V - Une autre vie

Au mois de novembre, Adrien et Kylian travaillaient dans la mansarde quand Adrien reçut un appel de Tom sur son téléphone. Il écouta et dit :

— On arrive.

Au regard interrogateur de Kylian, il répondit :

— Sabine se sent mal.

Ils dégringolèrent les étages pour se rendre à la boutique. Sabine était assise sur un tabouret alors que Tom servait les clients qui, à cette heure-là, se pressaient pour avoir leur pain. Adrien le remplaça derrière le comptoir, et Tom prit sa femme dans les bras pour la monter à l'appartement sous les vœux de rétablissement des clients.

— Je peux me rendre utile ? demanda Kylian.

— Je veux bien, accepta Adrien. Je te dis les prix, tu fais l'addition et tu encaisses.

Ce n'était pas trop difficile et Kylian servit même quelques baguettes pendant qu'Adrien emballait des gâteaux. Ils travaillèrent ainsi jusqu'à l'heure de la fermeture. Quand Adrien fit descendre le rideau de fer, Tom n'était toujours pas redescendu. Les garçons nettoyèrent et rangèrent la boutique avant de monter à l'appartement.

— Le médecin est là, leur dit Tom quand ils franchirent la porte.

Le pauvre homme semblait très inquiet, mais il se reprit en voyant les garçons qui hésitaient sur la conduite à tenir :

— Allez travailler, leur dit-il. Merci de vous être occupé de tout.

— J'ai vu qu'il y avait encore à faire pour demain, répondit Adrien. Dites-moi quand vous redescendrez, j'irai vous aider.

— Je ne pense pas ouvrir demain matin. Il suffit de tout mettre au frigo, répondit le boulanger. Allez travailler, vous deux. Je vous ai fait perdre assez de temps.

Ils montèrent pour se remettre à leur devoir. Quand ils entendirent le médecin partir, Adrien descendit aux nouvelles. Il remonta quelques minutes après :

— Rien de grave, mais elle ne sera pas sur pied avant plusieurs jours. Tom réfléchit à la manière de s'organiser. Il ne veut pas que je rate les cours demain.

Ils avaient presque terminé leur travail à dix heures du soir quand Tom les appela pour le dîner. Sabine dormait. Le boulanger avait décidé de ne rouvrir la boutique le lendemain qu'en fin d'après-midi.

— Je ne ferai ni la fournée du matin ni les sandwichs et tartes salées du midi, expliqua-t-il. Seulement le pain et quelques gâteaux pour le soir. Tu pourras m'aider un peu pour la vente, Adrien ?

— Bien entendu.

— Je viendrai aussi, proposa Kylian, on s'est bien débrouillés, tous les deux ce soir.

— Comme ça, vous pourrez tranquillement faire vos préparations pour samedi matin et vous occuper de Sabine, ajouta Adrien. Pour le week-end, on peut tenir, vous et moi.

— Et moi, ajouta Kylian bien décidé à aider le couple qui l'accueillait toujours les bras ouverts.

— Vous devez travailler pour vos concours, s'inquiéta Tom.

— On va se débrouiller, ne vous inquiétez pas, le rassura Adrien. L'important c'est que vous ne perdiez pas trop d'argent et que vous puissiez rester auprès de Sabine.

oOo

Quand le lendemain Kylian et Adrien arrivèrent de leurs cours, une surprise les attendait dans la boutique : Chloé était à la caisse. Adrien lui adressa un de ses lumineux sourires et la fille se rengorgea.

— On n'a pas besoin d'aide pour l'instant, dit le boulanger aux deux étudiants. On vous appellera si besoin.

Adrien et Kylian expédièrent au plus vite leurs exercices et redescendirent peu avant la fermeture. Ils remplacèrent Tom qui passa vérifier que sa femme allait bien avant de se rendre dans son fournil. Ils servirent les derniers clients. Chloé monta voir Sabine dès qu'il fut question de faire le ménage. Apparemment, elle avait atteint les limites de sa bonne volonté.

Une fois la boutique en ordre, les garçons rejoignirent le boulanger devant son four.

— Je vais ouvrir demain matin, leur indiqua-t-il.

— Je ferai les ventes, proposa Adrien.

— Non, toi, tu vas à ton cours du matin. Alya s'est proposé de venir. Elle est libre tout le samedi.

— Marinette l'a appelée à la rescousse ? sourit Adrien.

— Apparemment. Nous avons de la chance avec notre fille. Avec vous tous, d'ailleurs. Kylian, je ne sais pas quoi dire. C'est vraiment chic de ta part ce que tu fais pour nous depuis deux jours.

— Mais c'est normal, Monsieur Dupain. Vous m'accueillez régulièrement chez vous.

— Si même Chloé s'y met, on ne peut pas faire moins, remarqua malicieusement Adrien.

— Elle s'inquiète réellement pour Sabine, dit Tom en sa faveur.

— Je n'en doute pas. Et je ne suis pas étonné qu'elle soit venue, admit Adrien redevenu sérieux.

Il échangea avec le boulanger un regard d'intelligence. Kylian repensa au jour où Adrien lui avait appris qu'un jour Chloé lui avait rendu un grand service. Cette insupportable fille avait manifestement quelques (rares) moments de grâce.

Kylian prit congé pour ne pas obliger Tom à l'inviter à dîner, mais promit de revenir le lendemain pour aider en boutique. Comme la veille, il repartit avec une partie des invendus, pour lui et sa famille.

Le lendemain, Alya, Chloé et Nino étaient là pour proposer leur aide. À eux tous, ils se relayèrent pour maintenir la boutique ouverte tout le week-end. Sabine se leva le dimanche. Elle n'avait plus de fièvre, mais Tom et Adrien lui interdirent de descendre. Ils avaient aussi dissuadé Marinette, qui s'inquiétait, de rentrer quelques jours.

Il fut décidé que Tom fermerait la boutique une partie du lundi, n'assurant que les heures les plus pleines. Le mardi était le jour de fermeture. Du mercredi au vendredi suivant, Sabine retourna derrière le comptoir, mais Adrien et Kylian se chargèrent de ranger la boutique à la fermeture. Elle s'estima ensuite totalement rétablie les jours suivants et les deux étudiants purent de nouveau se consacrer totalement à leurs études.

oOo

— Elle est vraiment guérie ? s'inquiéta Marinette. Tu ne dis pas ça pour me rassurer ?

— Je te le promets, Milady, lui assura Adrien. On fait attention à elle. Pas besoin que tu rentres juste pour ça. C'est pas que cela m'ennuierait de te voir, mais je sais que tu as un projet à rendre dans dix jours. Et puis, si tu ne me crois pas, demande à Chloé. Elle n'est pas du genre à te ménager.

— Non, non, je te crois.

— Et de ton côté, comment ça va ?

— Je suis stressée par mon projet, mais je suis dans les temps. Ça va.

— Et si tu bafouilles en le présentant, pense à Chloé, ok ?

— D'accord, promit Marinette en souriant. Ah, j'ai décidé quitter cette coloc le plus tôt possible après.

— Pourquoi ?

— La chaudière n'est toujours pas remise en état et j'en ai marre de me laver à l'eau de ma bouilloire. Surtout au prix que je paye.

— Ah ouais. Ça fait deux semaines que tu te gèles. Tombe pas malade, ma Lady, s'inquiéta Adrien. Couvre-toi bien.

— T'en fais pas, je me tricote du sur-mesure. Et pour couronner le tout, on a un nouveau coloc qui me colle tout le temps. Je ne peux même pas lui conseiller des douches froides, c'est déjà fait.

— Je croyais que tu gérais.

— Je gère, mais ça me fatigue. Et je veux une douche chaude et arrêter de travailler avec écharpe et mitaine.

— Ma pauvre princesse.

— Mais ne t'inquiète pas mon chaton, ça va aller.

— J'aimerais bien être là pour te réchauffer.

— Moi aussi. Enfin, si j'ai trop froid, je sais que j'ai un voisin de chambre qui serait prêt à me rendre service, plaisanta Marinette.

— Change vite d'endroit, Princesse. Ils ne te méritent pas là où tu es.

— J'aime quand tu joues ton jaloux.

— Tu aimes quand je montre mes griffes ?

— Tu me manques, Chaton.

— Toi aussi Milady. C'est trop long encore six semaines.

— On est des héros, mon minou. On peut le faire.

oOo

Fin décembre, Marinette rentra en France au grand délice d'Adrien. Pour Noël, les Dupain-Cheng acceptèrent davantage de commandes que l'année précédente. Ils embauchèrent officiellement Kylian trois jours dans la semaine. Celui-ci fit des ventes, aida au fournil et assista Adrien à qui on avait confié la camionnette de l'entreprise pour les livraisons.

Pour le traditionnel repas que les boulangers faisaient le 26 décembre, ils invitèrent Kylian et ses parents. Ceux-ci furent ravis de faire la connaissance des personnes chez qui leur fils passait tant de temps. Ils se confondirent en remerciements pour l'accueil qu'ils lui accordaient et pour les produits de la boulangerie que Kylian leur ramenait régulièrement. Tom leur assura que Kylian était très agréable et qu'il était très content du travail qu'il avait abattu en boutique les jours précédents.

— Je serais très fier d'avoir un garçon comme lui, conclut-il, au grand contentement des parents.

Le 31 décembre la boulangerie ferma un peu plus tôt – dix-huit heures. Après une après-midi chargée où Kylian fut une fois de plus embauché, les trois jeunes proposèrent à Tom de ranger le fournil. La boutique était fermée le lendemain, il n'avait rien à préparer. De son côté, Marinette voulait préparer une nouvelle fournée de macarons pour leurs amis avec lesquels ils allaient passer le réveillon.

Après le stress des ventes à la chaîne de la journée, Marinette, Adrien et Kylian étaient enclins à se laisser aller et les rangements et préparations furent moins rigoureux qu'à l'habitude.

Ils étaient en train de plaisanter quand ils entendirent une sorte de crépitement. Ils n'y prêtèrent pas spécialement attention jusqu'à ce que Kylian voie des flammes s'élever de l'autre côté de la pièce, derrière Marinette qui lui faisait face. Sous l'effet de la panique, il ne put qu'écarquiller les yeux et ouvrir la bouche, sans émettre un seul son. Cela alerta la jeune femme qui se retourna. Ensuite, tout se passa très vite.

— Extincteur ! lança-t-elle en se dirigeant rapidement vers le sinistre.

En passant, elle prit une des grandes bassines en inox qu'elle venait de nettoyer et la posa, renversée, un torchon qui semblait être le départ du feu. Elle attrapa ensuite une manique qu'elle chaussa rapidement sur la main droite et écarta des tabliers posés en tas qui se trouvait à proximité qui commençait à fumer. Elle dut reculer précipitamment quand une boîte contenant des collerettes en papier s'enflamma à son tour. Adrien arriva à ce moment-là, en tirant sur la goupille de l'extincteur qu'il tenait à la main. Posément, il se mit à arroser les flammes. Une fois les mes collerettes éteintes, il élargit son champ d'action pour s'assurer qu'aucune flammèche ne subsistait. Pendant ce temps, Marinette éteignait le four à proximité duquel le torchon avait pris feu et continuait à écarter du sinistre tout ce qu'elle considérait comme inflammable, en prenant soin de ne pas être dans le rayon d'action de l'extincteur.

Kylian s'était repris, mais n'intervint pas, de peur de les gêner. Manifestement, ils contrôlaient la situation et se coordonnaient parfaitement. Finalement, Adrien arrêta l'extincteur. Tout semblait éteint.

— Tu veux soulever la bassine pour que j'envoie un peu de poudre dessous ? demanda-t-il à Marinette.

— Non, attendons un peu. Inutile de prendre le risque de tout relancer.

— À tes ordres, ma… princesse.

Ils échangèrent un sourire complice, articulèrent silencieusement un mot et s'approchèrent l'un de l'autre pour échanger un baiser rapide. Marinette se tourna ensuite vers leur ami et demanda :

— Tout va bien, Kylian ?

— Euh, oui. Bravo à vous deux, vous êtes impressionnants.

— Oh, ce n'était pas trop difficile. Bon, ben, j'ai plus qu'à annoncer à mon père qu'on a mis le feu à son fournil.

— N'oublie pas préciser qu'on l'a éteint, conseilla Adrien. Dis-le avant, même. Oui, c'est ça commence par : « Papa, on a éteint le feu ». Le reste devrait venir tout seul.

Le reste arriva très vite : Tom fit irruption dans le fournil en courant, suivi par sa femme et de sa fille. Il examina la scène.

— Qu'est-ce qui s'est enflammé ? demanda-t-il.

— Le torchon qui est sous la bassine. Je crois que je l'avais laissé contre le four. Il a dû chauffer. Et on avait laissé les tabliers ici au lieu de les mettre dans le bac. Je pensais le faire plus tard.

— Tu sais qu'on ne doit rien laisser traîner, remarqua son père. Surtout autour du four.

— Oui, papa, je suis désolée. Pardon.

— Elle a eu de super réflexes pour tout éteindre. Adrien aussi, tenta de les dédouaner Kylian.

— Ça, ce n'est pas vraiment étonnant, commenta Tom en regardant sa fille d'un air fier, ce qui sembla beaucoup l'embarrasser.

— Enfin, tout est bien qui finit bien, conclut Sabine.

Sabine et Tom laissèrent officier Marinette et Adrien pour vérifier ce qui subsistait sous la bassine. Les trois jeunes gens balayèrent les cendres et nettoyèrent les résidus de poudre. Enfin, ils regardèrent où en étaient les macarons dont ils avaient interrompu la cuisson. Ils n'étaient pas parfaits, mais restaient mangeables, ayant continué à sécher dans le four tiède après que Marinette l'ait éteint. Ils les garnirent et les mirent en boîte.

Alors qu'ils étaient sur le point de partir, Marinette, d'un mouvement malheureux, faillit envoyer la boîte de macarons par terre. Heureusement, Adrien avait de bons réflexes et les rattrapa au vol. Kylian se dit qu'ils avaient eu de la chance que la maladresse récurrente de la jeune femme ne se soit pas manifestée durant le départ de feu.

Plus tard, quand ils eurent rejoint leurs amis, Kylian remporta son petit succès en racontant la scène qui s'était déroulée dans le fournil.

— La classe ! dit Max.

— Ils ont agi ensemble, comme Ladybug et Chat Noir, dit Rose en joignant les mains.

— Hein ? Pas du mou, du tout ! protesta Marinette.

Alors qu'Alya lui donnait un coup de coude, sans doute pour la taquiner, Adrien dit avec ferveur :

— Ce sont mes héros ! Merci Rose ! C'est trop bien, non, Marinette ? Tu ne veux pas être ma Ladybug ?

Elle le regarda d'un œil noir, pendant qu'Alya et Nino échangeaient un regard amusé.

— Ladybug et Chat Noir ne sortaient pas ensemble, rappela Marinette d'un air pincé.

— Chat Noir a toujours dit le contraire, la contredit Ivan.

— Et tu as cru ce vantard ? lui lança Marinette. En plus, ses blagues étaient pires que celles d'Adrien, ajouta-t-elle d'un ton revanchard en regardant son petit ami.

— Quoooooi ? protesta ce dernier d'une voix blessée. Qu'est-ce ce que je t'ai fait pour que tu m'incendies, comme ça ?

— Bonjour, la douche froide ! compléta Nino.

Tout le monde éclata de rire pendant qu'Adrien faisait semblant de bouder. Il jeta ensuite des regards en dessous à Marinette qui ne résista pas longtemps et qui vint qui l'embrasser sous les applaudissements de leurs amis.

oOo

Adrien regardait Marinette qui bouclait son sac, le 2 janvier.

— Je ne tiendrai pas jusqu'à Pâques, lui dit-il.

Elle laissa son bagage pour s'approcher de lui :

— Chaton, on peut le faire. On s'appellera deux fois par jour, si tu veux.

— On n'est pas obligés de s'imposer ça. Si on les commande à l'avance, les billets de train ne sont pas si chers. Je peux venir en bus, aussi. J'irai te voir.

— Mon chaton, tu passes tes concours dans moins de cinq mois. Tu ne peux pas te permettre de rater des jours de cours. Tu as des colles le samedi matin. Ce n'est pas raisonnable.

— Je ne suis pas raisonnable ! cria Adrien. Je ne suis pas complet quand tu es loin de moi. J'ai l'impression d'être habité par toi et, en même temps, c'est comme si j'avais un trou à la place du cœur.

— Tu me manques affreusement aussi, murmura Marinette en se serrant contre lui.

Ils serrèrent l'un contre l'autre un moment puis Marinette prit la tête d'Adrien entre ses mains pour le regarder en face :

— Bon, Chaton, voilà ce qu'on va faire. C'est moi qui vais venir. J'arriverai par le bus de nuit le samedi matin, et je profiterai que tu soies en cours pour être avec mes parents. Ensuite, on se prend vingt-quatre heures, juste toi et moi. On y sera pour personne. Et le dimanche après-midi, tu te remets au boulot et je passe de nouveau du temps avec papa et maman. Et je reprends le bus de nuit le dimanche soir.

— Ça va t'épuiser, protesta Adrien. Et c'est toi qui ne vas pas travailler.

— Je ne suis pas en prépa, je peux me le permettre, opposa Marinette. J'ai mon agenda pour les projets à rendre, je vais caler les voyages aux bons moments pour que cela n'ait pas de conséquences sur mes études.

— Bon, d'accord, mais tu fais ça en train et c'est moi qui paye. J'ai encore de l'argent de cet été.

— Entendu. Alors, on se voit dans un mois, mon chaton ?

— Dans un mois. Une journée rien que pour nous, ma Lady.

oOo

Au mois de janvier, Adrien et Kylian durent s'inscrire aux concours qu'ils allaient passer en avril et mai. Kylian vint faire son inscription en ligne chez Adrien car ses parents n'avaient de matériel de scan chez eux et qu'il y avait un certain nombre de documents à transmettre numériquement.

Kylian naviguait entre la page du site d'inscription et ses PDF, quand il cliqua par erreur sur le mauvais onglet. Il tomba sur un document qu'Adrien avait laissé ouvert. Il changea de fenêtre, avant de réaliser ce qu'il avait lu sur la précédente.

— Adrien Graham-Agreste ? C'est ton nom ? interrogea-t-il étonné.

— On peut dire ça.

Une photo qu'il avait vue un an auparavant s'imposa à Kylian. Adrien très blond. Yeux verts. Gueule d'ange.

— Tu es Adrien Agreste ? Le mannequin ? s'écria-t-il d'un ton incrédule.

Adrien leva les yeux du document qu'il lisait et dit simplement :

— C'était une autre vie.

Stupéfait, Kylian fixa avec insistance le visage de son camarade, cherchant à y retrouver les traits qui avaient recouvert les murs de Paris. Les cheveux, moins clairs, plus courts et rejetés en arrière modifiaient la forme du front. La courbe du menton se dissimulait sous la barbe. Mais les yeux et le nez correspondaient.

Adrien avait gardé la tête tournée vers son ami, se laissant obligeamment dévisager. Après quelques secondes d'immobilité, il eut un petit sourire, avant d'incliner légèrement la tête et d'intensifier son regard. Sa ressemblance avec les affiches qui l'avaient naguère représenté s'accentua.

— Oh, laissa échapper Kylian qui eut soudain un coup de chaud.

Adrien sourit et replongea dans ses papiers. Kylian se tourna vers son écran pour se donner le temps de reprendre contenance. Une fois remis de ses émotions, le jeune homme réalisa qu'il aurait dû garder sa découverte pour lui. Si Adrien ne lui en avait jamais fait part, c'est qu'il avait ses raisons.

— Je suis désolé, je ne voulais pas être indiscret, s'excusa-t-il.

Adrien haussa les épaules.

— Ce n'est pas un problème. Mes autres amis sont déjà au courant car je posais encore quand j'ai fait leur connaissance.

— Euh, d'accord.

Ils reprirent leurs activités respectives. Mais Kylian ne pouvait pas s'empêcher de réfléchir à ce qu'il venait d'apprendre. Adrien Agreste. Il avait eu son image dans de nombreux magazines, sur des affiches, et avait participé à quelques émissions de télévision. Il avait des sites internet entiers qui lui étaient consacrés. Il avait même une fiche Wikipédia. C'était le fils d'un styliste très connu et très riche. Pas étonnant qu'Adrien puisse être ami d'enfance avec Chloé Bourgeois. Et qu'il ait eu des cours de chinois, pratiqué l'escrime et que l'on surveille étroitement ses sorties.

Kylian se souvenait de la disparition soudaine du mannequin vedette trois ans auparavant. Pas mal de monde s'était demandé ce qu'il était devenu. Il avait lu beaucoup d'hypothèses sur sa disparition, dont certaines très rocambolesques. Mais si quelqu'un avait prétendu que le célèbre Adrien Agreste squattait chez sa petite amie, bossait dans une boulangerie pour rendre service à ses beaux-parents et baladait des touristes dans Paris durant l'été pour payer son permis de conduire, personne ne l'aurait cru.

Kylian réalisa que cela donnait aussi du sens à la récente transformation capillaire d'Adrien. Que son ami se soit laissé pousser la barbe et les cheveux ne l'avait pas surpris. Ils étaient plusieurs dans leur classe à tâtonner pour trouver un physique qui corresponde à leur arrivée dans l'âge adulte. Mais l'éclaircissement progressif de la chevelure de son camarade n'était pas une expérience. Il était en train de revenir à sa couleur naturelle maintenant que son visage était partiellement dissimulé.

Autant de soin et d'anticipation pour ne pas être reconnu témoignait d'un désir profond de couper avec son ancienne vie. Kylian pressentait que quelque chose de grave s'était produit pour justifier l'arrivée d'Adrien dans la famille Dupain-Cheng. Il y avait eu un changement simultané de domicile, de nom et d'apparence. Adrien Agreste n'avait pas simplement disparu. Le célèbre mannequin avait été méthodiquement éliminé.

— Ça fait cogiter, hein ! dit soudain Adrien le faisant sursauter.

À son grand embarras, Kylian se sentit rougir.

— Je comprends, lui assura gentiment Adrien. Moi aussi, une fois, j'ai découvert quelque chose sur une personne qui m'a obligé à la voir avec un œil totalement différent. Ça fait bizarre, mais on s'habitue vite. Si ça peut t'aider, dis-toi que je suis exactement la même personne qu'hier.

— Euh, ouais, c'est pas faux.

— Et si tu as des questions à poser, autant le faire, maintenant. Histoire qu'on puisse passer à autre chose.

Kylian sourit nerveusement puis se lança. L'interrogation était trop lancinante pour être mise de côté.

— Eh bien… ne te sens pas obligé de répondre, mais… enfin, je me demandais… pourquoi tu es venu vivre ici quand tu avais seize ans ?

Adrien haussa les épaules.

— Je ne supportais plus ma vie d'avant. C'était… étouffant. Je n'en pouvais plus. J'ai eu besoin de prendre du large. Mon père n'a pas trop apprécié. Il n'approuve pas ma relation avec Marinette. Alors on ne se parle plus.

— Ah, fit Kylian, qui ne savait pas s'il devait compatir ou non.

— Je ne regrette rien, précisa Adrien. Je suis bien ici. Ce serait encore mieux si Marinette était là, mais on se construit l'avenir dont on rêve. Cela n'a pas de prix.

— C'était si pénible d'être mannequin ? s'étonna Kylian.

— En soi, ça c'était cool. C'est quand tu n'as plus de temps à toi que cela devient pénible. Pas le temps de voir tes copains, pas de temps pour souffler ou simplement te dire que tu irais bien faire un tour. Pas de temps pour ta copine. Ne pas sortir avec elle de crainte de la retrouver sur les réseaux sociaux. Arriver au ciné une fois la lumière éteinte pour pas qu'on te reconnaisse. Ça ne me manque vraiment pas.

— Je ne voyais pas les choses comme ça, reconnut Kylian.

— Je sais que j'avais une existence de privilégié, tempéra Adrien. Je n'ai pas le droit de me plaindre.

— Mais tu es parti quand même, conclut Kylian.

— Oui. Des fois, sur le papier cela paraît parfait, mais ça ne l'est pas.

— L'argent ne fait pas le bonheur ? reprit Kylian se souvenant de ce qu'Adrien avait dit une fois à propos de son amie d'enfance.

— Je ne crache pas sur celui que j'ai gagné en tant que mannequin. Cela me donne une garantie pour plus tard. Mais l'argent ne suffit pas.

— Chloé, avança Kylian.

— Exactement. Elle pourrait dépenser deux fois ce que son père peut lui donner, elle ne serait pas plus heureuse.

— Mais qu'est-ce qui ne va pas chez elle ?

— Elle n'existe pas aux yeux de sa mère.

Cela laissa Kylian songeur.

— C'est compliqué les parents. Parfois ils ne sont pas assez là, parfois ils le sont trop.

— Ou pas de la bonne manière, compléta Adrien. Mais toi, j'ai l'impression que ça ne va pas trop mal avec les tiens.

— Oui, mais… je ne sais pas ce que cela donnera quand ils sauront ce que je suis vraiment.

— Ah. Ouais. Mais c'est lourd de devoir cacher quelque chose à ceux qu'on aime.

— Se faire jeter, c'est pas mieux.

— Effectivement. Je ne sais pas quoi dire. Mais au cas où quelque chose tourne mal, tu sais que tu peux venir ici, d'accord ?

— Merci.

— C'est pas une parole en l'air. Les amis, ça sert à ça.

— Ok, j'oublierai pas.

— Y'a intérêt. Bon, termine ton inscription, tu as encore toute ta physique à faire.

oOo

Bien qu'il ait dit à Marinette qu'il était prêt à dévoiler son identité et une partie de ses secrets à Kylian, Adrien ressentit une légère appréhension quand son ami partit ce soir-là. Kylian avait fait de son mieux pour le cacher, mais Adrien avait bien compris que l'information qu'il avait lâchée avait de l'importance pour son ami. Tout un tas de clichés et de fausses idées étaient véhiculés par le nom du mythique « Adrien Agreste ». Et Adrien Graham ne s'y reconnaissait pas du tout. Ou ne voulait pas s'y reconnaître.

Il savait cependant qu'on ne se soustrait jamais totalement de son éducation. Il n'aurait jamais le même rapport à l'argent que Kylian. Lui-même avait choisi de subir un déclassement en passant d'un palace à une boulangerie alors que son ami se battait pour avoir un métier plus valorisant et mieux payé que celui de son père. Sans doute était-ce important que Kylian connaisse son parcours pour qu'ils puissent se comprendre. Mais il voulait être apprécié pour ce qu'il était maintenant, pas pour l'icône qu'il avait été.

D'un autre côté, il était content de ne plus avoir à dissimuler son origine. Cacher la nature profonde de ses liens avec Marinette était déjà assez difficile. Cela l'avait soulagé d'avoir pu révéler une partie de la vérité. Seulement une partie, mais celle qui comptait. La vraie raison de son départ avait vraiment été son désir de liberté.

Adrien tenait beaucoup à Kylian. Peut-être pas autant qu'à Nino qui savait tout. Mais au moins autant qu'à Ivan ou à Kim. Peut-être même plus, car ils partageaient davantage de choses désormais. Ils allaient faire les mêmes études, avoir des métiers similaires et fréquenter les mêmes cercles. Adrien aimait revoir ses amis de collège, mais il avait une vie très différente d'Ivan qui travaillait déjà comme plombier ou de Kim qui ne concevait pas une journée sans courir dix kilomètres ou nager.

Adrien savait qu'il dépendait de son entourage de manière pathologique. Il ne lui suffisait pas d'avoir des amis. Il lui fallait leur présence et qu'ils expriment concrètement, en mots et en gestes, les sentiments qu'il leur inspirait.

Il avait besoin du cocon familial que lui procuraient Tom et Sabine, des conversations quotidiennes avec Marinette, des visites de Chloé, des messages de Nino et Alya, des soirées avec les amis du collège et de la présence de Kylian quand il travaillait.

Il était conscient qu'il agissait comme Chloé. Qu'il cherchait à combler un manque, guérir une blessure dont il garderait la trace toute sa vie. Mais sa méthode marchait infiniment mieux que celle de son amie. Même si l'équilibre restait fragile, il avait bien su s'entourer et il se sentait en sécurité la plupart du temps.

Il savait que Kylian nourrissait pour lui davantage que de l'amitié. Adrien considérait qu'ils n'en étaient responsables ni l'un ni l'autre et que c'était un aléa avec lequel il fallait composer. Il ne voulait pas nuire à son ami. Il aurait renoncé à travailler avec Kylian s'il avait pensé que c'était la meilleure chose à faire pour l'aider.

Mais Adrien avait expérimenté un amour à sens unique avec Ladybug. Il savait que les rebuffades de cette dernière n'avaient jamais amoindri ses sentiments et l'avaient seulement rendu malheureux. Au contraire, leurs moments de complicité et d'amitié l'avaient réjoui, sans pour autant lui donner de faux espoirs.

Adrien estimait que Kylian savait à quoi s'en tenir et que, s'il continuait à le fréquenter, c'est qu'il y trouvait son compte. Tant que cela restait dans le non-dit, Adrien pouvait le gérer. Il espérait que, par la suite, Kylian aurait l'occasion de transférer son intérêt sur d'autres personnes plus aptes à lui rendre la pareille.

oOo

Comme elle l'avait prévu, Marinette revint le week-end du début du mois de février. Avec cette perspective, le décompte des jours avait été moins pénible. Comme elle l'avait promis à Adrien, ils se consacrèrent l'un à l'autre durant vingt-quatre heures. Ils se firent de câlins, se promenèrent, allèrent faire des courses au Marché Saint-Pierre pour Marinette, jouèrent à Ultimate Mecha Strike.

À Noël, Marinette avait approuvé la barbe d'Adrien et ses cheveux qui commençaient à repousser. Au mois de février, Marinette estima qu'elle aimait beaucoup cette nouvelle apparence.

— Tu penses reprendre ton nom, un jour ? lui demanda-t-elle.

— Pour quoi faire ? J'aime le nom de maman. Et puis je m'y suis habitué. Adrien Agreste est pour moi une autre personne, maintenant.

— Si on a des enfants, tu voudras qu'ils s'appellent Graham ?

— Oui. Autant commencer sur de bonnes bases.

— Adrien…

— Non, Marinette. Je n'ai pas envie de parler de ça.

Marinette soupira. Adrien savait qu'elle n'approuvait pas le fait qu'il refuse de parler à son père. Mais c'était plus compliqué qu'il ne l'exprimait.

Ce n'était pas seulement parce qu'il savait que Gabriel ne pardonnerait jamais à Marinette de l'avoir fait échouer qu'il refusait de l'approcher. C'était parce qu'il savait que son père n'avait pas renoncé à reprendre le contrôle sur sa vie. Que s'il revenait vers lui, espérant une réconciliation, Gabriel tenterait d'asseoir de nouveau son emprise sur son fils.

Adrien ne se sentait pas encore assez solide pour se confronter à son père. Il n'avait pas fait ses preuves. Il ne pouvait pas se présenter devant lui sans avoir réussi les concours qu'il visait. Il ne pouvait pas défendre son choix d'études et son métier avant de les avoir exercés. Il ne pouvait pas le convaincre que Marinette était la femme de sa vie avant qu'ils ne soient mariés et qu'ils aient eu des enfants ensemble.

Il n'avait pas peur que son père lui fasse renoncer à Marinette ou à ses études. Mais il savait qu'il ne pourrait pas s'empêcher de se justifier et de défendre ses choix. Il ne voulait pas s'épuiser inutilement à le faire. Il craignait la désillusion qui l'attendait. Jamais il n'obtiendrait l'approbation pleine et entière de son père, pas plus que ce dernier ne saurait lui donner les preuves d'amour auxquelles il aspirait.

Il ne voulait pas souffrir. Il était plus fragile que Marinette le pensait. Il avait réussi à reconstruire sa vie, à se créer un équilibre, s'entourer d'amis, se sentir heureux. Il ne voulait pas prendre le risque de fragiliser la seconde chance qui lui avait été donnée.


On se retrouve la semaine prochaine pour explorer "Le sens des réalités"