Bonjour, bonsoir à tous et à toutes!

On se retrouve pour le chapitre 4 de Wild World! Aujourd'hui, on en apprend un peu plus sur les personnages de Kidd et Law. J'espère que ça vous plaira!

Je n'ai pas eu le temps de répondre aux dernières reviews que j'ai reçues... Je le fait incessamment sous peu, promis!

Je n'ai pas eu de retours sur le dernier chapitre et le point de vue de Ace, j'espère qu'il vous a plu quand même!

Sur ce, je vous laisse avec le chapitre, on se retrouve en bas!


[Gray Terminal, jour 4]


-C'est là.

Sanji leva le nez sur l'immeuble décrépi devant lequel ils venaient de s'arrêter, après une dizaine de minutes de marche dans les rues étroites du quartier que Kidd et Law leur avait indiqué. Cette fois, c'était lui qui avait été le guide de Zoro et non l'inverse -ç'aurait été un coup à se perdre pour toujours dans le dédale du centre de Gray Terminal. Quand il s'agissait de donner une adresse à un taxi pour être déposé, le journaliste se débrouillait encore, mais dès qu'il fallait qu'il trouve son chemin tout seul... Franchement, il se demandait comment il faisait pour se débrouiller lorsqu'il partait en investigation sans être accompagné. Quoique, c'était peut-être en se perdant qu'il avait trouvé les sujets des bas-fonds de la société qui avaient fait sa renommée.

La veille, ils étaient restés à l'hôtel pour que Zoro fasse un peu de tri dans ses premières notes -et pour laisser un peu de temps libre à Kidd et Law aussi, histoire d'éviter de venir les voir vraiment tout les jours. Sanji l'avait aidé, principalement en faisant de la retranscription à partir de ses notes et de ses enregistrements -ce qui n'avait pas été une mince affaire pour lui vu l'écriture de cochon de son ami, mais il avait fait ce qu'il avait pu.

Il avait donc lu et entendu à peu près tout les fragments d'interviews auquel il n'avait pas assisté directement, et commençait à cerner un peu plus le caractère des deux prostitués -même si pour l'instant Zoro ne les avait questionné que sur des questions assez générales, comme le nombre de clients qu'ils voyaient par semaine ou leur lien avec les activités de la mafia.

Kidd, il l'avait vu tout de suite, était quelqu'un de direct et d'assez bourru, qui ne prenait pas grand chose au sérieux -les enregistrements étaient régulièrement ponctués d'éclats de son rire rauque et de blagues un peu graveleuses. Il avait été correct avec eux, mais semblait prêt à partir au quart de tour à la moindre réflexion qui ne lui plairait pas. Ça n'étonnait pas vraiment Sanji de savoir qu'il avait des problèmes pour gérer sa colère et qu'il se battait souvent. Il avait l'air introverti de prime abord, mais lorsqu'on lui posait des questions il y répondait sans problème et de façon très cash -ce qui semblait plaire à Zoro, d'ailleurs.

Law était plus renfermé et participait moins aux interviews. La plupart du temps, il donnait plutôt l'impression de s'ennuyer, et si au début le photographe lui avait trouvé l'air un peu antipathique, l'entendre parler et apprendre de Marco qu'il avait des problèmes de drogue faisait qu'il lui trouvait plutôt l'air un peu triste, maintenant. Parfois, cependant, une pointe de vie semblait prendre possession de son corps, comme lorsqu'il lançait une plaisanterie acide ou adressait un de ses sourires de psychopathe à Ace ou à Kidd. Dans ces moments-là, il était assez effrayant, plus que son confrère, en fait.

Aujourd'hui, lui avait dit Zoro, ils allaient s'intéresser à leur passé il allait enfin leur poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis leur première rencontre : Comment ils en étaient arrivés là ?

Sanji était plus que curieux. Il se demandait vraiment quelle vie il fallait avoir eu pour tomber dans ce genre d'extrémité.

-On sonne ?

Il s'avança vers l'interphone, parcourut du regard la liste des habitants de l'immeuble et trouva les noms complets des deux jeunes hommes qu'ils venaient voir : Eustass Kidd. Trafalgar Law. Il appuya sur la sonnette et la porte s'ouvrit au bout de quelques secondes -pourtant, vu son état, il n'aurait pas parié que ça marcherait.

Ils entrèrent. L'immeuble n'était pas beaucoup plus luxueux à l'intérieur. Il n'y avait pas d'ascenseur, et Law leur avait dit qu'ils habitaient au quatrième. Après une ascension dans des escaliers exigus dans lesquels ils ne tenaient pas côte à côte -tout semblait petit ici, en fait, alors avec la carrure de gorille de tête de mousse, ils risquaient pas de passer- ils arrivèrent sur le quatrième palier devant une porte entrouverte d'où s'échappait de la musique. Sanji frappa contre le panneau de bois, et la voix rauque de Kidd leur dit d'entrer.

Comme il s'y attendait, l'appartement n'était pas bien grand. Mais il semblait à peu près confortable, en tout cas les deux jeunes hommes vautrés sur le canapé devant la télé semblaient plutôt accommodés à cet environnement. A leur vue, ils se levèrent, éteignirent l'appareil, les saluèrent, baissèrent un peu la musique -Sanji n'était pas sûr, mais il lui semblait que c'était When the Levee Break de Led Zeppelin. Tout le monde aimait le rock, dans cette ville, ou quoi ? - et leur serrèrent la main. Ils échangèrent des banalités.

-Voilà notre palace, vous qui vouliez le voir, grinça Kidd en écartant les bras.

-ça dérange pas si je prend des photos ? Demanda Sanji.

-Fait-toi plaisir, répondit l'autre tandis que Law haussait les épaules. On peux même vous faire faire un tour du propriétaire. Ce sera vite fait.

Le photographe s'empara de l'appareil qui pendait à son cou et prit quelques clichés.

-Vous inquiétez pas s'il prend vos visages, on les floutera si on les met dans l'article, précisa Zoro.

-Ok.

Après avoir jeté un œil à la cuisine et à la salle de bain, tout aussi minuscules l'une que l'autre, Law leur montra sa chambre, pour qu'ils se fassent une idée de la taille totale de l'appartement.

-Je vous montrerais bien la mienne, mais Ace est encore en train de dormir, leur lança Kidd. De toute façon, elle est à peu près de la même taille que celle-là.

Sanji se demanda brièvement pourquoi Ace dormait dans sa chambre. Est-ce qu'ils étaient ensemble, ces deux-là ? Il avait pas eu l'impression qu'il avaient un lien plus intime qu'avec Law, que ce soit l'un ou l'autre...

-ça ira très bien comme ça, les remercia Zoro. C'est juste pour qu'on se fasse une idée rapide de vos conditions de vie.

Ils retournèrent dans le salon et s'installèrent pour l'interview. Les deux maîtres des lieux se rassirent sur le canapé, quand au photographe et au journaliste ils prirent chacun une chaise autour de la table pour s'asseoir face à eux. Son ami mis son magnétophone en route et s'adressa à Kidd et Law :

-On en avait parlé avant-hier, mais vous êtes toujours d'accord pour qu'on parle de vos histoires respectives aujourd'hui ?

-Moi, je m'en branle.

-Pareil.

-Très bien. Racontez-nous ce que vous voulez, vous avez le droit de passer des choses sous silence bien entendu. Si quelque chose est trop douloureux ou... quoi que ce soit, vous pouvez arrêter ou demander à ce qu'on continue plus tard, aucun problème.

-C'est bon on a pas fait la guerre non plus, répondit Kidd qui semblait plutôt irrité de voir Zoro prendre des pincettes avec eux. Tu veux qu'on commence par quoi ?

-Comme vous voulez... Vous pouvez commencer par me parler de votre enfance, par exemple.

Les deux colocataires se jaugèrent du regard et Law sembla finir par prendre la décision de commencer.

-Nos deux histoire risquent de se ressembler. On a grandi dans le même quartier, lui et moi, dans la banlieue est de Gray Terminal. Mon père... enfin, c'était pas vraiment mon père, mais peu importe... Il dealait pas mal, c'était pas un gros bonnet, mais il avait quelques gars sous ses ordres quand même. Il m'a jamais trop mêlé à ses histoires, il me laissait faire ma vie. J'ai pas de mère, en tout cas, je la connaît pas. Le quartier craignait un peu, mais tout le monde me laissait tranquille parce que mon père faisait flipper -il pouvait avoir des accès de rage assez effrayants, fallait mieux pas se le foutre à dos. Je savait pas trop quoi faire, alors j'allais à l'école, on m'a dit que j'étais sans doute surdoué. Mais bon, surdoué ou pas, dans un endroit pareil... Enfin bref. J'ai rien d'autre de notable à dire concernant mon enfance, acheva-il.

C'était assez étrange de voir un mec comme Law se livrer aussi facilement. Sanji aurait cru qu'il rechignerait plus à raconter sa vie. Mais comme pour tout le reste, il donnait l'impression d'en avoir plus grand chose à foutre.

-Moi, mes parents étaient camés tout les deux, enchaîna Kidd. C'était son daron qui leur refilait leur dose, précisa-il en désignant son ami du menton Ils travaillaient pas trop, ils faisaient un boulot de merde de temps à autre, pis ils vivaient sur leur chômage la plupart du temps. Mon père était un sale con. Il battait ma mère tout le temps, dès qu'il était défoncé. Un jour il l'a blessée gravement, elle l'a menacé d'appeler les flics et il a flippé, alors il s'est barré. Je devais avoir huit ans. Je l'ai jamais revu. J'allais à l'école aussi, au début. Je me battait tout le temps alors je me faisait virer, mais tout le monde s'en branlait à la maison alors j'étais peinard.

Sanji jeta un coup d'œil à Zoro. Il regardait Kidd fixement, imperturbable. Lui avait franchement du mal à rester serein. Il trouvait déjà leurs histoires horribles à entendre, et il imaginait bien que ça ne s'arrangerait pas en avançant. Il ne savait pas vraiment quelle attitude adopter.

-On a commencé à se fréquenter vers le collège, nous deux. On était pas potes, c'était même plutôt le contraire. On avait chacun un genre de petite bande et on arrêtait pas de se bouffer le nez. La bande de Law restait à peu près tranquille, mais nous on a vite commencé à déconner, à se castagner avec plus gros que nous, à faire des petits casses, ce genre de truc. Un jour, avec mon pote Killer, on s'est fait choper à péter la vitrine de l'épicier du coin pour tenter de voler la caisse, on s'est retrouvés en prison pour mineurs pendant six mois.

Kidd eut un rire rauque.

-ça nous a pas mal endurcit, croyez-moi. Après, on s'est un peu calmés, ou en tout cas on faisait plus assez les cons pour se faire choper.

-C'est à peu près vers cette période qu'on a commencé à traîner ensemble, reprit Law. On devait avoir quatorze ou quinze ans. Moi, ma bande m'a lâchée quand ils ont su que j'étais gay. Et puis de fil en aiguille on a fini par s'entendre.

-Quand j'avais seize ans, ma mère m'a surpris au pieu avec un mec. Elle m'a foutu dehors direct. Elle était encore défoncée alors j'ai pas trop compris ce qu'elle m'a dit, mais je crois qu'en gros elle me traitait de petit pédé et qu'elle me disait de jamais revenir. De toute façon l'ambiance était invivable, on arrêtait pas de s'engueuler. J'ai commencé à crécher à moitié chez Killer, à moitié chez Law, puis de plus en plus chez lui parce que son daron s'en foutait.

-Puis un jour mon père a fait un gros coup, il s'est retrouvé avec plein de fric d'un coup. Il a disparu du jour au lendemain, j'ai jamais vraiment su ou il était parti. Il m'avait laissé une enveloppe avec un peu de cash, mais c'était à peine suffisant pour tenir quelques mois. C'était super galère de trouver du travail par chez nous... Kidd s'était déjà vendu à des gars pour avoir de quoi bouffer quand sa mère l'a foutu dehors. Alors j'ai fini par faire pareil, et c'est devenu régulier quand on s'est rendu compte que ça payait mieux qu'un travail et que ce serait toujours plus facile à trouver pour nous. Enfin bon, là d'où on vient, c'était moins tranquille qu'ici, les flics contrôlaient... On a fini par tout lâcher pour bouger dans le centre, quand on a eu dix huit ans tout les deux.

-On a galéré à trouver un appart, soupira bruyamment Kidd. C'est qu'on a pas vraiment de fiche de paye ou de revenu régulier, ni de garant, alors les agences immobilières cassent les couilles. On a fini par coucher avec un riche propriétaire qui nous a trouvé cet endroit. C'est un peu naze, mais au moins c'est pas cher et le proprio nous laisse tranquille si on accepte une passe avec lui de temps en temps.

Il se tut. Un silence de quelques secondes s'installa, pendant lequel il s'alluma une cigarette et en tendit une à Law qui fit de même. Sanji les regarda faire, assez troublé par ce qu'il venait d'entendre. Les voir déballer tout ça d'un coup, aussi rapidement et sans émotion particulière, comme si tout ce qu'ils avaient vécu était parfaitement normal... Il se sentait nul. Ça le travaillait depuis leur arrivée, mais là, il se rendait compte plus que jamais d'à quel point il avait eu une vie facile... Et dire qu'il était en dépression depuis plusieurs mois juste parce qu'il s'était fait larguer... Il regarda le sol, joignant les mains pour les empêcher de trembler. Comment il était sensé les regarder, maintenant ?

-Vous avez des questions ? Demanda Law l'air de rien.

-Hum... On va peut-être faire une petite pause d'abord, vous en pensez quoi ? Répondit Zoro qui arrêta son magnétophone, l'air aussi calme que d'habitude. On a ramené des bières, ça vous dit de boire un coup ?

-Ah ouais, pas de refus, lui répondit Kidd avec un sourire satisfait.

Zoro se leva pour aller chercher les boissons qu'il avait laissées dans son sac, dans l'entrée. C'est Sanji qui lui avait proposé d'en acheter -il avait horreur de s'inviter chez des gens sans rien apporter. Ce dernier se retrouva quelques instants seul face aux deux prostitués qui fumaient leurs clopes respectives en silence, sans se gêner pour le détailler du regard.

-Heu... merci de nous avoir raconté tout ça, leur lança-il, un peu hésitant.

Law posa ses yeux sur lui et haussa les épaules.

-Vous nous payez pour ça, non ?

-Oui, mais même...

Il avait envie de dire quelque chose, mais craignait d'être ridicule.

-Enfin... Je suis désolé. Que vous ayez eu à vivre tout ça.

Bon, c'était mieux que rien. Il n'était pas une algue insensible comme le marimo, lui, il avait un cœur, il ne pouvait pas regarder deux types lui raconter un passif aussi atroce en restant de marbre. Il commençait à avoir de plus en plus de sympathie pour leurs sujets d'interview, et voulait le leur communiquer, d'une façon ou d'une autre, même s'il se doutait qu'ils n'en avaient pas grand chose à faire.

Kidd éclata d'un grand rire rauque.

-Hé, c'est quoi cette gueule d'enterrement, là ? Ça va, personne n'est mort, à ce que je des putes, on s'en sort bien, crois-moi. Il y a pire.

Même s'il le cachait bien, il semblait malgré tout un peu gêné de sa sollicitude. Law, quand à lui, haussa encore une fois les épaules et détourna le regard.

-Il y a pire ?

Zoro revenait parmi eux avec les bières. Il en tendit une à chacun et se rassit.

-C'est vrai, ça ? Vous connaissez beaucoup de gens dans votre milieu qui ont vécu pire que ça ?

Law fit la moue.

-Ouais. Enfin, généralement, les putes qui prennent le plus cher, ce sont les femmes. Elles sont plus nombreuses sur le marché et les macs se gênent pas pour les arnaquer. Elles subissent beaucoup plus de violences de la part des clients, et puis contrairement à nous, elles peuvent tomber enceinte, ce qui peux leur poser pas mal de problèmes. Mais bon, d'après ce que j'ai compris, tu t'intéresse qu'aux mecs, pour ton article.

-Ouais. Et des mecs, du coup ?

-Des mecs qui ont vécu pire que nous ? Ouais, dans le milieu, ça se trouve facilement.

-Vous en connaissez ?

-On parle pas souvent de nos passés avec les autres. La plupart du temps, on est au courant par des rumeurs... Sinon, il y a Ace, bien sûr.

-Ace... ?

-Si vous avez trouvé que nos vies étaient dures, vous êtes pas prêts à entendre son histoire à lui, grogna Kidd avant de siffler la moitié de sa bière en une gorgée.

-Vraiment ?

Zoro semblait soudain très intéressé. Sanji, quand à lui, haussa un sourcil. Qu'est-ce qui pouvait être à ce point pire que tout ce qu'ils venaient d'entendre ? Ace, des trois, avait pourtant l'air d'être celui qui s'en sortait le mieux. Enfin, c'est vrai que Marco avait eu l'air de sous-entendre que lui aussi avait de sérieux problèmes...

-Ouais, reprit Kidd. Lui, ça fait longtemps qu'il vit par ici. Et il a toujours plus ou moins bossé pour la mafia... Enfin, il aime pas trop qu'on en parle.

-Il a refusé que je l'interviewe, l'autre fois... Vous pensez qu'il y aurait un moyen de le convaincre ?

-ça risque d'être dur. Il aime vraiment pas parler de tout ça. Enfin, tu peux toujours essayer, répondit Law en haussant les épaule.

Il terminèrent leurs bières tandis que la conversation revenait sur des sujets plus légers, Zoro leur demandant entre autre si il leur arrivait de ramener des clients ici.

-Jamais. C'est la règle, précisa le brun en posant sa bouteille vide sur la table basse. On va toujours chez eux ou dans des chambres d'hôtel.

-Ici, les parties de jambes en l'air sont toujours gratuites, ricana Kidd qui avait croisé ses bras derrière sa tête, enfoncé dans le canapé.

Sanji sourit à sa remarque. Il commençait à se sentir de moins en moins mal à l'aise, et à apprécier la présence et l'humour du roux, aussi douteux soit-il. Depuis qu'il avait entendu leur histoire, il se sentait moins étranger par rapport à eux, et il avait l'impression que c'était réciproque un climat plus détendu s'installait entre eux, ils échangeaient bières et cigarettes sans gêne, tandis que l'antique lecteur de cassette posé sur la grande table diffusait Rock The Casbah des Clash et que Zoro reprenait ses questions, allumant à nouveau son magnétophone.

-Alors... Kidd, tu nous a dit que c'est toi qui avait commencé à te prostituer en premier. Comment t'en est venu à ça, exactement ?

-Ben, j'étais habitué à voir des mecs se vendre à d'autres depuis la prison pour mineurs. Je savait que c'était possible, quoi, même si je l'avait pas fait à l'époque. Alors quand j'ai été viré de chez moi, j'ai repéré une sortie de boite de nuit ou des filles du quartier racolaient et j'ai fait comme elles, pour voir. Ça a marché direct, mais au début, je le faisait le moins possible, seulement quand j'avais vraiment plus rien à becqueter... expliqua l'intéressé.

Un grincement de gonds mal huilés l'interrompit et il tourna la tête lorsqu'à sa gauche, la porte de sa chambre s'ouvrit pour laisser apparaître Ace qui s'étirait, uniquement vêtu d'un caleçon et n'ayant pas l'air franchement réveillé. Ce dernier bailla à s'en décrocher la mâchoire et fit un pas en avant, avant de s'arrêter net en voyant Sanji et Zoro.

-Tiens, il y a du monde ? Grommela-il en se frottant les joues.

-Je t'ai dit qu'ils venaient aujourd'hui, écoute quand on parle, lui grogna Kidd.

-Ah ouais, peut-être, bailla encore le nouveau venu. Salut la compagnie, lança-il en faisant un vague signe de la main dans leur direction.

Il traversa le salon en direction de la salle de bain, le dos un peu courbé, se grattant l'arrière de la tête. Sanji ne put s'empêcher de remarquer ses muscles sveltes et parfaitement dessinés -la tenue minimaliste du jeune homme laissait peu de place à l'imagination. L'enfoiré. Avec ça et son sourire de tombeur, les filles devaient se l'arracher, c'était obligé. Enfin, vu son comportement, pas sûr qu'il en ai grand chose à foutre. C'était un peu pareil pour Law, ou même pour Kidd, en fait.

Ace claqua la porte de la salle de bain derrière lui et Zoro reprit ses questions comme si de rien n'était. Sanji l'entendit vaguement questionner à nouveau Kidd au sujet de la prison pour mineur, puis passer à Law pour lui demander plus précisément dans quelles circonstances il avait décidé d'imiter son ami et de se prostituer. Il était songeur, songeant à ce qui avait été dit plus tôt au sujet d'Ace, plutôt curieux de savoir ce qu'avait pu être son enfance.

-Je sais pas, un jour ou on était dans la merde, Kidd s'est ramené d'un coup avec un gros tas de fric. J'ai voulu savoir d'où ça venait, et c'est là qu'il m'a avoué qu'il se prostituait depuis quelques temps... reprit Law sur qui il ramena son attention. Au début, je voulait vraiment pas le faire. Mais on était vraiment dans la merde, et je voulait pas me risquer à me mettre à dealer. Je l'ai fait une fois, et j'ai trouvé ça horrible. J'ai plus jamais voulu le faire, et puis j'ai à nouveau été dans la merde et j'ai recommencé. Peu à peu, je commençait à m'y habituer, à comprendre les trucs à faire pour que ce soit supportable.

-Tu peux développer ?

-Il faut tout simplement apprendre à se dissocier de son corps. Au début, je buvait beaucoup, ou je me droguait avant d'y aller -ça aide. Tu laisse le client faire ce qu'il veut avec ton enveloppe charnelle pendant que ton esprit, lui, est en train de planer au plafond, complètement ailleurs... A la fin, tu récupère ton corps et t'encaisse le fric. Une fois que tu le voit comme ça, c'est assez simple.

Sanji l'écoutait, mi-captivé mi-horrifié. Il alluma une cigarette et soupira. Décidément, pour quelqu'un qui rechignait encore deux jours auparavant à rencontrer des prostitués, il avait vite fini par se prendre au jeu. Zoro avait eu raison, après tout... Étrangement, tout ça -rencontrer ces trois gars, arriver dans cet environnement dont il ne connaissait rien, écouter ces histoires qui le faisaient un peu relativiser sur sa propre situation- lui faisait du bien, il le sentait. Nami ne lui avait jamais paru aussi loin, et il n'avait pas été aussi serein depuis des mois -alors même qu'il était profondément touché par ce qu'il entendait.

L'interview continua pendant une petite heure encore son ami multipliait les questions -principalement sur des détails techniques et des précisions concernant le récit qu'ils venaient de leur faire. Puis Zoro décida que c'était suffisant pour aujourd'hui -il préférait généralement faire des interrogatoires assez courts, pour que ses interlocuteurs restent vifs pendant toute la durée de leur échange, et pour éviter de leur demander d'aborder trop de sujets durs le même jour. Toujours aussi étrangement psychologue et professionnel, le marimo.

Un quart d'heure après sa première apparition, Ace était sortit de la salle de bain et les avait rejoints, s'asseyant entre ses deux amis, écoutant l'interview sans rien dire, souriant, riant aux vannes de Kidd et aux piques sarcastiques de Law.

Sanji, d'abord très silencieux, finit par poser des questions à son tour lorsqu'un détail semblait lui échapper ou qu'il était curieux de savoir quelque chose en particulier. Au final, l'interview ressembla de plus en plus à un simple échange et l'atmosphère se détendit d'autant plus, tandis que les bières vides s'amoncelaient sur la table et que les cendriers se remplissaient.

Ils finirent par se lever pour partir aux environs de dix-sept heures, convenant d'un prochain rendez-vous le lendemain au Moby Dick. Alors que le journaliste et son photographe enfilaient leurs vestes et s'emparaient de leurs sacs respectifs, Kidd leur lança depuis le canapé :

-Vous autres les journaleux, est-ce que quelque chose -votre professionnalisme ou quelque chose comme ça- vous empêche d'aller vous pinter la gueule avec vos sujets d'articles ?

Zoro se tourna vers lui, l'air un peu surpris de cette question soudaine.

-Non. Pourquoi ?

-Parce que demain soir, on se pinte la gueule tout les cinq au Moby Dick. Ça suffit de vous la jouer sérieux, vous deux, il est temps que vous nous montriez ce que vous avez dans le ventre. Concours d'alcool obligatoire, bien entendu.

Décidément, l'ambiance s'était détendue pour tout le monde, cette après-midi. Voilà que Kidd leur parlait comme à des potes. Le journaliste eut un sourire torve que Sanji ne lui connaissait que trop bien.

-Pas de problème. On va vous montrer comment les mecs d'East Blue savent boire. Enfin, surtout moi, ajouta-il après avoir lancé un regard équivoque au cuisinier.

-Quoi, alors comme ça blondie tient pas l'alcool ? J'ai hâte de le voir danser sur le bar alors, sourit Kidd avec un mouvement provocateur des sourcils.

-Que... Bien sûr que je tient l'alcool ! Se défendit le photographe, indigné. Et arrête de m'appeler blondie !

A quel moment il est devenu aussi familier avec moi, lui ?

-Mais ça te va si bien, sourcil-en-vrille. Je vais peut-être commencer à t'appeler comme ça moi aussi.

-T'a pas intérêt à t'y mettre, crétin de marimo.

-ça dépendra de ta performance demain au bar.

-Je suis pas un sac à vin comme toi, espèce de débile.

Zoro l'ignora et ouvrit la porte pour partir. Sanji se tourna une dernière fois vers le salon pour saluer leur hôtes. Kidd lui fit un signe de tête en retour. A côté de lui, Ace avait posé la tête sur les genoux de Law et bavardait avec lui, ses cheveux tombant en arrière. Leurs regards se croisèrent et le brun lui photographe lui répondit plus timidement, puis fit demi-tour demi-tour pour suivre son ami.

Ils n'échangèrent pas un mot tout le long de leur trajet en taxi, restant pensifs, regardant par la fenêtre. Il n'y avait rien à dire après tout, après ce qu'ils venaient d'entendre. Le photographe, surtout, était plongé dans ses pensées. Il n'y avait jamais réellement pensé, à tout ça. Il ne s'était jamais considéré comme riche, il avait travaillé assez jeune pour gagner sa vie. Malgré tout, il avait toujours habité dans un bel appartement, était allé dans une école favorisée, avait grandi dans une ville plutôt bourgeoise, et même si son grand-père était un peu rude, il s'était toujours occupé de lui et avait veillé à ce qu'il n'aie pas trop de problèmes. Il ne s'était jamais vraiment considéré comme privilégié -il fréquentait des gens bien plus riches que lui nombre de ses amis venaient des hauts quartiers de East Blue et habitaient de grande maisons avec jardin, alors il s'était toujours dit que même s'il n'était pas à plaindre, il n'était pas à envier non plus.

Il se rendait compte à présent d'à quel point tout cela était faux. D'à quel point, sans s'en rendre compte, il avait été élevé dans du coton. En arrivant ici, il était rempli de préjugés sur les prostitués -et il en avait sans doute encore beaucoup. Même avec toute la bonne volonté du monde, il n'avait pu s'empêcher d'aborder ce milieu avec une certaine hauteur, presque un certain mépris, tout simplement parce qu'il ne comprenait pas comment des mecs pouvaient en arriver à vendre leur corps.

Maintenant, il se sentait con. Le récit de Kidd et Law lui avaient bien montré qu'ils n'avaient pas eu beaucoup de choix. Aucun conseillère d'orientation ne leur avait demandé, à leur passage au lycée, « et toi, Sanji, qu'est-ce que tu voudrait faire ? Tu a envie de faire quoi, comme études ? Tu es sûr de vouloir travailler tout de suite ?».

Non, la seule question à laquelle ils avaient été confronté, eux, c'était : Comment survivre ? Et éventuellement Comment souffrir le moins possible ?

Ils y avaient répondu comme ils pouvaient. Peut-être qu'après tout, s'il avait été à leur place, il aurait fait pareil -même s'il avait du mal à l'imaginer.

Il se sentait mal, confronté à cette injustice sociale dont il avait toujours vaguement connu l'existence, mais à laquelle il n'avait jamais vraiment été confronté jusqu'à maintenant.

Et puis il y avait Ace... Il n'était pas sûr de vouloir entendre son histoire, à celui-là. De vouloir savoir quelles horreurs se cachaient derrière ce sourire...

-On est arrivé, du-sourcil.

Sanji releva la tête, réalisant qu'il était tellement perdu dans ses pensées qu'il n'avait pas remarqué que le taxi s'était arrêté devant leur hôtel. Il remercia le chauffeur et sortit, suivant Zoro jusqu'à leurs chambres ou il fila aussitôt sous la douche -il en avait besoin.

Lorsqu'il en sortit, il jeta un coup d'œil dans la chambre de son ami. Ce dernier s'était ouvert une des bières restantes et consultait ses notes, assis à son bureau.

-On est bons ? Lui lança-il en s'adossant au chambranle de la porte.

Le journaliste leva la tête et haussa un sourcil, l'air interrogateur.

-J'veux dire... J'ai aucune expérience en journalisme, moi. C'est bien, ce qu'on a pour l'instant ?

-Ouais. C'est bien, c'est même super d'avoir trouvé des mecs qui nous parlent autant à cœur ouvert. Enfin, je me fait quand même pas d'illusions, j'imagine bien qu'il y a des détails qu'ils ne nous ont pas dit.

Après...

Il recula pour s'appuyer au dossier de sa chaise, étendant les jambes.

-J'espérais qu'ils auraient des histoires un peu moins similaires... Peut-être qu'il faudra qu'on cherche un ou deux autres sujets, pour diversifier un peu, histoire d'avoir des gens qui viennent de milieux différents, ou au moins d'endroits différents, quoi.

Il soupira.

-J'aurais bien aimé que Ace accepte de nous parler... Enfin, tout n'est pas perdu.

-Tu pense réussir à le convaincre ?

-Beaucoup de gens sont réticents au début. Mais si on fait connaissance un peu plus amplement, qu'on devient un peu potes, tu voit...

-Attend, t'a accepté l'invitation de Kidd juste pour ça ?

Zoro haussa les épaules.

-En grande partie, ouais. Plus on se rapproche d'eux, mieux c'est.

-C'est un peu abject, non ?

-Joue pas les saintes-nitouches, sourcil-en-vrille. Ils savent très bien qu'on est là pour ça, et on écrira rien qu'ils veulent pas qu'on écrive. C'est juste qu'instaurer un rapport de confiance, c'est la base d'une bonne collaboration, ça peux les pousser à se confier davantage, ou à se confier tout court.

Il eut un bâillement sonore.

-Et puis, fait pas genre, ajouta-il en le regardant avec un sourire en coin. Toi aussi, ça t'intrigue, pas vrai ? L'histoire de Ace.

-Que...

-J'ai bien vu que tu te prenait au jeu, crétin. Tu voit que j'avais raison. Je parie que t'a pas pensé à Nami de toute l'aprém'.

-Occupe-toi de ton cul, marimo.

-Et puis ça te fait pas de mal de rencontrer des gens qui te décoincent un peu du cul.

-Je t'ai dit de la fermer, sale tête de mousse, je me rappelle pas t'avoir demandé ton avis.

Il fit volte-face, rageur.

-Je vais manger.

-J'te rejoint dans dix minutes.

Il sortit sans répondre, traversant la salle de bain pour aller jusqu'à sa chambre. Ça l'énervait un peu que cet imbécile aie autant raison. Et puis sa remarque avait ramené Nami à son esprit -c'était vrai, il n'avait pas pensé à elle aujourd'hui. Il ne put s'empêcher, presque machinalement, de sortir de son portefeuille de sa poche arrière et de l'ouvrir. Elle était glissée là, souriante, éclatante, rayonnante, sur ce cliché en couleurs qu'il avait pris environs un an auparavant. Il n'avait jamais réussi à la jeter. C'était du pur masochisme, mais il ne pouvait s'y résoudre. Et à chaque fois qu'il ouvrait son foutu portefeuille, que ce soit pour faire les courses ou se payer un café, son sourire se rappelait à son bon souvenir, comme une petite piqûre de rappel. Zoro l'avait remarquée, au début de leur voyage, et avait soupiré bruyamment en secouant la tête. C'était ridicule, il le savait. Mais jeter cette photo, ça signifiait tourner la page. Accepter complètement que Nami, sa princesse, la femme de sa vie... ne serait peut-être pas la femme de sa vie, finalement.

Il ne pouvait pas. Il y avait trop cru. Et tout le monde, toutes les filles qui auparavant l'enchantaient, lui paraissaient fade à présent qu'elle était partie.

Il referma son portefeuille et le rangea à nouveau dans sa poche arrière, la mine sombre.

Ne pas penser à elle en train de danser avec un bel inconnu.

Ne pas penser à elle en train de danser.

Ne pas penser à elle.

Ne pas penser tout court, ça restait l'idéal.


Voilà, c'est tout pour aujourd'hui, j'espère que ça vous a plu!

N'hésitez pas à me laisser une petite review pour me laisser votre avis, je les lis avec beaucoup de plaisir!

Prenez soin de vous et à la semaine prochaine pour le bourrage de gueule général de la quasi-totalité des personnages de cette fic! (ça risque de faire des étincelles...)