Mercredi 28 juin,

Sur une route de campagne,

08h20.

Il était à peine huit heures du matin lorsque Ambre, Matthew et leurs amis d'enfance s'étaient engouffrés dans le quatre quatre flambant neuf de Hugo Walters et avaient fait cap sur New York, avec deux objectifs : le premier, rattraper Noah et Lysandre avant qu'ils ne tombent sur une armée de monstres sanguinaires et affamés, prêts à tout pour les empêcher de secourir leur petite sœur. Et le second, ramener la dite petite sœur saine et sauve à la maison. C'était facile à dire, comme cela, mais quelque chose disait à Hugo qu'il allait encore bien suer. Parce qu'il n'avait fait que cela, lors de son adolescence : suer. Prendre des coups plein la tronche, regarder des quasi inconnus s'emparer de son cœur et le broyer sans aucune pitié, sans aucun remord. Il y avait des demi-dieux qui souffraient malheureusement bien plus que les autres. Et le fils d'Arès, accompagné de ceux et celles qui étaient présents avec lui dans la voiture, était de ceux-ci.

C'était pour cela qu'à l'âge de 22 ans, l'âge où les monstres commençaient un peu à vous ficher la paix, que Hugo avait tout laissé tomber. Il avait fait une croix définitive sur le monde mythologique, avait effacé toute trace de sa vie de demi-dieu dans sa vie quotidienne pour se concentrer sur ses carrières de boxeur professionnel et de sapeur-pompier. Il avait coupé les ponts avec l'ensemble de ses demi-frères et sœurs, ne répondait plus à son père, s'était débarrassé de l'ensemble de ses armes ainsi que des photos prises au sein de la colonie … Il avait fait le vide, gardant seulement contact avec ses amis de toujours, et se promettant de ne plus jamais mettre les pieds dans le monde des dieux grecs. Une promesse qu'il avait d'abord eu du mal à tenir puis qu'il avait ensuite respecté avec la plus grande facilité.

Pour aujourd'hui, la réduire à néant.

« — Je ne m'en suis pas servi depuis tellement longtemps

La voix douce de Lisa Archer sortit Hugo de ses douloureuses pensées. La femme, fille d'Aphrodite, était toujours aussi belle qu'auparavant aux yeux du fils d'Arès. D'un air à la fois nostalgique et triste, elle examinait un poignard argenté, qu'elle caressait du bout d'un de ses pouces. Enfin, un poignard argenté. Son poignard argenté. Celui qu'elle avait utilisé durant toutes les batailles qu'elle avait dû mener durant son adolescence et qu'Aphrodite elle-même lui avait offert. Elle l'avait retrouvé parmi les quelques armes délaissées à l'armurerie et avait de nouveau cédé à son appel. Depuis lors, elle le regardait, fascinée.

Hugo lui jeta un regard à travers le rétroviseur.

Je ne suis pas sûr d'être prêt pour ça., déclara-t-il, d'un ton hésitant, après que leurs regards se furent croisés.

Je pense qu'aucun de nous quatre ne l'est réellement. »

La voix enrouée de Matthew Jones les fit sursauter tous les deux. L'homme, qui regardait par la fenêtre depuis le début du « voyage », le nez quasiment collé contre la vitre, s'était détourné du paysage pour les observer. De grandes cernes s'étalaient sous ses yeux et son regard trahissait une grande fatigue ainsi qu'une certaine inquiétude ; le fils d'Iris avait passé la nuit à établir un plan digne de ce nom avec l'aide de sa sœur jumelle et de Chiron et ses pensées étaient très certainement centrées sur ses neveux et sa nièce, dont on ne savait encore dans quels états ils étaient.

«Tout ça, les quêtes et tout ce qui va avec, c'est très loin pour nous., reprit-il en se concentrant de nouveau sur le paysage qui défilait sous ses yeux. On n'y a plus pensé depuis des années. Mais nos filleuls sont concernés maintenant. Et même si remettre un pied dans cet univers fait toujours un mal de chien, on n'a pas vraiment le choix. Je refuse de les perdre. On refuse tous de les perdre. »

Un silence s'installa dans la voiture tandis que Lisa et Hugo acquiesçaient, solennels. Oui. Aucun d'eux n'avaient eu d'enfants – de peur de leur donner une vie semblable à celle qu'ils avaient connu –, mais Noah, Lysandre et Noëlie remplaçaient quelque peu ce vide, à leur façon. Ils étaient membres à part entière de la drôle de famille qu'ils formaient. Et il était hors de question qu'il leur arrive quelque chose.

Plus personne ne dit un mot pendant un long moment, tous occupés à regarder la route et à tenter de contrôler leurs pensées. Puis, brusquement, Ambre ouvrit les yeux et murmura d'une voix blanche :

« —Je sais où trouver Noëlie. »

OoOoOoOoO

Ambre n'avait pas réellement eu envie de dormir. Qui aurait eu envie de dormir dans une situation pareille ? Ses deux fils étaient on ne savait où dans New York et sa fille avait été enlevée quelques heures plus tôt. Quelle mère aurait pu accueillir Morphée avec une telle facilité dans de telles circonstances ? Non, Ambre n'avait pas voulu dormir. Elle aurait voulu discuter encore et encore de la marche à suivre avec ses compagnons de route, elle aurait voulu pouvoir rassurer Matthew et faire disparaître cette lueur de tristesse et de crainte dans les yeux de son jumeau.

Mais, au lieu de cela, elle s'était endormie dès que Hugo avait démarré le quatre quatre. Super.

Et en plus, la voilà qui se mettait à rêver. À rêver de nouveau comme la demi-déesse qu'elle était.

Génial.

Si c'était encore Hermès qui souhaitait …

« — Tu as pourtant bien apprécié le baiser, non ?

Ambre sursauta et détacha ses yeux du champ de coquelicots qui lui faisait face. Derrière elle, le fantôme d'un jeune homme de quatorze ans lui souriait d'un air amusé. Un jeune homme qu'elle ne connaissait que trop bien : Benjamin White, son meilleur ami de toujours. Mort de la main d'un dieu envieux, un matin de février 1983.

Ben … mais qu'est-ce que tu fais là ?

Même si elle savait que cela n'était malheureusement pas possible, Ambre ressentit tout d'un coup l'envie de serrer son meilleur ami dans ses bras. Le voir était toujours une grande source de bonheur et de réconfort.

Tu sais bien que je ne vous quitte jamais réellement.

A cette remarque, ils sourirent tous les deux.

C'était bien vrai. Benjamin White avait toujours mis un point d'honneur à veiller sur ses amis, que ce soit sous sa forme de demi-dieu ou sous celle plus fantomatique qu'il avait adopté par la suite. Ambre avait d'ailleurs appris à sentir sa présence. Mais comme tout fantôme, il n'avait pas le droit d'apparaître devant ceux qu'il protégeait et aimait … à moins qu'il n'en est reçu l'autorisation. Et ni Hadès ni Charon n'étaient vraiment généreux de ce côté-là. Alors pourquoi … ?

Hermès a demandé de l'aide aux autres dieux. Mais ça, tu le sais déjà. Artémis a missionné ses chasseresses, Poséidon a envoyé ses meilleurs cyclopes et Dionysos a fait appel aux dryades. Quant à Hadès … disons qu'après moult discussions plus ou moins agitées avec Perséphone, il a consenti à ce que je vous apporte mon aide.

Artémis, Poséidon, Dionysos … tant de divinités que Ambre avait rencontré lorsque Hermès et Apollon avaient brusquement fait irruption dans sa vie au mois d'août 1986. Tous les trois s'étaient d'ailleurs montré bienveillants, chaleureux et sympathiques. La fille d'Iris avait, à l'époque, pensé que cela était uniquement dû au fait qu'elle leur faisait pitié ou qu'ils ne souhaitaient pas se mettre Hermès à dos. Hermès avec lequel elle sortait.

Mais apparemment, ce n'était pas le cas. Apparemment, ces dieux l'appréciaient vraiment. Après tout, rien ne les obligeaient à chercher une petite fille qui n'était pas la leur …

Et … tu as trouvé quelque chose ?

Le ton était hésitant, la mère de famille craignant le genre de nouvelles que pourrait lui apporter son meilleur ami. Elle souhaitait plus que tout obtenir quelques indices, quelques informations qui permettrait de localiser n'importe lequel de ses enfants mais elle avait également peur. Peur que Ben ne soit porteur d'une mauvaise nouvelle.

Oui. Bien plus que je n'aurais pu l'espérer.

L'éclat d'une joie légère et le fin sourire qui s'inscrit sur les lèvres du défunt fils d'Aphrodite surprit quelque peu Ambre, dont le cœur accéléra ses battements : les nouvelles étaient-elles si bonnes que ça ?

Tu sais que je tiens autant à tes enfants qu'à toi.

Le sourire à la fois amusé et affectueux qui s'afficha sur les lèvres des deux interlocuteurs confirmèrent ces propos. Ambre avait toujours pensé – et le pensait toujours en cet instant – que Benjamin aurait été un super tonton pour ses trois enfants.

Alors, j'ai appris à reconnaître leur présence et à les localiser très rapidement. J'ai repéré celle de Noëlie il y a de cela quelques heures. Je n'ai malheureusement pas pu entrer en contact avec elle, je n'ai pas le droit d'intervenir. Mais, ajouta-t-il, voyant que le regard de sa meilleure amie s'assombrissait et que l'inquiétude envahissait ses traits. Je peux t'assurer qu'elle est en vie. Terrifiée mais en vie.

En même temps qu'il délivrait cette information, Ben posa une main sur l'épaule droite de Ambre. Et bien que celle-ci ne ressentit qu'un bref courant d'air frais, elle fut touchée par ce geste autant que par la nouvelle qui venait de lui être communiquée. Noëlie, sa fille, était toujours en vie. Il y avait donc encore de l'espoir. Et plus cette idée faisait son chemin vers son cœur, plus la mère de famille sentait le courage et la détermination renflouer dans ses veines. Elle sourit à Ben, un sourire légèrement rassuré sur les lèvres et eut de nouveau envie de le serrer dans ses bras, sans pour autant que cela soit possible. Alors, au lieu du contact physique, elle préféra les mots, elle qui n'était pas très à l'aise avec ces derniers, d'habitude.

Merci du fond du cœur, Ben. Merci beaucoup. Je ne sais comment ... »

Mais elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. Déjà, Benjamin encadrait son visage de ses deux mains et lui murmurait :

Retrouve-la, c'est tout. »

Et il disparut, laissant la place à un visage. Un seul et unique visage que Ambre connaissait très bien. Pour l'avoir croiser de nombreuses fois.

Et ainsi, Ambre se réveilla, avec la certitude que sa fille se trouvait sur le Princesse Andromède.

OoOoOoOoO

A peine Ambre avait-elle transmis cela à ses compagnons de voyage que Hugo Walters pilla en étouffant un juron avant de se garer sur le bas coté. Puis, détachant sa ceinture de sécurité, il se tourna vers son amie, et la fixa du regard, attendant davantage d'informations. Étant une descendante d'Apollon, Ambre avait parfois de très fortes intuitions. Mais là … Hugo l'avait vue s'endormir dès qu'il avait mis le contact. Ce qu'elle venait de déclarer venait-il alors d'une intuition ou d'un simple rêve d'une mère tourmentée ?

« — Comment tu le sais ?

Matthew Jones brisa le silence qui s'était installé, faisant, au passage sursauter tout le monde. Il s'excusa d'un rapide sourire avant de focaliser de nouveau son attention sur sa sœur.

Celle-ci se frotta le visage un instant, comme pour y chasser les dernières traces de sommeil, avant de répondre, dans un souffle :

Benjamin me l'a dit.

Elle n'eut pas besoin de préciser de quel Benjamin elle parlait ; aucun d'entre eux n'en connaissait d'autre. Et d'ailleurs, le seul fait qu'elle ne précise pas le nom de famille attestait du fait qu'elle parlait bien de leur meilleur ami. Un meilleur ami qui continuait de leur manquer chaque jour.

Tu en es sûr ?, la voix de Hugo était tremblante et rauque, comme si le fils d'Arès avait soudainement un chat dans la gorge. Son teint était devenu pâle, presque cireux. Et son sang battait furieusement contre l'une de ses tempes.

Oui. Il m'est apparu dans mon rêve. Et c'était bien lui, j'en suis sûre., répondit Ambre avant que Hugo puisse ajouter quoi que ce soit. Hadès lui a permis de nous aider. Et il a réussi à localiser Noëlie.

La mère de famille sentit son cœur accélérer ses battements lorsqu'elle prononça cette dernière phrase. Noëlie. Pourvu qu'ils la retrouvent. Pourvu qu'ils la ramènent à la maison.

Où est-ce qu'elle est ?

Lisa avait posé cette question d'un ton hésitant, ayant subitement peur que la réponse soit des plus dramatiques. Ne disions-nous pas que, en général, les enfants enlevés ne résistaient pas longtemps aux mains de leur ravisseur, d'autant plus lorsqu'ils étaient malades. Mais, à son plus grand soulagement, Ambre ne s'effondra pas. La blonde inspira un grand coup avant de répondre, d'un ton où se laisser entrevoir un certain espoir.

Elle est aux mains de Chronos, sur le Princesse Andromède.

Tu veux plutôt dire aux mains de ce satané fils d'Hermès qui a pété un plomb ?

Chronos a prit le contrôle du corps de Luke, Hugo. C'est Chronos qui a enlevé Noëlie. Pas Luke.

Comment tu peux en être aussi sûre ?

Parce que je connais Luke. Parce que Luke était aussi proche de Noëlie qu'il l'était de Noah et Lysandre. Parce que Luke avait passé des week-ends entiers à la maison et qu'il avait un trop bon fond pour enlever une petite fille malade et dont les pouvoirs ne s'étaient pas encore manifestés. Parce que Luke considérait Noah, Lysandre et Noëlie comme sa famille. Et qu'au plus profond d'elle-même, Ambre savait que le fils d'Hermès n'avait absolument pas un mauvais fond. C'était juste un adolescent perdu, qui en voulait aux dieux pour avoir déchiré sa famille.

Mais Ambre ne répondit pas cela à Hugo. Parce que Hugo ne comprendrait pas pourquoi elle avait accueilli un autre fils d'Hermès chez elle, pourquoi elle le considérait presque comme son troisième fils alors qu'il s'agissait uniquement du fils du « dieu le plus fécond et coureur de jupons qu'il n'avait jamais vu ».

L'heure n'était pas aux disputes. Ils devaient reprendre la route au plus vite et arriver au bateau le plus rapidement possible.

Alors la fille d'Iris préféra couper court à la discussion en déclarant :

Que ce soit Chronos ou Luke, Hugo, on ne peut laisser ma fille là-bas. Veux-tu bien reprendre la route, s'il te plaît ?

OoOoOoOoO

A SUIVRE