Salut, salut ! Cette fois-ci, j'ai cherché à réaliser le défi numéro 7, qui consistait à rédiger une songfic. N'étant pas très adepte du genre, je me suis dit que c'était l'occasion ou jamais d'essayé. Plusieurs chansons nous ont été proposées, mais comme l'inspiration ne me venait guère, j'ai choisi à la place Comme Personne de Mrs Yéyé.
Ce n'est pas exactement le texte dont je sois le plus fière, dans la mesure où j'ai le sentiment qu'il eut été possible de bien mieux écrire, surtout sur cette thématique* et ce personnage qu'est l'étrange Yuga Aoyama. D'un autre côté, y'a peut-être simplement quelque chose en lien avec le taux d'humidité de l'air ou la pression atmosphérique, qui font que je n'y arriverais pas pour le moment. En attendant d'écrire autre chose de mieux, voici du coup mon défi, en espérant que malgré tout vous puissiez avoir un peu de plaisir à le lire !
Je précise que malgré le rating M du recueil, cet OS n'est pas nsfw ;)
Bonne lecture !
* Warning : évocation du thème du suicide, si vous êtes trop mal à l'aise avec ce thème, prenez soin de vous et je vous fais des câlins.
Comme personne
Pour n'pas te regarder
Tu caches tes pupilles sous un masque
Pour n'pas t'écouter
Tu caches tes oreilles sous un casque
- « Eh ! Fais attention, gamin ! Tu aurais pu finir écrasé ! »
L'infinité du bleu qui s'estompait sans prévenir lui donna la nausée. Le retour à la réalité était toujours d'une brutalité ignoble pour lui. Plus l'azur s'effaçait, plus le mal de ventre s'intensifiait. Pourquoi donc ne parvenait-il pas à demeurer ou ancré à jamais dans la réalité, ou éternellement hors d'elle ?
Une main s'agitait devant ses yeux tandis qu'une autre arracha, dans un geste violent empreint d'inquiétude, le casque qui trônait sur ses oreilles. Désorienté, Yuga cligna des yeux, l'esprit envahi par toutes les images et les odeurs de la rue qui percutèrent aussitôt ses nerfs. A croire que cela ne faisait pas plusieurs années qu'il vivait ici, qu'il suivait quotidiennement ce même chemin en direction de l'école. Chaque jour, son corps redécouvrait l'épicerie, les distributeurs de boisson, le passage piéton, ainsi que le parfum du bitume, du détergent, et cette fragrance toute japonaise qu'il n'avait jamais su pleinement identifier.
C'était toujours la même rengaine. A chaque fois que son esprit s'autorisait une envolée en direction de la lune, à chaque fois que le retour se faisait obligatoire, faute de pouvoir réellement atteindre ce doux astre, l'atterrissage lui était semblable à ce jour de printemps où l'avion l'avait déposé pour la première et dernière fois sur le sol japonais.
Et tout comme ce fameux jour, le flou sonore était toujours le dernier à se dissiper. Peut-être était-ce dû au rapport tout particulier qu'il entretenait avec le monde des sons et avec celui du langage.
Quand on s'appelle Yuga Aoyama et que le hasard des rencontres fait que l'on vient au monde en France, il apparaît évident pour tous que l'on doit avoir un peu plus que de lointaines racines japonaises. Yuga savait pertinemment que la rumeur se confirmait toujours lorsqu'il venait à ouvrir la bouche, à l'école, avec ses voisins. Il tenait pourtant beaucoup de sa mère et aurait aisément pu passer pour n'importe quelle tête blonde du terroir. Sa grammaire et son vocabulaire respectaient de plus toutes les attentes que l'on pouvait placer en un petit garçon de son âge. Mais rien n'y faisait, il y avait quelque chose d'étrange, quelque chose d'autre qui se manifestait à chacune de ses prises de paroles. Comme un vernis, très léger, mais qui suffisait à déposer un air entendu sur l'auditoire : Yuga Aoyama parlait français à la japonaise.
- « Eh gamin, speak japanese ? »
Yuga leva un regard rond en direction de cet homme un peu âgé qui s'acharnait à s'adresser à lui. Un pas de plus, une minute d'inattention solitaire supplémentaire, et, sans cet individu, il se serait jeté inconsciemment dans la gueule béante du passage piéton sur lequel venait de débouler un camion, clairement en excès de vitesse. Son cœur battait à tout rompre. Était-ce à cause de la perspective d'avoir frôlé la mort ? Certainement pas. Son esprit flottait encore trop loin de la réalité pour pouvoir pleinement prendre conscience des risques encourus.
Non, ce qui faisait monter l'adrénaline, lui contractait un estomac déjà douloureux, en un mot, l'effrayait, était la perspective de devoir répondre désormais à ce bon samaritain.
Dans sa prime jeunesse, parler français à la japonaise n'avait représenté qu'un premier pas dans les vastes étendus de l'étrangeté. A celui-ci s'était très vite ajoutée l'improbabilité de son alter dont la spécificité consistait à davantage causer de dégâts à son propre corps qu'à son entourage. Yuga n'avait pas été l'un de ces enfants désastreux qui manquent de blesser leurs parents ou de détruire leur appartement. Yuga avait été l'un de ceux qui manquent de s'auto-détruire, tout simplement.
Si les allers et retours à l'hôpital, dans l'espoir un peu vain d'échapper à son propre pouvoir, n'avait pas signé sa mise au ban de la part de ses camarades, c'était sans doute grâce à cette excentricité langagière. On n'oubliait pas quelques mots échangés avec l'étonnant Yuga. Cela lui avait suffi pour créer un lien avec ces enfants tout aussi surprenants, qui parlaient français à l'italienne, à l'arabe, à l'anglaise, à l'espagnol – et parfois aussi, tout de même, à la française.
Dans une mosaïque aussi disparate, chaque individu lui semblait briller pareillement d'une différence, somme toute des plus banales. Être comme les autres et parmi eux était alors d'une simplicité qui tenait presque de la seconde nature.
Poser le pied au Japon s'était résumé à abandonner cette simplicité, en échange d'une norme fort épurée, et de ce fait inatteignable pour Yuga. Ici, on parle le japonais à la japonaise, point. D'y penser, Yuga sentait ses boyaux se tordre. N'en déplaise à l'excellente cuisine locale, ses tripes vivaient leurs heures les plus sombres depuis ce déménagement. Elles, qui étaient le système nerveux de son existence, le centre de commande de son alter, ne lui mentaient jamais. Quelque chose le consumait de l'intérieur, lentement mais inéluctablement.
Malheureusement pour lui, si Yuga comprenait pertinemment la mise en garde que lui hurlait douloureusement son ventre, il n'avait guère de moyen de fuir cet avertissement. Tout rêveur qu'était le jeune homme, il concevait bien entendu l'impossibilité de retourner en France. Mieux, il mesurait très bien les avantages qu'avaient représenté ce nouveau départ pour lui et sa famille. Et les images que lui avait offerte le Japon, toutes surprenantes qu'elles seraient éternellement pour sa rétine, n'en demeuraient pas moins d'une beauté qui le laissait toujours ébloui.
Seulement, il eut été appréciable qu'en changeant de domicile, l'on songeât à lui donner ce mystérieux mode d'emploi de la normalité japonaise, et de préférence, pas en hindi.
L'homme continuait désespérément de tenter de se faire comprendre à grand renfort de gestes et de courtes phrases anglaises à la grammaire plus que douteuse. D'autres personnes avaient commencé à s'amasser , attirées par les tentatives désespérées de l'homme et aussi, il fallait bien l'avouer, par la bizarrerie de cet adolescent blond au regard azuré qu'était Yuga.
Comment remercie-t-on un homme qui s'énerve et s'inquiète tout à la fois ? Comment manifeste-t-on sa reconnaissance quand on sait pertinemment que l'on n'a pas conscience de ce à quoi l'on vient d'échapper ? Quelle tournure de phrase serait le plus pertinent, le plus élégant sans être artificiel, le plus avenant ? Et pire que tout : quelle langue choisir ? Parler japonais et prouver son incompétence ? Répondre en anglais pour satisfaire les déductions de l'homme ? Mais alors, juste un mot en anglais, puis enchaîner sur le français, pour ne pas tromper ce bienveillant individu, qui, au demeurant, ne parle très certainement pas un traître mot de la langue de Molière ?
Ouvrir la bouche était définitivement la chose la plus terrifiante qui soit.
Étoile découpée
Pour mieux se glisser dans une case
Si tu savais
À quel point ce n'est pas ta place
En général, un rien suffisait à le défaire des liens qui le maintenait accroché à la réalité. Autant dire que la pression que lui faisait ressentir sa salle de classe, sensation qui se trouvait aisément dans son top 3 des choses les plus stressantes toutes catégories confondues, l'envoyait directement en orbite.
Pourtant, ce n'était pas faute d'essayer de s'agripper aux pans du monde alentours. Tant qu'il parvenait à garder les pieds sur terre, Yuga demeurait silencieusement installé dans son coin, n'osant pas plus esquisser le moindre geste que d'émettre le plus petit son, se contentant d'observer ses camarades tout en sentant lentement les sueurs froides de la panique monter le long de ses épaules.
Faute d'explications recevables, son Graal, cette marche à suivre de l'interaction humaine, il tentait désespérément de le déceler dans son environnement. Bien entendu, tout cela était sans compter sur l'opacité des interactions de chacun. De prime abord, tout semblait tenir d'une évidence telle qu'il lui paraissait étonnant de s'y intéresser. Mais à cette limpidité finissait toujours par s'ajouter une surcouche d'interrogations qui ne cessaient d'aller croissante. Pourquoi diable celui-là s'était-il permis de dire ça ? Comment se faisait-il que celle-ci parle aussi ouvertement d'elle-même ? N'était-il pas gênant que ceux-là répètent absurdement les mêmes paroles ? Et bon sang, comment faisaient-ils, tous autant qu'ils étaient, pour avoir la moindre idée de quand venait leur tour de parler ?
Petit à petit, les mots fusionnaient, d'abord dans sa tête, puis au niveau même de ses oreilles. Les maux de ventre réapparaissaient crescendo, à mesure que l'incompréhension inondait son esprit, et avec elle, l'insécurité. Qu'on lui donne le script de la vie, bon sang ! Ne voyez-vous pas que Yuga Aoyama se noie dans cet océan de codes sociaux ?
Plus les phases d'observation s'allongeaient, plus le besoin impérieux de fuir dans la contemplation du ciel le saisissait. Comprendre le reste du monde, et l'imaginer interagir par lui-même, avec les années, paraissait encore accessible. Mais pour le reste, Yuga préférait encore laisser le bleu envahir son esprit. Le ciel était toujours d'une splendeur immaculée, d'une simplicité savoureuse, aux antipodes de l'imbroglio d'impressions qui composait son esprit.
Qui parle français à la japonaise fera bien évidemment l'inverse ici. Yuga le savait pertinemment, et cette simple perspective le parasitait. A peine suffisait-il que sa bouche s'entre-ouvre pour qu'il n'assiste qu'à la fuite désespéré d'un flot de paroles impossibles à maîtriser. A chacune de ses tentatives, cette même réalité le frappait : discuter consistait à suivre une partition. Or, l'instrument dont on l'avait affublé demeurerait éternellement désaccordé.
Il souffrait tout autant de la mise à l'écart qu'il s'infligeait, que de ces crises de logorrhées incontrôlées à chaque contact humain. La première était simplement une douleur diluée dans le temps, là où l'éclair foudroyant de l'échange social gâché l'emplissait instantanément d'une bile de terreur.
Aucun soleil éteint ne rayonne
Aucune voix muette ne résonne
Être quelqu'un
Tu l'feras comme personne
Les jours défilaient dans l'immobilité la plus harassante. Parfois, une petite spécificité apparaissait, comme pour convaincre Yuga qu'il ne vivait pas une journée en éternel recommencement. Il y avait eu cette fois où il avait manqué de se faire écraser, si un homme ne l'avait pas retenu. Cette autre fois où son voisin de table avait tenté de faire un brin de causette avec lui et où il avait à la fois béni et maudit la sonnerie rédemptrice des cours. Il y avait toutes ces petites nuances apportées par ses parents lors des repas en commun. «Alors comment se passe l'école ?» «Tu t'es fait des amis ?» «Tu verras, avec le lycée, les gens deviennent plus matures ! Ça s'arrangera !»
Mais qu'est-ce qui devait s'arranger au juste ? Lorsqu'il laissait vaguer son regard sur sa classe, sur les passants dans la rue, tous ces gens avaient l'air d'évoluer dans une telle osmose, avec un tel naturel, qu'il apparaissait évident que le seul qui devait changer, c'était lui. Mais alors quoi, lors de sa rentrée en secondes, une fée allait se pointer sur le parvis de l'école pour lui faire don du merveilleux pouvoir de communiquer avec les autres membres de son espèce ?
- « Je pourrais en profiter pour lui demander de m'offrir un système digestif tout neuf. Tant qu'à faire...»
La spécificité d'aujourd'hui avait été ce formulaire qu'on lui avait demandé de remplir en indiquant ses préférences en matière de lycée ou d'études à venir. Des choix concernant son futur ? Allons bon, les basiques de sa vie présente étaient déjà si épuisants, et on lui demandait d'envisager plus compliqué, avec une bonne dose de variables et d'inconnus !
Il en avait vomi, tant la notion même d' «après» lui crevait les boyaux. Il échouait chaque jour un peu plus sur la voie de la normalité. Comment diable allait-il bien pouvoir faire plus tard ? Que lui fallait-il choisir exactement, qui ne soit ni trop farfelu, ni trop inatteignable ? Une voie suffisamment discrète et souterraine pour pouvoir masquer sa tendance naturelle à se faire trop remarquer à son goût, pour peu qu'une telle chose existe ?
A peine eut-il fini de vidanger son pauvre estomac paniqué, que sa mère était apparue, quelques plaquettes de médicaments dans une main, une tasse de thé dans l'autre, et entre deux, ce merveilleux sourire compatissant qui illuminait ses journées. Plus qu'habituée à la fragilité de son fils, Claire Aoyama n'avait de cesse de pourfendre les moindres maux qui osaient attenter au bien-être de son fils chéri.
Seulement, ce soir-là, la théière et les cachets n'étaient pas les armes à brandir. Plutôt que de cette brave guerrière, c'était d'un sauveur que Yuga aurait eu terriblement besoin. Un deus ex machina, une parole révélatrice de la part de sa mère, l'entrée en scène d'un individu miraculeux, un camarade de classe venu lui faire une déclaration, une personne prête à l'aider, cette satanée fée de la normalité, n'importe qui, n'importe quoi !
Mais à la place, Yuga se tenait recroquevillé parmi ses draps, stores abaissés, toutes lumières éteintes. Seul. Atrocement, physiquement et moralement seul.
L'obscurité enveloppait tout autant sa personne que son âme. L'infini bleuté du ciel était désormais si loin de lui que même son souvenir demeurait inatteignable. Le regard écarquillé dans le vide, Yuga agrippait désespérément ses propres bras, retenant maladroitement le sanglot qui lui semblait transpercer sa poitrine, comme la manifestation ultime du parasite qui lui grignotait les entrailles : la dévorante peur.
Elle engloutissait jusqu'au plus petit élément qui tentait d'accéder à son esprit : l'espoir d'une amélioration, la présence rassurante de sa famille, la réalisation de l'absence de gravité réelle quant à sa situation, l'existence d'une personne qui vivrait la même chose que lui, … Tout était ravagé, englouti par cette peste affamée de tout ce qui effrayait Yuga, et donc affamée surtout d'elle-même.
Vint enfin cette étrange sensation quand il ne lui resta plus qu'elle-même à ronger. Ce faisant, elle débrancha un câble, une connexion en Yuga. Le noir se fit la couleur du vide, et celui-là se mit à s'enfoncer dans ses chairs, s'immiscer dans ses veines. Le rien submergea avec une telle violence l'adolescent, que celui-ci se releva aussitôt, comme si son corps eut cru qu'il allait définitivement se noyer.
- « Qu'est-ce qui me donne encore le droit de vivre si je ne peux même pas le faire avec les autres ? »
Murmurée, cette phrase raisonna contre les fines parois sans parvenir à jamais s'extraire de cette chambre. Plus grand-chose, en réalité, ne semblait s'en échapper. L'air avait été mille fois respiré, chaleur et fraîcheur n'existait pas plus l'un que l'autre, et le temps lui-même s'était bel et bien décidé à faire grève dans ce coin précis de l'espace.
Yuga laissa sa bouche répéter ces quelques mots, les mâchonner, les psalmodier, en extraire toute la saveur, toute la réalité, jusqu'à ce que la vanité même de la situation ne remonte le long de ses veines comme un lent poison. Son corps prit la direction de sa fenêtre. L'air demeurait immobile malgré son passage, de la même manière que le sol ne craquait pas au contact de ses pas, un peu comme si le mobilier entamait déjà une minute solennelle en sachant ce à quoi il allait assister. La fenêtre s'ouvrit sans que la froideur de la poignée ne parvienne à sa paume.
Qu'est-ce qui lui donnait le droit d'occuper encore l'humanité du haut de sa défectuosité ? La réponse résidait en lui-même. Rien. Strictement rien. Et sur cette conviction, il ouvrit violemment le store qui le retenait encore dans cette pièce.
Comment les rater
Trop d'évidences te sautent aux yeux
Tu n'peux plus le nier
Ce serait t'éteindre à petit feu
Étoile apaisée
Recolle ses branches et cicatrise
L'âme dévoilée
Tu vivais maintenant tu existes
Derrière sa cuisinière, Claire Aoyama s'affairait, éblouissante d'insouciance. Il existe des matinées terribles où l'on regrette amèrement chacun de ses choix, chacune de ses actions ou inactions. Des matinées où l'on réalise la portée de tout ce que l'on minimisait sur terre, de la gravité qu'étouffait les «ça va passer». Des matinées qui sont le prélude à des éternités de tourmentes, d'interrogation, à se consumer en «pourquoi» sans explications acceptables.
Cette matinée n'en faisait pas partie. Ou plus exactement, comme le chantonnait gaiement Claire, «un matin, ça ne sert à rien». Yuga, pelotonné sur le canapé familiale, sous une demi-douzaine de couches de couvertures, confirmait.
Une part de lui s'était vu écrasée au sol la veille. Le hasard avait voulu, fort heureusement, que le véritable aspect de Yuga qui était alors aux manettes se fasse submerger par un vertige dont il ne parvenait pas encore totalement à se défaire. Si c'eut été la peur de la hauteur, il était évident que l'adolescent désespéré se serait précipité vers cette réponse s'offrant tout nue à lui, cinq étage plus bas. Seulement, une toute autre réponse avait fait son apparition.
Il y avait eu ces lumières. Toutes les lumières. Celles diffuses des réverbères en aval, des fenêtres illuminées de l'immeuble d'en face, puis de toutes celles qui surgissaient dans l'horizon urbain. Et enfin, couvant cette toile splendide, il y avait eu les étoiles, dont l'éclat surnaturel était venu se tatouer sur la rétine du jeune homme.
En d'autres mots, il y avait eu cette splendeur qui chaque jour saisissait par Yuga par surprise. Une beauté face à laquelle la seule réponse convenable était ce mutisme contemplatif dans lequel il se retrouvait à chaque fois plongé.
Mais aussi profond et splendide l'univers lui apparut, il y avait eu autre chose. Quelques mots abstraits, d'un français délicat, s'étaient glissés à son oreille, des mots d'une texture douce et scintillante : «Ta réaction est et sera toujours parfaite, car c'est celle que tu devais avoir à cet instant.»
Compte tenue de cette partie de Yuga qui gisait au pied de l'immeuble, on ne pouvait faire affirmation plus à propos : il aurait pu faire comme beaucoup d'autres dans sa situation, voir les étoiles, songer au sol et disparaître. Mais il n'avait pu s'empêcher d'être lui, de se laisser attirer par la brillance du monde, quitte à s'échapper de la réalité. Cette dernière le lui avait bien rendu.
Accepter son anormalité. Non, définitivement, il avait beau le répéter dans sa tête, ces trois mots sonnaient toujours aussi creux. La perspective lui paraissait pourtant d'autant plus capitale, rendant la situation parfaitement absurde. Accepter son anormalité, voilà un programme bien facile à dire et si peu à mener. Accepter son anormalité, voilà pourtant un premier pas essentiel et même capitale à une existence libre et saine.
- « Je ne serais plus jamais malade», lança-t-il dans le vide, résolu.
Sa mère cessa de chanter. Il lui semblait l'entendre luire tranquillement de son éclat céleste.
- « Bien sûr, mon chéri. Mais Rome ne s'est pas faite en un jour. Tu as tout à fait le droit de ne pas aller bien aujourd'hui. Tu as le droit d'être fatigué.»
Il avait le droit. Yuga observa le mug de tisane froide qui reposait sur la table basse, accommodé de quelques pastilles anti-vomitives. Il avait le droit, on le lui donnait, et il le prenait. Il avait le droit de ne pas comprendre pleinement comment être en accord avec le reste de ses semblables. Soit. Il avait le droit de se savoir incapable de pleinement changer. Soit. Il avait le droit de se sentir fatigué à cette perspective. Et ce faisant, il avait le droit d'exister.
Il songea à la peur qui, pour le moment, était étalée le long du trottoir. C'était d'elle dont il lui fallait se débarrasser, et non de sa propre personne. Cette maladie si étrange qui le rongeait et qui le plongeait dans l'improbabilité à chaque instant de sa vie dehors, c'était elle. Et Yuga savait pertinemment qu'il fallait bien plus qu'une petite chute de 20 mètres pour en venir à bout. Bientôt, elle se relèverait, remonterait le plus naturellement du monde le long de cette façade à la force de ses multiples pattes surdimensionnées, avant de tisser sagement sa toile tout autour de lui, pour mieux reprendre son repas là où elle l'avait laissé. Peut-être même était-elle déjà en route.
Sans doute ne restait-il à Yuga qu'à peine assez de temps pour se promettre de ne plus se laisser submerger. Et tandis qu'il sentait cette poisseuse présence se rapprocher de ses entrailles, son regard se laissa happer par l'éclat joyeux de sa mère entonnant quelques refrains dans cette langue si rassurante.
Ne l'avait-il jamais vu inquiète, même lorsqu'elle posait son regard sur lui ? Son œil fermé lui rendait l'image de sa mère veillant à l'hôpital, tentant désespérément de faire valoir ses droits à l'école, le défendant face à des voisins un peu trop permissifs avec lui. Toujours rayonnante et sécurisante. N'avait-elle jamais douté ? Ne s'était-elle jamais dit que ce fils improbable n'arriverait pas à tracer sa route dans ce monde ? N'avait-elle jamais eu peur ?
Si c'eut été le cas, elle n'en avait en tout cas jamais rien laissé paraître. La voilà donc, cette sage révélation par laquelle il aurait aimé être transcendé quelques heures auparavant.
Yuga n'alla pas à l'école ce jour-là, exempté par la sempiternelle formule de sa mère, entonnée sur un air ironiquement léger : « Tu te tueras à la tâche un autre jour ! »
Pourquoi avoir peur que les portes se ferment
Si tu n'es plus là pour les ouvrir
- « Et du coup… moi, je sais déjà que je reprendrais l'entreprise familiale ! Alors mes parents font pression pour que j'aille dans ce lycée, même s'ils savent que ça va me fermer plein de portes. »
- « Ca t'en ouvrira peut-être d'autres, des portes… tu peux toujours te trouver une autre voie qui te plaise. »
«Oh, mais moi je sais depuis toujours que je travaillerais avec ma famille. Pourquoi chercher autre chose ? »
- « D'une certaine manière, tu as beaucoup de chance de savoir ce que tu comptes faire de ta vie depuis toujours. Et toi, Aoyama-kun ? Tu pars où après le collège ? »
Comment avait-il fait pour se retrouver à la merci de ce cercle de collégiens en plein débriefing dînatoire ? Assis un peu en retrait, Yuga sursauta à l'évocation de son nom, renversant par la même occasion les quelques malheureux grains de taboulé qu'il tentait jusqu'alors d'apporter à sa bouche avec ses toutes aussi malheureuses baguettes.
- « Aoyama-kun ? Ça va ? »
Yuga déglutit. Depuis son retour à l'école, c'était la première fois que le destin lui offrait une occasion de faire ses preuves. La crainte le saisit d'autant plus qu'il n'avait en réalité pas la moindre idée de ce qu'il pouvait répondre, lui qui avait mis davantage d'énergie à saluer ses voisins dans la rue, qu'à méditer sur ces choses abstraites comme la notion d'avenir.
Forcément, il paniqua. Ses yeux défilèrent dans la pièce, allant de son improbable bento à ceux plus conventionnels de ses camarades, rebondissant sur la cravate du garçon qui venait de l'interroger pour atterrir sur le formulaire de ce dernier.
- « Euuuuh… l'Académie Yuei ! »
Cette réponse, il y avait fort à parier qu'un jury aurait jugé qu'elle avait été plus criée qu'autre chose. Ce fut au tour de ses camarades de sursauter, et de braquer un regard surpris dans sa direction. A vrai dire, il lui semblait même que les grimaces et les airs circonspects n'émanaient pas uniquement du petit groupe de collégiens.
Après quelques secondes fortement enrichies en relativité, le jeune homme reprit contenance, en lui adressant un grand sourire.
- « Yuei ? Carrément ! Moi aussi ! On va tout défoncer, hein !»
C'était donc aussi simple ? Yuga sentit toutes les valves se dépressuriser, toute la vapeur tourbillonnante s'échapper hors de son crâne, rassérénée par la facilité de l'échange. Une petite voix intérieur le félicita pour ce premier pas victorieux dans le monde impitoyable de la communication, en prenant bien soin d'occulter le quasi-hurlement qu'il venait de pousser, couplé aux froncements incertains que lui adressait le reste de son entourage.
- « Et donc, c'est quoi ta raison d'y aller ? T'as quoi comme objectif ?»
Une autre question. Un round 2 ? Yuga ouvrit les yeux, catastrophée. Lui qui jubilait déjà, convaincu qu'il pourrait désormais se terrer loin de ce monde après avoir effectué sa BA de la semaine, on lui imposait un second tour ? Une deuxième occasion de faire ses preuves ? C'était à la fois trop d'honneur et… trop. Tout simplement trop.
Néanmoins, plus que décidé à enterrer sa peur, et ce même par procuration, Yuga s'autorisa à nouveau ce geste malheureux, consistant à ouvrir sa bouche. Cette fois-ci, une réponse monosyllabique ne suffirait pas. Aussi prit-il une grande inspiration, avant de tenter de formuler une phrase – et de bien vite se retrouver emporté dans un torrent de propos quelque peu… instructifs ?
Il apprit en effet qu'il souhaitait depuis toujours devenir héros professionnel, convaincu de l'originalité et du potentiel de son alter (qui n'était absolument pas désastreux, cela allait de soi). Qu'il plaçait de grands espoirs en sa capacité à illuminer la scène héroïque et à réduire au silence les mondes des vilains à grands coups de laser ventral et de sa nature éblouissante. Il découvrit également, et non sans une surprise qu'il parvint difficilement à masquer, qu'il était membre de son propre fan-club et espérait voir ce dernier se développer, car «peut-être qu'un jour, même vous en ferez parti !».
Sans doute que si sa capacité pulmonaire avait été un peu plus développée aurait-il fini par leur avouer qu'il était l'héritier d'un gourou à la tête d'une secte internationale vouant un culte aux paillettes.
Les réactions furent quelque peu mitigées, pour employer un doux euphémisme. Une partie de l'auditoire ouvrit des yeux ronds comme des culs de bouteilles, roulant des pupilles avec exaspération, s'habillant d'une grimace de désespoir ou de jugement, le tout en reculant naturellement leur personne. Une autre partie laissa leur tête partir en arrière avant d'éclater dans un fou-rire général, face dressée vers le ciel, chacun se tenant un peu exagérément les côtes. Et entre hilarité général et mépris évident, trônait ce camarade de classe qui avait malencontreusement eu l'idée de l'interroger, et qui lui offrit un sourire bienveillant avant de lui adresser quelques mots recouverts par le brouhaha ambiant.
En rentrant chez lui, Yuga laissa les événements de midi tourbillonner dans son crâne. La gêne était bien entendu la teinte principale qui venait y flotter, mais une once de joie se mêlait également en grande quantité à la danse colorée de ses impressions. Devenir un héros ? Pourquoi pas après tout. C'était une idée bien absurde, et pourtant quoi de mieux pour lutter contre sa peur que d'en affronter les dignes représentants ?
Peut-être que le plus absurde était le fait que Yuga Aoyama faisait partie des rares enfants à n'avoir jamais souhaiter devenir un héros, et qui pourtant postulait à la prestigieuse académie Yuei ? Lui qui n'avait pas de modèle viril devant lequel bomber le torse, lui qui n'avait été ému que par la force sans borne de sa mère et son courage apparent, quel piètre image héroïque rendrait-il...
Elle n'eut à peine le temps de tendre ses pattes démesurées, celle qu'il se refusait de nommer même en penser, qu'il la balaya d'un revers d'esprit. Piètre image ? Certainement pas. Non conventionnel, oui ! Il régnerait en maître sur la voie de l'étrangeté. Il démontrerait à tous que le moule de la bizarrerie produit aussi son lot de figures héroïques. Il sauverait en se sauvant. Il rayonnerait, et persuaderait le reste du monde qu'il n'en a pas peur.
Et sans doute qu'un jour, à force d'entraînement, de courage et d'abnégation, le reste du monde finirait par se laisser convaincre, comme l'avait fait ce camarade en s'exclamant :
- « J'envie ta capacité à croire autant en toi ! On dirait pas quand on te voit en classe tout seul ! Mais quand on t'entend, c'est sûr et certain que…
Être quelqu'un
Tu l'feras comme personne. »
