XII - L'injustice du siècle


Les jours suivants, Adrien reçut moult messages de Chloé. Apparemment, sa romance commençait sous les meilleurs auspices. Amaury était un garçon formidable. Adrien en était heureux pour elle mais, en toute honnêteté, son esprit était davantage tourné vers l'imminent retour de Marinette que vers les amours de son amie d'enfance. Il ne manqua pas cependant de répondre aux messages enthousiastes de Chloé par des emojis remplis de joie et le conseil de ne pas délaisser ses cours pour autant. Heureusement, Monsieur Perfection poursuivait lui aussi ses études et il était sérieux pour eux deux.

Marinette arriva enfin et commença son stage. Elle travaillait pour une toute petite maison de couture, mais qui était en effervescence car elle devait présenter des modèles à l'occasion de la fashion week qui était en cours et qui se terminait à la fin de la première semaine de travail de Marinette.

Il y avait mille détails et contretemps à régler que la jeune styliste prit en charge. Comme elle l'expliqua à sa famille, c'était davantage son bon sens et sa débrouillardise qui étaient requis que les connaissances acquises dans sa prestigieuse école.

— Au moins, ce sont des compétences dont tu n'es pas dépourvue, commenta Tom avec un sourire de fierté.

oOo

— Salut Marinette, répondit Alya dès la seconde sonnerie.

— Alya ? Tu as cinq minutes ?

— Marinette, qu'est-ce qui se passe ? s'inquiéta son amie.

— Rien de grave, mais… j'ai besoin d'en parler, je ne te dérange pas ?

— Non, non. Dis-moi.

— Tu sais que c'est la Fashion Week.

— Oui.

— Et que la maison de couture chez laquelle je suis en stage présente des modèles.

— Oui.

— Eh bien figure-toi qu'ils m'ont appelé dans l'après-midi car ils avaient besoin de quelque chose sur place et que j'ai dû leur apporter. Alors que je m'étais arrangée pour ne pas y mettre les pieds.

— Ok.

— Donc je vais sur le lieu du défilé, je passe en backstage avec le badge qu'on m'a donné, je cherche ceux que je dois voir… et au détour d'un couloir, devine sur qui je tombe !

— Oh non, ne me dis pas…

— Si ! C'est énorme, c'est sur plusieurs jours, il y a des dizaines de shows, celui-là n'est pas des plus cotés, j'y ai passé à peine dix minutes, et il faut que je le croise ! Tu y crois, toi ?

— Oh ma pauvre. Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

— Rien. Heureusement, il ne m'a pas vu. Il parlait avec quelqu'un et ne regardait pas devant lui ! Je te dis pas le coup de chaud que j'ai eu.

— Qu'est-ce que tu as fait ?

— Nathalie était à côté de lui et elle m'a repérée.

— Mince !

— En fait, non, c'était pas si mal. Figure-toi qu'elle est humaine et peut exprimer des émotions !

— Non !

— Oui, je sais, c'est stupéfiant. Et là, je peux te dire qu'elle était consternée. Je ne sais pas laquelle de nous deux était la plus ennuyée. Mais au moins, on s'est comprises. Elle s'est avancée pour se mettre entre moi et Gabriel le temps que je me planque. Heureusement, deux types étaient en train de passer avec un portant, et j'ai plongé entre eux et le mur pour qu'ils me couvrent. Je pense qu'ils m'ont prise pour une folle. D'autant qu'une fois le danger passé, je suis partie en courant. J'étais dans un drôle d'état quand j'ai retrouvé ceux que je devais voir ! J'étais essoufflée, je bégayais... Je me suis bien ridiculisée. Enfin, l'essentiel est que j'ai pu ressortir de là sans faire d'autres mauvaises rencontres.

— Quelle histoire ! Tu dois être toute retournée.

— C'est peu de le dire. J'en ai encore les genoux qui tremblent.

— Respire, ma belle, respire !

— Ouais. Enfin bon, c'est passé. Maintenant, ce qui m'ennuie, c'est comment Adrien va réagir. Je sais que cela va l'angoisser.

— Tu n'es pas obligée de lui raconter.

— Bien sûr que si. Déjà, parce qu'il va bien voir que je suis troublée, et puis, on ne se cache rien.

— Je sais que vous êtes amoureux et fidèles, mais parfois certains silences peuvent être faits dans de bonnes intentions.

— On a trouvé très dur de mentir à nos proches pendant des mois. Et encore à certains de nos amis aujourd'hui. Je refuse de dissimuler quoi que ce soit à Adrien, surtout s'il est concerné. S'il l'apprend par la suite, il en sera blessé. Ce serait encore pire.

— Bon, je suppose que tu es mieux placée que moi pour prendre ce genre de décision.

— Je dois lui dire, mais j'ai pas envie du tout. Ça me fait mal quand je le vois paniquer.

— Marinette, je sais que Monsieur Agreste a dit qu'il ne voulait pas te laisser réussir dans la mode, mais il venait d'avoir une discussion difficile avec son fils. Il ne va pas forcément agir contre toi.

— C'est ce que j'ai toujours dit à Adrien. Mais le regard de Nathalie n'était pas de bon augure. Rien que le fait qu'elle ait laissé voir ce qu'elle ressentait est flippant. Elle craignait vraiment que quelque chose arrive.

— Ça va aller ?

— Oui, je pense. Ça m'a fait du bien d'en parler avec toi.

— Tu peux compter sur Nino et moi si besoin.

— Je sais. Vous êtes géniaux. Merci de m'avoir écoutée. Mes genoux ont arrêté de trembler.

— Bien.

— Allez, je te libère. On m'attend. À bientôt.

— Oui, à bientôt.

oOo

Marinette décida d'attendre qu'Adrien et elle soient dans leur chambre après le dîner pour lui raconter la rencontre qu'elle avait faite. Elle édulcora légèrement la vérité en taisant le regard consterné de Nathalie et son plongeon éperdu derrière le portant. Elle se borna à dire qu'il y avait du monde et que Gabriel ne l'avait pas remarquée.

— Tu es certaine qu'il ne t'a pas vue ? s'inquiéta Adrien.

— Pratiquement. Et puis, qu'aurait-il pu me faire ?

— Rechercher pour qui tu travaillais et te faire virer, répondit Adrien sombrement.

— Tu n'en sais rien, tenta de le calmer Marinette. Ça fait quatre ans, maintenant. On ne sait pas s'il va vraiment mettre ses menaces à exécution.

— Mon père ne profère pas de menaces, Marinette, répondit Adrien d'une voix dure. Les menaces, c'est pour les faibles qui souhaitent éviter le conflit. Mon père annonce ce qu'il a l'intention de faire. Et une fois qu'il a dit quelque chose, il ne revient plus dessus. C'est sa manière de fonctionner.

Marinette considéra la question. Même si elle avait toujours affirmé que Gabriel ne l'empêcherait pas de faire carrière pour apaiser les craintes et la culpabilité d'Adrien, elle avait toujours gardé en tête la possibilité que le célèbre styliste cherche à lui nuire. C'est pour cette raison qu'elle ne voulait pas d'Adrien dans son Book et qu'elle tentait de se faire oublier le temps qu'elle se sente prête à rentrer dans l'arène.

— Ton père a des amis et alliés dans la mode, convint Marinette, mais c'est aussi un homme qui a également su se faire des ennemis. Il y aura toujours des personnes prêtes à travailler avec moi.

— Pas forcément celles qui t'intéressent le plus.

— On verra bien. Dans un premier temps, je vais tenter de poser mes pions discrètement. Mais le jour où il décidera d'entrer en guerre, je n'ai pas l'intention de baisser le pavillon. Moi aussi je suis capable de me constituer un réseau. Je peux faire face. Comme dans le passé. Et toi, je t'interdis de t'inquiéter plus que je ne le fais.

— À tes ordres, Milady, répondit-il d'une voix moins convaincue que d'habitude.

oOo

Un vendredi soir, Kylian était déjà en vêtements de nuit, en train de discuter avec son frère qui se couchait aussi, quand il reçut un message de Chloé sur son téléphone : « Viens me chercher ». Il répondit : « Qu'est-ce qui t'arrive ? », tout en se demandant pourquoi elle ne faisait pas appel à Adrien si elle avait un problème. Puis il se souvint que son ami avait prévu ce soir-là une soirée cinéma avec Marinette. Il avait dû éteindre son téléphone. Évidemment, Chloé ne répondit pas à sa question. Elle envoya simplement une image représentant un plan avec une flèche indiquant sa localisation.

Kylian n'avait aucune envie de sortir mais, s'il arrivait quelque chose à Chloé, il ne pourrait plus regarder Adrien dans les yeux. Il soupira et se mit à se rhabiller.

— Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna son frère.

— Je dois aller récupérer une copine qui a l'air en rade, expliqua Kylian.

— Une copine ? sembla douter son frère.

— Celle avec qui je suis parti à Londres.

— La super-riche ?

— Ouais. J'espère qu'elle a une bonne raison de m'appeler parce que je ne suis pas à son service.

oOo

Kylian dut parlementer pour entrer dans le club select où se trouvait Chloé. Il finit par montrer les messages échangés et pénétra enfin dans l'établissement. Il trouva l'amie d'Adrien avachie sur une table où elle se trouvait seule. Elle semblait avoir pas mal bu.

— Qu'est-ce que tu fous, Chloé ? demanda Kylian déjà agacé par la manière dont les vigiles l'avaient dévisagé.

— Il ne veut plus me voir ! gémit Chloé en sanglotant.

La première pensée de Kylian fut de se demander ce qu'elle avait fait à Adrien pour arriver à l'exaspérer à ce point. Mais il fut vite détrompé. Elle parlait de son petit ami dont il avait vaguement entendu parler. Manifestement, il l'avait plaqué, et c'était l'injustice du siècle, étant donné que Chloé avait été gentille avec lui. Eh oui, Chloé, ni ton argent, ni la complaisance de tes proches ne peuvent totalement te protéger des vicissitudes de la vraie vie.

Kylian la laissa s'épancher quelques minutes avant de lui dire :

— Bon, on ne va pas rester là toute la nuit. Allez, faut que tu rentres chez toi.

Sauf que c'était plus facile à dire qu'à faire. Kylian se rendit vite compte que la jeune femme ne tenait pas sur ses jambes. Il dut faire passer son bras sur ses épaules et la traîner à moitié vers la sortie. Une fois sur le trottoir, il se rendit compte qu'il avait un problème. Chloé, qui continuait à pleurnicher, n'était pas en état de tenir en équilibre sur son scooter qu'il avait utilisé pour venir.

— Où est-ce que tu comptes l'emmener ? demanda un des vigiles qui le regardait d'un air soupçonneux depuis qu'il était sorti de l'établissement.

L'agacement de Kylian monta d'un cran. Quelque chose lui disait que s'il avait fait partie de la clientèle habituelle de l'endroit, il aurait pu entraîner cette fille ivre n'importe où. Mais d'un autre côté, il avait besoin d'un peu d'aide.

— Je la ramène chez elle. Tu ne sais pas où je pourrais trouver un taxi ? demanda-t-il.

— Il y a une station à 200 mètres.

Kylian regarda d'un air désabusé la direction indiquée. Traîner Chloé sur cette distance ne serait pas une partie de plaisir.

— Il en passe régulièrement juste devant, assura l'autre vigile. Écoute, assieds-la sur la jardinière, là. Je ferai signe si j'en vois un passer et qui est libre.

Kylian suivit les conseils de celui qui était le plus serviable – ou le plus pressé de les voir dégager le passage. Au bout de dix minutes, un taxi passa devant eux et fut hélé par le vigile. Kylian entreprit d'y faire entrer Chloé, qui s'était à moitié endormie.

— Eh, elle ne va pas être malade, au moins ? s'inquiéta le chauffeur.

— Non, non, assura Kylian. Au Grand Paris, s'il vous plaît.

Quand ils arrivèrent à destination, le portier s'avança et aida Kylian à extraire Chloé de la voiture.

— Vous pouvez régler la course pour mademoiselle Bourgeois ? lui demanda Kylian qui tracta la fille du maire jusqu'au comptoir du grand hall.

Le gardien de nuit sembla apprécier rapidement la situation. Il prit le téléphone, appuya sur une touche et annonça :

— Elle est à l'accueil.

Se tournant vers Kylian, il indiqua :

— On vient la chercher.

Kylian hocha la tête et obliqua vers un coin d'attente où se trouvaient des fauteuils. Il y déposa Chloé. Il souffla un moment, se demandant s'il n'aurait pas dû dire au taxi de l'attendre car il lui fallait désormais retourner chercher son scooter.

Un homme qui lui paraissait familier déboucha d'un ascenseur en boutonnant sa veste et se dirigea vers lui.

— Bonjour Monsieur Kylian, dit-il. Elle va bien ?

— Je pense qu'elle a juste un peu trop bu, répondit Kylian.

Alors que le nouveau venu se penchait vers Chloé, Kylian se rappelant finalement qui était cet homme. C'était leur chauffeur quand ils étaient allés à Londres quelques semaines auparavant. Adrien l'avait dénommé Jean. Celui-ci commença à redresser la fille du maire, mais il était évident, au vu de son gabarit, qu'il aurait du mal à la porter jusqu'à sa chambre. En soupirant, Kylian entreprit de lui donner un coup de main.

Soutenant la jeune femme, ils se dirigèrent vers un ascenseur de service qui s'ouvrit grâce à la clé de l'employé. Ils montèrent au dernier étage et débouchèrent dans une grand et luxueux appartement. Jean les guida vers la chambre de Chloé et ils la déposèrent sur le lit.

Pendant que Kylian regardait avec curiosité l'immense pièce où logeait cette fille gâtée, Jean sortit un téléphone portable de sa poche et lança un appel :

— Tu peux venir chez la petite ? demanda-t-il.

Il raccrocha et précisa pour Kylian :

— Ma femme va s'occuper d'elle.

Kylian fit signe qu'il avait compris et se dirigea vers la sortie. On n'avait plus besoin de lui. Dans le couloir, il tomba sur un homme qu'il mit deux secondes à reconnaître. C'était le maire de Paris, vêtu d'une veste d'intérieur sur un pyjama. Le maître de maison parut d'abord interloqué avant de regarder sévèrement Kylian. Il n'était manifestement pas ravi de le voir émerger de la chambre de sa fille.

— Puis-je savoir qui vous êtes ? demanda-t-il froidement.

Avant que Kylian puisse répondre, Jean se faufila à son côté et intervint :

— Monsieur Kylian est l'ami de Monsieur Adrien. Il a ramené Chloé qui était fatiguée.

Le visage du maire s'éclaira et se fit beaucoup plus souriant.

— Oh, ce Kylian-là ! Enchanté de faire votre connaissance, assura-t-il d'une voix onctueuse en tendant sa main à serrer. Merci d'avoir fait le détour. Chloé va bien ? demanda-t-il ensuite en se tournant vers Jean.

— Oui, Monsieur. Elle est juste épuisée. Voici Madeleine qui va l'aider à se coucher.

Une femme blonde arrivait effectivement en petits pas pressés par le corridor où ils se s'entassaient. Discrètement entraîné par Jean, Kylian la croisa et se dirigea vers l'office par lequel il était arrivé. Dans l'ascenseur, Jean demanda :

— Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi était-elle avec vous ?

— Je crois que son copain l'a quitté, expliqua Kylian.

— Beaucoup de glace à la vanille, murmura son vis-à-vis.

— Pardon ?

— Non, rien. Merci d'être allé la chercher.

— C'est normal, répondit poliment Kylian.

— Je peux vous faire raccompagner chez vous ?

— Euh, non, il faut que je retourne chercher mon scooter là où j'ai récupéré Chloé.

— Comment êtes-vous venu avec elle ?

— J'ai appelé un taxi. J'ai laissé le portier régler la course, avoua Kylian.

— Vous avez bien fait. Je vais vous faire appeler un chauffeur qui vous amènera là où cela vous arrange le plus.

— Merci.

Alors qu'il attendait sa voiture, Kylian songea qu'en rouvrant son téléphone, Adrien allait halluciner s'il tombait sur des appels ou messages de Chloé l'appelant au secours. Il lui envoya donc le message : « J'ai ramené Chloé chez elle. Tout va bien ».

oOo

En sortant du cinéma – il était tard, ils étaient allés au restaurant avant la séance – Adrien vit qu'il avait de nombreux messages de Chloé sur son téléphone, ainsi qu'un autre de Kylian, envoyé à peine dix minutes auparavant. Il commença par le plus récent. Visiblement, Chloé avait eu besoin de quelque chose, mais Kylian s'en était chargé. Allons bon, qu'est-ce qu'avait encore inventé son amie ?

— Adrien, tu viens ? Je suis fatiguée, j'aimerais bien me coucher, dit Marinette en lui tirant le coude.

— J'arrive, Milady.

oOo

En ce samedi matin, à 10 h, Sabine était dans la cuisine, buvant son thé, pendant que Tom la remplaçait en boutique pour une petite pause d'une demi-heure. On sonna à la porte. Elle alla ouvrir : c'était Chloé.

— Où est Adrien ? demanda-t-elle.

— Il va sans doute bientôt descendre, répondit Sabine. Tu veux un thé ?

Sans répondre, Chloé se dirigea vers l'escalier intérieur qui menait à la chambre de Marinette et commença à le gravir rapidement.

— Chloé, attend ! tenta de la dissuader Sabine. Ils ne sont pas levés, tu ne dois pas…

Mais évidemment, la fille du maire ne l'écouta pas et commençait déjà à soulever la trappe d'accès en disant « Oh, Adrien,…. » Elle n'eut pas le temps d'aller plus loin ni d'engager davantage que sa tête dans la chambre. Elle fut stoppée par le « Bon sang, Chloé ! » outré d'Adrien, suivi de près par le « Dégage, Chloé » profondément agacé de Marinette.

Chloé redescendit d'un pas rageur.

— Allez, viens par là, l'invita Sabine en se dirigeant vers la cuisine.

Elle versa une tasse de café pour Marinette qui n'allait pas tarder à faire une apparition, sans doute d'humeur orageuse. Le visage chiffonné, Chloé se hissa sur un des tabourets du bar. À son expression, Sabine estima que ce n'était pas le moment de se lancer dans une mise au point sur les règles de bienséance concernant les intrusions dans les chambre à coucher. Puis Sabine réalisa que la jeune femme avait l'air vraiment bouleversée. Elle n'était pas seulement vexée de s'être fait accueillir vertement par ses amis.

— Qu'est-ce qui t'arrive, ma petite ? demanda Sabine en lui posant la main sur l'épaule.

Chloé fondit en larmes sans explication. Tandis que Sabine prononçait des mots consolateurs, Adrien et Marinette sortirent de leur chambre. Adrien s'était habillé tandis que sa petite amie était restée en pyjama – sans doute pour affirmer qu'elle était chez elle et souligner l'intrusion de Chloé, songea sa mère.

En découvrant Chloé en pleurs, le beau visage mobile d'Adrien exprima son inquiétude et il s'avança vers le tabouret de son amie et la prit dans ses bras. Elle se blottit contre lui, toujours en sanglotant. Marinette regarda la scène, sembla renoncer à comprendre et se dirigea vers la tasse que sa mère lui avait préparée. À la moitié de son café, Marinette sembla avoir une idée et demanda à Adrien :

— Tu me passes ton téléphone ?

Il se contorsionna pour saisir l'objet qui était coincé dans la poche arrière de son jean. Elle le prit, le débloqua et tapa un message. Quand la réponse arriva trente secondes plus tard, Chloé reniflait toujours dans la chemise maculée de larmes de son ami d'enfance. Marinette montra l'écran de son téléphone à Adrien qui hocha la tête, comme si cela confirmait ce dont il se doutait déjà. Marinette le fit ensuite voir à Sabine. Sur la conversation avec Kylian, le dernier message indiquait : « Elle s'est fait plaquer par son mec ». Sabine se demanda pourquoi Chloé avait préféré se confier à Kylian plutôt qu'à Adrien. Mais ce n'était pas le plus important : il y avait une peine de cœur à consoler.

Marinette considéra Chloé un moment, soupira, puis alla se servir une seconde tasse de café.

oOo

Adrien et Marinette passèrent une grande partie de la journée à tenter de calmer Chloé qui était effondrée. Pendant que Marinette prenait le relais – elle avait renvoyé sa mère en boutique, sachant que le samedi était une journée chargée – Adrien appela Kylian pour savoir ce qui s'était passé la veille au soir. Il remercia chaleureusement son ami pour le dérangement.

— Je suppose que c'est les grandes eaux chez toi, pronostiqua Kylian.

— Bah, pour les réactions excessives en cas de problème sentimental, je ne suis pas trop bien placé pour critiquer, la défendit Adrien.

— Ok, j'ai rien dit, recula Kylian avec un sourire dans la voix. Bon courage, alors.

En fin d'après-midi, Adrien profita de la présence de Sabine pour prendre Marinette à part.

— Dis, je sais que c'est pas génial, mais, bon, elle a l'air vraiment perdue… commença-t-il.

— Tu voudrais lui proposer de dormir ici, devina Marinette.

— Si tu ne veux pas, je n'insiste pas.

— Et tu vas t'inquiéter pour elle, compléta son amie en levant les yeux au ciel. D'accord, elle peut rester, mais pour une nuit seulement. Dans deux semaines, je ne suis plus là.

— Je ne risque pas de l'oublier, ma Lady. Moi aussi je préférerais qu'on soit un peu tranquilles, nous deux. Mais bon, on ne peut pas la laisser comme ça. Ce n'est pas de sa faute si elle a beaucoup de mal avec les abandons.

— Je sais, je sais. Je vais préparer le lit du bas.

oOo

Chloé repartit chez elle le dimanche soir, raccompagnée par Adrien. Il tenta par la suite de rester disponible pour elle, tout en se préparant psychologiquement au départ prochain de Marinette. Ce n'était pas facile de réellement aider Chloé. C'était une grosse peine de cœur, un rude coup pour son ego (comme l'est toute rupture) et surtout cela réveillait en elle l'angoisse de l'abandon. Ce qu'elle ressentait était violent et déstabilisant.

Adrien en avait longuement parlé avec Sabrina que Chloé avait appelée auprès d'elle. Il avait recommandé à son ancienne camarade de classe de ne pas se laisser totalement envahir sa vie privée par Chloé. Sabrina avait un copain. Elle ne devait pas se laisser convaincre de s'installer trop longtemps au Grand Paris sous prétexte de ne pas laisser seule l'éplorée.

Heureusement, au bout d'un mois, Chloé se lassa de son rôle de victime de l'amour et entendit montrer que ce « rustre stupide » n'allait pas l'empêcher de réussir son année et se mit à travailler d'arrache-pied pour ses examens finaux.

De son côté, Adrien aussi était en train de boucler sa première année dans son école. Il avait adoré ces mois de scolarité. Les matières lui plaisaient, le rythme, très relâché par rapport aux deux années précédentes, lui avait mieux convenu. Il avait eu de bonnes notes aux modules qu'il avait passé à la fin de son premier semestre et comptait bien en faire autant pour ceux du second.

Marinette était de nouveau à Londres et ne reviendrait pas avant mi-juillet. Ils cherchaient activement un job d'été qui les occuperait jusqu'à mi-août, date à laquelle ils comptaient prendre deux semaines de vacances ensemble.

oOo

Quand l'image de Marinette apparut sur l'écran, Adrien remarqua qu'elle avait l'air exaltée. Elle lui souhaita bonsoir en souriant avant d'attaquer :

— Oh, Adrien, faut que je te raconte !

— Quoi ?

— Figure-toi qu'après les cours, avec des copains, on est passé dans un pub. Et devine qui j'ai rencontré ?

— Un copain du collège ?

— Pas du tout. Un type que j'ai pris pour toi.

— Ah bon ? À part mon cousin Félix…

— Justement.

— Non ! Tu lui as parlé ?

— Bah oui. Il était de dos, avec ta couleur de cheveux, ta voix, ta stature. J'ai pas réfléchi. J'ai dit : » Adrien, qu'est-ce que tu fais là ? » Quand il s'est retourné, j'ai vu qu'il n'avait pas de barbe et que ses cheveux étaient coiffés autrement. Bref, c'était pas toi.

— Mince !

— Oui, d'autant que, bien entendu, je me suis mise à bafouiller lamentablement.

— Heureusement qu'il ne te connaît pas. Il ne t'a vue qu'en Ladybug, il me semble.

— Hum, là il faut que je t'avoue un truc que je ne t'ai jamais dit, fit Marinette d'un air embarrassé.

— Ah ouais ?

— Oui, un truc entre lui et moi, avoua-t-elle.

— D'accord, répondit Adrien pas rassuré.

— Tu ne vas pas te fâcher, hein !

— C'est bon, Marinette, dis ce que tu as à dire ! s'agaça-t-il.

— Tu te souviens de la vidéo qu'on t'avait faite avec les copains le jour où il était venu te voir à Paris ?

— Oui, mais je ne l'ai jamais visionnée. Il l'a effacée.

— Je sais. En fait, je disais dessus que je t'aimais.

— Ah oui ? Il ne me l'a pas dit. Et c'est ça ton truc entre vous deux ?

— Oui. Je t'ai fait peur, hein ! lui dit-elle d'un ton taquin.

— Pff ! Donc, il t'a reconnue ?

— Il m'a regardée me ridiculiser un moment, et il a fini par se souvenir de moi car il m'a sorti « Oh, la groupie de mon cousin ! ».

— Sympa !

— Oui, hein. Là, j'ai repris mes esprits j'ai dit : « Désolée, tu dois être Félix ». Et puis je me suis dit qu'il ne fallait pas qu'il sache qu'on se voyait toujours. Du coup, je lui ai demandé s'il avait de tes nouvelles.

— Bien joué !

— Eh là, il m'a répondu : « On s'en fiche de lui, c'est moi qui suis là. Si tu veux ton câlin, tu vas être servie ». Et il s'est approché de moi pour tenter de m'embrasser.

— Le rat ! Je vais lui casser la gueule.

— Bon sang, Adrien, ce que tu peux être bourrin, des fois ! La subtilité, tu connais ?

— OK, OK. Qu'est-ce que tu as fait, toi ? demanda-t-il boudeur.

— Je lui ai cassé la gueule.

Adrien éclata de rire.

— C'est vrai ?

— Y'a un truc qu'il ne savait pas : c'est qu'il avait déjà tenté de m'embrasser de force quand j'étais Ladybug. Je savais donc que, même si je lui disais non, il s'en ficherait. Alors je nous ai fait gagner du temps et je lui ai envoyé direct mon poing dans la mâchoire.

— Ma Lady !

— Ensuite je l'ai planté là et je suis revenue vers mon groupe. Les filles m'ont applaudi et les garçons ont fait très attention de ne pas me frôler par mégarde.

— Parfait.

— Je savais que cela te plairait, espèce de frenchie macho.

— J'suis pas macho.

— Mais t'es frenchie.

— J'avoue.

oOo

L'été se déroula comme ils l'avaient prévu. Les amoureux travaillèrent dans un grand magasin durant un mois – Adrien en caisse et Marinette en Personnal shopper au rayon de la mode. Pour la dernière quinzaine, André Bourgeois leur proposa sa maison dans le sud de la France.

Chloé n'était plus en France. Le mois précédent, elle avait ébahi son entourage en révélant qu'elle avait demandé et obtenu de suivre un master en marketing à New York. Elle n'en avait averti son père que lorsqu'il avait fallu verser les frais de scolarité. Elle était partie au début du mois et allait habiter chez sa mère. Adrien et Marinette trouvaient heureux qu'elle se rapproche de sa génitrice et espéraient que celle-ci s'intéressait un peu à sa fille, maintenant qu'elle était devenue adulte.


Note : L'histoire de la glace à la vanille est une allusion à la fic « Variations sur glace à la vanille" de Milou-sarcastic-yaoiste

Le prochain chapitre s'appelle 'Premières amours"