C'est la première fois depuis des années que je suis aussi surpris !
Cette fille a envoyé une moto enflammée sur mes collègues et les a pratiquement tous éloigné d'elles toute seule, tout en veillant sur la princesse. Je dois reconnaître qu'elle est très douée. Ses mouvements sont fluides et elle a conscience que tout ce qui se trouve sur son chemin peut lui servir d'arme. Seulement, elle manque cruellement d'expérience et est un peu chancelante. Visiblement, les autres gardiens sont également de mon avis puisqu'ils ont pour la plupart, adopté une attitude uniquement défensive. Je remarque cependant, bien sûr, que mes deux collègues de vingt ans sont bien en retrait depuis qu'elle a réussi à les frapper.
Les autres gardiens, plus vieux et plus expérimentés, se concertent via nos oreillettes. Doit-on y aller ensemble ou se servir de l'un de nous comme diversion pour les encercler ?
Je leur donne la réponse en m'avançant dans la rue. Quittant ma cachette, je marche sur la mer de goudron bordée de flammes causées par la moto. Les deux jeunes filles se font face dans ce paysage partagé entre obscurité et lumière et ne m'ont pas encore remarquées. J'entends distinctement la novice dire à la princesse tout en reprenant son souffle :
-Oh que si !
La princesse tourne la tête et me remarque enfin. Je l'entends dire d'une voix gagnée par la panique :
-Rose...
Je prends enfin la parole, concentrant leur attention sur moi et couvrant ainsi mes collègues qui les encerclent.
-Princesse Vasilissa Dragomir ! Je m'appelle Dimitri Belikov. J'ai ordre de vous ramener à l'Académie Saint Vladimir.
Rosemarie Hathaway se poste devant la princesse dans un geste protecteur et commence à avancer d'un pas décidé vers moi. La détermination et la hargne font partie intégrante de son visage.
-Écoutes camarade. Pour l'avoir... Il faudra me passer sur le corps !
Elle fonce alors sur moi. J'en fais de même, mais je lui donne un coup à la tête afin de la déstabiliser, tout en veillant à contrôler ma force pour ne pas lui faire de mal. La voyant chuter vers l'arrière, je la rattrape, l'empêchant ainsi de se fracasser le crâne contre le goudron recouvert de débris de verre.
Accroupis, la tenant dans mes bras, à seulement quelques centimètres du sol, je peux l'observer plus attentivement. Ses longs cheveux bruns ondulent sur sa veste en cuir noire. Sa peau est bronzée comme si elle était gorgée de soleil. Son nez est fin. Ses lèvres sont légèrement pulpeuses. Elle est encore plus belle que sur la photo !
Mes yeux bruns croisent les siens, noisettes. Si profonds, si éclatants, si beaux, parsemés de milles choses à la fois. De la colère, de la détermination, de l'incertitude, de la peur, de l'inquiétude, de l'amour...
Sous la lumière des quelques lampadaires, c'est comme s'ils étincelaient. Une sensation étrange me saisit la poitrine. Elle est vraiment magnifique...
Ses yeux me détaillent, avant de se fermer. Je la regarde durant quelques secondes qui me paraissent pourtant durer une éternité ; mais l'affolement de la princesse me ramène sur terre. Elle s'agite et ne cesse de couver la novice d'un regard fou d'inquiétude.
Je me relève en soulevant de terre la jeune fille inconsciente. Je marche jusqu'à la princesse, son amie dans mes bras. Elle ne pèse rien. Elle est légère comme une plume.
La jeune princesse observe la novice, accablée de la voir ainsi. Elle passe doucement une main sur la joue de son amie.
-Rose... *Elle pose son regard sur moi et alors, il change du tout au tout. L'inquiétude laisse place à la colère et la douceur de sa voix se transforme en froideur* Que lui avez-vous fait ?
-Rien de grave votre Altesse. Je l'ai juste assommée.
Étrangement, cette constatation me fend le cœur. Comme si le fait d'avoir été violent avec cette fille me faisait culpabiliser...
-Miaou !
Mon regard, ainsi que ceux de mes collègues, se posent enfin sur le sac de la princesse d'où une tête de chat tigré dépasse. Il fixe la jeune fille dans mes bras. La princesse nous déclare alors d'un ton suppliant :
-Je vous suivrai jusqu'à l'Académie sans opposer la moindre résistance mais par pitié... Laissez-moi garder Oscar ! Je vous en supplie... !
Je hausse les épaules. Un passager de plus ou de moins... Qu'elle différence ? Notre mission est de ramener les deux fugueuses à l'Académie, mais rien ne leur interdit d'avoir un animal de compagnie.
Nous accédons donc à la requête de la princesse. L'un de mes collègues s'occupe de prévenir l'académie de la réussite de notre mission et un quart d'heure plus tard, nous sommes en route pour un vieux bâtiment abandonné dont j'ai déjà oublié le nom. Les noms américains, de toutes manières, sont trop étranges pour que je puisse vraiment m'en souvenir !
Un Jet privé envoyé par l'académie nous attend bien sagement sur le toit. Nous nous installons tous dans l'appareil. La princesse est assise près du hublot et j'installe son amie à ses côtés. Mais je ne comprends pas pourquoi elle n'a toujours pas repris connaissance. J'ai pourtant bien fait attention à ce que mon coup ne soit pas trop puissant ! Elle aurait pourtant dû se réveiller depuis plusieurs minutes.
Finalement, elle ne se réveille pas de tout le trajet en avion, qui se fait dans le plus grand silence, et encore moins lorsque nous atterrissons à l'aéroport pour retrouver nos véhicules.
Je ravale un soupire mais la prends à nouveau dans mes bras pour aller l'installer dans l'une des voitures. Je la dépose sur le siège voisin du conducteur mais par mesure de précaution, attache l'un de ses poignets à la portière avec une paire de menottes. Les deux jeunes gardiens de vingt ans rient de moi mais les autres leurs rappellent leur défaite cuisante face à elle et ils finissent par se taire.
Sans demander l'avis de qui que ce soit, la princesse se poste dignement dans la même voiture que la novice et nous défient du regard de réussir à l'en déloger. Je ravale à nouveau un soupire. Décidément, ces deux-là ne font pas un pas l'une sans l'autre !
Deux gardiens s'assoient de part et d'autre d'elle, tandis que je prends le volant.
Nous roulons depuis assez longtemps mais c'est lorsque nous passons devant un panneau indiquant que nous sommes dans le Montana, que la novice reprend enfin conscience. Je ne quitte pas la route des yeux mais devine grâce au bruit, les mouvements qu'elle fait. Je repense instantanément à Ivan, lorsqu'elle vérifie que la princesse est présente. Moi aussi, je regardais toujours par-dessus mon épaule pour m'assurer qu'il était bien là. C'était pour me rassurer.
-Des menottes ? Je dois le prendre comme un compliment peut-être ?! *Elle soupire profondément avant de poursuivre son monologue* ... Alors tu nous ramènes à l'académie ! Dis-moi, on va se faire tuer ?
Je prends la décision de ne pas répondre et de me concentrer sur la route. Voyant que je garde le silence, elle enchaîne :
-Bah réponds ! *Je sens son regard sur moi. Elle n'attend cependant pas vraiment de réponse puisqu'elle poursuit presque immédiatement, avec une fierté très mal dissimulée* Tu sais, j'ai protégée la princesse et on est resté cachées une année entière avant que tu ais de la chance !
Je tourne la tête vers elle et je ne peux m'empêcher d'afficher un sourire en lui disant d'un ton légèrement moqueur :
-Mes félicitations.
Je me concentre de nouveau sur la route et reprends difficilement un air sérieux en l'entendant dire elle aussi d'une voix moqueuse :
-Ça parle !
Une petite démangeaison familière saisit le haut de ma nuque, juste au-dessus de ma marque de la promesse. Je passe une main dans mes cheveux, les soulevant au passage et apaise ce qui me poursuit, parfois, depuis que j'ai ce tatouage.
-Waouh ! T'as un paquet de marques Molnija. *En entendant ces mots, je relâche immédiatement mes cheveux qui retombent sur ma nuque, cachant ainsi ce que d'autres exposent avec fierté. La novice est admirative, cela s'entend* T'as tué six Strigoïs ? On avait peur de tomber sur un de ces monstres.
La réponse que je lui donne est à mes yeux, sans appel :
-Si vous étiez tombées sur un Strigoï, nous n'aurions pas cette conversation.
-Ah parce que c'est une conversation ?
Je fixe obstinément la route mais je suis obligé d'employer toutes mes forces mentales pour me retenir de sourire à sa remarque acerbe. Mais un éclat de rire attire mon attention. Je quitte la route des yeux et vois Rosemarie sourire en regardant droit devant elle. Elle déclare, entre deux éclats de rire :
-J'suis d'accord !
Un coup d'œil dans le rétroviseur me permet de voir le visage jovial et rieur de la princesse. Je fixe de nouveau la route mais mon envie de rire est passée. Ne reste plus dans mon esprit, que des questions et suppositions quant à ce que je viens de voir.
Lorsque nous arrivons devant le portail de l'Académie, je préviens l'autre équipe de notre présence, mais personne ne répond. Un mauvais pressentiment s'immisce alors dans mon esprit.
-Il y a quelqu'un ?
Personne ne répond dans mon oreillette. Le silence règne autour de nous. La tension s'accroît en moi. Mon cœur bat de plus en plus vite. Je ne suis pas croyant mais j'espère en cet instant qu'un être supérieur entendra peut-être ma prière : Faîtes que ce ne soit pas ce que je pense !
Il n'y a que Rosemarie qui tente de rompre ce silence en demandant d'une voix qui se veut assurée, où sont passés les gardiens du portail.
La réponse ne tarde pas à se manifester lorsqu'un corps tombe sur le capot de la voiture.
