[Comment on dit « tête de nœuds » en russe ?]

Je soupire en usant de toute mes forces mentales pour chasser la voix de Rose de mon esprit. Ma tasse de café dans les mains, assis dans la salle de repos des gardiens, je ne fais que ressasser inlassablement mon premier entraînement avec elle. Cette phrase, elle l'avait prononcée alors que je venais de la mettre à terre pour la troisième fois d'affilée...

L'entraînement avait duré une heure ou deux et je savais que demain elle serait extrêmement courbaturée, de plus, j'avais vu les autres novices la mettre K.O plus d'une fois. Elle n'est vraiment pas à leur niveau et pourtant... Je sens qu'elle a plus de potentiel que n'importe lequel d'entre nous ! L'attachement et le dévouement qu'elle porte à Vasilissa feront d'elle une excellente gardienne.

Je repose ma tasse... Assez de réflexions pour ce soir !

Je regagne ma chambre. Loin d'être épuisé, je m'assieds sur mon lit et enlève mes chaussures puis je m'allonge négligemment. Cependant, alors que je dirige mon regard vers le plafond, je sens mes yeux se fermer et je sombre dans le sommeil.

La messe. C'est un des rares moments de paix que la vie consent à me donner. Une sorte de rituel s'est mis en place à mon arrivée ici... Je me lève tôt, je me rends à l'église un peu avant les étudiants, je m'installe sur un banc au fond, dans l'ombre et je fixe le vide en pensant aux gens que j'ai tué.

Les élèves et les professeurs envahissent bientôt l'église. Je les observe légèrement mais mon regard s'arrête sur la princesse Dragomir qui fait son entrée. Je suis loin d'être surpris de la voir ici : les Moroï sont pour la plupart, très croyants. Mais c'est la présence de la jeune fille l'accompagnant, qui me laisse un peu perplexe : Rose Hathaway dans une église, je n'étais vraiment pas préparé à ça ! Et je ne suis apparemment pas le seul puisque Stan Alto semble sur le point de faire un AVC. J'esquisse un sourire à cette pensée.

Sa robe noire en dentelle et à manche longues lui donne un air de jeune fille modèle, ce qui me fait rire intérieurement. Elles s'assoient sur un banc du milieu, quelques sièges devant moi, dans la rangée de droite.

Le prêtre commence son sermon mais je n'en écoute pas un mot. Je vois plutôt passer les visages de Mitchell March, de Fiona Whirlpool et de Georgina Casteldary... Les trois premières personnes transformées en Strigoïs que j'ai dû tuer. De parfaites inconnues pour moi ! mais je revois encore très distinctement leurs visages blafards déformés par la douleur alors que j'enfonçai mon pieu dans chacun de leur cœur.

Il y a eu Roger Forgesson, un ancien camarade de classe Moroï qui s'était transformé volontairement pour le pouvoir et qui avait pris un petit garçon Dhampir en otage. J'avais réussi à sauver l'enfant mais je n'avais pas pu lui épargner la scène où je plantai mon pieu dans le cœur du Strigoï.

S'ensuivent alors les deux autres : Susanna et Luciana Regolah, deux petites jumelles de huit ans, qui avaient vidées de leur sang des enfants de leur école primaire, à cause de leur instabilité mentale si semblable à celle de Madame Karp. Cela avait été extrêmement dur pour moi de les tuer. J'avais d'abord dû leur transpercer le crâne pour les immobiliser plus facilement et ensuite je les avais achevés. Parfois j'entends encore leurs voix qui réclament leurs parents...

S'impose inévitablement, le visage d'Ivan qui me sourit et me dit d'aller m'amuser, que je n'ai pas à m'en faire car son autre gardien s'en sortira aussi bien que moi pour le protéger et qu'il serait peut-être temps de me caser ! Puis du sang sort de sa bouche et il tombe au sol. Mort... Mort... C'est le seul mot qu'il reste pour le décrire à présent.

Un mouvement de la part de Rose, attire mon attention et me fait oublier les morts pour me concentrer de nouveau sur la vie. Elle écoute désormais attentivement le prêtre et pourtant je suis persuadé que ce dernier n'a rien dit d'extraordinaire. Il parle seulement de la gardienne de Saint Vladimir, Anna. Je ne comprends pas cette réaction... Si comme je le suppose, elle n'a presque jamais ou tout simplement jamais assistée à la messe, c'est le sermon dans son intégralité qui devrait provoquer cette réaction et pas seulement une toute petite partie consacrée à une personne dont on ignore tout et qu'on surnommait : « Celle qui a reçu le baiser de l'ombre ». À moins que ce soit justement cela qui l'intéresse, mais pourquoi ?

[Mais laissons ça pour plus tard ! Tu as toute la vie devant toi Dimka !]

Mes pensées s'éloignent doucement de Rose lorsque ce souvenir me frappe. Ah... Natasha Ozéra ! Son visage pâle, en partie recouvert de cicatrices, ses cheveux noirs et ses yeux bleu clair et son sourire traversent mon esprit. Voilà si longtemps que je ne l'ai pas vu et que je ne lui ai pas parlé ! J'aurai dû mais... Avec la mort d'Ivan, je me suis renfermé sur moi-même. C'est à peine si j'appelle ma famille tous les mois ! C'est sûr et certain, si je rentre un jour à la maison, je risque de passer un sale quart d'heure entre les pattes des nombreuses femmes de ma vie.

Et un souvenir en entraînant un autre...

Je me revois enfant, entendant les cris de ma mère ; caché avec mes sœurs dans le grenier, la cave ou bien dans les placards à balais, tremblant de peur. Je serrais de toutes mes forces les dents pour ne pas surgir de ma cachette et me jeter sur lui car si je l'avais fait, j'aurai signé mon arrêt de mort. J'étais si petit à cette époque...

Et puis un jour, ma grand-mère est arrivée dans notre vie. Elle a décidé de s'installer chez nous pour aider ma mère à nous élever mais aussi car elle pensait, naïvement, que si elle était là, mon père ne porterait plus la main sur sa fille. Je suppose...

La vie était assez compliquée étant donné que nous étions une famille nombreuse. Puisque j'étais le plus vieux de la fratrie, c'est moi qui gardais mes sœurs quand ma mère et ma grand-mère étaient de sortie. Je me souviens qu'une fois, Viktoria avait failli mettre le feu à la cuisine lorsqu'elle avait neuf ans, elle avait voulu se faire à manger seule et si je n'avais pas été là, cela aurait pu très mal finir !

La messe est bientôt finie et j'ai déjà revu comme un film, les souvenirs qui me viennent quand je suis dans cette église. Mon regard s'attarde sur la foule d'étudiants et de professeurs. Mon regard glisse légèrement sur la chevelure brune de Rose mais il s'arrête finalement sur un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux bleu clair : Christian Ozéra, le neveu de Tasha.

Comme moi, il ne vient pas à l'église parce qu'il est croyant. Il vient pour prouver qu'il n'est pas un Strigoi comme ses parents. Tandis que moi, j'y vais pour me repentir des erreurs et des crimes que j'ai commis, mais aussi pour me rappeler certains bons moments avec Ivan sans risquer de pleurer. À croire que la maison de dieu anesthésie temporairement ma tristesse.

Une sorte d'explosion nous fait tous sursauter. Je me précipite avec les autres gardiens pour voir de quoi il s'agit et malgré la mer d'élèves je parviens à voir la source de cette agitation. Et ce qui se trouve sous mes yeux réveille mon angoisse : le mémorial de la famille Dragomir est brisé et de la peinture souligne la menace : « pars ou meurt ! »

Qui a fait ça ? Pourquoi s'en prendre à elle ? Ce n'est qu'une jeune fille de dix-sept ans !

Avec une autre gardienne, nous saisissons la princesse en état de choc et nous l'emmenons dans ses appartements. Alors que nous arrivons près de sa chambre, elle fond en larmes. La gardienne me jette un regard affolé. Il est vrai qu'elle n'a apparemment, jamais été très proche de ses charges, elle a toujours préféré jouer le rôle du gardien invisible. Je tente de rassurer la princesse comme je le peux mais elle m'interrompt en geignant une sorte de prière :

-Rose... Rose.

La princesse se tourne vers moi et me dit en s'accrochant aux pans de ma veste :

-S'il vous plaît, laissez-moi voir Rose. Je vous en prie !

Ses pleurs ne cessent d'augmenter et je ne peux que compatir à sa détresse. Il est vrai que dans ce genre de situation, la présence d'un ami est préférable. Mais si Rose se fait prendre, non seulement elle sera immédiatement renvoyée mais mon avis n'aura plus d'importance et je ne pourrai plus la défendre.

J'adresse un regard d'excuse à la princesse qui me lâche et se met à étouffer ses pleurs contre son oreiller. Lorsqu'elle s'allonge sous ses draps, je l'entends murmurer le nom de son amie comme une berceuse visant à la calmer. J'intercepte cependant une autre phrase : « Rose va tout arranger. Comme d'habitude... »

*

Juste après avoir raccompagné la princesse jusqu'à sa chambre, je me rends au gymnase pour m'entraîner et ainsi faire disparaître mon angoisse naissante. Mais alors que je m'approche de la porte, j'entends distinctement des coups. Des coups qu'on donne dans un sac de frappes. J'entre et je la vois de dos en train de s'acharner sur le sac. Elle s'épuise vite, on dirait qu'elle semble à court d'oxygène. Je signale ma présence en me postant à côté du sac, directement dans son champ de vision.

Elle semble surprise de me voir mais ne rate pas l'occasion de lever les yeux au ciel. Je lui dis :

-Tu t'épuises trop vite.

-Je sais.

-Et tu ne m'as même pas entendu ni vu approcher.

-Je. Sais !

Sa voix... Elle est extrêmement énervée. Ce n'est peut-être pas le bon moment pour lui faire une remarque. Elle semble très affectée par ce qui arrive à Vasilissa.

-Tu sais que si tu ne t'améliore pas, tu ne pourras pas défendre Lissa.

-Merci, je sais ! T'a autre chose à me dire ? Non mais parce que j'ai pas besoin de toi pour savoir que pour le coup, j'assure pas !

-Je ne suis pas là pour t'enfoncer comme l'a fait la proviseure Kirova. Je suis là pour que tu prennes conscience que tu n'es pas au niveau mais qu'il faut justement que tu mettes les bouchées doubles pour redevenir la meilleure de ta promotion. Tu en as le potentiel, c'est seulement que tu as du mal à... Reprendre le rythme.

Elle pouffe de rire mais ne conteste pas. Elle me dit :

-Pourquoi es-tu devenu le gardien de Lissa ? Je sais qu'elle est importante mais vu qu'elle est dans un environnement « ultra-sécurisé » pour citer la vieille Kirova ; elle ne devrait pas avoir besoin qu'on la surveille de près... Enfin à partir de maintenant, je peux le comprendre. Mais pourquoi as-tu été chargé de sa protection avant même que nous soyons revenus à l'Académie ?

Je ne le sais même pas moi-même. Mais je pense avoir une petite idée... Visiblement nous avons eu la même, puisqu'elle déclare d'un rire sans joie :

-Pour m'empêcher de la faire sortir de nouveau de l'Académie. Bien sûr... J'aurais dû y penser plus tôt !

-La proviseure Kirova va vite changer d'avis quand elle verra les efforts que tu fais.

Mais pourquoi lui ai-je dis ça ? Je n'en sais rien en réalité ! Je ne connais pas assez la proviseure pour le savoir.

-Oh, crois-moi camarade ! J'ai passée suffisamment de temps dans son bureau pour savoir que peu importe ce que je ferai, Kirova ne m'aimera jamais. Et elle peut être rassurée sur un point : c'est réciproque !

Perdu dans mes réflexions, je ne la vois pas se balancer. Mais lorsque je quitte mes pensées pour m'adresser à Rose, je ne peux que la voir se laisser tomber soudainement sur le tapis et s'exclamer :

-J'ai mal ! Bordel !

Je soupire et dit dans ma langue maternelle, que si elle ne s'était pas jetée par terre et bien elle n'aurait pas eu mal ! Elle me regarde avec un sourire moqueur et se relève légèrement en prenant appui sur ses avant-bras.

-Je ne comprends absolument rien à ce que tu viens de dire, mais une chose est sûre : ce n'est pas très flatteur !

Je la vois se relever et se rendre dans les vestiaires. Je m'installe sur le tapis à mon tour et sors de la poche de mon manteau, un livre de Western. Je reprends là où je me suis arrêté mais en entendant la porte s'ouvrir, je décroche vite. Elle marche avec son sac sur son épaule. Elle a de nouveau sa robe sur elle. Elle me fait un salut militaire sans vraiment se tourner vers moi et elle disparaît vite du gymnase. Je me replonge dans ma lecture mais rien à faire, je revois encore parfaitement ses cheveux ondulants au rythme de ses pas. Ses yeux qui brillent de tous les éclats possibles et imaginables. Sa robe noire qui épouse son corps à la perfection...

Mais qu'est ce qui m'arrive à la fin ?! Reprends toi Dimitri ! D'accord, Rose est jolie mais tu n'as vraiment pas besoin de t'attirer des ennuis ! Ce doit être la fatigue qui te fait dérailler.

Oui, c'est sûrement ça !