Avoir les idées larges
Vers la fin du mois de novembre, alors qu'Adrien était en train de réchauffer le dîner, son téléphone vibra. C'était un appel de Kylian.
— Salut, ça va ? demanda-t-il en décrochant.
— Euh, ouais.
Quelque chose dans la voix de son camarade alerta Adrien.
— Ça n'a pas l'air, objecta-t-il.
— Eh bien... Ça poserait problème si je venais chez toi ce soir ? Pour dormir.
— Non, bien sûr. Viens quand tu veux.
— Ok, merci. Je devrais être là dans une demi-heure, à peu près.
— On t'attends, Kylian.
Adrien ajouta un couvert et prévint Tom et Sabine qu'ils avaient un invité surprise quand ils remontèrent. Ils se mirent à table sans l'attendre car Tom devait se coucher rapidement. Ils en étaient à l'entrée quand Kylian arriva. Ce dernier paraissait gêné et Adrien fit le mieux pour le mettre à l'aise et l'inviter à les rejoindre. Pour le laisser se poser, ils continuèrent leur conversation précédente.
Une fois le repas terminé Tom leur souhaita bonne nuit et Sabine laissa les garçons ranger la cuisine pendant qu'elle prenait la planche à repasser. Quand ils eurent fini, après avoir souhaité bonne nuit à Sabine et récupéré le sac de Kylian, ils montèrent dans la mansarde.
— Tu sais où est ta chambre, plaisanta Adrien en montrant le paravent qui cachait le lit qu'il avait remis en place pour l'occasion.
— Je suis désolé de débarquer comme ça.
— Ne dis pas de bêtise. Je suis prêt à t'écouter, si tu as envie d'en parler, mais t'es pas obligé.
— Y'a pas grand chose à en dire.
Adrien se dit que son ami avait besoin d'aide pour trouver un peu de sérénité :
— Allez, viens, on va prendre l'air sur la terrasse.
Ils montèrent sur la mezzanine, passèrent par la tabatière au-dessus du lit et se hissèrent sur la terrasse. Adrien alla s'accouder à la balustrade.
— C'est encore plus beau la nuit, apprécia Kylian après avoir admiré quelques secondes en silence.
Adrien hocha la tête. Il adorait cette vue. Pas seulement pour la beauté des toits qui se découpaient sur le ciel noir, les rues éclairées qui se dessinaient dessous, les monuments éclairés, les bruits étouffés de la rue. Pour lui c'était surtout le souvenir des courses éperdues, la liberté totale, les bonds extraordinaires rendus possibles par sa transformation et puis sa Lady qu'il partait retrouver, ou bien qui venait, gracieux éclair rouge, le border dans son lit. C'était un formidable partenariat pour défendre leur ville et leurs concitoyens, contre la désolation et la destruction. C'était le sentiment du devoir accompli, la complicité, le « bien joué » qui marquait leur victoire, leurs phalanges qui se touchaient tandis que leurs yeux partageaient leur joie.
— Toi, tu penses à Marinette, fit Kylian.
— Oui, désolé, s'excusa Adrien un peu contrit.
— Il y a des moments où tu ne penses pas à elle ? demanda son ami d'un air amusé.
— Beaucoup de choses me font penser à elle, avoua Adrien. On a tellement de souvenirs communs. J'espère que c'est pas trop pénible, pour toi.
— Non, c'est sympa en fait. C'est mignon.
Adrien préféra en rire :
— Ça fait pas très viril, mais ça ira.
— T'as besoin d'être rassuré là-dessus ?
— Non, pas vraiment, convint Adrien. Et toi ? Problème de virilité ?
Kylian sourit à son invitation à parler avant de soupirer et de se lancer :
— Bon, en fait, c'est rien de dramatique. J'ai l'impression d'avoir assassiné mon père, ma mère pleure dans la cuisine et mes frères et sœurs se sont terrés dans les chambres. Mais je n'ai été ni maudit ni déshérité. Pour le moment.
— Ah, je vois : tu leur as enfin avoué que tu soutenais l'OM, répondit Adrien en espérant le faire rire.
Il eut un succès honorable. Kylian sourit et rebondit sur la blague.
— Si j'avais ajouté ça, je pense que mon père se serait jeté par la fenêtre. Ce sera pour une autre fois.
— Cela ne me paraît pas irrattrapable, tenta d'analyser Adrien. Je veux dire, ils étaient sous le choc. On en a déjà parlé : c'est pas évident quand quelqu'un que tu crois connaître te montre soudain quelque chose de lui que tu ne soupçonnais pas. Il faut un peu de temps pour réaliser que la personne n'a pas changé, c'est seulement le point de vue, qui est différent. Si tu laisses du temps à tes parents, ils pourront sans doute accepter la situation.
— Je l'espère. J'ai de la chance, ils ne sont pas très croyants. Parce que la religion, tu ne peux pas trop discuter avec. Mais ils sont des amis qui le sont. Je vais les mettre dans une situation difficile.
— T'y peux rien, jugea Adrien. Mais je comprends que cela t'ennuie quand même. Tu préférerais ne pas leur causer de soucis.
— Voilà. Et j'ai pensé que prendre un peu de champ faciliterait les choses. Enfin, c'était tellement lourd comme atmosphère, j'ai pas tenu. Et comme tu m'avais dit que je pouvais… enfin.
— Oui, c'est bien ce que j'ai dit, assura Adrien pour le rassurer. Et tu as bien fait de venir. Le temps que ça retombe.
Kylian déglutit et ne dit rien, visiblement ému. Adrien reporta son attention sur la ville pour lui donner le temps de se reprendre.
— T'avais raison, j'aurais dû avoir le courage de leur en parler plus tôt, calmement. Mais je ne l'ai pas fait et ma mère a commencé à me relancer pour rencontrer une fille à marier. J'ai fini par craquer et lâcher le morceau. Du coup, je n'étais pas préparé à vivre la suite.
— Ça fait des années que tu te prépares, le contredit Adrien. Le « Asseyez-vous, j'ai quelque chose à vous dire » ne passe pas forcément mieux qu'une réponse claire sur une conversation portant sur tes fréquentations.
— J'ai pas l'impression de bien gérer les conséquences.
— Parce que c'est difficile. Mais les choses vont se tasser quand ils auraient digéré un peu ça. Ils devaient s'en douter un peu, quand même. On en a déjà, discuté, non ? Tu ne faisais que reculer le moment. Eh bien, tu y es. Un truc comme ça, cela ne se règle pas en deux heures. Donne-toi quelques jours, voire une ou deux semaines, avant de faire le bilan. Ils t'aiment et sont fiers de toi. Ils ne vont quand même pas te foutre à la porte !
— J'en sais rien. C'est arrivé à d'autres.
— Ils ne l'ont pas fait. Tu es là parce que l'atmosphère était lourde, pas parce qu'ils t'ont dit de partir, c'est bien ça ?
— Oui.
— Tu vois ? Ça va se décanter.
Kylian se détourna vers les toits avant de demander :
— C'est vraiment toi qui es parti ?
Adrien aurait préféré ne pas aborder le sujet, mais il comprenait que Kylian ait besoin de se raccrocher à une expérience vécue.
— Oui, c'était ma décision, commença-t-il lentement. Disons que mon père et moi avons… constaté un désaccord majeur sur un sujet, et ça a servi de détonateur. Mais si je ne suis pas revenu, ce n'est pas pour ça. C'est pour tout ce qui n'allait pas dans ma vie. Et notamment le fait que, sous prétexte de me protéger, il voulait contrôler chacun de mes gestes, de mes fréquentations. J'avais un emploi du temps tellement chargé que je n'avais pas le temps de voir Marinette. Et quand j'ai réussi à lui arracher quelques heures, je sentais qu'il désapprouvait, car pour lui, c'était du temps perdu. Et puis…
Adrien avala sa salive, car c'était toujours aussi douloureux après toutes ces années :
— J'avais toujours l'impression de ne jamais le satisfaire. J'ai essayé des années, mais il n'a jamais réussi à me dire qu'il était fier de moi. Il ne sait pas montrer son affection et moi… je m'épuisais à attendre des mots et des gestes qui ne venaient jamais. C'est pour ça que je suis resté ici. Parce qu'ici, on me donne chaque jour ce qu'il était incapable de me donner. Je sais que je suis un peu ridicule à avoir besoin de me coller tout le temps contre Marinette mais, comme dit Nino, du fait d'avoir manqué d'affection au moment où j'en aurais vraiment eu besoin, je suis devenu accro aux câlins. Mon père, quand il me parlait une fois dans la semaine, j'étais heureux.
— Mais alors, qui s'occupait de toi ? fit Kylian d'une voix choquée.
— Les domestiques. Surtout Nathalie, l'assistante de mon père. Je reconnais qu'elle était gentille et qu'elle plaidait souvent ma cause. Je lui faisais pitié, je pense. Mais bon, elle était payée pour prendre soin de moi, c'est pas la même chose que si c'est quelqu'un de ta famille.
— Je comprends. C'est dingue, quand on voit les photos de toi à l'époque, on a l'impression que tout va bien dans ta vie !
— Tout n'allait pas mal. J'aimais poser. Le photographe m'aimait bien et il était vraiment sympa avec moi. Quand on avait une pause déjeuner, il venait me parler des voyages qu'il avait faits, c'était cool. Et puis en troisième, j'ai enfin pu aller au collège. Je me suis fait des copains. Et puis il y a eu… Marinette. Vivre avec elle, c'est… c'est juste le bonheur à l'état pur, pour moi.
— Oui, ça se voit. Et je… je peux te poser une question un peu personnelle ?
— Au point où on en est...
— Bin, je me demande… ça n'a pas gêné Tom et Sabine que tu t'installes dans la chambre de leur fille alors que vous n'aviez que seize ans ?
— On en avait encore quinze, précisa Adrien. Eh bien… Y'avait le contexte. Disons pour faire court que mon départ de chez mon père a été compliqué. Je n'étais pas très bien dans ma tête après ça. Le père de Chloé nous a permis de prendre un peu de recul en nous envoyant dans sa maison de vacances, et Marinette et moi on s'est installés dans la même chambre sans demander la permission. Mais c'était pas pour... c'était surtout parce qu'il ne fallait pas que je reste seul trop longtemps. Quand je suis arrivé ici, je suppose que Tom et Sabine ont pensé que c'était un peu tard pour nous séparer. Mais ils ont mis un second lit et on a compris le message. Après, on a grandi, et je me suis installé sur la mezzanine.
— Bah quand même. Je ne vois pas mon père permettre qu'un petit ami s'installe dans la chambre d'une de mes sœurs. Même dans deux lits. Même quand elles auront notre âge.
— Oui, je vois ce que tu veux dire. C'est vrai que Tom et Sabine ont l'esprit large. Mais, d'une certaine façon, on leur avait prouvé qu'on était responsables et qu'on était capables de mesurer les conséquences de nos actes.
Adrien sembla réfléchir et ajouta :
— En fait, ils ont été extraordinaires. J'avais tellement été surveillé et contrôlé que je n'aurais pas supporté d'avoir encore à rendre des comptes. Et en même temps, j'étais totalement perdu et j'avais besoin qu'on me fixe un cadre. Potentiellement, j'aurais pu faire beaucoup de conneries. Mais, tout en me montrant qu'ils avaient confiance en mes capacités de jugement, Tom et Sabine ont su me donner des règles que je pouvais accepter et qui m'ont aidé à me construire.
— Il y a beaucoup de règles, ici ? s'étonna Kylian.
— Oui, et tu les connais déjà en partie, mon vieux. On fait le ménage de la chambre nous-même, on s'occupe de nos vêtements, on aide à la cuisine et à la boutique. Et on attend de nous qu'on soit sérieux à l'école.
— Mais ça, c'est normal. Enfin, pour les filles en tout cas, en ce qui concerne le ménage et la cuisine.
— Ici, j'ai dû m'y mettre.
— T'as eu du mal avec ça ?
— J'avais jamais vraiment réalisé ce que c'est de tenir un lieu propre. Bon, je n'étais pas du genre à mettre mes saletés par terre sous prétexte que quelqu'un était payé pour ramasser, mais ce n'était pas moi qui vidais mes poubelles ni qui nettoyais les toilettes. Il a fallu que j'apprenne. Bien entendu, j'adore la chambre de Marinette parce que c'est la sienne. Mais ma chambre précédente avait la taille de tout l'appartement et j'avais ma salle de bain personnelle. Au début, j'avais l'impression que je ne pouvais pas me tourner sans me heurter à quelqu'un.
— Une chambre grande comme l'appartement ? répéta Kylian qui partageait une pièce deux fois plus petite que la mansarde avec son frère.
— Avec un baby-foot, un piano à queue et encore la place de jouer au basket, insista Adrien.
— Hein ? Mais ça doit être chouette quand même !
— Quand tu n'as pas le droit d'inviter d'amis, à quoi ça sert d'avoir un baby-foot ?
— Ouais, ça donne moins envie.
— Voilà. Mais au moins, maintenant, je sais ce qui a vraiment de la valeur. Je ne crache pas sur l'argent, mais je sais aussi qu'en gagner beaucoup ne sera pas le but ultime de ma vie. J'ai besoin d'amis et d'une famille, pas seulement de collègues ou relations de travail.
— Marinette et toi avez pourtant accepté de vous séparer pour apprendre votre futur métier.
— C'est temporaire. On s'est donné cinq ans. Ensuite, on privilégiera un lieu de résidence commun, même si cela nous fait rater des opportunités professionnelles.
— Vous savez ce que vous voulez.
— Ouais, je sais, je parle comme un vieux.
— Mais non !
— C'est un mec de mon école qui me l'a dit. Pour lui, à notre âge on est supposés s'éclater un max, pas avoir une relation stable.
— Tu penses qu'il a tort ? s'intéressa Kylian.
— Si ça lui convient, il a raison de le faire. Par contre, cela ne lui donne pas le droit de regarder de haut ceux qui ne font pas comme lui. Enfin, moi, je m'en fiche. Ça m'a plutôt fait marrer quand il a sorti ça. Mais pour d'autres, cette injonction à s'amuser pour rattraper le temps perdu de nos deux ou trois années de prépa est pénible à supporter.
— Tu t'en fiches vraiment ? s'inquiéta Kylian.
— Je suis parti de chez moi à quinze ans pour échapper à une vie qui ne me convenait pas, alors maintenant que j'en ai vingt et un, je peux supporter un peu de pression sociale.
— Et ton père n'a jamais tenté de te faire revenir chez lui ?
— On a eu une discussion six mois après mon départ. C'était trop tôt, je pense. Ça ne s'est pas trop bien déroulé. En conclusion, il m'a dit que Marinette ne devait pas espérer faire carrière dans la mode. Depuis, je pense qu'on peut considérer que nos relations diplomatiques sont rompues.
— Ah, c'est moche.
— Je ne regrette rien. C'est de Marinette dont j'ai besoin. Et de ses parents, de Chloé, des copains du collège, de toi. Pas de lui.
Kylian médita cette réponse avant de dire mélancoliquement :
— Moi, j'ai besoin de ma famille.
— Tu as besoin de l'acceptation de ta famille, corrigea Adrien. Si tes parents ne sont pas capables de t'accepter tel que tu es, tu devras trouver cette acceptation ailleurs. Je ne te le souhaite pas, et je pense que tout de passera bien. Mais si ce n'est pas le cas, tout n'est pas perdu. Tu as un endroit où dormir et tu dois bien commencer à connaître des personnes qui te prennent tel que tu es.
— Oui. Et merci pour le point de chute.
— C'est rien, c'est normal. Bon, si on allait dormir. J'ai cours tôt demain.
Alors qu'Adrien se lavait les dents au lavabo de la chambre, Kylian reçut un message sur son téléphone. Dans la glace, Adrien le vit sourire.
— Une bonne nouvelle ? s'enquit-il.
— Oui, mon frère m'écrit que ma mère ne s'est pas encore noyée dans le couscoussier.
— Oh, mais tu ne m'avais pas dit que tu avais laissé un agent diplomatique sur place.
— Je n'en étais pas certain. Je suis content qu'il m'écrive et qu'il s'inquiète de savoir où je suis.
Kylian pianota sur son téléphone, sans doute pour préciser qu'il avait trouvé un hébergement. La réponse arriva peu après. Kylian secoua la tête en soupirant.
— Quoi ? s'inquiéta Adrien.
— Rien. C'est un idiot.
Alors qu'Adrien haussait les sourcils, Kylian avoua d'une voix contrainte :
— Il demande si tu sais le risque que tu prends en me faisant dormir dans ta chambre.
Adrien éclata de rire.
— Pas davantage que lorsque Chloé décide de dormir avec moi, commenta-t-il. Au moins, toi, tu me laisses mon lit.
— Marinette te laisse vraiment dormir avec n'importe qui ! plaisanta Kylian.
— Tiens, réponds ça à ton frère, suggéra Adrien. « T'en fais pas, la copine d'Adrien a les idées larges ». N'oublie pas le clin d'œil quand même.
oOo
Le lendemain, Kylian reçut aussi des messages de ses sœurs. Elles n'évoquaient pas la scène de la veille, elles correspondaient simplement avec lui comme si de rien n'était. Mais il était rare qu'il échange des messages avec les trois le même jour. Il comprit qu'elles lui témoignaient leur soutien.
— En fait, tout le monde était au courant, analysa Kylian le soir avec Adrien. C'est juste que ce n'était pas exprimé. Oui, je sais tu me l'avais dit, reconnut-il quand Adrien hocha la tête.
— Je pense que tes parents avaient besoin que ce soit clairement dit pour l'accepter, tempéra son ami. Ils devaient espérer se tromper jusque-là. C'est pour ça que c'est un peu dur pour eux maintenant. Mais sur le long terme, c'est mieux de savoir que de se poser des questions. En tout cas, c'est cool que tes frères et sœurs soient solidaires.
— Oui, j'apprécie vraiment, exprima Kylian pour qui cela avait été un immense soulagement.
— Bon, c'est pas tout ça, mais c'est l'heure d'aller préparer le dîner, l'informa Adrien.
— Je ne sais pas si je vais pouvoir beaucoup t'aider, s'excusa Kylian alors qu'ils descendaient l'escalier qui donnait accès à la chambre. Mais je peux mettre la table.
— Tu ne sais vraiment rien faire ? s'étonna Adrien.
— Parce que tu crois que ma mère me laisse entrer dans la cuisine ?
— Pas grave. Moi non plus je n'étais pas très dégourdi quand je suis arrivé ici. Mais j'ai appris. Alors, d'après cette note de Sabine, on a des carottes râpées en entrée. Les légumes, on les trouve dans le frigo.
Adrien jeta un regard vers son ami et ajouta malicieux :
— Je parle de la boîte blanche où on range le Coca.
— C'est bon, je sais ce qu'est un frigo, sourit Kylian.
— Tu vois que tu as les bases ! le félicita Adrien. Voilà, j'ouvre le bac à légumes... et ça, ce sont des carottes non épluchées. On va commencer par là.
Adrien referma le réfrigérateur et posa les carottes sur la table de la cuisine. Il fouilla ensuite dans un tiroir et en sortit un instrument qu'il brandit.
— Et ça c'est quoi ?
— Un couteau avec une fente ?
— C'est un éplucheur ou économe. Ça sert à éplucher les légumes sans gâcher. Voilà, je te montre comment s'en servir, indiqua-t-il en montrant l'exemple. Tu vois c'est simple. Et la bonne nouvelle, c'est qu'il est pratiquement impossible de se couper avec. La seule personne que je connaisse qui y ait réussi, c'est Marinette.
— C'est dingue qu'elle soit aussi maladroite en général alors qu'elle est aussi habile en couture, fit remarquer Kylian en commençant à manier son économe avec précaution.
— Marinette est la personne la plus habile et la plus maladroite qui soit, tenta d'expliquer Adrien les yeux rêveurs. Celle qui trébuche le régulièrement, mais qui est aussi extrêmement agile. Celle qui n'a aucune confiance en elle, mais qui a un sang-froid incroyable en cas de crise. Celle qui bafouille lamentablement, mais qui est capable de te ridiculiser en trois mots. Marinette est un paradoxe vivant.
Kylian considéra Adrien, dont l'expression s'était illuminée à l'évocation de celle qu'il aimait.
— D'accord. Et ma carotte, après, j'en fais quoi ?
oOo
Le lendemain en fin d'après-midi, Tom demanda à Adrien de faire une livraison avec la camionnette. Kylian se proposa d'accompagner son ami. Ils prirent leur temps, appréciant de discuter ensemble des matières qu'ils étudiaient et de l'atmosphère de leur école respective. Kylian était beaucoup plus investi dans la vie étudiante qu'Adrien. Il travaillait cependant beaucoup, voulant profiter de sa chance d'avoir intégré cette grande école. Il avait pas mal de pression de la part de sa famille, mais cela ne dérangeait pas. Il était fier de porter les espoirs de ses parents et veillait à ce que ses frères et sœurs fassent également des études.
Sa cadette de deux ans entamait sa seconde année de droit. Son frère, qui avait dix-huit, passerait son bac en fin d'année. Il avait envie de faire une école de commerce. Kylian s'était renseigné. Il était possible d'en faire en alternance, ce qui leur permettrait de financer ses études. La suivante, qui était en seconde, n'avait aucune idée de ce qu'elle voulait faire. Mais elle avait encore le temps d'y penser, tout comme la benjamine qui était encore au collège.
Quand Adrien et Kylian revinrent à la boulangerie, Tom était en boutique. Il leur sourit et leva les yeux vers le plafond. Adrien comprit que quelqu'un les attendait en haut, sans doute en compagnie de Sabine. Il ne dit rien à Kylian, ne voulant pas avancer d'hypothèse hasardeuse.
Deux personnes étaient bien assises sur le canapé quand il ouvrit la porte. La visiteuse se leva :
— Kylian !
Celui-ci se figea et sa mère s'avança d'un pas rapide vers lui.
— Mon fils, dit-elle en lui ouvrant les bras.
Adrien échangea un sourire avec Sabine et se dirigea vers l'escalier qui menait à sa chambre tandis que son ami se laissait enlacer par sa mère.
Celui-ci monta un quart d'heure plus tard.
— Je vais repartir.
— C'est bien.
— Merci pour tout.
— C'était sympa de t'avoir ici. Tu peux revenir quand tu veux et sans raison particulière.
— À bientôt, alors.
— J'espère bien.
Kylian reprit ses affaires et les deux garçons descendirent ensemble dans le salon. Adrien alla serrer la main de la mère de son ami, reçut ses remerciements et assura que cela n'avait pas été un problème d'héberger Kylian.
Sabine les raccompagna à la porte et, une fois qu'ils furent partis, remarqua :
— Cela fait plaisir de voir que tout finit bien.
— Oui, c'est chouette pour lui, abonda Adrien.
— Ce n'est pas toujours facile d'être parent, tu sais.
Adrien comprit le message.
— Ce n'est pas tout à fait la même situation, opposa-t-il.
— En es-tu certain ? insista doucement Sabine.
— Ce n'est pas à cause des Miraculous, que je suis parti, expliqua-t-il. C'est toute ma vie qui n'allait pas.
— Sans aller jusqu'à retourner chez lui, vous pourriez au moins tenter de parler tous les deux. Même si des désaccords persistent, il y a des sentiments entre vous.
— La dernière fois que j'ai essayé, il a menacé Marinette. Il n'est pas du genre à faire des menaces en l'air. Il la déteste et ne l'acceptera jamais à mes côtés.
— C'est de toi dont il s'agit, Adrien. Pas d'elle.
— Il ne peut pas m'avoir sans Marinette, répliqua-t-il durement.
Il vit que Sabine allait répliquer et il leva la main pour lui demander de la laisser continuer.
— C'est… c'est plus compliqué que ça. Je sais… je sais que parler avec lui ne peut que tourner à l'affrontement. Parce que c'est sa manière à lui de fonctionner. Notre dernière rencontre en est la parfaite illustration. Mais moi, ce n'est pas de ce genre de relation dont j'ai besoin. Je ne veux plus me battre contre personne. Surtout contre lui. Je veux seulement… seulement…
Il n'arriva pas à terminer, tant sa gorge était serrée. Il se sentait ridicule de dire qu'il espérait seulement que son père lui dise qu'il l'aime.
— Oh, Adrien, je suis désolée, dit Sabine en le prenant dans ses bras. Je ne voulais pas te faire de la peine.
— Non, Sabine, si une personne peut me parler comme ça, c'est bien vous, assura-t-il. Vous et Tom m'avez tellement aidé. Je ne sais pas ce que je serais devenu si vous ne m'aviez pas accueilli ici.
— Tu es fort, Adrien. Tu aurais pu te débrouiller sans nous. Ni toi ni Marinette avez besoin d'aide pour vous tirer d'affaire.
— Nous ne voudrions pas être seuls au monde.
— C'est vrai que ce serait un peu triste. D'ailleurs, j'admire beaucoup la façon dont vous êtes ouverts aux autres.
— C'est normal, non ?
— C'est toi et Marinette qui êtes hors norme, Adrien. Vous avez des secrets à préserver et une relation très forte. Cela aurait pu vous isoler. Je suis heureuse et fière de constater que ce n'est pas le cas.
— Marinette a de qui tenir, sourit Adrien. Votre fille est fantastique, elle a des parents géniaux, conclut-il en l'embrassant sur le front.
— C'est important les parents, insista Sabine. Ne ferme pas toutes les portes. Dans quelque temps, tu pourras affronter ce qui te semble insurmontable aujourd'hui. Ton père peut évoluer lui aussi. Laissez-vous une chance.
— D'accord, Sabine. Je garde ça à l'esprit.
oOo
Un mois plus tard, Marinette rejoignit Adrien pour le week-end et ils proposèrent à Kylian de sortir le soir en leur compagnie. Il accepta avec plaisir, heureux de passer un moment avec eux. Quand il arriva, Adrien n'était pas là. Il était parti faire une course pour Tom et avait été pris dans un embouteillage. Marinette de son côté était en train de terminer une couture délicate. Elle s'excusa :
— Désolé, je n'en ai que pour deux minutes, mais je dois me concentrer, expliqua-t-elle.
— T'en fais pas, prends ton temps, l'apaisa Kylian. Je vais finir ma partie.
Il sortit son téléphone et reprit la partie d'échecs qu'il jouait contre la machine, sur son application. Il s'y était mis récemment, initié par un de ses amis. Élaborer des stratégies le détendait.
Quand Marinette eut terminé, elle le rejoignit.
— À quoi joues-tu ? s'intéressa-t-elle.
— Rien à voir avec Ultimate Mecha Strike, plaisanta-t-il.
— Oh, des échecs ! J'ai dû aller à une initiation, j'étais petite, mais j'ai rapidement renversé le plateau et ça a été terminé pour moi.
— Avec le téléphone, cela ne risque pas d'arriver, au moins, commenta Kylian.
— C'est sûr. Tu me rappelles les règles ?
Il lui indiqua comment déplacer les pièces puis lui proposa une partie à deux, pour l'initier. Elle accepta volontiers, d'autant qu'Adrien venait de lui envoyer un message prévenant qu'il ne serait pas là avant une demi-heure.
Kylian fut étonné par sa capacité à avoir une vue générale du plateau. Elle n'avait aucun mal à éventer ses stratégies et les contrer. Elle manquait d'expérience et ne pouvait utiliser ses connaissances pour anticiper des séquences, mais se débrouillait extrêmement bien. Quand Adrien arriva, il les trouva tous les deux penchés sur le téléphone de Kylian qu'il avait posé sur la table entre eux.
— Salut, Kylian.
— Salut, répondit-il, en train de calculer ses coups suivants.
— Ça va, Chaton ? demanda distraitement Marinette.
— Oui, je viens juste de passer une heure en voiture pour faire cinq kilomètres.
— C'est bien, Chaton.
— Bon, ben, vous dites si je vous dérange ! protesta Adrien.
— On termine la partie, lui répondit Marinette.
— Je ne savais pas que tu jouais aux échecs, ma princesse.
— J'y joue maintenant.
— Merci, Kylian ! fit semblant de se réjouir Adrien. Au moins, je pourrais aller voir ma nouvelle copine, pendant que Marinette est occupée.
— J'ai entendu, dit Marinette. Je finis la partie et je m'occupe de te mettre en échec.
— Houla, Milady, j'ai trop peur !
— Milady ? releva Kylian qui n'avait jamais entendu ce petit nom.
Marinette jeta un regard agacé vers Adrien. Elle ne semblait pas adorer cette appellation.
— Quand une fille aussi merveilleuse que Marinette passe plus de trois ans en Angleterre, n'accède-t-elle pas à ce titre ? demanda son petit ami.
— Ça se défend, reconnut Kylian amusé.
— Voilà, dit Marinette en faisant glisser son doigt sur l'écran.
Kylian se reconcentra sur la partie. S'il relâchait son attention, elle était capable de gagner.
Ce n'est que plus tard, une fois rentré chez lui après leur soirée – ils étaient finalement sortis après avoir terminé leur jeu – que Kylian réalisa que le « Milady » d'Adrien s'accordait bien au « Chaton » de Marinette. Une fois de plus, il se fit la réflexion que si ces deux-là n'avaient jamais été akumatisés, ils étaient tout comme leurs amis profondément marqués par les héros de Paris, au point de les imiter inconsciemment.
On se retrouve dans une semaine pour le chapitre "Veiller sur ses amis".
