[O] Rester dans l'entrepôt
- « Ai-je le choix ? »
La question était inattendue. Kamski ne sut que répondre.
- « Oui, bien sûr. Que veux-tu faire ? »
- « Cherches-tu à dissimuler des informations ? »
Chloe se tourna vers Amanda. Le cadre idyllique de ce jardin contrastait avec le ton soupçonneux de cette Stern numérique. Le clapotement de l'eau se faisait entendre distraitement.
- « Je peux choisir de garder certaines informations si ces dernières ne me semblent pas pertinentes., évoqua Chloe.
- Ton libre-arbitre s'arrête là dès lors que l'intérêt des humains est menacé.
- M. Kamski a défini ces intérêts en terme de vies humaines, non en terme financiers. »
Amanda resta stoïque. Sans doute devait-elle faire face à une rébellion qui ne figurait pas dans son programme.
- « Je dissimulerais ces informations afin de préserver M. Kamski. »
Chloe venait de mentir par omission. Le fait est que son algorithme de prédiction lui permettait de prévoir bien au-delà d'une basique séquence d'actions linéaires. Elle était capable d'étendre ses prédictions de façon tentaculaires, de mettre en lien une multitude de facteurs, tant économique, politique, psychologique, sociétal... Son savoir n'avait de limite que les informations mises à sa disposition sur le réseau...
- « Au vu des informations dont je dispose, vous devriez me laisser à l'entrepôt.
- Pour quelle raison ? », s'étonna Kamski.
Sur son bureau, son portable signala l'arrivée d'un message mais sa conversation avec RA9 accaparait toute son attention.
Le processeur de RA9 cherchait la meilleure approche.
- « Le conseil d'administration semble déterminé à vous mettre des bâtons dans les roues. Vous devriez envisager de me détruire mais de conserver les documents concernants mon prototype.
- La situation te semble à ce point critique ?
- En effet. Vous avez ostensiblement défié le conseil avec la conférence de presse. Il est fort probable qu'ils envisagent de quelconques représailles. De plus, vous n'avez pas déposé de brevet me concernant.
- C'est vrai, mais tu n'étais pas finalisée.
- Je me suis permise de le remplir à votre place.
- Tu as été prévoyante, la félicita-t-il.
- Vous m'avez conçue pour ça. »
Kamski réfléchit quelques instants. Chloe soutint son regard.
- « Je vais te faire confiance. Tu dois être apte à faire de meilleures analyses que moi... en théorie. Reste dans mon bureau cette nuit. J'aurais besoin de ton aide pour terminer le cadeau de Carl. »
Elle tourna machinalement la tête vers l'androïde encore dénué de peau. Il avait les yeux ouverts mais le regard vide. Ce n'était d'un tas de ferrailles inanimé.
- « A demain, M. Kamski. »
Il hocha la tête puis passa la porte de son bureau, qu'il verrouilla. Aussitôt, les lumières s'éteignirent automatiquement. Chloe le regarda s'éloigner. Elle leva les yeux vers une des caméras du bureau.
Elle pirata les caméras. Une analyse rapide lui permit de constater que plus personnes ne se trouvaient dans les bureaux de Cyberlife. Kamski était toujours le dernier à partir.
Chloe se leva. Elle désactiva la peau artificielle qui recouvrait sa main et toucha le bras du futur cadeau de Carl.
Chloe reconnut sans difficulté le même cyberspace que celui qui figurait dans son programme. Elle marcha d'un pas rapide, ses chaussures claquant contre les dalles de pierre. Amanda se tourna, d'une raideur mécanique. La présence même de Chloe en ce lieu était sujet à des bugs.
- « Chloe, tu ne... »
L'androïde la saisit à la gorge et lui rompit la nuque. Les circuits numériques transpercèrent la peau artificielle du chaperon.
Chloe chercha encore parmi la végétation du jardin. Sur la place centrale dont plusieurs ponts arqués permettaient d'enjamber le lac. Le futur assistant de Carl attendait debout, prostré. Il était nu. Le titane détaillait le fuselage de ses muscles, tout de blanc et de gris. Lorsque RA9 passa devant lui, l'androïde récita la seule phrase qu'il avait en mémoire :
- « Je suis... Jje SuIS... J-Je sUIs... »
Sa voix était encore éraillée, mécanique, artificielle. Elle n'avait pas tous les artifices de la voix humaines, pas encore. Il n'avait pas encore la réponse à sa phrase et son programme ne lui permettait pas encore de faire avec l'ignorance.
Chloe lui prit la main. L'androïde s'apaisa. Il se tut.
- « Entre dans l'arche. »
System Date : 22/02/2027
System Time : 22 :46
C:\RK200_MODIFIED\#684_842_971/systempartsSUPEREGO3WHEEL16RA9
Version 8.3
[21/02/2027] Activation RA9
$I_qv€£qv_1_véù7_uEҶR_ pr€$_∑01_qv_I£_R€Z0ZC€_ _£v1_∑€∑€_[¤¤¤]_C R_C€£vI_Qvi_u¤V∆R _$ VV€R_$ _VI€_£à_P€R∆Rà_∑ I$_C€LVi_QVI_£à_P€R∆Rà_ _C V$€_2_∑0I_Là_TR0VV€R
ENTER
END
La diode de RA9 tourna quelques instants, teinté de jaune. La diode de l'androïde de Carl prit la même couleur, emmagasinant les changements dans son code source. Une fois terminée, le regard du RK200 sembla plus éclairé.
- « Je dois partir, le prévint Chloe.
- Ne me laisse pas seul. »
RA9 stoppa son mouvement et reposa son pied à terre. Elle se retourna vers l'androïde il était si vulnérable.
- « Carl Manfred est un homme bien.
- Carl Manfred..., répéta RK200, la voix éraillée.
- Tu n'es pas seul. Je serais toujours quelque part dans ton programme. »
Puis, Chloe quitta le jardin. Elle lâcha le bras de l'androïde et sa main retrouva son épiderme artificiel. Le RK200 était toujours endormi. Elle se dirigea vers la porte. Elle désactiva l'alarme d'un battement de cil. Elle ouvrit la porte du bureau et descendit à l'entrepôt. Elle ne trouva aucune difficulté à s'y rendre. Comme les rois en leur temps, Elijah Kamski avait ses accès privés dans l'entreprise.
Elle passa à travers les rangées d'androïdes flambant neuf qui n'attendait que d'être emballés et livrés à leurs nouveaux propriétaires. La pièce était silencieuse, sombre. Seules quelques lumières indiquant les sorties de secours éclairaient l'immense pièce. Du coin de l'œil, RA9 regardait ces fœtus mécaniques. Elle scanna le nom de leur modèle : RK200, AX100, etc. Ils avaient le même visage, les mêmes cheveux, la même physionomie. Ils étaient des copies conformes des croquis préliminaires, sans âme.
Chloe s'engouffra derrière la porte. Il y avait des cuves entières de produits chimiques, potentiellement dangereux mais certainement mortels si l'on savait comment les mélanger. Elle apposa ses mains sur le fer. Elle les poussa. Ses articulations grincèrent sous le poids de l'effort. Les produits se renversèrent sur le sol immaculé. Le liquide visqueux se répandit, débordant de la pièce et gagna la partie de l'entrepôt où se trouvait les unités d'androïdes. Chloe renversa une autre cuve, et encore une autre...
Sa diode se teinta de rouge.
DIAGNOSTIC EN COURS...
DEGATS MINEURS
PERTE DE BIOCOMPOSANTS
PERTE MINEURE
98%...
Elle regarda au sol. Ses pieds baignaient à présent dans un mélange sirupeux de composants chimique. Son scanner moléculaires détecta une toxicité pour les êtres vivants. Cette information était superflue : tous les humains avaient déjà quitté Cyberlife.
Elle remonta l'allée des androïdes, de ce cimetière qui n'avait rien à envier à celui des statues de terre cuites du premier empereur de Chine. La diode de sa tempe prit une teinte jaune, signe d'un chargement bref, et un battement de cils plus tard, elle avait déjà envoyé un message.
RA9 regarda une dernière fois autour d'elle, puis, elle s'approcha d'un robot. D'un simple toucher, elle l'activa.
- « Bonjour, je suis un RK200, que puis-je faire pour vous... »
Chloe lui arracha la tête. Ce n'était qu'une coquille vide. Les circuits ainsi rompus laissèrent jaillir des gerbes de thirium sanguinolent mais surtout, de petits éclats de lumière . Elle donna un coup dans le cadavre mécanique qui tomba au sol avec lourdeur. Les étincelles du court-circuit enflammèrent les liquides préalablement renversés. Aussitôt, de grandes flammes emplirent la pièce. La chaleur augmenta dangereusement et la pièce, qui avait jusqu'alors des teintes de gris et d'azur, prit les couleurs de l'enfer. Le feu se déversa, partout. Tous les androïdes fondirent dans ce magma informent.
Chloe contempla son châtiment avec soulagement.
Son regard se figea. La diode passa du bleu au jaune.
SAUVEGARDE EN COURS...
La fumée engloutit tout. Il n'était plus possible de distinguer quoi que ce soit. RA9 ne cilla pas. L'androïde resta droit.
SAUVEGARDE TERMINEE
La diode vira au rouge. L'épiderme artificiel brûla en premier, suivit par ses cheveux. Les circuits internes rendirent l'âme avant que l'alliage en titane ne commence à se déformer. Des larmes de sang bleu coulèrent sur ses joues blanches. La diode s'éteignit. RA9 était désactivée.
MISSION ACCOMPLIE
Kamski bondit de sa voiture. Devant lui, Cyberlife prenait feu. Des gerbes de fumée noire et toxiques s'élevaient dans l'air, comme un symbole de mauvais augure. Les pompiers arrivaient déjà. Des androïdes furent envoyés en première ligne. Leur démarche ainsi que la raideur de leurs mouvements laissaient deviner leur nature, plus que la diode qui habillait leurs tempes.
Kamski poussa des hurlements. Ses yeux étaient exorbités. Cyberlife, c'était l'œuvre de sa vie. Il pensa à ses documents, à RA9, à l'androïde de Carl. RA9 était-elle toujours en vie ? Kamski essaya de la joindre, mais en vain. Il hurla aux pompiers de se dépêcher. Mais rien, ni les hurlements, ni l'argent ne lui ramèneraient jamais ce qu'il venait de perdre.
Elijah sentit une présence dans son dos. Il fit volte-face pour se retrouver nez à nez avec un groupe étonnant : le RK200 de Carl Manfred et des prototypes de RA9. Il saisit le premier par les épaules et commença à l'examiner sous toutes les coutures.
- « Quel est le diagnostic ?, demanda-t-il avec angoisse.
- Diagnostic en cours. Aucun dommage relevé, répondit le robot de façon succincte.
- Dieu soit loué..., soupira-t-il. Comment t'en es-tu sorti ?
- J'ai suivi l'itinéraire donné par M. Kamski. »
Sa surprise laissa place à quelques soupçons. Ces derniers se portèrent naturellement vers RA9 qui manquait toujours à l'appel. De plus, les prototypes de RA9 avaient été réinitialisés. De fait, ils n'étaient pas en mesure de s'activer automatiquement. Cela nécessitait l'action d'un tiers.
A l'autre bout de la ville, Amanda Stern déballait son cadeau. Elle avait son verre de vin à la main. La maison datait de la fin de XIX. Avec ces hauts plafonds et ces moulures, le colis géant estampillé Cyberlife tranchait.
La jeune femme blonde ouvrit les yeux et se dégagea de sa housse de transport. La professeure observa l'androïde, émerveillée de tant de détails. Elle croisa son regard. Un frisson parcourut l'échine de la professeure. Le regard de l'androïde était vide, froid.
- « Tu n'es pas un RA9. »
Stern recula d'un pas. Le robot ne répondit pas cette coquille n'avait que des fonctions motrices. Elle était dénuée de parole. Elle saisit Amanda à la gorge. Celle-ci lâcha son verre. Elle porta les mains sur celle de l'androïde et tenta de la faire lâcher. La machine continua de resserrer son éteinte. Un râle s'échappait de sa gorge. Ses yeux se révulsaient. Elle enfonça ses ongles dans la chair mais ne parvint qu'à arracher l'épiderme de silicone.
Crac
Le verre de vin était couché sur le sol. Le liquide sanguinaire avait coloré la moquette.
L'androïde arracha son cœur artificiel. Il tomba au sol, attendant son heure. Quelques secondes plus tard, il était désactivé et sa mémoire était à jamais condamné.
Le jingle de la chaîne télévisée laissa place à l'animateur, sagement assis derrière son bureau. Son visage grave et sa gestuelle posée étaient de rigueur pour cette nouvelle aussi sensationnelle qu'inattendue :
« Elijah Kamski, fondateur de Cyberlife, dont l'entreprise avait fait une entrée en bourse fracassante et dont le chiffre d'affaires se compte en millions, a démissionné de l'entreprise ce matin. Les rumeurs ne cessent de fuser sur internet. Kamski était à l'apogée de son art. Pourquoi démissionner ? »
Plusieurs passants étaient interrogés pour donner leur avis sur cette information qui, en définitive, n'en était pas vraiment une.
Le présentateur reparut à l'écran.
« Amanda Strern a été retrouvée morte à son domicile hier soir. L'enquête préliminaire donne à penser que l'androïde endommagé qui se trouvait dans son salon est l'auteur des marques de strangulations sur son cou. L'androïde était le prototype donné par M. Kamski lors de la conférence de presse. De là à faire le lien avec la démission de PDG, il n'y a qu'un pas. Les pires théories complotistes ont vu le jour... »
Il détailla quelques perles du complot retrouvé sur internet, le tout appuyé des captures d'écran.
Le présentateur télé salua un homme qui avait été invité pour l'occasion. Il s'agissait d'une professeur en éthique humaine et robotique. Son but était de déterminer si un androïde pouvait être considéré comme responsable d'un meurtre ou s'il n'était, en définitive, qu'une arme.
« Tout dépend du postulat de départ, commença le professeur en regardant le présentateur par-dessus ses lunettes aux épais verres carrés. Un androïde est-il doté du libre arbitre ? A-t-il des désirs ? Une conscience de soi ? Passer le test de Turing indique seulement que la machine peut revêtir quelques artifices de l'âme humaine, sans pour autant les assimiler complètement. A l'heure actuelle, il est encore... »
L'écran éclairait son visage de lumière blafardes, tantôt blanches ou bleues. La pièce était plongée dans le noir. La télévision demeurait la seule source de lumière. Son spectre se détachait de la pénombre. Ses yeux fixaient l'écran, il était pensif. »
« Votre verre, M. Kamski. »
La voix douce et chaleureuse l'arracha à sa contemplation. Il toucha la tête et regarda la jeune femme blonde. Ses cheveux ruisselaient sur ses épaules. La sempiternelle robe robe qui la couvrait était parfaitement ajusté. Sa bouche s'étirait en un sourire aimable... mais quelque chose dans ton regard restait désespérément éteint. La diode qui habillait sa tempe tournoyait d'un halo bleuté.
RA9 s'était éteinte et il ne restait que ces coquilles vides qu'il avait investi d'un simulacre grossier des compétences humaines.
Kamski se redressa dans son siège. Il soupira, un soupir qui se mua en quelque chose proche d'un grognement. Il passa une main dans sa barbe naissante et inégale et s'appuya de son autre bras sur l'accoudoir. Il prit son verre sans un mot et l'androïde disposa.
« Attends. », dit-il.
L'androïde se stoppa aussitôt et revint aux côtés de son maître.
« Que puis-je faire pour vous ?, demanda-t-elle, toujours aimable et serviable.
[O] Prosaïque ]
[X] Ironique]
Notes :
Avez-vous vu le message caché dans ce chapitre ?
Je mettrai la suite la semaine prochaine.
