AMELIA STANFORD

Torrent de soupçons

Sirius Black dut forcer sur tous les muscles de son visage, dans un mouvement commun et exponentiel, pour éviter de se trahir lui – même, en entraînant la vérité de toute une aventure dans sa chute. La question de la fille Stanford avait eu un effet particulièrement glaçant, car le jeune homme était conscient de la criminalité dans laquelle ils s'étaient plongés, lui, James et Peter, et connaissait la peine encourue. Direction Azkaban, et pour un long moment.

Jamais encore il n'avait eu autant l'impression que son secret était si menacé, à deux doigts de sortir au grand jour, devant une fille qu'il ne connaissait absolument pas. Ni ses intentions, ni son rapport à la loi, ni son caractère, sa réflexion, ses capacités, ses ambitions.

Et, là, devant le mur de la Cabane Hurlante, un lieu qu'il connaissait par cœur, à force des multiples nuits de pleine lune à s'y balader, Sirius avait envie de rembobiner l'horloge du temps. Il avait l'impression d'être tombé dans sa propre manipulation, d'avoir donné tous les indices construisant la réalité à Stanford sur un plateau doré. Un sentiment passa quelques secondes dans son esprit, le temps d'un coup de vent. Des mots qui, généralement, étaient plus que rares pour une personne de sa trempe, avec son haut niveau de confiance en soi, son courage et son soutien absolu envers chacune de ses propres idées. Une impression de parfaite stupidité.

Aujourd'hui, les Maraudeurs avaient simplement eu envie de suivre cette étrange, étonnante, inhabituelle jeune femme, qui semblait pressée plus que de raison. Ils étaient bien trop curieux, eux aussi. L'échange aurait simplement dû les amuser un peu, leur permettre de mieux cerner le personnage, d'en découvrir plus sur ce fameux 'atlas.' Mais, il ne fallait pas oublier l'autre côté de l'échiquier. Amelia Stanford n'était pas du genre à laisser traîner les indices et les mystères sur le bord de la route, avec un flagrant désintérêt. Non, elle les prenait les bras ouverts, les décortiquaient, les ressentaient, au fin fond de son être. Et puis, ce chien. Si étrange, si insolite. Avec son pelage noir, son aura torrentielle, son regard cendré, comme si le poivre et le sel, la neige et le sable noir, s'étaient lancés dans un mélange dansant, incessant, tout puissant. Cette étrangeté était bien impossible à oublier. Alors, évidemment, Amelia Stanford s'en souvenait.

Sirius contracta sa mâchoire, et dut cligner des yeux plusieurs fois pour reprendre contenance. Il chassa toute expression de son visage, et fit ce qu'il savait le mieux faire dans ce genre de situation. Éclater d'un rapide rire sarcastique, mesquin, complètement surréaliste pour son esprit en pleine surchauffe. Car, oui, la question était idiote, en soi. Elle ne l'atteignait pas, elle ne l'effleurait pas. Amelia Stanford avait dû rêver de ce chien noir, car il n'y avait pas de chien noir à Poudlard. Enfin, si. Mais il était aussi innocent que le chat de Madame Rosmerta. Aussi banal qu'un simple rat.

C'était donc l'expression apparente. Ce que son interlocutrice était censée comprendre. Mais, à son plus grand étonnement, Amelia Stanford plongea ses étranges pupilles ambrées dans les siennes. Et elle les écarquilla, quelques secondes plus tard. L'air ahuri, déconcerté. Le visage interdit, comme si quelque chose lui sautait aux yeux, finalement. Et c'était bien le cas de le dire.

Sirius sentit son cœur se serrer autour de son secret, s'esclaffer de sa propre insouciance. Pourquoi s'était – il montré, déjà ? Pour rire, pour assouvir sa curiosité, son envie de comprendre le mystère Stanford, depuis cette fameuse aventure du quatrième étage. Le jeune homme n'aurait jamais pu penser que quelqu'un d'autre, dans cet immense château, avait les mêmes activités que les Maraudeurs. Car il était évident qu'Amelia Stanford avait pour projet d'explorer la Cabane Hurlante, là, assise sur le mur de séparation. Et elle comprendrait bien vite quel genre de bête y passait quelques unes de ses nuits, en y laissant poils, griffures, sang, et une preuve monstrueuse que Poudlard abritait quelque chose de plus que des jeunes sorciers.

À partir de là, qui lui disait qu'elle ne trouverait pas qui était le loup – garou du quartier ?

Et quel intérêt aurait – elle à cacher cette information capitale ? Ils ne se connaissaient pas, n'avaient aucun compte à se rendre. Enfin, pour le moment. Ils étaient de parfaits petits inconnus, qui se retrouvaient mêlés après un quatrième étage bien mouvementé et une féroce envie de jouer aux détectives.

Ce fut James qui sauva la mise, mais d'une façon bien superficielle, car il était évident qu'elle avait déjà compris. Il n'y avait qu'à regarder ses yeux, qui, à l'instant, étaient plus expressifs que son propre visage.

La voix forte, le dos droit, James eu cependant l'air très sûr de lui. Il aurait certainement pu convaincre n'importe quel autre élève, mais ils étaient décidément tombés sur la mauvaise personne.

- Ah, oui ! Bien sûr ! C'est le chien du patron de la Tête de Sanglier, on le connaît ! Il aime bien aller se promener dans le coin, pas vrai les gars ?

- Oui … , couina Peter en souriant, les dents serrées.

En effet. Il me semble que c'est le seul chien du quartier, je n'en connais pas d'autre, acquiesça Remus, l'expression lucide et tranquille, l'air de rien, comme si aucune arrière pensée n'avait traversé les esprits des Maraudeurs et d'Amelia Stanford durant la conversation. Une parfaite innocence. Une conversation d'aisance.

Mais leur cerveau tournait à vive allure, dans les deux camps, de la même façon. D'un côté, on se demandait si on n'avait pas halluciné. Si cette conclusion n'était pas trop irréelle pour être vraie. Après tout, ce n'était qu'un simple regard qui avait fait penché la balance. Mais, il y avait tant d'autres indices... Mis à côté, ils achevaient un secret pourtant si bien gardé. Et Amelia Stanford allait commencer à se rendre compte du poids qui pèserait bientôt entre ses mains. Un poids criminel, digne de la prison des sorciers. Mais ça, elle ne le savait pas. Pas encore. Et puis, finirait – elle vraiment par être la méchante de l'histoire ?

Et de l'autre, on ressassait les paroles, les signes, les présages de découverte. On observait le large, à la recherche du moindre soupçon de vérité. Du héraut qui dirait qu'Amelia Stanford avait trouvé la réponse de la devinette. Peter tremblait comme une feuille, ne sachant pas quoi faire, désemparé devant des compagnons étonnés, concentrés, glacés de remords. James jouait avec une mèche de ses cheveux. Son regard se perdant sans cesse entre les divers feuillages témoignait de la réflexion dans laquelle il était plongé. Remus donnait l'air de n'être rien de plus qu'un élève curieux, vivant dans ce monde où le chien du tavernier existait vraiment. Il gardait excellemment contenance. Et Sirius également. Il avait enterré ses émotions. Même si, au fond, il tentait de se persuader qu'Amelia Stanford avait cru à l'histoire de James et Remus. Ou alors, qu'elle était une sorcière qui savait garder sa langue profondément dans sa poche. Qui pourrait taire l'un des plus gros secrets de l'école.

Mais comment lui faire confiance ?

- Heu … D'accord. Merci pour l'info..., marmonna finalement la Serdaigle en détachant son regard de Sirius. Elle secoua la tête, puis remit une mèche de ses cheveux derrière son oreille, l'air complètement à l'ouest.

Puis, voyant qu'aucun des Maraudeurs de réagissait, elle se tourna vers la Cabane Hurlante et enclencha un saut de l'autre côté de la barrière. A la dernière seconde, James attira son attention, encore. Amelia faillit glisser sur la pierre en tentant de s'arrêter à temps, et manqua de tomber en arrière. Son regard se porta sur le jeune Gryffondor, les sourcils arqués, agacée.

- Tu connais Lily Evans, il paraît ? Demanda James en souriant faiblement, presque malgré lui.

- Ouais, vaguement.

- On s'en fout, James, c'est pas la question ! coupa alors Sirius en lançant un regard noir à toutes les personnes qui l'entouraient. Il semblait étrangement mal à l'aise, comme si quelque chose lui obstruait les poumons : quelque chose comme un secret clandestin à peine découvert.

- Et c'est quoi la question alors ?!

- Sérieusement ? Lily ?! Demande lui plutôt ce qu'elle fait là, je sais pas !

- Tu lui as déjà demandé, je te signale ! Et c'est quoi le problème avec Evans ?!

Amelia n'avait jamais vu James Potter et Sirius Black se hurler dessus. Jamais. Elle se demandait même si le moindre élève de l'école avait déjà assisté à un pareil échange entre deux supposées âmes – sœurs autoproclamées. Le fait qu'ils aient instantanément oublié sa présence lui donnait envie de s'échapper en courant, vers cette maison abandonnée par exemple. Vers un lieu où Amelia pourrait enfin réfléchir calmement. Comprendre le bilan de cette conversation, de tous les doutes additionnés depuis bientôt plus de dix jours. Comment Sirius Black pouvait autant lui rappeler le chien du passage secret ? Cela relevait d'une magie assez poussée. Ou d'un tour de métamorphose plutôt compliqué. Mais, ils n'étaient qu'en cinquième année. Amelia aurait entendu la formule de transformation, ils auraient inévitablement dû la prononcer à voix haute, clairement.

La jeune femme poussa un faible soupir. Puis, elle releva ses pupilles cuivrées vers le ciel, s'attendant à retrouver une étendue de bleu, chaude et sans fin. Au lieu de ça, d'épais nuages commençaient à naviguer jusqu'au dessus de sa tête, sortis de nul part. La surprise de la journée commençait à se montrer. Amelia prit une longue inspiration. L'air changeait. Il devenait humide, il emmenait avec lui les effluves, encore légères, de la pluie.

De l'autre côté, seul Peter semblait l'avoir remarqué. Pétrifié sur place, ne sachant pas quoi faire, le garçon rondouillard se balançait sur ses pattes, les yeux fuyants. Il était à l'écart de la conversation. Remus s'était rapproché de Sirius et James, qui s'échauffaient toujours à coups de mots mal placés. Le lycanthrope semblait particulièrement déstabilisé, puisqu'il n'avait jamais eu à régler un conflit entre les deux plus grands meilleurs amis de la troupe. La tension qu'avait créé Amelia en laissant savoir, malgré elle, que le secret des Maraudeurs était loin d'être en sécurité, y était pour beaucoup dans cette saute d'humeur inhabituelle. D'habitude, James ne perdait son calme que devant une pincée de personnes uniquement : Severus Rogue, bien évidemment. Les rejetons des mangemorts, ou les Serpentard en général, cela dépendait des jours. Et Lily Evans, avec qui ses nerfs semblaient se mélanger pour devenir aussi sensibles qu'un petit doigt contre le coin d'une table.

Mais aujourd'hui, les deux amis semblaient avoir besoin de se crier un peu dessus, juste pour s'amuser. Ou pour lâcher la tension accumulée, qui savait ?

Remus eut alors une idée. Quelque chose s'inscrivit dans son esprit, et immédiatement, il souffla quelques mots à James et Sirius, qui s'arrêtèrent pour l'écouter. Puis, ils s'échangèrent un regard. Et la dispute de la minute passée sembla s'évanouir dans l'oubli. C'était comme si rien ne s'était passé, comme si rien n'avait bousillé leur amitié, pendant une fraction de seconde. Comme si la confiance affluait de nouveau en eux, les rendant habituellement hautains et sûrs d'eux. Remus jeta un coup d'œil vers Peter, puis s'avança vers Amelia. Sirius et James se rapprochèrent, eux aussi. Et la jeune femme ne put que hausser un sourcil, de nouveau, tout en évitant proprement de se plonger dans les pupilles de l'aîné des Black.

- Donc, pour en revenir à Lily, commença James, les yeux à nouveau pétillants et magistralement mesquins.

- Nous sommes de grands amis, ajouta Sirius en hochant innocemment la tête.

- Et elle nous a parlé des conseils que tu lui avais donnée, y a quelques temps, termina Remus en prenant l'air concentré de quelqu'un d'extrêmement sérieux. Quelqu'un qui venait réellement réclamer de quelconques conseils.

- …

- …

- …

- Et ?

- Et, répéta Sirius, j'ai personnellement l'impression d'avoir complètement foiré mon épreuve de défense contre les forces du mal. Tu sais, les BUSEs et tout ça, Stanford.

- Moi aussi. Pourtant, tu peux pas savoir à quel point j'ai révisé … maugréa James en feignant un certain désarroi.

- Vous voulez que je vous donne des … conseils ? A vous ?

- Oui, c'est l'idée, acquiesça Remus, les yeux rivés sur Amelia qui faillit éclater d'un rire sec et glacial.

Elle ne les croyait pas. N'importe qui savait qu'ils excellaient dans presque toutes les matières. Et ils ne s'étaient pas empêchés de crier sur tous les toits qu'ils avaient réussi toutes leurs épreuves, quelques temps auparavant. Elle avait plutôt bien entendu le hurlement de joie que James Potter avait poussé en sortant de son épreuve de défense contre les forces du mal. Ils continuaient à la prendre pour une buse, donc.

- Disons, mardi soir, 18h, à la bibliothèque, conclut James en levant le pouce en l'air.

Quels bons acteurs, ces Maraudeurs.

Amelia mit un certain temps à réagir. Sa bouche s'entrouvrit sous l'effet de la surprise.

Elle avait l'impression qu'ils lui faisaient une mauvaise blague, encore une fois. Comme le quatuor savait si bien le faire. Puis, elle laissa échapper un rire rauque et sarcastique, se releva et sans un regard en arrière, plongea vers le sol, du côté de la Cabane Hurlante, bien entendu. Amelia ne viendrait pas, c'était dit, c'était écrit. Enfin, peut-être que cette entrevue lui permettrait d'en savoir plus sur toute cette histoire, ce mystère du quatrième étage qu'elle avait durement l'impression d'avoir résolu, sans même y croire. Amelia pourrait s'y rendre, après tout. Sa curiosité l'avait attirée dans de bien pires situations.

La jeune femme perçut quelques derniers éclats de voix tandis qu'elle remontait à grands pas le terrain verdâtre et couvert de mauvaises herbes. Mais, au bout de quelques minutes, Amelia fut plutôt rassurée de n'entendre aucun bruit de pas, personne ne s'étant lancé à sa poursuite, pour l'arrêter dans sa quête de vérité. Enfin. La Serdaigle poussa un petit cris de joie, et leva un poing au ciel. Elle sortit son atlas, le déplia, et arriva enfin devant la porte d'entrée de la Cabane Hurlante, qui avait à l'air encore plus sordide que de raison. Et, alors qu'elle posait la main sur la porte, le vieux bois craquant sévèrement sous sa poigne, une goutte de pluie vint effleurer son visage. Amelia trouva dans le ciel une flopée de nuages noirs, qui avaient avalé l'existence du bleu d'antan, et s'amusaient maintenant à rafraîchir l'Écosse, comme ils l'avaient si souvent fait.

Un peu plus loin, Remus enfila sa veste, qui lui faisait maintenant plus l'effet d'une bénédiction que d'un fardeau, devant l'œil noir de Sirius et les sourcils dédaigneux de James. Il rabattit sa capuche, tandis que le torrent s'abattait sur ses amis, et souffla un tranquille 'Je vous l'avais dit' qui lui valu un coup de pied dans le tibia de la part des trois autres garçons, déjà trempés jusqu'aux os.

Il laissa échapper un rire sincère, et passa ses mains sur les épaules de ses amis en pensant qu'il avait bien conservé son flair de loup, même en dehors des pleines lunes. Une belle observation, qui mettait au clair quelques mystères.