Lorsqu'elle eut dix ans, elle le remarqua pour la première fois. Lui et ses cheveux noirs, ses yeux bruns magnifiques, cet air intelligent et ce sourire gentil. Alors qu'elle le connaissait vaguement depuis qu'ils avaient commencé l'école, ce jour là son cœur fit un bon. Elle avait chaud, son ventre était assailli de papillons... Elle ne voyait plus que lui. Elle s'empressa de le dire à ses amis, heureuse, s'imaginant déjà remonter l'allée de l'église au bras de son père pour rejoindre cet homme qui deviendrait son époux. Oh oui elle en était certaine !
Ruby Blythe, voilà comment elle imaginait son futur. Elle le regardait, rêvait de lui, fantasmait sur le jour où il la racompagnerait chez elle alors que le soleil brillerait sur leurs chevelures. Il effleurerait sa joue du bout des lèvres, lui ferait ce sourire tendre et un autre qu'elle imaginait plein d'amour pour elle, uniquement pour elle.
Elle s'était sentit trahis lorsque cette rousse avait passé le pas de la porte accompagnée de son prince charmant ! Oh qu'est-ce qu'elle lui en avait voulu, elle pleurait dans les bras de Josie. Elle aurait tant aimé être à sa place, qu'il lui ouvre la porte et la lui tienne tel le parfait gentleman qu'il était. Elle aurait voulu qu'il la regarde de cette façon... Elle s'était bercé d'illusions pendant longtemps, avait ressentit l'espoir fou que c'était possible lorsque Anne avait affirmé haïr Gilbert Blythe de tout son cœur. Mais elle avait eu tort. Elle l'avait compris... Mais alors qu'elle désespérait, qu'elle soignait les plaies de son cœur, qu'elle tentait d'oublier le regard envoûté de Gilbert face à Anne qui ne faisait que s'embellir, elle se retrouva face à Moody. Ce garçon un peu maladroit qui s'était affiné avec le temps, qui avait grandit aussi. Le teint mat, les cheveux et les yeux noirs, le jeune homme la détaillait avec inquiétude. Ils étaient seuls, dans la classe et le vestiaire était vide.
-Qu'est-ce que tu fais encore là ?
-Je... Tu avais l'air triste alors je voulais savoir si je... Si je pouvais te remonter le moral.
Il était si nerveux qu'il en perdait presque ses mots mais elle sourit.
Sans savoir pourquoi, la réponse qu'il lui donna lui rechauffa le cœur. Elle remis sa veste et son chapeau puis lui jeta un regard et dit :
-Ne t'en fait pas. Je vais bien. C'est gentil de t'être inquiété pour moi.
Il lui sourit nerveusement puis lui répondit en jetant des regards vers ses pieds, prêt à recevoir un refus cinglant :
-V... Voudrais-tu que je te raccompagne chez toi ? Nous... On pourrait discuter sur le chemin de ce qui te chagrine ou même de tout autre chose si tu veux.
Elle en fut abasourdie. Elle le regardait et réussi à se faire violence pour éviter d'ouvrir la bouche sous le choc. Son cœur se serra. Elle savait qu'elle embêtait toutes ces amies avec Gilbert Blythe mais elle n'y pouvait rien ! Elle était amoureuse et ne voulait pas embêter ce pauvre garçon avec ses histoires, lui si gentil qui ne cessait de lui faire des compliments tous plus adorables les uns que les autres.
-Si tu refuses, je comprendrais ne t'en fais pas.
Elle ne disait toujours rien, perdue dans ses pensées. Les vieux avertissements de sa mère lui revenaient en mémoire : "Ne touche pas les garçons sinon tu te retrouvera enceinte !" "Ne laisse pas un garçon te raccompagner sans chaperon !" etc... Pourtant, plus elle l'observait et plus elle se disait qu'elle ne risquait rien avec lui. Elle ne se l'expliquait pas, c'était une chose qu'elle n'avait jamais ressenti à l'égard de Gilbert. Près de Moody, elle se sentait en sécurité. Alors en dépit de ce que sa mère lui avait dit, elle lui sourit et accepta son offre.
Ils marchèrent donc, à une distance respectable l'un de l'autre. Il lutta un moment contre son mutisme et réussi à la faire parler de ce qui la tracassait. Elle lui dit tout : son amour pour Gilbert, son sentiment d'être inférieur à toutes les filles, l'envie que quelqu'un la regarde comme Gilbert regardait Anne...
Il l'écouta sans se plaindre, la laissant se libérer d'un poids monstrueux en la couvant d'un regard bienveillant.
Arrivés chez la jeune fille, cette dernière s'excusa pour ses plaintes mais à sa grande surprise le jeune homme lui répondit :
-Ruby... Même si Gilbert ne te regarde pas de cette façon, ça ne t'empêche pas d'être merveilleuse. Tu es magnifique, douce, gentille, à l'écoute et même courageuse. Tu trouveras une personne faite pour toi et... J'espère que tu épousera cette personne et qu'elle se conduira très bien avec toi parce que tu mérite tout le bonheur du monde. Je...
Il leva le bras et voulu avancer la main vers son visage mais se rétracta et à la place, il effleura les doigts blancs de celle qu'il considérait comme une princesse. Il ne dit rien, puisant dans son courage pour affronter le regard clair et somptueux de son aimé et durant quelque secondes leurs cœurs courraient à une vitesse fulgurante. Il lui souhaita une bonne soirée et partit en contenant du mieux qu'il pouvait cette angoisse d'avoir été trop intrusif dans la vie de la jeune fille.
Ruby le regarda partir, le cœur gros. Elle aurait aimé converser davantage avec Moody. Elle ressentait encore la chaleur de ses doigts contre les siens et alors qu'il disparaissait dans les champs, elle sourit. Elle ne pensait plus à Gilbert et Anne. Elle ne pensait plus à rien d'autre qu'à la présence rassurante et apaisante de Moody.
Et quand elle s'endormit ce soir là, elle ne rêva pas à Gilbert Blythe. Elle revit le beau visage de Moody, ses yeux captivant et sa voix qui la ravissait alors qu'il lui parlait de tout et de rien.
