Disclaimer : le livre et les personnages sont à Margaret Mitchell. Ceci est juste un texte écrit pour le fun.
La lourde charge
Quand j'étais toute petite, mon grand-père m'a parlé d'une femme formidable qui s'appelait Prudence Crandall. Il m'a raconté que trente ans plus tôt, elle avait créé une école spéciale où les filles noires pouvaient apprendre à lire, à écrire, et même à peindre et jouer du piano. J'étais émerveillée et je lui disais que je voulais aller dans cette école.
Là, mon papi est devenu très triste et m'a répondu qu'après l'ouverture de l'école, les blancs avaient été tellement méchants avec la pauvre Prudence et ses élèves qu'elle avait été obligée de la fermer. Moi, j'étais une esclave et je n'apprendrais jamais à lire. Toute ma vie, j'allais travailler pour des blancs riches et insouciants. Les grandes dames comme Mme Crandall étaient très rares et il ne fallait pas trop espérer. J'étais tellement déçue que je me suis mise à pleurer.
Evidemment, les esclaves n'ont pas le droit de pleurer. On doit sans arrêt se méfier. Mon papi m'a conseillé de faire comme lui, c'est-à-dire faire semblant d'être complètement stupide pour que personne ne se méfie de moi. Si j'avais le malheur de dire que je voulais apprendre, tout le monde me traiterait de prétentieuse, alors il valait mieux garder un profil bas.
Je ne m'entendais pas spécialement avec ma mère. C'était une femme sérieuse et courageuse mais malheureusement, elle aussi trouvait normal d'être exploitée. A part ça, c'était une bonne mère. Elle m'a appris à repriser les bas, à cirer les chaussures et elle m'expliquait comment on met les enfants au monde. Elle pensait qu'une esclave qui sait tout ça a plus de valeur aux yeux des blancs. Mon père aussi était gentil.
Un jour, Gerald O'Hara a gagné mon père au poker et l'a emmené chez lui, comme un cheval ou un sac de farine. J'ai beaucoup pleuré. Mon papi était déjà mort, et voilà que je perdais mon papa ! Je faisais des cauchemars la nuit, je rêvais qu'on me vendait et que je me retrouvais loin de ma maman. Au bout de six mois, M. O'Hara nous a aussi achetées, ma mère et moi, pour qu'on reste ensemble. Là aussi, j'ai fait semblant d'être idiote pour avoir la paix.
J'avoue, j'avais une certaine admiration pour Henrietta, la femme noire qui dirigeait la maison et n'hésitait pas à engueuler les sœurs O'Hara quand elles le méritaient. C'était dommage qu'elle aussi trouve normal d'être esclave. Je n'ai eu aucun mal à duper le père, la mère et les trois sœurs, toutes trois gâtées-pourries. Scarlett et Suellen se détestaient mutuellement, ce qui était assez drôle étant donné qu'elles se ressemblaient beaucoup, deux princesses superficielles et énervantes. Carreen, la petite dernière, était plus gentille, mais elle était aussi complètement insipide. Il y avait aussi des chiens mais je n'ai jamais eu le droit de jouer avec eux.
En fait, j'avais beaucoup de chance par rapport à d'autres esclaves. Eux dormaient dans les champs, à même le sol, et ramassaient le coton à longueur de journée, tandis que j'avais un lit et du savon. A chaque fois que l'un d'eux essayait de s'échapper, je priais pour qu'il arrive sain et sauf au Canada. Ce que je préférais, c'était aider en cuisine, avec toutes les bonnes odeurs. Parfois, je chapardais un petit gâteau ou un morceau de gigot, c'était tellement bon ! Mais un jour, Henrietta m'a surprise. Elle m'a giflée et m'a dit que mon comportement était inqualifiable.
J'étais stupéfaite. J'avais juste pris un tout petit bout de gigot ! Mais Henrietta a répété que les O'Hara faisaient déjà preuve de bonté en me prenant comme esclave et que de toute façon, le gigot, c'était pour les blancs, et les tripes, pour les noirs.
En fait, j'étais choquée parce que j'admirais Henrietta. Comment pouvait-elle se montrer plus gentille envers Scarlett, Suellen et Carreen, qui n'étaient pas de son sang et qui ne faisaient à part se prélasser, qu'avec moi, qui était noire comme elle et qui savait ce que c'est de travailler à longueur de journée ? Pourquoi cette injustice ? Scarlett et Suellen ne savaient même pas que « Mama », comme elles l'appelaient, avait un prénom !
Et pourquoi les tripes étaient-elles la seule viande qu'on avait le droit de manger ? Oh, ça, je crois que je le savais. Le ragoût de tripes, c'est rapide à cuisiner, facile à servir et vraiment très bon marché. Si Gerald O'Hara avait donné des gigots à l'estragon à ses esclaves, il aurait rentré moins de bénéfices et il n'aurait pas pu acheter toutes ces jolies robes à ses prétentieuses de fille. Tous les jours, je me tapais le même repas insipide pour que cette peste de Suellen passe son temps à réclamer des robes plus jolies que celles de sa sœur.
Je n'avais pas le droit de me révolter, alors je me suis débrouillée autrement. Quand je passais les cheveux de Suellen au fer à friser, je les brûlais régulièrement. Je lessivais mal les robes de Scarlett pour que les taches de vin restent incrustées. Je cornais les pages des romans d'amour de Carreen quand elle ne regardait pas. Évidemment, tout le monde croyait que je faisais ça par stupidité. C'était tellement agréable de les malmener !
Je me suis réjouie en secret quand la guerre a éclaté. Quelque part, j'espérais que les confédérés renoncent à l'esclavage pour éviter le bain de sang. Evidemment, ça n'a pas marché comme ça. Un jour, je me suis retrouvée à Atlanta avec Scarlett, son fils geignard qu'elle avait eu entre-temps et sa belle-soeur Melanie, qui était enceinte. J'avais très peur pour mes parents et Scarlett n'a jamais eu un seul mot gentil pour moi. Au contraire, Melanie essayait de me rassurer, ce qui me faisait chaud au coeur. Melanie, c'était la fille que tout le monde aimait : gentille, douce, patiente, à l'écoute, modeste… Je l'admirais et je n'ai jamais brûlé ses robes ou abîmé ses cheveux.
Un jour, alors que je me trouvais seule avec elle, je l'ai suppliée de m'apprendre à lire. Je pensais qu'elle dirait oui, comme Prudence Crandall avec Sarah Harris, et que j'aurais enfin une éducation. A ma grande surprise, elle s'est étonnée.
- Voyons Prissy, tu n'y penses pas ?
- Mais… Madame Mélanie, je vous promets d'être une bonne élève !
- Voyons, ma petite Prissy. Lire, c'est très difficile pour les noirs. Si tu essaies, ça fera très mal à ta petite tête et ça te rendra malheureuse. Je ne veux pas que tu sois malheureuse. Et puis tu as déjà assez de choses à faire comme ça : le ménage, le repassage et la vaisselle. Et quand le bébé sera né, il faudra que tu t'occupes de lui, aussi. Et je sais que tu feras ça très bien : les femmes noires sont faites pour s'occuper des bébés.
Evidemment, le bébé. Un jour, l'enfant de Melanie irait à l'école et apprendrait à lire. Ensuite, il mènerait une vie d'oisif, sans rien faire d'utile. Moi, mes enfants n'iraient jamais à l'école et passeraient leur vie à se tuer à la tâche, à manger des tripes et à dormir par terre. J'ai ressenti une rage indescriptible en pensant à cela.
Comment Melanie pouvait-elle cautionner ça ? Comment pouvait-elle décider à ma place de ce que je pouvais faire ou non ? Et si moi, je n'avais pas envie d'être une mère-poule pour son gosse privilégié ?
- Sois une gentille petite fille, a continué Melanie en me caressant les cheveux. Va donc me chercher une tasse de thé.
Je suis allée me cacher pour pleurer. Comment Melanie pouvait-elle aussi méchante ? Comment pouvait-elle détruire mon rêve d'apprendre à lire, tout ça parce que je suis née noire ?!
Je hais les privilégiés.
A suivre…
