Bonjour, bonjouuuur,

Voici mon OS pour le défi 7 : Écrivez une song-fic sur une chanson de votre choix. J'ai choisi pour cela la chanson Mr/Mme de Loic Nottet, et comme je m'étais auto lancée le défi sur le Discord, ce sera un ShigaDenki, avec un Denki traître. Petit avertissement avant de commencer : ce texte aborde des thèmes assez difficiles (alcoolisme, auto-mutilation, idées suicidaires) et il y a quelques spoils sur la fin si vous ne regardez que l'anime.

Bonne lecture !


Certaines nuits, il ne tenait plus le coup. Tout ce fardeau trop lourd à porter lui faisait ployer le dos et il se retrouvait recroquevillé dans cette chambre décorée avec le plus mauvais goût possible — pour coller au personnage. Il détestait Denki Kaminari, il le haïssait, le vomissait, aurait voulu le voir crever. Il tenait tant bien que mal toute la journée avec ce sourire idiot et cette fausse bonne humeur qu'il portait comme un masque, mais il ne rêvait que de tous les anéantir, de se montrer au grand jour et de leur faire payer tous ces jours qu'il avait passés arraché à celui qu'il aimait le plus.

Il avait tenu le coup comme un chef toute la journée, il avait tenu son rôle façon Actors Studio, il était resté dans son personnage même derrière la porte fermée de sa chambre. C'était à ce moment-là qu'il avait commis une erreur : il s'était regardé dans le miroir accroché au mur. Son reflet lui avait renvoyé l'image d'un parfait étranger, d'un éternel gamin condamné à grandir dans ce corps trop étriqué. Quand certains de son âge avaient déjà fondé une famille, il passait sans problème pour un lycéen de première année, avec sa bouille de gosse. Cela avait toujours été ainsi, c'était son plus bel atout et sa malédiction. Mais ressembler à un adolescent ne lui suffisait pas, pas quand l'intérieur était résolument adulte. Il aurait tout donné pour avoir de nouveau quinze ans.

Il n'avait pas reconnu non plus ces cheveux blonds, qu'il devait vérifier chaque soir et teindre de nouveau dès que noir transparaissait. Et plus que jamais, les traits de son visage lui avaient paru étrangers. Le chirurgien n'avait altéré que le strict minimum pour qu'on ne puisse plus l'identifier ; rehaussé les pommettes, aplati le nez, adouci la mâchoire. Pas grand chose en vérité, mais assez pour que ne subsiste rien de ce qu'il était avant. Certains soirs, il s'en accomodait bien, mais pas ce soir. La seule vue de ce visage l'avait gonflé de fureur et de désespoir, au point où il avait fini par attraper un bibelot qui traînait non loin pour en briser le reflet.

Il aurait voulu se saisir d'un des débris de miroir et trancher dans le vif dans cette chair qui le faisait mourir, qui brûlait et gelait à la fois. Mais Denki Kaminari était un gamin heureux, pas question de laisser sur son corps ces vilaines cicatrices qui écrivaient dans sa peau un mal être qu'il ne pouvait pas hurler. Alors, à la place, il se meurtrissait de l'intérieur, et avalait à grandes lampées assez de gin pour anesthésier son coeur. Perdu dans son ivresse, il pouvait enfin s'imaginer qu'il était loin de tout cela, qu'il avait terminé sa mission et qu'il revenait à la maison.

Allongé sur son immonde tapis aux longs poils noirs, le goulot de la bouteille serré dans la main, il se voyait tout petit. Il fallait tenir bon, au moins jusqu'à ce que Tomura parvienne à son but. Ensuite, il pourrait partir, faire tout ce qu'il voudrait. Il pourrait bien se jeter à la mer ou mettre le cap vers de plus beaux horizons si ça lui chantait. Il pourrait tout faire mais pas revoir Tomura. All for One le lui avait interdit. Kazuo était mort, tué par des héros et il ne reviendrait jamais. Il le fallait. Pour attiser la haine.

Il but une nouvelle gorgée, à la santé de ses ambitions sacrifiées au bien commun, savourant la brûlure qui lui arrachait l'oesophage, ferma les yeux, s'imagina ne plus jamais les rouvrir et sourit. Il n'avait pas le droit de mourir, pas encore, mais aux dernières nouvelles, le fantasme, c'est encore gratuit. Qu'avait-il d'autre à faire, de toute manière ? Que devait-il faire ? Implorer Dieu, Allah, Bouddha, All for One ou quiconque voudrait bien l'entendre de lui donner une nouvelle chance, de lui écrire un nouveau monde où aucun malheur ne pourrait arriver, où on ne pleurerait que de joie, où sa propre mère ne l'aurait pas vendu au premier venu ?

Toute sa vie, il avait tout voulu. L'argent, le pouvoir, la gloire. L'amour. Il avait trouvé le dernier mais l'avait laissé filer entre ses doigts. All for One lui avait amené un jour ce tout petit garçon maigre et sale, avec une seule consigne : « Aime-le ». Il avait obéi et pendant des années, il n'avait rien chéri d'autre que ses cheveux blancs, que ses mains qui le remplissaient autant de crainte que d'admiration, que ce large sourire maladroit. Il l'avait lavé, nourri et avait lentement regardé ses sentiments éclore à mesure qu'ils grandissaient. « C'est toi que j'aime le plus », disait-il, et Tomura répliquait : « Non, c'est moi qui t'aime le plus ».

All for One lui avait promis beaucoup d'argent pour cette mission. Assez pour vivre trois vies confortables, sur une île déserte loin de tout. Et comme un idiot, Kazuo avait dit oui. Il avait accepté de vendre son amour, parce que l'argent fait tourner le monde et qu'il faudrait être fou pour en refuser. Mais désormais, le cerveau noyé dans l'alcool et une envie de vomir au bout de la langue, il aurait tout rendu pour une seule seconde avec Tomura. Pour n'être que Kazuo, Kazuo qui ne vaut rien, Kazuo qui ne sait pas se battre, qui ne sait que faire ce qu'on lui a demandé : aimer cet enfant et être aimé en retour.

Il se redressa d'un coup, luttant contre la nausée qui l'assaillait, attrapa un marqueur sur le bureau et souleva un coin du tapis. Il ne se demanda pas comment il ferait pour tout effacer, se disant simplement que ce serait un problème pour Denki, une fois qu'il aurait la force de remettre son masque.

Scripture, quel étrange Alter, quand on y pensait. Il n'y avait bien qu'All for One pour y trouver une utilité. Le principe était simple : dans la zone qu'il avait délimitée, tout ce qu'il écrirait se retrouverait transcris à un autre endroit, pour si peu qu'il l'ait déjà touchée. Très pratique pour envoyer des informations impossibles à retracer. L'Alter d'électricité n'était qu'un petit cadeau, un accessoire supplémentaire qui lui permettait de passer inaperçu et de devenir un autre.

Du bout des doigts, il traça une zone sur le parquet clair. Nouvelle gorgée de gin. Se donner du courage. Sans réfléchir, il écrivit. Il ne prit pas la peine d'imaginer où ses mots arriveraient. C'était peut-être mieux ainsi. Peut-être arriveraient-ils quelque part, peut-être nulle part. Les mêmes phrases lui tournaient en boucle dans la tête. Il les avait déjà entendues, souvent ; il ne savait plus où.

Bonsoir, Monsieur, Madame,

Aujourd'hui, je te dis tout

Shigaraki écoutait à peine Re-Destro, qui l'avait convoqué pour un conciliabule tardif. Il avait passé la soirée secoué d'un étrange frisson, qu'il avait d'abord mis sur le compte de l'orage. Voilà longtemps qu'il n'avait plus peur du tonnerre, il n'était plus un gamin. Mais le grondement du ciel lui rappelait toujours ses terreurs d'enfance, et avec leur souvenir venait invariablement celui de Kazuo. Il l'avait perdu, arraché par ces chiens de héros et chaque jour, cette pensée le poussait un peu plus vers son but ultime. Un jour, il les mettrait tous à genoux, ces assassins, ces traîtres, il les tuerait jusqu'au dernier, jusqu'à ce que leur sang lave cet affront.

Mais bien vite, il dut se rendre à l'évidence : la sensation n'était pas que psychologique. Il la sentait courir sur sa peau comme une colonie de fourmis et il avait se gratter, la démangeaison ne s'arrêtait jamais, ne s'atténuait même pas. Il profita d'un moment de flottement pour partir et s'enferma à double tour dans sa salle de bains, où il retira tous ses vêtements. Les mots le recouvraient tout entier, des clavicules jusqu'aux chevilles, la plupart illisibles, d'autres coupés en plein milieu. Il parvint à déchiffrer dans le miroir une poignée de caractères tracés dans son dos. Sur son avant-bras gauche, il lut :

Alors, j'espère qu'un jour

Je pourrai faire l'amour

À une personne sincère

Qui ne me jouera pas d'tours

Où avait-il entendu cela ? Les mots lui étaient familiers, sans qu'il parvienne à savoir où il les avaient entendu. Mais cela n'avait aucune importance à cet instant. Car cet étrange phénomène ne pouvait vouloir dire qu'une chose : Kazuo était là, quelque part, bien en vie.

Un autre frisson attira son attention. Des caractères apparaissaient sur son mollet. Il les suivit du bout du doigt, les larmes aux yeux. Pour la première fois depuis des mois, il respirait. Il sentait, dans les lignes de marqueur noir, la main de Kazuo, il entendait sa voix dans le silence de la pièce, voyait son sourire qu'il ne donnait qu'à lui.

J'en ai vraiment assez

De donner sans retour

J'suis saoulé de m'aimer, moi

Sans l'âme-soeur, c'est lourd

Où pouvait-il bien être ? Il devait le retrouver, et ainsi ils bâtiraient ensemble un nouveau monde, où tout serait léger, où ils pourraient se retrouver, comme quand ils étaient enfants.

Il passa la nuit à lire et relire ces messages, à en découvrir toujours de nouveaux sur ses épaules, le long de son sternum, sur la plante de ses pieds. Il lut dans la paume de sa main :

J'me sens seul, putain !

Puis, au creux de sa cuisse :

Alors, cher Monsieur T

Aide-moi, aime-moi

Shigaraki hocha la tête. Jamais il n'avait été si heureux que All for One se soit trompé. Demain, à la première heure, avant de partir pour l'hôpital, il convoquerait tous ses lieutenants. Il leur parlerait de Kazuo, le leur décrirait dans les moindres détails et puisqu'ils étaient les meilleurs dans leur domaine, ils le retrouverait. Quand Shigaraki se réveillerait, Kazuo serait de nouveau à ses côtés, comme si ces derniers mois n'avaient été qu'un lointain cauchemar.

Et plus jamais il ne serait seul.