Salut salut! Voici ma troisième participation au défi de l'été! Cette fois-ci, j'ai décidé de faire le premier défi qui nous avait été proposé, à savoir un crossover. Je trouve que l'univers de la Flander's Company s'y prêtait assez bien. Il s'agit d'une web-série humoristique, traitant d'une entreprise embauchant les super-vilains, dans un monde où les super-héros sont, grosso-modo, des gosses de riches louant les services de super-méchants pour se faire un peu mousser. Je vous invite vraiment à aller zieuter ça (accessible gratuitement sur youtube).

Histoire de m'amuser un peu, j'ai aussi choisi de faire tout cela au format pièce de théâtre "moderne", en mode huis-clos dans le genre des premiers épisodes de la saison 1, qui s'y prête assez bien!

J'espère que vous prendrez plaisir à lire ça!


Potentiel

Acte I, scène I

Bureau des ressources humaines, décoré dans un style post-soviétique. La teinte dominante est le gris brunâtre.

En arrière-plan, des rangées d'étagères présentent de multiples classeurs arborant diverses nuances de grisâtres, des liasses de papiers contenues dans des casiers de rangement en plastique couleur vieil orange, des piles de dossiers tenant miraculeusement en équilibre, maintenus en place ça et là par une cravache ou un fouet posé négligemment.

Au premier plan, Hippolyte Kurtzmann, assis à son bureau, en costume trois pièces, cravate rouge bien ajustée, sourcils froncés, feuillette attentivement un classeur sur lequel apparaît la mention «dommage collatéraux». Le bureau est sobrement décoré : un écran d'ordinateur datant du début des années 2000 et son clavier remontant aux années 90, une plaquette cuivrée affichant «Hippolyte Kurtzmann», et une masse d'armes faisant office de presse-papier.

Devant lui, un fauteuil en plastique gris claire, d'apparence usée.

Entre Mineta, vêtu de son costume de super-héros, soulevant tant bien que mal un énorme sac de toile.

HIPPOLYTE. - Suivant !

MINETA. - Bonjour !

HIPPOLYTE (marmonnant, sans relever les yeux de ses documents). - Ça, voyez-vous, ça reste encore à voir… (fermement) Prenez place ! (Mineta s'avance et ouvre son énorme sac. Il en sort une série d'encyclopédies qu'il empile sur le fauteuil avant de s'installer dessus. Le visage de Mineta est approximativement au même niveau que celui de Hippolyte, toujours penché sur sa paperasse.)

Hippolyte continue de trier ses papiers, de déplacer divers objets aléatoirement de ses tiroirs vers son bureau (notamment une perforatrice-vierge de fer qui semble avoir servi récemment).

Il se redresse.

HIPPOLYTE (professionnel). - Bienvenue à la Flander's Company ! Le paradis des super-vilains en quête de nemesis et de CDI, le royaume des amateurs de prises d'otages avides de retour sur investissement, l'antre de la perfidie et du génocide en location ! Puis-je vous… (Pause. Hippolyte pose enfin son regard sur Mineta. Haussement de sourcil éloquent) aider ?

MINETA (en bombant le torse). - Je suis ici pour vous proposer mes services en tant que super-vilain.

HIPPOLYTE (en plissant les yeux d'un air circonspect). - Vous m'en direz tant… Nous avions rendez-vous ?

MINETA. - Je vous ai contacté au moyen de votre formulaire des candidatures spontanées. Je suis Minoru Mineta.

HIPPOLYTE (sortant un dossier de son tiroir, puis le tenant à bout de bras, paupières froncées). - Ah ! Minoru Mineta. Parfait ! (Remontant ses lunettes d'un index d'où transpire le professionnalisme) Je ne vous ai pas reconnu tout de suite. J'espère bien sûr ne pas vous blesser en relevant que vous semblez avoir perdu quelques centimètres de taille, de tour de biceps, de hauteur… bref, d'un peu de tout depuis la prise de cette photo. (Sourire carnassier.) Les années d'inactivités ne font guère de cadeaux.

MINETA (embarrassé). - Non, non, non, je n'ai pas d'années d'inactivité ! Il est possible que j'ai un peu … hum… enjolivé ma photo ?

HIPPOLYTE (en lançant ses documents par dessus son épaule en direction de la broyeuse à papier). - A la bonne heure, parlons en euphémisme ! Et, bien entendu, vous permettez que je jette un coup d'œil à votre CV, histoire que nous étudions ensemble tout ce que vous avez également pu juger judicieux d'«enjoliver», comme vous dites ?

Mineta brandit, dans un geste précipité et tremblant, la fourre contenant le dit CV.

HIPPOLYTE (sur un ton faussement réjoui, en se saisissant du document tout en levant les yeux au ciel). - Allez, hop c'est parti ! Vous êtes mon seul rendez-vous de la matinée, il aurait été dommage que je n'aille pas subir la nourriture de la cafétéria sans un bon vieil ulcère à l'estomac ! (rapportant son attention sur Mineta) D'ailleurs, rappelez-moi, c'est bien vous qui avez pour super-pouvoir de faire des…

MINETA. - Je produis des boules collantes à partir de mon cuire chevelu.

HIPPOLYTE (hilare). - C'est cela ! Oh mais vous entendez ? (sur un ton étranglé) C'est l'ulcère qui arrive ! (en cherchant à imiter le ton d'un forain) «La fusion parfaite entre un tube de colle de contact et une énième victime de Schwarzkopf !» Ah ! (Hippolyte redresse le document d'un geste du poignet, en reprenant son sérieux) Voilà qui promet.

Silence pesant. Seule résonne le bruit produit par l'aiguille de l'horloge murale. A chaque tic, les sourcils d'Hippolyte se froncent davantage.

HIPPOLYTE. - Je dois admettre que j'ai du mal à comprendre… Qu'on s'entende bien. A la Flander's, «Un super-vilain de qualité est un super-vilain engagé». En ce qui concerne la «qualité», nous pourrions toujours, eh bien, en discuter… Mais vous, vous sortez d'une école de super-héros !

MINETA. - Je souhaiterais me ré-orienter.

HIPPOLYTE. - Vous réorientez ? Après l'académie Yuei ? Mais vous espérez quoi au juste ? On les connaît ici, les gugusses qui sortent de votre école, de sacrées pointures ! Voyons, il n'y a pas de quoi rougir !

MINETA(en levant le poing). - Sans doute, sans doute ! Mais moi, je sens que c'est la carrière de génie du mal que je devrais embrasser.

Arrêt sur image de la part d'Hippolyte. Seuls ses yeux sont en mouvement, examinant de haut en bas Mineta.

HIPPOLYTE. - Vous avez conscience d'être aussi improbable qu'un cadre de la NASA qui se reconvertit dans les compétitions de mangeurs de hot-dog à niveau professionnel. Vous vous en rendez compte, au moins, n'est-ce pas ?

MINETA. - Je ne suis pas sûr que vous vous rendiez bien compte de la situation. Sur le papier, effectivement, c'est la réussite assurée, le sauvetage de la veuve et de l'orphelin, le démolissage de vilains (raclement de gorge hautain d'Hippolyte). Mais une fois sur le terrain, je suis toujours restreint au banc de touche. Forcément, les médias et les agences me remarquent moins, à cause de certains aspects inchangeables de ma personne.

HIPPOLYTE. - Ah votre manque de charisme.

MINETA (piqué au vif). - Je parlais de ma petite taille !

HIPPOLYTE (avec un mouvement vague de la main). - Oh, appelez ça comme vous voulez…

MINETA (tentant tant bien que mal de retenir une crise de colère). - BREF.

HIPPOLYTE. - Comme vous dites. Et donc, las de votre expérience professionnelle japonaise, vous venez sonner à la porte de la Flander's Company…

MINETA (le coupant). - LA PRESTIGIEUSE !

HIPPOLYTE (levant les yeux au ciel). - C'est ça. Oserais-je vous demander pourquoi avoir choisi la France plutôt qu'ailleurs ? Un effet de mode ? L'envie de découvrir nos grands vins ? De vérifier s'il n'y aurait pas moyen de voler une énième fois la Tour Effel, peut-être ?

MINETA (le regard dans le vague, l'air de se remémorer de douloureux souvenirs). - Je viens sur les conseils d'un… collègue.

HIPPOLYTE. - Un collègue ?

MINETA. - Un collègue.

HIPPOLYTE. - Eh bien soit, un bien sage collègue. Est-ce a à ce collègue que nous devons cet excellent français que vous parlez ?

MINETA. - J'ai eu le temps d'apprendre sur le banc de touche.

HIPPOLYTE. - Vous n'avez pas le moindre accent.

MINETA. - J'ai passé BEAUCOUP de temps sur le banc de touche.

Silence.

HIPPOLYTE (redressant ses lunettes). - Bon, votre dossier me paraît en ordre, et au vue de votre formation, je vais partir du principe que votre pouvoir présente un potentiel caché un peu plus conséquent que celui de pouvoir résister à Gordon Ramsay ou de causer des hémorroïdes d'un seul regard.

MINETA. - … Causer des quoi ?

HIPPOLYTE. - Ma tâche est parfois des plus ingrates au sein de cette entreprise.

MINETA. - Ah.

HIPPOLYTE (posant une pile de documents haute comme Mineta sur son bureau). - Mais bon, vous pouvez tout à fait être un élément prometteur. Pour ma part, je donne mon feu vert. Il ne vous reste plus qu'à signer une toute petite décharge de rien du tout, et vous pourrez aller faire vos preuves au secteur des dommages collatéraux. Suite à quoi, un engagement en CDD pourrait tout à fait être envisageable.

MINETA (signant chaque page). - En CDD ?

HIPPOLYTE. - Ah c'est la dure loi de la jungle que voulez-vous ! Nous ne prenons que la crème de la crème en CDI, les Némésis de qualité. Cela dit, vous avez toutes vos chances, pour peu que vous nous démontriez votre efficacité et votre… petit grain de folie, dira-t-on ?

MINETA. - Et sinon, je suis en train de signer quoi exactement ?

HIPPOLYTE. - Oh juste une petite décharge pour pouvoir prendre part à la démonstration de vos pouvoirs. Une simple formalité attestant que vous renoncez à poursuivre la Flander's Company en cas de propos injurieux, blessant ou remettant en question l'intégrité physique de votre personne, de blessures légères, de fracture, de perte de l'usage d'un ou plusieurs de vos membres, de perte de sang (entraînant ou non des séquelles), de brûlure allant du premier au cinquante-troisième degré, d'empoisonnement par contact ou ingestion (volontaire ou non) d'un neurotoxique, d'un mutagène ou d'un liquide nécrosant, de perte mémoire, de vomissement, de décapitation fortuite, de décès ou de gingivite spontanée.

MINETA (n'écoutant pas). - Oh, une formalité administrative, quoi.

HIPPOLYTE. - Précisément. Eh bien, il ne reste plus qu'à voir ce que vous valez sur le terrain. (Prend une grande inspiration avant de hurler) CALEB!

Arrive en trombe un scientifique rondouillard, la quarantaine, essoufflé, tenant à bout de bras un mug de café affichant «Le jour de la marmotte».

CALEB (intonation inquiète). - Oui ?

HIPPOLYTE (arborant un sourire avenant). - Caleb. Pourrais-tu, s'il te plaît, avoir l'amabilité d'accompagner ce cher monsieur au service des dommages collatéraux ? Quand tu auras le temps bien entendu.

CALEB. - Ah ça tombe bien ! Parce que, j'étais justement en train de synthétiser un…

HIPPOLYTE. - TOUT DE SUITE.

CALEB. - Ah. Bon. Vous voulez que je vous aide avec vos… encyclopédies, monsieur ?

Caleb et Mineta sortent de scène.

Hippolyte tapote sur son clavier, redresse sa cravate, sort quelques dossiers qu'il feuillette négligemment, et répète ces mêmes actions, dans cet ordre. Les aiguilles de l'horloge avance d'un quart d'heure.

Le téléphone de service sonne.

HIPPOLYTE. - Allô ? Alors, comment ça se passe avec la recrue ? Déjà fini ?

Silence.

HIPPOLYTE. - Comment ça «On a un problème» ? Tu lui as fait passer le test avec la plante verte, le chaton et la jouvencelle ? Bon eh bien ? Attends, attends, je sors de quoi écrire, on va pas perdre de temps pour rajouter ça dans son dossier !

HIPPOLYTE (calant le téléphone entre son oreille et son épaule). - Et donc, cette plante ? … ah ! Typique ! C'est d'un classique à la limite du décevant ! … Quoi ? Non, non mais je me tais. Vas-y ! Fais-moi rêver ! Hm, hm… ah carrément ? Et le chaton, vivant ou… ah vivant ! Eh bien, plutôt original ! Non, non, je retire ce que j'ai dit, on a un peu de potentiel avec ce petit. Bon, plus en matière d'excentricité que de performance mais… Comment ça «le problème c'est justement la performance» ? De quoi tu…

Long silence. Hippolyte demeure immobile, le crayon arrêté au-dessus de la feuille.

HIPPOLYTE. - Ah. Je l'avais pas vu venir, ça par contre. Juste avec ses boules collantes ? Quoi «lesquels», mais épargne-moi les détails bon sang ! Ah oui, ça c'est pas banal. De la part d'un ancien héros avec ça, on frise le flippant là. Ce que tu lui dis ? Mais qu'il est engagé pardi ! On va lui faire passer un petit séminaire «Déontologie, esprit d'entreprise et éthique génocidaire» et ça devrait bien se passer !

HIPPOLYTE (reprenant le combiné en main). - Et à la jouvencelle ? Je sais pas, au hasard, tu peux lui dire qu'elle avait signé au service des dommages collatéraux, et que dans collatéraux, il y a colle ? De quoi ? Une prime pour «dégâts moraux» ? Tu plaisantes j'espère ! Ah mais c'est les dangers du métier ma cocotte ! Des fois, on taffe avec le grand V et on voit juste sa chaîne de télévision préférée se faire pirater, et parfois on fait partie de la foule de moldus pendant un discours de Voldemort ! Risque du métier, ma puce! Voilà ! Et sinon, pour Minoru Mineta, dis-lui de passer au plus vite dans mon bureau pour signer ce contrat. Bien sûr qu'il peut aller se laver d'abord – il est hors de question qu'il me salope ma moquette ! Très bien. (Raccroche)

Hippolyte s'assoit à son bureau et joue avec la masse d'arme qui trône sur son bureau, un sourire béat aux lèvres.

HIPPOLYTE. - Il y a des jours où j'adore vraiment mon boulot…

Rideau.