Atlanta est sur le point d'être envahie et le bébé de Melanie va naître d'un instant à l'autre.

Je suis au paradis.

Scarlett m'a envoyée chercher le docteur Meade. Je lui ai dit que je sais mettre les enfants au monde mais comme elle me croit stupide, elle m'a quand même envoyée chercher de l'aide. Je marche tranquillement dans la rue en chantonnant et je regarde tous ces riches blancs privilégiés et égoïstes qui paniquent et se sauvent. Ce soir, ils seront peut-être morts et c'est pas moi qui m'en plaindrais. Ce jour va peut-être sonner la fin de l'esclavage.

Bon, autant me l'avouer : j'ai très peur. Les Yankees pourraient me tuer. En même temps, qu'est-ce qui serait pire : mourir tout de suite ou vivre toute ma vie comme une esclave ? Je veux bien mourir si ça permet à toutes les petites filles noires d'aller à l'école.

Scarlett m'engueule à mon retour. Le docteur est indisponible. Elle part le chercher elle-même. Melanie m'appelle et réclame une tasse de thé. J'attends quinze bonnes minutes avant de la lui apporter. Comme personne ne me surveille, je me prélasse sur un lit moelleux et j'essaie une robe de Scarlett. Elle est beaucoup trop serrée à la taille mais la matière est tellement belle et douce ! Un jour, j'aurai une robe comme ça, ou alors je serai morte avant.

En soirée, Scarlett revient et finit par prononcer la phrase fatale :

- Prissy, il va falloir te débrouiller toute seule. Moi, je t'aiderai.

Je vacille. Pourquoi lui ai-je avoué que Maman m'a éduquée pour être une sage-femme ? Maintenant, je vais être obligée de mettre au monde un enfant blanc privilégié qui me traitera au mieux comme une gamine, au pire comme un chien ! Mais je dois…

Non, je ne dois rien à Melanie Wilkes. Elle a piétiné mon rêve alors que tout ce que je voulais, c'était apprendre à lire. Pas question que je l'aide. Je bafouille que je ne sais pas mettre les enfants au monde. C'est un mensonge mais Scarlett le gobe et me gifle. Ensuite, elle m'envoie chercher des serviettes et de l'eau chaude.

Je la hais.


On est rentrées à Tara. Tout le monde a faim. Tous les jours, j'entends ce pleurnichard de Wade qui répète qu'il n'aime pas les ignames, qu'il veut du poulet. Est-ce que moi, on m'a demandé si j'aimais les tripes ? La vie est dure mais j'avoue que c'est jouissif de voir les sœurs O'Hara repriser leurs propres robes usées jusqu'à la corde. Bienvenue dans ma vie, pécores blanches privilégiées.

Je n'arrive pas à croire à quel point ces filles sont mesquines. Scarlett vole son fiancé à Suellen parce qu'elle est amoureuse de… son argent. Scarlett fait travailler des hommes blancs dans sa scierie et tout le monde est choqué parce que, quand même, elle les fait bosser comme des nègres. Suellen critique Scarlett en permanence mais ne lève jamais le petit doigt pour aider personne. La moins détestable des trois, c'est Carreen mais elle entre au couvent et Will, qui était amoureux de Carreen, épouse Suellen. Si j'avais une sœur, jamais je n'essaierais d'épouser son amoureux.


Les années passent. Je pense souvent à aller au Bureau des Affranchis pour me renseigner, savoir s'il vont ouvrir une école pour les noirs près d'ici. Mais Henrietta me surveille. Elle m'a dit très clairement que ferais honte à ma mère et à mon père en tentant de m'émanciper, que je devrais plutôt remercier les O'Hara de m'avoir accueillie. J'avoue que j'ai peur d'elle. Comment payer mes études si les O'Hara me mettent à la porte? J'ai tellement peur de me retrouver seule au monde. Peut-être qu'elle a raison, que je suis trop stupide pour apprendre à lire et avoir ma propre vie...

J'ai vingt ans quand un incident a lieu au marché. Une dame blanche hurle devant tout le monde que les écoles sont trop chères, que ses enfants devraient être prioritaires pour aller à l'école. Je bouillonne en entendant ces mots. Même si l'esclavage est officiellement aboli, les blancs continuent de nous traiter horriblement mal. Ils se réservent entre eux les meilleurs emplois et les meilleurs logements tandis que nous les noirs, on doit se contenter des miettes. Je ne peux pas m'empêcher de dire à voix haute que tous les enfants devraient aller à l'école…

Oh, mon dieu, est-ce que quelqu'un m'a entendue ?! Oui, il me regarde fixement. Il a une vingtaine d'années, noir, mince, avec de beaux yeux. Et il a l'air absolument ravi.

- Oui, murmure-t-il. Si j'avais des enfants, je les enverrais à l'école.

- Moi pareil.

On échange un sourire complice. Ça y est, j'ai enfin rencontré quelqu'un de bien.


Tous les jours, on se retrouve au marché. Il s'appelle Chocolate Chip, un nom ridicule que ses anciens propriétaires lui ont imposé. Ses amis l'appellent Chip. Il me dit que mon prénom est le diminutif de Priscilla, ce que j'ignorais totalement. C'est lui qui me parle du chemin de fer souterrain, ces gens décents qui ont aidé des esclaves à s'évader. Jusqu'ici, je croyais que c'était une légende.

Il me dit qu'il m'apprécie, qu'il me trouve intelligente et agréable. C'est la première fois que quelqu'un me fait autant de compliments. Je pense à lui à chaque instant et je finis par comprendre que je suis en train de tomber amoureuse. J'aimerais m'évader avec lui, avoir ma maison, un meilleur métier, un plus gros salaire et envoyer nos enfants à l'école. On serait tellement heureux !

Malheureusement, on est surveillés en permanence. Henrietta m'a surprise en train de parler avec Chip et m'a taquinée. Elle pense qu'il va me demander en mariage. J'espère que non. Ici, tout le monde prend toujours les noirs pour de braves crétins. Si on se marie maintenant, on aura très vite des enfants et eux aussi seront traités comme des animaux. Je ne veux pas de cette vie-là pour mes enfants.

En plus de ça, j'ai peur. On m'a tellement dit que les noirs étaient stupides, que les filles étaient faibles et que j'étais la plus faible et la plus stupide de toutes les filles noires que j'ai fini par le croire. Heureusement, Chip croit en moi. Il faut juste attendre le bon moment pour partir. On doit se préparer. Quand on s'enfuira, on n'aura pas le droit à l'erreur.


J'ai 24 ans quand j'apprends que Mme Wilkes est mourante. Tous les notables de la ville se précipitent à son chevet. J'ai le cœur qui bat. Je retrouve Chip dans notre cachette secrète et je lui dis de préparer un sac avec de la nourriture et quelques affaires. Il faut qu'on parte ce soir. Les blancs sont tellement bouleversés qu'ils ne nous chercheront pas tout de suite !

Il acquiesce, la voix tremblante, et m'embrasse à pleine bouche. Dans quelques jours, nous serons très loin. Je sais que ce sera difficile mais je ne renoncerai pas. Nous allons vivre au Canada, je vais épouser l'homme que j'aime et avoir une belle vie. Peu importent les épreuves, à partir de maintenant je serai une femme libre !

La fin !

Note : Prudence Crandall et Sarah Harris ont réellement existé. Elles sont à l'origine d'une école pour filles noires, avant l'abolition de l'esclavage. Bravo à elles.