Salut tout le monde!

J'espère que vous allez bien! On se retrouve aujourd'hui pour le 30ème chapitre de cette fic... ça passe à une vitesse folle! Je suis vraiment contente de pouvoir pousser cette histoire aussi loin, je n'étais vraiment pas sûre d'à quel point je la développerais au départ... Vos retours m'ont énormément aidée et motivée à continuer d'avancer alors encore une fois, milles mercis!

Peu à peu on se rapproche de la conclusion de cette histoire, qui devrait faire environs 40 chapitres... J'espère que vous serez là pour la suivre jusqu'au bout!

Allez, assez blablaté, je vous laisse avec le chapitre, en vous souhaitant une bonne lecture!


[East Blue, jour 40]


Vingt-trois heures trente.

Sanji jeta sa veste sur le dossier d'une chaise et s'étira.

-Je suis rentré, lança-il.

Un bruit d'eau qui coulait, lui parvenant par la porte entrouverte de sa salle de bain, lui appris que Ace était probablement sous la douche. Il fit quelques pas dans son appartement et avisa son téléphone sur sa table de chevet, dont le répondeur clignotait doucement. Il s'en approcha et appuya sur le bouton pour écouter le message qu'on lui avait laissé tout en se dirigeant vers son frigo pour se servir un verre. La voix de Nami retentit dans son petit studio, le faisant s'interrompre pour écouter.

« Salut Sanji, c'est moi... On ne t'a pas beaucoup vu ces derniers jours. Zoro m'a dit que tu travaillais beaucoup... Enfin bon, je t'appelais pour savoir si tu avais parlé à Ace de notre petite soirée avec Vivi ? Je me disais que ça serait bien de faire ça après-demain. Rien de trop compliqué, on va boire un verre tout les quatre avant d'aller en boite avec les autres... Si on se débrouille bien, ça devrait nous suffire pour les rapprocher. Rappelle-moi pour confirmer ! »

Le bip annonçant la fin du message retentit et Sanji se passa une main sur le menton en soupirant. Il devait bien l'avouer, cette histoire lui était complètement sortie de la tête. Il allait vraiment être impossible d'y couper... ? À moins qu'il trouve d'ici demain une excuse suffisamment convaincante pour décourager Nami...

Il se décida enfin à ouvrir son frigo pour se servir un thé glacé... Et fut surpris de voir que ce dernier était plein.

Quoi... ?

Ces derniers jours, à cause des problèmes financiers qui avaient commencé à pointer le bout de leur nez, il avait commencé à faire encore davantage d'économies sur la nourriture, en ramenant un maximum de restes de son boulot pour limiter les dépenses. Il était loin de s'affamer – ce qu'il rapportait suffisait largement à combler l'appétit d'ogre de Ace ainsi que le sien- mais disons qu'il faisait attention et se limitait sur les extras.

Or son frigo débordait à présent de produits en tout genre qu'il ne se rappelait pas du tout avoir acheté.

Il eut un instant de doute, puis se redressa pour ouvrir un de ses placards, qu'il trouva plein également.

Ace a fait les courses... ?

C'était bizarre. à sa connaissance, le jeune homme n'avait pas un sou en poche : il lui avait donné toutes ses économies quand il était arrivé pour l'aider dans les diverses dépenses de l'appartement, et il n'avait eu aucune autre entrée d'argent depuis... pas vrai ?

Sanji fronça les sourcils et coula un regard suspicieux vers la porte de la salle de bain, derrière laquelle l'eau coulait toujours. Puis ses yeux s'arrêtèrent sur le canapé, là où Ace avait vraisemblablement balancé la plupart de ses fringues avant de filer sous la douche. Et notamment son jean, dont la poche arrière droite semblait bien remplie...

Une idée commençait à se former dans son esprit et il n'était pas sûr d'apprécier ce qu'elle voulait dire.

Pris d'un doute, il se rapprocha en deux pas du canapé et s'accroupit pour vérifier le contenu de la poche suspecte.

Comme il le craignait, ses doigts rencontrèrent une épaisse liasse de billets roulés et maintenus par un élastique.

Derrière lui, il entendit le bruit de la douche s'interrompre, puis la porte de la salle de bain s'ouvrir. Il se redressa en silence, les doigts crispés sur sa trouvaille.

-Oh, t'es rentré ? Je t'ai pas entendu, dit Ace en l'apercevant.

Sanji se tourna vers lui. Encore trempé, une serviette nouée autour de la taille, le jeune homme se séchait énergiquement les cheveux avec une autre tout en le regardant, le sourire aux lèvres.

-ça s'est bien passé au boulot ?

-Ace... C'est quoi, ça ?

Le ton du cuisinier fit perdre son sourire au brun, qui baissa les yeux vers la liasse de billets que Sanji tendait devant lui.


-Si jamais ça t'intéresse, j'ai trouvé un endroit où taffer.

-Sérieux ? Mais c'est pas illégal ici ?

-Pas vraiment. C'est illégal de racoler et les clients risquent une amende, mais tu parles, il y a toujours moyen... Rien à voir avec GT bien sûr. Mais Bonney, la fille de la clinique, m'a donné une adresse, une boîte underground où c'est possible de faire quelques passes quand on s'y connaît.

-T'as pas traîné... Mais ça m'intéresse bien. Je suis complètement à sec, et je veux pas vivre aux crochets de Sanji...

-Pareil. En plus blondie se met pas aussi bien que Zoro, financièrement, non ?

-Ouais... Je crois même qu'il galère, en fait. Enfin, tu vois le genre, il m'en parle pas, mais bon.

-T'inquiète, demain soir on remplit les caisses, Portgas. Comme à l'époque.

Ace ne répondit rien et fixa le fond de sa tasse de café, le visage neutre. Comme à l'époque, hein...


Le regard du jeune homme s'assombrit. Il cessa de se frotter les cheveux, laissant sa serviette retomber sur ses épaules nues, et alla s'asseoir en silence sur le lit, attrapant au passage son paquet de cigarettes.

-Ace...

Sanji le regardait, dévasté. Ce silence... ça ne pouvait vouloir dire qu'une chose.

-Ace, tu... Tu as fait quoi ?

-La réponse risque de pas te plaire.

-Répond-moi quand même. Je veux savoir.

Le brun garda le silence.

-Tu... Tu y es retourné ? Tu t'es prostitué ?

Il s'alluma une cigarette et tira une longue bouffée, toujours sans répondre. Sanji continua, blémissant de plus en plus.

-Mais... Ce n'est pas possible. Ça n'existe pas, tout ça, ici...

-ça existe partout, soupira Ace. Évidemment, c'est différent de GT. Le racolage est illégal, mais les prostitués non. Seuls les clients sont passibles d'amendes... Politique abolitionniste, pas prohibitionniste (1)...

-Je pensais que ça fonctionnait, bredouilla Sanji. Enfin... dans une moindre mesure.

-Cette ville est remplie de coincés du cul, je te l'accorde, mais des frustrés et des connards qui veulent se la jouer en se payant une pute, il y en a partout. Évidemment, ça n'a rien à voir avec Gray Terminal... C'est pas ici que tu peux acheter les services sexuels d'un gamin au coin de la rue. Mais ça existe quand même.

Le cuisinier se passa une main sur le visage. Ils s'éloignaient du sujet.

-Ace. Qu'est-ce que t'as fait ?


-Putain, j'aurais jamais cru qu'un endroit pareil puisse exister ici.

-Apparemment, c'est la seule boîte du genre de la ville. Et le seul endroit un peu gay-friendly... Enfin, rien d'officiel, mais c'est un lieu de rendez-vous, quoi. Mate-moi ces petits bourges qui descendent de leurs quartiers pour ressentir le petit frisson de l'aventure. C'est à gerber.

Ace parcourut du regard la large salle plongée dans une semi-obscurité entrecoupé de flashs de lumière multicolore. Le dancefloor comme le bar était encombré, et en effet, la population était presque uniquement masculine, confirmant ce qu'avait dit Kidd. Un bar gay qui ne s'assumait pas, alors...

-Tu crois vraiment qu'on va trouver des clients ici ?

-C'est ça ou faire le trottoir, Portgas. Et vu l'ambiance de la ville, je suis pas sûr que la deuxième solution fonctionne très bien.

-T'as réussi à en trouver, toi ?

-Ouais. C'est sûr qu'il y a surtout des jeunes qui sont juste là pour danser et draguer et qui n'en ont pas grand chose à foutre, mais en cherchant bien, ya aussi des gars plus âgés frustrés de leur mariage qui galèrent à choper des ptits jeunes et cracherons pas sur un peu de viande fraîche.

Ace soupira. Il jeta brièvement un regard à Kidd. Ce dernier avait sorti le grand jeu, comme à l'époque de Gray Terminal, avec ses lèvres et ses ongles peints en rouge vif et sa veste en cuir ouverte sur son torse nu. Foutrement sexy, comme en témoignaient les nombreux regards choqués mais empreints de désir qui se tournaient vers lui. Les mecs du coin devaient pas en avoir vu beaucoup dans leur vie, des mecs comme Kidd.

Quand à lui, il avait opté pour un look plus discret, mais efficace, avec son jean noir moulant et sa chemise de même couleur entrouverte aux manches remontées jusqu'au coude. On le regardait aussi, il le sentait.

Bon.

Ils s'approchèrent du bar et réussirent à s'y faire une place, s'y accoudant nonchalamment, reprenant automatiquement leurs vieilles habitudes, se glissant à nouveau dans la peau de ceux qu'ils avaient cessés d'être pendant une courte parenthèse...


-Tu veux vraiment que je te le dise ?

-Oui.

Le brun soupira et passa une main nerveuse dans ses cheveux. Il essayait d'avoir l'air décontracté sans vraiment réussir à l'être, Sanji le sentait.

-J'ai fait quelques passes. Dans une boîte underground. Hier et aujourd'hui.

-Tu...

Sanji s'interrompit, ne sachant tout simplement pas quoi dire. Il laissa retomber son bras le long de son corps. Il laissa échapper la liasse de billets qui heurta le sol sans qu'il y prenne garde.

Il avait été naïf. Trop naïf.

Il avait cru qu'à présent que Ace avait quitté Gray Terminal, il n'avait pas de soucis à se faire à ce sujet. Qu'ils ne recommencerait pas, dans un premier temps du moins. Qu'ils étaient à l'abri de tout ce qui pouvait se passer lorsqu'ils étaient là-bas...

Il n'avait à aucun moment imaginé que ça puisse revenir dans leurs vies comme ça, aussi vite, aussi brutalement.


-On peux t'offrir un verre ?

-Un verre ou un peu plus, répondit Kidd aux deux hommes d'une quarantaine d'années qui venaient de l'aborder.

Celui qui avait parlé sourit, le regardant de haut en bas.

-On m'a parlé de toi. C'est vrai qu'on peux te payer pour...

-Ouais, répondit le rouquin d'un ton désinvolte. Et lui aussi, ajouta-il en passant un bras autour des épaules de Ace, le rapprochant de lui.

-Quoi, sérieux ?

-Ouais.

-Vous êtes super canons...

-Merci.

Kidd fit mine d'enfouir son visage dans les cheveux de Ace dans un geste familier, pour lui glisser à l'oreille :

-C'est des amateurs, gonfle tes prix.

Puis il se sépara de lui pour se rapprocher de l'un de leur deux futurs clients, tandis que l'autre se rapprochait de Ace, le sourire aux lèvres. Le visage de Sanji flotta un instant dans l'esprit du jeune homme. Il le chassa rapidement, réprima un frisson et se força à sourire quand il sentit le bras de l'homme passer autour de sa taille...


-Me fait pas une scène, lança Ace quand il vit que Sanji restait silencieux. On va pas recommencer comme l'autre fois. Tu m'as promis de me soutenir peu importe mes choix, tu te rappelle ?

Le blond sembla se réveiller.

-Bien sûr, souffla-il.

Il alla s'asseoir aux côtés du jeune homme sur le lit et lui pris la main.

-Bien sûr, c'est toujours vrai. Mais je ne comprend pas, Ace. Je sais que faire ça ne te rend pas heureux. Je le vois... Je vois à quel point ces années à Gray Terminal t'ont détruit. Je t'entend faire des cauchemars toutes les nuits...

Ace baissa la tête.

-Si tu me dis que c'est vraiment ça que tu veux continuer à faire de ta vie, alors je te soutiendrais. Tu ne m'entendra plus jamais dire quoi que ce soit, promis. Mais dans ce cas il faut que tu me regarde dans les yeux et me dise que c'est la solution qui te rendra le plus heureux.

-Faudrait que j'aie d'autres solutions, pour ça, grinça Ace en finissant par le regarder, plantant son regard sombre dans le sien.

-Tu en as. T'avais pas besoin de faire ça...

-Je veux pas dépendre de toi, Sanji. Et je vois bien que t'es pas si bien que ça financièrement – pas la peine de me contredire, ajouta-il en voyant son vis-à-vis ouvrir la bouche, je le vois.

-Si c'est l'argent qui pose problème, on peux te trouver un vrai travail, répondit le cuistot, déterminé.

Le brun le regarda un instant sans rien dire avant de soupirer et de se prendre la tête dans ses mains, fermant les yeux.

-Tu crois vraiment que j'en suis capable ? Passer un entretien, me lever le matin, tenir des horaires... Je suis toujours un petit vaurien de Gray Terminal. C'est ce que j'ai toujours été. Je veux pas te décevoir en perdant en deux jours un job que tu te sera fait chier à me trouver.

-Ace.

Sanji posa une main sur le dos de Ace et commença à caresser sa peau nue dans un geste réconfortant. Il posa son autre main sur le genoux du jeune homme et le serra doucement.

-Te prends pas la tête pour ça. Je vais t'aider. Tu n'as qu'à commencer doucement... Mon restaurant cherche souvent des serveurs pour faire quelques extras. Ça représente une dizaine d'heures pas semaine, pas plus... Tu pourrais commencer avec ça, qu'est-ce que t'en dis ?

-Moi, serveur ? Rit Ace, désabusé, en coulant un regard vers lui. Tu me vois vraiment mettre un uniforme et tout ça ?

-Et pourquoi pas ? Tu dis toujours que tu ne sais rien faire, mais c'est faux. Tu es à l'aise avec les gens. Je suis sûr que tu aurais du succès. Je t'apprendrais les bases du métier.

Ace se redressa, l'air pensif, sans répondre. Sanji lui caressa doucement la joue.

-Tu voudrais bien essayer, pour moi ?

Le brun le regarda et eut un sourire timide.

-D'accord.

Le cuistot lui rendit son sourire, se rapprochant fugacement pour faire claquer un baiser sur ses lèvres. Ace le regarda, l'air un peu ému, et l'emprisonna dans ses bras pour se serrer contre lui, enfouissant son visage dans son cou.

-Merci. Je suis désolé, Sanji... J'aurais pas dû te cacher ça. Je sais pas vraiment ce qui m'a pris... Plus j'avance, plus je déteste ça. Je me suis senti tellement crade quand je... Mais d'un autre côté c'est si facile pour moi de faire ça maintenant, c'est devenu un réflexe...

-T'excuse pas, murmura le blond en enfouissant son visage dans ses cheveux encore humides, tout en lui caressant doucement la nuque. C'est moi, j'aurais dû prévoir que ce serait dur pour toi de rester ici sans rien faire.

Il était toujours confus, mais heureux que le jeune homme aie accepté sa proposition. Il se promit d'aller en parler à Zoro le lendemain. Le journaliste en saurait sans doute plus que lui sur les problèmes des personnes sortant de la prostitution. Il s'en voulait, à présent, de s'être reposé sur ses lauriers, sur leur bonheur apparent, en refusant de voir les complications qui devaient pourtant inévitablement surgir...

Ace ne changerait pas de vie du jour au lendemain, il aurait dû le savoir.

Il restèrent silencieux tout deux pendant un long moment, appréciant seulement leur étreinte respective. Au bout d'un moment, ils finirent par se laisser doucement tomber sur le lit pour se coucher, se perdant l'un l'autre dans des caresses innocentes jusqu'à ce qu'ils s'endorment.


[Jour 41]


-Il y est retourné, hein...

Sanji leva les yeux et rencontra le regard de Zoro, assis dans le canapé de l'autre côté de la table basse.

-Tu t'en doutais ?

-Je n'étais pas sûr. Mais je savais que Kidd s'y étais remis, alors...

Le cuisinier soupira et baissa les yeux sur ses mains posées sur ses genoux. Il plissa les yeux.

-Je ne comprend pas. Il a essayé de m'expliquer mais... Pourquoi ? Ça a l'air de le rendre tellement malheureux. Pourquoi il y retourne à chaque fois ? J'arrive pas à piger... Je pensais pouvoir l'aider à s'en sortir tout seul mais...

Il ravala le j'ai besoin d'aide qui lui brûlait les lèvres, par fierté, mais Zoro sembla l'entendre malgré tout.

Le bretteur se pencha vers la table pour se resservir un verre de bière, prenant son temps. Se laissant de nouveau aller contre le dossier de son canapé, il but une gorgée avant de prendre la parole, regardant à nouveau Sanji qui attendait, toute ouïe.

-T'as déjà entendu parler de la dissociation ?

-De la disso... quoi ?

-La séparation fonctionnelle entre des éléments psychiques et mentaux habituellement réunis, inhibant la prise en compte de la réalité et du vécu, de manière temporelle ou durable, afin de supporter un traumatisme psychique.

-Que... Et en français, ça donne quoi, monsieur le dico ambulant ?

Sérieux, Zoro était vraiment surprenant quand il s'y mettait. Il cachait bien son jeu derrière ses apparences brutes de sportif débile, et même si Sanji le connaissait bien, il s'y laissait encore prendre quelquefois.

Le journaliste soupira.

-Je vais essayer de faire simple, sans te sortir tout les termes neurologiques alambiqués qui vont habituellement avec. Quand une personne se retrouve face à une situation traumatisante, il peut arriver qu'une partie de son esprit, comprenant qu'elle est face à un événement extrêmement douloureux qu'elle ne peux pas gérer et devant lequel elle ne peut pas s'enfuir, va se « dissocier ». En d'autres termes, son cerveau -ou du moins, sa partie consciente- va se déconnecter de son corps. Jusque là, tu suis ?

-...Ouais...

-C'est un mécanisme neuro-biologique de sauvegarde pour pouvoir survivre à un stress extrême avec un minimum de conséquences à long terme. Le cerveau « disjoncte » en quelque sorte, et tu ne ressent plus rien, ni la peur, ni l'angoisse, ni même la douleur. Il arrive même souvent que la dissociation conduise à un état d'amnésie post-traumatique, en te faisant oublier tout ou partie de ce qu'il s'est passé. C'est clair ?

-Plutôt clair, oui, mais quel est le rapport avec Ace ?

-La situation dans laquelle la dissociation arrive le plus systématiquement, c'est le viol ou les abus sexuels. C'est pour ça que beaucoup de victimes de viol ne crient pas, ne se débattent pas : elles sont simplement déconnectée de leur corps. Quand on s'intéresse aux personnes en situation de prostitution, on constate souvent qu'elles ont subi des états dissociatifs répétés. Je n'en ai pas parlé explicitement avec Kidd, Law ou Ace, mais d'après tout ce qu'il m'ont raconté, je suis à peu près certain que c'est leur cas aussi.

Sanji marqua une pause, assimilant toutes ces informations. Puis il enchaîna :

-D'accord, mais ça n'explique en rien pourquoi il y retourne...

-J'y viens. Après le traumatisme, quand la dissociation se termine, l'individu concerné se retrouve face à un problème. L'état dissociatif est terminé, il est à nouveau connecté à son corps, mais même si cet état, sur le coup, a diminué l'impact du traumatisme sur lui, il est quand même victime de choc post-traumatique. État de stress permanent, crises d'angoisse, cauchemars, auto-dépréciation, tendances à l'auto-destruction – j'imagine que tu as pu observer ça chez Ace.

Sanji hocha la tête. Les quelques fois où il avait entendu Ace se réveiller en sursaut en pleine nuit ou pleurer et appeler à l'aide dans son sommeil, ses regards sombres de bête traquée qu'il avait parfois, le fait qu'il semblait souvent se détester lui-même – oui, bien sûr, ça correspondait tout à fait à ce que Zoro décrivait.

-Oui...

-Instinctivement, l'individu va donc tenter -inconsciemment, bien sûr- de retrouver cet état dissociatif durant lequel il n'avait pas à se confronter à son traumatisme. Il va rechercher une sorte d'anesthésie émotionnelle, de dissociation plus ou moins perpétuelle, par tout les moyens. L'usage de drogue, l'alcool, l'auto-mutilation... ça aussi, tu as dû le voir chez Ace comme chez les autres. C'est pas pour rien que presque tout les prostitués passent par la case toxico ou alcoolique à un moment ou à un autre.

« ...Le pire ennemi d'une pute, c'est sa lucidité »

La voix de Ace résonna un instant aux oreilles de Sanji. Bien sûr. Tout ce que Zoro lui expliquait semblait parfaitement correspondre à ce qu'il avait pu observer chez le jeune homme. Ace semblait toujours plus prompt à se défoncer ou à boire après avoir fait une passe, il l'avait remarqué...

-Et dans ces conduites qui mènent à la dissociation, il y a les situations violentes. Ça paraît dingue, mais certaines victimes de traumatismes -et notamment les prostituées- vont se confronter à nouveau à ce qui les a fait se dissocier la première fois, dans le but de retrouver cet état. C'est pour ça que Kidd est accro à la violence, par exemple – et c'est sans doute en partie pour ça que Ace retourne faire des passes, alors qu'il sait bien, comme toi et moi, que ce sont ces passes qui sont à l'origine de son mal-être initial.

Zoro soupira de nouveau.

-C'est pour ça que c'est aussi dur de sortir de la prostitution. Quand t'es encore dedans, tu enchaîne dissociation sur dissociation, et tu arrive encore à garder la tête hors de l'eau. C'est quand tu en sors pour de bon que tu es forcé de te confronter à tout ce qui t'es arrivé, à reconnaître que ce que tu as vécu n'était que de la violence insoutenable. C'est là que ça fait le plus mal. Surtout pour les gens comme Ace, qui connaissent ce mode de vie depuis l'enfance... Il faut qu'il réapprenne à vivre sans ça. Il ne sait pas faire, il ne l'a jamais vraiment fait, alors ça sera dur. ça l'est toujours pour les personnes dans sa situation.

Le journaliste se tut. Sanji, face à lui, resta silencieux, ne sachant pas quoi dire. D'une part, il était heureux de pouvoir comprendre, de l'autre... Il se rendait compte encore une fois d'à quel point il avait été naïf. Il avait vraiment cru qu'il suffirait que Ace vienne habiter chez lui, et que tout passerait, comme ça, avec un peu de temps et d'amour... ? Non, évidemment que c'était plus compliqué que ça.

Beaucoup, beaucoup plus compliqué que ça.

-Je... Qu'est-ce que je peux faire pour l'aider ?

-Eh bien...

Zoro se passa une main dans les cheveux, hésitant. Puis il se pencha sur la montagne de dossiers qui l'entouraient -comme souvent lorsqu'il travaillait, son appart' était un amas de papiers et de brouillons en tout genre- et fouilla pendant quelques seconde avant d'extraire quelques brochures et prospectus qu'il posa sur la table pour les pousser vers le cuistot.

-Déjà, il faut que tu sache que tu ne pourra pas l'aider tout seul. C'est peut-être un peu tôt pour ça, mais... à un moment ou à une autre, il va falloir qu'il se fasse soigner. Qu'il se fasse accompagner par un professionnel. Voilà les contacts de quelques associations qui s'occupent de gens comme lui... Tu peux aussi les appeler, toi, pour leur demander conseil. Et la carte d'un psy spécialisé dans la psycho-traumatologie... Si tu arrive à convaincre Ace d'aller le voir, ça pourrait l'aider.

Sanji jeta un œil aux documents avant de les ramasser.

-Merci.

-Quant à toi... Sois présent pour lui. Sois indulgent, aussi. Dans la mesure du possible, essaye de lui donner les moyens de prendre le cours d'une vie normale... Mais va-y petit à petit, ou ça risque d'être trop dur pour lui.

-Je lui ai parlé d'un job de serveur, d'une dizaine d'heures par semaine... Tu crois que c'est trop tôt ?

-Non, ça peut être bien. Si tu l'accompagne et que tu l'encourage. Oublie pas qu'il sort d'un job où il pouvait gagner plus d'une centaine d'euros par heure. Passer à un travail rémunéré normalement risque d'être dur, mais s'il se calque sur ton mode de vie, ça devrait pouvoir le faire.

-Je vois.

Le cuistot rangea les brochures dans la poche intérieure de sa veste.

-Je pensais pas que tu serais calé à ce point sur ce genre de sujets.

-Tu parle, ça fait trois mois que j'écoute en boucle des témoignages d'ex-prostitués et de spécialistes, j'ai quand même bien fini par apprendre deux trois trucs.

-ça fait toujours bizarre de voir une brute de marimo comme toi dire des trucs intelligents.

-Ta gueule, saloperie de sourcil-en-vrille. Et si t'as le temps de venir m'emmerder, occupe-toi plutôt de dire aux autres ce qui se passe entre toi et Ace. Tout le monde parle de Nami qui veux arranger un coup entre lui et Vivi.

Touché.

-J'y travaille, mentit Sanji en se levant.

-Plus t'attend, plus il vont mal le prendre, tu sais.

-Lâche moi. Je suis suffisamment occupé par le parcours de sortie de prostitution de mon copain, excuse-moi de ne pas avoir le temps de penser à ce genre de choses.

-De ton copain ? T'as fait du chemin, dis-donc.

Sanji se sentit rosir. Il n'avait pas fait attention aux mots qu'il utilisait. Le sourire moqueur de Zoro termina de l'horripiler.

-Bon, je dois y aller, le service de midi va bientôt commencer. Merci pour tout ça. T'es à peu près aussi agréable qu'une épine sous un ongle les trois quarts du temps, mais y'a pas à dire, des fois t'es utile.

-C'est ça, dégage, je t'ai déjà trop vu. Vas donc mettre ton petit cul de dragueur en rédemption derrière tes fourneaux, ça reste le seul endroit sur terre où tu fais chier personne.

-Crétin de tête de laitue.

-Abruti de love-cook.

Ces salutations faites, Sanji franchit la porte de l'appartement de son ami et se mit à descendre les escalier, songeur. Une fois dehors, à son arrêt de bus, il ressortit les brochures que le journaliste lui avait données et les examina plus en détail, pensif.

Il espérait vraiment que tout finirait par aller mieux.


(1) Pour celles et ceux qui ne sont pas trop au fait de la législation en France, la politique française au sujet de la prostitution est la même que celle d'East Blue dans cette fiction.


Et voilà, c'est tout pour aujourd'hui!

J'espère que je ne vous ai pas trop ennuyés ou perdus avec le cours de psycho de Zoro, et que c'était à peu près clair! Comme j'ai un peu lu sur le phénomène de dissociation, je me suis dit que ça serait intéressant d'en parler, surtout pour mieux comprendre le personnage de Ace.

Bien sûr si vous avez des questions par rapport à ça (ou à tout autre chose...) Je me ferais une joie d'y répondre!

Prenez bien soin de vous, on se retrouve le 20 juillet pour la suite.