XI - Sauter dans les cerceaux


Le jeudi matin, Kylian avait mis son réveil à l'heure convenue, mais s'octroya cinq minutes avant de sortir de son lit. Quatre minutes ne s'étaient pas écoulées que Chloé entrait dans sa chambre sans frapper.

— Debout, c'est l'heure ! lança-t-elle d'une voix perçante.

— Ouais c'est bon, grogna-t-il, alors qu'elle s'en allait après avoir vérifié qu'il était bien réveillé.

Il reprit une douche et s'habilla. La veille, en revenant dans sa chambre après le dîner, il avait vu que quelqu'un était venu ouvrir son lit et que les serviettes de toilette qu'il avait utilisées avaient été changées. Après une seule douche ! Cela lui avait paru dément mais, comment lui avait fait remarquer Adrien, il était là pour profiter.

Un repas était servi dans le salon commun. Kylian regarda avec circonspection les haricots blancs dans la sauce tomate, la saucisse et les œufs.

— Il est sept heures, Chloé, protesta-t-il.

— C'est le petit déjeuner anglais. On ne te donnera pas grand chose ce midi. Fais des réserves. Ne fais pas cette tête, je t'ai pris du café, ajouta-t-elle en prenant sa tasse de thé.

Un taxi les attendait quand ils sortirent de l'hôtel. Chloé avait dû le commander en même temps que le petit déjeuner. La circulation était ralentie et ils mirent plus d'une demi-heure pour arriver à destination. Adrien et Marinette les attendaient devant le campus, en compagnie d'autres jeunes gens.

— Ah, les voilà ! se réjouit Marinette en les apercevant. En forme ?

— On est prêts, affirma Chloé.

La styliste fit les présentations en anglais. Keshia, originaire de Guinée, serait leur maquilleuse. Les autres, venant tous de pays différents, étaient des amis de Marinette qui était venu profiter de cette journée portes ouvertes en général et voir son défilé en particulier.

— Bien, on y va, dit Marinette en entraînant le groupe.

— C'est bon ? Elle ne t'a pas trop secoué ? demanda Adrien à Kylian alors que Chloé parlait à Marinette.

— La prochaine fois, inscris-moi à un stage de saut en parachute, répondit le mannequin amateur. J'aurai plus de chances de survie.

Cela fit rire Adrien puis les deux garçons se concentrèrent sur Marinette qui leur faisait les honneurs de son université. Une heure plus tard, dans ce qui tenait lieu de vestiaires, les préparatifs battaient leur plein. Chloé, coiffée, maquillée, en tenue, ajustait ses bijoux avec l'aide d'Adrien. Kylian, encore torse nu, se faisait maquiller par Keshia.

Soudain l'atmosphère changea dans le couloir où se pressaient les modèles et ceux qui les assistaient. Une femme, coupe au bol, lunettes noires sur le nez, traversait tranquillement les groupes, échangeant parfois quelques mots avec les étudiants.

Quand elle arriva près d'eux, elle commença par dévisager Adrien avant de dire en français :

— On m'a prévenue que tu savais te rendre méconnaissable.

— Une vieille habitude, répondit-il les yeux malicieux.

— J'ai cru comprendre, sourit-elle.

Elle se tourna ensuite vers Chloé :

— Tu es très jolie.

— Merci, souffla Chloé d'une voix intimidée.

La femme scruta ensuite Kylian et eut un hochement de tête approbateur sans qu'il ne puisse déterminer si c'était son maquillage ou ses pectoraux qui lui valaient cet hommage. La visiteuse passa ensuite au groupe suivant.

Kylian n'avait pas besoin qu'on lui dise qui était cette femme pour en avoir une idée. Il se tourna vers Chloé. Elle semblait statufiée. Adrien lui avait pris la main, comme l'aider à gérer ses émotions ou partager ce moment avec elle. Pour la première fois, Kylian comprit l'indulgence d'Adrien et de Marinette pour leur amie. Il n'y avait eu dans le ton d'Audrey Bourgeois aucune affection ni intérêt marqué pour sa fille. Tout juste l'équivalent d'une caresse sur la tête. Et pourtant, cela semblait représenter pour Chloé davantage qu'elle n'en avait espéré.

Alors que « l'Impératrice de la mode » sortait de la pièce, l'émoi causé par son passage s'estompa. Puis une sorte de frénésie s'empara de tout le monde alors que les premiers qui devaient défiler allèrent se mettre en place. Marinette passa alors en coup de vent vérifier que tout allait bien. Elle félicita Keshia qui avait transformé les visages de Chloé et Kylian en véritables œuvres d'art avec ses pinceaux et des strass adhésifs. Elle dit un mot gentil à tous, vola un baiser rapide à Adrien et repartit d'un pas pressé.

Vingt minutes plus tard, ce fut leur tour de se mettre dans la file. Chloé et Kylian prirent leur place, échangeant des sourires crispés avec ceux qui les précédaient et les suivaient. Quand ceux qui étaient devant eux s'élancèrent sur ce qui tenait lieu de podium, Chloé très tendue prit la main de Kylian. Il la serra doucement. Les autres terminèrent leur prestation et revenaient vers eux. Chloé était la première à se présenter devant le public. Kylian la lâcha. Adrien se pencha et chuchota :

— Eh, Queen Bee, c'est le moment de montrer ce dont tu es capable !

Chloé leva le menton et s'élança d'un pas décidé. Alors qu'elle exécutait les pas qui étaient prévus pour elle, Kylian sentit la main d'Adrien se poser sur son omoplate. Cela l'aida à se détendre. Au moment de son entrée, il obéit à l'impulsion donnée par son ami avança à son tour. Concentré sur ses pas, il ne vit même pas le public. Par contre, quand il revint vers Chloé qui devait le rejoindre avec ses nouveaux accessoires, il vit Keshia et Adrien batailler pour les lui fixer. Cela ne se passait manifestement pas comme prévu. Conformément aux instructions données en prévision d'un contretemps de ce genre, Kylian fit un tour supplémentaire, tout en se demandant frénétiquement ce qu'il devait faire si Chloé était toujours clouée en coulisses quand il repasserait près d'elle. Heureusement, elle fit enfin son entrée, ce qui lui permit de sortir à son tour. Dès qu'il fut hors de vue du public, Adrien lui passa le manteau qu'il devait présenter tandis que Keshia échangeait son béret contre un chapeau melon.

— T'es parfait, continue comme ça, souffla Adrien avant qu'il ne reparte.

Il rejoignit Chloé et ils terminèrent leur show. Enfin, ils quittèrent la scène. Ils commencèrent par se coller contre le mur pour laisser passer ceux d'après, puis se laissèrent entraîner plus loin.

— Mais qu'est-ce qui s'est passé ? protesta Chloé. Pourquoi le clip de la cape ne voulait pas se fermer ?

— Ce sont des choses qui arrivent, assura Adrien. C'est pour ça que j'avais des épingles à nourrice sur moi. Et des pinces à linge. Et de la colle à tissu. Et du sucre si vous étiez en hypoglycémie. Et un fouet si vous hésitiez à y aller.

— C'est pour ça que ton sac à dos semble plein à craquer ? fit mine de comprendre Kylian.

— Marinette a tout prévu, sauf le défibrillateur, répondit Adrien. Il paraît qu'il y en a plusieurs dans le bâtiment, ajouta-t-il avec un petit sourire.

La styliste arriva à ce moment.

— Vous avez été formidable ! s'exclama-t-elle. Kylian, tu as magnifiquement rattrapé le coup. Personne n'a pu deviner que tu avais fait un tour de plus. Chloé, tu as super bien géré aussi. Tu avais l'air parfaitement sereine en revenant, alors que tu as dû avoir un gros coup de chaud. Tu as été géniale ! Ça vous ennuie d'attendre un petit moment avant de vous rhabiller ? Keshia aimerait qu'on prenne des photos de son travail alors autant que vous gardiez les hauts assortis.

Pendant qu'Adrien s'occupait de récupérer toutes leurs affaires, Chloé et Kylian suivirent Marinette qui les amena là où un photographe avait installé son studio. Ils posèrent, tentant de se souvenir des conseils que leur avait prodigués Adrien lors de leur première séance de photo. Puis on les remercia et ils remirent leurs vêtements dans un coin. Ils restèrent cependant maquillés et Keshia leur confia des cartes de visite à son nom pour qu'ils puissent les distribuer à d'éventuels admirateurs.

Ils passèrent la journée à admirer les présentations des étudiants de l'université d'art et design. Il y avait des photos, des films, des défilés, des spectacles, des concerts. Ils ne restèrent pas ensemble, déambulant en fonction de leurs intérêts, se croisant puis se séparant en fonction des circonstances. Vers dix-huit heures, Marinette sonna le rappel par SMS. Ils se retrouvèrent tous les quatre, avec Keshia et d'autres connaissances de la styliste.

— Un Indien, ça vous dit ? proposa-t-elle en anglais.

L'assentiment fut donné unanimement en plusieurs langues. Ils partirent à pied, discutant entre eux. Kylian se retrouva à échanger avec un Bolivien qui était en section cinéma. Après le restaurant, ils terminèrent la soirée au pub. Certains partirent, d'autres les rejoignirent.

Kylian, se laissant porter par l'excellente ambiance, but plus qu'il n'en avait l'intention. Il n'eut que des souvenirs vagues de la fin de soirée. Finalement, Adrien le mit dans un taxi avec Chloé. Cette dernière le guida jusqu'à son lit où il s'écroula.

oOo

Kylian fut éveillé par une voix perçante qui l'informait qu'Adrien était là. Juste après, une vive lumière lui vrillait les yeux.

— Et démaquille-toi, tu fais peur, comme ça ! conclut Chloé avant qu'Adrien n'intervienne et ne la traîne hors de la pièce en fermant la porte derrière lui.

Kylian réalisa qu'il avait dormi tout habillé et qu'il avait vraiment besoin d'une douche. Effectivement le maquillage qui avait coulé et les strass à moitié détachés lui faisaient une drôle de tête. Il avait cependant les yeux à peu près en face des trous quand il s'assit devant la table du petit déjeuner. Adrien lui passa immédiatement une tasse de café qu'il but avec avidité. Il contempla ensuite le pain, le beurre et les croissants qui étaient devant lui.

— Ah, on peut avoir un vrai petit déjeuner, constata-t-il en regardant d'un air dégoûté le « déjeuner anglais » qui semblait faire la joie de Chloé.

— Quoi, elle t'a imposé les beans hier matin ? comprit Adrien. Chloé, t'es pas sympa !

— Je trouve parfaitement stupide de manger français quand on est à Londres, jugea-t-elle.

— Je peux te piquer un croissant ? demanda Adrien à Kylian.

— Oui, bien sûr. Tu n'as pas déjeuné ?

— Marinette m'a viré à 8 h. Elle avait un rendez-vous pour travailler d'autres personnes.

— Pas de chance, compatit Kylian, tout en remarquant que, si la barbe et les cheveux d'Adrien étaient toujours d'une couleur inhabituelle, il avait retrouvé ses yeux verts.

— Comme ça, on va avoir le temps pour visiter, dit Adrien philosophe. Tu nous accompagnes, Chloé ?

— Bien sûr que non. Je vais faire du shopping.

— Oh pardon, j'avais oublié que c'était le jour où tu avais prévu de finir de ruiner ton père.

Chloé fusilla Adrien du regard – la blague était loin d'être innocente – mais son ami resta impassible. Il assumait sa vacherie. Kylian se concentra sur sa tartine.

Laissant une Chloé boudeuse, Adrien et Kylian partirent en exploitation. Ils commencèrent par aller à pied vers Buckingham Palace où ils virent la relève de la garde. Ensuite, ils se dirigèrent vers l'abbaye de Westminster qu'ils visitèrent. Après un fish and chips revigorant, ils passèrent devant le Parlement et la monumentale Big Ben. Ils continuèrent vers Downing Street, longèrent la Tamise jusqu'à la Tour de Londres, en passant par la cathédrale Saint-Paul. Ils prirent alors un bus qui les amena à Trafalgar Square où Marinette les rejoignit.

— Ah, les garçons, vous avez passé une bonne journée ? demanda-t-elle après avoir fait la bise à Kylian et embrassé son amoureux.

— Ouais, génial, apprécia Kylian.

— On en a plein les pattes, l'informa Adrien.

— Chloé n'est pas avec vous ? s'étonna sa petite amie en s'asseyant tout contre lui sur le banc qu'ils s'étaient attribué.

— Non, elle dévalise Regent Street.

— Ah, d'accord. Je lui ai envoyé un message tout à l'heure, elle ne m'a pas répondu.

— Elle boude parce que je lui ai fait remarquer qu'elle dépensait un peu trop d'argent, expliqua Adrien.

— Compte tenu qu'elle a gentiment invité Kylian, ce n'était peut-être pas le jour, glissa Marinette.

— Faut bien qu'on le lui fasse remarquer de temps en temps, se justifia Adrien.

Marinette haussa les épaules, et se tourna vers leur ami.

— Alors, Kylian, comment trouves-tu cette immersion dans le grand luxe ?

— Dément, répondit-il sincèrement. Je ne me plains pas, mais… tout est tellement immense.

— Considère ça comme un décor, conseilla Adrien. Et la manière dont on doit s'y tenir est un rôle. Chloé est davantage elle-même quand elle est chez les parents de Marinette qu'en ce moment à essayer des chaussures qu'elle ne mettra qu'une fois.

— C'est un peu cher pour un rôle, jugea Kylian.

— On est bien d'accord. Cela dit, qu'elle se fasse plaisir en descendant dans un palace pour cinq jours et le partage avec toi, c'est sympa. C'est racheter des vêtements alors que son dressing déborde déjà que je considère comme problématique. C'est ça que j'ai tenté de lui faire comprendre ce matin.

— Au risque de paraître ingrat, je me demande pourquoi elle m'a invité, avoua Kylian.

— Elle t'aime bien, répondit Adrien.

— Comme un animal familier ? ne put s'empêcher de demander Kylian.

— Elle n'en a pas beaucoup, sourit Marinette. C'est donc déjà une distinction importante. Et puis, tu n'as mis que deux ans pour accéder à ce level, alors qu'il m'en a fallu plus de quinze pour y parvenir. Bien joué !

— Elle est compliquée, considéra Kylian.

— Pas tant que ça, opposa Adrien. Elle est fragile et se protège en tenant les autres à distance, c'est tout.

— Mais elle peut être très toxique si on n'y prend pas garde, le prévint Marinette. Kylian, tu dois être vigilant sur les limites que tu lui poses. Ne la laisse pas te faire sauter dans ses cerceaux.

— Tu exagères ! protesta Adrien.

— Adrien, j'aime beaucoup Chloé, elle me touche, mais Kylian n'a pas tort quand il parle d'animal familier. Tu veux qu'elle le traite comme Sabrina ? Tu es le seul qu'elle respecte vraiment, avec ma mère et la sienne.

Adrien soupira, acceptant l'analyse de Marinette.

— Elle s'améliore, tint-il à ajouter.

— C'est vrai, concéda Marinette. C'est en ça qu'elle est attachante.

Ils échangèrent un regard signifiant qu'ils considéraient être parvenus à un accord.

— Et qu'est-ce que tu as pensé de ta journée d'hier ? reprit la styliste en se tournant vers Kylian.

— Bah, dans un autre registre, c'était dément aussi. Et génial. Mais il doit me manquer des connaissances, parce que des fois j'ai eu du mal à comprendre l'intérêt de certaines choses.

— T'es pas le seul, le rassura Adrien. Moi aussi j'ai eu des doutes sur la pertinence de certaines performances artistiques.

— C'est un état d'esprit, évalua Marinette. Dans cette école on nous apprend à nous dépasser et à tout oser, sans forcément prendre en compte le jugement des autres ou même la faisabilité. J'ai très peu de cours techniques par rapport à d'autres écoles de stylisme, par exemple. On m'explique que ce sont aux couturières de trouver la solution, pas à moi.

— Mais tu as bien dû créer matériellement ce que j'ai porté hier, remarqua Kylian.

— Effectivement, mais je rends des croquis avec des assemblages que je ne saurais pas exécuter, et peut-être même tellement inconfortables que personne ne pourrait les porter.

— Quel est l'intérêt ? demanda Kylian.

— Si on ne se préoccupait que du confort et de la maîtrise d'exécution, le tandem jogging-Charentaises serait considéré comme le summum de la garde-robe. Pousser la création à son paroxysme permet de faire évoluer le tout-venant.

— D'accord, ça je peux comprendre, convint Kylian. Et au fait, tu as eu des retours pour le défilé ?

— Alors, on m'a donné quelques cartes et j'ai beaucoup donné les miennes. C'est bien pour mon book. Évidemment, tout le monde m'a félicité, mais ça se fait toujours, même quand on trouve ça nul. On verra plus tard si quelqu'un m'a remarquée ou non.

Marinette les remit debout, et les entraîna vers Picadilly Circus. Bien que sollicitée par Adrien et Marinette par message, Chloé ne sembla pas désireuse de les rejoindre. Ils flânèrent un peu et Marinette choisit un restaurant. Kylian insista pour régler la note. Ensuite, ils se dirigèrent vers Soho. Après avoir un peu marché, les amoureux désirèrent rentrer. Ils le laissèrent sur place. Adrien lui indiqua comment retourner à l'hôtel et vérifia qu'il avait de quoi se payer le taxi. Kylian explora un peu le coin, alla prendre une bière dans un pub, puis rentra sagement.

Dans la suite, la chambre de Chloé était fermée, mais la lumière filtrait sous la porte. Avant d'aller se coucher, Kylian lança un « Bonsoir Chloé », sans avoir de réponse.

oOo

Le samedi matin, Kylian n'eut besoin de personne pour sortir du lit. Chloé était déjà installée devant le petit déjeuner quand il la rejoignit, mais le service de chambre venait tout juste de passer. Sans être très expansive, elle répondit poliment à son salut. Et elle avait commandé pour lui un petit déjeuner continental. Il en était à sa seconde tasse de café quand Adrien et Marinette se présentèrent à la porte de la suite.

— Bonjour tout le monde ! scanda Marinette. C'est moi qui vais servir de guide touristique, aujourd'hui. Tu nous accompagnes, Chloé ?

— Non, je n'ai pas envie de courir. On se retrouve pour le dîner ?

— J'ai pris quatre places pour une comédie musicale, ce soir, les informa la jeune styliste. Vous préférez manger avant ou après ?

— Après, trancha Chloé. Qu'est-ce qu'on va voir ?

— Les Misérables.

— Je l'ai déjà vu.

— Si tu n'as pas envie d'y aller, j'invite Keshia, répondit sereinement Marinette. Mais je préférerais que tu viennes, ajouta-t-elle. Ça fait un moment qu'on n'est pas sorties ensemble.

La gentillesse de Marinette eut un effet bénéfique sur leur capricieuse amie :

— C'était il y a plusieurs années, convint-elle. Je peux le revoir.

Ils convinrent d'une heure pour se retrouver à l'hôtel, ce qui leur permettrait de reposer leurs sacs et de se changer. Puis ils partirent. Marinette leur présenta les divers marchés et boutiques de la ville où elle avait l'habitude de chiner. Ils prirent beaucoup le bus pour passer devant des monuments, agrémentés par les commentaires de Marinette, avant de prendre le métro pour se rendre à la National Gallery dans l'après-midi.

Après avoir mangé un morceau en prévision de leur longue soirée, ils regagnèrent l'hôtel pour se préparer. Adrien emprunta la salle de bain de Kylian, pendant que Marinette s'installait chez Chloé. Quand ils se retrouvèrent dans le salon, Adrien se plaignit à Marinette :

— J'en suis au cinquième shampoing et ça ne veut pas s'éclaircir. C'était supposé être une teinture temporaire.

— Michel n'avait pas dit une quinzaine de lavages ? rappela sa petite amie.

— Ça te va bien, estima Chloé.

— La question n'est pas là, expliqua Adrien. Ça va faire bizarre que je retourne à mon école avec cette tête.

— Teins-toi en blond alors, proposa Chloé. Ou mets une perruque.

— C'est dans deux jours, tenta de le réconforter Marinette. Ça aura sans doute évolué depuis. Au pire, tu raconteras que tu as perdu un pari.

— Ouais, c'est une bonne histoire, sourit Adrien, sa bonne humeur revenue.

Kylian adora le spectacle. Le repas qui suivit fut agréable. Chloé était redevenue charmante après une journée passée au Spa de l'hôtel.

— Que faites-vous demain ? demanda-t-elle.

— British Museum, indiqua Adrien. Et puis le musée de Madame Tussaud, si on a encore le courage. Tu viens avec nous, Chloé ?

— Bof…

— Arrête, c'est magnifique ! Tu aimeras le British, je suis certain. Ensuite, c'est marrant, les statues de cire.

— C'est pour les mômes !

— Mais non, c'est pour que tu nous racontes des potins sur les célébrités qui y sont représentées, affirma Adrien l'œil malicieux.

Chloé daigna sourire et confirmer sa présence. Elle fut assez agréable le lendemain, même si elle les abandonna en cours de visite le matin pour se réfugier au salon de thé du musée. Kylian avait déjà vu le Louvre, mais trouva le musée national anglais impressionnant et prit plaisir à le visiter. Il s'attarda dans la boutique pour compléter les cadeaux qu'il voulait ramener à sa famille. Ils rejoignirent Chloé, mangèrent un des sandwichs proposés par la carte, puis prirent le bus pour se rendre leur seconde étape de la journée.

Sitôt sortis du second musée, Adrien et Marinette les abandonnèrent, désirant passer la dernière soirée en tête-à-tête. Chloé et Kylian rentrèrent à pied à l'hôtel et prirent un dîner plus simple que le premier soir, au bar de l'établissement. Ensuite, ils montèrent dans leur chambre faire leurs bagages car ils devaient partir tôt le lendemain.

Chloé vint déposer un certain nombre de paquets dans la chambre de Kylian. C'étaient les achats qu'elle avait faits le second jour.

— Qu'est-ce que je suis supposé faire de ça ? interrogea le jeune homme.

— Mets-les dans les malles, répliqua Chloé.

Le premier mouvement de Kylian fut de lui rendre ce service. Elle l'avait emmené dans un palace, l'avait invité dans un grand restaurant, il était son obligé. Mais l'avertissement de Marinette lui revint « Ne la laisse pas te faire sauter dans ses cerceaux ». Or elle venait précisément de lui parler comme à un domestique.

— Il n'y a pas assez de femmes de chambre ici ? demanda-t-il, alors que Chloé se détournait déjà pour sortir de la pièce.

Elle s'arrêta et se tourna vers lui. Il soutint son regard. Au moment où il allait lâcher prise et s'excuser, elle reprit sa marche en lançant par-dessus son épaule :

— Je suppose que tu ne sais pas plier une robe sans la froisser.

Il ne répondit pas. Elle avait lancé sa réplique pour avoir le dernier mot et il voulait bien le lui laisser, étant donné qu'il venait de remporter le point.

oOo

Adrien était ravi de leur séjour à Londres. Malgré sa journée de bouderie, Chloé s'était montrée sous son meilleur jour et semblait décidée à admettre Kylian dans son cercle. Marinette avait été très satisfaite par le résultat du défilé et ils avaient pu passer du temps ensemble. Kylian avait manifestement beaucoup apprécié son séjour et l'en avait remercié à plusieurs reprises. Lui-même avait aimé le temps partagé avec sa petite amie et aussi, il devait le reconnaître, il avait adoré retrouver l'atmosphère des défilés. Sans souhaiter remonter sur les podiums, il regrettait que les circonstances l'empêchent de recommencer cette expérience des backstages trop souvent.

Son arrivée en classe avec ses cheveux teints avait suscité l'intérêt. Il avait avoué d'une voix piteuse une soirée trop alcoolisée et un pari perdu. Heureusement, les shampoings répétés firent pâlir la couleur et sa chevelure passa rapidement vers un châtain clair avant de revenir à son blond cendré. Les poils de sa barbe résistèrent plus longtemps, mais cela lui donnait – lui dit-on – une tête intéressante.

Il ne s'était finalement pas trop soucié de son apparence. Tout d'abord, la perspective du retour de Marinette le comblait. Trois mois en sa compagnie, c'était un bonheur inespéré en milieu d'année scolaire. Trois mois arrachés au sacrifice auquel ils s'étaient résolus pour se donner les meilleures armes pour l'avenir. Adrien était conscient de sa chance : il avait Marinette, qui ne semblait jamais penser qu'il lui en demandait trop. Il y avait aussi Tom et Sabine, qui l'avaient adopté, des amis sur lesquels il pouvait compter, tant pour passer de bons moments que pour le soutenir dans ses moments de faiblesse. Mais malgré tout, chaque jour passé sans pouvoir serrer Marinette dans ses bras restait douloureux. Tous ceux dont il s'était entouré lui étaient indispensables pour supporter cette situation.

Chloé faisait partie de sa garde rapprochée. Non seulement elle agissait avec détermination chaque fois qu'elle le voyait flancher, mais aussi parce que la fragilité de son amie obligeait Adrien à sortir de son auto-apitoiement et proposer son aide.

oOo

À peine une semaine après leur séjour à Londres, ce ne fut pas à proprement parler un problème qui amena Chloé à rechercher la compagnie d'Adrien, mais un événement important dans sa vie. Elle tomba amoureuse. En soi, c'était une bonne nouvelle : elle s'intéressait réellement à une autre personne qu'elle-même. Par contre, cela se révéla un peu fatiguant pour Adrien qui devint son confident préféré. Elle avait rencontré ce garçon extraordinaire lors d'une réception donnée par son père. Il était étudiant en architecture – son père était un architecte renommé qui avait à son actif plusieurs nouvelles constructions parisiennes d'envergure. Ils avaient beaucoup discuté, et il lui semblait bien qu'elle lui avait plu. Elle lui avait donné son numéro de téléphone, mais il n'avait pas rappelé. Devait-elle prendre les devants ? Ou bien attendre gentiment son appel ? Avait-elle dit à Adrien combien il était beau, intelligent et raffiné ?

Adrien eut une pensée émue pour Plagg qui l'avait supporté les six semaines durant lesquelles Marinette avait hésité à sortir avec lui. Il avait trouvé son kwami particulièrement peu compréhensif et cynique, à l'époque. Maintenant, comprenait enfin l'épreuve qu'il lui avait fait subir. Avec six ans de retard, il tombait enfin d'accord avec lui : les adolescents amoureux, c'est d'un ennui ! (et les jeunes adultes ne valaient pas mieux).

Mais il se souvenait aussi du besoin de s'épancher dont il avait eu besoin. Les incertitudes amoureuses sont intenses et déstabilisantes. Il s'efforça donc d'être un bon soutien moral pour son amie, sans oublier le conseil de Plagg : ne jamais jouer les conseillers du cœur. Il n'avait aucun doute sur la capacité de Chloé de lui coller sur le dos tout ce qui irait de travers si par malheur il se laissait convaincre de lui donner un conseil. Il la laissait donc faire les réponses et les questions, tout en se montrant rassurant, sans professer la moindre opinion.

La perfection faite homme finit par proposer à Chloé d'aller boire un verre un soir au bout d'une semaine. Adrien reçut pas moins de douze selfies de Chloé en tenues différentes, avec consigne d'indiquer lequel lui paraissait le meilleur choix. Il fut furieusement tenté de la renvoyer sur Marinette – n'était-ce pas elle la styliste ? – mais s'abstint finalement. Par scrupule envers sa petite amie pour commencer, mais aussi sachant qu'il était sollicité pour son regard masculin. Chloé avait simplement oublié qu'il n'avait pas vraiment eu d'expérience en matière de rendez-vous amoureux. Il n'avait à son actif qu'une rencontre renversante avec une super-héroïne en costume rouge parsemé de pois noirs (ce qui n'était pas forcément du meilleur goût vestimentaire). Cette dernière l'avait ficelé dans son yoyo, avant de l'assommer à moitié avec – raconté comme ça, c'était beaucoup moins excitant que dans son souvenir. Souvenir qui le fit sourire de la manière la plus niaise possible.

Finalement, Chloé partit avec une demi-heure de retard, dans la première tenue prévue. Adrien la rassura quand elle lui communiqua sa peur d'avoir raté le rendez-vous : si Romeo tenait à passer la soirée avec elle, il l'attendrait. Le silence radio qu'elle observa toute la soirée fut de bon augure.

Soudain, un doute le traversa et il se demanda s'il avait été à la hauteur de son rôle fraternel. Il hésita à descendre en parler avec Sabine et finalement préféra appeler Marinette.

— Salut, Princesse.

— Bonsoir, mon chaton. Tu te prépares à te coucher ?

— Ouais. Est-ce que Chloé t'a dit qu'elle sortait ce soir ?

— J'ai dû vaguement recevoir une cinquantaine de messages à ce sujet, pourquoi ?

— Bien. Bon, tu vas peut-être trouver mes interrogations stupides ou déplacées, mais je me demande… Hum, je ne sais pas où en est Chloé niveau expérience et je me demande si quelqu'un a pensé à lui parler des choses de la vie. Des précautions, tout ça…

— Ce n'est pas déplacé, c'est très responsable à toi de t'en préoccuper, répondit Marinette d'une voix sérieuse. Sur ce point, on a eu une ou deux conversations sur le sujet toutes les deux, et ma mère avait déjà passé quelques messages avant. Elle sait ce qu'elle doit savoir et l'a déjà mis en pratique. Après, elle a eu un coup de cœur, elle est indisciplinée et elle fait passer son plaisir personnel avant tout. Difficile de savoir si elle va mettre à profit sur la durée tout ce qu'on lui a tenté de lui inculquer.

— Mais au moins, elle est au courant, résuma Adrien.

— Oui, ça, je te le certifie.

— Bien. Je te laisse faire le suivi. J'ai pas trop envie d'avoir des détails, moi.

— C'est pas gagné que tu sois épargné. Elle semble avoir un sens de la pudeur très limité en ce qui te concerne, au vu des tenues qu'elle porte quand elle vient dormir avec toi.

— Ouais, j'ai remarqué. Sans compter qu'il faudrait aussi lui apprendre à frapper avant d'entrer dans les chambres.

— Ah, ça me rappelle des souvenirs, ça ! Ne me dis pas qu'elle rentre toujours chez les autres comme si elle était chez elle !

— Bah si. Constaté de mes propres yeux à Londres, il y a deux semaines.

— Kylian ?

— Oui. Elle a fait irruption dans sa chambre pour le réveiller. Je suis intervenu, mais je ne suis pas certain qu'elle ait compris le message que j'ai essayé de lui faire passer.

— Bah, on est pas sortis de l'auberge !

— En parlant de chambre, tu as fait tes valises ?

— Je suis là dans une semaine, Chaton, promis.

— J'ai hâte, ma Lady.

— Moi aussi, matou de mon cœur.


Bonjour tout le monde. Voilà, l'escapade à Londres est terminée. Pour ceux qui aiment Chloé, vous en aurez encore dans le chapitre suivant qui s'intitule "L'injustice du siècle".

Et merci à tous ceux qui m'ont laissé un mot, ça m'a fait très plaisir :-)