Chapitre huit :
Mardi 27 Juin,
Colonie des Sang-Mêlés,
10h50.
L'attaque avait été si rapide que personne, pas même les plus expérimentés des Sang-Mêlés, avait eu le temps de s'apercevoir de quelque chose. Personne, pas même Chiron, qui avait pourtant des milliers d'années d'expérience derrière lui.
Il régnait, tout autour des Jones, un bazar absolu : de la fumée emplissait l'atmosphère, à tel point qu'il était impossible d'apercevoir quoique ce soit à des kilomètres à la ronde et ce, même si ce quoique ce soit se trouvait à quelques centimètres de vous. La gorge et les yeux irrités, les oreilles bourdonnantes, toussant à en perdre haleine, Ambre et Matthew ne percevaient que les cris autour d'eux, incapables de discerner les personnes qui en étaient à l'origine, incapables de dire si les ennemis étaient encore présents et dans quel état se trouvait à présent la colonie. Incapables de dire si c'était des amis ou des ennemis qui les bousculaient.
Y avaient-ils des blessés ? Des morts ? Des disparus ? Tout cela leur était inconnu pour le moment et ne représentait pas réellement une priorité : essayer de retrouver un semblant de respiration histoire de ne pas rendre une visite impromptue à arrière-grand-oncle Hadès, voilà ce qui les préoccupait.
« Ambre ! Matthew ! Noëlie ! Vous êtes là ? »
La voix de Chiron traversa le brouillard mais leur parvint étrangement voilée et faible, comme-ci le centaure se trouvait à des kilomètres d'eux.
« … Oui … Oui, on est … on est là … », s'exclama difficilement Matthew entre deux quintes de toux.
Mais Chiron n'avait pas attendu leur réponse pour prendre les choses en mains : au même moment, un bruit d'hélices commença à se faire entendre et, quelques secondes plus tard, une énorme bourrasque fit battre la fumée en retraite, libérant les gorges des nombreux pensionnaires qui purent enfin respirer normalement et poussèrent ainsi des soupirs de soulagement.
« Tout le monde va bien ? », lança Chiron, l'air préoccupé et jetant des regards inquiets autour de lui.
« C'était quoi ça ?!, s'écria au même moment une jeune fille qui avait tout l'air d'une fille d'Arès aux yeux de Matthew. Pourquoi est-ce qu'on n'a rien vu venir ? »
« Cela avait tout l'air d'une bombe lacrymogène, Clarisse … Quant à ta seconde question, je dois bien avouer que je n'ai pas de réponse pour le moment : il semblerait que le dragon n'ait senti aucune présence étrangère, ce qui n'est clairement pas normal … sauf si … - une ombre de frayeur et de tristesse passa soudainement sur le visage de Chiron – sauf si l'attaque venait de l'intérieur. »
Cette déclaration eut l'effet d'une bombe : déjà assommés par ce qu'il venait de se passer, les demi-dieux s'immobilisèrent complètement, les yeux écarquillés et les sens en alerte, le regard fixé sur leur vieil instructeur, la main se resserrant imperceptiblement sur leur arme…
« Est-ce que l'un de vous aurait disparu ? », murmura Chiron d'une voix étonnamment faible et tremblante, comme-ci il redoutait la réponse.
Soudainement tout aussi fébriles, les pensionnaires se regardèrent d'un œil à la fois méfiant et inquiet, essayant de se rappeler les visages de tous ceux qu'ils croisaient au quotidien, ce qui n'était pas une mince affaire : durant les mois d'été – et surtout en cette période de forte tension et de guerre -, la colonie était bondée : des centaines de jeunes se côtoyaient, partant et revenant au fur et à mesure des semaines, et parfois ne s'adressant même pas la parole. Dans ces conditions, comment être sûr que le jeune homme ou la jeune fille qu'on avait le souvenir d'avoir croisé quelques semaines plus tôt et dont on ne semblait pas reconnaître la présence était un traître et n'était tout simplement pas reparti chez lui ? Ou ne s'était pas engagé dans l'une des nombreuses quêtes qu'on n'avait cessé de lancer depuis le mois de juin ? Rien n'était certain, tout était possible. Ce qui rendait la dénonciation encore plus risquée, pour ne pas dire complètement impossible.
« Noëlie … Où est Noëlie ? … »
Lorsque la fumée s'était dissipée, Ambre avait jeté un regard inquiet au siège à côté du sien, pressée de se rassurer en rencontrant le regard de sa fille. Mais, au lieu de rencontrer les fameuses prunelles noisette, elle n'avait aperçu que la chaise, vide, et le reste du petit déjeuner que Noëlie n'avait pas eu le temps d'avaler. Le cœur battant la chamade, la gorge brusquement serrée et l'esprit en alerte, elle avait alors jeté un coup d'œil sous la table car rien n'excluait le fait que la petite ait eu peur et ait cherché à se protéger. Mais là encore, rien. Seulement les couverts et les médicaments.
Alors, tandis que la panique prenait peu à peu le pas sur son corps tout entier, elle s'était levée, lentement et silencieusement, tandis qu'à côté d'elle, les demi-dieux, Matthew et Chiron reprenaient leurs esprits et commençaient à discuter. Rien ne servait à les avertir, s'était-elle forcée à penser, poussée par l'espérance. Rien ne servait à les avertir parce que Noëlie devait obligatoirement se trouver dans le coin. C'était certain. Indéniable. Il ne pouvait en être autrement.
Cependant, elle eut beau scanner le réfectoire de long en large, de haut en bas, en passant par les différentes tables, les chaises et les colonnes, il n'y avait eu aucun signe de Noëlie. Nulle part.
Or, son instinct lui disait que, si sa fille était toujours présente parmi eux, s'il ne lui était rien arrivé durant l'attaque, elle aurait obligatoirement dû se trouver ici, au réfectoire. Car Noëlie n'était pas du genre à s'éloigner. Surtout lorsqu'elle avait peur. Ce qui avait eu être le cas durant l'embuscade.
Ce fut donc avec le teint blême et légèrement chancelante – image qui n'était pas sans rappeler Hermès lorsque celui-ci avait entraperçu l'enlèvement -, que la mère de famille fit part de sa profonde inquiétude, d'une voix faible et tremblante.
« Vous … vous l'avez vu ? », continua-t-elle alors que les regards étaient désormais tournés vers elle et qu'un lourd silence s'installait.
Le temps sembla se figer quelques secondes – qui semblèrent une éternité pour Ambre – puis les pensionnaires firent non de la tête, certains d'entre eux tournant sur eux-mêmes et inspectant l'environnement, histoire d'être sûrs de leur réponse.
« Elle doit … elle doit bien être dans le coin …, murmura Matthew Jones, soudainement livide, des gouttes de sueur perlant sur son front. Elle doit … »
« NOËLIE ! »
Le cri était sorti tout seul, témoignage du soudain désespoir qui s'était abattu sur Ambre Jones. La mère de famille, déjà à cran et anxieuse au sujet de ses deux fils, ne pouvait pas supporter une nouvelle épreuve. Déjà éloignée de Noah et de Lysandre mais également du seul et unique homme qu'elle avait jamais aimé, Ambre ne pouvait concevoir qu'on lui enlevait une nouvelle fois un être cher : il fallait retrouver Noëlie, et vite. Il fallait qu'elle la retrouve, peu n'importe les risques qu'il faudrait prendre pour cela. Elle ne laisserait jamais personne toucher à l'un de ses enfants. Personne. En aucune circonstance. Et pour aucune raison.
Bientôt, toutes les personnes présentes au sein de la colonie l'imitèrent : sans que Chiron ou les Jones ne demandent quoi que ce soit, les demi-dieux se divisèrent en petits groupes dans le but d'aller fouiller de fond en comble la colonie, criant et criant encore le prénom de la fille d'Hermès, dans le vain espoir de la retrouver. Car malheureusement, Noëlie Jones était déjà bien loin.
OoOoOoOoO
Mardi 27 Juin,
Position précise inconnue,
Aux alentours de 11h45.
« Je n'en reviens pas que l'on est fait ça ! », murmura un jeune homme aux cheveux blonds comme les blés, les yeux écarquillés.
A ses côtés, Ethan Nakamura affichait un sourire satisfait : leur mission avait été accomplie avec brio et atteindre leur objectif avait été beaucoup plus facile que prévu ils n'avaient même pas eu besoin de recourir à la force, l'absence inopinée de Monsieur D. leur ayant été incroyablement favorable. Un peu de magie et hop, le tour avait été joué. Leur maître allait en être enchanté.
« Bien joué, Joan., déclara le fils de Némésis en tournant la tête vers un jeune homme brun qui se tenait quelque peu à l'écart, les yeux fermés. Je doutais de toi à ton arrivée, mais je dois bien avouer que tu t'es montré à la hauteur ! »
Pour toute réponse, ledit Joan tressaillit et ouvrit précipitamment les yeux comme s'il venait de recevoir un saut d'eau glacée à la figure. Déglutissant bruyamment, il fit un rapide sourire à Ethan, espérant en son for intérieur être très convaincant.
Car, au moment où le jeune fils d'Hécate avait décidé de se rallier au Titan Cronos, il n'avait jamais pensé que ses actes deviendraient aussi terribles. Il n'avait jamais pensé qu'il serait obligé de tuer les siens par centaine, en commençant par ses propres amis, lors de la guerre qui approchait à grands pas. Il n'avait jamais pensé qu'il enlèverait une petite fille d'à peine dix ans, gravement malade, dans le but de faire chanter Lysandre Jones et anéantir le Dieu des Messagers. Il n'avait jamais envisagé être obligé de tuer cette même petite fille si les négociations ne menaient à rien. Il n'avait jamais envisagé avoir autant de sang sur les mains lorsque tout cela serait fini. Il n'avait jamais pensé que mettre fin à la vie d'autrui ou la piétiner brutalement ferait aussi mal. Jamais.
« Tu pensais donc que ça allait être une promenade de santé ? Sombre idiot ! T'arrive-t-il de te servir de tes trois pauvres neurones avant de prendre une quelconque décision ? Maintenant que tu es là, tu ne peux plus regretter. Tu ne peux plus faire marche arrière. Sauf si tu veux te faire tuer. »
Et c'est sans doute la seule chose qui était encore plus difficile que tous les actes hideux qu'il avait faits ou s'apprêtait à faire : renoncer à son existence, aussi pauvre et ridicule soit-elle.
Alors, Joan n'avait pas le choix. Aussi terrifié par ses actions qu'il était, il devait tout de même continuer à suivre les ordres de Cronos et d'Ethan. Il devait se forger un masque et la jouer gros dur, à l'image de Aiden Morgan, le petit blondinet qui se tenait non loin de lui : Joan était en effet persuadé que le fils de Déméter était aussi horrifié que lui. Sinon, ce dernier ne serait pas en train d'afficher la tête d'un gosse qui n'en croyait pas ses oreilles. Et il n'aurait pas eu non plus la remarque qu'il avait eu en arrivant. Celle-là même qui aurait eu de graves conséquences si Ethan l'avait entendue.
« Allez, on se bouge ! s'exclama Ethan qui ne semblait pas percevoir le trouble dans lequel se trouvaient ses deux camarades.Vous, vous allez conduire cette gamine au rez-de-chaussée. Il y a une cellule de libre entre le minotaure et les drakainas. Assurez-vous qu'elle ait toujours les mains liées : c'est une fille d'Hermès. Elle est douée pour forcer les serrures. Quant à moi, je vais faire mon rapport à notre maître. »
Son ton était autoritaire et sans appel. Quittant le carrelage froid sur lequel ils étaient tous les trois assis depuis leur arrivée, il se leva et s'étira bruyamment. Puis, il adressa un dernier regard entendu à Joan et Aiden et disparut silencieusement dans le couloir.
Quelques minutes passèrent avant que les deux autres garçons ne réagissent. S'adressant un regard inquiet, ils se redressèrent difficilement et tâchèrent de croiser le moins possible le regard de Noëlie Jones tandis qu'ils l'emmenaient – pieds et poings liés – dans la cellule qui venait de lui être attribuée. La jeune fille, complètement terrorisée, essaya tant bien que mal de se débattre et de crier. Mais ni les prises de ses ravisseurs ni le scotch qu'on lui avait mis sur la bouche ne lui facilitèrent la tâche : quelques secondes plus tard, Noëlie était enfermée dans une pièce sans fenêtre ni lumière, les mains derrière le dos.
OoOoOoOoO
Mardi 27 Juin,
Localisation inconnue,
Aux alentours de 19h30.
D'un geste rageur, Hermès envoya son point droit dans le mur en face de lui, faisant dangereusement trembler ce dernier.
« Eh, le pigeon a enfin des accès de violence ! s'exclama Arès d'un ton narquois, un sourire moqueur aux lèvres. Après plus de 3000 ans, je commençais à m'inquiéter ! »
Trop en colère pour répliquer, le Dieu des Messagers lui adressa un regard noir avant de se tourner vers son père, le regard encore plus meurtrier.
Toute la journée, Hermès avait regardé, totalement impuissant, Ambre et Matthew fouiller la colonie à la recherche de Noëlie. Toute la journée, il les avait observés, les larmes aux yeux, crier le prénom de sa fille dans l'espoir d'obtenir une réponse. Toute la journée, il avait senti l'espoir quitter peu à peu leurs esprits. Toute la journée, il avait regardé sa fille tenter de défaire ses liens, le corps de plus en plus affaibli par la maladie. Toute la journée, il s'était imaginé aller la secourir et pulvériser tous ces maudits demi-dieux et ce foutu Titan d'un seul geste de la main. Toute la journée, il avait tenté de convaincre Zeus de le laisser intervenir. Et le Seigneur des Cieux venait une nouvelle fois de refuser sa requête.
« Hermès, je comprends ton envie d'intervenir mais … », essaya d'avancer, une nouvelle fois, Zeus
Cependant, Hermès l'interrompit, tremblant de colère, George et Martha sifflant furieusement à ses côtés.
« Mais quoi ? MAIS QUOI ?! Ce n'est qu'une gamine, Zeus ! Une gamine qui n'a même pas encore eu l'occasion de découvrir ses dons ! Une gamine qui n'a pas encore eu l'occasion de découvrir le monde mythologique ! Elle ne sait pas se battre ! Elle est malade et n'a pas ses médicaments … Elle est tout à fait innocente dans cette histoire et je refuse qu'elle soit d'avantage impliquée ! Je refuse de l'abandonner comme j'ai dû abandonner Luke ! »
Le Dieu avait prononcé ces mots d'une traite, sans prendre la peine de respirer et sa voix se brisa lorsqu'il prononça le prénom de son fils. Luke. Luke Castellan. Le merveilleux fils qu'il avait eu avec May, femme toute aussi merveilleuse. Le fils qui avait fait, durant de nombreuses années, sa fierté. Celui qui, avec Noah, Lysandre et Noëlie, occupait une place spéciale dans son cœur. Celui qu'il avait dû laisser tomber pour faire plaisir aux Parques. Celui qui allait – malgré les prières incessantes d'Hermès – sans aucun doute mourir à l'issue de cette guerre. Le fils qu'il n'avait malheureusement pas pu sauver. Celui qui resterait à tout jamais son plus grand regret.
« Il n'y a vraiment aucun moyen de l'aider ? demanda Artémis, d'un ton préoccupé tandis qu'Hermès s'écroulait au sol et poussait un gémissement qui fendit le cœur à la majorité de l'assemblée. Ne serait-il pas possible d'envoyer certains demi-dieux à sa rescousse ? »
« Les demi-dieux doivent préparer la guerre., intervint Athéna avant que Zeus n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche. Si on envoie ceux que l'on a posté sur le Mont-Olympe, les monstres en profiteront pour tenter d'y entrer. Or, on sait tous combien cela est dangereux. »
« Peut-être pas tous, mais simplement quelques-uns d'entre eux ? » tenta une nouvelle fois la Déesse de la Chasse, appuyée par certains Dieux – comme Aphrodite, Poséidon, Dionysos ou encore Apollon, qui se tenait à genoux aux côtés d'Hermès tous hochaient la tête avec ardeur, dans l'espoir de faire bouger les choses.
Mais encore une fois, Zeus resta impassible :
« Je suis désolé mais Athéna a raison la présence de tous les demi-dieux est essentielle. Il est hors de question que l'un d'entre eux s'absente. Et puis, comme vous le savez tous et comme je ne cesse de le répéter depuis ce matin, nous ne pouvons en aucun cas intervenir dans les destinées de nos enfants. Si les Parques ont décidé que Noëlie Jones … »
« Tu sais très bien qu'on l'a tous déjà fait, Zeus ! Ne serait-ce qu'une seule fois dans notre existence ! s'exclama Dionysos, qui se sentait peut-être légèrement coupable de s'être absenté sans réelle raison de la colonie aujourd'hui, bien qu'il ne l'avouerait jamais. Cette petite ne sait absolument pas ce qui lui arrive ! Elle n'a aucune expérience et souffre d'une leu … »
« ASSEZ ! C'en est assez ! s'écria Zeus qui se leva de son trône, adoptant sa véritable forme, l'éclair primitif grésillant dans sa main. C'est moi qui décide, ici ! C'est moi le chef et par définition, c'est moi qui connait le mieux ce qui est bon ou non de faire ! »
Cette déclaration provoqua une vague de colère chez les autres Olympiens : irrité, chacun se mit à parler en même temps et quelques insultes se firent entendre. Des insultes qui ne semblèrent pas atteindre le Seigneur des Cieux car celui-ci resta impassible.
Il resta impassible mais ressentit tout de même le besoin de disparaître dans un tonnerre assourdissant, ce qui énerva d'avantage ses interlocuteurs qui haussèrent le ton, sachant pertinemment que Zeus pouvait encore les entendre.
Ce brouhaha dura encore quelques minutes puis, chacun sembla se calmer. Arès, Athéna et Héra disparurent vers on sut quelle destination tandis qu'Artémis, Apollon, Poséidon et Dionysos se tournaient vers Hermès, toujours agenouillé et la tête basse, et posaient sur lui un regard à la fois inquiet et plein d'excuses.
« Ne t'en fais pas, Hermès., déclara Artémis d'un ton qui se voulait réconfortant. Je vais mettre une partie de mes chasseresses sur le coup et Apollon, Poséidon et Dionysos déploieront certainement également des ressources … »
La déesse jeta un rapide coup d'œil vers les trois concernés, comme pour s'assurer que ceux-ci hochaient bien la tête en signe d'assentiment, avant de terminer :
« On la ramènera. J'en suis sûre. »
