Komoko : Chapitre 7

Sasuke fit quelques pas et jeta un regard ennuyé sur Karin. Elle était blessée, au sol. Inutile. Tobi lui avait conseillé de l'achever si il ne voulait plus d'elle. Elle en savait trop.

Que faire ?

Il était fatigué, ses réserves de chakra restaient correctes par rapport à un ninja moyen mais il ne pourrait plus utiliser la majorité de ses techniques et ses yeux le brûlaient douloureusement après le combat intense qui l'avait opposé à Danzo, il avait besoin de repos. Était-ce crédible ? Est-ce que Tobi continuerait de le croire, si il ne décidait pas de s'obstiner dans sa quête vengeresse sur le champs ? Sa confiance n'était pas acquise, il le savait. Tobi avait envoyé Kisame Hoshigaki après son frère, il se méfiait de lui. La mort de Danzo avait probablement calmé ses doutes, son comportement au sommet des Kages également, mais si il abandonnait, maintenant, comment Tobi allait-il réagir ?

Il donna un petit coup de pied à Karin et elle couina. Bien. Elle était consciente.

« - Sasuke kun... »

Il lui jeta un regard sombre. Elle ferait mieux de se taire, il avait besoin de calme. Il avait mal au crâne, et il devait réfléchir. Il avait combattu Tobi par le passé. Pas complètement sérieusement, il ne tentait pas de le tuer, mais suffisamment pour estimer son niveau. Si il se retournait contre lui il aurait besoin d'être en pleine possession de ses moyens et aussi reposé que possible. Il aurait besoin de Karin.

Si il restait sur place il croiserait probablement d'autres ninjas de Konoha. Il les savait sur ses traces et son combat n'avait été ni bref, ni discret. Il devait se décider, vite. Si il tentait de les combattre Tobi le sauverait avant qu'il ne perde définitivement le combat mais il endommagerait définitivement ses yeux pour des adversaires qui n'en valaient pas la peine. Si il fuyait Tobi comprendrait que ses objectifs avaient changé et tenterait de l'éliminer indirectement, sans combattre lui même. Comment ? Zetsu ? Zetsu ne lui faisait pas peur.

Karin grogna de douleur à ses pieds, interrompant ses réflexions. Il s'accroupit et observa la blessure. Aucun organe vital n'était touché à priori, mais elle perdait du sang. Soupirant par avance de devoir dépenser sa précieuse énergie dans quelque chose d'aussi trivial il plongea brusquement ses doigts dans la plaie et entoura sa main de chakra, lui ordonnant de se transformer en feu. Karin lâcha des hurlements atroces avant de perdre conscience.

Il ne voyait pas de quoi elle se plaignait, il venait de lui sauver la vie et il n'avait jamais prétendu être un medic-nin, lui.

Sasuke la hissa sur son épaule. Elle était moins légère qu'elle en avait l'air. Grimaçant de déplaisir à l'idée de devoir la porter jusqu'à la planque qu'il avait en tête il sauta dans l'eau, restant immergé avec Karin quelques secondes pour tenter de brouiller leur odeur puis reprit son chemin, gravissant en quelques bonds rapides la falaise qui surplombait le pont. Il risqua un œil sur les lieux du combat une fois dissimulé par les arbres. Juste à temps. Sakura et Kakashi venaient d'arriver.

Il arriva dans la cachette qu'il pensait utiliser trempé, épuisé et de très mauvaise humeur. Il faisait froid, sa chemise ne lui offrait aucune protection thermique et Karin n'avait toujours pas repris conscience. Il fit un feu.

Sans Kakashi, les troupes de Konoha avaient été incapables de deviner sa présence lorsqu'il était passé près d'eux dans la forêt. Sai était le seul conscient, les autres étaient endormis, veillés par son remplaçant dans l'équipe 7. Un sédatif de Sakura ? Qu'espérait-elle prouver en le trouvant la première ?

Qu'importe, elle avait échoué. Kakashi avait du la rattraper sur le chemin pendant qu'elle cherchait sa trace. Il était leur seul traqueur efficace, avec Shino peut être. Lorsque Sakura s'était débarrassée de ses camarades elle s'était elle même handicapée.

Pourquoi n'avaient-ils pas envoyé Kiba ?

Il mâchouilla distraitement la viande caoutchouteuse de l'écureuil qu'il avait attrapé et cuit. Si Danzo avait dit vrai, alors ils avaient une autre désertion à gérer. Peut être qu'il avait été assigné à la traque d'Ino ? Il eut un demi sourire. Qui aurait cru que de tous les ninjas de leur génération ce serait Ino Yamanaka qui quitterait le village ?

Une fois ses quelques secondes d'amusement passées il jeta les os dans le feu et tenta de trouver une position confortable pour une petite sieste, dégageant avec agressivité les quelques roches qui s'enfonçaient dans ses muscles fatigués. Il traîna Karin plus près du feu, colla son dos au sien pour profiter de sa chaleur et ferma l'œil, sur ses gardes.


Loin des bois glacés du pays du Fer où Sasuke tentait de retrouver ses forces, Itachi et Hineko arrivaient chez elle après une marche majoritairement silencieuse.

C'était une petite maison au cœur de la forêt, bien dissimulée par les arbres. Hineko lui dit qu'elle la louait à une vieille dame qui habitait un peu plus loin. Elle ouvrit la porte et l'invita à entrer. L'intérieur était sobre, un peu vieillot peut être, mais tout était propre et l'incroyable quantité de plantes qui peuplaient toutes les pièces de la maison rendait le tout relativement accueillant.

Elle lui proposa une douche et il hocha stupidement la tête, les joues rouges. Alors qu'il s'apprêtait à rectifier le tir en la voyant silencieuse, se maudissant d'avoir l'esprit aussi mal tourné si tôt après un affrontement qui l'avait probablement affecté psychologiquement, elle rougit à son tour, comprenant le trajet de sa pensée.

« - Je... je ne pensais pas, mais... »

Hineko lui prit la main et l'entraîna dans une pièce attenante. La salle de bain n'était pas très grande, mais la cabine de douche était suffisamment spacieuse pour eux deux.

Leurs vêtements humides et couverts de boue jonchèrent bientôt le sol, et Itachi vit avec dégoût l'eau se teinter d'un brun terreux lorsqu'Ino alluma le jet au dessus de leurs têtes. Elle lui tendit du savon et pendant un temps ils se frictionnèrent en silence, effaçant les traces de leur balade avortée. Il faisait de son mieux pour ne pas la regarder, fixant tour à tour la bouteille de shampoing qu'elle utilisait, le maquillage posé sur le lavabo et les bouteilles de teinture pour cheveux dans la poubelle pour garder son calme apparent. Malgré les pensées brûlantes qui lui traversaient régulièrement l'esprit il était finalement un peu mal à l'aise de se retrouver aussi proche d'elle dans une situation aussi domestique sans le confort de leur vêtements et sans alcool pour l'affranchir de ses inhibitions.

Ça ne dura pas.

Le sol s'était fait savonneux, les parois humides et en se tournant pour finir de se rincer, Hineko glissa. Itachi la rattrapa, par réflexe, et toute idée de nettoyage quitta brusquement son cerveau lorsqu'il vit son sourire rusé. Elle avait « glissé ». Il sentit la jambe droite de la jeune femme s'enrouler autour de ses hanches tandis que ses mains adroites prenaient un chemin audacieux.

La douche fut plus longue que prévu.

Hineko sortit en premier et se sécha rapidement, elle lui donna ensuite une serviette, un peignoir et sa brosse à cheveux avant de partir laver leurs vêtements crasseux, les attrapant du bout des doigts avec une grimace répugnée.

Il soupira, regardant avec mépris l'instrument de torture, et s'attela à démêler sa crinière. Il détestait se brosser les cheveux, préférant de loin passer ses doigts dans la masse de nœuds pour la rendre présentable avant de tout dissimuler dans sa queue de cheval basse habituelle, mais il avait été laxiste ces derniers temps, et il était vrai qu'il en avait bien besoin.

Elle revint quelques minutes plus tard et le trouva en train de se battre avec les dernières mèches problématiques. Amusée, elle lui prit la brosse, se positionna derrière lui et vainquit sans effort la bataille capillaire qu'il avait commencé. Elle écarta ensuite le rideaux de cheveux désormais lisses et brillants, encore légèrement humides, et plaça un baiser sur sa nuque découverte, entourant ses épaules de ses bras nus. Il tourna la tête, surpris mais pas spécialement insatisfait de son traitement, et vit qu'elle avait les yeux fermés et l'air un peu triste.

« - J'imagine que je te dois des explications. Est-ce que tu veux un thé ? »

Il acquiesça et ils passèrent au salon. Il se sentait ridicule, assis sur le canapé uniquement vêtu d'un peignoir en coton lavande qui s'arrêtait au dessus de ses genoux, et il sut qu'il avait raison lorsqu'il vit la jeune femme sourire en apportant leurs tasses. Elle s'assit en face de lui, vêtue d'un short et d'un débardeur à bretelles, lavande eux aussi, qui avaient l'air de lui servir usuellement de pyjama. Itachi n'avait jamais vu ses parents se comporter de manière aussi relâchée l'un envers l'autre, et il ne savait même pas si sa mère avait un jour possédé un pyjama, aussi était-il plutôt mal à l'aise vis à vis de leur situation. Comment devait-il se comporter ? Est-ce que ce laxisme voulait dire qu'ils s'étaient rapprochés aux yeux de la jeune femme ? D'après ses lectures le rapprochement précédait l'acte, mais dans leur cas ça n'avait pas fonctionné comme ça. Il sentit une certaine confusion s'installer en lui tandis qu'il débattait de leur degré d'intimité. Retenant un soupir il attrapa sa tasse, cherchant du réconfort dans le liquide brûlant, et regretta un moment que ce ne fut pas du vin de prune.

« - Mon vrai nom est Ino Yamanaka. »

Le grand brun se redressa. Ino le regardait avec appréhension, il devait répondre.

« - La fille d'Inoichi san, je suppose ?

- Tu connais mon père ? »

Il hocha la tête, reprit une gorgée de thé et posa sa tasse. Il n'avait pas envie de tout casser, de ruiner le fragile début de relation qu'ils avaient tissé. Lui révéler son nom et l'inviter chez elle étaient des marques de confiance, des privilèges qu'il n'avait pas envie de perdre, mais l'heure était à la confidence, et si les ninjas de Konoha revenaient, elle serait tôt ou tard au courant de sa véritable identité.

« - Tous les ANBUs sont entraînés par son département à résister aux méthodes d'extraction d'informations. »

Elle tressaillit, comprenant ce qu'il sous entendait. Il connaissait Inoichi car il l'avait torturé jusqu'à ce qu'ils soient sûr qu'il ne dévoilerait jamais d'informations à l'ennemi si il était capturé. Charmante première impression !

« - Je voudrais te dire qui je suis, mais j'ai... »

Il baissa la tête, se sentant plus lâche que jamais. Ses cheveux glissèrent devant ses yeux, et il ne put se résoudre à finir sa tasse, ou sa phrase. Sa mâchoire était serrée, et son pouls rapide. Il se détestait de ne pas pouvoir lui dire, d'avoir peur de briser leur connexion.

Ino se leva et vint s'asseoir prêt de lui. Sa main attrapa la sienne et elle la serra, fort. Il refusa de la regarder, gardant les yeux rivés sur leurs mains jointes au dessus du peignoir violet.

« - Je sais qui tu es, Itachi. Ça ne change rien. »

Son corps se tendit machinalement et il du calmer ses réflexes, refrénant toute pulsion agressive pour continuer la discussion sereinement. Depuis quand était-elle au courant ? Était-ce la raison pour laquelle elle l'avait abordé, dans cette taverne de Yamatai ? Non, impossible, sa surprise était réelle lorsqu'elle avait aperçu son tatouage, or tous les habitants de Konoha savaient qu'il était ANBU. Elle l'aurait deviné après, alors ?

« - Comment ?

- Konoha n'a que peu de déserteurs ayant fait parti de l'ANBU, et j'étais dans la promotion de Sasuke. Il te ressemble, tu sais ? »

Il sourit, un peu amusé, et sentit ses épaules se relâcher. C'était crédible, elle avait l'air sincère. Il décida d'essayer « l'humour » pour répondre à sa question rhétorique.

« - Je sais. En moins grand. »

Ino s'esclaffa et lui donna un coup de coude amical dans le flanc. Surpris par sa réaction il se tourna vers elle pour comprendre ce qui l'avait poussé à le frapper, les sourcils froncés et la moue peut être un peu boudeuse, lorsqu'elle l'embrassa.

Ses yeux s'écarquillèrent et il posa une main tremblante sur l'épaule de la jeune femme. Il la sentit sourire contre ses lèvres. Elle rompit le baiser et l'attira contre elle, posant son menton sur le haut de son crâne. C'était relaxant, il entendait son cœur battre doucement et sa respiration tranquille, sentait l'odeur agréable du savon qu'elle avait utilisé plus tôt. Pendant plusieurs minutes il n'y eu que ce silence confortable, puis Ino murmura.

« - Je sais ce qui s'est passé, il y 10 ans. Pas tout, mais suffisamment pour comprendre ce qui s'est passé. »

Il préférait le silence. Des images lui traversèrent l'esprit, intenses, sanglantes, désagréables. Il avait commis le massacre avec son dojutsu activé, chaque détail était à jamais gravé dans son esprit.

Il retint un frisson de déplaisir. Qu'est ce que ça changeait, qu'il ait agi sous les ordres de Konoha ? C'était sa lame qui avait transpercé les chairs des membres de son clan, ses informations qui avaient poussé le troisième Hokage à agir. C'était lui, et lui seul qui avait décidé de se charger de cette mission. On lui avait laissé le choix, on lui avait proposé de mourir avec eux, de vivre ses derniers instants en compagnie des siens. Il avait choisi Konoha, il avait choisi de donner une chance à Sasuke. Le fait qu'il ait agi avec l'accord du village n'effaçait pas le sang sur ses mains, et plus que n'importe quel autre sujet, il n'avait absolument pas envie d'en parler.

Ino n'y comprenait rien, et si elle pensait que ça faisait de lui un homme meilleur, elle se trompait lourdement. Son étreinte lui était subitement insupportable, étouffante, son pouls trop fort, son odeur entêtante. Il voulait fuir, loin d'elle, loin de ces souvenirs douloureux, mais il devait savoir d'où venait la fuite. Il desserra prudemment les mâchoires, tentant de ne pas laisser sa colère transpirer.

« - Qui ?

- Homura Mitokado. Après l'incident avec Pain, j'ai surpris une conversation entre lui et Koharu Utatane. Il disait... il disait que si les Uchiha avaient été présents, si ils n'avaient pas ordonné le massacre, alors peut être que les dégâts auraient été moins sévères. »

Itachi serra les dents et sentit ses molaires grincer machinalement. De la chair à canon, comme d'habitude. Ils regrettaient son clan pour n'avoir pas pu servir de bouclier humain aux personnes qu'ils jugeaient plus dignes d'habiter Konoha.

Quand ils pensaient aux Uchiha ils ne voyaient pas la boulangère, Miho, qui faisait d'excellents gâteaux et l'avait supplié d'épargner son fils lorsqu'elle avait compris. Ils n'entendaient pas les cris de détresse de Shun, qui venait de devenir Chunin et le regardait comme un modèle. Ils ne comprenaient pas sa culpabilité lorsqu'Izumi lui avait souri, alors même qu'il retirait sa lame de sa poitrine. Ils méprisaient ses parents, qui pourtant avaient accepté leur sort avec dignité, qui pourtant l'avaient rassuré alors même qu'il était là pour les abattre. Ils ne pensaient qu'à eux, comme à leur habitude, et à leur petit confort personnel.

Une idée lui traversa l'esprit et cette fois-ci il ne put contenir sa rage. Il rompit l'étreinte suffocante et s'écarta de la jeune femme, son regard sévère rougeoyant dangereusement.

« - C'est pour ça que tu es partie ? »

Ino secoua la tête, et il vit qu'elle pleurait.

Sa colère s'évanouit lentement. Elle était jeune, probablement un peu naïve, et Konoha l'avait déçu. Elle ne comprenait pas, mais ça ne faisait pas d'elle quelqu'un de mauvais. Personne ne l'avait jamais vraiment compris, et Sasuke avait eu le même genre de comportement lorsqu'il avait appris la vérité. Ils avaient été entraînés à obéir aux ordres, à respecter l'autorité. Le fait d'apprendre que le massacre était une mission leur faisait questionner l'ordre, plus son exécutant. Ils ne concevaient pas les notions de loyauté et de libre arbitre comme compatibles, et ils avaient raison en un sens, désobéir était considéré comme une forme de trahison à Konoha. Il se demanda un moment si ses pairs se pardonnaient leurs actes parce qu'ils étaient réalisés dans le cadre de missions, si c'était en partie ce mécanisme protecteur qui leur permettait de dormir la nuit quand il était au contraire régulièrement perturbé par d'intenses cauchemars. Si c'était le cas, ce n'était pas si surprenant qu'ils lui appliquent ce même mécanisme et le considèrent pardonné par l'approbation du troisième Hokage.

Ino pleurait toujours, que devait-il faire ? Il se sentait coupable de son ton tranchant, de ses émotions volatiles. Il s'apprêtait à tenter maladroitement de la consoler mais elle fut plus rapide et sécha elle même ses larmes. Lorsqu'elle releva la tête son visage était résolu.

« - Le village... le village n'est plus le même pour moi, depuis plusieurs années déjà. Je crois qu'en grandissant mes illusions sur Konoha, sur les ninjas, sur moi même et ce qu'on m'ordonnait de faire, elles se sont brisées. C'est une fuite en avant, et il n'y aura jamais de vainqueurs. Que des vies gâchées sur l'autel du pouvoir. »

Elle baissa les yeux, les épaules tremblantes. Elle lui avait montré une partie de son âme, et elle n'était pas sûre qu'il la comprenne. Ses amis ne l'avaient pas fait. Sa famille ne l'avait pas fait. Son Hokage non plus. Pourquoi lui, le ninja par excellence, celui qui avait fait l'ultime sacrifice pour son village, le ferait ?

Elle fut à son tour surprise lorsqu'Itachi l'attira dans une étreinte, elle redressa la tête et vit qu'il pleurait. Elle l'avait touché, involontairement, et sa tristesse n'était pas plus confortable que sa colère précédente.

Le moment ne se prêtait pas à plus de mots, plus maintenant, alors elle fit semblant de ne pas le voir et nicha sa tête dans le creux de son cou, prétendant ne pas sentir ses larmes couler sur son épaule. Quelques minutes passèrent et elle perdit peu à peu le fil du temps, bercée par ses bras, distraite par son pouls.

Lorsqu'Ino se réveilla, deux heures s'étaient écoulées et elle se trouvait toujours sur le canapé. Seule. Elle se redressa, se frotta les yeux et aperçut Itachi, de dos. Il cuisinait, apparemment. Il la gratifia d'un bref demi sourire qui la réchauffa avec la douceur d'un feu de cheminée au cœur de l'hiver et retourna à sa préparation. La tempête était passée, et il n'était pas parti. C'était encourageant.

Elle le regarda faire un moment, fascinée par ses gestes précis et son air concentré. Il avait l'air d'un medic-nin en pleine chirurgie, et elle aurait presque pu y croire si il n'avait pas couvert son peignoir violet de son tablier de cuisine à fleurs.

Elle rit le plus discrètement qu'elle le put et le vit se tourner vers elle, interrogateur. Elle laissa ses yeux glisser sur son accoutrement et vit entre ses mèches sombres le haut de ses oreilles rougir. Pour un ninja de ce calibre et contrairement à ce que son passé de froid meurtrier laissait croire, il était étonnement expressif. Pour elle en tout cas.

C'était injuste, honnêtement, parce qu'elle avait été entraînée toute sa vie à analyser le moindre petit signe d'émotion, de sentiments. Mais pour qui savait le lire, il y avait beaucoup à dire sur Itachi Uchiha.

« - Mes vêtements ne sont pas secs.

- Je vois. »

Elle prépara une nouvelle théière, lui servit une tasse et sortit dans le jardin avec la sienne, profitant des derniers rayons du soleil perçant la canopée pour organiser ses pensées.

Elle n'avait pas prévu la direction que les événements allaient prendre lorsqu'elle avait quitté Konoha. A l'époque elle les avait prévenu qu'elle allait partir et qu'elle ne reviendrait pas. Personne ne l'avait entendu, personne ne l'avait écouté. Elle avait été claire, pourtant, elle avait même rendu son bandeau frontal à l'Hokage, déshonorant son clan et n'échappant à une punition certaine que par l'intervention de Sakura. On lui avait ri au nez. On lui avait dit de prendre quelques jours de repos, de redescendre sur terre, d'arrêter d'être aussi sensible, de se trouver un homme pour adoucir ses tourments. On lui avait proposé de reprendre la boutique de fleurs, d'aller travailler à l'hôpital. Ça lui passerait, ce n'était qu'une phase.

Un soir, lassée, elle avait rassemblé ses affaires et elle était partie.

Les premiers jours avaient été faciles. Ça ressemblait à une mission d'infiltration, sa spécialité. Elle avait trouvé un logement, un emploi, une couverture, et la vie reprit son cours. Bien sûr ses amis, ses parents et même certains membres de son clan lui manquaient, mais elle était sereine, sûre de son choix.

Les mots d'Homura résonnaient encore dans son esprit, clairs et sonores, venimeux. Ils faisaient écho à d'autres souvenirs, d'autres mots, d'autres comportements, d'autres attitudes, d'autres personnes.

Sasuke, l'obsession du village, ultime espoir de faire renaître un clan moins fier, plus domestiqué que celui de ses ancêtres, déambulant seul dans les rues du village car personne n'osait s'approcher de lui. Fû, traumatisé sous la coupe de Danzo depuis l'enfance avec l'accord tacite de son clan, presque incapable aujourd'hui d'exprimer le moindre sentiment, leur petit secret honteux. Asuma, mort en laissant derrière lui une compagne dévastée et un enfant à naître pour une mission qui n'avait rien apporté à Konoha. Son père, torturant sans plaisir nuit et jour pour des bribes d'informations qui la plupart du temps ne menaient à rien, peinant à sourire lorsqu'il rentrait chez lui.

A Konoha, leurs chemins ne menaient qu'à la mort, et elle ne pouvait plus l'observer et se taire.

C'était la mission montée par Shikamaru pour abattre Hidan qui lui avait ouvert les yeux sur son propre chemin. Elle l'avait suivi sans réfléchir, mécaniquement, n'entendant que sa haine et son désir de vengeance. Elle avait participé, elle avait même été satisfaite lorsque Shikamaru avait réussi à l'enterrer dans la forêt Nara.

Puis elle avait entendu ses cris. Il hurlait si fort qu'ils ne s'étaient atténués qu'après de longues minutes de marche vers l'orée de la forêt. Chaque hurlement lui avait fait l'effet d'un coup de fouet, cinglant ses nerfs avec violence, hantant ses nuits. Ils l'avaient condamné à mourir enterré vivant quand son Dieu finirait par l'abandonner, ou à vivre dans le cas contraire un supplice éternel. Ils ne l'avaient pas fait pour le bien commun, pour sauver qui que ce soit. Ils s'étaient vengés, mus par la haine inspirée par le meurtre de leur professeur, et ils avaient reçu des félicitations pour avoir cédé à leurs plus bas instincts.

Est-ce qu'ils valaient plus que Hidan ? Est-ce que qu'ils méritaient de vivre alors qu'il survivait, la bouche emplie de terre, le corps digéré lentement par les insectes ? Est-ce que quelqu'un, n'importe qui, aurait la décence d'essayer de le tuer définitivement ?

Ino avait décidé que ce serait elle.

Elle avait fait des recherches, elle avait écumé la bibliothèque pour trouver une méthode efficace pour abréger le supplice du nukenin et elle avait présenté son plan à l'Hokage, peu de temps avant l'attaque de Pain. Tsunade avait refusé. Elle se fichait des souffrances d'Hidan, elle se fichait de la conscience d'Ino.

Est-ce qu'ils valaient mieux qu'un seul de leurs ennemis, quand la seule chose qui les différenciait était l'insigne gravé sur leurs bandeaux frontaux ? Eux aussi tuaient. Eux aussi torturaient. Eux aussi laissaient sur leurs passages des villes détruites et des orphelins vengeurs. Ils perpétuaient le cycle. Ils semaient la haine.

Lorsque Tsunade avait refusé qu'elle abatte Hidan, elle avait rendu son bandeau frontal et s'était promise de le faire, un jour. Personne ne méritait de souffrir ainsi, pas même le pire des assassins.

A Konoha, son chemin ne menait qu'à la mort, alors elle était partie.

Shikamaru l'avait retrouvé, après quelques jours. Elle connaissait son chakra presque mieux que le sien. Elle avait fui. Elle s'était rendue plus loin, dans une région du pays du Feu qu'elle connaissait moins. Là aussi elle avait trouvé un logement, un emploi, une couverture, et la vie reprit son cours.

Il l'avait traqué jusqu'à Yamatai, il l'avait laissé fermé sa boutique, l'avait suivi jusqu'au restaurant où elle avait pris l'habitude de dîner, et ils avaient parlé. Elle avait tenté de lui expliquer sa vision, sa réalité, mais il ne pouvait pas comprendre, il ne le souhaitait pas. Il ne comprenait pas le monde à sa manière, il était trop logique, il ne pensait pas assez aux gens, aux vies. Il voyait le monde comme un plateau de Go où s'affrontaient le bien et le mal, Konoha et les autres. Ils s'étaient disputés et il était rentré, les dents serrées et le regard vide, son respect pour elle l'empêchait de tenter de la ramener de force. Il aurait besoin de l'ordre de son Hokage pour justifier ses actes, pour s'autoriser à piétiner leur amitié.

Elle rentrait lorsqu'elle avait croisé sa route pour la première fois. Il avait de grands yeux noirs impénétrables, une mâchoire à tomber par terre et l'air d'être une très mauvaise idée, exactement son style. Elle le perdit de vue lorsqu'il rentra dans une auberge de réputation douteuse, et sa rencontre avec Shikamaru lui revint avec violence. Ino reprit sa route et tenta de s'atteler à son ménage une fois chez elle, mais le cœur n'y était pas. Elle se passait, se repassait chaque mot, chaque expression, chaque détail, mais elle ne parvenait pas à accepter qu'ils n'étaient plus sur la même longueur d'onde.

Lorsqu'elle eu finit elle tenta d'aller dormir, mais elle ne tenait pas en place, il lui fallait un échappatoire, quel qu'il soit, et il ne lui fallut que quelques verres en regardant les rues s'animer à sa fenêtre pour se décider à explorer les perspectives que l'auberge où sa mauvaise idée avait disparu pouvaient lui offrir.

Il n'y avait que quelques clients, et aucune trace du beau brun. Déçue, elle s'acheta un peu de saké et encouragea de quelques applaudissements un concours de chant qui paraissait monter en volume avec chaque minute qui passait. Peut être qu'elle ne le verrait pas, mais elle aurait au moins la satisfaction de savoir qu'il était incapable de dormir, en partie grâce à elle. Ses encouragements portèrent leurs fruits lorsque le charmant brun apparut et s'installa à une table, seul. Elle se leva et le rejoint, tentant de dissimuler sa tristesse et son trouble sous une carapace de charme et quelques traits d'humour. Et du saké, beaucoup de saké.

La soirée fut très agréable, même si il était un peu intimidant, et elle s'attendait à ce qu'il tente quelque chose quand il proposa de la raccompagner. Elle avait senti son attraction, avait lu du désir dans son regard, et elle anticipait au minimum une tentative de baiser. Elle préparait déjà son chakra à le mettre hors jeu si il le faisait, elle n'était pas prête pour plus qu'un simple flirt. Il n'était pas bavard, et même si elle l'aimait bien, elle ne le connaissait pas.

Elle fut surprise lorsqu'il se contenta de la raccompagner poliment, et un peu triste de savoir qu'elle ne le reverrait pas. Il avait tourné les talons, et elle avait regretté de ne pas l'avoir embrassé lorsqu'elle en avait l'occasion. Peut être qu'il n'était pas une si mauvaise idée que ça, après tout ?

Ce n'était pas important, elle avait passé l'âge de s'enticher de beaux et sombres inconnus. Shikamaru allait revenir, avec une équipe, elle devait une nouvelle fois déménager.

Ce fut plus dur cette fois-ci, de s'arracher à la vie qu'elle s'était construite. Elle ne laissa pas de traces derrière elle, aucun signe permettant de la retrouver. Elle trouva un logement, un emploi, une couverture. La vie reprit son cours.

Ino avait eu plus de mal à s'intégrer à Misawa, c'était une plus petite ville, avec une communauté plus méfiante que celle de Yamatai. Elle ne se fit que peu d'amis et peina à créer des liens avec les gens en dehors de son métier. Keiko, une cliente romantique, et Hanae, la gentille vieille dame qui l'hébergeait, étaient ses deux connaissances les plus proches.

La maison en revanche, la maison était le meilleur endroit qu'elle avait réussi à trouver depuis sa désertion. Il s'en dégageait une sensation de sérénité dont elle avait besoin lorsqu'elle rentrait troublée, persuadée d'avoir senti le chakra de Shikamaru quelques secondes lors d'une de ses livraisons de fleurs.

Ino avait peur, elle commençait à redouter qu'on la retrouve. Elle savait qu'on enverrait une équipe, Shikamaru était tenace, et même si son père était probablement celui qui l'avait le plus compris, en tant que chef de clan il ne pouvait pas simplement dire à Tsunade qu'il souhaitait abandonner., pas encore. Elle n'était que Chunin, et sa spécialité n'avait jamais été le combat frontal, si ils la piégeaient elle était perdue, et c'était terrifiant.

Elle se fit discrète, ne s'autorisant que peu d'excès, ne sortant que pour les grandes occasions, car après tout elle tentait de faire parti de la communauté de Misawa, et on commenterait plus encore ses absences.

Puis, elle l'avait revu. Il était ivre, beau, et il regardait le ciel avec la même fascination qu'un enfant. Elle avait senti son cœur se serrer, prit d'un sentiment tendre qui la grisa autant qu'il la terrorisa. La brune prit la fuite lorsque leurs regards se croisèrent, lut la déception sur son visage et sentit quelque chose en elle se tordre sous la culpabilité. Elle tint quelques heures, arpentant les rues animées avec nervosité puis céda, prise d'une impulsion stupide qu'elle espéra ne pas regretter, et le retrouva une bouteille à la main, troublant, tentant. Il insinua avoir cherché à la revoir, à Yamatai, et elle fut prise d'une irrésistible envie de l'embrasser. Encore une fois, elle céda.

Elle aurait du savoir qu'un premier relâchement entraînerait une suite de réactions en chaîne qu'elle ne pourrait plus maîtriser, mais pour la première fois depuis qu'elle avait quitté Konoha elle avait l'impression de faire quelque chose pour elle, pas pour se cacher, pas pour fuir, pas pour construire une quelconque histoire pour rendre sa couverture crédible. Pour elle et elle seule. Le sentiment de liberté l'avait saisi presque comme l'ivresse qu'elle ressentait plus tôt, et ce ne fut que le lendemain qu'elle réalisa où la liberté l'avait conduit.

La vue du tatouage l'avait plongé dans une colère teintée de peur qui la tortura jusqu'à ce qu'elle comprenne. Il ne savait pas, il la croyait en mission, il ne connaissait pas la vérité, parce qu'il était parti depuis bien longtemps, bien plus longtemps qu'elle. La vérité s'était peu à peu dessinée, se révélant dans tout ce qu'elle avait de cruel. Elle n'avait pas voulu y penser, profitant de chaque seconde de sa présence, repoussant au fond de son esprit la réalité pour ne laisser que le rêve qu'il lui offrait, se délectant du présent pour ne pas sentir l'ironie amère de la situation.

Lorsqu'il partit elle paniqua quelques jours, hurlant d'angoisse, se détestant de lui avoir proposé une nouvelle rencontre, de jouer ainsi avec le feu. Qu'importe les raisons qui l'avait poussé à l'époque à commettre des crimes aussi épouvantables, il n'en restait pas moins l'auteur. Il était dangereux, bien plus que Shikamaru ne le serait jamais, et si il avait le moindre doute il n'hésiterait pas à l'ajouter à la longue liste de ses meurtres.

Et pourtant, il était humain, lui aussi. Il avait été doux avec elle, respectueux, attentif. Vulnérable, aussi, il lui avait fait confiance, malgré tout ce qui aurait pu le pousser à la considérer avec suspicion. Elle ne regrettait pas ce qu'ils avaient partagé, et elle brûlait déjà de le revoir, malgré tout ce que l'idée avait de terrifiant. Il était le premier homme pour lequel elle avait ressenti autant de choses, le premier aussi qui l'avait fait se sentir aussi vivante, aussi libre. Alors malgré tout ce que ça avait de fou, d'irréaliste, de menaçant, elle voulait plus.

Ino sourit, embarrassée, sa tasse vide désormais posée à ses côtés. Qu'allait-elle faire, désormais ?

Shikamaru l'avait retrouvé, il reviendrait, plus lourdement armé que jamais. Elle lui avait montré son nouveau lien, fragile, instable. C'était une erreur. Si ils arrêtaient de se voir, pour une raison ou pour une autre, elle serait sans défense face à l'équipe qu'il monterait pour la « secourir ». Elle devrait se cacher, mieux, cette fois, trouver une nouvelle ville, une nouvelle identité, une nouvelle vie.

Si Shikamaru revenait, était-elle prête à fuir ?

Lui ne l'avait pas fait, dans le parc. Pourquoi l'avait-il aidé ? Il la connaissait à peine, pourquoi prendre autant de risques pour elle ? Le sexe ?

Elle sentit ses joues rosir. Probablement.

Une main se posa sur son épaule et elle sursauta. Itachi. Le dîner était prêt.

Elle se leva, le suivant jusqu'à la table qu'il avait dressé, et sortit de ses pensées, savourant un instant le moment qu'elle était en train de vivre. C'était domestique, agréable, simple, juste un excellent repas en compagnie de quelqu'un qu'elle commençait à apprécier. Leur silence lui était confortable, la chaleur de l'après midi s'était un peu dissipée pour faire place à une douce soirée et elle sentait une légère brise venue de l'extérieur caresser sa peau.

Non. Elle serra les dents, décidée. Elle ne fuirait pas, pas cette fois. Elle en avait assez, elle n'avait pas quitté Konoha pour vivre dans le mensonge ! Elle n'abandonnerait plus. Si leurs chemins devaient se séparer, elle voulait que ce soit parce qu'ils s'étaient disputés, parce qu'ils ne voulaient plus l'un de l'autre ou qu'il avait trouvé mieux ailleurs, pas parce qu'elle avait peur de Shikamaru !

« - Qu'est ce que tu en penses ? »

Elle releva la tête, surprise, et surprit une expression presque inquiète sur le visage du grand brun. Quand il la regardait comme ça elle avait l'impression que son cœur fondait. Elle lui sourit.

« - C'est très bon. Je ne savais pas que tu cuisinais.

- Je trouve ça relaxant. »

Elle acquiesça. C'était délicieux, et elle avait pourtant des standards extrêmement élevés après avoir côtoyé Choji presque toute sa vie. Sa poitrine se serra en pensant à Choji. Lui non plus n'avait pas compris ce qu'elle traversait, et d'après Shikamaru il avait très mal vécu son départ et la perte de leur équipe.

Ino se ressaisit et termina son assiette. Il tentait probablement de la faire culpabiliser, et qui était-il, finalement, pour décider que les états d'âme de Choji étaient plus importants que les siens ?

Elle se leva et débarrassa la table, secouant la tête lorsqu'il lui offrit de faire également la vaisselle. Il était hors de question qu'il s'occupe d'absolument tout, ils n'étaient même pas ensembles, et contrairement à elle il n'avait pas du profiter d'une sieste cette après midi. Il devait être épuisé.

Elle sourit en sentant ses bras puissants entourer sa taille puis frissonna en sentant son souffle chaud sur sa nuque.

Pas si fatigué que ça, apparemment.