VI - Le sens des réalités

Suite à la visite de Marinette, Adrien arbora en classe une nouvelle chemise. Il portait régulièrement les créations de son amie et elles étaient assez caractéristiques pour que certains de leurs camarades les repèrent.

— C'est vraiment sympa, ce qu'elle invente, remarqua l'un d'eux.

— Ouais, c'est une pro, confirma Adrien.

— Elle pourrait commencer à vendre ses créations sur internet, commenta une des filles de la classe. Tu pourrais lui servir de mannequin.

Plusieurs approuvèrent. Le nouveau look d'Adrien avait emporté l'unanimité. Faut dire qu'il était passé de beau mec à mec super canon en quelques semaines.

— Tu plaisantes ! protesta Adrien à la proposition. J'ai une tête à me promener sur une plateforme en me déhanchant ?

Il avait réussi à prendre une expression outrée qui manqua de faire éclater de rire Kylian. Il connaissait assez bien son ami désormais pour détecter à ses yeux pétillants combien il s'amusait.

— Mais non, pas de défilé, juste des photos, insistait leur camarade.

— Mais ça ne se prend pas comme ça, une photo de mode, opposa Adrien. Faut sourire, prendre des poses, merci bien ! Et puis je ne suis pas photogénique.

— C'est vrai qu'on te reconnaît à peine sur la photo de classe, reconnut un autre membre de leur classe.

— Sur toutes celles qu'on a prises quand on est allés ensemble au resto tu es toujours à moitié derrière quelqu'un, se souvint un autre.

Kylian haussa les sourcils. Il n'avait jamais réalisé qu'Adrien poussait la prudence à faire rater volontaire les clichés qu'on prenait de lui. Son ami surprit son regard et lui fit un imperceptible clin d'œil.

— Je suis certain que Kylian serait meilleur que moi, ajouta-t-il à ce moment.

Tous leurs camarades se tournèrent vers interpellé. Leurs regards spéculatifs avaient quelque chose de dérangeant. Kylian comprit mieux pourquoi Adrien avait renoncé à sa carrière.

— Après tout, toi aussi tu portes des vêtements qui viennent de la copine d'Adrien. Ce serait une manière de la remercier, lui fit remarquer l'un des élèves du groupe.

— Remerciement en nature, elle devrait apprécier, ajouta malicieusement un autre.

— Même Adrien ne pourrait rien y trouver à redire, continua un troisième.

— C'est elle qui nous départagera, appuya ledit Adrien en souriant.

— Chiche ! lui renvoya Kylian entrant dans le jeu.

oOo

— Coucou, Maman.

— Bonjour, ma chérie. Tu appelles un peu tôt, je n'ai pas terminé de ranger.

— Je sais, c'est exprès. Adrien est dans le coin ?

— Il est en haut. Il travaille.

— Parfait. Donc, je vais super bien, mais je me suis cassé le bras.

Sabine lâcha la balayette qu'elle avait à la main et scruta avec attention l'image de sa fille dans le téléphone.

— Marinette, ma chérie, qu'est-ce qui s'est passé ? Tu vas vraiment bien ?

— Oui, je t'assure. Y'a juste un type en trottinette qui m'est rentré dedans. J'ai fait un vol plané et je me serais reçue sans problème s'il n'y avait pas eu ce poteau sur ma trajectoire.

— Ma chérie…

— C'est bon, j'ai le bras dans le plâtre et quelques bleus. J'ai évité le choc à la tête.

— Tu as pu te faire soigner ? Tu as besoin qu'on t'envoie de l'argent ? Tu veux qu'on vienne ? questionna Sabine le cœur battant.

— J'ai été soignée gratuitement avec la carte qu'on a fait faire avant mon départ. Ça marche vraiment. Je n'ai besoin de rien. Je me suis arrangée avec mon voisin de chambre pour qu'il me fasse à manger tant que je ne peux pas. Je lui ferai une veste en échange. J'ai téléphoné à un de mes profs. J'aurais des délais supplémentaires pour mes projets, le temps que je puisse dessiner normalement. De toute manière, je suis à la maison dans deux semaines pour les vacances. Je me ferai retirer mon plâtre en France. Interdiction de venir. Et je compte sur vous pour empêcher Adrien de me rejoindre.

— Il est au courant ?

— Pas encore, j'ai peur qu'il le prenne mal. J'aimerais que ce soit toi qui le lui dises. Je suis désolée, Maman, je sais que toi aussi cela t'inquiète, mais Adrien… tu sais comment il est.

— Oui, je sais. Bon, on va commencer par prévenir ton père, d'accord ?

Tom fut très contrarié par la nouvelle. Ils discutèrent tous les trois une bonne demi-heure avant de terminer de ranger la boutique. Sabine avait été rassurée de constater que sa fille avait déjà pris toutes les dispositions pour s'organiser. C'était pour elle la preuve que Marinette allait bien.

Quand ils eurent terminé, Tom et Sabine montèrent jusqu'à la mansarde. Ils expliquèrent la situation à Adrien qui blêmit. Sabine lui donna son téléphone pour que Marinette, qu'elle venait de rappeler préventivement, puisse rassurer de vive voix son amoureux. Après avoir vérifié que le jeune homme tenait le choc, ils le laissèrent pour qu'il puisse parler en paix avec leur fille.

Il ne les rejoignit qu'une demie-heure plus tard et mangea du bout des lèvres.

— Tu as fini ton travail ? demanda Sabine alors que Tom partait se coucher après avoir souhaité bonne nuit à Adrien.

— Presque.

— Ça ira ? s'inquiéta Sabine.

— Marinette m'a dit qu'elle m'assommerait avec son plâtre si je ne finissais pas.

— Tu sais ce qu'il te reste à faire, alors, sourit-elle.

— Oui, Sabine, répondit-il avec un sourire tremblant.

Elle s'approcha de lui et le prit dans ses bras. Il se blottit contre elle. Il était tellement fragile. Tellement avide de tendresse. Mais si courageux, aussi. Bien qu'il en souffre beaucoup, il continuait à encourager Marinette à profiter de sa chance et à faire des études longues loin de lui. Il méritait tout le soutien que Tom et elle veillaient à lui apporter.

Après un gros soupir, Adrien se détacha d'elle, l'embrassa sur la joue et partit travailler.

oOo

Avant de reprendre son devoir, Adrien regarda ses messages. Alya et Nino lui avaient écrit pour lui souhaiter bon courage et témoigner de leur disponibilité s'il en avait besoin. Il sourit, réchauffé par leur amitié. Il les remercia et leur indiqua qu'il allait travailler et se coucher.

C'est ce qu'il fit. Mais une fois installé sur la mezzanine, Adrien n'arriva pas à dormir. Il sentait ses yeux qui refusaient de se fermer. Son corps était empli de tension et son esprit tournait en une ronde infernale.

Il se leva et ouvrit la tabatière se trouvant au-dessus de son matelas. Malgré la température hivernale, il monta sur la terrasse sans se couvrir. Il regarda un moment les toits et la ville illuminée par les réverbères. Ce n'est pas le froid qui le fit revenir à l'intérieur. Ce furent les souvenirs que les toits évoquaient pour lui et qui lui faisaient ressentir plus durement encore l'éloignement de Marinette.

Il descendit au niveau de la chambre avec l'impression d'étouffer. Il hésita et finalement prit son téléphone et appela Nino. Celui-ci répondit après plusieurs sonneries :

— Un moment, dit-il, sa voix à peine distincte du fait du bruit environnant.

Les décibels baissèrent brusquement et Nino demanda :

— Adrien, ça va mon pote ?

— Au moins, je ne te réveille pas, commenta Adrien.

— Qu'est-ce qu'il y a ? Quelque chose s'est passé ?

— Non, non. Rien de neuf. C'est juste…

Adrien ne savait pas comment exprimer le besoin qu'il avait de parler à son ami.

— Où es-tu ? demanda Nino.

— Chez moi.

— Je suis là dans vingt minutes. Attends-moi en bas.

— D'accord.

Adrien raccrocha et s'habilla. Il n'attendit pas le délai indiqué, il descendit directement et attendit sur le trottoir. Dix minutes plus tard, le scooter de Nino s'arrêtait devant lui. Le DJ remonta la visière de son casque et proposa :

— Une petite balade ?

— OK, dit Adrien.

Nino sortit un second casque du siège et le tendit à son ami. Adrien le coiffa et enfourcha le scooter. Nino repartit. Ils roulèrent un moment. Ils traversèrent Paris, longeant la Seine. Adrien regardait les bâtiments éclairés. Ce Paris qu'il avait défendu avec sa Lady, mais vu d'en bas comme tous les autres parisiens. C'était moins douloureux ainsi.

Finalement, Nino s'arrêta le long d'un quai.

— D'ici, on peut descendre sur une berge piétonne, indiqua-t-il.

Adrien le suivit. Il était désormais trois heures du matin. Il n'y avait pas de promeneurs. Juste quelques silhouettes assises au bord de l'eau, mais assez loin pour être hors de portée de voix. Nino s'assit les jambes pendantes au-dessus du fleuve. Adrien en fit autant. En silence, ils regardèrent l'eau, les lumières qui se reflétaient dessus, les péniches amarrées sur la berge opposée.

— Si tu me disais ce qui te fait flipper à ce point, finit par demander Nino.

— Marinette.

— Ta copine se casse le bras, c'est pas la fin du monde. C'est chiant, c'est tout.

— Ça me tue de ne pas être près d'elle.

— Prend un billet de train.

— Elle ne veut pas. Et puis, c'est pas seulement ça.

— C'est quoi ?

— C'est ce que je ressens quand il lui arrive quelque chose. Ce que je ressens en pensant que cela aurait pu être plus grave. À ce qui aurait pu arriver.

— Ouais, elle est mortelle. Toi aussi.

Adrien réfléchit à la manière de rendre ses pensées cohérentes. Il savait qu'il pouvait tout dire à Nino.

— Je ne suis pas parti de chez mon père parce qu'il était le Papillon, commença-t-il. Je... je ne lui en veux pas pour ça. Je le comprends. Parce que s'il aimait maman comme moi j'aime Marinette… je comprends qu'il ait pu aller aussi loin. Quand je sens combien Marinette me manque, alors que je lui parle tous les jours et qu'on doit se revoir dans deux semaines, je peux imaginer ce qu'on ressent quand on sait que non, elle ne reviendra jamais. Et je sais de quoi on peut être capable pour la faire revenir malgré tout. Tu comprends ce que je veux dire ?

— S'il arrivait quelque chose à Marinette, tu tenterais de récupérer les Miraculous du Chat et de la Coccinelle pour la faire revivre ? demanda Nino sans le moindre jugement dans la voix.

— Non, convint Adrien. Mais pas parce que je suis meilleur que mon père. Seulement parce que je sais que Marinette ne voudrait pas revivre de cette manière. Et puis, je ne suis pas sûr que la magie marcherait comme je l'espère. Donner vie à son corps, peut-être. Mais faire revenir son esprit et son cœur, j'en doute. Je pense que le proverbe de Sabine sur le danger de voir ses vœux se réaliser doit être pris au sérieux.

— Qu'est-ce qui te fait peur, alors ? interrogea Nino.

Adrien regarda un moment la Seine couler avant de répondre :

— J'ai peur de ce que je peux devenir si un jour il lui arrive quelque chose. J'ai peur de devenir fou. J'ai peur de perdre le sens des réalités. J'ai peur d'abandonner mes enfants. De les faire souffrir au lieu de les consoler. J'ai peur de faire des choses insensées qui blessent les autres.

— Adrien… dit Nino doucement. Tu n'es pas ton père.

— Non, mais je suis aussi déraisonnable en amour qu'il l'a été.

— Écoute mec, la psychanalyse, c'est pas mon truc. Mais je suis certain qu'Alya ou Marinette pourraient t'expliquer pourquoi le fait d'avoir perdu ta mère et d'avoir un père qui a autant d'empathie qu'un caillou te rend aussi dingue de ta nana. T'es pas fou, t'es pas déraisonnable. T'as manqué de câlins quand t'étais plus jeune et t'es un peu accro maintenant. Y'a pire comme dope.

Adrien se tourna vers son ami.

— Nino, est-ce que tu veux bien me jurer que si, un jour, il arrive quelque chose à Marinette, tu ne me laisseras pas devenir comme lui ?

Nino pivota et se s'assit en tailleur pour faire face à Adrien.

— Mon pote, je te jure sur ma tête que si le pire arrivait, je laisserais tout tomber et je viendrai te botter le cul pour te rappeler le sens des réalités. Je ne te laisserai pas abandonner tes mômes ni tes potes. Je ne te laisserai pas t'enfermer dans un mausolée. Et je te trouverai une assistante mignonne et rigolote pour te rappeler que la vie continue.

Adrien, qui avait écouta le début de la tirade de Nino avec concentration, ne put s'empêcher d'éclater de rire à la dernière phrase. Il tendit la main vers Nino qui la serra en une poignée virile :

— Merci mon pote, dit simplement Adrien.

oOo

Le matin, Kylian reçut un message de Marinette :

Salut Kylian, j'espère que tu vas bien. Tout roule de mon côté sauf que je me suis cassé le bras. Rien de grave, mais j'ai peur qu'Adrien le prenne mal. Tu veux bien garder un œil sur lui aujourd'hui ? Désolée de t'ennuyer avec ça. Merci d'avance.

Kylian lui répondit : Bien sûr, pas de problème. Bon rétablissement.

Il prévint sa mère qu'il irait peut-être travailler chez Adrien le soir et partit au lycée. Il s'inquiéta quand le cours commença alors que son camarade n'était pas encore arrivé et se demanda s'il fallait prévenir Marinette. Finalement, Adrien fit son entrée avec une demi-heure de retard et une tête de déterré. Kylian se dit que Marinette avait effectivement des raisons de se faire du souci.

À l'intercours, Adrien s'excusa :

— Désolé, je suis un peu à la masse, aujourd'hui.

— T'en fais pas, je note pour nous deux.

Adrien le regarda et fit :

— OK, je vois. Marinette t'a dit.

— Oui

Adrien soupira :

— Je suis effroyablement prévisible.

— C'est ta copine. C'est normal qu'elle te connaisse bien.

Adrien secoua la tête comme si le problème était ailleurs puis dit :

— Tu pourrais venir ce soir ? J'ai rien capté en math et je ne sais pas encore ce que je vais mettre pour le devoir d'anglais.

— Oui, bien sûr.

Quand ils arrivèrent dans l'appartement, ils découvrirent Chloé installée sur le canapé de l'appartement.

— Non, mais tu peux me dire pourquoi personne ne m'a prévenue ? s'indigna la fille sans même dire bonjour.

— On ne voulait pas que tu t'inquiètes, répondit Adrien d'une voix très sérieuse, mais les yeux pétillants.

Chloé souffla par le nez, preuve qu'elle avait parfaitement saisi l'ironie.

— Enfin, heureusement que Sabine est là, dit-elle d'une voix pointue. Mais tu n'as pas du travail à faire ? Qu'est-ce que tu attends ?

Elle se leva du canapé alors que les garçons avançaient vers l'escalier. lls se rejoignirent en bas des marches. Quand elle fut à sa portée, Adrien posa sa main sur le bras de son amie et se pencha pour l'embrasser sur la joue.

— Je suis content que tu sois venue, dit-il.

— Évidemment, répondit-elle d'un ton blasé, mais elle eut un petit sourire montrant qu'elle avait apprécié ce geste d'amitié.

Chose extraordinaire, Chloé laissa passer Kylian devant elle dans l'escalier alors que d'habitude elle faisait comme s'il n'existait pas. Au milieu de la chambre, ils découvrirent un gros sac de voyage à moitié ouvert qui semblait déborder d'affaires.

— Tu vas dormir ici ? demanda Adrien visiblement surpris.

— Pourquoi pas ? demanda Chloé d'un ton de défi comme si elle craignait qu'il ne refuse.

Elle n'avait pas à s'en faire. Adrien lui adressa l'un des sourires lumineux dont il avait le secret et lui dit chaleureusement :

— C'est super !

Kylian qui pensait proposer de rester cette nuit-là fit de son mieux pour cacher son dépit. Les deux garçons s'installèrent pour travailler. Chloé fut extraordinairement silencieuse. Ils purent revoir tout le cours de maths et rédiger leur devoir d'anglais tranquillement.

Quand ils eurent terminé, Sabine terminait de préparer le dîner. Elle invita Kylian à rester manger avec eux, mais il déclina poliment et repartit avec le pain et les gâteaux que les boulangers avaient mis de côté pour lui.

oOo

Adrien et Marinette avaient échangé plusieurs messages dans la journée. Il savait donc qu'elle avait pu aller en cours et que tout s'était bien passé. Mais rien ne remplaçait leur discussion du soir en vidéo. Il avait besoin de son image, de s'assurer qu'elle allait bien, de la voir sourire, lire la tendresse dans ses jolis yeux bleus.

Il profita que Chloé soit descendue dans la salle de bain se mettre en vêtements de nuit pour joindre son amoureuse. Marinette répondit rapidement :

— Comment va mon chaton préféré ?

— C'est toi la grande blessée.

— C'est toi qui as des cernes.

— T'en fais pas, ça va. Je ne serai pas tout seul cette nuit.

— Kylian va rester ?

— Non, Chloé.

— Pardon ?

— Elle est arrivée avec la moitié de sa garde-robe.

Marinette écarquilla les yeux et éclata de rire.

— Bah, je suis content que tu le prennes comme ça, commenta Adrien.

— Oh mon dieu ! hoqueta Marinette. Qu'est-ce que j'ai fait ? Je suis navrée, Chaton. Je te jure, ce n'est pas moi qui l'ai prévenue.

— Je sais, elle me l'a assez reproché. C'est ta mère.

— Oh, Adrien, je suis désolée.

— Non, c'est bon. C'est gentil de sa part.

Marinette inspira profondément pour se contrôler. Elle avait repris son sérieux, mais elle avait encore des petits tressaillements montrant que la crise de rire n'était pas complètement terminée.

— Chaton… sérieusement. Tu crois que c'est elle qu'il te faut ?

— Pourquoi pas ?

— En fait, ça te fait plaisir, hein ? devina-t-elle.

— Oui.

— Bon, alors, c'est bien.

— Ma Lady, je t'aime.

— Plus que treize jours, Chaton.

— Comment s'est passée ta journée ?

— Le plus dur a été de m'habiller. J'ai dû finir dans la chambre de Kyoko pour mes boutons. Je crois que je vais faire une collection pour manchots. Que des scratchs et des fermetures Éclair accessibles.

— Kyoko est celle qui doit te faire à manger ?

— Non, ça c'est Claudio, l'italien. J'aime bien les pâtes.

— Pour les boutons, je préfère la Japonaise, commenta Adrien.

— Dit le type qui va dormir avec une autre que sa copine, compléta Marinette d'un ton ironique.

— En parlant du loup, Chloé arrive. Tu veux lui parler ?

— Pourquoi pas ?

Adrien donna son téléphone à son amie quand elle arriva dans la chambre.

— Eh, salut Chloé ! C'est gentil de rester avec Adrien, la salua Marinette.

— T'as vraiment un plâtre ? demanda Chloé.

— Ouais, regarde. Toute ma classe a déjà fait des petits dessins dessus ! fit Marinette en levant le bras.

Adrien se pencha au-dessus de l'épaule de Chloé pour admirer.

— Dis donc, tu as toute une collection ! remarqua-t-il en découvrant les croquis de mode qui ornait son appareillage. T'es rhabillée pour l'hiver.

— Eh, Chaton, tu t'es remis à faire des jeux de mots ! Tu vas mieux, dis donc ! Merci, Chloé, tu as fait du bon travail. Et très jolie, ta nuisette ! Bon, je vous laisse, je suis épuisée.

— Ne te surmène pas, s'inquiéta Adrien redevenu sérieux. Tu as le droit de sécher quelques cours, Milady. C'est fatigant de tout faire avec un seul bras.

— T'en fais pas, Chaton, Vladimir a proposé de me porter mes affaires.

— Tout va bien alors. Va vite au lit, ma Lady.

— Bonne nuit à vous deux.

— Dis, Adrien, je peux dormir dans ton lit ? demanda Chloé.

— Je vous laisse régler ce point, bailla Marinette qui coupa effectivement la communication.

— C'était juste pour embêter Marinette ou c'est une vraie question ? s'enquit Adrien en reprenant son téléphone.

— J'ai envie d'avoir les étoiles au-dessus de ma tête.

— Ok, je prends le lit du bas.

— Parfait, décréta Chloé en montant sur la mezzanine.

oOo

Cela faisait longtemps qu'Adrien n'avait pas dormi dans son ancien lit. Les mois précédents, Kylian l'avait utilisé plusieurs fois. Adrien avait repris la photo de sa mère après son premier passage et l'avait collée au niveau de la mezzanine. En la découvrant, Marinette avait souri tendrement et l'avait serré dans ses bras. Pour le moment, Chloé n'avait fait aucune remarque.

Il fit des exercices de respiration pour s'endormir. Le soutien de ses amis l'avait beaucoup aidé à retrouver son calme. L'angoisse avait disparu, mais un fond d'inquiétude subsistait.

— Tu dors ? demanda Chloé du haut de la mezzanine.

— Pas encore.

— Me dis pas que tu t'inquiètes encore ! lui reprocha Chloé. Elle va mieux que toi.

— Je sais, mais c'est plus fort que moi. Et puis c'est normal de s'inquiéter pour ceux qu'on aime quand ils sont loin et qu'il leur arrive quelque chose.

Chloé murmura quelque chose d'indistinct, puis dit :

— Personne ne s'en fera jamais autant pour moi.

— Tu crois que si tu te faisais mal, je ne serais pas inquiet ? Et ton père, Sabrina, Sabine, Marinette ?

— Marinette ne m'aime pas.

— Bien sûr que si. Si tu arrêtais un peu de l'énerver, tu le verrais bien.

— Elle n'a aucune raison de m'aimer.

— Elle sait combien tu es courageuse et loyale. Ce que tu fais pour moi la touche.

— Tu penses qu'elle est contente que je sois là ce soir ?

— Oui, parce qu'elle sait que cela me fait plaisir.

— C'est si important pour vous que les autres soient contents ?

— C'est important pour toi aussi. Sinon, tu ne serais pas ici.

— C'est parce que c'est toi. Les autres, je m'en fous.

— C'est pas vrai, Chloé. Tu refuses d'aller vers les autres parce que tu as peur d'être rejetée, c'est tout.

— Je ne comprends rien à ce que tu racontes.

Adrien sentit la fêlure dans la voix de Chloé. Il ne savait pas pourquoi, mais il la sentait prête à parler à cœur ouvert pour une fois. Peut-être parce que c'était la nuit et qu'ils ne se voyaient pas. Parce qu'elle s'inquiétait pour lui. Ou bien les étoiles au-dessus d'elle. Il décida d'aller droit au but :

— Ce n'est pas de ta faute si ta mère ne t'aime pas. C'est à elle qu'il manque quelque chose. Pas à toi.

— Je ne vois pas ce que ma mère vient faire là-dedans.

— Tu repousses les autres, Chloé. Tu ne veux pas les aimer car tu as peur qu'ils ne t'aiment pas en retour. Tu penses que tu es plus en sécurité si c'est toi qui choisis de les éloigner. Mais c'est faux. Beaucoup de gens t'aimeraient si tu les laissais t'approcher.

— Je ne suis pas comme toi. Toi tu es gentil, c'est pour ça que les gens t'aiment.

— C'est pas au mérite. L'amour et l'amitié ne sont pas des sentiments très rationnels.

— Tu veux dire que tu ne sais pas pourquoi tu aimes Marinette ? l'interrogea-t-elle ironique.

— Je suis tombé amoureux quand elle a défié le Papillon. Mais ça aurait pu être du bluff. J'ai eu de la chance, elle a été aussi courageuse, intelligente et volontaire que je l'avais imaginée.

— Oui, oui, on sait !

— De son côté, elle est tombée amoureuse de moi parce que je lui ai prêté mon parapluie. Tu vois à quoi ça tient.

— C'est ridicule.

— Oui, et alors ?

Chloé laissa passer un moment et avoua d'une petite voix :

— J'ai essayé, mais ça n'a pas marché.

— Avec ceux de ton école ?

— Oui.

— D'accord, ça ne peut pas marcher à tous les coups ni avec tout le monde. Et si tu commençais par ceux qui te sont plus proches ? suggéra Adrien. Sois un peu sympa avec Sabrina, pour changer. Et puis ton père, tu pourrais être gentille avec lui. Il fait tout ce qu'il peut pour toi.

— Il est nul.

— Parce qu'il a laissé partir ta mère ?

Silence.

— On ne retient pas les gens contre leur gré, expliqua Adrien. Ta mère est faite pour le métier qu'elle fait. Tu sais, ça me coûte de laisser partir Marinette. Des fois, j'ai peur de ne pas en avoir la force, et de la supplier de rester. C'est de la laisser libre qui demande le plus de courage.

— Mon père, ce héros ! railla Chloé.

— Au moins, il a tenté de remplacer ta mère auprès de toi. Lui, il te montre qu'il t'aime. Il se préoccupe de ce dont tu as envie. Il essaie de te rendre heureuse.

— C'est bon, t'as gagné, ton père est pire que le mien, riposta Chloé d'une voix acide. T'es content ?

— Par contre, ta mère n'avait pas le droit de t'abandonner totalement, continua Adrien. Elle aurait pu trouver une solution pour faire son métier sans te laisser de côté comme elle l'a fait.

— C'est normal. Elle ne me voulait pas. C'est mon père qui l'a obligée.

— Mais à partir du moment où elle t'a eue, elle avait des responsabilités envers toi. C'est pas toi qui es en faute, c'est elle.

— Ça change quoi ?

— Ce que je te disais tout à l'heure. Qu'il faut que tu arrêtes de partir du principe que les gens ne vont pas t'aimer. Donne-toi une chance.

— Je n'aime pas être gentille. C'est nul. Ça m'ennuie.

— Quand tu auras vu ce que ça donne de faire plaisir à ton père, Sabrina ou Marinette, on en reparlera.

Chloé laissa passer un moment, avant de demander :

— Et toi, tu vas aller voir ton père un jour ?

Ce fut au tour d'Adrien d'avoir besoin de quelques secondes avant de pouvoir répondre.

— Peut-être. Pas maintenant.

— Mon père dit qu'il s'intéresse toujours à toi. Il veut savoir ce que tu deviens.

— Ton père le renseigne ? réalisa Adrien.

— Oui.

— Je suppose que j'aurais dû m'en douter.

— Ça t'ennuie ?

Adrien y réfléchit puis estima :

— Non, ça m'est égal. Et puis, si quelqu'un doit le faire, autant que ce soit ton père. C'est toujours mieux que d'être suivi par un détective.

— Oui, c'est sûr, dit Chloé d'une voix amusée.

— Il s'est vraiment marié avec Nathalie ? s'enquit Adrien.

— Oui.

— Tu te rends compte que même mon père a trouvé quelqu'un qui l'aime assez pour l'épouser ? s'étonna-t-il.

— Tu le détestes vraiment ? demanda Chloé.

— Non, reconnut Adrien. Malheureusement.

— Je ne comprends pas.

— J'attends de lui des choses qu'il ne peut pas me donner, tenta-t-il d'expliquer. Et il attend de moi des choses que je ne veux pas faire.

— Comme moi et mon père.

— Non, Chloé. Ton père t'accepte comme tu es. Et surtout, ton père n'est pas fou.

— Tu le crois vraiment que le tien l'est ?

— C'est la seule excuse que je peux lui trouver.

Chloé ne répondit pas. Il entendit sa respiration se ralentir.

— Bonne nuit, Chloé, dit-il doucement.

— Bonne nuit, Adrichou, répondit-elle d'une voix endormie.

Il sourit avant de sombrer lui aussi dans le sommeil.


Voilà. J'espère que ceux qui s'intéressent à Chloé ont apprécié ce que j'en fais (et je n'en ai pas fini avec elle). En tout cas, ce chapitre est mon préféré dans cette histoire (parce j'ai aimé montrer les relations qu'Adrien entretient avec son entourage).

Le prochain chapitre s'intitulera : Voir les étoiles