Jack Sparrow, ronronna soudain une voix rauque alors qu'une silhouette se découpait dans le halo lumineux de la porte menant au pont supérieur. Ça faisait longtemps.

-Edwaaard! répondit Jack d'un ton faussement amical.

-Tu m'as joué un sale petit tour la dernière fois qu'on s'est vu n'est-ce pas? reprit l'apparition.

Lentement, Low descendit les quelques marches menant aux cellules, et vint se poster devant son captif.

Ce dernier retint difficilement une grimace de dégoût.

L'homme était encore plus effrayant que la dernière fois.

Outre le fait qu'il avait un physique de titan, des épaules et un buste si larges qu'on aurait pu y loger trois Barbossa -chapeau compris- sans problème, son visage et un de ses bras étaient gravement brûlés, à tel point qu'une partie de ses lèvres avait fondu, dévoilant des dents d'un blanc nacré inquiétant. Un de ses yeux avaient été crevés, mais l'homme ne portait pas de cache oeil. Ainsi, un abime sans fond creusait l'endroit où s'était tenu auparavant un globe. Son autre œil était si profondément enfoncé dans son orbite qu'il se voyait à peine, donnant des allures de démon à ce malade.

Des touffes de cheveux noirs et gras étaient dispersés sur la partie intacte de son crâne, et un collier de ce que Jack devinait être des os humains pendait sur son cou de taureau.

Et la personnalité de ce type était aussi agréable que son physique, le plus petit le savait par expérience, pour l'avoir déjà vu à l'oeuvre.

-Tu te plais dans ta cage joli oiseau? reprit soudain Edward d'une voix roucoulante qui donna envie à Jack de se terrer dans un trou et de ne plus jamais en sortir.

Dieu, il était même prêt à aller embrasser Hector si cela pouvait lui épargner la vision de ce fou à lier!

-Oh tu sais je... Je souffre toujours de claustrophobie aiguë alors si tu pouvais me laisser... tenta vaguement Jack, sans grand espoir de réussite.

-Oh non non non mon mignon, cette fois, je ne te laisserai pas t'envoler, se moqua Low en secouant légèrement la tête.

-Alors qu'est-ce que tu vas me faire? Me tuer?

Honnêtement, Jack était presque prêt à mourir dans l'instant plutôt que de subir une séance de torture gérée par Low.

-Te tuer? Sûrement... Mais pas tout de suite, commença Low, regardant un instant dans le vide comme s'il réfléchissait à quelque chose dont il avait déjà prévu les moindres détails. D'abord, je vais t'arracher les ailes...

-J'espère que c'est une métaphore, déglutit le plus jeune en sentant la chair de poule lui hérisser jusqu'au plus petit cheveux de la nuque.

-Je vais te briser Sparrow tu m'entends? Te briser, puis je me servirai de toi comme jouet jusqu'à ce que tu en crèves!

Et l'homme partit dans un grand éclat de rire, dévoilant encore une fois ses canines acérées.

Jack sentit tout son sang quitter son visage. Cette fois-ci, ce n'était plus le moment de plaisanter, la menace était réelle.

Il avait vu ce type écorcher des adolescents jusqu'à ce qu'il ne leur reste aucune peau pour cacher leurs muscles, il l'avait vu en éventrer d'autres et les regarder se vider de leur sang sur le pont de son navire en jouant avec leurs entrailles pendant qu'ils agonisaient. Il l'avait vu lacérer le visage d'un parfait innocent, arracher des lambeaux de peau et forcer le malheureux à les avaler alors qu'il respirait encore. Et tout ça le même jour, lors d'une bagarre plus que mémorable qui avait vu s'opposer une dizaine de navires pirates -dont celui de Jack- à une dizaine de navires de la Royal Navy.

Cet homme n'avait pas d'âme, pas de scrupules, pas de remords.

Il était fou, fou et dangereux.

Jack l'avait vu tuer pour un regard de travers, alors que lui vaudrait le fait d'avoir humilié l'homme par le passé?

Soudain trempé de sueur froide, le pirate recula en titubant jusqu'à se coller à la paroi de bois à l'autre bout de la cellule.

Son cœur battait follement dans sa poitrine, il était véritablement terrorisé.

Même payer sa dette à Davy Jones semblait plus agréable à ce moment là.

Low le regarda tenter de se réfugier loin de lui avec un sourire mauvais, avant de finalement se détourner et se diriger vers les escaliers.

-A demain Jack. Je te ferai regretter d'être né.

Cette nuit là, l'homme ne ferma pas les yeux une minute.


Lorsque deux matelots vinrent le sortir de sa prison le lendemain, Jack ne se débattit pas.

Il se laissa trainer, l'esprit vagabondant au loin, à l'affût de la moindre chance de s'enfuir.

Il n'en vit aucune dans les yeux des hommes, eux-mêmes terrifiés par leur capitaine.

Il n'en vit pas non plus dans l'étendue d'eau autour d'eux. Même s'il parvenait à s'échapper et que Low ne le poursuivait pas, il finirait noyé, affamé, ou dévoré par quelque créature marine.

Les deux hommes qui le retenaient l'emmenèrent jusqu'au centre du pont, où leur supérieur attendait, un sourire mesquin scotché sur son visage difforme.

-Bonjour Jack. Tu as bonne mine, tu as du bien dormir je me trompe?

Le concerné se contenta de le regarder, puis, dans un élan de stupidité, de peur, ou de courage il ne savait pas, il bouscula brusquement un de ses gardiens et tenta de se défaire du deuxième.

Sa petite rébellion prit fin plus vite qu'elle n'avait commencé, et bientôt, il était plaqué au sol sur le ventre, la tête écrasée par la lourde botte de Low, un de ses subordonnés lui tordant les bras dans le dos.

-Tsk tsk Jack, pas de ça avec moi. Je vais devoir te dresser on dirait.

Quelques rires gras s'élevèrent de la petite troupe autour d'eux, même si aucun amusement n'animait leurs yeux. Les hommes étaient tendus, à l'affût.

-Vous connaissez tous le légendaire capitaine Jack Sparrow n'est-ce pas? reprit Low.

Tout le monde répondit affirmativement, fixant le pirate vautré par terre avec une avidité malsaine.

-Vous savez donc tous comme il est réputé pour se tirer de toute les situations n'est-ce pas? Eh bien aujourd'hui, nous allons prouver au monde entier que ce n'est rien d'autre qu'un pauvre petit poussin incapable de se débrouiller tout seul!

-Donne moi une épée et tu verras si je ne sais pas me débrouiller, marmonna Jack depuis sa place.

-Hm... Notre bel oiseau caquette on dirait... Je préfèrerai l'entendre chanter, pas vous?

Presque tous les marins répondirent par l'affirmative, sous l'œil satisfait de leur chef.

Ce dernier fit sans doute un quelconque geste de la main ou de la tête, parce qu'à peine une fraction de seconde après, Jack sentait plusieurs paires de mains s'agripper à ses vêtements et commencer à tirer dessus.

Comprenant la soudaine urgence de la situation, il se mit à se débattre violemment, donnant des coups de pieds et mordant tout ce qu'il pouvait.

Celui qui lui maintenait la tête au sol en eut visiblement marre, puisqu'il l'attrapa rudement par les cheveux et le força à relever la tête pour lui flanquer un violent coup de poing dans le nez.

Jack glapit et retomba au sol, tout juste assez sonné pour ne plus chercher à repousser ses assaillants.

Aussitôt, les mains revinrent, tirèrent, arrachèrent, découpèrent. Il ne lui resta bientôt plus un seul vêtement sur le dos, et il frissonna en sentant la brise marine souffler sur son corps désormais exposé aux éléments.

Il pût à peine réagir lorsque quatre grands gaillards lui saisirent les bras et les jambes, le forçant à écarter les cuisses et à rester immobile.

-Regardez tous, regardez le grand et unique capitaine Jack Sparrow!

Cette fois-ci, la foule entière s'esclaffa.

-Maintenant bel oiseau, tu vas me faire une jolie mélodie, souffla la voix de Low à l'oreille de Jack, qui cligna bêtement des yeux, revenant tout juste à lui.

Une ombre recouvrit son corps, et il poussa son premier cri.


-Je n'en peux plus! siffla James en saisissant le bastingage, si fort que ses jointures en devinrent blanches. Ça fait plus de six jours, et toujours aucune piste! Ce compas ne marche pas!

Effectivement, cela faisait bientôt huit jours que le White Lady avait pris d'assaut le Pearl et capturé Jack, et ils n'avaient encore rien vu qui pourrait laisser penser que le navire qu'ils pourchassaient était passé à tel ou tel endroit.

C'était comme courir indéfiniment après un fantôme.

-Soyez pas bête, bien sûr qu'il marche. Mais Low a un navire très rapide, et deux jours d'avance sur nous, le corrigea une voix grave.

Une paire de jambes se balança au dessus du parapet, et Anamaria se retrouva bientôt assise à côté du commodore.

Pirate et militaire assis ensemble... Comme la vie pouvait parfois être ironique...

Mais James ne s'en étonna même pas. Cela faisait déjà six jours que le Pearl -toujours en réparation- et l'Interceptor fendaient les flots côte à côte, et Norrington s'était fait à l'idée qu'une femme et une noire se soit jointe à leur drôle d'équipe.

-Vous n'êtes pas inquiète pour lui? demanda l'homme en tournant vaguement les yeux vers la jeune femme.

Cette dernière haussa les épaules.

-Bien sûr. Mais l'inquiétude ça rend stupide, ça fait paniquer et ça désorganise tout. Alors je préfère me dire que tout va bien, qu'on va le retrouver ivre mort sur une plage en compagnie d'une ou deux prostituées. Pour pas flancher.

James la regarda, et sentit un sourire triste fleurir sur son visage alors qu'il tournait à nouveau les yeux vers l'océan.

-Le pire, c'est que c'est très probable.

Anamaria lui tapota le dos, geste qu'il ne lui permettait qu'à elle.

Cette femme ressemblait beaucoup à Élisabeth, forte, indépendante, mais aussi terriblement sensible et attachée à ses amis.

Rien ne pouvait se mettre en travers de leur chemin, mieux valait donc les accompagner et les soutenir le long de celui-ci.

-Je suis pathétique n'est-ce pas?

-J'vous demande pardon?

-Je... Je suis commodore de la Royal Navy, je suis censé éradiquer la piraterie des océans et protéger les honnêtes gens... Pas m'associer avec mes ennemis.

-Écoutez Commodore, on s'en fout d'être des pirates, des militaires ou même des hommes poissons. On est avant tous des hommes et des femmes. Faut voir plus loin que les étiquettes vous savez...

-C'est difficile...

-Pas tant que ça, vous y arrivez très bien pour Jack par exemple.

James releva aussitôt la tête et Anamaria émit un petit rire. Mais ce n'était pas de la moquerie, plutôt comme si elle était attendrie.

-C'est faux. Sparrow est un pirate, et le pire qui soit qui plus est!

-C'est ça, à d'autres. Votre petit numéro marche peut-être avec vos amis de la Royal, mais pas avec nous. On a appris pleins de choses avec Jack, notamment à décrypter les sentiments humains. Vous voyez plus loin que le pirate James -permettez?- ne mentez pas. Vous voyez l'homme en Jack, et plus important encore, vous voyez ce qu'il y a de bon en lui.

-Vous vous fourvoyez totalement je ne..

-Oh pitié, arrêtez de vous voiler la face! s'emporta soudain son interlocutrice. Vous tenez à lui, plus que vous ne voulez bien l'admettre. Si vous vouliez juste arrêter Low, le compas ne marcherait pas. Vous le savez au fond de vous, qui prime sur votre coeur entre Jack et Low. Et le compas ne permet que de localiser ce que l'on désire le plus au monde. Vous comprenez?

James avala difficilement sa salive, refusant de reconnaître la vérité. L'autre dut le sentir parce qu'elle bascula ses jambes vers lui, et bientôt, le commodore était encadré par deux cuisses solides, avec une pirate pratiquement collée à lui.

Sparrow n'était pas le seul à ne pas comprendre la notion d'espace vital apparemment...

-Vous désirez Jack commodore. Vous le désirez du plus profond de votre être, lui, et tout ce qu'il représente. Tout ce que vous avez toujours voulu obtenir se trouve en lui. Et vous l'aurez, je n'ai aucun doute là dessus, mais il vous faudra être très convaincant. Notre capitaine n'est pas du genre à se laisser enfermé si facilement. Il vous faudra lutter, si toutefois vous parvenez à admettre que vous le voulez.

James pâlit au fur et à mesure qu'Anamaria parlait et, sans un son, tourna les talons et s'enfuit dans sa cabine, la queue entre les jambes et le cœur au bord des lèvres.


-A table! scanda une voix moqueuse tandis qu'un maigre plateau repas était poussé devant Jack dans sa cellule.

Tout juste de quoi le maintenir en vie.

Son ventre se révolta à la vue du quignon de pain et du minuscule morceau de viande devant lui, mais le pirate ne bougea pas.

Ses yeux fixaient un point dans le vide, sans le voir.

Il respirait laborieusement, les poumons en feu après avoir été obligé d'inhaler des vapeurs toxiques créés spécialement pour lui par Low, afin que chacune de ses inspirations fut une torture.

En effet, le viol n'avait été que l'une des nombreuses choses que le monstre lui avait fait subir.

Après ça, une bonne partie de l'équipage avait eu le droit de "jouer" avec lui, de toutes les manières dont ils l'entendaient. La seule règle à respecter était de ne pas abimer son visage.

Le reste en revanche...

Les coups avaient plu sur lui jusqu'à ce qu'il en perde conscience.

Ensuite, Low l'avait dépouillé de toutes ses perles et de toutes ses tresses, lui arrachant jusqu'à la plus petite parcelle physique de ce qui faisait de lui Jack Sparrow. Les seules choses qui lui restaient étaient ses tatouages et ses cicatrices.

Il l'avait raccompagné dans sa cellule, ne l'y avait laissé que quelques heures, puis l'en avait ressorti pour tester de nouveaux outils à lui.

C'est comme ça que Jack s'était retrouvé avec des ongles arrachés, le dos zébré de marques de fouet, les tendons de sa jambe droite lacérés...

Il ne pouvait désormais plus marcher sans une aide extérieure, et servait principalement d'objet de divertissement pour les marins.

Même si la torture physique était atroce, Low prenait désormais un malin plaisir à le piétiner mentalement, lui répétant sans arrêt que personne ne viendrait le chercher, que tout le monde l'avait abandonné, qu'il finirait ses jours comme pute dans le premier bordel de Tortuga, sans aucun espoir de s'échapper...

Et même si tous les soirs, Jack se répétait inlassablement le nom des gens auxquels il tenait, les paroles venimeuses de Edward Low commençaient lentement à faire leur chemin dans son esprit, y creusant leur nid à grands coups de griffes.

Néanmoins, s'il lui arrivait de penser que ses proches l'avaient peut-être en effet abandonné, ce qui ne serait sans doute pas la première fois, rien ne pouvait lui arracher l'envie de s'évader.

Tous les soirs, il rêvait d'étrangler Low, de lui tirer une balle, de l'empaler sur un sabre...

Puis il se voyait, s'échappant d'une nouvelle manière totalement incroyable et regagnant le rivage. Il s'imaginait récupérer le Pearl et reprendre sa liberté en main, abandonnant toutes ses souffrances à terre.

Non, tous ces rêves, tous ces espoirs, rien ni personne ne pourrait jamais les lui arracher.

Il réussirait à s'enfuir, d'une façon ou d'une autre.

Mais en attendant de trouver un plan solide, le pirate repoussa son repas d'un bon coup de talon, ignorant les hurlements rageurs de son ventre.

Cette nourriture était bourrée de drogue, pour le faire planer et oublier peu à peu qui il était. Il préférait mourir de faim plutôt que de devenir une poupée inconsciente.

Il resterait lucide, et n'abandonnerait pas la lutte.

Jamais.

Il était le capitaine Jack Sparrow après tout.