Debout devant elles, appuyée contre son bureau, elle leur dit :
-Tout ceci est si surprenant ! J'avoue être un peu perdue quant à la teneur de vos punitions.
La jeune fille brune se redresse pour contrer la réplique de la proviseure avec assurance :
-En tant que gardienne de Lissa, je...
-Vous n'êtes pas officiellement gardienne, Hathaway ! Vous êtes une Novice ! Vous avez mis Vasilissa en danger, à la merci des Strigoïs qui ne rêvent que d'une chose : la détruire ou pire, qu'elle se transforme !
Je peux voir, qu'au fil de la tirade, Rosemarie perd de sa superbe. Elle finit enfoncée dans son fauteuil, la tête bien moins relevée que toute à l'heure. La princesse s'exclame tout de suite après la remontrance infligée à son amie :
-C'était mon idée, cette fugue ! Rose n'a fait qu'obéir...
La proviseure l'ignore superbement et poursuit son lynchage. La novice la défie tout de même du regard, à nouveau.
-Un vrai gardien n'ignore pas ces faits.
-Ellen...
Nous nous retournons tous en entendant la voix du Prince Dashkov. Il avance dans la pièce, en piteux état. Ses vêtements riches semblent être vieux et délavés. Ses cheveux sont grisâtres malgré qu'il soit âgé de quarante ans seulement.
La princesse se relève vivement, suivi de son amie. Elles le rejoignent et à cet instant, c'est comme si l'atmosphère de la pièce avait changée radicalement. Une inquiétude et une affection mutuelle émane de ces trois personnes.
-Victor...
-Prince Dashkov, vous avez l'air si...
-Oui... Mon syndrome Sandovski a empiré pendant votre absence.
-Oh Victor... *La princesse et la novice le regardent avec tristesse* On ne voulait pas vous causer de peine.
Le prince ignore cette dernière remarque pour s'avancer vers le bureau derrière lequel la directrice s'est retranchée. Les jeunes filles l'aident à s'asseoir sur le troisième fauteuil.
-Madame la proviseure, ces jeunes filles ont déjà endurées bon nombre d'épreuves... En tant que prévôt de cette école et ancien ami du regretté père de Lissa, je vous implore de faire preuve d'indulgence.
La proviseure se tourne vers la jeune princesse et lui dit d'une voix douce :
-Vasilissa. Sachez que j'éprouve la plus grande peine en ce qui concerne la perte de vos parents et de votre frère André. Mais pourquoi avoir quitté un campus de Moroïs très sécurisé... Pour aller de par le monde ?
-C'est assez difficile à expliquer…
La princesse semble hésitante mais la novice donne la réponse à la proviseure, comme si elle était... Au courant de ce que Vasilissa ressentait. Je sens ma respiration se couper... Non... C'est impossible ! Mais ce serait pourtant une explication logique. Dans ce cas, cela voudrait dire que cette jeune fille est évidemment la mieux placée pour devenir la gardienne de la princesse !
-C'est fascinant ! *La directrice semble à la fois moqueuse et insolente* C'est donc toutes les explications que vous me donnez ?!
J'ai l'impression qu'elles sont aussi immatures l'une que l'autre... Ça ne va pas faciliter les choses !
-Où est mademoiselle Karp ? *La tension monte alors d'un cran dans la pièce, coupant court à mes réflexions. Comment vont-elles prendre la nouvelle ? * Elle pourrait peut-être... Nous éclairer sur la question.
Mais la directrice ne semble pas être d'avis de leur raconter ce qu'est devenu leur ancien professeur. Un sentiment d'incompréhension s'installe en moi... Pourquoi veut-elle leur cacher ça ? Elles ont pourtant le droit de savoir puisqu'elles semblaient avoir de bonnes relations avec elle ! À moins que ce ne soit parce que la princesse ne s'est pas encore déclarée ?
-Mademoiselle Karp ne fait plus partie de cette institution.
-Elle... *Rosemarie nous regarde tous, sans comprendre, puis se tourne à nouveau vers la proviseure et lui dit avec insolence* Voilà donc toutes les explications que vous nous donnez madame ?
-C'est sans importance ! *S'écrie la proviseure en se levant prestement de son fauteuil. Elle se dirige vers un buffet où trônent les symboles des douze familles royales ainsi que diverses photos* Vasilissa Dragomir fait partie des douze familles royales. Elle est la dernièrede la lignée des Dragomir.
Le prince Dashkov ajoute en regardant Rose d'un œil appuyé.
-Comme mon syndrome Sandovski place la famille Dashkov, sans conteste, hors course... Lissa est une possible prétendante au trône.
-Mais vous : Hathaway... Une fille Dhampir, coupée de sa communauté sans un sous en poche ; ni même un numéro de sécurité sociale... *De sa voix mielleuse, la proviseure s'adresse à la novice mais un éclair mauvais, malsain, traverse son regard et tandis qu'elle parle, elle se rapproche de plus en plus d'elle. Je sens que tout le monde a le souffle coupé, écoutant attentivement ce que dit la femme Moroï, ne bougeant pas d'un pouce comme si ce simple fait pouvait nous tuer. Je m'aperçois que Rose est tendue et je pourrais jurer qu'elle a arrêté de respirer !* ... Une catin rouge, est un très vilain terme ! Mais je suis sûre que beaucoup d'hommes Moroï se feraient une joie de payer très cher, pour avoir le plaisir de vous goûter.
Je sens mon sang bouillir. Le terme de catin rouge me met toujours hors de moi ! Les gens utilisent ces deux mots à tort et à travers dès qu'une fille Dhampir quitte le système pour aller dans la nature. Ce genre de jugement aveugle me répugne et à chaque fois, le visage souriant de ma mère me revient en mémoire. Je l'entends me dire dans notre langue, que les gens peuvent bien dire ce qu'ils veulent, qu'elle s'en fiche... Du moment que ses enfants vont bien et sont au-dessus de ça.
Mais ce n'est pas la seule raison. J'ai très bien compris ce que la proviseure sous-entendait : le renvoie définitif de Rose. Et il est hors de question que cela se produise ! Elle a un énorme potentiel et deviendra une gardienne extraordinaire, de plus, j'ai bien vu sa rage et sa détermination à protéger la princesse... Je ne pense pas qu'il existe de meilleur candidat pour veiller sur Vasilissa !
C'est pourquoi les mots sortent de ma bouche sans que je n'aie le temps de les peser. Ce genre de situation ne m'était pas arrivée depuis mes quatorze ans. Ce jour-là, grâce à mon professeur préféré, qui enseignait la théorie pour les Dhampirs, j'ai compris qu'il fallait toujours réfléchir avant de parler.
-Madame le proviseur Kirova ! *Délaissant sa proie, elle se tourne vers moi. Me voilà dans de beaux draps ! Comment vais-je justifier mon intervention ? Une idée traverse mon esprit* Elles ont le lien spécial.
Maintenant que j'ai dit ce que je pensais, j'espère de tout cœur que je ne me suis pas trompé. Mais au vu du regard des deux jeunes filles, je pense avoir frappé juste. De toute évidence, la proviseure est déstabilisée et a complètement délaissée Rose. Avec un peu de chance, elle continuera son sermon mais ne prendra pas de mesures extrêmes !
-C'est... C'est impossible !
Je poursuis sur ma lancée, me rappelant les divers événements auxquels j'ai assisté :
-J'ai eu le court loisir de les observer... Et Rose peut dire tout ce que Lissa pense ou ressent. Et ce, sans même se trouver au même endroit.
Le prince Dashkov déclare d'un ton administratif en s'adressant de toute évidence aux deux filles plutôt qu'à nous :
-Ce lien est absolument rare, très fort et très précieux.
Mais la directrice reprend vite ses esprits et s'empresse de contrer cette information.
-Cela ne change rien au fait que Rose Hathaway est violente, dangereuse... !
-Indisciplinée, vulgaire.
-C'est bon j'ai ma dose ! Merci.
Je préfère ignorer la novice en espérant ainsi lui faire comprendre qu'elle ne m'aide pas vraiment à arranger son cas !
-Mais le nombre de gardienne Dhampir ne cesse de diminuer. Il est donc risqué d'en lâcher une qui a un tel potentiel.
-Elle ne sera jamais au niveau pour son examen ! Et avoir un gardien impulsif et irréfléchi, c'est exactement pareil que ne pas avoir de gardien du tout !
-Alors imposez-lui des entraînements supplémentaires. Et voyez avec ses professeurs afin qu'ils lui enseignent la discipline de façon plus ardue.
-Pardonnez-nous madame. *La proviseure se tourne vers la princesse* Après l'accident, il m'a manquée une autorité parentale à qui me confier. J'ai peur que Rose et moi ayons perdu la tête. Deux jeunes écervelées...
La Directrice prend une grande inspiration puis détourné son regard de la princesse et dit :
-Hathaway peut rester. Mais pas d'activités extrascolaires. Pas de fêtes. Aucunes formes d'amusement ! Raccompagnez la princesse à ses quartiers et trouvez-vous un placard à balais où... *Tout le monde se lève mais la proviseure dont la voix brûlait de colère il y a quelques secondes, est à nouveau douce comme le miel* Oh, Rose ! J'allais oublier... Un télégramme. De votre mère.
Nous marchons dans les couloirs en direction du bâtiment administratif. Je rattrape Rose en ne faisant que trois pas et lui demande :
-Comment t'es-tu détachée ?
Pour une raison que j'ignore, j'ai envie qu'elle m'explique comment elle s'y est prise. Je ne me souviens pas avoir laissé dans la voiture, quelque chose qui aurait pu servir de clef de substitution. Elle me dit d'un air détaché en haussant les épaules :
-J'ai utilisé une épingle à nourrice.
Je l'observe silencieusement, attendant qu'elle m'explique plus en détails comment elle s'y est prise pour avoir l'épingle à nourrice mais elle poursuit sa route aux côtés de la princesse sans se préoccuper de qui que ce soit.
-Ah bah tiens ! Ça me surprend pas du tout !
Évidemment... Lorsque nous sommes arrivés au bâtiment administratif, elles ont posé des questions. Et la réponse que nous leur avons donnée ne plaît absolument pas à la Novice !
-Rose...
-Quoi ? Cette vieille peau veut juste nous pourrir la vie ! Je suis sûre que c'est pour ça qu'elle s'est lancée dans l'enseignement !
-Peu importe ce dont tu es sûre Hathaway ! Vous devez aller en cours.
Elle soupire bruyamment et déclare :
-Bande d'anarchistes ! Si j'avais réussi à mettre K.O l'armoire à glace, on serait en route pour le Canada à l'heure qu'il est !
Étrangement, j'ai de nouveau envie de sourire comme dans la voiture. Elle est insolente et est persuadée qu'elle pourrait me battre... Et même si cette idée me fait sourire, je pense sincèrement qu'elle pourrait y arriver mais seulement dans quelques années lorsqu'elle sera une gardienne accomplie. S'il y a bien une chose que j'ai remarqué chez elle, c'est que c'est une guerrière dans l'âme !
-Rose... Arrêtes. Viens, allons chercher nos emplois du temps. Si ça se trouve, on aura plusieurs matières en commun !
-N'y compte pas trop Lissa. Je te parie tout ce que tu veux qu'elle s'est arrangée pour qu'on ne puisse être ensemble dans aucuns cours !
Elles se dirigent vers le doyen en silence. Celui-ci leur donne leurs emplois du temps sans faire le moindre commentaire sur leur absence mais les coups d'œil qu'il leur lance parlent pour lui.
En voyant le regard déconfit de la princesse, je devine sans mal que la proviseure est bien assez cruelle pour les séparer.
-Oh joie ! Je crois que je peux officiellement me reconvertir dans la voyance.
-C'est sûr... Tu ferais carrière.
Je repense automatiquement à ma grand-mère : Yéva. Une femme adorable quand on la connait et qui voit soi-disant l'avenir... J'avoue être sceptique quant à cette possibilité. Un sourire se dessine sur mon visage, mais je le perds quelques secondes plus tard lorsqu'un gardien me donne un papier signé de la main du proviseur. En le lisant, je prends de nouveau conscience de la sagesse de mon professeur de l'époque : « rien n'est sans conséquences. »
Je savais que la proviseure n'avait pas digérer mon intervention mais je ne pensais pas qu'elle ferait une telle chose !
-Mais regarde, on est ensemble pour l'art Slave !
-Super ! Absolument génial !
Toujours avec un visage impassible, je m'approche d'elles et met fin à la crise de la Novice. Je lui donne le papier. Elle me regarde, interloquée mais le lit tout de même. La voilà qui devient blanche comme un linge... Parfait ! Cependant, elle redresse la tête et me dit en me défiant ouvertement du regard :
-Bon... J'imagine qu'il vaut mieux que ce soit toi, Camarade, plutôt que Stan L'Emmerdeur !
