Chapitre 6 – Parfois, même les anges doivent arrêter de se mentir

Tatiana…Tatiana comment ? Il y a trois Tatiana dans mes différents cours. C'était laquelle qui me jetait des coups d'œil pendant les cours ? Et puis, elles sont toutes les trois blondes. Je fais comment pour trouver la bonne ?

Yuri parcourait le réseau social de son université depuis une heure déjà à la recherche d'une de ses camarades. Il n'avait jamais sympathisé avec d'autres étudiants. Il n'était pas intéressé par les relations sociales avec les jeunes gens de son âge. Il n'en avait pas non plus le temps. Il passait ses journées à courir entre ses entraînements et ses cours bien qu'il bénéficia d'un cursus aménagé.

Tatiana Ievguenievna Oulitskaïa…Je crois bien que c'est toi. Je vais aller regarder sur tes autres réseaux sociaux histoires d'être sûr que c'est toi. Tu es plutôt jolie mais je t'aurai préféré avec les yeux noirs, les cheveux sombres et le teint hâlé. C'est plus ces critères qui me plaisent vraiment. Comme Beka. Ah merde ! Je ne suis pas censé penser à lui alors que je me cherche une copine. Et je suis censé aimer les femmes alors ça met Beka hors course.

Allongé sur son lit, Yuri fit défiler une nouvelle série de photographies représentant une jeune fille posant tantôt avec des amis, tantôt seule. Elle semblait gentille et avenante. Peut-être un peu timide à la façon dont elle se tenait en retrait sur les photographies de groupe. Il le dévisagea longuement pesant le pour et le contre de sa décision. Il n'était pas sûr de son bienfondé. Se servir d'une personne pour en oublier une autre n'était pas très glorieux de sa part. Sans compter qu'il risquait de la faire souffrir puisqu'il serait bien incapable de jouer son rôle. Il ne parvenait pas à jouer la comédie ou à dissimuler. Avec un soupir, il laissa sa main retomber à côté de lui.

Je ne peux pas… Je ne peux pas faire ça… C'est toi que je veux et seulement toi.

Alors que les larmes menaçaient de couler des coups furent frappés à la porte. Sans attendre sa réponse, son grand-père entra suivit par deux personnes qu'il connaissait mais ne s'attendait pas le moins du monde à trouver ici. Un pointe d'amertume le fit grimacer.

Vous devez être là pour la rencontrer.

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Otabek effectuait ses tours de patinoire. Physiquement, il était présent mais son esprit était à l'hôpital, dans la chambre de Yuri. Il n'avait pas eu le courage d'y entrer et avait laissé sa mère et sa sœur accompagner Nikolaï au chevet du malade. Malgré les regards noirs, il avait préféré fuir et ne pas affronter les émeraudes. Il ne supportait plus de les voir voilées de tristesse quand son regard les croisait. La douleur qui lui étreignait alors le cœur le suffoquait et il ne craignait qu'à son tour son cœur se brisa.

« _ Otabek concentre-toi ! C'est du n'importe quoi cette suite de pas ! Le programme court à lieu demain et si tu fais ça aucune chance de podium ! »

Le jeune homme tenta de se concentrer et de répéter les enchaînements de son programme avec application. Il y parvint un peu mieux mais au bout d'une vingtaine de minutes son esprit s'échappa de nouveau. Il fut néanmoins bien vite ramené à la réalité lorsqu'il heurta violemment la glace en tombant après avoir tenté un saut. Il se releva péniblement sous les vociférations de Yakov. Le vieil entraineur à bout de patience l'invectivait depuis le bord de la glace.

« _ Va à l'hôpital si tu n'as pas la tête à t'entraîner ! Mais si tu es ici tu laisses tes problèmes de cœur à la porte du vestiaire ! Ca suffit vos conneries à toi et à Yuratchka ! »

L'ait se figea dans la patinoire. Nul ne bougeait et tous les yeux fixés sur Otabek guettaient la réaction du Kazakh. Profitant du répit que lui offrait sa chute, celui-ci inspira fortement avant de se relever et de reprendre là où il s'était interrompu. Il ne fit pas un commentaire, aucune expression ne vint trahir ses pensées. Il se remit au travail essayant de chasser loin de lui sa fée bien-aimée.

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Viktor et Mila observaient silencieusement Otabek terminer son enchaînement. Un pli soucieux creusait une ride profonde sur le front du plus âgés des deux Russes. Si, pour le moment, il n'était que peu intervenu dans cette affaire voir son petit frère de cœur et son ami se torturer l'attristait profondément. S'il avait pu lire en Yuri facilement, Otabek demeurait impénétrable. Il ne laissait jamais rien paraître de ses pensées ou de ses émotions. Il décida de rejoindre le Kazakh de l'autre côté de la patinoire où celui-ci se désaltérait. Bien décidé à lui parler, il s'arrêta à ses côtés et attendit qu'il eu fini de boire avant d'exposer directement et clairement le fond de sa pensée.

« _ Je voudrai te poser une question et j'aimerai, pour le bien de Yuri, que tu me répondes clairement.

_ De quoi veux-tu parler Viktor ? »

Comme si j'allais te répondre. Je ne vais certainement pas parler de Yuri avec toi. Si je te révèle quoique ce soit tu te feras un malin plaisir à te moquer de lui ensuite.

« _ As-tu des sentiments pour Yuratchka ? »

Ca ne te regarde pas.

« _ De quoi parle-tu ? Je ne vois pas ce qui pourrait te faire penser ça.

_ Tu es triste comme les pierres depuis qu'il est à l'hôpital.

_ C'est normal. Mon meilleur ami a bien failli mourir. Tu n'es pas triste de ce qui lui arrive ? »

Nier. Répondre à ces questions par d'autres questions. Ne rien laisser paraître. Il faut que je le protège des autres et de mes sentiments.

Les yeux lagons le dévisagèrent intensément semblant vouloir percer les secrets de son âme. Le propriétaire des dits yeux pinça ses lèvres avant de sourire avec chaleur.

« _ Tu sais, nous voyons bien que vous êtes très proches tous les deux. Vous faites des sorties à moto, passer des nuits à travailler sur tes sets et vous vous entraînez souvent ensemble.

_ Je m'entraîne ici et Yuri également mais il y a aussi d'autres patineurs. Comme Georgi ou Mila. Quant au reste, c'est normal de passer du temps ensemble quand on est ami. »

Otabek appuya délibérément sur ce mot. Peu disposé à dévoiler ses sentiments et à poursuivre cette conversation, il saisit ses protèges-patins, les mit et se dirigea vers les vestiaires. N'entendant pas en rester là, Viktor le suivit. Lorsqu'il pénétra dans le vestiaire dans lequel Otabek était entré il claqua la porte et vint se poster devant celui-ci.

« _ Je n'avais pas fini.

_ Moi si. Je dois me changer rapidement, si tu veux bien m'excuser.

_ Réponds alors à ma question. As-tu oui ou non des sentiments pour Yuratchka.

_ C'est un ami ! Un ami ! Voilà ! Tu es content ? Maintenant, il faut vraiment que je me change et que j'aille à l'hôpital chercher ma sœur et ma mère. »

Ne perds pas patience. Reste calme. Il va foutre le camp et ça va aller.

« _ Un ami ? Juste un ami ? Tu en es sûr ?

_ Que veux-tu que je te dise Viktor ? Que faut-il que je te dise pour avoir la paix ? »

Un éclair victorieux traversa les yeux bleus alors qu'un soupir échappait au jeune homme brun.

« _ Je ne veux que la vérité. Ni plus, ni moins. »

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Allongé sur son lit, Yuri écoutait Inzhu se plaindre des cours et des révisions qui n'en finissaient pas. Agée de dix-sept ans, la jeune fille révisait avec application pour son diplôme de fin d'études et préparait les examens d'entrées dans plusieurs universités kazakhes et étrangères.

« _ Tu te rends compte que papa et maman ne se pas trop pour me laisser partir à l'étranger alors qu'ils ont laissé Otabek partir s'entraîner au Canada alors qu'il n'avait que quatorze ans.

_ Ben il a intégré une bonne équipe là-bas. C'était une super opportunité.

_ Mais j'ai le droit moi aussi de saisir les bonnes opportunités ! Tout ça parce que je suis une fille.

_ Mais non ! Tes parents ne sont pas comme ça. Ils sont super ouverts d'esprits.

_ Ouais c'est vrai. Ils sont géniaux pour ça ! J'ai de la chance de les avoir et puis Otabek aussi. »

A ces mots, Yuri se tut et se referma instantanément sur lui-même. Bien consciente du malaise du jeune homme, Inzhu se tut un petit moment et se perdit dans ses réflexions. Elle avait entendu ses parents discuter de son frère quelques jours plus tôt. Ainsi, elle savait que celui-ci était désespérément amoureux de son meilleur ami mais n'osait se déclarer. Elle avait toujours été très à l'aise avec le fait que son frère aima les hommes et elle ne voulait que son bonheur. Aussi, elle résolut de parler à Yuri pour savoir si peut-être celui-ci pouvait nourrir les mêmes sentiments. Si elle le découvrait, peut-être pourrait-elle venir en aide aux jeunes hommes.

« _ Dis Yuri. » Elle hésita et se mordit la lèvre avant de se jeter à l'eau. « Tu as une petite-copine ?

_ Euh… Non » Les joues rougies par la gêne, Yuri détourna les yeux pour cacher son trouble.

« _ C'est parce que tu n'as pas le temps ou parce que ça ne t'intéresse pas ?

_ Je… »

Trouve une réponse ! Vite trouve une réponse !

« _ Avec les entraînements et les compétitions, ben, j'ai pas trop le temps.

_ Ah…Mais t'as jamais eu personne ?

_ Je… Suis fatigué.

_ Pourtant t'as fais une sieste il y a pas longtemps. Alors t'as jamais embrassé de fille ?

_ Tu vas te foute de ma gueule si je te réponds !

_ Pourquoi ? C'est pas une honte de n'avoir jamais aimé personne.

_ C'est pas ce que j'ai dit. C'est juste que… Ouais, j'ai jamais embrassé personne.

_ Mais tu aimes quelqu'un ? »

Ouais, je suis dingue de ton frère ! J'ai envie de l'embrasser lui et de faire plus que l'embrasser. J'ai envie d'être avec lui tout le temps. Je veux partager mes jours et mes nuits avec lui. J'ai envie d'être le centre de son monde comme lui il est le centre du mien. Tu sais quoi gamine, j'ai jamais embrassé personne parce que je veux qu'il soit le premier. Je veux lui réserver mes premières fois. Ca te va ? Ca te va de savoir que je suis encore puceau à dix-huit ans parce que mon putain de cœur a décidé que c'était lui et personne d'autre !

« _ J'aime quelqu'un mais ça te regarde pas.

_ On dirait Otabek ! »

Et la jeune fille pouffa autant à sa remarque qu'à la mine surprise de Yuri.

« _ Je suis certaine que tu ne connais pas tous les secrets d'Otabek.

_ Si c'est secret je n'ai pas à le savoir.

_ Ah oui ? Pourtant, il y en a un qui t'intéresserait j'en suis certaine.

_ T'as pas le droit de dévoiler les secrets de ton frère.

_ Tu ne veux pas savoir ? »

Oui ! Je veux savoir ! Je crève de savoir !

« _ Non. Si Beka veut pas m'en parler c'est qu'il a ses raisons.

_ Dommage… Enfin, maman et papa aimeraient bien qu'il se case.

_ Il a une petite-amie. »

Et ça me broie le cœur.

« _ Ca m'étonnerait beaucoup… Otabek n'aime pas…

_ Inzhu ! Je peux savoir ce que tu es en train de raconter sur ton frère ? »

Le regard sévère de Maria Altina foudroya sa fille qui se tut immédiatement. Elle était entrée silencieusement dans la chambre suivie e Nikolaï sans que les jeunes gens ne le remarqua. La mère d'Otabek vint vers Yuri et déposa devant lui un gobelet contenant du thé noir et un sachet de biscuits.

« _ Nous allons y aller maintenant. Tu dois être fatigué.

_ Oui, un peu. Merci pour le thé et les gâteaux.

_ Ton grand-père nous a proposé de venir demain te voir. Tu le veux bien ?

_ Demain il y a le programme court. Vous devriez aller voir Beka pour l'encourager.

_ La compétition a lieu en début de soirée. Et, je pense, qu'il va vouloir se concentrer sur sa compétition et n'aura pas de temps pour nous.

_ Yuri et moi-même serons ravis de vous voir. »

L'intervention de Nikolaï empêcha Yuri de trouver une excuse polie pour refuser la visite. Ce n'était pas qu'il ne voulait pas voir la famille d'Otabek, il était même touché que Maria et Inzhu se donne la peine de venir, mais ça voulait aussi dire peut-être voir le jeune homme. C'était encore difficile pour lui d'admettre la relation de son meilleur ami avec Mila. Il lui fallait du temps pour parvenir à bâillonner son cœur et à offrir un visage réjoui à tout ceci. Il se rembrunit à cette idée tout en s'enfonçant dans ses oreillers. Il ne put pourtant se laisser aller Inzhu le sortant brusquement des pensées.

« _ A demain ihi* !

_ Inzhu ! »

La jeune fille éclata de rire et sortit précipitamment de la chambre pour ne pas subir les foudres maternelles. Pantois, Yuri ne répondit rien et détourna les yeux lorsque ceux-ci croisèrent le regard interrogateur de son grand-père.

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Lorsqu'il rentra chez lui, la première chose qu'il entendit fut une dispute entre sa sœur et sa mère. Il soupira et prit quelques minutes pour se préparer à affronter la tempête. Il ignorait ce que sa sœur avait encore bien pu faire mais il se doutait que cela avait un rapport avec Yuri. Sa mère l'avait prévenu de ne pas venir les chercher à l'hôpital et qu'elles rentraient en taxi. Certainement un moyen pour elle de faire la morale à se fille discrètement mais la dispute semblait ne pas être encore terminée. Il était sur le point de signaler sa présence quand il se figea et tendit l'oreille.

« _ Mais je ne lui ai rien dit !

_ Tu t'apprêtais à le faire ! Tu n'as pas à parler de la vie privée et sentimentale de ton frère. Il ne t'appartient pas de les dévoiler.

_ Mais puisque je te dis que je n'ai pas à dit à Yuri qu'Otabek est homosexuel ! Je lui ai juste dit qu'il n'avait pas de petite-amie !

_ Ca aussi tu n'avais pas à lui dire. Imagine qu'il ait fait un malaise ensuite !

_ Mais faut arrêter de le prendre pour une petite chose fragile ! En plus, j'ai appris des trucs intéressants et je suis certaine qu'Ota voudrait le savoir.

_ Inzhu ! Même chose qu'avec Yuri. Tu n'as pas à dévoiler sa vie privée.

_ Tu sais qu'il a jamais eu aucune copine dans sa vie et qu'il a jamais embrasé personne ? Et dès que je lui parle de Beka, il est super triste comme si ça lui faisait mal. Peut-être que connaître la vérité l'aiderait à guérir.

_ Ce n'est ni à toi, ni à moi d'en décider. Maintenant, la discussion est close. Ton frère ne va pas tarder et… »

Otabek n'entendit pas la fin de la conversation. Il saisit son casque et son sac contenant sa veste de motard ainsi que ses chaussures.

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Qu'est-ce qu'elle a voulu dire ? Otabek n'aime pas… ? N'aime pas quoi ? N'aime pas qui ? Est-ce qu'elle a voulu me dire que Beka ne sort pas avec Mila ? Pourtant, ils se sont embrassés. Et ils sont sortis ensemble en tête à tête. Ils sont ensemble. Ou pas ? Beka est proche de Mila et ils s'entendent bien. Elle a du vouloir me dire autre chose. Oui c'est ça. Elle voulait me dire autre chose et sa mère ne voulait pas parce que c'est la vie privée de Beka et que je n'ai pas à savoir. Qu'est-ce que ça pourrait être ? Peut-être que la relation de Beka est plus ancienne que ce que je crois et qu'il va officialiser. Ca expliquerait leur présence ici. Quoique… Vu qu'il y a la compétition, elles sont peut-être juste venues pour l'encourager.

« _ Maria Ivanovna est très gentille.

_ Hein ? »

Perdu dans ses pensées, Yuri n'avait pas fait attention à ce que lui disait son grand-père. Perdu, il tenta de trouver une réponse mais finit rapidement par abandonner et lui demanda de répéter.

« _ Je disais que Maria Ivanovna était une femme charmante. Nous avons parlé un long moment tout à l'heure.

_ Ouais, elle est sympa. Le père de Beka est sympa aussi même si je le connais pas trop.

_ Tu ne les as pas beaucoup vus lorsque tu es allé à Almaty ?

_ Non, on a mangé chez eux avec Beka deux ou trois fois. Mais sinon le reste du temps quand j'allais le voir on faisait des trucs ensemble. Et Beka avait son propre appartement.

_ Tu y es allé deux fois avant qu'Otabek ne vienne s'installer ici, c'est ça ?

_ Ouais. Dis diedouchka, vous avez parlé de quoi avec Maria Ivanovna ?

_ Principalement de ta santé. Elle espère que tu vas vite guérir et pouvoir reprendre l'entraînement. »

Pourquoi ma santé l'intéresse ? Elle a pas à se faire du souci pour moi.

« _ C'est sympa d'être venue me voir alors qu'elle doit avoir d'autres trucs à faire.

_ Son fils est pris par son entraînement avec la compétition qui approche à grands pas.

_ Ouais mais elle pourrait en profiter pour voir sa… Enfin… Mila.

_ Mila ? Pourquoi voudrait-elle particulièrement voir Mila ? C'est une amie d'Otabek rien de plus.

_ Deda, Mila c'est sa… »

Pourquoi est-ce si dur à dire ? Pourquoi je n'y arrive pas ? Il faut que je me force. Il faut que j'y arrive et vite. Plus tôt je me serai fait une raison plus tôt ça ira mieux. C'est pourtant pas difficile de le dire.

« _ Yuratchka, j'aimerai que nous parlions tous les deux ?

_ De quoi tu veux parler ? Si c'est à cause de ma santé…

_ Non, ce n'est pas ça. Enfin je pense que c'est lié mais ce n'est pas ça. Déjà, tu vas me promettre d'être calme Yuri. »

Le jeune homme hocha simplement la tête et se tassa dans son lit. Son grand-père utilisait rarement son prénom et le réservait en général aux conversations sérieuses.

Je n'aime pas ça… Tu ne m'appelle presque jamais Yuri, tu utilises toujours mon diminutif. Qu'est-ce que j'ai encore fait ? Ou alors c'est pour me dire que je ne pourrai plus jamais patiner. C'est ça ? J'ai tout foutu en l'air ?

« _ Yuri, je sais que tu n'es pas à l'aise quand il s'agit de parler de tes sentiments. Je l'ai toujours respecté mais si j'avais su que tu te détruirais j'aurais abordé le sujet il y a longtemps.

_ De quoi tu parles ? Je comprends pas… »

Nikolaï dévisagea son petit-fils et résolu de lui parler sans détour. IL fallait absolument qu'il sache si ce qu'il soupçonnait était la vérité ou non. Plus vite, ils parleraient plus vite, il l'espérait, Yuri irait mieux. Il pourrait ainsi lui ouvrir les yeux sur les sentiments d'Otabek à son égard. Le jeune Kazakh lui avait dévoilé son amour pour son petit-fils après qu'il l'au surpris à l'embrasser.

«_ Yuri, es-tu amoureux d'Otabek ? »

Je suis fou amoureux de lui… A en crever !

«_ Je… Pourquoi tu dis ça ?! Deda ! Je suis normal ! Je suis… »

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Otabek gara sa moto sur le parking de la plage et alla s'asseoir sur le sable glacé. Il regarda au loin les vagues s'écraser mollement sur le rivage. Il écouta la mélodie produite par le ressac semblable à une respiration, à des soupirs. Peu à peu son esprit se calma, s'apaisa.

Maman est intervenue avant qu'Inzhu dévoile mon secret à Yura. Pauvre amour il doit être totalement perdu. Tel que je le connais, il doit se triturer les méninges pour comprendre ce qu'elle a voulu lui dire. J'espère que tu ne vas pas trop te torturer ma fée. Je sais comme tu es prompt à de perdre dans le dédale de tes réflexions. S'il te plaît, ma douceur, ne réfléchis pas trop et repose toi. Tu dois prendre des forces pour guérir et revenir au plus vite sur la glace et danser.

Un soupir.

Je n'ose pas entrer dans ta chambre, tu sais. J'ai peur de te voir. J'ai peur de voir la peine de nouveau voiler tes yeux. C'est horrible de te voir si malheureux et de ne rien pouvoir faire pour t'apaiser. Si j'étais courageux, j'affronterais mes peurs et arrêterais de me cacher derrière de faux prétextes. Mais je ne suis pas toi. Je n'ai pas de courage. De nous deux, tu ne le sais pas, mais c'est toi le plus fort. Tu as traversé tant de tempêtes et d'épreuves qui ont forgé ton incroyable volonté et ta force de caractère. Moi je ne suis pas fait de ce même bois. Ma jolie fée aux yeux de soldat.

Otabek souffla sur ses mains que le vent avait glacées malgré les épais gants. Il se releva péniblement et épousseta le sable des ses vêtements. Il devait rentrer chez lui pour se reposer. Demain, il patinerait pour lui. Demain, il lui parlerait.

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«_ Je… Pourquoi tu dis ça ?! Deda ! Je suis normal ! Je suis… »

A ces mots, Nikolaï écarquilla les yeux. Il ne pouvait en croire ses oreilles.

« _ Yuri que dis-tu ?

_ Je suis… Je suis… Me force pas à te mentir deda ! On dit que tu as pas posé la question, hein ?! Tu veux bien faire comme si t'avais rien dit ? Et puis, je te promets d'être quelqu'un de bien. Je te promets que je vais arranger ça. Je vais… Je vais arranger mon anormalité… Attends, regarde sur mon téléphone, il y a la photo d'une fille. Je la connais pas mais ça va s'arranger. Je vais être un bon petit-fils et faire ce que tu attends de moi. Je te le promets mais oublie le reste. Je…

_ Yuri calme-toi ! De quoi tu parles ! Mais arrête de te t'agiter comme ça ! Tu… Yuri ! »

Affolé, ne sachant que faire, Yuri tenta de se lever pour saisir son téléphone qui était posé sur le chevet hors de sa portée. Son grand-père le lui avait confisqué un peu plus tôt dans la journée pour l'obliger à se reposer. Il fut retenu par ce dernier qui tenta de le recoucher mais rien n'y faisait. Paniqué, le cœur au bord de l'explosion, le jeune homme se débattait comme un beau diable, les larmes ruisselant sur ses joues pâles. Sentant qu'il ne pourrait faire longtemps face à son petit-fils, Nikolaï attrapa la sonnette et prévint ainsi les infirmières de garde. Celles-ci arrivèrent sans tarder et quelques minutes plus tard un sédatif fut injecté au malade. Celui-ci ne tarda pas à succomber aux effets du médicament et fut allongé puis bordé par son grand-père.

Je ne me suis donc pas trompé. Mon tout petit… Tu te tortures bien trop. Je t'aime comme tu es et si je t'ai posé la question c'est pour que tu me parles enfin. Je ne te juge pas mon chéri. Je t'aime très fort tel que tu es. Si je voulais te parler ce soir c'était pour te dire que tu n'avais pas à me mentir ou à cacher tes sentiments. La seule chose que je veux est ton bonheur. Que ce soit avec un homme ou avec une femme. Je parlerai demain avec Otabek. Vous devez vous parler tous les deux.

Il caressa doucement la chevelure blonde éparpillée sur l'oreiller couronnant le malade d'or.

Il est évident que tu ne parleras pas de toi-même alors je vais le persuader lui de te répéter les mots qu'il m'a dit. Il m'a parlé… Il t'aime.

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Je flotte entre ici et là. Je flotte dans des brumes. Je suis à l'abri ici. Je n'ai pas à répondre à des questions auxquelles je ne veux pas apporter de réponses. Je n'ai à trouver des prétextes et des justifications. Ici, je peux m'abandonner. Je peux tout abandonner. Je pourrai ne jamais revenir.

Tu sais dea… Ce n'est pas que je ne veux pas te parler. J'aimerai le pouvoir mais c'est trop dur pour le moment. Je ne sais pas encore quoi te dire pour être le petit-fils parfait. Je veux te faire plaisir, je veux te rendre fier, je veux te rendre heureux. Tu le mérites après tout ce que tu as fait pour moi. Tu t'es sacrifié toute ta vie pour les autres alors il est bien naturel que je me sacrifie maintenant pour toi. Et, si pour ça, je dois m'oublier et bien je le ferai. Laisse-moi juste un peu de temps pour mettre les choses en ordre. Je vais tout arranger et tu pourras sourire et dire fièrement que tu as fait de moi un homme bien.

Tu sais je croyais ce matin que ce serait mal de me servir de cette fille pour masquer mes penchants. Je croyais que je ne pourrai pas le faire mais en fait si. Il me suffit de m'oublier et de me conformer à ce que la société attend de moi. Il suffit de ne plus penser et me m'arracher le cœur. Si je n'ai plus de cœur, je n'aurai plus mal. Je ne ressentirai plus rien. Alors voilà, je vais m'oublier et ne m'autoriserai à ressentir des émotions que lorsque je patine. Sur la glace mon cœur n'appartient qu'à moi et en dehors il est à toi.

Et à lui…

A lui que j'aime…

A en crever !

Pour vous garder tout deux, je mourrai symboliquement. Et je n'aurai pas à parler…

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Otabek rentra tard chez lui et fur étonné de voir sa mère encore éveillée. Ses traits étaient tirés et son regard reflétait une vive inquiétude. Elle lui fit en silence signe de s'approcher et il s'assit sur un fauteuil tout aussi silencieux qu'elle.

« _ Tu rentres tard.

_ L'entraînement a duré longtemps aujourd'hui. »

Banalité échangée pour ne pas avoir à lui mentir.

« _ Je dois te parler Otabek.

_ A quel sujet ? »

Vas-tu me dire ce que Inzhu à fait ou veux-tu savoir autre chose ?

« _ Ta sœur a parlé avec Yuri aujourd'hui. Elle ne lui a rien dit mais ça a bien failli. Je suis intervenue à temps mais je pense vraiment qu'il va falloir que tu te décides à parler à Yuri de tes sentiments.

_ Maman, je… Ne peux pas. Il est si fragile en ce moment.

_ Et ça ne va pas s'arranger temps que vous n'aurez pas parlé. Nikolaï Vladimirovitch a appelé tout à l'heure. Il n'a pas ton numéro de téléphone portable mais je lui avais donné le mien en cas de besoin.

_ Yuri ne va pas bien ? »

Non mon ange, tu dois guérir ! Tu le dois sinon je ne m'en remettais jamais.

« _ Il a encore fallu lui injecté un sédatif. Il a fait une crise de panique.

_ De panique ?

_ Oui. Son grand-père lui a demandé quels sont ses sentiments pour toi. Il a paniqué et a commencé à parler de fille, d'anormalité, d'être quelqu'un de bien. Nikolaï n'a pas pu lui dire ce qu'il pense de l'homosexualité, du fait qu'il l'aimera toujours.

_ Je ne comprends pas…

_ Vraiment ? N'est-ce pas ce que toi-même tu as essayé de faire pour nous dissimuler ta nature profonde ? Comment elle s'appelait cette fille ? Sarah ? Sanara ?

_ Ca n'a pas d'importance. Elle m'a ouvert les yeux et nous nous sommes quittés bons amis. Nous sommes toujours en contact. Elle m'a obligé à faire mon coming-out et à m'avouer ce que je suis sans en avoir honte.

_ Puis tu nous a parlé à ton père et à moi. Je m'en souviens comme si c »tait hier. Je ne te cache pas qu'au début nous avons eu du mal à encaisser la nouvelle mais nous avons vite réalisé que le plus important est ton bonheur.

_ Mais tout le monde ne pense pas comme vous ! J'essaie de protéger Yura. C'est pour ça que je ne dis rien ! Je ne veux pas qu'il subisse le poids de la société et…

_ C'est à lui de choisir ce qu'il veut faire. Tu n'as pas à prendre cette décision pour lui. Je te ferai aussi remarquer que ton silence le blesse plus que tes mots. On meurt des silences et des paroles non dites plus efficacement que de n'importe quoi d'autre. Nikolaï va parler à Yuri quand il ira mieux. Une fois ceci fait ce sera à toi de le faire. Ne te dérobe pas et fais preuve d'un peu plus de courage. Il le mérite et il mérite la vérité. C'est un jeune homme bien mais je ne t'apprends rien. Maintenant, va dormir, tu as une compétition à remporter. Tu lui dois au moins ça. »

Maria se leva et embrassa le front de son fils avant de rejoindre sa fille dans la chambre d'ami. Otabek se passa la main sur le visage et laissa les larmes silencieuses s'écouler.

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Cette nuit le jeune homme n'était pas au bord du lac. La fée patienta au centre du lac un long moment. Puis en désespoir de cause commença à en faire le tour. Elle le fit une fois, deux fois, dix fois, vingt fois, mais jamais il n'était là.

Le jeune homme voulut s'approcher de la glace mais le passage lui était barré par les feuillages et les racines. Lorsqu'il parvenait enfin à se créer une ouverture c'était pour mieux se retrouver emprisonné par des liens végétaux. Il continuait pourtant refusant de céder. Il ne le devait pas. Il devait continuer. Il voulait voir sa fée.

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Otabek poussa doucement la porte de la chambre de Yuri. Il y découvrit le jeune homme profondément endormi veillé par son grand-père. Scène familière désormais. Il s'approcha sans bruit du lit et saisit la mince et froide main de Yuri. Il se pencha et remit un peu d'ordre dans la blonde chevelure. Le léger mouvement réveilla doucement le dormeur. Les émeraudes encore voilées par les songes se posèrent sur la main halée. Mis à part le léger battement des paupières aucun autre geste ne fut esquissé. Puis, une petite voix se fit entendre.

« _ On est quand ?

_ Bonjour Yura. Il est presque dix-sept heures. Tu as dormi toute la journée.

_ Ah…. Et diedouchka ?

_ Il se repose à côté de toi. Tu veux que je le réveille ?

_ Non…

_ Tu as besoin de quelque chose ? Boire peut-être ? »

Me blottir dans tes bras.

J'aimerai tellement te parler et te serrer contre moi Yura.

« _ Non ça va. Tu devais y aller. La compétition.

_ J'allai partir. Est-ce que tu regarderas ?

_ Oui.

_ D'accord. J'y vais. Yura ?

_ Quoi ?

_ Je dois te parler mais je n'y arrive pas avec des mots. Tous mes programmes sont pour toi. »

Le jeune homme encore un peu perdu dans les brumes médicamenteuses leva vers lui ses yeux voilés. Il le dévisagea longuement avant d'hocher simplement la tête. Sa respiration jusque là régulière se coupa un instant lorsqu'Otabek se pencha et embrassa tendrement son front avant de partir, le laissant interdit.

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Otabek s'échauffait sur le bord de la patinoire. Concentré, il ne prêtait pas attention au monde qui l'entourait. Il tentait également de tenir à distance toutes ses pensées qui le ramenaient à Yuri et baiser qu'il avait osé déposer sur son front. Il repensa à son audace et au fait que son ami ne l'avait pas repoussé. Un fin sourire étira ses lèvres. Peut-être pouvait-il espérer. Peut-être…

Son téléphone vibra dans la poche de sa veste.

Un simple message composé d'un mot.

Son sourire se fit plus franc alors qu'il répondait par une simple icône. Un pouce levé vers le haut.

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Viktor, Yuuri, Mila et Nikolaï étaient installé devant le poste de télévision de la chambre de Yuri. Celui-ci perdu dans ses pensées n'accordait qu'une oreille distraite à la conversation des ses aînés. Il pensait encore et toujours à ce baiser qu'Otabek avait déposé sur son front. Ce ne fut que lorsque Viktor prononça le nom de son meilleur ami à haute voix qu'il revint parmi les occupants de la chambre.

« _ Il a changé la musique de son programme court au dernier moment. Yakov était furieux.

_ Mais ça va aller avec sa chorégraphie ?

_ S'il l'a fait bien sûr c'est qu'il pense pouvoir gérer mais ce n'est pas prudent.

_ Il va patiner sur quelle musique ?

_ Ah ! Tu es réveillé Yuratchka ! Juste pour la prestation d'Otabek. »

Une réalisation frappa alors le jeune homme qui commença à s'agiter immédiatement.

« _ Qu'est ce que tu as ?

_ Mon portable ! Il faut que j'envoie un message !

_ Maintenant ?!

_ A Beka… Je dois lui envoyer notre message ! On le fait toujours avant de patiner ! »

Sans brusquerie et comprenant l'importance que revêtait ce simple message, Nikolaï tendit à son petit-fils son téléphone. Celui-ci le remercia vaguement tandis qu'il se pressait d'envoyer un mot. Un simple mot. Toujours le même depuis des années.

« Davaï »

Il attendit quelques secondes et la réponse le fit sourire. Une simple icône. Une simple image. Toujours la même depuis des années.

Un pouce levé.

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Il entra sur la glace, se positionna au centre et prit sa pause de début. La musique démarra et les premières notes de guitare acoustique retentirent alors qu'il s'élançait.

Something just changed in your soul / Quelque chose a changé dans ton âme
Tell me baby what's wrong / Dis-moi chéri ce qui ne va pas
What's going on / Qu'est-ce qui se passe
Have you been crying / As-tu pleuré

Je sais que je t'ai fait pleurer mon amour. Je sais que je suis la cause de tes tourments. Sèche tes larmes et sourit moi. Illumine mon monde.

Talk to me / Parle-moi
Talk to me / Parle-moi
Baby talk it's me / Chéri parle c'est moi
Talk to me / Parle-moi

Je ne suis pas doué pour parler et toi non plus. Alors je te parle ici. Je te parle mais ne t'inquiète pas tu peux encore garder un peu le silence. Nous parlerons plus tard. Quand la compétition sera terminée. Quand tu seras un peu moins fragile.

Seems like the sun is shining / C'est comme si le soleil brillait
On everyone but me / Sur tout le monde sauf moi
Won't you talk to me / Me parleras-tu
This is getting scary / Ça devient effrayant

Je veux que le soleil brille de nouveau sur moi. Tu es mon soleil mais je voudrais tant être le tien. Je voudrais que tu n'aies plus peur. Je ne veux, moi, ne plus avoir peur.

Something just changed in my world / Quelque chose a simplement changé dans mon monde
And it's killing me /
Et ça me tue

Non, ça ne nous tuera pas. Je te le promets. Je vais arrêter de te mentir mon ange.

* ihi : petit frère ou frère cadet en kazakh.

J'ai utilisé la chanson de Yodelice, « Talk to me » pour le programme court.