Chapitre 7 – Ecarter les ombres

Something just changed in my world / Quelque chose a simplement changé dans mon monde
And it's killing me /
Et ça me tue

Ouais, ça me tue que quelque chose ait changé dans mon monde… Ca me tue et je ne sais pas trop quoi faire pour arrêter ça. C'est compliqué. J'ai l'impression que je vais perdre quelque soit mon choix. Je n'en sortirai pas vainqueur. Enfin, je crois…

Yuri retournait encore et encore ses sombres pensées dans sa tête ne prêtant aucune attention à ceux qui l'entouraient. Il grignotait consciencieusement l'ongle de son pouce droit, le gauche ayant d'ores et déjà disparu sous ses attaques, en retournant et retournant les paroles de la chanson pour en découvrir le sens profond.

Seems like the sun is shining / C'est comme si le soleil brillait
On everyone but me / Sur tout le monde sauf moi
Won't you talk to me / Me parleras-tu
This is getting scary / Ça devient effrayant

Je te parlais avant et toi aussi. On s'est toujours parlé, de tout, enfin presque tout. Il y a bien un sujet que je n'ai jamais abordé avec toi. Mais, je n'en parle avec personne. C'est trop gênant. La seule fois où j'ai essayé, je n'ai pas pu. Et puis pourquoi tu as choisi ce couplet* ? Je ne comprends pas… Je ne comprends pas en fait pourquoi tu as changé de musique pour prendre cette chanson. Tu as dit que tous tes programmes sont pour moi mais… Qu'est-ce que tu veux me dire ? Qu'est-ce que je dois comprendre ? Tu es malheureux parce que j'ai du mal à accepter ta relation avec Mila ? C'est ça ?

« _ Yuratchka ? »

Nikolaï posa sa main sur l'épaule de son petit-fils le sortant brusquement des ses pensées.

« _ Hein ? Quoi Deda ?

_ Tu as vu le score d'Otabek ? Il est excellent. »

Reportant son attention sur l'écran, Yuri ne pu retenir un sourire en voyant l'excellent résultat de son meilleur ami affiché sur l'écran. Il était bien meilleur que celui de ses concurrents et lui donnait une avance confortable avant le programme libre qui se déroulerait dans deux jours.

« _ Tu devrais peut-être lui envoyer un message pour le féliciter.

_ Tch ! C'est ce que j'allais faire le vieux ! Comme si j'avais besoin de toi pour me dire ce que je dois faire avec Beka. »

Yuri saisit son téléphone et pianota rapidement dessus pourtant au moment d'envoyer le message il hésita. Il effaça le message avant d'en composer un nouveau qu'il effaça presque aussitôt rédigé. Il se mordilla la lèvre inférieure, réfléchit, puis composa un nouveau message. Le pouce suspendu au dessus de la touche d'envoi, il le relut, hésitant. Tout à ses tergiversations, il ne remarqua pas Viktor penché par-dessus son épaule un sourire aux lèvres. Et, alors qu'il allait l'effacer une nouvelle fois, son compatriote appuya sur la touche d'envoi le faisant hurler.

« _ T'avais pas le droit de faire ça le vieux ! Pour qui tu te prends ?! Je lis pas tes messages moi !

_ Tu devrais ! Ca t'instruirait pour ce qui est des déclarations !

_ Je me suis pas déclaré ! »

Réalisant qu'il avait parlé trop vite, il saisit ses couvertures pour se cacher dessous et ainsi masquer sa gêne.

Mais je ne pouvais pas me taire ! Qu'est-ce qu'ils vont croire maintenant ?! Qu'est-ce que Deda va croire ?

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Otabek sentit son téléphone vibrer dans la poche de sa veste alors qu'il répondait aux questions des journalistes. Il brûlait d'envie de lire son message espérant que Yuri en était l'auteur. Il voulut écourter l'interview mais Yakov le menaça du regard et il ne fit rien. Ce n'était pas le moment de contrarier son entraineur qui était déjà suffisamment en colère contre lui suite aux changements de dernière minute. Ce ne fut que lorsqu'il fut bien à l'abri des vestiaires qu'il put enfin lire les quelques mots envoyés par celui qu'il aimait.

« Beau programme. Très touchant. La chanson est très belle. Super score ! »

Simple et efficace. Tout Yuri. En prenant en compte les silences de ces dernières semaines, ce simple message équivalait à un long discours aux accents de déclaration. A moins que ce ne soit qu'une illusion.

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Qu'est-ce qu'il va penser ? D'habitude je ne lui dit pas ça. Enfin, pas comme ça. Je lui dis qu'il a écrasé ses minables concurrents et après on refait la compétition. Je ne le complimente pas sur le choix de sa musique. Je ne lui dis pas non plus « beau programme ». Pas besoin. Il patine toujours de supers programmes bien au dessus de ceux des autres. D'ailleurs ça me fout les boules quand les juges lui mettent des notes trop basses parfois. Beka est un grand patineur. Bien meilleur que le vieux ou le porcelet… Lui au moins il est classe et a une super technique.

On tira sur les couvertures que le jeune homme tint fermement serrées autour de lui.

Vous me faîtes vraiment chier tous autant que vous êtes ! Et en plus j'ai lâché une connerie devant diedouchka ! Merci le vieux de m'enfoncer devant lui ! Je ne sais pas comment je vais rattraper le coup. Déjà qu',il a posé une question bizarre. Je ne sais pas comment il a deviné mais j'ai grave paniqué. Faut que je trouve une explication valable et que je sois capable de débiter sans m'énerver. Je n'ai pas envie que les médecins m'injectent encore un sédatif. Sinon, je ne vais jamais rentrer chez moi. Et je n'ai pas envie de rester ici pour toujours. C'est chiant l'hôpital et je ne peux pas me défiler comme je veux quand on me parle de choses dont je n'ai pas envie de parler. Au moins, chez moi, je pourrai m'enfermer dans ma chambre, tranquille avec Potya.

En parlant de Potya, qui s'occupe de ma chatte ? Si Deda passe tout son temps ici, qui s'occupe de ma chatte ? Lilia ? Yakov ? Faudrait que je pose la question. Ca permettrait de changer de sujet de conversation.

Yuri repoussa ses couvertures et s'assit dans le même mouvement dans son lit.

« _ Tu ne boudes plus Yuratchka ?! » Le taquina Mila que le jeune homme ignora royalement.

« _ Dis diedouchka. Qui s'occupe de Potya ? »

Désarçonné par la question plus qu'inattendue de son petit-fils, Nikolaï ne put cacher sa surprise alors qu'il lui répondait.

« _ C'est Otabek.

_ Be... Beka ?! »

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Otabek écoutait d'une oreille distraite la conversation entre sa mère et sa petite sœur. Il repensait au message reçu un peu plus tôt. Jamais encore Yuri n'avait utilisé ces mots pour le féliciter. Pas que le jeune Russe soit avare de compliments, juste qu'il ne les tournait pas ainsi. Il le disait à sa manière franche et parfois un peu brusque. Certainement sa façon de ne pas dévoiler ses véritables pensées… Peut-être.

Il y a quelque chose de changé dans ton message. Tes mots sont différents comme si tu essayais de me laisser un espoir. Mais est-ce vraiment cela ou est-ce que je me berce de faux espoirs ? Pourtant… Toi si pudique d'ordinaire, tu as choisi ces mots. Ces quelques mots qui me donnent un espoir un peu fou. J'espère que ma réponse ne t'a pas effrayé. J'ai bien pesé mes mots, tu sais. J'ai hésité et j'ai dû l'écrire une bonne dizaine de fois avant d'enfin me décider à l'envoyer. Je crois que je suis un peu idiot en ce moment.

« _Otabek ?

_Hein ? »

Le jeune homme brun redressa la tête, un peu perdu. Il n'avait pas fait attention aux propos de sa mère depuis… Il ne savait depuis quand. Il pensait à Yuri. Il n'était que Yuri. Rien ne comptait vraiment en dehors de lui depuis qu'il avait lu son message.

« _ Nous sommes arrivés. »

Maria considéra son fils sans impatience lui laissant le temps de reprendre contact avec la réalité. Pendant que son fils s'extirpait du taxi à gestes lents, elle paya le chauffeur et ils purent regagner le logement du jeune homme. A peine la porte fermée, celui-ci partit s'enfermer dans sa salle de bain puis sa chambre prétextant la fatigue due au début de compétition.

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Je ne sais plus quoi penser. Son message… C'était gentil et doux. Beka est toujours gentil et doux mais là…. C'est comme s'il voulait me dire plus. Ou me dire plus. J'ai peur de comprendre en fait. A moins que… Est-ce que ça a un rapport avec Mila ? J'écoute la chanson de son programme en boucle et j'ai l'impression que je me trompe. C'est pas une chanson pour une déclaration d'amour à celle qu'on aime. C'est plus une chanson de rupture. Ca me fait presque penser à une supplique ou une prière.

Une prière.

Pourquoi me prierais-tu de te parler ? En tout cas, les paroles sont exactes. Elles mettent dans le mille. Quelque chose à changer en moi. Ca me fait pleurer et ça me ronge d'autant plus que je n'arrive pas à m'exprimer. Moi aussi j'ai l'impression que le soleil ne me réchauffe plus Beka. Depuis quelques temps déjà. Je me sens glacé à l'intérieur et j'en crève. Je voudrais tellement ne plus avoir mal mais pour ça il faut…. Pour ça il faut que…

Je te parle car ça me tue.

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Le jeune homme brun parvint sur le bord du lac dont la surface immaculée scintillait comme un joyau. Son regard en balaya la surface avant de se poser sur la fée qui y vivait. Ses sourcils s'arquèrent sous le coup de la surprise lorsqu'il la vit. Elle se tenait droite en une attitude résolue. D'un coup de pied, elle se donna de l'élan et glissa gracilement dans sa direction.

La fée attendait patiemment le jeune homme brun. Elle scrutait les abords du lac aveuglée par le reflet du soleil sur la surface glacée. Elle plissa les paupières quand enfin et le vit, se redressa et d'un geste résolu commença à glisser vers lui. Plus elle se rapprochait, plus il lui sembla voir la glace prendre vit. Quand elle arriva enfin près de la rive un mur blanc et froid se dressa entre eux.

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Lorsque Yuri se réveilla ce matin-là, il lui sembla que ses mains étaient douloureuses et transies de froid. Il les porta à son visage et souffla par réflexe dessus. Puis, il les regarda pour les découvrir aussi blanches et délicates qu'à l'ordinaire. Seule une ecchymose due à la perfusion rompait l'harmonie de leur délicatesse. Il soupira et tenta de se souvenir de son rêve.

Une patinoire. Non plutôt un lac gelé.

Un jeune homme brun sur la rive.

Le besoin irrépressible de le rejoindre.

L'envie de lui parler et de lui crier des mots d'amour.

Et puis cette paroi froide et infranchissable.

Qu'est-ce que tout ça peut bien vouloir dire ? Et ce jeune homme ? Il ressemblait à Beka.

« _ Tu es réveillé Yuratchka. Je ne t'ai pas dérangé au moins ?

_ Bonjour Deda. Nan, j'étais déjà réveillé. »

Nikolaï referma la porte de la chambre et déposa sur le chevet près de son petit-fils un gobelet rempli de thé et des brioches aux fruits. Une fois cela fait, il tira sur la tablette amovible et y disposa le petit-déjeuner de Yuri.

« _ Tu ne manges rien ?

_ J'ai déjà pris mon petit-déjeuner. Il est tard tu sais. Tu as bien dormi cette nuit. Tu as d'ailleurs meilleure mine.

_ Il est quelle heure ?

_ Dix heures et demie. Tu as fait une bonne nuit.

_ Ouais… Je me suis couché un peu tard aussi. Je devais être crevé. Les médecins vont passer à quelle heure ?

_ Vers onze heures. J'ai discuté un peu avec eux hier. Ils trouvent que ton état général est plutôt satisfaisant. Si tu ne fais pas de nouvelles crises de panique, ils pensent te laisser sortir dans quelques jours.

_ Ah… C'est bien. »

Yuri se saisit du gobelet blanc et commença à souffler sur le thé pour le refroidir. Il tenta d'ignorer au mieux les regards interrogateurs de son grand-père et se concentra sur son repas. Il n'avait pas envie de discuter ce matin. Il avait un songe à étudier, analyser et comprendre.

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Otabek prit son sac et en vida rageusement le contenu sur le sol. Il ne retrouvait ni son lecteur de musiques ni son enceinte portable et ne pouvait ainsi pas peaufiner son programme libre. Il était pourtant certain de l'avoir mis dans son sac le matin même. D'exaspération, il envoya bouler la serviette qui était sur ses épaules dans un coin du vestiaire. Il inspira profondément pour se calmer pendant de longues minutes avant de s'asseoir. Il pouvait toujours se servir de son téléphone mais la qualité sonore ne serait pas des meilleures.

«_ Ca ne va pas Otabek ? »

Le concerné releva vivement la tête en entendant la voix de Mila. Il fixa un instant la jeune femme avant de lui répondre le plus calmement du monde.

« _ Tout va bien. Je vais devoir retourner chez moi car j'ai oublié des affaires. Peux-tu prévenir Yakov s'il te plaît ? »

Réfugié derrière son masque d'impassibilité, il se releva et entreprit de ranger dans son sac ses affaires éparpillées au sol.

« _ Tu as besoin d'aide ?

_ Non ça ira. »

Le ton neutre et détaché du jeune homme fit mal à la jeune femme pourtant celle-ci tenta de ne rien laisser paraître. Ils ne s'étaient pas adressés la parole depuis plusieurs jours déjà, depuis la conversation à l'hôpital. Mila hésita puis prit une grande inspiration avant de demander de but en blanc.

« _ As-tu réfléchis à ce que je t'ai dit ? Au sujet de Yuri. »

Oui mais je ne te dirai rien. Je veux garder ce mince espoir pour moi. Je veux croire que lui et moi pourrons nous aimer.

Otabek suspendit son geste avant de se redresser et de la fixer. Il la fixait si intensément que la jeune femme recula légèrement comme repoussée au loin par ce regard. Il allait lui répondre quand son téléphone sonna détournant son attention.

« Salut grand frère ! Bonne nouvelle ! Ihi sort à la fin de la semaine de l'hôpital ! Va lui falloir un garde-malade donc c'est ta chance. Bisous ! »

Sous le coup de la surprise Otabek ne put maintenir son éternel masque de neutralité. Ses yeux s'agrandirent et sa bouche s'ouvrit lui donnant un air presque comique.

« _ Ca va ? Tu fais une drôle de tête.

_ Je… »

Avant qu'il ne puisse achever sa phrase son téléphone sonna à nouveau. Il lut le message, saisit son sac et se précipita hors des vestiaires oubliant de saluer Mila.

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« _ Ca te dit un peu de musique ?

_ Pas vraiment. J'ai …

_ Génial ! J'ai emprunté son matériel à Ota'. On va pouvoir écouter ses playlists. Qu'est-ce qui te tente ? On pourrait écouter d'abord la musique de son programme libre. T'en penses quoi ? Il choisit toujours de superbes musiques. Tu l'aides ? Il te le fait écouter ? On pourra aussi écouter la musique de son programme d'exhibition. Enfin même si en théorie on les connaît déjà puisque c'est la fin de la saison. Il… »

A ce moment, Yuri ferma les yeux pour tenter de reprendre ses esprits. Il se sentait englouti par le flot intarissable et ininterrompu de paroles. Inzhu n'avait cessé de bavarder depuis qu'elle avait fait irruption dans sa chambre. Elle l'avait tout d'abord interrogé sur son état de santé pour ensuite vite dériver vers lui et sa relation avec son frère. Lorsque Yuri avait parlé de faire une sieste afin de se reposer, elle avait alors suggéré d'écouter de la musique. Elle ne lui accordait pas le plus petit moment de répit le forçant à rester attentif et à surveiller chacun de ses mots.

« _ Alors ?

_ Alors quoi ?

_ Tu l'aides à choisir ses musiques ?

_ Ben on se file un coup de main. On se donne des avis tout ça.

_ Et ?

_ Ben c'est tout. »

Elle ne va jamais me lâcher celle-là ! Elle est pire que le vieux !

Se renfrognant, Yuri s'enfonça le plus possible dans ses oreillers pendant que la jeune fille allumait le lecteur mp3 et l'enceinte. Elle parcourut un moment les différents dossiers avant de sourire et d'en sélectionner un. Une douce mélodie au piano se fit entendre faisant immédiatement se redresser la Fée. Yuri se concentra sur l'air et ferma les yeux pour en savourer l'harmonie. Il n'avait entendu ce morceau qu'une seule fois et lorsqu'il en avait demandé le titre à Otabek, celui-ci avait botté en touche et avait changé de musique.

Les notes emplissaient l'espace. Elles volaient à travers la pièce, l'habitant. Elles la coloraient de couleurs pastelles et chaudes. Elles enveloppaient les occupants de douceur et de sérénité. Quand le rythme s'accéléra, ils leur semblèrent que leurs cœurs battaient avec lui, les forçant à ne faire qu'un avec les harmonies.

Que tu es magnifique mon ange. Tu sembles si serein et apaisé. Il n'y a plu sur ton beau visage les marques de cette infinie tristesse.

Depuis le pas de la porte, Otabek observait le jeune homme. Puis, quand ses yeux rencontrèrent ceux de sa sœur, il fit un léger signe de tête avant de se retirer sans bruit ne voulant rompre la magie de l'instant.

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Les deux jours suivants, Yuri n'avait cessé de réfléchir aux paroles de la chanson du programme court. Il s'était convaincu qu'Otabek voulait lui parler mais qu'il ne s'agissait en rien d'une chanson d'amour. Il avait argumenté contre Inzhu pendant des heures à ce sujet et, ne voulant se donner de faux espoirs, il avait résolument repoussé un à un les arguments de la jeune fille. Il ne pouvait d'ailleurs, selon lui, en être autrement. Otabek, bien que semblant plus serein, ne lui donnait pas non plus matière à espérer de ce qu'il croyait voir. Il était toujours calme et serein. Toujours de cette même humeur égale que Yuri aimait tant et qui l'apaisait au-delà des mots.

Un mince sourire étira les lèvres gercées du jeune homme. Il avait passé un peu de temps avec son meilleur ami aujourd'hui et il lui avait semblé qu'une partie de leur gêne de ses derniers temps n'était plus qu'un souvenir. Ils avaient réussi à parler de tout et de rien pendant près de deux heures sans qu'aucun silence ne vint. Il avait même semblé à Yuri que le Kazakh avait tenté doucement, sans brusquerie, de rétablir leur intimité passée. Mais peut-être se faisait-il des idées. Il ne savait plus. Pourtant, en partant, le jeune homme brun lui avait effleuré tendrement la main en lui rappelant que le programme qu'il allait exécuter ce soir même lui était dédié. Ainsi, tout à ses réflexions, Yuri regardait d'un œil distrait la télévision. Il fit la moue à chaque fois qu'un concurrent s'élançait sur la glace et patientait du mieux qu'il pouvait.

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La main dans les poches de sa veste, Otabek écoutait distraitement les dernières recommandations de Yakov. Il peinait à se concentrer sur le flot de mots qui l'assaillaient, son esprit toujours à l'hôpital prêt de Yuri. Il savait que le jeune homme regardait la compétition bien que ce soit cruel pour lui de n'être qu'un simple spectateur.

Patience mon tigre. Quand tu seras remis, tu pourras patiner et à nouveau briller sur la glace. Ne t'en fais pas. Tout ceci sera bientôt un mauvais souvenir et tu redeviendras pleinement toi-même.

« _ Tu m'écoutes ?!

_ Oui Yakov. »

Non.

« _ Alors fais les étirements que je t'ai dit de faire ! Tu ne vas pas faire comme Yuri et n'en faire qu'à ta tête toi-aussi ! » Vociféra le vieil entraineur dont la patience était mise à rude épreuve déjà.

Sans un mot, Otabek s'exécuta et prit soin de terminer son échauffement correctement. Il ne devait pas se blesser alors que ce soir il s'adressait à l'être qui habitait toutes ses pensées. Alors qu'il s'étirait, il sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Il acheva son mouvement avant de le sortir et de lire le message reçu. Il fit la moue en constatant qu'il s'agissait de sa petite sœur. L'attention le touchait mais il espérait que le message proviendrait d'un autre expéditeur. Il verrouilla l'appareil mais avant qu'il ait pu le ranger celui-ci vibra de nouveau. Il lut rapidement le message et sourit alors que Yakov l'appelait pour qu'il fasse son entrée.

La caméra se focalisa sur lui. Il la fixa un bref instant avant de lever son pouce vers le haut.

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« Davai ! »

Yuri avait envoyé son message mais n'avait pas reçu de réponse. Un peu déçu, il porta son attention sur le poste de télévision au moment où le commentateur annonçait le nom d'Otabek. La déception s'envola lorsqu'il vit la réponse de son meilleur ami.

Un pouce levé vers le haut.

Davai Beka !

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Il se plaça au centre de la glace et attendit que la musique commença. Aux premières notes, il releva la tête et s'élança.

Woke up to the music of your heart / Éveillée avec la musique de ton cœur

Saying I, I / En disant je, je

Could have been the wishing that it lasts / Pourrais être le vœu que ça dure

Saying I, I / Disant je, je

Je fais le vœu de pouvoir tous les jours de nos vies me réveiller au son des battements de ton cœur. Je fais le vœu que jamais cette mélodie ne s'achève. Tu m'es tellement précieux Yura.

Only you ever make me scared / Seul toi m'as jamais fait peur

Cause only you can take me there / Car seul toi m'emmènes là-bas

Mais j'ai souvent eu peur pour toi. Je sais combien tu peux être fort mais parfois… Et, tu sais, tu m'as emmené dans un pays merveilleux et j'aimerai tant que nous y soyons heureux, mon amour.

So wherever you go, I'm your shadow / Alors partout où tu vas, je suis ton ombre

Desert to ice flow, I will follow / Du désert au courant de glace, je suivrai

Wherever you go, I'm your shadow / Partout où tu vas, je suis ton ombre

I'm your shadow / Je suis ton ombre

Je suis tom ombre Yura. Je le suis et le serai. Toujours. Que tu me détestes ou m'aimes. Je ne quitterai jamais ta lumière.

There beneath your body when it wakes / Là sous ton corps quand il s'éveille

Saying I, I / Disant je, je

Hiding under every step you take / Me cache sous chaque pas que tu fais

Saying I, I / Disant je, je

A chaque pas que tu feras, je serai présent. Même si pour cela je dois t'aime de loin. Je préfère être à la lisière de ta vie plutôt qu'en être totalement exclu. Je suis ton ombre et rien ne pourra me séparer de toi.

Only you ever make me care / Seul toi me fais m'inquiéter

Cause only you ever made me dare / Parce que seul toi m'as fait oser

M'a fait oser aimer.

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Les émeraudes étaient fixées sur l'écran. Rien ne pouvait les en détourner. Rien. Pas même les plaisanteries de Viktor. Encore moins les commentaires de Yuuri et Mila. Il dévorait du regard le nouveau champion du Monde qui avait exécuté un superbe programme. La chanson également était magnifique. Alors que les organisateurs installaient le podium, des extraits da la prestation de son ami furent diffusées. Il frissonna en entendant de nouveau la musique. Il lui sembla la ressentir au plus profond de lui.

So wherever you go, I'm your shadow / Alors partout où tu vas, je suis ton ombre

Desert to ice flow, I will follow / Du désert au courant de glace, je suivrai

Wherever you go, I'm your shadow / Partout où tu vas, je suis ton ombre

I'm your shadow / Je suis ton ombre

Je suis ton ombre… Partout où… Ton ombre… Mon ombre ?

Et aussi…

Talk to me / Parle-moi
Talk to me / Parle-moi
Baby talk it's me / Chéri parle c'est moi
Talk to me / Parle-moi

Est-ce que je comprends bien Beka ? Est-ce que c'est bien pour moi ces mots d'amour ? Est-ce qu'il y a le moindre espoir pour que toi aussi tu m'aimes ? Si j'osais te parler répondrais-tu à mon amour comme tu sembles vouloir me le dire ? Trouverai-je la force en moi ?

« _ Alors Yuri on rêvasse à son beau champion ?

_ Je…

_ Arrête de le taquiner Vitya. Laisse-le un peu tranquille. »

Viktor fit la moue à la réflexion de son époux mais n'insista pas. Contrairement à ses habitudes, il ne renchérit pas et laissa son benjamin se perdre à nouveau dans ses pensées. Il se détourna pour reporter son attention sur l'écran de télévision et reprendre son joyeux bavardage avec les autres occupants de la pièce. Il ne releva pas non plus le silence de Nikolaï qui observait son petit-fils avec bienveillance.

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Il avait peine à croire à son bonheur. Il était champion du Monde. Il avait atteint son objectif. Pourtant, son bonheur n'était pas complet. Il lui manquait quelque chose ou plutôt quelqu'un. Il lui manquait cet instant de partage que cela aurait été s'il avait été là, avec lui. Enfin, peut-être n'aurait-il pas gagné si Yuri avait patiné ce soir ? Peut-être… Mais pourquoi y réfléchir puisqu'il n'était pas là. Et comment devait-il interpréter le silence de celui-ci ? Il n'avait reçu aucun message de sa part. Rien. Pas un mot. Avait-il comprit que c'était une déclaration d'amour ? Certes, c'était maladroit mais il n'avait rien trouvé de mieux. Avec un soupir de lassitude, il se força à reprendre contact avec la réalité. Il devait faire bonne figure sur le podium, devant les journalistes et leurs objectifs. Puis viendrait l'interview. Il devait encore s'armer de courage et de patience. Un sourire de circonstance aux lèvres, il s'élança une nouvelle fois sur la glace, prêt à recevoir couronne et louanges.

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« _ Tu es bien silencieux mon Yuratchka. Quelque chose ne va pas ?

_ Ca va Deda.

_ Tu es silencieux depuis trois jours, un record quand on te connait. Tu ne t'es même pas réjoui quand Otabek a gagné. Je pensais que tu serais plus expressif. Lui as-tu envoyé un message au moins pour le féliciter ? »

Yuri détourna les yeux honteux. Il avait honte de sa conduite. Honte de ne pas avoir envoyé un message pour féliciter son ami. Il avait essayé mais n'y était pas parvenu. Quand il commençait à écrire trop de mots venaient. Il n'arrivait pas à faire le tri et un mélange de mots incompréhensibles s'affichait.

« _ Ce n'est pas bien Yuratchka. C'est ton meilleur ami. La moindre des choses c'est de le féliciter.

_ Je sais… Mais j'arrive pas à lui dire tout ce que je veux lui dire. C'est trop compliqué. »

Nikolaï dévisagea son petit-fils et attendit patiemment que celui-ci reprenne la parole. Il lui laissa le temps de trouver ses mots et peut-être de se livrer enfin. Il avait conscience que depuis les deux programmes d'Otabek et les visites d'Inzhu quelque chose changeait en lui. C'était encore presque imperceptible pour qui ne connaissait pas bien Yuri mais pas pour lui qui l'avait élevé. Il le connaissait. Il était capable de lire dans ses silences et ses humeurs. Mieux que quiconque.

« _ Deda… Je me demandais. Tu sais Viktor et Yuuri… »

Non, je ne peux pas lui demander. Surtout s'il sait pas ça pourrait mal passer.

« _ Eh bien quoi Viktor et Yuuri ?

_ Nan rien. Oublie.

_ Tu ne peux pas commencer des phrases, te taire et me demander d'oublier Yuratchka. Va un peu au bout de tes phrases. Alors, Viktor et Yuuri, quoi ?

_ Ben tu sais ils sont… Ils sont proches.

_ Oui, je le sais.

_ Un peu plus que comme un entraîneur et son élève ou comme deux amis.

_ Effectivement. Leur relation va au-delà.

_ Ils sont vraiment proches, tu sais.

_ Je le sais. Ils sont ensemble. »

Le ton tranquille sur lequel Nikolaï prononça ces mots fit relever la tête du jeune Tigre. Il dévisagea son grand-père cherchant à savoir si celui-ci approuvait ce type de relation entre deux hommes. Il n'avait pas manifesté de rejet ou de dégoût mais était-ce parce qu'il énonçait un fait ou que cela concernait des personnes qui n'étaient pas lui ? Ou alors peut-être qu'il ne le rejetait pas parce que ça ne le dégoûtait pas ? Pouvait-il trouver ça normal ?

« _ Grand-père… Ca te… Enfin, ils sont en couple. Ils sont pas que ensemble.

_ J'avais très bien compris. Je ne suis pas un vieux sénile. J'ai très bien compris qu'ils sont en couple. Ils sont même mariés comme me l'a dit Viktor.

_ Pas vraiment puisque le mariage entre personne de même sexe n'est pas reconnu en Russie et au Japon…

_ Balivernes ! Ils sont aussi mariés que je l'étais avec ta grand-mère. Le mariage est un engagement l'un envers l'autre et il n'y a pas besoin d'un bout de papier pour le prouver. Il y a des couples mariés qui n'ont pas ce qu'eux ont. Et que, j'espère, tu auras un jour.

_ Deda ! J'ai dix-huit ans ! Je vais pas me marier demain !

_ C'est vrai. Et pour cela de toute façon, il faudrait déjà que tu te déclares à la personne que tu aimes. »

La panique envahit Yuri aussi brusquement qu'un raz de marée. Elle le submergea prête à l'étouffer. Ne sachant que répondre, il bafouilla des mots indistincts avant de finalement réussir à lâcher dans un souffle.

« _ Je t'ai dit qu'il y avait une fille à la fac qui me plaisait.

_ Yuri arrête ça veux-tu. »

Je n'aime pas quand tu utilises mon prénom. C'est soit que tu vas me souffler dans les bronches soit qu'il va y avoir une discussion trop sérieuse.

« _ Il faut que nous parlions sérieusement tous les deux. Tout ceci a assez duré.

_ De quoi tu veux parler ? Si je t'ai pas parlé d'elle, c'est parce que… »

D'un geste de la main le vieux Tigre fit taire son petit-fils. Il planta ses yeux voilés par l'âge dans les émeraudes limpides avant de lui demander sans détour.

« _ Yuri, aimes-tu les hommes ? Es-tu homosexuel ? »

La vague l'engloutit l'empêchant de respirer librement, l'étouffant. Il était pris au piège.

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Otabek fixait l'écran de son téléphone désespérément muet. Yuri ne l'avait pas contacté depuis sa dernière visite à l'hôpital. Il ne savait que faire. Il s'était promis de parler au jeune homme après le championnat mais ce silence ne l'encourageait pas à aller le voir et lui ouvrir son cœur. Peut-être après tout le jeune homme avait mal pris les deux programmes. Peut-être qu'il ne les avait pas compris et que son silence n'était que sa manière de lui signifier son désappointement. Ou pire… Et s'il était fâché ?

« _ Tu es bien songeur mon garçon.

_ Je réfléchissais. Il y a la conférence de presse tout à l'heure. J'essaie de me préparer aux questions et à ce que je vais répondre.

_ C'est la seule chose qui te tracasse ? Est-ce que ce n'est pas plutôt le silence de Yuri ?

_ Tu es bien trop perspicace maman. »

Un mince sourire étira les lèvres du jeune champion. Maria vint s'asseoir près de son fils et attendit un petit moment avant de le regarder droit dans les yeux.

« _ Vous n'arriverez à rien tous les deux si vous garder le silence. Je sais que tu es pudique et que tu penses agir au mieux pour lui. Mais il y a des silences qui blessent plus surement que les mots.

_ Je ne veux pas le faire souffrir. Mais j'ai l'impression que quoique je fasse je m'y prends mal avec lui. Et il croit que je sors avec Mila.

_ Nan ça je lui ai dit qu'il se faisait des idées !

_ Inzhu ! Cesse d'écouter aux portes ! Retourne au salon pendant que je parle avec ton frère !

_ Nan ! Vous êtes bien gentils avec Nikolaï à leur parler gentiment et tout mais ça fait pas avancer les choses ! Ils passent leur temps à se cacher derrière des excuses à la con….

_ Inzhu ton vocabulaire ! Et ça suffit maintenant.

_ Grand frère, il est fou amoureux de toi ! Il y a pas besoin d'être un génie pour le voir. Il a juste peur que tu le rejettes alors bouge-toi un peu ! C'est pas quand son cœur aura lâché pour de bon qu'il faudra venir pleurer. Ce soir il y a la conférence de presse et tu patines mais après tu vas le voir et paf ! Tu lui fais la déclaration du siècle ou si t'arrives pas à parler tu lui roules le patin du siècle. Et hop on en parle plus ! »

A la plus grande surprise de Maria et Inzhu, Otabek éclata de rire à la tirade de sa benjamine. Elle lui faisait terriblement penser à Yuri à cet instant. La même brusquerie, la même franchise, la même honnêteté.

« _ Et tu ne crains pas que je l'achève en l'embrassant sans prévenir ?!

_ Bah ! T'auras qu'à le réanimer après !

_ Inzhu ! »

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« _ Yuri, aimes-tu les hommes ? Es-tu homosexuel ? »

Nan ! Tu ne peux pas me demander ça ! Pas toi ! N'importe qui d'autre mais pas toi. Je ne vais pas pouvoir te mentir diedouchka ! Je ne vais pas pouvoir te mentir en te regardant droit dans les yeux. C'est impossible. Mais si je te dis la vérité, je vais te perdre. Je suis sûr que tu ne m'aimeras plus quand tu sauras que je ne suis pas tout à fait ce que tu avais espéré. Je vais te décevoir et je ne pourrais rien y changer. Oui, papy, j'aime les hommes…. Ou plutôt non, j'en aime un et rien qu'un seul. Il fait battre mon cœur aussi sûrement que le fait de ne pouvoir me déclarer le brise.

« _ Alors Yuri, vas-tu te décider à répondre à ma question ? Ca ne devrait pas être compliqué de dire oui ou non.

_ Je… Je peux pas te répondre, diedouchka. Je peux pas.

_ Et pourquoi ? Tu dois bien savoir ce qui fait battre ton cœur.

_ Le patinage, ça fait battre mon cœur.

_ Cesse de faire l'idiot ! Tu sais très bien de quoi je te parle. Je ne te parle ni de ta passion ni de ton métier. Je te parle de ce qui fait battre ton cœur, te donne des papillons dans le ventre, qui fait que chaque jour est plus beau que le précédent. Je te parle du sourire de la personne qui fait que même les jours les plus sombres sont illuminés par le soleil. Alors Yuri, dis-moi, qui éclaire tes jours ? »

Beka ! Il illumine tous mes jours. Je veux te le dire ! Je veux te le dire ! J'aimerai te le crier mais si je fais ça, je te perds. Je le supporterais pas !

« _ Deda… Je peux pas te le dire ! Pourquoi tu peux pas comprendre ? Je peux pas ! Si je te le dis tu vas penser que je suis un être répugnant comme ils le disent à la télévision ou à la radio !

_ Yuratchka, jamais je ne penserai ça de toi ou de quiconque. Je ne suis pas l'un de ces énergumènes étroits d'esprit et intolérants. Crois-tu que j'aurai permis à tes amis Viktor et Yuuri de s'approcher de toi si j'étais l'un d'eux ? Non, Yuratchka. Je me moque bien de savoir le genre de la personne que tu aimes. La seule chose qui m'importe c'est ton bonheur. Et si ce bonheur se trouve entre les bras d'un homme et bien je te soutiendrais de mon mieux. Je t'aime tellement mon garçon alors quoiqu'il advienne je te soutiendrais de toutes mes forces. »

Les larmes glissèrent sur les joues du jeune homme. Soulagement et joie se mêlèrent alors que son aïeul le prenait dans ses bras pour le calmer. Il nicha sa tête contre le torse de l'homme qui l'avait élevé, apaisé de se sentir tant aimé, soutenu et compris.

« _ Diedouchka... Oui c'est un homme que j'aime. »

Une main ridée et usée par le temps caressa clament les cheveux d'or.

« _ Et veux-tu bien me dire son prénom ?

_ Tu le connais. C'est Beka. »

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Concentré, Otabek répondait au mieux aux questions posées par les journalistes quand l'une d'elles le désarçonna.

« _ Une rumeur court comme quoi vous entretiendriez une relation amoureuse avec la patineuse russe Mila Babicheva. La confirmez-vous ? »

Un instant le jeune champion se crispa puis il répondit le plus stoïquement possible.

« _ Nous sommes amis et nous entrainons ensemble. Nos rapports ne vont pas au-delà de l'amitié et nous n'entretenons aucune relation amoureuse.

_ Pourtant vous avez été vu dans un restaurant dinant en tête-à-tête.

_ Je vous répète qu'il n'y a rien de plus que de l'amitié entre nous. »

Mais comment ce journaliste a-t'il su pour cette soirée ? Ce n'était pas censé se savoir. Quoique… Deux amis peuvent aller diner ensemble sans que cela porte à conséquence. Reste calme. Si tu t'énerves ils vont en profiter.

«_ Permettez-moi d'insister. Si ce n'est pas pour cette jeune femme que votre cœur bat, peut-être y a-t-il quelqu'un d'autre ? Le titre du morceau sur lequel vous allez patiner ce soir est plus qu'équivoque.

_ Ce n'est pas à elle qu'est adressé ce programme. Je…

_ Otabek a déjà répondu à votre question. Il ne répondra plus à des questions portant sur sa vie privée. »

Yakov en entraîneur chevronné mis fin à cet interrogatoire. Il détestait l'exercice autant que ces élèves et n'appréciait pas le moins du monde lorsque les journalistes mettaient leur nez dans leur vie privée.

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Assis sur son lit, Yuri caressait Potya. La petite chatte ne le lâchait plus d'une semelle depuis son retour la veille de l'hôpital. Tranquillement, il passait ses doigts dans la fourrure soyeuse au plus grand plaisir de félin qui ne cessait de ronronner. Depuis sa confession, il lui semblait que son cœur battait plus régulièrement dans sa poitrine. Il lui semblait que le métronome de sa vie reprenait un cours régulier. Il avait, certes, encore peur de se déclarer à Otabek mais savoir que son grand-père le soutiendrait allégeait le poids qui avait menacé de le briser.

« _ Et toi Potya que penses-tu de ça ? Tu aimerais que Beka et moi sortions ensemble ? Tu l'aimes bien. Il a bien pris soin de toi pendant que je n'étais pas là. »

Pour toute réponse, le félidé se tourna sur le dos pour présenter son ventre à son propriétaire en ronronnant un peu plus fort.

« _ En fait tu t'en fous un peu. A partir du moment qu'on te caresse et te dorlote on est ton pote. »

Il s'allongea contre le corps de l'animal et écouta la musique de son ronronnement. Ce son peu à peu l'apaisa et il se laissa bercer glissant doucement entre les bras de Morphée.

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La fée glissait le long de la paroi de glace. Il lui semblait que celle-ci était moins épaisse par endroit.

De l'autre côté, le jeune homme brun suivait la fée posant parfois sa main contre la paroi de glace.

Paume contre paume malgré la séparation.

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Otabek se positionna au centre de la patinoire à l'annonce de son nom. Il prit sa pause de départ tandis que le commentateur annonçait dans le micro le titre du morceau sur le quel il allait exécuter son programme d'exhibition.

I love you

Ce programme est pour toi Yura. Il est pour te dire tout ce que je n'ai pas réussi à te dire jusqu'à présent. A travers lui, je te déclare ma flamme. Je te dévoile tous les trésors d'amour que j'ai pour toi.

Les notes de piano se firent entendre. Il enchaîna une première suite de pas puis une pirouette. Il laissa peu à peu la pression et les doutes s'échapper. Il ne fut plus que cette musique, cette chorégraphie. Il ne fut plus rien d'autre que cette déclaration à son bien-aimé qu'il lui criait par cette danse.

Yura, je t'aime.

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Yuri s'était réveillé juste à temps pour pouvoir assister au programme de son ami. Confortablement installé sur le canapé, Potya sur ses genoux, il dévorait l'écran des yeux. Etait-ce la réalité ou un une illusion ? Etait-ce bien pour lui qu'Otabek patinait ? Mais si ce n'était pour lui, pour qui d'autre ? Son programme était différent de celui qu'il avait patiné toute la saison. Tous les éléments avaient été modifiés et de la chorégraphie originelle rien ne subsistait. A côté de lui, Lilia et Nikolaï commentaient à mi-voix la performance sans pour autant le distraire.

Tu as dit en conférence de presse que tu ne patinais pas pour Mila. Tu as dit que vous étiez juste amis. Tu as dit que ce programme s'adressait à… Non tu n'as rien dit. Yakov est intervenu avant.

« _ Cette suite de pas je l'ai déjà vu quelque part.

_ C'était une suite de pas que Yuri a exécuté sur l'Agape. »

Agape… Mon premier programme court en senior. Tu l'avais beaucoup aimé. Et cette suite de sauts enchainée avec cette pirouette c'est… Mon premier programme long. Celui avec lequel j'ai gagné à Barcelone. Tu patines des morceaux de mes programmes ! Ce sont mes programmes sur cette musique et elle s'appelle… Je dois te parler ! Je dois…

«_ Yuratchka que fais-tu ?! »

Sans se retourner, Yuri saisit son manteau et ses chaussures. Il claqua la porte d'entrée de son appartement avant que les autres occupants n'aient pu réagir.

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Transi par le froid, Yuri regardait la Neva gelée. Au bord des marches, il regardait les monticules de glace charriés par le courant du fleuve. Cet endroit l'apaisait. Il lui faisait aussi penser à ses différents rêves bien qu'il manqua la forêt. Le Porte de la Neva** était un endroit paisible en cette heure avancée de l'après-midi. Les touristes avaient déserté les lieux et même les plus téméraires des Pétersbourgeois ne venaient s'aventuraient pas ici par ce froid. Yuri souffla sur ses mains gantées pour se tenir chaud. Geste futile mais qui lui donnait l'illusion que la température augmentait un peu.

C'est con de venir ici. Je vais geler. A croire que je tiens à me réexpédier à l'hosto ! Je suis pas bien malin parfois ! Mais j'aime bien être ici. C'est un peu ironique quand on connait un peu l'histoire de cette porte. Mais bon ça symbolise bien ma situation…. Soit Otabek m'aime et je suis la personne la plus heureuse du monde soit… Ben la Porte de la Mort portera encore une fois bien son nom !

Il reporta son attention au loin. Il se demanda s'il lui aurait été possible de patiner ici. La glace semblait solide malgré le printemps qui avait commencé à poindre. Les températures n'étaient pour autant pas assez remontées pour briser le carcan de glace de la Neva.

Ca me fait un peu penser à moi. Mon cœur est gelé et malgré les timides signes d'espoir, il a du mal à se réchauffer…. Bon je reste encore cinq minutes et je me casse. J'ai pas envie de choper une pneumonie. Et puis c'est con de penser qu'il va me retrouver ici ! Je ne sais même pas s'il se souvenir que c'est l'un des premiers lieux que je lui ai fait visiter à Saint-Pétersbourg.

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« _ Comment ça disparu ?! »

Viktor et Yakov avaient retrouvés, paniqués, Otabek sur le bord de la patinoire pour le prévenir de la subite disparition de Yuri. Ils avaient été alertés par Nikolaï qui pensait que son petit-fils était parti sans un mot. Pensant qu'il se rendait à la patinoire, le viel homme avait informé son ami et son entraîneur. Cependant, ne le trouvant nulle part et ne parvenant pas à la joindre sur son téléphone portable, les deux hommes avaient à leur tour paniqué.

« _ Il est parti de chez lui en courant sans rien dire à personne. Son grand-père pensait qu'il viendrait ici mais il est introuvable.

_ Vous avez essayé son téléphone ?

_ Il l'a laissé chez lui.

_ J'ai envoyé Yuuri voir s'il n'était pas chez toi mais non il n'y est pas. Nikolaï est mort d'inquiétude ! »

Où as-tu filé Yura ? Et quelle mouche t'a piqué de sortir par ce froid dans ton état ? Yu es encore convalescent. Mon ange, quelle folie s'est emparée de toi ?

« _ Je vais me changer et je vais le chercher avec vous.

_ Une idée d'où il aurait pu aller ?

_ La patinoire où l'on s'entraîne ou le studio de danse de Lilia peut-être… Un lieu où il se sent bien. »

Ce qui réduit la liste à quoi…. Dix lieus maximum. Il n'a pas dû aller bien loin de toute façon.

Otabek se changea rapidement avant de rejoindre les autres membres de l'équipe russe qui l'attendaient pour commencer les recherches. Ils définir ensemble les différents lieux où Yuri aurait pu se réfugier avant de séparer. Otabek héla un taxi et alors qu'il allait indiquer au chauffeur l'adresse d'un bar que Yuri adorait, mut par une soudaine intuition changea d'avis.

« _ La forteresse Pierre-et-Paul, s'il vous plaît. Déposez-moi le plus proche possible de la Porte de la Neva. C'est urgent, faîtes au plus vite. »

S'il te plaît Yura, sois là-bas et attend moi.

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La mince silhouette blonde se détachait dans la nuit glaciale de Saint-Pétersbourg. Debout au bord des marches, elle ne bougeait pas.

Il était là, debout sur le rivage d'une mer déserte et, plein de ses grandes pensées, il regardait au loin. À ses pieds, le fleuve roulait ses larges eaux que seule remontait péniblement une embarcation.***

Jamais les mots de Pouchkine n'avait si bien illustré la scène qui se déroulait sous les yeux du Kazakh. Otabek ralentit sa course folle pour s'approcher d'un pas plus mesuré de la Fée russe. Il s'arrêta quelques marches au dessus de lui. Yuri l'avait probablement entendu arriver mais n'avait pas réagi. Aussi, Otabek prit sur lui de lui signifier clairement sa présence.

« _ Yura, je… Yura, tu vas attraper la mort si tu restes ici.

_ Je sais mais je crois qu'elle ne veut pas encore de moi. Je suis déjà mort tant de fois ces derniers temps. Ou alors peut-être que ce soir ce sera la bonne.

_ Non Yura. Tu ne mourras pas ce soir.

_ Ah ? Tu me sauverais ? »

Un silence s'ensuivit durant lequel le Kazakh rejoignit le jeune Russe. Il déposa sur ses épaules une grosse écharpe qu'il gardait dans son sac de sport avant de chuchoter.

« _ Non je ne laisserai pas la mort t'arracher à la vie. Pas avant que j'ai pu te parler.

_ Faut que je te parle aussi. Juste… Je sais pas comment te dire ce que je ressens. Je crois que j'ai peur que mon cœur se brise pour de bon cette fois.

_ Il ne se brisera pas Yura. Je te le promets.

_ T'es sûr ? Tu ne sais même pas ce que je veux te dire. »

Avec douceur, Otabek obligea Yuri à le regarder dans les yeux. Il posa sa paume contre sa joue glacée et tourna son beau visage vers le sien. Il y lut autant de peur que d'envie de parler.

Soit tu te déclares soit tu l'embrasses. Le conseil de sa sœur donné quelques heures plus tôt lui revint en mémoire.

Et si pour une fois, les mots étaient superflus ?

Doucement, il attira le mince corps contre le sien. Il lut un bref instant la panique traverser les émeraudes mais ses paupières se fermèrent alors que ses lèvres cueillirent celles de celui qu'il aimait. Il les pressa doucement ne sachant s'il devait approfondir la caresse ou au contraire se retirer. Yuri prit cette décision à sa place lorsqu'il se pressa plus fort contre lui. Puis, la Fée, doucement, comme à regret, rompit la caresse.

« _Beka… Faut que je te dise un truc.

_ Que veux-tu me dire Yura ?

_ Je… Je… Je t'aime.

_ Je t'aime également Yura. Je t'aime depuis si longtemps sans oser te le dire. Je suis désolé de t'avoir tant fait souffrir.

_ Nan, c'est pas toi… C'est pas de ta faute. J'aurai dû te parler. »

Un doigt se posa sur les lèvres gercées le faisant taire. Il fut bien vite remplacé par des lèvres pour un nouveau baiser. Ils auraient le temps de parler. Ils auraient le temps de se raconter les ombres qui avaient habité leurs cœurs mais pas maintenant. Encore une fois, ils s'éloignèrent à regret l'un de l'autre.

« _ Je te ramène chez toi ? Tu dois être transi de froid.

_ Ouais, j'ai pas chaud. Ca caille ici !

_ Quelle idée aussi de venir ici !

_ J'étais sûr que tu me trouverais ici. Je sais pas pourquoi mais j'étais certain que tu penserais à venir ici.

_ C'est vrai que c'est logique te connaissant. Le premier lieu que nous avons visité ensemble.

_ Ouais ! La Porte de la Mort !

_ Mon ange, ce soir c'st la Porte de la Vie. »

Yuri n'ajouta rien se contentant d'hocher la tête. Main dans la main, le jeune couple gravit les degrés et prit la route du retour vers l'appartement du Tigre. Yuri ne put s'empêcher de jeter un dernier regard vers le fleuve.

« _Qu'y a-t'il Yura ?

_ Rien. Ca me fait juste penser à un rêve que j'ai fait.

_ Quel genre de rêve ?

_ C'était bizarre. Il y avait un lac, un jeune homme qui te ressemblait et…

_ Une fée qui te ressemblait.

_ Comment tu sais ? »

Otabek se contenta d'hausser les épaules et de ceindre de son bras gauche la taille de sa Fée.

Je le sais Yura, c'est tout. Mais les ombres sont écartées maintenant et je peux enfin tenir ta main.

* Le programme court dure 2 minutes et 50 secondes maximum alors que le programme long dit libre dure 4 minutes et 30 secondes, +/- 10 secondes.

**Porte de la Neva : cette porte est l'une des entrées de la forteresse Pierre-et-Paul et fait face à la Neva. Elle était surnommée autrefois la « Porte des la Mort » car c'était par elle que les prisonniers quittaient par bateau la forteresse pour la forteresse Schlüsselburg, à l'est de Saint-Pétersbourg, y pour être emprisonnés ou pour être exécutés.

***La porte est évoquée dans le poème Le cavalier de bronze d'Alexandre Pouchkine (1833). Il est possible de lire le texte en français ici : /Livres/Pouchkine_-_Le_Cavalier_de_

Chansons et musique utilisées pour les programmes d'Otabek :

1. Yodelice, Talk to me : programme court

2. Birdy, Shadow : programme long

3. Riopy, I love you: programme d'exhibition