X - Le Mandarin Oriental
C'est avec un immense plaisir qu'Adrien accueillit Marinette à son retour en France pour les vacances de Noël. Elle n'était revenue qu'une seule fois ce trimestre, fin octobre, juste avant l'apparition du faux Chat Noir. L'espacement de ses visites avait été justifié par l'emploi du temps de la styliste et aussi par le fait qu'Adrien, ayant davantage de temps pour voir ses amis, avait mieux supporté leur éloignement.
Comme l'année précédente, il fut décidé que l'on fêterait Noël le 26 décembre chez les Dupain-Cheng avec la famille de Kylian. Chloé s'ajouta à l'invitation. Pour le 31, ce serait avec les amis du collège qui pourraient venir avec leurs conjoints ou relations. Kim avait trouvé un local, Nino était en charge de la sono, Adrien et Marinette des provisions et les autres devaient se charger des boissons. Ils diviseraient ensuite les frais entre les participants.
Le déjeuner du 26 fut chaleureux. Les boulangers et les parents de Kylian s'entendaient bien. Alors qu'ils discutaient entre eux, Marinette en profita pour évoquer avec Chloé et Kylian le succès de la collection qu'ils avaient présentée pour elle.
— Pour le défilé de mon école, j'aimerais que ce soit vous qui les portiez, conclut-elle.
— En Angleterre ? se fit préciser Kylian.
— Oui, à Londres.
— Mais je n'y suis jamais allé, paniqua-t-il.
— C'est l'occasion, fit remarquer Adrien.
— Bien évidemment, le voyage sera à mes frais, ajouta Marinette. Je vais aussi trouver un endroit où vous loger.
— Si c'est pour se retrouver dans un dortoir, merci bien ! protesta Chloé. Je me charge de retenir les chambres.
— Si tu veux, concéda Marinette.
— Attendez, attendez, les modéra Kylian. Vous voulez vraiment que j'aille défiler devant des gens ?
— Tous les mannequins sont amateurs, lui assura Marinette. Je pourrais demander à des copains d'école, mais je trouve plus sympa que ce soit vous deux.
— Allez, Kylian, ça va être drôle ! l'encouragea Chloé. Ce sera quand ?
— Seconde semaine de février, l'informa Marinette.
— Ce n'est pas une bonne idée, paniqua Kylian. Je ne vais pas y arriver et je vais te faire du tort.
— Ce qui me ferait du tort, c'est de ne pas être remarquée, répondit Marinette. Même si tu t'étales en plein défilé, ce ne sera pas un problème pour moi.
— T'en fait pas, ajouta Chloé. Je veillerai sur toi.
— Je vous entraînerai avant, promit Adrien pour rassurer son ami. Tu t'es super bien débrouillé en photo, tu seras parfait en défilé. Et puis, pense à ce que cela fera sur ton CV !
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Au fur et à mesure qu'approchait la date de son voyage à Londres, Kylian sentait son stress monter. D'un point de vue pratique, tout était organisé. Il avait justifié son absence auprès de son école comme à son travail. Ils devaient partir du mercredi après-midi au lundi matin. « Tant qu'à y aller, autant en profiter », avait décrété Marinette.
Adrien avait tenu parole et avait organisé deux séances d'entraînement. Nathaniel avait spontanément proposé son aide quand Kylian avait évoqué le projet devant lui. Il était venu filmer pour aider les deux modèles à se voir en mouvement et corriger ce qui n'allait pas. Rose aussi avait répondu présente, jouant le rôle de costumière pour les aider à enchaîner les deux modèles qu'ils devaient chacun présenter.
Kylian était conscient que c'était plus pour les rassurer, lui et Chloé, que pour leur faire acquérir un niveau professionnel qu'Adrien se donnait cette peine. Mais il semblait bien s'amuser, ainsi que Nathaniel et Rose.
Kylian découvrit une Chloé très différente de celle qu'elle avait été les deux premières années qui avaient suivi leur rencontre. Non seulement elle acceptait les remarques qu'on lui faisait, mais elle l'encourageait et se montrait prévenante envers lui. Une fois débarrassée de son attitude méprisante, elle se révélait intelligente et volontaire. Il se surprit à apprécier de travailler en équipe avec elle.
À l'issue des deux matinées de travail, Kylian et Chloé maîtrisaient parfaitement leur enchaînement et savaient même l'adapter en fonction de la place qui leur serait attribuée. Adrien savait exactement dans quel ordre leur tendre les accessoires lors du changement de tenue et sur quel ajustement il devait intervenir.
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La veille du départ, cependant, Kylian était au bord de la panique. Heureusement, Adrien l'appela pour savoir si tout allait bien.
— Qu'est-ce que je dois emporter comme affaires ? demanda-t-il en réponse.
— Cool, Kylian ! Tout va bien de passer même s'il te manque quelque chose, le rassura Adrien. On trouvera sur place.
Il l'aida cependant à préparer sa valise. Kylian réalisa à cette occasion que son ami paraissait connaître par cœur sa garde-robe. Si les petits cadeaux que Marinette lui faisait régulièrement (chemises, t-shirt, pulls, ceinture) s'harmonisaient sans problème avec ce qu'il possédait déjà, ce n'était manifestement pas un hasard.
— Voilà, conclut Adrien après lui avoir suggéré sa liste de vêtements à emmener. Je vais te prendre une tenue pour une soirée habillée. De ton côté, n'oublie pas tes papiers d'identité.
— Et mon billet de train.
— J'ai le double pour Chloé et toi. Marinette est du genre à prévoir des plans de secours à toutes les étapes. Prépare-toi à recevoir un message d'ici demain avec des instructions. Et ne te vexe pas, Chloé et moi aurons nos recommandations nous aussi.
— Au point où j'en suis, je ne vais pas me payer le luxe de m'offenser, assura Kylian. Surtout, ne me faites pas confiance.
— Ne dis pas de bêtises, tu t'en sors très bien, assura Adrien.
Ce ne fut pas sa famille qui aida Kylian à se détendre. Pour commencer, les clichés de la première séance de pose les avaient beaucoup impressionnés. Ce séjour en Angleterre, où il allait défiler devant des professionnels de la mode, leur paraissait totalement irréel. Sa mère prétendit refaire son sac, ce à quoi il s'opposa catégoriquement. Ses frères et sœurs exigèrent qu'il lui rapporte des souvenirs, et son père s'inquiétait des frais que cela allait engendrer sans sembler arriver croire les assurances de son fils sur ce point.
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Le départ était prévu à dix-sept heures. Kylian arriva avec une bonne demi-heure d'avance devant chez Adrien, où ils devaient tous se retrouver. Quand il sonna à l'appartement, un parfait inconnu lui ouvrit. Il lui fallut un temps d'adaptation de reconnaître à qui il avait affaire.
— Adrien ? s'étonna-t-il.
— Trois secondes. Pas mal, décréta son ami en riant.
— Mais pourquoi tu as fait ça ? s'ébahit Kylian en contemplant la coloration brune des cheveux de la barbe ainsi que les yeux couleur chocolat d'Adrien.
— Pour ne pas être reconnu, pardi ! Il y aura des pros de longue date des podiums là-bas. J'ai intérêt à redoubler de prudence.
Kylian se donna le temps d'entrer dans l'appartement et de refuser un café avant de demander :
— Mais en quoi est-ce si important ? Je veux dire, tu n'as plus 16 ans et tu fais des études. Les gens peuvent comprendre que tu ne veuilles plus être dans ce milieu.
Adrien s'immobilisa, cherchant manifestement comment répondre à la question.
— Tu n'es pas obligé de te justifier, ajouta précipitamment Kylian. Cela ne me regarde sans doute pas.
— Vu qu'on t'a embarqué là-dedans, autant que tu sois au courant des enjeux, le contredit Adrien.
Il alla récupérer sa tasse de café sur le bar avant de commencer à s'expliquer :
— Pour faire court, mon père tient Marinette entièrement responsable du fait que je me suis barré de chez lui il y a cinq ans. Ce qui est faux, soit dit en passant, ses méthodes d'éducation en étant le principal facteur. Quoi qu'il en soit, il se trouve que Marinette va évoluer dans le même milieu professionnel que lui et, avec son amabilité coutumière, il m'a prévenu qu'il avait bien l'intention de l'empêcher de réussir. Il ne vaut donc mieux pas attirer son attention sur Marinette trop tôt. Si quelqu'un me reconnaît là bas, en train d'assurer son backstage, ce ne sera pas bon pour elle.
— Oh, d'accord.
— Ouais, on a des histoires de famille un peu compliquées, convint Adrien d'un ton léger.
Kylian ne sourit pas. Il imaginait bien que ce n'était pas facile à gérer pour son ami et Marinette. Il sentait bien aussi, confusément, qu'il y avait autre chose que de simples méthodes éducatives dans ce qui divisait Adrien et son père.
— Désolé de t'obliger à reparler de tout ça, dit-il doucement.
— Ça ira, assura Adrien. On va s'éclater, tu vas voir.
Quelques minutes plus tard, Adrien reçut un message de Chloé.
— Elle est en bas, on y va, décréta Adrien.
Ils prirent le temps de passer en boutique pour dire au revoir à Tom et à Sabine et récupérer ce qu'ils avaient préparé pour leur fille. Au grand ébahissement de Kylian, Chloé les attendait dans une limousine. Adrien s'y engouffra sans état d'âme.
— Bonjour, Jean, salua-t-il même le chauffeur comme une vieille connaissance.
— Bonjour, Monsieur Adrien, répondit l'autre, sans paraître désarçonné par sa toute nouvelle apparence. Monsieur, ajouta-t-il pour Kylian qui répondit par un borborygme intimidé.
Une fois arrivé, à la gare du Nord, Kylian comprit l'intérêt de la voiture et du chauffeur. Chloé n'emportait pas moins que cinq valises conséquentes. Il n'osa pas faire de remarque, se contentant de lancer un regard surpris vers Adrien. Ce dernier se chargea d'éclaircir le mystère :
— Dis, tu as prévu de te changer toutes les heures ou tu as quatre malles vides pour les remplir avec ton shopping ?
— Les deux, répondit Chloé. Mais, c'est surtout une question de standing.
— Je vois. Tu as réservé dans quel hôtel ?
— Le Mandarin Oriental, bien, sûr. C'est toujours là que je descends. Mais ne t'inquiète pas, Kylian, je te prêterai un ou deux bagages.
Celui-ci ne voyait vraiment pas ce qu'il était supposé faire des malles vides ou, pire, contenant des affaires de Chloé. En désespoir de cause, il interrogea Adrien du regard. Son ami avait l'air de trouver la réponse non seulement sensée, mais amusante.
— Kylian, attends-toi à être surpris, prévint-il.
— Adrien… grogna-t-il entre ses dents, refusant de jouer aux devinettes.
— Le Mandarin Oriental est un des plus grands palaces de Londres. Et Chloé t'y a réservé une chambre.
— À moi ? s'étonna Kylian.
— J'avais dit que je m'en chargerais, rappela Chloé.
— Euh oui, pour toi, mais j'ai cru comprendre que Marinette…
— Kylian, tu es mon partenaire. Nous devons être logés ensemble ! décréta Chloé. J'ai pris la suite que mon père choisit toujours pour nous deux.
— Laisse tomber et profite, conseilla Adrien.
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Le voyage, par sa rapidité et son confort, fut très agréable. Adrien avait à portée de main un guide de Londres et montra à Kylian les principaux lieux touristiques susceptibles de l'intéresser. À l'arrivée, Kylian et Adrien durent convoyer les bagages de Chloé – heureusement la plupart étaient encore légers. À peine la douane passée, Adrien laissa tout tomber et se jeta dans les bras de Marinette qui les attendait derrière la dernière barrière. Chloé les regarda s'embrasser passionnément d'un air blasé et prit son téléphone.
— Notre chauffeur est là, dit-elle à Kylian. Tu peux poser les valises.
— Ici ?
— Oui, on vient nous chercher.
Quelques instants plus tard, un homme arriva en effet avec un chariot. Il entassa le sac et les malles de Chloé dessus.
— Adrien, on y va, finit par dire cette dernière en tapant sur l'épaule de son ami d'enfance.
Les amoureux s'éloignèrent un petit peu l'un de l'autre. Juste assez pour être capable de s'exprimer.
— Salut vous deux, dit Marinette toute rose, sans lâcher son amoureux. On vous laisse vous installer ?
— Je me charge de tout, confirma Chloé.
— Attends, j'ai des vêtements pour Kylian, se souvint Adrien.
Il s'arracha des bras de Marinette et ouvrit sa valise. Il en tira un cintre qui supportait des vêtements sous housse et le tendit au chauffeur. Celui-ci le posa sur la montagne de valises.
— Je te laisse avec Chloé, dit-il à l'attention de son ami. Elle prendra soin de toi. À demain.
— Ne soyez pas en retard, prévint Marinette avant de se remettre à embrasser Adrien.
Kylian s'éloigna en compagnie de Chloé et du chariot à bagages. Une voiture spacieuse les attendait dehors. On leur tint la porte pour qu'ils s'y installent puis le chauffeur mit les valises dans le coffre. Ils partirent. Kylian regardait par la vitre, fasciné par le spectacle de la rue, dans le soir tombant. Au bout d'une dizaine de minutes, ils étaient arrivés.
— Fais exactement comme moi, le prévint Chloé. Et garde ta bouche fermée.
Avant que Kylian n'ait le temps de se vexer, des hommes en livrées rouges avec un chapeau haut de forme vinrent ouvrir leur portière.
— Bonjour, Mademoiselle Bourgeois, dit l'un d'eux en français avec un fort accent anglais. Bonjour, Monsieur.
Chloé le salua d'un signe de tête et Kylian l'imita, subjugué. Il la suivit tandis qu'elle s'engouffrait dans un grand bâtiment brique blanc et rose. Alors qu'il pénétrait dans un hall immense pavé de marbre, Kylian sentit sa mâchoire se décrocher. C'était beaucoup plus grand et luxueux que le Grand Paris. Il se souvint de la remarque de Chloé et referma la bouche. Ils avancèrent, salués en français et en anglais comme d'anciennes connaissances, et furent amenés dans un appartement qui parut immense à Kylian.
Les bagages suivirent, et Chloé présida à la répartition des valises dans les deux chambres. Kylian comprit l'utilité de la manœuvre. Il ne put déterminer si c'était pour qu'elle n'ait pas honte de lui ou pour lui éviter de se sentir le parent pauvre. Quand le personnel fut sorti, elle lui annonça :
— Ce soir, on va dîner au restaurant de l'hôtel. Laisse-moi voir ce qu'Adrien a prévu pour toi.
Elle entra dans sa chambre et ouvrit la housse du cintre qui avait été placée dans le placard. Un costume avec chemise et cravate s'y trouvait.
— Bien, dit Chloé. Montre-moi ce que tu as comme chaussures.
— Celles que j'ai aux pieds et des baskets.
Il se retint de se justifier en précisant que c'était Adrien qui avait composé sa garde-robe.
— Ça ira, jugea sa compagne de chambre en examinant ses desert boots. Bon, tu te douches, tu te rases, tu mets ça, lui ordonna-t-elle en lui montrant le costume. Et j'espère que tu as des chaussettes foncées.
— Oui, Chloé, répondit-il docilement, remerciant Adrien mentalement pour les conseils minutieux qu'il lui avait donnés de la veille.
— Je serai prête dans une heure, précisa-t-elle.
Et elle partit dans sa chambre. Kylian suivit les instructions et fut habillé en trente minutes. Il se regarda dans une des grandes glaces qui ornaient un des murs. Ce n'était pas la première fois qu'il portait un costume. Il en avait acheté un nouveau, de moindre qualité, pour passer ses oraux. Mais il fit quelques aller-retour pour s'approprier le vêtement. Puis il passa dans le grand salon commun et sortit sur le balcon. Il regarda la rue en bas, écoutant les bruits de la ville, sensiblement différents de ceux de Paris, tentant de se convaincre que ce n'était pas un rêve.
Chloé sortit enfin de sa chambre, vêtue d'une robe habillée, talons et chignon. Elle l'examina de la tête au pied et sourit :
— Parfait. Eh bien, allons-y.
Il la suivit dans le couloir puis l'ascenseur. Une fois dans le hall, elle lui prit le bras et le conduisit à la salle de restaurant. Elle semblait très bien connaître les lieux. Un maître d'hôtel les conduisit à une table. Il tenta de rester discret en admirant la pièce qu'ils traversaient. Il y avait sur la table des fleurs, de grandes assiettes ainsi que des petites disposées à côté, plusieurs verres par personne, mais pas de couverts. Il les contempla en se demandant comment il était supposé manger.
— Ne t'en fais pas, souffla Chloé, tu n'auras qu'à faire comme moi.
Il hocha la tête, tétanisé. On lui mit une carte dans les mains. Elle était en anglais, mâtiné de mots culinaires français. Il tomba en arrêt en voyant les prix. À moins qu'il ne se trompe en plaçant la virgule, aucun plat ne devrait être aussi cher.
— Tu préfères viande ou poisson ? s'enquit Chloé.
— Poisson. C'est euh, un très grand restaurant ?
— Oui, il est considéré comme très bon. Qu'est-ce qui t'ennuie ?
Comme il ne répondait pas, elle comprit :
— Oh, je vois. Tu préfères que je te donne ma carte ?
— Ta carte ?
Elle la tourna vers lui. Il n'y avait pas de prix.
— Tu choisis à l'aveugle ? s'étonna-t-il.
— Parce que je suis une femme et que c'est toi qui es supposé payer, expliqua-t-elle. Ce serait indélicat de me faire savoir ce que je te coûte.
Il dut blêmir car elle ajouta en réprimant un sourire :
— T'en fais pas, tout sera mis sur le compte de mon père.
— Et il est au courant ? vérifia Kylian.
— Oui, bien sûr. Prends ce dont tu as envie. T'en fais pas pour ça.
Il se replongea dans la carte. Il avait encore des cours d'anglais, mais les termes étaient tellement spécifiques qu'ils ne les connaissaient pas.
— Besoin d'aide ? demanda Chloé.
— Je crois, oui.
— En entrée, je te conseille les ravioles à la truffe blanche. Ensuite, je pense que tu aimeras leur langoustine écossaise. On verra après pour le dessert.
— Parfait. Et toi, que vas-tu prendre ?
— La même chose.
Il ne savait pas si elle l'avait aiguillé vers son propre choix par souci de simplification ou si elle avait décidé de l'imiter pour qu'il se sente moins perdu. Quoi qu'il en soit, il avait la nette impression qu'elle était en pleine opération séduction ce soir-là. Aucune sensualité là-dedans, elle n'ignorait sans doute pas ses inclinaisons. Mais elle tenait à lui plaire. Comme elle s'y efforçait depuis six mois avec Marinette, réalisa-t-il. Aussi stupéfiant que cela paraisse, elle cherchait manifestement à devenir son amie. Et elle y mettait le prix – sans le dessert, sa note s'élevait déjà à ce qu'il gagnait en un mois avec son travail à temps partiel.
— Tu viens souvent à Londres ? demanda-t-il en reposant la carte.
— Au moins une fois par an. Je fais beaucoup de courses ici. La dernière fois, Marinette est venue prendre un thé avec moi. Tu sais, les thés anglais avec beaucoup de gâteaux.
Il ne savait pas et elle lui expliqua le concept de l'afternoon Tea.
Quand le maître d'hôtel se présenta à leur table, elle passa la commande, fit venir le sommelier et choisit le vin. Elle lui raconta plusieurs anecdotes drôles sur la famille royale d'Angleterre
— Ne me dis pas que tu les as rencontrés, s'exclama Kylian.
— Non, mais ma correspondante anglaise, chez qui je passe une quinzaine de jours chaque année, est une Lady et elle a accès à plein de potins. Par contre, mon père a déjeuné plusieurs fois à l'Élysée. Il a été décoré de la légion d'honneur, tu sais.
— Je vois.
On apporta le vin et on le fit goûter à Kylian. Il n'avait aucune idée de la saveur attendue, mais il dit que c'était parfait. On remplit leurs verres et on leur donna enfin des couverts. Ils devaient être spécifiques, en fonction du plat choisi. Ensuite, on leur servit une sorte de crème rosâtre dans de toutes petites tasses avec une cuillère miniature. Le garçon prononça une phrase que Kylian ne comprit pas, mais il hocha la tête, comme Chloé.
Chloé attendit que le garçon soit parti pour expliquer :
— Ce sont des amuse-bouches. C'est en plus de ce que nous avons commandé, pour faire patienter. C'est une sorte de mousse de betterave, avec graine de sésame et huile de noix.
Ces miniatures se révélèrent très bonnes. Chloé commença à raconter ce qu'elle connaissait de Londres, soit essentiellement les magasins. Puis les entrées arrivèrent : quelques pâtes disposées avec art sur une sauce qui contenait des éclats noirs. Kylian songea que vu le prix, ce n'était pas grand-chose. Il lorgna sur Chloé et l'imita. La première bouchée le surprit. C'était un goût qui n'avait rien à voir avec ce qu'il avait déjà expérimenté. Il ne pouvait pas dire s'il appréciait ou non. C'était une découverte.
— Tu aimes ?
— C'est spécial. Je sais en théorie ce qu'est une truffe et je pense que j'ai déjà mangé des préparations qui en contenaient, mais c'était complètement différent.
— C'est le vrai goût.
Le temps qu'il termine son assiette, Kylian décida qu'il ne détestait pas.
Alors qu'ils attendaient la suite, Kylian demanda à Chloé :
— Depuis combien de temps tu connais Adrien ?
— Depuis toujours, je pense. C'est ma mère qui a découvert son père et qui l'a aidé à devenir célèbre. C'était avant ma naissance. Après, quand ma mère est partie vivre aux États-Unis, la mère d'Adrien me faisait souvent venir chez eux. Je dormais là-bas parfois. J'aimais bien, elle était gentille elle jouait avec moi. J'aurais aimé y aller plus souvent. Mais mon père ne voulait jamais quand j'avais école le lendemain. J'enviais Adrien qui n'était pas scolarisé. Lui, au moins, il n'était pas obligé de partager ses jouets avec les autres, ou simplement de devoir les supporter. Évidemment, lui m'enviait de pouvoir le faire, mais je n'ai réellement compris pourquoi que plus tard.
— Pourquoi n'allait-il pas à l'école ? Il était malade ?
— Non, c'est son père qui ne voulait pas. Heureusement, sa mère le sortait souvent. Elle l'emmenait au parc, au cirque, au cinéma. Avec leur garde du corps, bien entendu. Le Gorille.
— Le Gorille ?
— C'est le nom qu'on lui donnait.
— Ah, d'accord.
— Mais quand elle est morte, il n'y avait plus personne pour emmener Adrien hors de sa maison. Heureusement qu'il a pu continuer à poser pour son père. Au moins, cela le faisait rencontrer un peu de monde et passer d'un lieu de tournage à l'autre.
— Mais pourquoi l'enfermait-il ainsi ?
— Je ne sais pas. D'après Adrien, son père est devenu fou à la mort de sa mère. Moi, je pense qu'il n'était déjà pas très net avant. Quand Émilie était là, cela se voyait moins, c'est tout. Après, ça a simplement empiré. Il n'aime pas sortir et voit très peu de monde. Il a imposé sa manière de vivre à Adrien, et sa femme n'était plus là pour s'y opposer.
— Adrien n'a pas eu une enfance très heureuse, constata Kylian.
— Je pense que lorsque sa mère était encore là, ça allait. Il riait souvent. Elle s'occupait beaucoup de lui. Par contre, il s'est retrouvé très seul après. Il ne voyait que très peu son père et se sentait complètement abandonné. Il a dû insister pour aller au collège. D'après mon père, c'est Nathalie qui a réussi à convaincre Monsieur Agreste qu'Adrien devenait trop grand pour rester cloîtré.
— Qui est Nathalie ?
— C'était l'assistante de Monsieur Agreste. Maintenant, il l'a épousée. Pas très longtemps après… (Elle s'interrompit et reprit) ... le départ d'Adrien.
— Qu'est-ce qui l'a décidé à partir ? demanda Kylian qui n'était pas convaincu par l'explication que lui avait donnée Nathaniel.
Le regard de Chloé se détourna, comme si elle hésitait à répondre à la question.
— C'est une somme de choses qui se sont ajoutées, finit-elle par révéler. Une sorte de crise d'adolescence, je suppose, ajouta-t-elle avec un sourire crispé.
L'impression qu'il y avait eu un élément déclencheur dont Adrien ne souhaitait pas parler revint en force. Par discrétion, Kylian décida de changer de sujet.
— Depuis combien de temps connais-tu Marinette ?
Chloé parut soulagée par la nouvelle question.
— On est ensemble depuis la maternelle. Mais on ne s'appréciait pas trop à l'époque.
Quelque chose disait à Kylian que le caractère de Chloé y était pour quelque chose. Diplomatiquement, il fit remarquer :
— Mais maintenant, vous avez davantage de choses en commun.
— Oui, c'est vrai. Je crois que j'aimerais bien travailler dans le milieu de la mode. C'est plus amusant que de tenter se démarquer des autres paquets de lessive, non ?
Leur plat arriva. Kylian avait déjà mangé des fruits de mer, mais pas de cette qualité ni avec un accompagnement aussi divin – quoique succinct. Ils ne reprirent la conversation qu'une fois leurs assiettes vidées.
Chloé raconta alors des épisodes de sa vie en tant que fille du maire de Paris. Les réceptions, les rencontres avec des stars. Mais ce n'était pas pour se mettre en valeur, comme il l'avait plusieurs fois entendue faire. Elle chercha des moments drôles ou intéressants, pour le distraire. Et il dut reconnaître qu'elle y arrivait plutôt bien. On débarrassa leur table et ils eurent droit à la carte des desserts. Kylian consulta sa compagne du regard.
— Tarte à la custard caramélisée, décréta-t-elle en souriant.
— Je te fais confiance.
Après un autre amuse-bouche, il savoura son entremet et admit que Chloé avait très bien choisi.
— Tu veux un digestif, ou quelque chose ? demanda-t-elle quand il eut terminé.
— Tu en prends ?
— Non.
— Moi non plus, alors.
— Je propose qu'on remonte dans nos chambres, conseilla Chloé. On va avoir une grosse journée demain et on commence tôt. Tu auras largement le temps de faire London By Night les jours prochains.
Elle lui reprit le bras dès qu'ils se levèrent, parfaitement à l'aise d'être vue à son côté. Kylian convint en lui-même que c'était beaucoup plus agréable que lorsqu'elle feignait de ne pas le voir. Arrivé dans leur suite, il dit :
— J'ai passé une excellente soirée. Merci Chloé.
— Moi aussi, j'ai beaucoup apprécié, lui répondit-elle. Bonne nuit.
Elle posa sa main sur son épaule et se pencha pour l'embrasser sur la joue puis elle partit vers sa chambre dont elle ferma la porte.
Bon, personne n'a voulu jouer et deviner ce qu'était ce fameux mandarin :-(
Merci aux deux personnes qui ont laissé un commentaire (sur plus d'une centaine de vues... vous êtes des timides, vous).
J'espère que vous avez apprécié cette soirée avec Chloé et Kylian. Pour la suite, c'est le reste du séjour à Londres et cela s'appellera "Sauter dans les cerceaux".
