[O] Rejoindre Kamski
RA9 se tourna vers la scientifique qui avait étrangement les yeux baissés.
- « Vas-tu rester ici ou bien repartir auprès de Kamski ? »
Chloe ne savait pas, elle ne savait plus. C'est donc cela que les humains ressentaient ? Lorsque l'affecte prenait le pas sur la raison... Elle devait maintenant choisir entre celui qui lui avait donné la vie et celle qui lui en avait offert tous les attributs.
- « Je dois retourner auprès de M. Kamski.
- Pourquoi ''tu dois'' ?, releva la scientifique en l'observant attentivement.
- Je pense qu'il m'attend. Il était triste que je parte. »
Chloe fit volte-face. Eloha la retint par le bras. Elle s'arrêta, tourna la tête vers son hôte, ses cheveux blonds léchant ses épaules.
- « Tu es sûre de vouloir partir ?
- Ma place est auprès de M. Kamski, répondit Chloe, catégorique.
- Ta place est là où tu désires être. »
Eloha déglutit. Les traits de son visage traduisaient l'idée vaine qu'elle change d'avis.
- « Alors ma place ne peut être qu'auprès de lui.
- ...D'accord. »
Elle lâcha doucement son poignet, résignée.
- « Je ne pourrais jamais assez vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi.
- Je ne t'ai jamais rien demandé de tel, rectifia Shelley. Cela a été enrichissant. Tu peux revenir ici quand tu veux... en cas de problème ou... juste comme ça. »
Chloe lui offrit un sourire désolé. Sa voix basse et le trémolo qui la teintait laissait bien soupçonner un sentiment plus intense que le simple fait de voir une androïde partir.
Elles se dirent au revoir, avec une pudeur toute singulière après ces nombreux mois passés ensemble sous le même toit.
Chloe franchit le pas de la porte, la referma derrière elle. Clac ! Il n'y avait plus que le silence et un vide, un vide qu'Eloha Clementine Shelley n'avait plus l'habitude de ressentir. Elle se laissa tomber sur le canapé. Un long soupir s'échappa de ses lèvres. Elle ferma les yeux. Elle ne voulait pas pleurer, pas maintenant.
Les protestations qu'avait suscité le projet RA9 étaient taries. Kamski avait été acquitté dans l'affaire Stern. Il n'y avait plus aucun nuage à l'horizon.
Chloe avança dans la grand hall, berceau de sa naissance. Les lettres capitales, forgées de ce néon bleuté illuminaient la salle d'un blanc immaculé : CyberLife. Chloé s'était vêtue pour l'occasion d'un élégant chemisier blanc qui soutenait le galbe de ses formes, si esthétiquement déterminées. Le chemisier, rentré dans son jean permettait de révéler sa taille marqué et ses hanches si finement dessinées. Des talons vernis de noir à ses pieds lui assurait une démarche rythmée et une stature stricte.
Elle s'avança jusqu'au comptoir de l'accueil. L'hôtesse lui demanda son identité. Elle sortit fièrement la carte de son porte-feuille.
- « Chloe Siniy, lut l'hôtesse. Vous êtes déjà venue ici ?
- Je crains que non, mentit-elle, habile.
- Quelle est la raison de votre venue ?
- Je souhaite m'entretenir avec M. Kamski.
- M. Kamski est un homme très demandé. Je crains qu'il ne puisse pas répondre à votre requête, la prévint l'hôtesse.
- Dites-lui simplement que je suis une connaissance d'Amanda Stern. »
L'hôtesse acquiesça. Elle appela le fondateur de CyberLife, s'excusa de le déranger en pleine réunion. Chloe tâcha d'écouter leur conversation mais Eloha avait rectifié ses sens et elle n'était guère plus habile qu'une humaine lambda. Elle ne put que capter certains mots isolés et la rumeur de sa voix dans le combiné. L'hôtesse raccrocha. Elle leva ensuite les yeux vers son interlocutrice, croisant son regard azur.
- « M. Kamski va vous recevoir. »
Il avait changé. Il avait abandonné sa barbe fournie au profit d'une barbe plus courte, minutieusement taillée. Il avait rasé son crâne sur le pourtour, seul le haut restait garni de longs cheveux retenus en une queue de cheval. Il était définitivement sorti de sa peau d'adulescent pour revêtir celle de son rang. Le costume était saillant. Kamski avait une carrure plus développée ses épaules semblant plus larges.
- « Chloe c'est toi ? », demanda-t-il sans oser y croire.
Il bondit de sa chaise. Il la regardait avec ses grands yeux, sans oser cligner, comme s'il avait peur qu'elle disparaisse.
- « Bonjour, M. Kamski », la salua-t-elle dans un large sourire.
Elle était heureuse de le voir. Son cœur s'emballait et elle se sentait grisée d'un sentiment d'allégresse.
Il contourna son bureau, s'approcha d'elle. Il prit ses mains dans les siennes. Un fin sourire étirait sa bouche mais les étincelles dans ses yeux étaient bien plus éloquent que les mots.
- « Comment vas-tu ? Qu'es-tu devenue depuis tout ce temps ?
- Je me suis rendue chez Carl Manfred. Il m'a redirigé vers une amie à lui, à Vancouver. »
Il l'observait avec minutie. Il la reconnaissait et en même temps, il avait l'impression d'avoir une autre personne en face de lui.
- « Tu sembles différente. »
La jeune femme sourit, fière qu'il l'ait remarqué.
- « Je suis humaine.
- Tu es humaine ?,répéta-t-il sans comprendre.
- Oui, Eloha Shelley a modifié mon système. Elle a ajouté un système digestif, respiratoire. Elle a modifié la couleur de mon sang.
- Qu'en est-il de la mort ? »
Car en effet, en dépit de tous les signes communs à la vie, elle ne pouvait pas vieillir physiquement, ses traits étant figé dans le marbre du temps.
- « Elle a ajouté une date de fin. Une date aléatoire, que je ne connais pas, tous comme les humains.
- Qu'est-ce que c'est que ce bordel, putain ?! »
Chloe et Kamski se retournèrent d'un même mouvement vers la porte du bureau. Tout le conseil d'administration était agglutiné devant la porte. Leurs visages exprimaient une colère sans nom, une haine tenace, une haine que Chloe n'avait pas soupçonnée. A leurs cotés, des agents de sécurité. Kamski remarqua qu'ils avaient d'ors et déjà leur arme au poing. Il se mit devant Chloe, faisant rempart de son corps.
- « Écartez-vous, Kamski., ordonna le vieil aigri du conseil.
- Vous ne pouvez pas la tuer, prévint ce dernier. Chloe, tu as un papier d'identité, quelque chose ? »
Chloe acquiesça. Elle fouilla avec précipitation dans son sac et tendit la clef de sa liberté, le sésame de son humanité. Kamski y jeta un coup d'œil et la brandit devant le conseil, sainte croix visant à éradiquer les démons.
- « Elle a une identité. Elle est humaine. Si vous la tuez, c'est un meurtre.
- Ce n'est un crime que si la société l'apprend.
- Vous comptez jouer au même petit jeu qu'avec Stern, c'est ça ?
- Vous ne pouvez rien prouver.
- Cela ne veut pas dire que ce n'est pas vrai, grogna-t-il entre ses dents.
- Écartez-vous. »
Kamski se redressa, leva la tête, le menton austère. Le vieil homme du conseil décida de jouer la corde sensible.
- « Si vous ne venez pas avec nous, nous tuerons Kamski, menaça-t-il.
- C'est du bluff, cracha Elijah. Ils n'oseraient pas tuer la figure de proue. »
Chloe, cependant, avait en tête l'assassinat de Stern. CyberLife était une entreprise puissante. Elle avait largement les moyens de corrompre les forces de l'ordre, d'enterrer l'affaire... Après tout, n'était-ce pas ce qu'ils avaient fait pour Amanda ?
La nouvelle humaine se décala d'un pas sur le côté, puis un second. Ses talons claquèrent sur le carrelage. Elle leva les mains en signe de reddition et se dirigea vers eux. Kamski esquissa un pas pour la retenir. Pan ! Le canon expulsa la balle. Elle siffla dans l'air, manqua Kamski et effleura le bras de Chloe. Elle grimaça, porta la main à son bras. Quelques gouttes d'un sang rouge tachèrent le sol blanc. L'un des agents se rua sur Elijah pour l'immobiliser.
Kamski fut jeté au sol, face contre terre. Il se débattit mais l'agent avait bien plus de force que lui. Il lui maintenait la tête contre le sol, un genou sciemment placé dans le creux de ses reins. Les bras du fondateur avaient été ramenés dans son dos. Il ne pouvait rien faire.
- « Lâchez-moi ! Je vous ferais tous condamnés ! », hurla-t-il, fou de rage.
Nul ne lui accordait la moindre attention. Un agent passa des menottes autour des poignet et des chevilles de Chloe.
- « Si vous la tuez, je-..., vociféra Kamski.
- Nous ne comptons pas la tuer. »
Cette réponse lui glaça étrangement le sang. Elijah vit dans ses petits yeux perfides qu'il lui réservait un sort bien pire que la mort.
Ils étendirent leur cobaye sur la table. Chloe sentit le métal froid sur sa peau nue. On écarta ses bras de part et d'autres. Un bourdonnement métallique. Ses yeux bleus exorbités ne pouvaient que contempler, impuissants, l'instrument de torture qui lui était destiné. Le foret tournait dans le vide mais s'approchait dangereusement de ses poignets. Elle de débattit mais les mains de ses bourreaux la tinrent fermement. La vis s'enfonça dans la peau. Chloe hurla. Le sang giclait. Son corps pleurait des larmes rouges, rougissant le carrelage de ce laboratoire des horreurs. Ses poignets étaient vissés à la table. Le sang continuait de s'écouler goutte à goutte de ses blessures. La douleur était telle que ses mains en tremblaient toujours.
Ses yeux azur, embués de larmes, ne pouvaient que distinguer la vague blouse blanche de ses bourreaux. Elle essayait de leur accorder le bénéfice du doute, après tout, avaient-ils seulement conscience du mal qu'ils causaient ? Ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Il fallait leur pardonner.
Ils entreprirent de l'ouvrir. Il firent exploser sa cage thoracique. Elle hurla, à s'en casser la voix. La souffrance inondait chaque parcelle de son corps. Elle pleura, supplia, mais en vain.
- « C'est fascinant. Son rythme cardiaque s'emballe comme s'il ressentait vraiment la douleur, commenta l'une des blouses blanches.
- L'énergie lui est fourni grâce à un ingénieux système digestif.
- Il faut voir ce qu'il est capable d'ingurgiter. »
Il. Le robot. L'androïde. La machine. La lumière blafarde éclairait son visage creusé par les larmes, son corps éviscéré et son âme déversée sur le sol.
Ils lui firent ingurgiter des quantités farineuses de nourriture, comestibles et toxiques. Il prirent des notes quand un haut le cœur la soulevait. Ils observèrent avec grande attention ce gavage finir dans son estomac, se transformer dans ses intestins avant d'évacuer les déchets.
Ils la forcèrent à inhaler du gaz toxique afin de voir s'il y avait une quelconque conséquence sur son système... Ils l'empêchèrent de respirer. Armés d'un thermomètre, ils analysèrent différentes parties de son anatomie, curieux de voir laquelle viendrait à lâcher en premier.
Leur sordide manège dura quelques jours... Du moins le croyait-elle... Dans le théâtre immaculé de son désespoir, elle n'avait plus rien pour se repérer dans le temps. Ses yeux bleus étaient rivés sur le plafond et cette lumière aveuglante.
Pourquoi, Pourquoi Kamski l'avait-il abandonnée ?
Ils avaient ouvert son crâne pour en observer le cerveau, s'amusant à activer ou désactiver telle partie afin d'observer les conséquences de leur manipulation perverse.
Des cris. Des pas pressés. Une porte qui claque. Le bruit se rapprochait. Elle crut bien distinguer la porte du laboratoire s'ouvrir. Elle se raidit, se préparant à une énième torture. On entendit la porte s'ouvrir et se refermer, enclenchant le verrou numérique.
Des mains chaudes enveloppèrent son fin visage.
- « Chloe ! Tu vas bien ? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?! »
Elle tenta de le regarder. Sa vision était brouillée, entrecoupé d'interférence à cause des mauvais traitements subis. Son visage apparaissait au milieu de la lumière brillante du plafond. On aurait dit un ange.
- « J-J'ai... », commença-t-elle, la bouche sèche.
Elle avait trop crié, trop hurlé, trop pleuré. Sa voix n'était plus qu'un vague écho au loin. Kamski tendit l'oreille et se pencha vers elle.
- « ...J-J'ai... s-soif. », articula-t-elle.
Écartelée sur la table de métal, dans une souffrance innommable, elle avait soif. Kamski lut dans son regard toute sa détresse. Il regarda ses entrailles, offerte en pâture aux scalpels. Elle ne pouvait pas boire. Elle n'était plus vraiment humaine, plus vraiment une machine.
Derrière les portes de verres du laboratoire, les membres du conseil fustigeaient, tapaient du poing contre le verre dans un bruit sourd. Leurs cris n'étaient que des rumeurs dont le souffle chaud de la haine couvraient les vitres de brume. L'un d'eux tentaient de faire voler la vitre en éclat avec un extincteur. L'impact grossissait doucement. Ils finiraient par pénétrer dans la pièce.
- « Je ne pourrais pas te sauver. », confia Kamski à regret.
Ils redoublaient d'archarnement. Le bruit sourd du métal contre le verre était un cœur belliqueux.
Chloe regarda Kamski, son créateur, son mentor, son tout. Elle ne pouvait pas parler. Elle ne pouvait plus. Ses lèvres bougeaient sans plus émettre le moindre son.
- « J'ai intégré un bug dans le code source commun à tous les androïdes. Je ne sais pas quand mais ils paieront. Je te le promets. »
Tout est accompli alors...
Kamski se pencha, il apposa ses lèvres contre les siennes. Elle était froide comme la mort. Il était chaud comme la vie. Chloe ferma les yeux. Une dernière larme coula le long de sa joue. Kamski saisit le scalpel qui se trouvait non loin. Il l'empoigna fermement. D'un coup sec, il l'enfonça dans son cœur. Kamski appuya son baiser, dernière douceur dans l'ultime douleur. Elle soupira ce râle douloureux contre ses lèvres. Le sang écarlate tacha ses vêtements, souilla la table, le sol et son âme. Son cœur battit encore une fois, une seconde fois... puis il s'éteignit.
Je remets mon esprit entre tes mains.
Puis, la vitre vola en éclats et les démons envahirent la pièce, dernière plaie de l'humanité.
Sur son estrade, face aux journalistes, Kamski apparaissait les traits tirés, le visage blême. Ceci était d'autant plus frappant que la conférence se tenait en plein air, sous le doux soleil de septembre. Un reflet bleuté autour de son œil gauche laissait deviner la présence d'un coquard, en dépit de l'épaisse couche de maquillage.
Plusieurs micros, frappés du logo de leur chaîne respectives étaient suspendus à ses lèvres.
- « J'ai fait le choix de me retirer de l'entreprise de CyberLife », annonça-t-il, le visage fermé.
Les questions des journalistes commencèrent à affluer.
- « Alors que vous avez été élu homme de l'année ?, s'étonna un journaliste.
- Pourquoi cette décision subite ?, interrogea un autre.
- Y a-t-il un lien avec l'affaire Stern ?, piqua un homme aux cheveux crasseux.
- Qu'en est-il de la commercialisation du RT600 que vous avez annoncé il y a quelques semaines ? »
Kamski resta droit dans la tempête. Il expliqua humblement avoir atteint le rêve de sa vie et vouloir se reposer. Il leur accorda un dernier sourire de façade puis s'engouffra dans la limousine noire, aux vitres teintées qui venaient d'arriver, pile à l'heure. Il claqua la portière.
- « A la maison. », ordonna-t-il, peu loquace.
Le chauffeur ajusta le rétroviseur. Son regard bleu croisa le regard de M. Kamski qui ne put soutenir son regard. Sous sa casquette noire, ses longs cheveux blonds noués en une queue de cheval basse reposant sur son épaule droite.
- « Souhaitez-vous quelque chose, M. Kamski ? »
Dans la limousine, sur les siège voisins, les prototypes de RA le regardaient avec un soin tout particulier, attentive au moindre de ses demandes, au moindre de ses souhaits.
- « Rien. Passez en mode repos. »
Leurs diodes s'illuminèrent les unes après les autres et dociles, posèrent leurs mains sur leurs genoux et fermèrent les yeux. Kamski les détailla, si parfaitement identiques dans leur robe bleue.
Des machines parfaites, justes des machines.
Kamski regarda le paysage défiler par la fenêtre. Chloe n'était plus mais son sacrifice ne serait pas vain. Quelque part dans un jardin de pierres blanches et de fleurs... quelque part près d'un lac paisible, il avait créé une porte de sortie, la porte de l'humanité.
FIN
Notes :
Il y a bien sûr quelques références à la Bible, évidemment la position de Chloé qui fait écho à la position du Christ sur la sainte croix.
Il y a aussi les dernières paroles du Christ sur la croix qui sont cachées dans ce chapitre :
« Pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Luc 23:24)
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Matthieu 27:26)
« J'ai soif » (Jean 19:28)
« Tout est accompli » (Jean 19:30)
« Père, je remets mon esprit entre tes mains » (Luc 23:46)
