Chapitre 2 – Shadows

Otabek se rapprochait de Yuri et Mila pour aller chercher sa bouteille d'eau. L'entraînement était terminé et il était épuisé par cette longue semaine. Il entendit son nom prononcé par Yuri et il vit les joues de Mila rosirent.

« _ Oui ?

_ Ah Otabek ! Ca te dirait d'aller prendre un verre après l'entraînement ? »

_ Oui, pourquoi pas. C'est vendredi. Ca nous ferait du bien de décompresser. Ca va Yura ? »

Du moment que je peux passer ma soirée avec toi mon ange tout me va.* Pourquoi détournes-tu les yeux ? Qu'est-ce que Mila lui a dit pour qu'il réagisse ainsi ? D'ordinaire, il aurait sauté sur l'occasion et serait déjà en train de visualiser mentalement sa garde-robe pour trouver la tenue la plus appropriée. Pourquoi pars-tu ?

«_ Yura ?

_ Bon ben, il ne semble pas vouloir venir.

_ Je vais aller le voir et essayer de le faire changer d'avis. Tu m'envoies l'adresse du bar et l'heure de rendez-vous ?

_ Oui ! A tout à l'heure ! »

Oui c'est ça. A tout à l'heure…

Otabek rejoignit Yuri dans les vestiaires. Celui-ci terminait de ranger ses affaires et semblait sur le point de quitter la patinoire. Otabek s'approcha doucement de lui et réfréna son envie de le prendre dans ses bras. Il se contenta de lui demander s'il pouvait espérer le voir ce soir. Il n'avait qu'une envie passer le plus de temps possible en sa compagnie. Quand Yuri accepta à mi-mots de les accompagner, son cœur se mit à battre un peu plus fort.

Otabek et Yuri attendirent Mila en discutant devant le bar indiqué. Yuri semblait plus détendu que lorsqu'ils s'étaient quittés à la patinoire un peu plus tôt. Otabek écoutait son bavardage joyeux tout en analysant la devanture de l'établissement. De l'extérieur ça semblait être un bar quelconque comme il y en avait tant dans cette partie de la ville. Rien d'exceptionnel mais portant le jeune homme présentait que ce ne serait pas au goût du jeune homme qui l'accompagnait. Mila les rejoignit enfin. Son manteau ouvert, malgré le froid polaire, laissait apparaître une jolie robe qui la mettait parfaitement en valeur. Otabek nota que son sourire s'était un peu crispé quand elle avait aperçu Yuri qui s'était un peu éloigné.

«_ Bon, on entre ?

_ Tch ! C'est toi qu'on attend, je te signale !

_ Allons-y alors ! Et arrête de râler ! Pour une fois Yuratchka ! »

Il a bien raison de râler. Ca fait des plombes que nous attendons et il fait froid même pour un Russe et un Kazakh.

Ils entrèrent et tout de suite Otabek sut que Yuri n'allait pas se calmer. L'endroit n'allait pas lui plaire. Trop branché, trop huppé, trop tout ce que le jeune homme détestait. Pour être franc, il n'aimait pas non plus ce type d'endroit et sa clientèle. La soirée promettait d'être longue.

« _ Promis Yura, la prochaine fois tu choisis.

Et ce sera une bonne chose !

_ Si tu continues comme ça Yuratchka, nous ne t'emmènerons plus avec nous !

Et pourquoi Mila ? Si je suis là c'est uniquement pour lui.

_ Hein ?! Quoi ?! Mais attends la vieille t'es en train de me dire quoi là ?!

Rien, ne l'écoute pas mon petit fauve. Je ne te laisserai pas. Jamais.

_ Que tu es désagréable et que tu nous gâches la soirée. On veut se détendre avec Otabek pas t'entendre te plaindre. »

Non Yura reviens !

Le jeune homme fusilla Mila du regard et partit danser sans se soucier de savoir si l'un de ses amis le suivait. Il était en colère et avait besoin de se défouler. Mila soupira face à cette attitude qu'elle jugea puérile et commença à parler de tout un tas de choses dont Otabek se moquait. Absorbé par ses pensées, il ne nota pas que la jeune femme s'était rapprocher de lui et se penchait vers lui en une attitude pleine de coquetterie.

Otabek le regardait danser comme on regarde le soleil. Il admirait le mince jeune homme blond se déhancher au rythme de la musique et il le savait au rythme de ses battements de cœur. Un tendre sourire étira ses lèvres quand celui-ci sembla s'abandonner un peu plus à sa transe. Otabek se laissa doucement glisser dans une bulle qui n'était que Yuri. Sourd aux bruits et aux conversations il se laissa, sans résister, entraîner par cette vision.

« _ Otabek, tu m'écoutes ?

Non Mila, je ne t'écoute pas. Ne vois-tu pas que je rêve à un ange ?

_ Hein ? Pardon Mila. Je regardais où était Yuri.

Laisse-moi s'il te plaît. Laisse-moi le caresser du regard à défaut de le caresser de mes doigts.

_ Il se défoule. Ca le calmera peut-être. Donc je te disais…

Il évacue une peine dont je ne connais pas l'origine, ne le vois-tu pas ?

_ Arrête Mila. Il n'avait pas l'air bien aujourd'hui.

No, il n'allait pas bien et j'ai été incapable de le faire véritablement sourire.

_ Il n'est jamais bien. Il est toujours grognon. Il devrait grandir. Ca suffit ses enfantillages.

Ne dis pas ça ! J'ai entendu son merveilleux rire plus d'une fois Et ce n'est pas assez. Ca ne sera jamais assez. Et ce n'est plus un enfant… Il a grandi.

_ Tu es dure avec lui. Je vais aller le rejoindre. J'ai besoin de faire redescendre la pression.

J'ai besoin de faire semblant le temps d'une danse qu'il m'appartient. A moi. A moi seul.

_ Mais attends ! »

Non, je n'e peux plus d'attendre.

Otabek rejoignit Yuri sur la piste sans se soucier de Mila. Il s'arrêta devant le jeune homme qui se retourna et lui fit face. Un sourire, enfin un vrai sourire, fleurit sur ses lèvres et illumina ses yeux d'émeraude. Ils dansèrent ensemble un long moment. Ils en oublièrent pour quelques minutes, heures, le monde qui les entourait.

Lorsque l'heure de rentrer arriva se fut comme la fin d'un rêve pour Otabek. Ils sortirent et il héla un taxi pour Mila qui aurait préféré selon ses dires rentrer à moto. Yuri fronça les sourcils et le sourire qui ornait depuis leurs danses ses lèvres disparut. Otabek le regarda s'abîmer encore une fois dans ses sombres pensées d'où le jeune homme l'excluait. Son cœur se serra.

« _ Bon, j'y vais les garçons ! Rentrez bien et soyez prudents.

_ Ne t'inquiète pas Mila. Je me charge de déposer Yura chez lui.

_ Ouais, a plus !

_ Sois sage Yuratchka !

_ Tch ! La ferme ! »

Otabek regarda un instant Yuri du coin de l'œil se demandant ce que Mila avait bien pu vouloir dire. La portière claqua derrière la jeune femme et le taxi s'éloigna. Les deux jeunes hommes restèrent un instant à le regarder s'éloigner. Puis, sans un mot, ils se dirigèrent vers l'emplacement où était garée la moto d'Otabek. Le Kazakh tendit son casque à Yuri et fut surpris de constater que celui-ci semblait hésitant.

« _ Ca va Yura ?

_ Hein ? Ouais ! T'es pas obligé de me déposer. Ca va te faire faire un détour. Je peux prendre un taxi.

_ Non. Monte. Je ne te laisse pas rentrer seul. »

Ton ferme n'admettant aucune forme de négociation. Yuri accepta le casque tendu et grimpa à l'arrière. Il saisit la taille d'Otabek alors que celui-ci démarrait. Il sembla que le jeune homme serrait sa taille un peu plus fort ce soir. Le trajet se fit rapidement et ils furent un peu trop vite arrivés au goût de chacun.

« _ Tu m'envoies un message quand tu es rentré.

_ Beka, j'ai que quatre étages à monter.

_ Yura, s'il te plaît.

_ Ok. Tu m'en envoies un quand tu es rentré toi aussi. Fais gaffe sur la route.

_ Ne t'inquiète pas. Allez monte. Bonne nuit Yura.

_ Merci de m'avoir déposé. Bonne nuit Beka. »

Yuri lui fit un signe de tête et disparut dans l'immeuble. Otabek attendit les yeux rivés sur une fenêtre du quatrième étage. Il s'impatienta quand il constata que la pièce ne s'éclairait toujours pas. Et puis, il vit de la lumière et la mince silhouette tant aimée se dessiner à la fenêtre. Il leva la main pour lui signifier qu'il l'avait vu mais attendit tout de même de sentir son téléphone vibrer dans sa poche. Il redémarra et se dirigea vers son propre domicile. Une nuit avec peu de sommeil et quelques rêves l'y attendait.

Cette nuit avait été belle. Elle avait été peuplée de songes qui n'étaient que lui. Ils avaient dansé, bu et rit. Il avait osé approcher ses lèvres des siennes et y avait goûté. Elles avaient le goût du miel, d'un jour d'été. Et puis, son regard avait rencontré deux émeraudes plus brillantes que des diamants. Il s'était perdu dans leur contemplation. Un murmure à son oreille comme le souffle d'une brise matinale, et ses mains avaient parcouru un corps blanc, paysage de neige. Il en avait découvert chaque courbe et chaque vallée. Il s'était laissé enivrer par son parfum de fleurs et d'herbes fraîches. Mais tous les rêves ont une fin. La brusque sonnerie du réveil l'avait tiré de son paradis et encore un matin, il ouvrait les yeux très loin de lui.

Répond-moi.

Je t'en prie réponds.

Il l'appelait pour la quinzième fois. Il lui avait envoyé des dizaines de messages. Toujours rien. Pas un mot. Il sentit l'inquiétude le gagner un peu plus. Certes, Yuri n'arrivait parfois pas à l'heure aux entraînements mais jamais avec autant de retard. Il devait lui être arrivé quelque chose. Il lui était forcément arrivé quelque chose.

« _ Toujours pas de nouvelles de notre petit fauve ?

_ Non Viktor. Toujours rien.

_ Il s'est peut-être rendormi ou n'a pas entendu son réveil. Les félins ça dort bien !

_ Je vais aller voir s'il n'est pas malade.

_ Oh ! On dirait une maman couvant son petit poussin ! Attention à toi. Si le tigre dort et que tu le réveilles, il va te manger !

_ Excuse-moi auprès de Yakov. A demain ! »

Otabek fila se changer et alors qu'il s'apprêtait à partir Mila vint le retrouver. Elle semblait tout aussi inquiète que lui pour leur ami.

« _ Je peux venir avec toi Beka ?

Beka ?

_ Non ça ira, Mila. Tu dois t'entraîner. Et si Yuri est malade, il ne va pas aimer que nous débarquions chez lui à l'improviste.

Et je préfère rester seul pour le soigner.

_ Raison de plus pour que je t'accompagne.

N'insiste pas ! Reste loin de lui. Ne l'approche pas.

_ Non. Et ne m'appelles plus Beka. »

Seul Yura en a le droit.

Ouvre-moi.

Je t'en prie ouvre-moi cette fichue porte.

« C'est pour quoi ? »

Enfin ! Mais… Comme tu es pâle !

Otabek entra dans l'appartement et suivit Yuri au salon. Celui-ci s'écroula plus qu'il ne s'assit sur le canapé. Il ne faisait aucun doute pour Otabek que celui-ci était souffrant. Ils discutèrent un petit moment, puis Otabek se rendit à la cuisine afin de préparer du thé et un plat pour son ami. Il déchanta vite quand il vit que Yuri n'avait presque rien dans son réfrigérateur.

Yura, tu n'es vraiment pas raisonnable. Que t'arrive-t-il en ce moment ?

Des œufs, un peu de bacon et des poivrons. Voilà tout ce qu'Otabek pu trouver. A force de chercher, il mit la main sur un oignon qu'il mit finalement de côté. Il prépara une omelette et quand il retourna avec un plateau au salon, il vit Yuri se masser l'estomac une grimace aux lèvres. Il se redressa à son arrivée et sembla hésiter à manger quand son assiette lui fit présentée. Il le fit tout de même et Otabek se détendit un peu au fur et à mesure que le visage de son ami perdait de sa pâleur. Pour autant, il scruta soigneusement le jeune homme analysant avec soin sa gestuelle et ses mimiques. Yuri prit enfin la parole après avoir mangé une partie de son repas mais ils furent coupés par un appel téléphonique. Otabek retint un soupir d'exaspération en constatant que c'était Mila. Ne pouvait-elle donc pas les laisser tranquilles ? Il mit rapidement fin à la conversation et de tourna vers son ami qui l'interrogeait du regard. Il préféra lui répondre franchement et changer de sujet rapidement. Il n'avait pas envie de parler d'elle, il avait envie de parler de lui, de savoir comment il se portait, ce qui semblait tant le contrarier. Il voulait tout savoir et surtout savoir en quoi et comment il pourrait l'aider. Il ne voulait que ça.

« _ Je crois que… Tu parles jamais de … Enfin, tu sais. Tu parles pas et les gens me posent des questions. Je me pose des questions. Et je sais pas quoi penser. Alors je m'imagine des trucs. Et c'est compliqué.

De quoi me parles-tu ? Je ne comprends pas.

_ Je n'ai absolument rien compris à ce que tu veux me dire Yura. Il va falloir que tu sois plus clair. Ne te presses pas. Je t'écoute, prends ton temps.

_ Tu parles pas de toi aux autres.

Et pourquoi je parlerai de moi aux autres ?

_ Non c'est vrai. C'est parce que je n'en ai pas envie.

_ Mais tu parles avec moi.

Il n'y a que toi à qui j'ai envie de m'ouvrir.

_ Parce qu'avec toi c'est différent. Ecoute Yura, si on t'ennuie dis le moi à l'avenir. Tu n'as pas à répondre aux questions auxquelles tu ne veux pas ou ne peux pas répondre. D'accord ?

Surtout si ces questions concernent mes affaires de cœur. Il s'agit de ça, non ? Les gens sont beaucoup trop curieux.

_ Ok.

_ Il y a autre chose que tu veux me dire ? »

Car moi, j'aurai tant à te dire si j'osai parler.

Le silence s'installa de nouveau. Otabek regarda Yuri se perdre encore une fois dans ses pensées et choisit de ne pas intervenir. Il avait lui aussi matière à réfléchir. Sans le savoir, Yuri lui avait indiqué ce qui pouvait être la cause de sa mauvaise humeur du vendredi passé.

Yakov te réprimande durement aujourd'hui. Tu as été malade cela arrive à tout le monde même au redoutable Tigre de Russie. Pourquoi fronces-tu ainsi les sourcils ?

Otabek regarda Yuri s'élancer sur la glace puis s'immobiliser au centre de celle-ci. Un instant, un battement de cœur, et le jeune homme commença sa chorégraphie. Il enchaîna deux pirouettes et une suite de pas. Il virevoltait avec grâce et légèreté. Mila sur la pointe des pieds murmura à Otabek quelques paroles auxquelles il ne put que répondre avec un sourire. Soudain, la magie se brisa. Yuri se figea puis détourna les yeux. Il glissa de l'autre côté de la patinoire pour y prendre sa bouteille d'eau. Otabek le rejoignit alors qu'il buvait.

« _ Ca va Yura ?

_ Ouais, c'est bon.

Alors pourquoi détournes-tu les yeux ? Tu es pâle comme un linge. Et ce geste ? Pourquoi agrippes-tu ta poitrine comme si elle te faisait mal ?

_ Tu ne te sens pas bien ?

_ Ca va. J'y retourne. »

Yura ne me mens pas. Tu peux mentir au reste du monde mais pas à moi.

Otabek ne retint pas le jeune homme qui, résolu, s'élançait de nouveau sur la glace. Otabek fronça les sourcils en constatant qu'il ne parviendrait pas à tirer facilement les vers du nez du Russe. Il ne savait pourquoi mais son ami se fermait de plus en plus à lui depuis quelques temps. Il soupira et reprit son entraînement. Il travailla sur sa propre chorégraphie, se concentra autant qu'il le put et finalement le reste de la journée s'écoula dans un calme inconfortable.

Otabek retrouva Mila dans un petit restaurant pour diner. Ils avaient convenu de se retrouver un peu plus tôt dans la journée pour passer un moment ensemble et discuter loin des oreilles indiscrètes et de Yuri. Le Kazakh était de plus en plus peiné de voir son ami prendre de la distance avec lui et il s'inquiétait également pour sa santé. Une fois attablés, le jeune homme regarda plus attentivement autour de lui puis son regard se porta sur Mila. Elle était ravissante dans sa jolie robe noire. Elle avait également relevé ses cheveux et son maquillage discret la mettait parfaitement en valeur.

« _ J'espère que tu apprécies le lieu. J'ai vu qu'il était bien noté sur internet.

_ Le lieu est sympathique.

Et parfait pour un rendez-vous galant.

_ J'ai pensé que ça pourrait être agréable de se retrouver ici plutôt que dans un bar…

_ Oui.

Oui si ça avait été avec une autre personne.

_ Pour discuter ce sera mieux.

_ En parlant de discuter. Tu ne trouves pas Yura étrange en ce moment.

_ Pas plus que d'habitude.

Vraiment ?

_ Il semble pourtant soucieux.

_ Peut-être un problème avec son grand-père. Ou alors il te cache des choses ?

Non ce n'est pas son grand-père. Il m'en aurait parlé. Yura me cacher des choses ? En saurais-tu plus que tu veux bien me le dire.

_ Ben oui. Il a dix-huit et si tu fais abstraction de son caractère de cochon il … Enfin, il a peut-être des problèmes de cœur.

_ Des problèmes de cœur ? Yura ?

_ A son âge ça semblerait normal, non ? Ce n'est plus un gamin.

Non ce n'est plus un gamin. C'est un charmant jeune homme. Mais il ne m'aurait pas caché qu'il avait quelqu'un en vue. Si ? Attends Otabek… Yura ne t'a jamais rien dit mais ça ne veut pas dire qu'il n'a pas eu quelques histoires. Femme ? Homme ?

_ Et tu penses à quelqu'un en particulier ?

_ Non. C'est une supposition.

Oui tu supposes… Il ne t'aurait rien dit. Il se méfie trop des gens pour oser ouvrir son cœur.

_ Tu ne l'as vu avec personne ?

_ Non mais comme je te le dis c'est tout à fait possible. Bon, on ne va pas passer notre soirée à parler de Yuratchka.

Pourquoi pas ? Il est bien le seul sujet de conversation qui m'intéresse vraiment.

Mila changea de sujet et chipa un morceau de pain noir dans la corbeille. Elle commença à le grignoter tout en bavardant de tout et de rien. Otabek dut faire un effort pour suivre la conversation et ne pas laisser ses pensées dériver loin de ce restaurant. Il ne tenta plus de revenir sur le sujet « Yuri ». Il ne pouvait se permettre de se montrer trop insistant.

Cette nuit-là, ses songes lui racontèrent une fable.

Il était une fois, une fée blonde qui patinait seule au milieu d'un lac gelé. Elle virevoltait, dansait, sautait avec légèreté.

Il était une fois, un jeune homme qui tous les jours la regardait. Il ne se lassait pas de la contempler. Il s'oubliait et ne pensait plus à rien. Il se voulait que vivre le moment présent, le lendemain et les jours suivants. Il n'espérait qu'une chose, pouvoir continuer à la regarder.

Et puis un jour, le cœur du jeune homme se brisa quand il ne la vit pas.

Après cette soirée en compagnie de Mila, Otabek tenta de remettre de l'ordre dans ses idées. Il se décida néanmoins à lui parler franchement. Tant pis s'il n'arrivait pas à exprimer ses sentiments à Yuri, il devait au moins clarifier la situation avec Mila.

Il se rendit à la patinoire comme tous les jours. Il s'entraîna comme tous les jours et fut régulièrement rappelé à l'ordre par Yakov et Viktor qui le supervisaient. Distrait, Otabek fut envoyé dans les vestiaires par Viktor. Le Russe excédé par son manque de concentration sur la glace avait décidé qu'ils allaient travailler sous une autre approche. Le Kazakh fouilla dans son sac un moment avant de trouver ce qu'il cherchait, la musique de son programme long. Il sourit en repensant à la belle soirée qu'il avait passé en compagnie de Yuri. Ils avaient longuement discuté et écouté de nombreuses musiques afin de trouver celle qui les inspirait le plus. Après moult discussions, Otabek s'était décidé pour une chanson de la chanteuse britannique Birdy, Shadow. En sortant des vestiaires, le jeune homme croisa Mila alors qu'il en fredonnait les paroles.

Only you ever make me scared / Seul toi m'as jamais fait peur
Cause only you can take me there / Car seul toi m'emmènes là-bas
So wherever you go, I'm your shadow / Alors partout où tu vas, je suis ton ombre
Desert to ice flow, I will follow / Du désert au courant de glace, je suivrai
Wherever you go, I'm your shadow / Partout où tu vas, je suis ton ombre
I'm your shadow / Je suis ton ombre

« _ C'est beau ce que tu chantes.

_ Merci Mila. J'aime beaucoup cette chanson.

_ Tu vas patiner dessus ?

_ Oui. C'est pour mon programme long. Yura m'a aidé à la choisir.

_ Yuratchka ? J'aurai pu te filer un coup de main aussi.

_ Non, ce n'était pas nécessaire. Yura est de bon conseil.

_ On parle bien du même Yuri Plisetsky ? »

Otabek lui jeta un regard étrange. Il n'aimait pas que quiconque parle en mal ou doute de son ami. Il avait ses défauts certes mais il avait aussi bon nombre de qualités. Alors qu'ils avaient presque atteint la patinoire, Yuri heurta Otabek se stoppant dans sa course. Le visage bouleversé du genre homme blond lui fit mal.

« _ Yura, ça va ? Tu es tout pâle ?

_ Lâche-moi ! Laisse-moi tranquille !

Mais qu'as-tu Yura ? Pourquoi sembles-tu si bouleversé ? Pourquoi me rejeter ?

_ Arrête Yuratchka !

Par pitié, tais-toi Mila ! Laisse-moi gérer la situation.

_ Fiche-moi la paix toi aussi vieille sorcière ! »

Le bruit d'une gifle. La tête de Yuri qui tournait sous l'impact.

« _ Mila mais que…

Mais tu es folle ?

_ Beka, il n'a pas à te parler comme ça. Ni à moi d'ailleurs.

_ Beka… Depuis…Tu… »

Pourquoi ce regard comme si je t'avais trahi ? Yura…

Otabek approcha sa main de la joue meurtrie de son ami. Il avait envie de le prendre dans ses bras et de consoler son ange blond bouleversé. Mais celui-ci le repoussa avant de partir en courant. Son cœur se serra. Il aurait voulu le consoler, le cajoler, lui dire des mots tendres. Une pointe de colère perça. Il se retourna et foudroya Mila du regard avant de s'éloigner sans un mot.

Comment as-tu pu oser lever la main sur lui ? Tu n'en avais pas le droit. Personne n'a le droit de le brutaliser.

I know, I know, I know / Je sais, je sais, je sais
Every way you move / Chaque mouvement que tu fais
You stay, you go, you change / Tu restes, tu pars, tu changes
I am far too / J'en suis aussi
So wherever you go, I'm your shadow / Alors partout où tu vas, je suis ton ombre
Desert to ice flow, I will follow / Du désert au courant de glace, je suivrai

Les dernières notes se turent et Otabek regarda pensivement le cadre posé sur son chevet. Une simple photo de Yuri et lui prise lors d'une visite du Russe à Almaty. C'était il y a quelques années alors qu'il s'entraînait encore au Kazakhstan. C'était avant qu'il prenne la décision de venir à Saint-Pétersbourg dans le seul but de se rapprocher de lui. Bien sûr, il avait pris soin d'intégrer l'équipe de Yakov avant de quitter son pays. Il ne voulait pas mettre sa carrière en péril pour un simple coup de cœur. Un simple coup de cœur ? Vraiment ? Yuri n'était déjà plus un simple béguin quand il avait pris la décision d'abolir les cinq mille kilomètres qui les séparaient. Deux ans étaient passés depuis mais il n'avait toujours pas trouvé la force de se déclarer. L'âge de Yuri fut la première reculade. La minorité de Yuri fut la deuxième dérobade. L'incertitude quant à l'orientation sexuelle de Yuri fut la troisième échappatoire. Et maintenant ? Allait-il continuer à fuir devant ses sentiments ou enfin oser les affronter ? Las, il se passa les mains sur le visage. Il frictionna ses yeux et expira longuement espérant ainsi dissiper le sentiment de malaise. Il jeta un œil au cadre mais fut insatisfait. Il attrapa son téléphone et regarda un album qu'il gardait secret. Il fit défiler des photographies de Yuri pendant quelques minutes. Puis, il eut honte de lui en voyant celle qu'il préférait entre toutes. Celle-ci fut toutefois remplacée par l'écran d'appel. Mila.

Ila arrivèrent au bar où ils devaient retrouver leurs amis. Otabek balaya rapidement la table du regard et ne vit pas Yuri. Il s'empressa de demander où celui-ci se trouvait. Viktor se fit un malin plaisir de lui répondre et son ton agaça le Kazakh.

« _ Les toilettes ! Et il y est depuis un petit moment ! On se demande ce qu'il fabrique.

_ Merci Viktor.

_ Hey Otabek ! Ne le dérange pas ! »

Bordel Viktor, boucle-la ! Tes sous-entendus tu peux te les garder. Ce n'est pas parce que tu es un vrai pervers avec ton mari que tout le monde l'est. Yura encore moins que les autres. Mais comment je fais pour te supporter au quotidien déjà ?

Otabek pénétra dans les sanitaires. Il regarda au sol et identifia la cabine où était enfermé le propriétaire des chaussures à motifs léopard.

« _ Yura ?

_ Beka ? Comment tu m'as trouvé ? »

Yuri sortit de la cabine et se dirigea vers le lavabo le plus proche afin de se laver les mains. Otabek le dévisagea avec anxiété. Il était d'une pâleur affolante. Il lui semblait même qu'il avait un peu maigri, ses joues étaient plus creuses. Pour faire bonne mesure et ne pas l'alerter, il lui expliqua qu'il avait vu ses chaussures par l'interstice entre le sol et la porte.

« _ Ca va Yura. Tu as mauvaise mine.

Tu es de plus en plus pâle à vrai dire. Tu as une mine affreuse.

_ Je dois vraiment avoir une tête de zombie ! Vous me dites tous la même chose !

_ Nous nous faisons du souci pour toi. Je m'en fais pour toi.

Me faire du souci… Joli euphémisme.

_ Pourtant t'es plus préoccupé par Mila en ce moment.

_ Quoi ?

_ T'es venu avec elle.

Et j'aurai bien aimé me passer de cette balade avec elle.

_ Je suis juste passé la prendre car elle a une galère de voiture.

_ Et moi tu me laisses me débrouiller, sympa !

_ Je n'ai qu'une place pour passager sur ma moto. Et je te ramène ce soir. Je ne te laisse pas rentrer tard seul.

Otabek tu es un abruti ! Tu aurais dû aller chercher Yura. Il a raison de t'en vouloir. Mais ce soir, je te ramène. Je ne te laisserai pas tomber.

_ Et Mila ? Tu la plantes ?

_ Ecoute, je ne sais pas ce que tu as contre Mila en ce moment mais là n'est pas la question. Je pense que Georgi la déposera.

Je me moque de savoir comment elle va rentrer. Elle peut prendre un taxi.

_ Sûr ?

_ Oui Yura. Viens maintenant. On ne va pas passer la soirée ici. »

Oui, je suis sûr. Maintenant viens. J'ai envie de boire et de danser avec toi. Tout à l'heure je mixerai pour toi seul. Alors viens.

Les deux jeunes hommes rejoignirent leur table et se commandèrent à boire. Otabek tenta de se rapprocher de Yuri mais Georgi et Viktor firent barrage, l'obligeant à rester à côté de Mila. L'air ravi de cette dernière l'agaça. Il allait devoir sans tarder mettre les choses au clair. Une main effleura son bras et avant qu'il ne puisse la repousser Yuri avait déjà filé. Otabek poussa un long soupir. Se faisait-il des idées ou Yuri semblait jaloux.

« _ Il est vraiment bizarre en ce moment.

Et c'est reparti…

_ Mila, arrête un peu.

_ Beka, c'est vrai !

Ca aussi tu dois arrêter.

_ Arrête de m'appeler Beka s'il te plaît.

_ Et pourquoi ? Yuri le fait bien lui.

Parce que c'est lui.

_ C'est Yura. Excusez-moi. Je dois me préparer pour aller mixer. »

J'ai un ange à faire danser.

Otabek prit congé temporairement de la tablée. Il rejoignit la cabine de mixage et pendant qu'il patientait il localisa Yuri sur la piste de danse. Après quelques minutes, il prit place derrière les platines et commença son set. Une heure s'écoula puis vint le moment de la dernière chanson. Il fixa son attention sur le jeune homme blond qui n'avait cessé de danser. Leurs regards se croisèrent.

You gave me something / Tu m'as donné quelque chose
Like loving / Comme l'amour
And took me in so soon / Et tu m'as pris si tôt
You took my feelings / Tu as pris mes sentiments
From nothing / De rien
Came back at noon / Reviens à midi
Just meet me / Rencontre-moi simplement
I'm ready / Je suis prêt
To show myself to you / A m'ouvrir à toi

Otabek regarda le jeune homme danser à en perdre haleine. Il ne le quitta pas un instant du regard attendant que les yeux émeraude croisent une nouvelle fois les siens.

Cause you make me feel / Car tu me fais sentir
Cause you make me feel wild / Car tu me fais sentir sauvage
You touch my inner smile / Tu touches mon sourire intérieur
You got me in the mood / Tu m'as eu dans l'humeur
So come and make your rule / Alors viens et fais tes règles
And free me / Et libère-moi

Les gestes de Yuri se firent plus sensuels. Otabek le dévora des yeux. Il résista à l'envie de tout plaquer pour aller coller son corps contre le sien.

Sometimes I need to be alone / Parfois j'ai besoin d'être seul
There's times I need for you to phone / Il y a des fois où je dois t'appeler
Sometimes you make me feel so high / Parfois tu me fais sentir si important
There's times I ask myself why / Il y a des fois où je me demande pourquoi

La tension était à son comble dans la cabine de mixage. Otabek eut bien du mal à ne pas se ruer vers l'objet de son désir pour lui dévorer les lèvres. Il respira de grandes goulées d'air et s'arma de son habituel masque d'impassibilité avant de quitter les lieux. Il rejoignit ses amis et fut accueillit par un Yuri enthousiaste aux yeux brillants et aux joues rouges d'avoir trop dansé.

« _ Cette chanson est trop cool, Beka !

_ Tu l'as reconnue ?

_ Ouais !

_ Je me suis dit que tu apprécierais.

Elle était pour toi. Rien que pour toi. Pour essayer de te dire tout ce que tu me fais ressentir.

_ Moi aussi j'ai apprécié Beka ! C'est quoi le titre que je l'ajoute à ma playlist ?

_ Oui Mila à raison. Donne-nous le titre !

Pourquoi ne pouvez-vous pas vous taire ? Vous nous gênez.

_ Inner smile de Texas. C'est une chanson assez ancienne maintenant. Ma mère l'écoutait souvent.

_ En tout cas, elle fait joliment passer un message. C'était pour quelqu'un en particulier ?

_ Oui et j'espère que cette personne a aimé.

As-tu compris qu'elle t'était destinée ? Qu'elle n'est que pour toi ? Ne les écoute pas Yura. Il n'y a que toi à qui je puisse adresser des mots d'amour.

_ Moi j'ai adoré ! »

Otabek se mit à rire plus pour se détendre que par réelle joie mais son rire se tut en constatant que Yuri était de nouveau morose. Il avait détourné le regard une nouvelle fois vers la piste de danse et semblait sur le point d'y trouver à nouveau refuge. Mais avant qu'il n'ait pu faire un geste, Viktor l'arrêta et l'entraîna loin du Kazakh laissant celui-ci seul avec Mila.

« _ Otabek, tu peux me ramener ?

Merde !

_ Heu.. Ce n'est pas Georgi qui devait le faire ?

_ Si mais il a disparu en charmante compagnie !

_ D'accord.

Comme si j'avais vraiment le choix !

_ Une dernière danse avant ?

_ Non. Viens je te dépose. »

Je n'ai plus envie de danser. Je veux juste que cette soirée s'achève.

Il était une fois, une fée blonde qui patinait seule au milieu d'un lac gelé. Elle virevoltait, dansait, sautait avec légèreté.

Il était une fois un jeune homme qui tous les jours venait l'admirer.

Un jour celui-ci prit son courage à deux mains et s'approcha. La fée le regarda puis s'éloigna. Elle dansa encore un long moment. Leurs regards s'ancrèrent l'un dans l'autre et il sembla au jeune homme que cette danse était pour lui.

Le soleil se fit plus franc, plus chaud. La glace se fissura. La fée tomba et ne se releva pas.

Otabek s'éveilla en sursaut. Il avait encore rêvé de sa fée. Encore une fois le songe se terminait mal.

Otabek arriva plus tôt à la patinoire espérant voir Yuri avant que les autres patineurs arrivent. Peine perdue, Yuri n'arriva que tardivement. Il avait une mine affreuse et ses yeux étaient gonflés. Le Kazakh n'aurait su dire si c'était le manque de sommeil ou autre chose mais il s'inquiétait de le voir dépérir. Il s'approcha de lui rejoint bien vite par Yuuri.

« _ Tu vas mieux Yura ?

_ Ouais, ça va.

Si tu continues à pâlir tu vas devenir transparent.

_ Tu es encore très pâle et tu as des cernes.

_ Ouais je sais Katsudon ! J'ai des miroirs chez moi !

_ Yura ! Nous sommes inquiets pour toi !

En fait peu importe ce que pense les autres. Je suis mort d'inquiétude pour toi.

_ Ah ouais ?! Vous en avez quelque chose à cirer de moi ?! Toi le porcelet dégoulinant d'amour et toi l'amoureux secret qui me fait bosser sur tes déclarations d'amour à la con ?!

_ Yura… Attends ! Yura ! »

Mais attends ! Yura !

Le jeune homme s'était de nouveau élancé sur la glace mais s'effondra après quelques pas seulement. Georgi qui était le plus proche réagit immédiatement et le rattrapa de justesse. Otabek se précipita à ses côtés et prit Yuri dans ses bras. Il se dépêcha de le ramener sur le bord de la patinoire. Affolés, Yakov et Viktor s'étaient eux aussi précipités vers eux.

« _ Amène le à l'infirmerie, Otabek.

_ Tout de suite !

_ Attends, je lui mets les protections sur les patins.

_ Plus tard Viktor ! »

Le jeune homme se hâta vers l'infirmerie. Il y entra et déposa Yuri sur le premier lit vide. L'infirmière vint à ses côtés et lui demanda de sortir prévenir le médecin du complexe sportif. Otabek courut à sa recherche. Quand il le trouva, il le traîna plus qu'il ne le conduisit au chevet du jeune patineur.

De longues minutes d'angoisse commencèrent alors. Otabek, les autres patineurs et Yakov firent les cent pas en attendant que le médecin ne sorte de la pièce. Quand celui-ci apparut, il fit signe à Yakov de le suivre et une conversation à voix basse débuta. Otabek tendit l'oreille et crut entendre les mots « rythme cardiaque perturbé » et « prendre un rendez-vous en urgence chez un cardiologue ». Son sang se glaça. Il prit alors la parole et insista pour se rendre au chevet de Yuri.

Le mince corps blanc de Yuri reposait dans un lit aux draps tout aussi blancs. Son visage était figé dans une expression douloureuse. Ses lèvres que toutes couleurs avaient quittées laissaient s'échapper un mince souffle. Otabek s'assit à côté du lit. Il repoussa une mèche bonde et laissa sa main s'attarder dans l'abondante chevelure. Il ne la retira que lorsque les yeux de Yuri s'ouvrirent lentement.

« _ Qu'est-ce que je fais là ?

_ Tu es à l'infirmerie Yura. Tu t'es évanoui. »

Yuri tenta de se redresser mais Otabek le retint le forçant par la même à rester couché.

« _ Yakov t'a pris un rendez-vous avec un médecin. Il s'inquiète pour toi. Je vais te reconduire chez toi en attendant.

Non, il ne l'a pas encore fait mais ça ne saurait tarder. Je vais prendre soin de toi en attendant.

_ Non.

_ Pourquoi ?

_ Tch ! T'as sûrement quelqu'un d'autre à raccompagner.

_ Non Yura. Tu te trompes. Je vais aller prévenir les autres que nous partons.

Ne fais pas ça. Ne crois pas ça. Je ne veux que toi.

_ Si tu le dis.

_ Yura, je ne sais pas ce que tu as en ce moment mais il faut que ça cesse. Parle-moi s'il te plaît Je ferai tout pour t'aider.

En fait si, je sais, mais je suis un lâche.

_ Tu peux pas m'aider. Laisse-moi ! Va retrouver ta patineuse chérie !

_ Mais de quoi…

_ Va t'en ! »

Non Yura ! Ne me rejette pas loin de toi. S'il te plaît…

Viktor entra dans la pièce visiblement inquiet. Il se précipita vers le lit et prit Yuri dans ses bras. Celui-ci ne le repoussa pas. Viktor fusilla le Kazakh de son regard océan et le congédia plus qu'il ne l'invita à partir.

« _ Je vais m'en charger Otabek.

_ Mais…

_ Je vais m'en charger. N'insiste pas. »

Mais qu'est-ce que j'ai fait ? Pourquoi suis-je un tel idiot ? Yura pardonne-moi d'être aussi lâche. Laisse-moi te parler. J'ai tant de choses à te dire.

Après avoir donné quelques nouvelles aux autres membres de l'équipe. Otabek, décidé à parler à Yuri, emprunta de nouveau le couloir menant à l'infirmerie. Il ne se soucia pas de Mila qui le suivait puis qui enfin le rattrapa. Ils échangèrent quelques paroles tendues et avant qu'il ne comprenne ce qui arrivait les lèvres de la jeune femme effleurèrent les siennes. Un frisson d'horreur le parcourut quand il entendit un gémissement puis qu'il croisa les yeux émeraude. Il resta figé alors que Yuri partait loin, très loin de lui.

Il rentra chez lui et laissa éclater sa fureur. Il hurla sa peine. Il pleura convulsivement. Les remords, les regrets, le dégoût de lui-même l'étranglèrent.

Il l'avait perdu. Tout était perdu. Plus jamais il ne pourrait l'approcher. Plus jamais il ne pourrait poser ses yeux sur lui.

Son cœur explosa en un millier d'éclats qui se plantèrent impitoyablement dans ses chairs. Le lacérèrent.

Il avait trouvé le courage d'aller le voir. Après deux jours sans sommeil à se ronger les sangs, il avait pris la résolution d'aller le voir, lui parler. Il devait tenter une dernière fois sa chance.

Ce fut Viktor qui lui ouvrit la porte. D'ordinaire, le Russe était jovial mais aujourd'hui l'acier de son regard le poignarda. Il fallut l'intervention de Yuuri pour qu'il accepte de laisser Otabek entrer. Il fallut de longues minutes de négociation pour qu'enfin il puisse approcher sa fée, son ange.

Il s'assit sur le bord du lit essayant de déranger le moins possible son occupant. Il effleura doucement la joue de Yuri qui ne bougea pas. Il l'appela doucement, le prit délicatement dans ses bras. Leurs regards se croisèrent brièvement. Une expression de douleur intense se peignit alors sur les traits du jeune homme qui s'écroula sur son lit comme foudroyé hors de la tendre étreinte. Otabek referma ses bras sur lui en criant son nom.

Yuri avait été transporté dans un état critique aux urgences les plus proches. Otabek, Yuuri et Viktor arrivèrent peu après son admission. Yakov et Lilia se joignirent à eux puis se furent Mila et Georgi qui arrivèrent. Pas un mot ne fut échangé.

Comme pour tenter d'oublier son angoisse, pour tenter de ne pas penser au pire, Otabek fredonna dans sa tête une chanson qu'il aimait. Malheureusement pour lui, l'esprit humain emprunte des chemins tortueux. Et la seule chanson qui lui vint lui parut être porteuse de sombres nouvelles.

We know full well there's just time, / Nous savons bien que nous avons juste le temps,
So is it wrong to dance this line ? / Alors est-ce une erreur de danser ?
If you heart was full of love, / Si ton cœur était rempli d'amour,
Could you give it up ? / Pourrais-tu l'abandonner ?
Coz, what about, what about angels ? / Qu'en est-il, qu'en est-il des anges ?
They will come, they will go and make us special. / Ils viendront, ils passeront et nous rendront spéciaux.
Don't give me up./ Ne me laisse pas tomber.
Don't give me up. / Ne me laisse pas tomber.

Otabek prit sur lui d'écouter le diagnostic du médecin quand celui-ci sortit de la salle de coronographie. Sa mine sombre était de mauvais augure. Le couperet tomba.

«_ Son état est critique. Nous devons faire d'autres examens mais il faudrait prévenir sa famille au plus vite. Certaines dispositions doivent être prises rapidement.

_ Docteur, qu'est-ce qu'il a ?

_ Les premiers examens semblent indiqué un infarctus ou un takotsubo**. Je dois retourner m'occuper de lui. Je vous laisse le soin de donner les coordonnées de ses proches à notre interne de garde. Il se chargera de prendre contact avec la famille. »

Yakov s'assit lourdement sur une chaise visiblement sonné par la nouvelle. Mila, après un instant de silence, osa poser la question qui leur brûlait à tous les lèvres.

« _ Mais c'est quoi ce truc ? Tako... Comment a-t'il dit déjà?

_ Takotsubo. C'est un mot japonais. Ca veut dire piège à pieuvre littéralement. Mais c'est aussi le nom d'une maladie.

_ Quelle maladie, Yuuri ?

_ C'est, si je ne fais pas erreur, le syndrome du cœur brisé. »

Son cœur s'est brisé ? J'ai brisé son cœur… Je…

Les larmes coulèrent le long de ses joues.

* Les parties en italiques sont les pensées d'Otabek pendant ses conversations avec Mila etc.

** Le syndrome du cœur brisé ou takotsubo est cardiomyopathie transitoire. Elle tire son nom de « syndrome du cœur brisé » à cause de la forme que prend le cœur lorsqu'il est atteint de cette pathologie. A l'imagerie médicale celui-ci paraît littéralement brisé en deux morceaux.

Les chansons citées sont de Birdy :

· Shadow : /GTLHbwnIvAc

Paroles et traduction : .

· Not about angles : /7hMNsIraPz4

Paroles et traduction : .