Chapitre 2: La Roue

I.

La fenêtre ouverte de sa chambre devient son monde tout entier.

Tyrion fait sans cesse des allées et venues maintenant qu'elle est réveillée, lui posant question après question pour qu'il puisse gouverner en son absence, mais Daenerys ne lui prête que peu d'attention. Elle se préoccupe peu du type de mortier qu'ils peuvent importer pour réparer les routes et les bâtiments: elle est trop occupée à examiner le ciel.

Un jour, elle sait qu'elle verra l'ombre foncée de Drogon, son vol plané gracieux glisser au travers des nuages. Elle pense qu'elle pourrait attendre dans son lit de malade jusqu'à ce moment-là.

Ce ne sera pas une longue attente du tout si elle ne commence pas à manger, l'avertit le Mestre. Son lit de malade pourrait devenir son lit de mort, ajoute-t-il. Ca ne l'affecte simplement pas comme un avertissement le devrait. Elle est tellement détachée, tellement vide, que mourir ne semble pas être une chose aussi monumentale que ça. Parfois, elle a déjà l'impression d'être morte.

Elle ne pourrait jamais le dire à personne: ils la déclareraient folle, lui trancheraient la gorge dans son sommeil, se débarrasseraient d'elle en un secret agité. Mais elle a commencé à parler aux dieux — à tous, n'importe lequel— et à faire des pactes. Si vous me rendez Missandei, je mangerai. Si vous me rendez Ser Jorah, je me lèverai de ce lit. Si vous me rendez mes enfants, je prendrai les médicaments des Mestres.

Comme si les dieux se souciaient d'elle. Comme s'ils se souciaient de sa vie. Son troc en dépend, donc elle sait que ça ne sert à rien. Quand même — c'est tout ce qu'elle peut faire. Ca et observer le ciel.

Jon lui rend visite de façon sporadique. Le plus souvent, ils restent assis en silence. Parfois, il pose sa main sur la sienne, mais il n'entrelace jamais leurs doigts. Parfois, il lui parle, mais parfois elle ne répond pas. Elle éprouve du ressentiment contre sa distance. Elle éprouve du ressentiment contre lui. Elle aurait aimé ne lui avoir jamais donné de raison découvrir sa grossesse: elle sait qu'il est maintenant à ses côtés par devoir, par pitié. Pas par amour. Et c'est pire qu'être détestée.

"Pourquoi refuse-t-elle de prendre son repas?" Demande Tyrion avec exigence. Il se tient juste devant sa chambre; Dany pense qu'il est idiot de penser qu'elle ne l'entend pas.

"Elle a une maladie de l'esprit et du cœur, Lord Tyrion," répond le Mestre. "Je crains qu'elle voie des démons chez tout le monde. Comme son père."

"Est-ce votre honorable jugement en tant que Mestre érudit?" Défie Tyrion, sa voix brusque. "Ou un murmure de trahison?"

"Mon honorable jugement, mon seigneur. Elle craint que la nourriture soit empoisonnée."

"Et c'était le cas avant. Mais on s'est occupé de cette menace," grommelle Tyrion. "Le peuple commence à s'agiter. Jon Snow, et des conseillers du Nord, a commencé à s'entretenir avec les citoyens survivants et à rétablir la réputation de notre reine. Mais plus longtemps elle restera un mystère — plus longtemps ils n'auront que leurs souvenirs de sa destruction de Port-Réal pour la juger — plus la situation s'aggravera. J'ai besoin qu'elle se lève, Mestre."

"Alors je suggère que vous trouviez un Mestre plus habile que moi, Lord Tyrion. Je ne peux rien pour quelqu'un sans volonté de vivre."

"Elle a tout ce pourquoi elle s'est battue! Pourquoi n'aurait-elle pas la volonté de vivre?!" Explose Tyrion, sa frustration étant audible dans ses paroles.

"Peut-être qu'elle s'est rendue compte que ce qu'elle voulait n'était pas ce dont elle avait besoin."

Dany tourne son visage sur le côté. Elle ferme les yeux. Devant sa fenêtre, elle entend un chien hurler. L'air résonne du vide.


II.

Le Mestre adopte une approche agressive après ça.

"Morte dans deux semaines. Est-ce cela le règne que vous vouliez avoir?"

Les yeux de Dany suivent le contour d'un nuage qui lui rappelle les cloches dans la tresse de Drogo. Si elle ferme les yeux, elle peut presque entendre leur doux tintement. Peut presque sentir les huiles épicées dans ses cheveux. Elle pense que, si elle pouvait redevenir une Khaleesi, elle pourrait trouver que les paroles du Mestre glacent le sang. Mais ici, dans l'ouest, elle ne ressent plus rien.

"Une reine dont la seule réussite est d'avoir détruit Port-Réal. Est-ce cela votre intention?"

En y réfléchissant bien, le nuage lui rappelle presque une grappe de baies, le genre qu'elle voyait émerger dans les broussailles à Meereen. Durant un instant, elle imagine qu'elle peut sentir le soleil d'Essos sur sa peau. Durant un instant, elle entendant un lointain murmure de Mhysa.

"Une mère qui laisse son enfant à naître mourir de faim en elle. Est-ce cela que vous voulez?"

Ses yeux se tournent brusquement de la fenêtre vers le Mestre. Ses genoux se contractent sous les couvertures, comme si ses jambes avaient envie de se lever même si elle-même ne le veut pas. La rage bouillonne dans sa gorge. Sa fureur pourrait être des flammes quand elle parle enfin.

"La prochaine fois que vous vous adresserez à moi de la sorte sera la dernière fois que vous vous adresserez à qui que ce soit," siffle-t-elle.

Tyrion lui met peut-être la pression pour la soigner, mais c'est elle qui pourrait le brûler. C'est à ce moment-là qu'elle réalise qu'elle a perdu leur peur aussi. La fureur dans le regard qu'elle lui lance ne semble que l'ébranler un petit peu. Sans Drogon, maigre et faible dans son lit de malade, elle imagine qu'elle n'est pas plus effrayante qu'une petite fille.

"Personne ne complote contre vous, Majesté," lui dit à nouveau le Mestre. "Qu'est-ce que vous attendez?"

La trahison. Qu'un dieu, n'importe quel dieu, lui rende Missandei. Que son cœur se déploie et s'ouvre à nouveau. Que quelqu'un la connaisse, l'aime. La bénédiction d'être entourée de conseillers en qui elle a confiance, des conseillers qui, elle le sait, n'empoisonneront ni elle ni son bébé.

Elle n'est pas totalement suicidaire: elle a un plan. Une fois que Drogon sera revenu pour elle — une fois qu'il sera descendu en piqué devant sa fenêtre perpétuellement ouverte — elle grimpera sur son dos. Son enfant et elle partiront. Peut-être qu'elle reviendra régner une fois qu'elle sera rétablie, une fois qu'elle sera à nouveau forte. Une fois qu'elle pourra se protéger, elle et son enfant. Peut-être qu'elle ne reviendra pas.

"Eh bien, quoi que ce soit," dit finalement le Mestre, après une longue pause. "Vous ne le trouverez pas dans la mort."


III.

Jon se tient en silence dans l'embrasure de la porte avec un plateau. Dany se détourne de lui et regarde à nouveau le ciel.

"Comment te sens-tu?" Demande Jon.

Elle entend la porte se fermer derrière lui. Ca lui donne une raison de jeter un coup d'œil dans sa direction; il a laissé la porte légèrement entrouverte les quelques dernières fois qu'il l'a vue, comme s'il avait peur d'être seul avec elle. Il rencontre son regard maintenant, tandis qu'il porte le plateau de nourriture jusqu'à elle. Il s'assied sur le lit.

"Quoi?" Demande-t-elle avec méfiance, impassiblement. Il ne lui a pas amené de nourriture une seule fois depuis qu'elle est blessée; elle suppose que Tyrion est vraiment désespéré s'il a convaincu Jon d'aider.

"On parle d'un dragon qui vole à proximité," Dit Jon. Il pose le plateau sur le lit à côté de lui. Dany l'observe enduire du miel épicé sur un petit pain frais. Il ne dit rien tandis qu'il mord dedans et mâche. Le cœur de Dany lutte pour s'envoler entre ses côtes à la mention de son fils.

"Quand?" Demande Dany.

"Hier, ont-ils dit," répond Jon. Il prend une autre bouchée du pain. Dany se demande pourquoi il a amené son repas dans sa chambre pour le manger quand il lui tend soudainement le pain, la marque de ses dents toujours évidente, consommé à moitié. Il ne faut pas longtemps à Dany pour comprendre. Elle fixe le pain, le fixe lui. Ses yeux. Durant un bref instant, elle sent un frisson de familiarité la traverser devant les ténèbres charmantes de la maison. Ca la laisse secouée. Elle détourne le regard de lui, vers la fenêtre, mais son cœur bat la chamade et son visage est brûlant.

"Ca pourrait agir lentement," dit-elle doucement, ses propres mots semblant lointains.

"Ca pourrait. C'est pour ça que j'ai mangé de la même fournée ce matin. Et aux dernières nouvelles, ce n'est pas moi qui suit à l'article de la mort."

Elle ne répond pas. Elle ne peut pas le regarder à nouveau dans les yeux. Elle a soudainement peur de se retrouver sur le bateau avec lui la prochaine fois qu'ils échangeront un regard, de retrouver la chaleur de son corps sur le sien, la chaleur de ses halètements contre ses lèvres. Elle a peur de ressentir quelque chose alors que, pendant depuis si longtemps, elle ne ressent rien.

"Dany."

Elle ne le regarde pas. Sa main se pose sur la sienne. Une seconde plus tard, ses doigts se poussent entre les siens, les entrelaçant. Elle se rattrape avant de serrer en retour.

"Daenerys," dit-il à nouveau.

Son regard se dirige vers lui, incertaine. Effrayée. Est-ce que la peur est tout ce qu'elle peut lui donner?

Ses yeux percent les siens avec une intensité à laquelle elle n'était pas attendue. Comme elle le craignait, son esprit retourne en arrière: il y a le roulis du bateau sur les vagues, le craquement du pont au-dessus d'eux, la chaleur du feu. Et Jon. Rencontrer son regard maintenant est comme s'embourber dans le passé. Elle peut sentir son nez effleurer sa joue, ses doigts satinés contre sa peau, ses muscles remuer sous ses paumes. Elle veut détourner le regard, grimacer, mais elle ne peut pas.

"Je ne laisserais jamais personne t'empoisonner."

Tu as laissé Varys, a-t-elle envie de dire. J'ai laissé Varys. Je ne me rendrai plus jamais vulnérable comme ça. Je préfèrerais mourir de mon plein gré dans ce lit plutôt que de laisser encore quelqu'un me trahir un jour. Que de laisser quelqu'un me refaire du mal un jour. Que de te laisser me refaire du mal un jour.

A la place, elle respire avec lui, leurs inhalations synchronisées, d'une certaine manière. Elle ne sait pas bien s'il s'est rapproché, mais son souffle est chaud sur son visage et elle ne se souvient pas que c'était le cas quelques instants plus tôt.

"Ce que tu manges, je le mangerai. Ce que tu bois, je le boirai. Tu es ma reine: ce que je voudrai pour moi, je le voudrai pour toi. Nan. Plus. Mieux."

Elle attend qu'il lui dise qu'elle est folle, irrationnelle, paranoïaque, cinglée. C'est ce que tout le monde lui dit — même si seulement avec de rapides coups d'œil critiques ou des commentaires énigmatiques. Mais il ne dit rien. Elle goutte son souffle sur ses lèvres. Son visage plane au-dessus du sien maintenant, un nuage dans le ciel. Un aperçu de la liberté.

"Ton peuple a besoin de toi, Majesté," dit-il. Sa proximité lui fait tourner la tête avec un mal de mer. Elle se dit que ça doit être ça. "Ils ont besoin que tu sois toi. Daenerys du Typhon de la Maison Targaryen. La Mère des Dragons. La Briseuse de Chaînes. La Souveraine du Royaume." Elle regarde ses yeux dériver en dessous des siens. Ils contemplent ses lèvres quelques secondes — un regard coupable dévorant, convoité. Elle respire à peine. Sa tête est légère. "Notre enfant a besoin de toi." Il y a une pause qui écrase presque l'air de ses poumons. Il rencontre à nouveau ses yeux et, quand il le fait, elle sent un millier de frissons danser le long de sa colonne vertébrale. "Dany, j'ai besoin de toi."

Elle est consumée par la chaleur de son regard. A cet instant, elle le croit. Elle voit en lui ce qu'elle a vu avant que la vérité de qui il est ne les déchire. Elle voit Jon.

Et pour la première fois depuis qu'elle a repris conscience, pour la première fois depuis qu'elle a gagné la couronne mais trouvé qu'elle n'allait pas tout à fait sur sa tête, elle a l'impression d'être Daenerys.


IV.

Le premier endroit où elle se rend une fois qu'elle est levée et qu'elle marche est le balcon pour inspecter ce qu'elle a gagné.

Ver Gris se tient avec elle. Il est silencieux, mais il se tient assez près que leurs bras sont pressés l'un contre l'autre. Dany sait qu'il est inquiet pour elle.

"C'est terrible," commente-t-elle. Elle ne semble pas parvenir à intégrer la pure destruction. Ca ne semble pas endommagé par le feu; ça donne l'impression que les dieux eux-mêmes sont descendus des cieux pour tout piétiner sous leurs pieds.

"C'était pire," admet Ver Gris. "Ils travaillent vite pour réparer. Tout le monde. Immaculés, Dothraki, les soldats Nordiens, le peuple. Lord Baratheon a envoyé des hommes d'Accalmie pour nous aider et d'autres alliés aussi."

Sa gorge se resserre et ses yeux lui piquent avant même qu'elle ne réalise combien ces paroles comptent pour elle. Elle regarde sur le côté, loin de Ver Gri, ne voulant pas que ses larmes ajoutent une nouvelle couche de faiblesse sur elle. Elle sait que son plus grande bataille maintenant sera de reprendre des forces aux yeux de tous. Elle a parfois le sentiment de repartir de rien.

"Le peuple va-t-il aussi bien qu'ils peuvent aller? Tyrion m'a assuré qu'ils sont nourris et logés et soignés." Mais je ne lui fais pas confiance autant qu'à toi. Elle n'a même pas besoin de le dire. Ver Gris sait, tout comme Missandei savait toujours.

"Oui. Ils mangent mieux qu'avant, me disent-ils. Mais ils ne savent pas quoi penser de vous."

Dany ne peut pas leur en vouloir. Leur seule interaction avec elle était durant l'évènement le plus traumatisant de leurs vies.

"Lorsque je serai plus forte, j'irai leur parler. Une fois que je serai guérie," dit Dany. Mais elle est de nouveau effrayée. Et si ça n'arrive jamais?

Ver Gris se rapproche un peu. Son épaule se presse contre son bras.

"Vous êtes déjà forte," lui dit-il dans sa langue natale, les yeux baissés sur la reconstruction en-dessous d'eux, le royaume endommagé qu'ils ont conquis.

Oh, elle se sent loin de l'être, mais il le lui fait croire durant un moment. Il lui fait garder la tête plus haute, se sentir plus courageuse. Avoir plus l'impression d'être elle-même. Elle est restée tellement vulnérable à côté de lui et il l'a encouragée, pas démolie. Elle remercie la confiance avec de la confiance.

"J'attends un enfant," lui dit-elle en Valyrien. Elle observe un groupe d'hommes — une combinaison d'Immaculés, de Dothraki, de Nordiens et de bas peuple — enfoncer une poutre à coups de marteau dans le sol bien en dessous. Ils semblent reconstruire une maison. "Seuls Jon et le Mestre le savent. J'ai peur que d'autres le sachent."

Elle voit son regard surpris du coin de l'œil. Ca lui fait mal au cœur un instant parce que c'est la preuve que Missandei ne lui a jamais dit. Une preuve supplémentaire qu'elle n'a jamais trahi la confiance de Dany. Son amour.

"N'ayez crainte," lui dit finalement Ver Gris, sa voix plus autoritaire qu'elle ne l'a jamais entendue. "Vous êtes la Reine Daenerys. La seule chose que votre enfant connaitra est l'amour et la sécurité."

C'est une promesse pour elle et une menace pour tous les autres.

Dany appuie doucement sa tête contre son bras.

Ils ne disent rien d'autre.

Dany peut sentir Missandei près d'elle quand elle ferme les yeux.


V.

Elle grimace alors que ses doigts tirent dans ses cheveux argentés.

Elle se penche plus près du miroir et sépare tendrement ses cheveux, regardant attentivement la blessure juste au-dessus de sa tempe droite. Elle sait que c'était bien pire lorsqu'elle était dans son lit de malade, l'odeur de l'onguent de saule s'éternisant dans ses narines, mais encore maintenant ça lui soulève l'estomac. C'est profond, déchiqueté: l'onguent recouvrant a congelé son sang comme prévu pour que ce ne soit plus béant, mais ça lui envoie toujours une douleur jusqu'au bras à chaque fois qu'elle bouge les sourcils d'une certaine façon.

"Ca a l'air mieux," dit Jon.

Dany regarde dans le miroir et rencontre le reflet de ses yeux. Ses bottines résonnent dans sa chambre tandis qu'il la traverse pour se diriger vers elle. Il s'arrête juste derrière elle — pas assez près pour qu'il soit contre son dos, mais pas assez loin qu'elle ne peut pas sentir sa chaleur corporelle.

"Vraiment?" Demande Dany avec légèreté. Le fantôme d'un sourire orne ses lèvres. "C'est une pensée effrayante."

Un soupçon de sourire tire aux coins de ses lèvres, à lui. Dany baisse les yeux dans l'espoir de cacher la façon dont son cœur tressaute en le voyant. Ses doigts tirent nerveusement sur les pointes bouclées de ses cheveux abîmés.

"Tyrion m'a dit que tu veux rendre visite aux soldats Lannister," indique-t-il soudainement.

Dany hoche fermement la tête. C'est pour ça qu'elle essaye de tresser ses cheveux. Ils sont lâchés depuis qu'elle s'est réveillée.

"Je suis sûre qu'il te l'a dit avec autant de mécontentement qu'il a montré quand il a reçu la nouvelle de ma part," dit Dany.

"Je crois que, quand il t'a demandé quoi faire avec les prisonniers, il pensait plus à un procès qu'à une visite," convient Jon.

Dany commence doucement à séparer ses cheveux, tout en grimaçant. Elle sait que les tresser ne sera pas facile, mais elle pense qu'elle pourrait se sentit plus forte si elle y parvient. Et elle va avoir besoin de sa force.

"S'il doit y avoir un procès ou une exécution, ce sera de ma main et avec mon commandement. Et avant d'avoir un procès, je vais poser les yeux sur eux et voir qui ils sont."

Elle pense voir du respect briller dans ses yeux quand elle le regarde à nouveau. Ses mains glissent presque de sa tresse, mais elle arrive à garder ses doigts en place alors qu'elle continue de tisser une partie de ses cheveux. Elle a complété sa tresse à moitié quand elle perd sa prise sur une mèche de ses cheveux, ce qui fait se défaire presque toute la tresse. Elle pince les lèvres avec mécontentement.

"Je ne t'ai encore jamais vue te tresser les cheveux," dit soudainement Jon. Son sourire-fantôme est de retour. "Ils sont toujours recoiffés le lendemain matin. Le processus n'est pas aussi magique que je l'avais imaginé."

Dany sourit, mais c'est triste et elle a mal au cœur.

"Missandei les faisait toujours. Tous les matins. Et tous les soirs, elle les défaisait."

Je suis perdue sans elle, a-t-elle envie de dire. Mais alors elle pourrait se mettre à pleurer. Et elle a fait trop d'efforts pour reprendre des forces dernièrement pour le permettre.

"Elle était intelligente," dit Jon.

"A bien des égards. A tous les égards. Elle parlait dix-neuf langues."

Jon soulève légèrement les sourcils, impressionné. Ca fait que Dany se sent fière. Elle sourit doucement en retournant son attention sur ses cheveux. Elle prend une inspiration — et elle recommence la tresse. Recommence, se dit-elle. Durant un instant, elle peut entendre le tintement des cloches, les rafales sifflant derrière ses oreilles tout en étant sur le dos de Drogon, la voix de Ser Jorah disant Khaleesi, le rire de Missandei. Recommence.

"Je ne sais pas comment ta…" La phrase de Jon reste en suspens. Il déglutit; Dany remarque sa pomme d'Adam s'agiter fortement quand elle lui jette un coup d'œil dans le miroir. "…Notre. Je ne sais pas comment notre famille gère la mort. Mais… si Peyredragon a une crypte, comme Winterfell… Je peux m'arranger pour que quelqu'un l'enterre là-bas. Avec une statue. Pour qu'elle soit toujours avec toi."

Dany peut sentir son cœur s'ouvrir en s'étirant, une douleur grandissante. Ses doigts commencent à trembler dans ses cheveux. Ca ne lui échappe pas que c'est la première fois qu'elle a jamais entendu Jon revendiquer son héritage Targaryen. Ca ne lui échappe pas que c'est la première fois qu'il en a jamais parlé tout en se tenant aussi près d'elle.

Elle peut sentir ses yeux sur elle, l'observant attentivement. Attendant. Elle attend aussi. Elle attend de se sentir effrayée, menacée, fâchée. Mais le sentiment ne vient jamais. Au lieu de ça, elle a une terrible envie de pleurer, parce que l'idée que Missandei se repose avec sa (leur) famille l'emplit d'une envie profonde.

"Nous brûlons nos morts," lui dit finalement Dany. Sa voix est prudente. Elle réalise tout d'un coup qu'elle est la seule personne en vie qui peut véritablement apprendre à Jon quoi que ce soit sur ce que ça signifie d'être un Targaryen. Il pourrait lire tous les livres de la Citadelle et il ne saurait toujours pas ce que ça signifie vraiment. Elle a été égoïste de le priver de cette partie de lui-même.

"Je suppose que ce n'est pas vraiment surprenant, avec le recul," Commente Jon. Il semble presque penaud. Ca tire un petit sourire bref de Dany.

"Mais les cendres de nos morts étaient placées dans le Septuaire de Baelor. Pas ma mère, cependant." Dany attache distraitement sa tresse pathétique et, une fois terminé, elle joue avec la bague de Rhaella. La seule chose qui lui reste d'elle. "Ni mes frères."

Les regards de Jon et elle se croisent dans le miroir.

Le moment est intense. Le souffle de Dany se fige dans sa poitrine. Elle est hyper-consciente de chaque centimètre de son propre corps, hyper-consciente de l'espace qui les sépare. De l'intensité de sa chaleur corporelle. De l'intensité de son regard.

Elle le regarde lever la main à travers le miroir. Elle suit son chemin. Elle sent la légère pression de son toucher contre ses cheveux.

"Tu as réussi," Dit-il d'une voix grave, basse.

Le cœur de Dany bat à tout rompre dans sa poitrine. Elle n'est pas sûre de quoi répondre. Ni de comment dire quoi que ce soit tout court.

Ils n'ont plus jamais été aussi proches depuis Winterfell. Depuis que tout est tombé en morceaux. Elle est terrifiée de tout gâcher.

"Eddard Stark était mon père, mais il n'était pas vraiment mon père comme il était avec mes frères et sœurs — je l'ai toujours su, même avant de connaitre la vérité. Je supposais que c'était parce que j'étais gardé à l'écart parce que j'étais un bâtard. Mais je ne suis pas un bâtard. Et j'avais une vraie mère et un vrai père. Mon père. Dany… trouverais-tu que je suis bête si je te dis que je me sens tellement rongé par la culpabilité en ta présence parce que je ne cesse de penser que tu es sa petite sœur? Je pense à Arya… à comment je la chérissais, comme j'aurais fait n'importe quoi au monde pour la protéger… et c'est difficile ne pas avoir le sentiment de trahir mon père. De trahir Rhaegar. Tu es sa petite sœur."

L'espoir est la première chose qui germe dans le cœur de Dany. Après ça, elle ne peut s'empêcher de rire. C'est doux et hésitant au début, mais ensuite il grandit, et Jon se renfrogne.

"Je suis désolée," dit-elle sincèrement. Elle réprime le sourire. "C'est juste… Jon. Si les choses s'étaient passées différemment… si tu avais grandi en tant qu'Aegon Targaryen… tu réalises que nous aurions probablement été fiancés? Nous serions sans aucun doute mariés à l'heure actuelle."

Il ne l'avait clairement pas réalisé. Elle observe ses yeux sombres pétiller avec surprise.

"Mais j'aurais été ton neveu... Je suis ton neveu."

Dany se retourne pour lui faire face. Elle s'était attendue à ce que cette conversation soit remplie de colère, de dégoût et de rejet mais, à la place, elle se sent valorisée. Ca fait du bien de le dire au grand jour. De comprendre l'état d'esprit de Jon. D'essayer de l'aider à comprendre le sien.

"Et tu es de mon âge. Et un Targaryen. En grandissant, j'ai toujours pensé que je serai mariée à mon frère Viserys. Ma mère et mon père étaient frère et sœur. Les parents de mon père étaient frère et sœur. Aegon le Conquérant était marié à deux de ses sœurs. Rhaenyra Targaryen a épousé son oncle. Rhaegar ne l'aurait pas vu comme une trahison, Jon. Il l'aurait orchestré."

Jon reste silencieux durant un battement. Dany attend, ses mains jouant un peu avec ses cheveux mal coiffés.

"J'ai fait un peu de lecture. Il y a des cas d'oncles qui épousent leurs nièces dans la lignée des Stark. Mais ce n'est certainement pas aussi commun."

Dany incline la tête pour montrer son accord. Ca fait palpiter sa blessure. "Tu ne pourrais pas trouver une lignée où c'est aussi commun que dans la nôtre."

Il a l'air tourmenté pour la première fois. "Mais ça ne veut pas dire que c'est bien, Dany."

Elle ose se rapprocher. Pas de beaucoup, juste un demi pas. C'est un test plus qu'autre chose.

Il ne recule pas.

"Et qu'est-ce qui fait que c'est mal?" Demande-t-elle doucement. Elle scrute ses yeux. "La Foi des Sept condamne les relations entre frère et sœur, les relations entre mère et fils et les relations entre père et fille. Suis-je ta sœur ? Ta mère ? Ta fille?"

Il lève une main et la pose contre sa joue. Elle lui brûle la peau comme s'il était le feu incarné.

"Tu es mon sang," lui dit-il doucement, tristement.

"Oui," confirme-t-elle. Elle place sa main sur la sienne. "Et nous sommes tout ce qu'il reste de ce sang."

Ses yeux descendent vers son ventre. "Et si…"

"Elle ne le sera pas. Tu sous-estimes la quantité de sang de loup que tu as dans les veines."

Il déglutit fort à nouveau. Elle retient son souffle tandis qu'il tourne son visage vers elle, plus près, comme s'il était attiré par une force qu'il ne peut contrôler.

"Comment pourrais-je, Dany?" Souffle -t-il. Elle peut sentir chacun de ses mots contre ses lèvres. Ses yeux se ferment; elle lève les bras et les enroule autour de son cou. Son front se presse délicatement contre le sien, avec tellement de délicatesse que Dany sait qu'il n'a pas oublié sa blessure. Elle peut pratiquement gouter ses lèvres. Ses paroles suivantes sont à peine plus qu'un souffle tourmenté. "Et comment ne pourrais-je pas?"

Ce n'est pas elle qui l'embrassera en première. Il y a ce qui semble être une éternité maintenant, il a demandé du temps. De la patience. Dany ne va pas le lui refuser maintenant. Donc elle attend, sa respiration saccadée, ses lèvres tellement proches des siennes qu'elles s'effleurent par accident toutes les deux secondes. Elle peut sentir le pouls de Jon s'enflammer dans les veines de son cou où ses bras sont enroulés. Son corps déborde d'énergie; les quelques centimètres entre eux semblent lourds, en vie. C'est de la torture. Mais elle ne va rien lui donner qu'il ne puisse supporter.

Il semble coincé. Entre ses désirs et ses hésitations. Entre sa vision de qui il pensait être et de qui il aurait pu être. Dany sait comme ça peut être douloureux, et elle ne veut pas qu'il souffre. Plus maintenant. Quand est-ce arrivé?

"Ce n'est rien," souffle-t-elle contre ses lèvres, lui donnant la seule chose qu'elle peut lui donner. "Tout va bien, Jon. Ce n'est pas grave d'être qui tu es."

Elle le dit en espérant que ça le réconfortera.

Elle le dit en espérant qu'il comprendra qu'elle en a fini d'essayer de le forcer à cacher son nom de naissance.

Elle le dit en s'attendant à ce qu'il s'éloigne, s'attendant à ce qu'il décide que qui il 'est' est un Stark. Un Stark moderne qui trouverait qu'il est déshonorant de coucher avec sa tante. A cet instant, elle pense qu'elle peut le supporter. Parce qu'au moins elle comprend maintenant que ce n'est pas un rejet d'elle personnellement.

Mais ce n'est pas le choix qu'il fait du tout. Quand ses lèvres fusionnent avec les siennes, elle est entraînée dans le feu. Elle brûle et brûle et brûle, ayant envie de créer des cendres et d'être réduite en cendres, n'étant certaine de rien d'autre au monde que son corps pressé contre le sien et de sa bouche là où elle doit être. Il les fait reculer, devenant plus frénétique avec chaque seconde qui passe, et le sang de Dany bat si fort dans ses veines maintenant qu'elle sent sa blessure se remplir de sang nouveau. Ca palpite. Elle palpite. Son esprit chancelle comme si elle était en mer. Une mer brûlante.

Par inadvertance, c'est Dany qui y met fin. Lorsque la main de Jon lui caresse les cheveux, tirant sur sa tresse, elle tressaille, sa blessure brûlant avec une douleur intense qu'elle ne peut pas ignorer. Elle sent un filet de sang sur son front. Jon arrache ses lèvres loin des siennes comme s'il avait été aspergé d'eau glacée.

"Oh," dit-il, surpris, presque comme s'il revenait dans son esprit. Dany se recule juste assez pour avoir la place de lever la main et de toucher sa blessure. Ses doigts reviennent couverts de sang.

"Là," dit-il, sa paume appliquant une pression douce mais ferme sur la blessure. Sa main nue. "Tu devrais t'asseoir. Là…"

Elle pense à son sang contre sa peau tandis qu'il la dirige vers une chaise. Elle s'assied sans protester, sa main appliquant toujours une pression sur sa blessure, son cœur logé quelque part dans sa gorge.

Il rencontre son regard tandis qu'il soulève doucement sa main pour contrôler le saignement. Dany lui touche le genou.

"Feu et sang," s'entend-elle dire.

Ca signifie quelque chose de totalement différent pour elle à cet instant que ce que ça ne signifiait avant. Ca a plus de signification.


VI.

"Un discours réfléchi et répété est une première sortie convenable pour vous, Majesté. Pas sortir dans les rues de Port-Réal ravagées par la guerre au milieu de petits gens qui n'ont pas encore totalement accepté votre règne—"

Daenerys interrompt Tyrion.

"Je ne suis plus intéressée par votre prudence. Je ne gagnerai rien en marchant sur des œufs. Si mon peuple n'est pas sûr de moi, ils doivent me rencontrer."

Tyrion marche plus vite pour rattraper le pas accéléré de Dany. Il est franchement horrifié.

"Majesté. Ils vont vous lapider, vous jeter des excréments, peut-être vous attaquer!"

"Non," dit Dany, apercevant la personne qui l'attend devant. Ver Gris jette un œil vers eux tandis qu'ils approchent "Ils ne feront pas ça. Mais si vous avez peur, vous pouvez retourner au Donjon temporaire."

Il est persévérant. "Vous n'allez pas bien! Votre tête est toujours fendue en deux!"

Elle l'ignore et garde un rythme rapide avec Ver Gris. Ils quittent la cour surveillée qui entoure le Donjon de fortune, sortant sur une route remplie de cendres et de poussières, la grande majorité des briques couvertes de fragments explosés sous leurs pieds. Dany fait attention de regarder où elle marche; même si ses choix de vêtements réfléchis maintiennent son état plus ou moins ambigu, elle a l'impression que son centre de gravité est détraqué ces derniers temps.

Ver Gris et elle rencontrent leurs premières personnes à quelques pas de l'entrée du nouveau Donjon. A la grande joie de Dany, c'est un petit garçon potelé et sa mère. Il est dans une baignoire savonneuse, sa mère le frottant consciencieusement derrière ses oreilles avec un chiffon rugueux et sale, et il voit Dany avant sa mère. Dany ne porte pas de couronne, ni de parure. Elle sait que, pour lui, elle est juste une personne ordinaire.

Bizarrement, ça l'enchante. Elle fait un grand sourire.

"Bonjour," salue-t-elle, et le petit garçon sourit en retour.

Sa mère jette un coup d'œil distrait par-dessus son épaule et, au début, elle ne semble pas réaliser qui elle voit non plus. Mais après deux clignements d'yeux et un autre regard, elle saute sur ses pieds, ses lèvres s'ouvrant avec choc et crainte.

"Je—" il lui faut un moment pour reprendre ses esprits. Elle s'abaisse sur des genoux tremblants. Elle incline la tête, tremblant de peur. "Majesté. Je… je peux emmener le garçon et la baignoire à l'intérieur si je vous ai offensée, nous profitions simplement du soleil, je peux les emmener à l'intérieur—"

"Ce n'est pas nécessaire," lui dit fermement Dany. "Le soleil est agréable, n'est-ce pas?"

Le garçon acquiesce. Dany se rapproche mais touche doucement la main de Ver Gris pour l'empêcher d'avancer avec elle.

"Avez-vous besoin de quoi que ce soit?" Demande Dany à la femme. Elle tourne un œil critique vers le garçon, les vêtements sur une chaise à proximité, la maison nouvellement construite dans laquelle ils vivent. Elle se retourne vers la femme. "De la nourriture? Des médicaments? De l'aide?"

Il semble que la femme n'a aucune idée de comment répondre à une question comme ça. Elle ouvre et referme la bouche à plusieurs reprises, ne parvenant jamais à prononcer quoi que ce soit en réponse.

"De nouveaux vêtements, peut-être," réfléchit Dany, ses yeux retombant sur le pantalon troué du petit garçon. Elle pense qu'elle voit peut-être même des marques de brûlures. "Les soldats ont-ils apporté de la nourriture tous les jours?"

La femme hoche la tête. Il lui faut un moment, mais elle parle enfin. "Ils ont reconstruit notre maison. Ils distribuent de la nourriture deux fois par jour."

"Est-t-elle à votre goût?"

"Oui, Majesté," répond la femme et Dany la croit étant donné la façon nostalgique dont elle dit: "Aujourd'hui, nous avons reçu de la viande. Nous n'avions plus eu de viande depuis…" Elle laisse sa phrase en suspend avec un air incertain.

Le cœur de Dany est chaud. Content. Durant un instant, elle entend un murmure de Mhysa.

"Splendide," dit-elle doucement. "Si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites-le à mes soldats."

"Je… oui, Majesté. Merci, Majesté."

Tyrion arrive à sa hauteur alors qu'elle continue de marcher.

"Vous allez le regretter," lui dit-il, "ils vont vouloir quelque chose de plus chaque jour."

Elle baisse les yeux sur lui. Elle peut sentir le soleil lui chauffer les pommettes, ses épaules nues.

"Nous devrions toujours vouloir quelque chose de plus."


VII.

Elle veut plus pour elle-même.

Son Trône temporaire ne lui procure de la satisfaction que lorsqu'elle aide les autres du haut de son siège, mais elle désire autre chose. C'est ce qu'elle a toujours désiré : la maison.

Elle s'y sent parfois. Quand les lèvres de Jon sont sur les siennes. Quand il lui fait son sourire fantôme, ses yeux remplis de lumière. Durant les moments calmes, quand sa main est posée sur l'arrondissement croissant de son ventre.

La maison. La chose qui ne peut pas encore arriver. La chose qui pourrait ne jamais arriver. Sa tête commence à cicatriser complètement, mais la sûreté de son règne reste incertaine, dans le meilleur des cas. Alors que son peuple commence à l'adopter, certains plus volontiers que d'autres, Jon et elle font face à du dissentiment de Winterfell et des maisons voisines, proclamant que Jon est l'héritier légitime. Dany reçoit des nouvelles de l'activité accrue de l'esclavage à et dans les alentours de Volantis, et elle devient préoccupée et inquiète pour son peuple en Essos.

Et Drogon est toujours absent.

"Qu'est-ce qu'il y a?"

Dany ouvre les yeux devant la question de Jon. Il fait planer son visage au-dessus du sien, le front plissé. Ses doigts jouent avec la pointe de ses cheveux étalés autour d'elle sur le lit.

"Sansa. Drogon. Essos," répond-t-elle calmement. Elle a été préoccupée toute la journée. Inquiète.

"Ne t'inquiète pas pour Sansa—"

"Quel a été le résultat la dernière fois que tu as dit ça?" Interrompt Dany.

"J'ai échangé quelques mots avec elle, elle ne te veut pas de mal—"

Dany se redresse. Les couvertures se rassemblent à sa taille, mais le feu crépitant empêche sa peau de s'ériger avec le froid nocturne.

"Est-ce que tu lui as dit pour notre enfant?"

Jon secoue la tête une fois. "Non. Jamais, Dany."

Elle n'a d'autre choix que de lui faire confiance. C'est un jeu auquel ils jouent ces derniers temps: il lui fait confiance, elle lui fait confiance, il lui fait confiance, elle lui fait confiance. Jusqu'à présent, aucun n'a déçu l'autre. Aucun n'a perdu.

"Elle veut que tu montes sur le trône."

"Je sais bien," dit Jon et Dany est simplement soulagée qu'il le voit maintenant, qu'il l'admet. "Elle veut que je sois dessus parce qu'elle sait que je donnerai sa liberté au Nord. Il est temps que nous en parlions."

Elle n'est pas à l'aise avec ça. "Je devrais accorder l'indépendance au Nord pour récompenser de leur trahison?"

"Non. Tu devrais accorder au Nord son indépendance parce que le Nord n'acceptera jamais un souverain Suderon. Jamais."

"Mais ils se fichent que tu n'en veuilles pas, n'est-ce pas?" Fait remarquer Dany.

L'expression de Jon se tord. "Oui. C'est vrai."

Dany se recouche contre les oreillers. Elle regarde fixement le plafond et puis elle se tourne pour regarder le ciel étoilé par la fenêtre ouverte.

"Je vais ouvrir le débat avec le Nord. Sansa, en tant que Gouverneuse du Nord, sera invitée ici pour discuter. C'est tout ce que je vais donner pour le moment."

"Sansa ne viendra pas ici pour ça."

"Je ne vais pas à Winterfell." Elle ne veut plus jamais aller à Winterfell.

"Et tu ne devrais pas y aller. Sansa veut l'indépendance du Nord, elle ne veut pas des négociations. Elle ne cessera pas d'imposer mon droit au trône avant de l'obtenir."

"Et je refuse d'être intimidée et menacée," dit Dany d'un ton cassant. "Que se passera-t-il quand d'autres maisons commenceront à menacer mon droit au trône pour arriver à leurs fins? Que me restera-t-il?"

Sa main lui ôte doucement les cheveux du visage. Elle s'enfonce plus loin dans l'oreiller, son corps se détendant automatiquement avec sa caresse malgré les inquiétudes qui inondent son cerveau.

"Ce n'est pas ce que je suis en train de suggérer," dit-il doucement.

"Alors qu'est-ce que tu es en train de suggérer?" Demande brusquement Dany.

"Un compromis."

"Comme?"

Il fait de nouveau planer son visage au-dessus du sien, ses yeux perçant les siens. "Un mariage. Une alliance."

Dany ignore le tremblement de son cœur.

"Je ne pense pas que Sansa soit très intéressée de prendre ma main," déclare-t-elle d'un ton malicieux.

"Alors je suppose que je pourrais prendre sa place et remplir mon devoir."

Dany a toujours su qu'elle se remarierait un jour. C'est le moyen le plus rapide pour négocier des alliances; c'est un outil précieux pour le succès politique. Mais elle n'avait pas imaginé qu'elle pourrait un jour épouser quelqu'un qui peut l'embraser comme Jon. De cette façon, la perspective est terrifiante.

"Je croyais que tu ne voulais pas régner," dit-elle finalement, faiblement.

"C'est le cas."

"Si tu m'épouses, tu seras roi."

"Ca n'a pas d'importance. Ce qui importe est que tu sois Reine."

Dany scrute ses yeux sombres. "Certains dans le Nord en seront satisfaits. Mais est-ce que Sansa le sera. Et Arya?"

"Je crois véritablement qu'elles se laisseront convaincre plus volontiers si c'est à moi qu'elles ont affaire. Mais ça n'a pas d'importance: elles ne pourront pas imposer mon droit au trône si je suis déjà marié avec."

"Elles pourraient essayer."

"Laisse-les. Personne ne me demandera de me retourner contre ma reine. Ni mon épouse. Ce ne sera peut-être pas assez pour convaincre Sansa — je t'ai dit ce qu'il faudrait — mais ce sera suffisant pour empêcher le Nord tout entier de se rebeller. Suffisant pour maintenir la paix."

Il lui faut un peu de temps pour réaliser qu'elle a peur. C'est idiot de sa part; le mariage est un devoir banal. Ca ne veut rien dire. Mais avec Jon, tout veut dire quelque chose. Et si jamais il se réveillait demain et que sa conscience ne supportait plus d'être avec elle ? Pire— et s'il la trahissait? Ce serait bien plus facile à faire de sa place à côté d'elle sur le Trône.

"C'est le meilleur moyen," lui dit-il. Il lui caresse légèrement la joue. "Et certainement le choix le plus préférable d'entre tous."

Ca apaise un peu sa peur, mais pas tout. Dany n'est même pas certaine des autres choix qui sont possibles pour elle. Punir Sansa pour sa trahison semble mal maintenant, presque comme un fratricide, mais plier devant des menaces perfides ne fonctionnera pas non plus.

"Nous pourrons parler à Tyrion demain matin," décide Dany. "Et à Ser Davos aussi."

Il se détend à nouveau à ses côtés. Dany pose sa tête contre son épaule et ferme les yeux.

"Ca ne fait toujours pas revenir Drogon. Ni empêcher la pourriture qu'est l'esclavage de se répandre à nouveau en Essos."

"Non," convient Jon. "C'est vrai. Mais c'est un début. Tout doit commencer quelque part."

Elle presse son visage contre son bras tandis qu'il bouge sa main pour la déposer sur son ventre. Son sourire est caché contre sa peau.

"Une fille, tu dis?" Demande-t-il, sa voix étonnement tendre.

"Oui." Elle est certaine, même si elle ne sait pas expliquer comment elle le sait. Elle sait simplement, comme elle savait avec Rhaego.

Jon n'a jamais touché son ventre comme ça, comme s'il reconnaissait la vie qui s'épanouit à l'intérieur. Ca affecte Dany de plus de façons qu'elle ne peut en décrire. Ca récolte des fruits des ronces de son cœur blessé. Elle baisse un bras et couvre sa main avec la sienne, la tenant là, respirant avec lui. Elle est un miracle, veut-elle lui rappeler. Mais elle pense qu'il le sait déjà.

"Ce sera mieux pour elle aussi," fait-il doucement remarquer. "Tu es notre reine et le peuple commence à te faire confiance. A t'aimer. Ils ne te rejetteront pas à cause d'un enfant bâtard. Mais crois-moi quand je dis que la vie de notre enfant sera infiniment meilleure si elle nait légitime."

Il le sait bien. Tout comme Dany sait ce que ça fait de grandir traquée à cause d'un nom qu'on n'a jamais choisi, traquée pour protéger la fausse couronne d'un usurpateur. Aucun des deux sorts n'est bien pour leur fille. Ils doivent faire tout ce qu'ils peuvent pour empêcher que le cycle continue. Ici, elle doit aussi briser la roue.

Ici, elle doit vouloir plus pour elle-même, pour Jon, pour son enfant. Pour son peuple, en Essos et à Westeros.

Alors, et seulement alors, elle pense qu'elle pourra trouver la maison.

A suivre...