Kylian s'était fait un certain nombre d'amis au cours de sa vie. Mais aucun n'avait dévoilé autant de facettes inattendues qu'Adrien Graham. Adrien était comme un oignon qui se révélait couche après couche.

La première semaine de leur classe préparatoire aux concours d'ingénieurs au lycée Huguette Delavault, ils ne s'adressèrent pas une seule fois la parole. Ce n'est que la seconde semaine que Kylian eut l'occasion d'échanger quelques mots avec Adrien. Ils avaient été inscrits dans le même groupe de colle, ces interrogations orales régulières qui les préparaient aux oraux des concours qu'ils envisageaient de passer deux ans plus tard. Kylian l'avait déjà remarqué : c'était vraiment un beau mec, même si sa coupe de cheveux ne le mettait pas vraiment en valeur. Mais il était discret, prenant peu la parole, ce qui avait limité leurs interactions.

En discutant des exercices qu'ils auraient à réviser pour leurs séances communes, ils se rendirent compte que Kylian était plus à l'aise en maths alors qu'Adrien le dépassait en physique. Un échange de bons procédés se mit rapidement en place entre eux. Ils se débloquaient mutuellement pour les devoirs écrits à rendre chaque semaine dans leurs diverses matières et travaillaient régulièrement côte à côte dans la salle mise à leur disposition entre les cours.

Bien qu'il ne se mette pas en avant, Adrien eut rapidement du succès auprès des filles de leur niveau. Kylian le trouvait étonnamment à l'aise dans sa manière d'éconduire celles qui s'intéressaient à lui. Tout en restant souriant et poli, il s'arrangeait pour parler de sa copine. Kylian n'arrivait pas à déterminer si elle existait réellement ou si ce n'était qu'un simple stratagème.

Un jour, début novembre, ils décidèrent de travailler ensemble sur un devoir à rendre pour le lendemain. Mais ils ne purent se rendre dans leur salle de travail habituelle et durent même quitter l'établissement car un événement y était prévu ce soir-là.

— On va à la bibliothèque ? proposa Kylian. Je t'inviterais bien chez moi, mais je partage ma chambre avec mon frère et puis c'est un peu loin.

— Moi, je peux t'inviter là où j'habite, proposa Adrien. On y sera tranquilles.

Kylian suivit Adrien dans le métro puis dans la boulangerie où il entra. Il le vit dépasser la queue en saluant certains clients et s'approcher de la boulangère, une femme d'une cinquantaine d'années, aux traits asiatiques.

— J'ai amené un ami pour travailler, signala-t-il.

— Très bien, répondit celle-ci en prenant un petit panier et le remplissant de viennoiseries. Tiens, voilà de quoi prendre des forces.

— Merci Sabine, répondit-il avant de pousser une porte au fond de la boutique et faisant signe à Kylian de le suivre.

Kylian passa, un peu intimidé, tout en répondant aux paroles de bienvenue de la boulangère. Ils grimpèrent un escalier puis entrèrent dans un appartement deux étages plus haut. Ils prirent ensuite un escalier intérieur avant d'arriver par une trappe dans une pièce… très rose. Près d'une fenêtre, il y avait un buste de couture, habillé d'un vêtement en cours de réalisation.

— C'est ta chambre ? s'étonna Kylian.

— Celle de ma copine, expliqua Adrien. Je vis chez elle. Enfin, chez ses parents.

Kylian, qui avait supposé que la boulangère était sa logeuse, révisa son jugement.

— Et cela ne va pas la gêner ton amie qu'on travaille là ?

— Elle est à Londres, elle fait une école de stylisme.

Adrien s'approcha du bureau pour le dégager. Kylian remarqua une photo sur le mur, juste au-dessus. On y voyait Adrien dans les bras d'une jolie fille brune aux yeux très bleus et aux cheveux d'un noir profond, rassemblés derrière son dos. La copine existait bel et bien.

— C'est Marinette, commenta Adrien, l'expression devenue rêveuse.

Les deux garçons s'installèrent et se mirent au travail. Ils avancèrent bien ce soir-là. Kylian fut présenté à Tom Dupain et Sabine Cheng, les boulangers, qui l'invitèrent à partager leur dîner. Kylian déclina mais convint avec Adrien de renouveler la séance de travail.

oOo

— Bonjour Milady, lança Adrien en souriant au visage qui se dessinait sur son téléphone.

Il ne se lassait pas de la regarder. Il n'était pas encore habitué à sa nouvelle coupe. Quelques jours avant son départ, elle s'était fait couper les cheveux, juste en dessous des oreilles. Cela remplaçait la queue de cheval qui avait elle-même succédé aux deux couettes, qu'elle avait portées jusqu'à la fin de sa première. Sa nouvelle coiffure lui allait très bien, lui donnant l'air plus mûr, validant le passage de la lycéenne à l'étudiante.

Lui-même avait gardé ses cheveux en brosse, teints en châtain, mais il avait profité de son changement d'établissement pour renoncer à ses lentilles de contact marron. Le confort qu'il y avait gagné valait bien le léger risque de se faire reconnaître à cause de ses yeux verts.

— Bonjour, mon chaton, répondit Marinette en le regardant tendrement.

— Tout se passe bien à Londres ?

— L'école est absolument géniale ! J'apprends tellement ! Les profs sont extraordinaires ! Il y a des élèves de toutes nationalités. Oh, Adrien, je suis si heureuse d'être là. Dommage que ce soit si loin. Et toi ?

— Impeccable ! La classe est cool. J'ai commencé à travailler avec un type qui suit les cours avec moi. Il déchire en maths.

— Toi aussi.

— J'ai toujours préféré la physique et la chimie. On se complète bien.

— Je suis contente pour toi.

— Merci ma Lady. Ah, au fait, ta mère m'a demandé de tes nouvelles, hier.

— Oups… Je l'appellerai tout à l'heure quand la boutique sera fermée. Bon, je te laisse, j'ai plein de boulot pour demain.

— Moi aussi. Bonne soirée, Milady. À demain.

— À demain, mon chaton.

oOo

Kylian et Adrien travaillaient dans la chambre mansardée quand des pas énergiques se firent entendre à l'étage en dessous. Ce n'étaient pas les parents de la copine, détermina Kylian qui les avait déjà entendu rentrer une fois la boulangerie fermée. Adrien leva la tête, sans paraître étonné. Il connaissait la personne qui arrivait.

Quelques secondes plus tard, une fille de leur âge, blonde, vêtue de vêtements de marque, débarqua dans la chambre.

Elle fonça sur Adrien, l'embrassa sur les deux joues et se mit à lui parler, sans se préoccuper de savoir si elle le dérangeait ni même sembler remarquer la présence de Kylian. Il était question d'une soirée où Adrien devait absolument l'accompagner. Celui-ci, très calme, répondit simplement :

— J'ai besoin de vingt minutes pour terminer mon exercice. On en parle tout à l'heure.

— Ce que tu es devenu pénible ! protesta l'intruse.

— Dans vingt minutes, d'accord ?

Il lui sourit et reporta son attention sur sa feuille d'exercice. Sans un regard pour Kylian, elle repartit comme une furie à l'étage en dessous.

Adrien jeta un regard vers Kylian qui était resté stupéfait et chuchota :

— Chloé est une amie d'enfance. Elle est un peu spéciale, mais c'est une fille bien.

Une fois l'exercice terminé, Adrien se leva en promettant qu'il ne serait pas long. Il descendit la rejoindre en fermant la trappe derrière lui. Il revint un quart d'heure plus tard et se remit au travail.

oOo

— Ça va mon chaton ? dit Marinette en lui envoyant un baiser par l'intermédiaire de l'écran.

— Tout roule. J'ai pu déposer la demande pour mon changement de nom.

— Je vois que cela te fait plaisir.

— Oui, je serai content quand j'aurai mes nouveaux papiers. Le nom sous lequel je suis inscrit au lycée sera enfin celui de ma carte d'identité.

— C'est bien, mon chaton.

— Et toi, ma princesse, comment ça va ?

— Mes colocs sont totalement dingues, mais ça va.

— Dingue comment ?

Marinette leva les yeux au ciel.

— Pff… Déjà, il y a l'Autrichienne qui fait un drame quand on ne laisse pas la salle de bain impeccable. Je ne parle pas de cheveux au fond de la douche, hein ! Mais juste de traces d'eau sur la glace au-dessus du lavabo.

— Elle est un peu maniaque ?

— On va dire ça. Mais ce qui me pose vraiment problème, c'est le Sud-africain qui ne supporte aucun bruit après 20 h. Ça veut dire que je ne peux pas utiliser ma machine à coudre. Même le bruit de mes ciseaux quand je coupe du tissu le gène. Ça commence à devenir problématique.

— J'imagine, oui.

— Je vais rechercher une autre colocation, je pense.

— Marinette, j'ai dix-huit ans maintenant et j'ai demandé à André Bourgeois de voir comment je peux accéder au compte où j'ai mon argent. Cherche-toi un appartement pour toi toute seule.

— C'est hors de question ! C'est ton argent, tu as travaillé dur pour le gagner. Les prix ici sont déments, ce serait du gâchis. Garde tes économies pour un vrai projet : créer ton entreprise ou acheter une maison. Je vais me débrouiller pour trouver un endroit qui soit dans mon budget.

— Mais je veux participer ! protesta Adrien. Tes parents me logent gratuitement depuis deux ans.

— Ça m'a donné la possibilité d'être dans cette école. Ça compense largement. T'as été un bon investissement, Chaton.

Il lui sourit. Il admirait sans réserve le courage dont elle faisait preuve concernant les menaces de son père. Il savait qu'elle ne les sous-estimait pas. Mais elle avait saisi la chance qui lui avait été donnée par Audrey Bourgeois. Et elle était bien décidée à se battre pour surmonter les obstacles qu'un styliste aussi influent que Gabriel pourrait mettre sur son chemin.

Il l'aimait tellement. Sa Lady.

oOo

Le téléphone d'Adrien bipa et il s'excusa auprès de Kylian avant de prendre l'appel vidéo.

— Salut, mon chaton, je ne te dérange pas ? dit une voix enjouée.

— Je suis en train de travailler avec Kylian, répondit Adrien.

— Oups, désolée ! Bah, je vais en profiter pour lui dire bonjour, alors.

Adrien tourna l'écran vers son camarade. La fille de la photo s'y trouvait, souriante, saluant de la main. Elle s'était coupé les cheveux depuis la prise du cliché qui était sur le mur.

— Bonjour, Kylian, je suis contente de faire ta connaissance.

— Moi aussi, Marinette, la salua-t-il en retour. Enchanté.

— Je vous laisse travailler. Désolée pour le dérangement, s'excusa-t-elle. Tu me rappelles quand tu es libre, Adrien ? ajouta-t-elle en tournant la tête, comme pour voir celui qui n'apparaissait plus sur son écran.

Son petit ami ramena le téléphone vers lui.

— OK, à tout à l'heure, lui répondit-il.

Ils échangèrent un regard énamouré et coupèrent la communication.

— Elle a l'air super sympa, ta copine, commenta Kylian.

— Elle est géniale, confirma Adrien.

Son expression transie donna à Kylian l'envie de le taquiner un peu.

Mon chaton, hein !

Adrien eut l'air étonnement gêné :

— Une vieille blague entre nous, marmonna-t-il.

— Tu es avec elle depuis longtemps ? s'enquit Kylian avec curiosité.

— Notre dernière année de collège. On était dans la même classe.

— Ah oui, ça fait un moment !

— Et ce n'est que le début, assura Adrien.

oOo

— Tu es bien installée dans ton nouveau palace, ma princesse ?

— Oui, je suis venue à bout de mon dernier carton, sans rien casser, cette fois. Et j'ai retrouvé les patrons que je cherchais partout.

— Mes prières à Saint-Antoine ont été efficaces, je vois.

— Ha, ha. Et toi, tout va bien ?

— Rien de spécial. Tes nouveaux colocataires sont sympas ?

— Oui, ils semblent normaux. Y'a juste l'Américain qui achète des pommes en barquette – et je peux te dire que c'est hors de prix, ici – et qui les fout à la poubelle quand la date indiquée sur le paquet est dépassée d'une journée. Les pommes sont parfaitement intactes, mais il pense que cela va l'empoisonner. Il ne comprend pas pourquoi je le surnomme Blanche-Neige.

— Aucun humour ! sourit Adrien.

— Exactement. De mon côté, j'ai acquis la réputation de fouiller les poubelles pour me nourrir. Je ne supporte pas qu'on jette de la nourriture.

— Je te comprends.

— Tu sais que j'en suis à rêver de croissants, la nuit ? Impossible d'en trouver de corrects à un prix décent, ici.

— Je suis vexé. Je pensais que c'était de moi dont tu rêvais la nuit.

— Une nuit sur deux, seulement.

— Tu es cruelle avec moi, ma Lady.

— Mon pauvre chaton ! Allez, je vais te remonter le moral. Regarde ça.

Marinette fit pivoter son téléphone pour le diriger vers le mur à côté d'elle.

— Tu vois ?

— Ce morceau de papier au mur ? C'est une œuvre d'art ? Tu viens de l'acheter pour le prix d'un croissant ?

— C'est mon billet de retour pour Noël, idiot ! J'arriverai le vendredi midi. Tu me retrouveras le soir en rentrant de cours.

À cette évocation, Adrien sourit largement.

— J'aurai du mal à aller à ma colle du samedi matin, je le sens.

— Je te virerai à coup de pied du lit, s'il le faut, le menaça-t-elle.

— Mais pourquoi tant de haine ? gémit Adrien.

— C'est toi qui le premier as dit qu'on devait faire passer nos études avant notre relation.

— J'ai jamais dit ça !

— C'est vrai. Tu m'as juste envoyé en Angleterre en disant qu'on pouvait vivre à distance. Moi, je ne t'enverrai qu'à quatre stations de métro.

— Ouais. En attendant, commence par rentrer en France !

— Dans trois semaines, mon minou. On va tenir.

— Oui, Milady, on peut le faire. On est des héros.

oOo

L'avant-dernier jour avant les vacances de Noël, Kylian vit qu'Adrien était fébrile. Il expliqua que sa copine devait arriver de Londres en début d'après-midi. Il était visible qu'il avait hâte que les cours se terminent pour la retrouver. Il se fit gentiment charrier par leurs autres camarades de classe qui s'amusaient de le voir dans tous ses états.

Une surprise les attendait quand ils sortirent de l'établissement. Alors qu'Adrien s'apprêtait à rentrer rapidement chez lui, il laissa brutalement tomber son sac de classe et s'élança vers une fille qui se trouvait sur le trottoir. Il la souleva dans ses bras en la faisant tournoyer avant de la reposer à terre et de l'embrasser passionnément. Quand le baiser prit fin, les deux jeunes gens enlacés se regardèrent l'air émerveillé. Ils semblaient tellement amoureux et heureux que les passants souriaient en les contournant. Finalement, ils échangèrent quelques mots puis ils se décollèrent l'un de l'autre. Adrien revint chercher son sac, tenant fermement la main de sa petite amie.

— Tu nous présentes ta sœur ? demanda un de leur camarade, goguenard.

La jeune fille rosit joliment en riant. Adrien fit de rapides présentations. Quand il arriva à Kylian, Marinette laissa naïvement échapper :

— On s'est déjà vus quand tu étais dans ma chambre.

Les autres se mirent à siffler tandis qu'elle rougissait violemment et cachait son visage dans la chemise d'Adrien qui riait de bon cœur. Finalement, le couple prit congé et repartit étroitement enlacé.

De l'avis général, Adrien n'allait pas faire beaucoup de maths ce soir-là.

oOo

Comme Marinette l'avait promis, elle avait mis le réveil pour qu'Adrien ne manque pas son interrogation orale du samedi matin. La veille au soir, il avait travaillé deux heures après le dîner, installé sur leur lit, avec Marinette serrée tout contre lui navigant sur son téléphone et le récompensant d'un baiser à chaque exercice terminé.

Le lendemain, il eut la chance d'être interrogé sur la partie qu'il avait pris le temps de réviser.

— T'as eu le temps de bosser, hier ? s'enquit Kylian qui savait qu'ils n'avaient pas encore travaillé ensemble le chapitre que lequel il était tombé.

— Bien sûr, répondit Adrien comme si c'était une évidence.

— Et ta copine n'a rien dit ? insista leur camarade de colle.

— Non, pourquoi ? fit-il mine de s'étonner.

Il vit ses deux condisciples échanger un regard et s'en amusa. Il se garda bien de leur avouer qu'il avait fait l'impasse sur la moitié du programme prévu pour ce matin-là et qu'il avait simplement eu de la veine.

L'après-midi, Adrien et Marinette restèrent le plus possible collés l'un à l'autre, leurs téléphones éteints, tentant de rattraper trois mois de séparation. Durant la soirée, Adrien dut rendre Marinette à ses parents, mais ils gardèrent toujours un point de contact entre eux.

Durant le dîner, le sujet principal fut l'emploi du temps des deux jours suivants qui étaient respectivement les 24 et 25 décembre. Adrien et Marinette allaient travailler aux côtés de Tom et Sabine pour faire face à l'afflux des ventes, des commandes et des livraisons. Il y aurait du travail pratiquement ininterrompu du 24 au matin au 25 midi.

Ils se reposèrent le 25 après-midi, puis eurent leur repas de fête le 26, en compagnie des grands-parents de Marinette.

Ils firent l'échange de cadeaux à cette occasion : Marinette leur avait confectionné des vêtements personnalisés. Ses grands-parents lui donnèrent de l'argent, sachant qu'elle devait faire très attention à ses dépenses tout au long de l'année. Elle reçut de ses parents une paire de belles bottes en cuir (ses précédentes étaient usées). Adrien avait trouvé pour elle une bague avec une tête de chat.

Quand les grands-parents furent partis, Adrien laissa Marinette avec ses parents pour aller travailler. Kylian devait venir le lendemain et il ne devait pas prendre trop de retard sur son camarade.

oOo

Deux jours après Noël, Kylian sonna à la porte de l'appartement des Dupain-Cheng pour travailler avec Adrien, comme ils l'avaient planifié lors de leur dernier cours en commun. Quand son camarade vint lui ouvrit, il remarqua immédiatement le pull-over qu'il portait. Sa couleur dominante était exactement celle des yeux d'Adrien et il lui donnait une allure folle.

À cela s'ajoutaient les motifs à la fois personnalisés et amusants : il y avait une formule mathématique au niveau de la poitrine et tout autour des saynètes montrant des boîtes et des chats. Les félins se trouvaient toujours en dehors des boîtes (dessus, à côté, faisant leurs griffes dessus) et semblaient bien décidés à ne pas s'y laisser enfermer.

— Génial ton pull, remarqua Kylian. C'est le paradoxe de Schrödinger ?

— Exactement !

— Mais où as-tu trouvé ça ?

— Conçu et réalisé par Marinette, lui répondit fièrement Adrien.

— Impressionnant.

— Elle a de super idées, confirma Adrien avec un sourire béat. Allons-y, elle est là-haut et elle a hâte de faire ta connaissance pour de vrai.

Ils montèrent dans la chambre. Marinette se leva pour accueillir Kylian. Ils échangèrent quelques politesses. La jeune fille était pétillante et expansive, parlant avec de grands mouvements de bras. Adrien la couvait d'un regard attendri.

— Kylian a aimé mon pull, précisa-t-il.

— Ça tombe bien, sourit-elle en se déplaçant pour prendre un objet posé sur un coffre. Tiens, je t'ai préparé quelque chose aussi.

Kylian, étonné et un peu gêné de ne rien avoir à offrir en échange, reçut le paquet.

— Ce n'est pas grand-chose, assura Marinette qui avait perçu son embarras. Pour mes projets à rendre, je crée pas mal de prototypes et je ne sais plus quoi en faire ensuite.

Sous les yeux des amoureux qui s'étaient collés l'un à l'autre, Kylian déchira le papier et découvrit une écharpe sur laquelle on pouvait lire une formule mathématique complexe et étonnamment esthétique.

— C'est superbe, assura-t-il admiratif. Merci infiniment.

— Tu auras le bonnet qui va avec quand tu auras trouvé ce que représente la formule, plaisanta Adrien, les yeux pétillants.

— Ah non ! protesta Marinette, pas un bonnet. Un béret, je pense. Ou une faluche.

Son expression se fit concentrée et elle sembla oublier son environnement. Adrien éclata de rire et embrassa la tempe de son amie.

— Bon, on l'a perdue. Elle est en mode création. Nous aussi, on va se mettre au boulot, décréta-t-il.

Kylian renouvela ses remerciements et Marinette, après avoir embrassé son amoureux, alla s'installer sur la banquette qui se trouvait près d'un mur. Elle attrapa une tablette graphique et se mit à crayonner, visiblement très inspirée. Les garçons s'installèrent au bureau.

Une heure plus tard, le pas que Kylian associait désormais à Chloé se fit entendre. Elle grimpa les marches en terrain conquis et se précipita selon son habitude sur Adrien. Ensuite, seulement, elle remarqua Marinette qui avait observé la scène d'un air blasé.

— Oh, tu es là, toi ! lâcha Chloé d'un ton condescendant.

— Je sais c'est diiiiingue, mais parfois, je suis dans ma chambre ! répondit Marinette d'un ton exagérément enthousiaste. Et figure-toi que je…

À ce moment, Adrien se racla la gorge et sa petite amie ne termina pas sa phrase. Elle se replongea dans sa tablette. Comme si rien ne s'était passé, Chloé reporta son attention sur Adrien :

— Ne me dis pas que tu travailles ! Mais c'est ridicule, absolument ridicule ! On est en vacances, c'est Noël. Personne ne travaille. C'est une maladie chez toi, faut vraiment que tu t'en rendes compte…

Adrien tenta à plusieurs reprises de l'interrompre, mais elle fut plus tenace que les fois précédentes et il n'arriva pas à en placer une. Finalement Marinette leva la tête et contempla son petit ami comme si elle évaluait ses chances de succès. Elle finit par rouler des yeux d'un air exaspéré et coupa la volubile visiteuse :

— Dis-moi, Chloé, qu'est-ce que tu as reçu pour Noël ?

— Plus que toi, répondit l'autre fille, sans même se retourner.

— C'est vrai ? répliqua Marinette en se levant. Viens me raconter ça pendant que je me fais un thé.

— Un thé ! dit dédaigneusement Chloé qui la suivit cependant vers la sortie. Tu me snobes parce que tu vis à Londres ? Tu es consciente que c'est grâce à ma mère que tu es là-bas ? Sans elle, tu…

Le reste de ses paroles fut coupé quand Marinette rabattit la trappe pour isoler les garçons. Kylian dut faire une drôle de tête, car Adrien affirma :

— Faut pas te fier à ce que tu vois. Chloé n'est pas du tout comme elle veut le faire croire. C'est vraiment quelqu'un de bien, au fond.

— Mais pourquoi se montre-t-elle insupportable, alors ? ne put s'empêcher de demander Kylian.

Adrien contempla pensivement le plancher, là où les deux filles avaient disparu. Puis il lâcha tristement :

— Parce que l'argent ne fait pas le bonheur.

Il reprit alors son stylo pour montrer que la conversation était terminée. Kylian, qui était issu d'une famille laborieuse, songea qu'il avait du mal à pleurer sur le sort d'une fille dont le sac valait plus cher que salaire mensuel brut de son père.

oOo

Lorsque les garçons descendirent pour la pause, une métisse aux cheveux roux s'était jointe aux filles. Elle parut familière à Kylian, même s'il était certain ne l'avoir jamais rencontrée. Elle papotait avec Marinette pendant que Chloé était dans son coin, plongée dans son téléphone dernier cri.

Le visage d'Adrien s'éclaira quand il vit la nouvelle venue. Elle se leva et vint lui faire la bise, visiblement ravie de le voir. Elle se tourna ensuite vers Kylian et lui tendit la main :

— Salut, je suis Alya. Tu dois être Kylian.

Au moins, Adrien avait des amis qui ne le snobaient pas. La pause dura plus longtemps que prévu, tant elle fut agréable. Puis les garçons durent remonter travailler.

Dans l'intervalle, Kylian avait appris qu'Alya faisait une école de journalisme et qu'elle administrait au moins cinq sites internet, portant sur divers sujets. Visiblement, la capacité de la jeune fille à se passionner et à partager son engouement sur le net était un sujet de plaisanterie entre les amis. Chloé ne s'était pas jointe à la conversation, mais Kylian était certain qu'elle les écoutait et s'amusait malgré elle.

Leur programme du jour terminé, les étudiants redescendirent dans le salon. Un garçon avec des lunettes et une casquette s'était joint au groupe. En le voyant, Adrien poussa un cri de joie et dégringola les marches pour saluer son ami avec force tapes sur le dos et poignées de mains élaborées.

— Hé mec, finit par s'écrier le nouveau venu. Ce n'est pas parce que Marinette n'est pas là qu'il faut te terrer chez toi. Si t'as peur de sortir, nous aussi on peut te protéger.

Il prit une pose martiale, les bras croisés, en appui sur ses jambes légèrement écartées.

— Je n'arrête pas de lui dire, intervint Chloé depuis son coin.

— Tu te rends compte ? réagit le garçon d'un ton choqué. Je suis d'accord avec Chloé ! Tu me dois des excuses, mon pote !

Cela fit glousser Marinette et Alya tandis que Kylian souriait largement. Chloé expira brutalement de l'air par le nez et elle reporta son attention vers son téléphone. Kylian admira la résistance des amis d'Adrien au caractère de Chloé.

Le joyeux drille se présenta. Il s'appelait Nino et était en BTS pour devenir ingénieur du son. Avec son énergie et son bagout, il n'eut pas de mal à convaincre Adrien de sortir le soir même. Kylian fut chaleureusement invité à se joindre à eux.

Nino et Alya étaient visiblement ensemble. Adrien et Marinette s'étaient de nouveau collés l'un à l'autre et semblaient échanger de longs discours silencieux en se regardant. Kylian craignit un moment de se retrouver à tenir les chandelles avec Chloé, mais les deux couples surent l'inclure dans les conversations toute la soirée.

Nino les entraîna pour commencer dans un bar où un super groupe devait passer ce soir-là avant de les faire rentrer gratuitement dans une boîte de nuit où il avait ses habitudes.

Kylian découvrit une facette inédite chez Adrien. Autant celui-ci était discret en cours, autant avec ses amis il s'avérait taquin et amateur de jeux de mots plus ou moins réussis. Marinette protestait ou faisait la moue à chacun d'entre eux, mais il était évident qu'elle s'en amusait et que ses indignations étaient davantage une taquinerie qu'une réelle critique.

Durant la première partie de soirée, alors qu'ils sirotaient leur premier verre en attendant la plancha qu'ils avaient commandée, Kylian eut une illumination. Il se pencha vers Alya et demanda :

— Ce n'est pas toi qui tenais le Ladyblog ?

Il vit Chloé arborer un petit air supérieur. L'attention d'Adrien fut détournée par la salière que Marinette venait de faire voler d'un mouvement maladroit et qu'il réussit à rattraper au vol.

Alya sourit et demanda :

— Tu le suivais ?

— Bah oui, comme tout le monde. Il était vachement intéressant. Et la dernière interview était trop bien.

— Merci.

— Tu n'as jamais su qui se cachait derrière les masques ? s'enquit-il.

Adrien et Marinette se tournèrent vers le groupe qui commençait une nouvelle chanson, manifestement peu intéressés par le sujet.

— Même si c'était le cas, je ne te le dirais pas, répliqua Alya en riant.

Chloé émit une onomatopée agacée. Kylian interrogea du regard Alya et Nino dont les expressions étaient nettement amusées.

— T'en fait pas, mec, expliqua Nino. Elle nous snobe parce qu'elle a été choisie une ou deux fois pour aider Ladybug et Chat Noir.

— Plus que tu ne le crois ! protesta Chloé.

Kylian la dévisagea avec surprise avant que la mémoire ne lui revienne. La seule héroïne dont on connaissait l'identité était une fille blonde qui s'appelait…

— Oh ! Tu es cette Chloé-là ! La reine des guêpes, c'est ça ?

— Queen Bee, le corrigea sèchement Chloé.

— C'est ça. Euh, félicitations.

Elle accepta l'hommage d'un mouvement de tête plein de morgue.

— Notre commande arrive, je crois, signala Adrien.

Kylian aurait bien interrogé plus avant Alya sur la manière dont elle avait récupéré autant d'informations sur les héros de Paris, mais Nino embraya sur un autre sujet qui fit totalement dévier la conversation.

Note : Le lycée Huguette Delavault où j'ai intégré nos deux personnages principaux n'existe pas (tout comme les établissements cités dans le dessin animé). Huguette Delavault est une mathématicienne qui a beaucoup œuvré pour l'amélioration de la place des femmes dans les instances scientifiques.

Petit cours de droit civil :

J'ai indiqué en début de chapitre qu'Adrien s'appelle Graham et non Agreste pour son camarade de classe. En effet, il est possible d'utiliser un nom d'usage pour les actes de la vie courante. Il peut avoir demandé à être appelé Graham et non Agreste sur les listes d'appel de la classe. Dans l'histoire précédente, j'indique qu'il utilise déjà son nom d'usage au lycée où André Bourgeois l'a inscrit après qu'il se soit installé chez les Dupain-Cheng. Adrien a cependant dû passer son bac sous son nom réel. Je n'ai pas raconté cette période (elle prend place entre les deux parties), mais je lui ferai raconter une anecdote à ce propos plus tard, dans cette histoire-ci.

Ensuite, une fois majeur (je place son anniversaire en septembre), Adrien a pu faire une demande auprès de l'État civil pour ajouter le nom de sa mère avant celui de son père et ainsi devenir Adrien Graham-Agreste sur ses papiers officiels. Avant ses 18 ans, il aurait fallu l'accord de son père pour ce changement de nom et je n'imagine pas Gabriel le lui donner.

Il est donc possible de demander à ajouter officiellement un nom d'usage au nom patronymique (que l'on est obligé de garder). On peut notamment demander l'ajout du nom de la mère avant ou après celui du père avec un tiret entre les deux. Ensuite on peut choisir lequel des deux noms que l'on transmet à ses enfants (il est aussi possible de n'en donner aucun si l'autre parent donne le sien).