Note de l'auteur: Le flashback au début de ce chapitre se passe pendant le 8x02 (cette partie plus précisément: (h)(t)(t)(p)(s)(:)(/)(/)(youtu).(be)(/)(lpkFJSYdZGI?t=111) ).

Note de la traductrice : Honnêtement, je n'ai pas la moindre idée de si les noms des loups des Stark ont été traduits ou non dans la VF de la série mais… non, je suis désolée, Ghost reste Ghost !


Chapitre 6: Le Loup

I.

"C'est cela la mort, n'est-ce pas ? Oublier. Etre oublié."

La chaleur du feu rugissant a constamment réchauffé Tyrion, mais avec les mots de Samwell Tarly, il sent un frisson descendre le long de sa colonne. Durant le bref instant de silence qui retombe dans la pièce, pensif et terrible, ses yeux ne peuvent s'empêcher de chercher sa reine. Son assurance s'estompe dans ses yeux; il la voit baisser le regard sur la table et inspirer légèrement avec peur.

Les paroles de Samwell Tarly ont du sens. Tyrion écoute, absorbant, réfléchissant. Quand Sam ne va pas plus loin et Bran non plus, il n'y a que Tyrion qui sait quoi demander ensuite.

"Comment peut-il te trouver?"

Bran retourne sa main sans un mot et soulève sa manche, révélant ce qui ressemble, à la lueur du feu et d'après Tyrion, à quatre longues cicatrices sur son avant-bras. Après une fraction de seconde, il reconnait que ce sont des marques de doigts. Ceux du Roi de la Nuit.

"Il sait toujours où je suis," répond Bran.

Tandis que cette déclaration troublante s'abat sur la pièce, tout le monde se dépêche d'apporter des solutions ou des idées. Tyrion a toujours eu le sentiment que la peur et le stress peuvent parfois être un grand facteur de motivation pour de grandes idées, mais il ne peut s'empêcher de se demander si, ce soir, la peur et le stress ont atteint un stade improductif. Jon veut cacher Bran dans la crypte; Bran veut attendre dans le Bois Sacré; Sansa et Arya veulent que Bran reste protégé; Theon Greyjoy veut défendre Bran avec les Fernés. Bran, le plus grand pion de cyvosse — mais Tyrion n'est pas sûr de pourquoi. N'est toujours pas sûr d'y croire. Il les laisse quand même faire leurs manœuvres.

Après avoir décidé d'où Bran sera, il s'assure de sa position au début de la bataille: signaler l'allumage des tranchées aux côtés de Ser Davos. Sa reine est restée silencieuse durant la plus grande partie de la réunion, fixant avec gravité la carte devant elle pendant qu'elle réfléchit, ne détournant le regard que pour jauger la réaction de Jon Snow devant divers commentaires et plans (et lui jauge la sienne, bien que Tyrion essaye de ne pas regarder. Essaye de ne pas voir. Il se dit que cette méthode a bien fonctionné jusqu'à présent.)

Sa voix retentit autour d'eux maintenant, autoritaire et tranchante. "Ser Davos est tout à fait capable d'agiter une torche seul. Vous serez dans la crypte."

Personnes ne rencontre son regard hormis Varys, debout juste derrière leur reine, ses yeux se plissant sagacement. Tyrion jette un œil dans la pièce — il ne peut s'en empêcher. Il est curieux de voir qui est d'accord avec elle. Qui pense également qu'il est bon à rien au combat malgré les choses qu'il a faites à Port-Réal contre Stannis, les choses pour lesquelles on ne lui a jamais attribué le véritable mérite. Les sourcils de Sansa se soulèvent juste légèrement, comme si elle était surprise par les paroles de la reine. Arya incline la tête pour montrer son accord, bien que Tyrion a l'impression que c'est une action subconsciente dont elle ne se rend même pas compte.

Et Jon Snow. Tyrion ressent de la rage, de la honte — une marmite bouillonnante d'émotions devant l'expression sur le visage de Jon Snow. Il est d'accord. Ses yeux sont doux, sans opposition. Il regarde leur reine sans ciller. Et lui, acharné et prêt, va partir au combat aux côtés de leur reine. C'est lui, Tyrion le sait, qui va probablement vaincre le Roi de la Nuit. Il sera le héros, celui à qui la reine attribuera le mérite d'avoir sauvé l'humanité. Il sera le dernier à l'aimer. Tyrion ne lui avait-il pas promis qu'il y en aurait d'autres ? Tyrion ne l'avait-il pas pensé? (N'avait-il pas parlé de lui-même?).

Il a envie de vomir, mais il maîtrise cette réaction. Il regarde à nouveau sa reine. "Majesté, j'ai déjà combattu, je saurai me battre. Aux côtés des hommes et des femmes qui risquent leurs vies." A vos côtés.

Elle détourne son regard de lui d'un air dédaigneux. Il déteste ça: déteste qu'elle ne le regarde pas dans les yeux. Déteste qu'elle ait déjà pris sa décision.

"Il y en a des milliers comme eux et il n'y a qu'un seul comme vous," lui dit-elle. "Vous ne saurez combattre aussi bien qu'eux mais vous pensez mieux que quiconque. C'est votre intelligence qui fait que vous êtes ici: si nous survivons, elle me sera nécessaire."

Sa honte est un poids lourd sur ses épaules. Elle le regarde à nouveau et, durant une seconde, il est presque un idiot. Il demande presque: est-ce la seule raison pour laquelle je suis là? Mon intelligence? Est-ce que je ne compte pas plus pour vous?

Mais il ne le fait pas. Il hoche la tête. Même s'il a toujours l'impression d'être un autre pion baladé sur le plateau. Même s'il sait que son intelligence ne lui a pas été d'une grande utilité ces derniers mois. Si c'est la raison pour laquelle il est là, quand va-t-elle le renvoyer? Si sa valeur n'est basée que sur ça, combien de temps lui reste-t-il aux côtés de la Reine Daenerys?

Jon et les autres décident que Dany et lui doivent faire de la protection de Bran à dos de dragon leur principale priorité et Tyrion ne se permet pas d'apporter sa contribution à ce sujet. Intérieurement, il pense que leurs deux meilleures armes — les dragons et leurs cavaliers — devraient être leur plus grand bouclier: ils peuvent faire le plus de dégât, avoir le plus grand impact au sol. Mais il y a longtemps qu'il a cessé de faire confiance à son jugement personnel. Il ne sait pas quoi faire de cette incertitude. Toute sa vie, c'était lui le plus malin. Son intelligence ne l'avait jamais laissé tomber, même quand tout le reste l'avait abandonné. Quand tout le monde l'avait abandonné. Qu'est-il maintenant? Qui est-il maintenant? La Main de la Reine?

Pour combien de temps encore?

Un Lannister? Probablement plus pour très longtemps, non plus — s'il l'a même déjà vraiment été.

Ces pensées ralentissent son esprit et le piègent. Il réalise qu'il est l'une des dernières personnes qui restent dans la pièce. Hormis Bran Stark.

Il est silencieux aussi. Coincé dans le piège de son esprit, lui aussi. Ou peut-être dans le labyrinthe de son esprit, la citadelle de son esprit : Tyrion ne peut pas en imaginer l'immensité, la grandeur. La capacité de savoir tout qu'on a besoin de savoir à tout moment — la force d'une connaissance aussi illimitée déjà à l'intérieur de soi.

Il est un peu jaloux de lui, aussi.

"As-tu besoin d'aide?" demande-t-il, se demandant s'il a été oublié et laissé là (comme Tyrion a l'impression de l'avoir été).

"Non," dit Bran. Tyrion ne parvient à rien interpréter sur son visage ni dans sa voix. Malgré sa souffrance personnelle, il ne peut s'empêcher d'être curieux.

"Tu as eu un voyage étrange," commente-t-il, testant. Attendant.

"Plus étrange que la plupart des gens," affirme Bran.

Tyrion ne peut pas imaginer une histoire plus étrange. Ne peut pas imaginer une histoire plus susceptible de le fasciner, de distraire son esprit des choses auxquelles il ne veut pas penser — les choses auxquelles il ne veut pas penser depuis ce soir fatidique sur ce bateau.

Il attrape une chaise et la tire jusqu'à Bran. "J'aimerais que tu me le racontes."

"C'est une longue histoire."

"Si seulement nous étions bloqués dans un château, au milieu de l'hiver, avec nulle part où aller," fait remarquer Tyrion.

Bran ne sourit pas et ne donne aucune indication d'avoir entendu ce que Tyrion a dit. Mais il le regarde. Durant ce qui semble être un long moment, son visage sans expression, ses yeux lointains. Juste au moment où Tyrion est certain qu'il ne va rien dire du tout, il jette un coup d'œil vers la porte. Tyrion se tourne aussi, mais il n'y a personne là. Quand Bran parle, ensuite, il réalise que c'était le but: Bran s'assurait qu'ils sont seuls.

"Vous n'êtes pas le seul à ressentir cela pour elle," lui dit Bran et Tyrion a l'impression que quelqu'un vient tout juste de lui empoigner le cœur et de tirer dessus d'un coup sec. Il ne sait pas ce que montre son visage, mais quand il rencontre à nouveau les yeux de Bran, il réalise qu'il n'y a personne d'autre sur terre à qui il serait plus vain de mentir qu'au garçon devant lui. Il ne fait aucun effort pour masquer sa douleur.

"Oui, je ne suis que l'un des innombrables idiots malheureux," marmonne Tyrion. Il se lève de la chaise et traverse la pièce jusqu'au mur du fond. Sa main tremble un peu tandis qu'il se verse un verre de vin. Bran n'a pas bougé de ne serait-ce qu'un centimètre quand il revient sur son siège. "Je suis bien conscient de ce fait."

"A certains égards," convient Bran. Il se tourne pour regarder par la fenêtre; la pause entre sa première déclaration et la déclaration qui suit est gênante, déstabilisante. Tyrion boit dans la coupe dans sa main pour remplir l'espace. "A d'autres égards, cependant, vous avez un rôle plus important que tout autre."

Il le pensait aussi autrefois. Mais là tout de suite, en regardant Bran Stark, il ne le croit pas.

"J'aimerais que ce soit vrai, mais je crains que la Reine ne se lasse de mes erreurs," admet-il. "L'une de mes prochaines erreurs sera ma dernière. Et je ne peux pas lui en vouloir."

Sa gorgée suivante de vin est plus proche d'une goulée. Ca lui brûle la poitrine en descendant.

"Parfois la pire erreur qu'un homme puisse faire est de ne rien faire. De ne rien dire," commente Bran. Tyrion sent un choc le traverser quand Bran se tourne soudainement et le regarde dans les yeux. "Ils s'aiment."

Qui ils sont est compris. Tyrion n'a pas besoin de plus d'information. Son cœur se serre encore plus; il n'arrive pas à croire que ce soit même possible. Durant une seconde, il est de retour sur ce bateau dans le corridor humide, mouvant, incapable de faire quoi que ce soit pour arrêter ce qui se déroule derrière la porte de Daenerys. Incapable de ne pas y penser — et incapable de s'en aller, aussi. Condamné à être témoin de ce qui donne l'impression d'être l'anéantissement de la terre.

Tyrion reste silencieux plus longtemps que ce qui serait acceptable dans une conversation avec qui que ce soit d'autre, mais Bran semble à peine le remarquer.

"Oui," marmonne finalement Tyrion. Quand il lève sa coupe, il est frustré de la découvrir déjà vide. "Ils sont doués pour beaucoup de choses, mais le cacher n'en fait pas partie."

"C'est une chose horrible," déclare Bran, la voix distante. Tyrion le regarde, surpris. Bran rencontre ses yeux. "Vous le savez."

Ce n'est pas une question. C'est un fait incontestable, un fait avec lequel Tyrion est aux prises depuis plus d'un mois maintenant.

"Oui… Je sais," admet-il. "La passion et la politique… jamais un bon mélange. Je l'ai toujours su."

Il y a un goût amer dans sa bouche qui, il le sait, n'a pas grand-chose à voir avec l'alcool.

"Pourtant il y a beaucoup que vous ne savez pas. Et beaucoup que je sais," dit Bran. Il se retourne vers le feu. "Il est temps que vous en sachiez une partie."

Tyrion est enrayé par l'envie: il veut tout savoir. Il veut savoir tout ce qu'i savoir. Il peut imaginer un millier de questions, un million de mystères— il donnerait n'importe quoi pour même juste cinq minutes dans la tête de Bran Stark.

Mais il doit se contenter de ce que Bran est disposé à lui donner. Et ce qu'il reçoit n'est pas ce à quoi il s'attend.

"Le feu ne peut pas tuer un dragon. Mais un autre dragon le peut."

Tyrion attend, espérant que ce n'est pas tout ce que Bran va dire. Espérant que ce n'est pas le seul aperçu d'un savoir secret qu'il se verra offrir. Il se force à ne pas parler, à rester silencieux, à continuer d'attendre. Sa patience est payante.

"Daenerys Targaryen est une vraie Targaryen. Comme les vrais Targaryen, elle est respectée pour sa force, sa ténacité. Comme les vrais Targaryen, elle sera sa propre chute."

Tyrion ne sait pas bien quoi répondre à ça. Il veut désespérément aller chercher plus de vin, mais il semble ne pas pouvoir bouger de sa chaise, semble ne pas pouvoir ôter ses yeux de l'expression lointaine de Bran.

"Elle aimera et aimera et en sera brûlée — et puis cet amour la transpercera. Elle se perdra et, après ça, perdra sa vie."

Le craquement du bois dans le feu semble plus fort, le crépitement des flammes plus téméraire. Tyrion se renfonce faiblement sur son siège, ses mains agrippant les accoudoirs.

"…Je ne comprends pas," admet-il, se sentant bête. Effrayé. Stupide.

Quand Bran fusionne leurs regards, Tyrion a envie de détourner le sien.

"La perte d'un grand amour conduira à la destruction de tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle défend, tout ce qu'elle a construit. Peu après, une grande trahison suivra. Une trahison de celui qui l'aime. Une trahison qui lui coûtera sa vie. Seul un dragon peut tuer un dragon."

Historiquement parlant, ce n'est pas vrai et, durant un instant stupide, Tyrion veut débattre de la sémantique avec Bran Stark — la Corneille à Trois-Yeux. Pleins d'autres choses que d'autres dragons ont déjà tué des dragons auparavant, et beaucoup de personnes sans sang de dragon dans leurs veines ont tués ceux qui en avaient.

Mais il sent qu'essayer de débattre avec Bran serait comme essayer de débattre de la bonne grammaire avec quelqu'un qui parle le Lhazar: tout comme il ne connait rien de la langue Lhazaréenne, il ne connait rien de ce que Bran voit.

"Qu'avez-vous vu? Qui la trahit?"

Si Tyrion peut le découvrir, il pourra le dire à Daenerys. Il pourra lui montrer qu'il est toujours utile, que sa foi en lui n'était pas vaine, qu'il peut toujours lui apporter de la valeur d'une façon dont personne d'autre ne peut. Qu'il l'aime.

"Qui, d'après vous?" lui demande Bran et Tyrion voit immédiatement Jon Snow dans son esprit. "Vous devez l'empêcher."

"Comment?" implore Tyrion. "Que va-t-il se passer, précisément? Je ne peux pas empêcher quelque chose si je ne sais pas ce que je cherche, si je ne sais pas quoi faire—"

"Je vous dis quoi faire. Vous devez les séparer à tout prix. Vous devez faire ce que vous avez à faire — dire ce que vous avez à dire — pour les diviser," ordonne Bran. Avec seulement la lumière vacillante du feu, les yeux de Bran apparaissent tout noir durant un instant. Ca effraye Tyrion et, pour la première fois, il ne voit pas Bran Stark du tout. Il ne voit pas un humain du tout. "Il n'y a jamais rien eu de plus important."

Tyrion baisse à nouveau les yeux sur sa coupe vide. Sa poitrine résonne du vide. Il pense au matin suivant cette nuit fatidique sur le bateau, à Jon et Daenerys debout ensemble sur le pont, apparaissant soudainement comme une unité formidable à Tyrion, deux moitiés d'un tout puissant. Il avait su qu'ils poseraient un problème alors, mais il n'avait pas réalisé à quel point.

"Il va la tuer?" s'entend demander Tyrion. Sa voix craque; ça se fond presque avec le craquement venant de la cheminée.

"Il va la détruire. De toutes les manières dont une personne peut être détruite. Et il y en a beaucoup."

Les yeux de Tyrion se ferment. Il sent l'effroi se pelotonner lourdement au creux de son ventre.

"Pourquoi Jon Snow ferait-il ça?" demande Tyrion. Il regarde à nouveau Bran. "Il l'aime. Pourquoi ferait-il ça?"

Les sourcils de Bran se soulèvent juste légèrement. C'est la chose la plus expressive que Tyrion a vu sur son visage depuis qu'ils sont arrivés au Nord.

"Pourquoi mentirais-je?" répond Bran.

Les mains de Tyrion tremblent sérieusement lorsqu'il va se servir un autre verre de vin. Durant un instant, confronté à cette nouvelle menace, il oublie que l'armée des morts existe tout court.


II.

Quand Tyrion se réveille dans sa tente, il suppose que c'est la conversation lointaine des cavaliers Dothraki qui l'a arraché à ses rêves.

Il roule sur lui-même avec un grognement étouffé, tout son corps courbaturé. Il sent chacune des années de sa vie là tout de suite et, avec le mélodrame d'avoir été arraché au sommeil aussi tôt, il pense qu'il ne lui reste peut-être plus beaucoup d'années.

Il essaye de se rendormir, sachant qu'il regrettera de se réveiller aussi tôt une fois qu'ils continueront leur voyage exténuant sur la Route royale, mais il réalise vite ce qui l'a réveillé: du Valyrien approximatif, avec un mauvais accent, tellement inintelligible que Tyrion ne parvient pas à distinguer quelle variante c'est censé être, venir de quelque part à l'extérieur de sa tente.

Il lui faut seulement une seconde pour réaliser que c'est Jon Snow. La prononciation est tellement horrible que Tyrion ne parvient pas à saisir un mot de ce qu'il dit, alors qu'il est certain que son vocabulaire en Valyrien Astaporien doit être limité aux simples mots et phrases que Tyrion connait lui-même. Même s'il ne peut pas saisir exactement ce qu'il dit, il peut entendre la teneur de sa voix. Et il sait que quelque chose ne va pas.

Tyrion se tire de sa tente, ne s'arrêtant pas une seconde pour se demander si c'est la bonne chose à faire ou non. Sa connaissance du rôle que Jon Snow pourrait finir par jouer dans la ruine de Daenerys a dégradé son opinion de l'homme à bien des égards mais, parfois, Tyrion ne peut s'empêcher de le voir comme ce garçon bâtard et perdu avec qui il a voyagé jusqu'au Mur. Et maintenant est l'une de ces fois. Il sort dans la nuit et regarde fixement Jon Snow, debout juste devant sa tente à lui, qui est à côté de celle de Tyrion, et il ne peut s'empêcher de s'inquiéter de la manière dont l'homme (garçon, est ce à quoi il ressemble là maintenant) tremble.

"Majesté?" appelle Tyrion. Il s'approche de Jon et des trois hommes Immaculés. Les trois sont les soldats les plus fiables de Ver Gris, donc il suppose que rien ne cloche vis-à-vis de leur conduite, mais quelque chose se trame. Jon Snow a l'air mal en point, ses traits sont tirés par la douleur, son corps est tremblant. "Majesté?" essaye à nouveau Tyrion, mais Jon ne semble pas l'entendre. "Jon?"

Jon baisse les yeux vers lui. Il réagit étrangement à la présence de Tyrion, comme si Tyrion venait de le surprendre en train de faire quelque chose d'honteux: il lève la main pour se frotter nerveusement les yeux et détourne le regard, se reculant physiquement de Tyrion de quelques pas. Tyrion se tourne vers Mouche Rouge.

"Est-ce que tout va bien?" demande-t-il. Il connait suffisamment de Haut Valyrien pour se débrouiller assez bien pour lire et écrire, mais il a toujours un peu de mal avec les nombreux dialectes du Bas Valyrien. Tout de même — il se débrouille certainement mieux que Jon.

Mouche Rouge lui répond rapidement, sa réponse courte et tellement basse que c'est à moitié incompréhensible. Tyrion parvient à saisir Route royale, avant et lever du soleil. Il jette un coup d'œil à Jon. Jon regarde au loin, sa main frottant toujours son front.

"Nous partons avant le lever du soleil?" demande Tyrion à Jon. Jon ne lui fait pas face. "Nous ne nous sommes arrêtés que bien après la tombée de la nuit. Ne pensez-vous pas que nous devrions nous reposer un peu plus longtemps?"

Jon — le Roi Jon, doit se rappeler Tyrion, car l'homme a l'air de tout sauf royal là tout de suite — ignore la question de Tyrion et se retourne vers Mouche Rouge. Quand il recommence à parler, lentement et avec beaucoup de mal, Tyrion réalise qu'il ne parle même pas du tout le dialecte Immaculé du Bas Valyrien. Les oreilles de Tyrion saisissent quelques mots de Haut Valyrien fragmentés et, avec une montée soudaine d'amusement (et d'embarras de la part de Jon), Tyrion réalise que Jon parle en utilisant un pronom informel particulier qui, Tyrion le sait, est réservé spécifiquement aux amants. Durant ses études, petit garçon, il est tombé dessus seulement une fois dans une ancienne anthologie de poésie écrite en Haut Valyrien. Quand il avait demandé à ses tuteurs ce que le poème signifiait, ses tuteurs avaient été secs et il s'était vu donner un texte 'plus convenant' pour un garçon de son âge et renvoyer continuer ses études. Jon n'a, sans aucun doute, jamais reçu du tout de réelles leçons en Valyrien, et absorbe plutôt la langue d'une manière qui a relativement fait ses preuves, bien que très longue: au lit avec une femme.

Il ne peut s'empêcher de rire. Il n'en a pas l'intention. Ce n'est pas exactement amusant, étant donné que Jon est clairement en train de souffrir et est dérangé par quelque chose, mais il rit quand même. Une pensée vient, spontanée: Si seulement Missandei était là, elle rigolerait aussi. Son rire diminue rapidement et s'arrête.

Jon et Mouche Rouge se tournent tous deux lentement vers Tyrion; momentanément, il pense que l'un d'eux pourrait le frapper. Il dégrise assez rapidement.

"Mes excuse, Majesté," dit-il et puis, avec un peu de mal à se garder de sourire, il donne à Jon le bon pronom en Bas Valyrien. Les sourcils de Jon sont déjà froncés avec douleur, mais ils se froncent encore plus.

"Quoi?" exige-t-il avec impatience.

"Rien," dit Tyrion, laissant tomber à contrecœur. Il aimerait dire à Jon que son professeur de langue doit être un peu moins personnelle et un peu plus complète et méthodique dans ses leçons, ou une autre série de plaisanteries, mais cela fait une éternité que Jon et lui ne sont plus dans une dynamique où ils pourraient plaisanter ensemble, et maintenant n'est certainement pas le moment de recommencer. "Etes-vous malade?"

"Non." Il se retourne vers Mouche Rouge. Tyrion doit subir deux ou trois autres minutes où il donne des ordres de marche en ce qui doit être équivalent à une conversation Targaryenne sur l'oreiller. Mouche Rouge, pour son bien, soit ne le réalise pas, soit trouve que les capacités linguistiques de Jon sont tellement abominables qu'il ne peut même pas saisir un mot de ce qu'il dit, soit il a un contrôle stupéfiant de son expression parce qu'il reste stoïque et sérieux, acquiesçant et n'intervenant qu'avec des questions prudentes et sans équivoque.

Tyrion en conclut, une fois que Mouche Rouge et ses deux soldats s'éloignent, qu'ils partent avant le lever du soleil après tout.

"Je vois que la reine vous a enseigné le Haut Valyrien," commente Tyrion. Il ne peut s'en empêcher. Il commence à se sentir un peu étourdi avec l'épuisement et le manque de sommeil.

"Non. J'ai juste appris un peu çà et là," rejette-t-il. Il se remet à se frotter les yeux avec une grimace.

"Vous avez mal à la tête," réalise Tyrion. "Trop de vin?"

C'est également une plaisanterie. Il n'a pas vu Jon prendre du vin ou de la bière une seule fois de tout le voyage. Il a très peu mangé, aussi.

Il se tourne pour s'éloigner. Tyrion suit.

"Peut-être que c'est le fait que de chevaucher sans arrêt comme nous le faisons, avec très peu de sommeil ou de repos," médite Tyrion, un air de dérision latent dans ses paroles.

"Surveillez votre ton," grogne Jon. Il retourne jusqu'au feu le plus près de leurs tentes et attrape un bâton pour attiser les bûches incandescentes. Elles sont remplies de braises brûlant tellement vivement que ça fait mal de regarder et, quand Jon pousse l'une des bûches, un millier de braises s'embrasent dans l'air comme des flocon de neige enflammés retournant dans les nuages. Sa main tremble toujours.

"Dormir aiderait," persiste Tyrion. Il sait que ça se passera très mal pour lui si le Roi Jon est retrouvé mort sur la Route royale. Il essaye d'imaginer quelle serait la réaction de la reine. Il pense qu'il serait probablement rôti à petit feu.

"Je ne veux pas dormir," marmonne Jon. Mais la manière dont il pose son front dans ses mains indique le contraire à Tyrion. "Je veux juste arriver à Winterfell pour qu'on puisse partir de Winterfell, pour qu'on puisse rentrer."

"Rentrer auprès de votre épouse," commente Tyrion avec amertume. Il n'est pas sûr de pourquoi il le dit. Peut-être juste pour sentir son cœur se serrer avec le mot. Peut-être pour être un masochiste, pour se rappeler les chances contre lui, contre Daenerys.

"Oui. Rentrer auprès de ma fichue épouse," dit Jon, captant à nouveau le ton de Tyrion. Il repose le bâton qu'il utilisait à terre. Il presse ses mains tremblantes contre ses cuisses et s'accroupit pour se percher sur une grande bûche posée juste à côté du cercle de feu; Tyrion se demande comment il peut supporter d'être aussi près des flammes. "Nous n'aurions pas dû partir," dit-il soudainement, plein d'anxiété.

Tyrion est surpris par ses paroles franches. Ils voyagent depuis presque deux semaines maintenant et, durant tout ce temps, Jon ne lui a dit que peut-être une dizaine de mots n'ayant rien à voir avec la politique, la stratégie ou le placement des tentes.

"La reine est bien protégée," dit Tyrion. Parce que vous êtes séparé d'elle. Elle est plus en sécurité maintenant qu'avant.

Il baisse la tête et se passe les mains dans les cheveux, visiblement agité. Quelque chose le ronge de l'intérieur, mais Tyrion n'a pas la moindre idée de comment découvrir ce qu'est ce quelque chose.

"Etes-vous inquiet pour le bébé?" se demande-t-il, abaissant sa voix en à peine plus qu'un murmure.

Jon ne répond pas. Il semble momentanément accablé par quelque chose — une peur, peut-être, ou un souvenir horrible — et il se balance légèrement là où il est assis, ses mains agrippant ses cheveux plus fort. Ca alarme Tyrion. Jon n'a pas été bien durant la plus grande partie du voyage, mais il lui semble que ça atteint un stade qui dépasse la simple anxiété d'être séparé de sa nouvelle épouse et de son nouveau royaume.

"Quand nous nous arrêterons à Castel-Cerwyn, vous devriez vous faire examiner par un Mestre."

Jon ne répond pas. Il se lève abruptement et, avant que Tyrion ne puisse trouver quelque chose d'autre à dire, il se tourne et s'en va dans ce qui semble être une direction aléatoire. Avec le dos tourné vers Tyrion, il ne ressemble à rien de plus qu'un étranger marchant d'un pas chancelant dans la nuit. Et, en regardant partir, son cœur se glaçant, Tyrion ne peut que penser à la question qu'il a posée à Bran il y a ce qui semble être une éternité maintenant. Pourquoi Jon Snow ferait-il ça? Il l'aime. Pourquoi ferait-il ça?

Peut-être, pense-t-il maintenant, la pensée sombre et petite et effrayée, que ce n'est plus Jon Snow qui le fait. Peut-être que c'est cette version instable et tourmentée de lui.

Tyrion retourne dans sa tente, mais il ne dort pas.


III.

"Est-ce vraiment ce que toutes les reines font toute la journée? Ma sœur essayait de donner l'impression que c'était bien plus chic que ça quand nous étions enfants."

Daenerys regarde Arya. Elle est toujours appuyée contre le mur au même endroit où elle a été toute la matinée, avec une expression d'ennui tandis qu'elle examine la file interminable de personnes qui font la queue devant le hall de la Crypte-aux-Vierges. Dany a déjà vu presque trois douzaines de personnes et la moitié de la matinée n'est pas encore passée, et il ne semble y avoir aucune indication que l'affluence des gens va cesser. Ca ne dérange pas Dany: c'était son compromis avec Ser Davos après qu'il ait exprimé sa profonde inquiétude du fait qu'elle marche dans les rues de Port-Réal avec une partie de ses forces qui ne sont plus là et Jon parti au Nord. Je me promenais avec mon peuple en Essos bien avant d'avoir une armée aussi vaste que celle que j'ai maintenant. Bien avant d'avoir un Roi, a argumenté Dany, offensée. Certainement, Majesté — et pourtant, je me demande s'il ne vaudrait pas mieux privilégier la prudence pour le bébé? Il est évident que vos armées sont plus clairsemées qu'avant, comme certains sont au Nord et d'autres en Essos, et il est de notoriété publique que le roi est parti autre part; si quelqu'un voulait agir contre vous, ce serait le moment de le faire.

Elle n'était pas entièrement d'accord avec son évaluation des risques — elle a eu l'impression qu'il sous-estimait sérieusement Drogon, qui tournait souvent dans le ciel au-dessus de peu importe l'endroit où Dany était— mais elle était d'accord que c'était le moment politiquement idéal pour qu'un usurpateur mal intentionné l'attaque. Si quelqu'un devait la tuer, la pagaille qui s'en suivrait ici, sans la plus grande partie de ses armées et la présence de son co-souverain serait suffisamment importante pour pouvoir réellement réussir un coup d'état, même si temporaire.

A la fin, son enfant était plus important que sa fierté. Elle a accepté de ne plus se promener dans les rues jusqu'à la naissance de son bébé, mais elle a refusé d'arrêter de rencontrer son peuple. Cette salle d'audience de fortune était le compromis et, si Dany pensait qu'elle devenait parfois agitée en restant cloitrée ici, ce n'est rien comparé à ce que la sœur de Jon en pense. Elle fait souvent penser Dany à un animal en cage.

"Vous pouvez vous retirer, si vous le souhaitez," rappelle Dany à Arya. Elle fait un geste vers les portes ouvertes, en direction de la longue file des gens du peuple. "Vous savez ce que vous raterez."

"Oui. Les gens du peuple qui demandent de l'aide, des bénédictions ou de la chance, et peut-être un peu plus d'hommes étranges qui sentent le vieux fromage qui demanderont pour toucher vos cheveux."

Les lèvres de Dany s'étirent avec amusement. Elle incline la tête. "Comme j'ai dit: vous pouvez partir, si vous le souhaitez." Arya ne bouge pas. "Ou, si vous voulez, vous pouvez rester pour le reste des hommes fromagers."

"Eh bien je ne sais dans quel autre endroit je trouverai du divertissement dans cette ville."

"Peut-être que je vous surprendrai en laissant l'un d'eux me toucher les cheveux plus tard dans la journée. Mon cadeau pour vous, pour apaiser votre ennui."

Arya se tourne pour la regarder, renfrognée. Ses mains se contractent vers sa hanche, vers l'épée que Jon lui a donnée quand elle était juste une petite fille. "Ne vous avisez pas de les laisser approcher. J'ai fait une promesse à mon frère."

Atoqqo rentre à nouveau dans le hall d'entrée, ramenant avec lui une femme à l'air fatiguée et son jeune enfant.

"Oui, et vous prenez votre promesse très au sérieux, je sais," dit Dany à Arya et puis elle tourne son attention vers la femme. A côté d'elle, Lora, une fille de quinze ans de Culpucier, s'avance.

"Daenerys du Typhon de la Maison Targaryen, Première du Nom, Reine des Andals et des Premiers Hommes, Protectrice des Sept Couronnes, la Mère des Dragons, la Khaleesi de la Grande Mer Herbeuse, l'Imbrûlée, la Briseuse de Chaines," présente Lora. Dany entend Arya soupirer. "Majesté, voici Camielle et son fils."

"Qu'est-ce que la Maison Targaryen peut faire pour vous, Camielle?"

La femme s'approche après avoir lancé un regard effrayé et en coin, à Atoqqo. Elle s'arrête là où deux Immaculés se tiennent, juste à quelques mètres du siège où Dany est. Son fils s'appuie avec apathie contre ses lourds jupons et lève des yeux vides vers Dany. Dany pense, avec une montée de mécontentement, qu'il ne semble pas bien aller du tout.

"Majesté, mon garçon, Tomas, était dans le dispensaire, pris de fièvre. Je l'en ai retiré avant qu'il ne soit bien parce qu'il était sans cesse mordu par les puces et la vermine qui grouillent dans les ruines. Il a été mordu tant de fois que les guérisseurs ont dit qu'il souffrait d'un manque de sang, et ce n'est pas le seul."

Dany se tient plus droite, même si son cœur se serre. Elle tourne toute son attention sur le petit garçon. Il porte une tunique trop grande avec de longues manches, mais Dany pense qu'elle peut distinguer ce qui ressemble à des marques de morsures sur ses mains. Il fait calme dans le hall: elle peut sentir tous les yeux braqués sur elle.

"Puis-je voir ses bras?" demande-t-elle.

Camielle se dépêche de s'exécuter. "Oui, bien sûr, Majesté."

Elle retrousse les manches de son fils et, avant même que la moitié de son bras gauche ne soit exposée, Dany se lève. Ses pas résonnent contre le sol en pierre tandis qu'elle descend vers la femme et son fils; Ses gardes avancent avec elle, mais elle les ignore. Elle s'arrête juste devant Tomas. Il la regarde, les bras découverts, des marques de morsures et des éraflures couvrant sa peau. Ses yeux sont écarquillés. Hantés. Daenerys s'agenouille lentement jusqu'à ce qu'elle soit au même niveau que le garçon. Il la fixe, ses lèvres s'ouvrent avec quelque chose ressemblant à de l'émerveillement.

"Quand est-ce arrivé, Tomas?" lui demande-t-elle, tournant les yeux vers ses bras.

Il baisse le regard sur ses bras et puis le relève. "Toutes les nuits que j'étais là," répond-il.

"Je l'ai sorti du dispensaire ce matin," informe Camielle.

Les yeux de Dany se ferment un bref instant tandis que de la douleur et de la colère la traversent. Elle se laisse un moment pour les ressentir et puis elle se relève. Droite, ferme — une reine. Mais intérieurement, sa détermination frémit. Intérieurement, elle est dévorée par la culpabilité et l'incertitude. Elle se tourne vers le devant du Hall où Ser Davos est assis.

"Ser Davos, j'ai payé intégralement le Constructeur en Chef pour réparer et restaurer la structure que nous avons établie comme dispensaire, n'est-ce pas exact? Il y a huit jours, si je me souviens correctement."

Ser Davos se lève. "Oui, Majesté."

Dany regarde toujours le garçon et sa mère. Plus elle voit ces marques de morsures, plus elle a la nausée.

"Et rappelez-moi — quand a-t-il dit que le problème serait résolu?"

"Il a dit que ce serait une réparation rapide, Majesté. Cinq jours tout au plus."

"Et est-ce que je l'ai chargé de faire toutes les réparations nécessaires pour garantir des conditions de vie agréables?"

"C'est exact," acquiesce Ser Davos, bien que, évidemment, Daenerys sait bien ce qu'elle a dit.

"Et nous a-t-il envoyé le rapport d'achèvement?"

"Oui, Majesté. Il y a trois jours. Il a rapporté que la structure était intégralement réparée et que les conditions de vie étaient acceptables."

Dany tend le bras et prend les mains de Tomas dans la sienne. Elle lui soulève gentiment ses bras et fait un pas de côté pour que Ser Davos puisse le voir. Elle peut sentir la rage s'enflammer au milieu de sa poitrine.

"Je n'appelle pas ceci acceptable."

"Non. Moi non plus," approuve Ser Davos.

Dany relâche doucement les mains de Tomas et regarde Camielle. "Je vous présente mes plus sincères excuses. Je peux vous assurer que le problème sera réglé immédiatement. Je vous prie de laisser Dakho vous escorter, Tomas et vous, jusqu'à l'autre dispensaire; si celui-ci ne vous convient pas, revenez directement vers mois."

Elle reste debout au milieu de la pièce et attend que Dakho ait escorté la mère et l'enfant dehors. Ser Davos s'avance lorsqu'elle se tourne pour les suivre.

"Majesté—"

Elle l'interrompt. "Je vais aller voir par moi-même."

C'est Arya qui lui barre le passage, s'avançant audacieusement devant elle, sans expression. La colère de Dany apparait sur son visage avant qu'elle ne puisse l'en empêcher, bien que la sœur de Jon grimace à peine sous sa chaleur.

"Un dispensaire infesté de vermines et de maladies n'est pas un endroit convenable pour vous: jamais, mais surtout pas pour le moment," fait remarquer Ser Davos. "C'est rempli de malades même si ces affirmations de vermines ne sont pas vraies, bien qu'elles semblent l'être."

Dany se tourne pour faire face à Ser Davos. Elle sait que, sous sa colère, du chagrin se tapit, mais il est réprimé trop profondément pour le ressentir.

"Et pourtant nous laissons des enfants malades là-bas! Si ce n'est pas convenable pour moi, ce n'est pas convenable pour des enfants et des bébés malades!"

"Nous n'allons pas laisser des enfants malades là-bas un fichu instant de plus," rétorque Ser Davos et Dany réalise qu'il est tout aussi fâché qu'elle à ce propos. Etrangement, ça calme sa rage au lieu de l'encourager. Elle sent la pression dans sa poitrine s'atténuer. Dans les yeux de Ser Davos, elle voit une horreur jumelle à celle qu'elle ressent, une horreur qui lui dit que lui aussi fera tout ce qu'il faut pour y remédier. "Je vais faire appeler le Constructeur en Chef maintenant pour que nous puissions lui parler. En attendant, nous pouvons déplacer tous les malades dans une nouvelle location. Nous venons de terminer le nouveau septuaire; cela fera l'affaire pour le moment."

"Si le Constructeur a volontairement ignoré les conditions et m'a trompée par souci d'avidité et de paresse, je lui reprendrai son salaire et lui ruinerai sa réputation. Et si un seul enfant meure à cause de lui, je le ferai tuer."

"Comme c'est votre droit," dit Ser Davos, sans broncher. "Comme je le ferais aussi."

Le tintement de la cloche du déjeuner attire l'attention de la plupart des personnes faisant la queue devant le hall de la Crypte-aux-Vierges; Dany, Ser Davos et Arya se tournent pour regarder les gens se diriger vers le chariot de nourriture le plus proche, à l'exception d'une poignée qui reste.

"Nous devrions tous aller prendre notre petit-déjeuner," dit Ser Davos. "Avant qu'ils ne fassent encore la queue."

Daenerys se retourne vers sa chaise simple — son trône compliqué.

"Ceux qui ne sont pas partis pour déjeuner ont plus besoin de moi que de nourriture. Donc je vais rester," répond-elle. "Vous pouvez tous les deux y aller."

Elle se rassied sur la chaise. Ser Davos et Arya hésitent seulement un instant avant de reprendre aussi leurs places précédentes.

"Allez manger, Arya," dit Daenerys avec lassitude.

Arya la regarde de l'autre côté de la pièce et, durant une seconde, ses yeux font tellement profondément penser Dany à ceux de Jon qu'elle sent la souffrance monter en elle. L'intensité de son absence la frappe tout d'un coup, complète et brutale, et Dany est obligée de regarder par la fenêtre pour empêcher les larmes de se former. A la place de pensées comme il faudra des mois avant que je puisse le revoir, il faudra des mois avant que je puisse le toucher à nouveau, il faudra des mois pour que je puisse à nouveau entendre sa voix, elle répète sa litanie de titres en boucle, essayant d'en tirer de la force. Ces derniers temps, elle a un peu l'impression qu'elle fait seulement semblant d'être reine. De jouer un jeu imaginaire d'enfant. Les cauchemars et la peur qui la tourmentent ne font qu'empirer le tout.

"Je pense que je vais rester, si cela convient à Votre Majesté," commente Arya et, pas pour la première fois, Dany se demande comment Arya peut insuffler autant de toupet dans des paroles aussi convenantes en apparence.

Elle envisage d'ordonner à Arya de partir. Elle sait qu'elle est tout à fait dans son droit de le faire. Elle pourrait la forcer à aller manger, même si elle n'en a pas envie.

Mais ça voudrait dire qu'elle se retirerait. Et Dany s'est habituée à sa présence constante. A bien des égards, c'est tout ce qui l'empêche de se sentir seule.

"Je suppose que oui," dit Daenerys, faisant semblant de bien y réfléchir avant.

Arya se rappuie contre le mur. "Continuons, alors."

Et ils continuent, Daenerys gérant de multiples nouvelles crises et rencontrant un nombre indéterminable de personnes avant la tombée de la nuit. Hormis le grignotage par intermittence sur un plateau de pains, de fruits et de fromage, elle n'a pas pris de repas et elle est submergée d'anxiété ce soir-là quand elle est confrontée au fait de devoir en accepter un des cuisines. Son plateau de l'après-midi était différent: ce n'était pas juste de la nourriture pour elle mais également pour tous ceux qui étaient restés à ses côtés lorsqu'ils recevaient le peuple, et elle a à peine eu le temps de penser à ce qu'elle grignotait en le faisant. Le repas qui lui est amené une fois qu'elle retourne dans le calme de sa chambre est spécifiquement pour elle et, à cause de ça, elle ne parvient pas à s'obliger à le manger. Elle est assise avec le ventre serré par la faim, l'odeur du ragoût à la fois alléchante et dégoûtante, ses doigts mettant sans relâche le pain au beurre en morceaux. Sa tête lui fait mal. Il n'y a rien à craindre, se dit-elle, mais si. Il y a beaucoup de choses à craindre. Dany l'a toujours su.

Le plateau reste posé dans sa chambre et la nargue jusqu'à ce qu'une servante l'enlève finalement. Dany s'est assez bien débrouillée dans l'agitation de la journée mais, à la nuit tombée, son royaume est calme, elle ne peut que se concentrer sur les ombres tapies. Elle prend le bain préparé pour elle, mais elle s'accroche à ses genoux tout le long, incapable de se détendre totalement même lorsqu'Ezhi fait couler de l'eau chaude, parfumée à la lavande, sur ses cheveux et ses épaules. La nuit amène un sentiment d'appréhension que Dany ne peut pas nommer, une peur sans nom qui l'empoigne. Elle avait pensé, les deux ou trois premières nuits, que c'était simplement la souffrance de l'absence de Jon, mais ce soir, ça semble plus important que ça. Plus puissant que ça.

Elle grimace lorsqu'Ezhi lui masse le cuir chevelu avec une barre de bois de santal et un savon à la rose. Sa tête lui fait tellement mal que n'importe quel contact avec ses cheveux fait mal. Elle fuit son contacte, se fichant pas mal que ses cheveux ne soient pas bien lavés.

"Votre tête fera moins mal si vous mangez plus," lui dit Ezhi en Dothraki. C'est une remontrance respectueuse, gentille, et Dany ne lui en veut pas. Elle écarte gentiment les cheveux de Dany au-dessus de sa blessure, bien que ce ne soit pas sa blessure qui lui fait mal: la douleur semble s'être enroulée autour de tout son crâne comme un étau, au lieu d'être simplement localisée à la zone de sa blessure. "Elle guérit bien mieux."

"Grâce à toi," lui dit Dany. Elle ne prend pas la peine de lui dire que la guérison de sa blessure ne fait pas grand-chose pour la douleur qui vient la nuit. Ca, semble-t-il, ne fait que s'empirer avec le temps.

Elles restent silencieuses pendant qu'Ezhi lave le savon des cheveux de Dany. Dany ressent peu de réconfort dans la chaleur de l'eau mais, ensuite, quand Ezhi lui tend les draps de bain, elle n'a pas envie de les prendre. Elle ne veut pas qu'elle s'en aille. Ne veut pas être seule.

"Juste un peu plus longtemps," dit-elle doucement.

Ezhi s'assied sur le bord de la baignoire. Dany reste là, possédée par sa peur, jusqu'à ce que l'eau soit glacée. Quand elle va enfin au lit, elle se réveille toutes les heures, la tête en feu, ayant l'impression qu'elle se bat contre quelque chose qu'elle ne peut pas nommer. Elle pense que c'est peut-être elle-même.

Et quand elle est tellement fatiguée, a tellement mal, qu'elle ne peut que céder au sommeil qui s'accroche aux bords de son cerveau, ses cauchemars sont saisissants et terribles. Dedans, elle est prise de contractions: la douleur intense, tordante, lui serre l'abdomen, les cuisses, l'aine. Elle crie, mais ça n'aide pas beaucoup. Rien n'aide. Elle enroule ses mains dans les draps et elle appelle à l'aide, après quelqu'un, n'importe qui, mais elle est complètement seule.

Jusqu'à ce qu'elle ne le soit plus. Sa douleur monte et se localise, changeant d'une agonie tordante à une pression vive, perçante, et puis elle sent son enfant glisser hors d'elle, sortant avec une rivière de sang. Elle a des vertiges tandis qu'elle se penche entre ses jambes et soulève son nourrisson, mais ses vertiges ne l'empêchent pas de voir. De comprendre.

Des écailles, friables et endommagées. Des os pliés à des angles étranges. Une bouche remplie de vers. Un pleur qui ressemble à un hurlement.

Alors que Dany presse ses lèvres contre le visage ensanglanté et terrible de son bébé, l'enfant s'embrase dans ses bras. Tout ce qui lui reste à allaiter est des os.

Et quand elle se réveille enfin, elle se sent différente.

C'est la première fois que la peur la poursuit aussi à la lumière du jour.


IV.

A Castel-Cerwyn, Jon se réveille au son des cris de Daenerys.

Il se lève dans le froid de la pièce, sa main sur Grand-Griffe, avant de réaliser que le son était seulement dans ses cauchemars. Avant de se rappeler que c'est lui qui en était la cause.

Durant un festin organisé par la Maison Corbois, il doit quitter la Grande Salle pour aller vomir dehors dans la neige, la douleur dans sa tête tellement intense qu'il voit d'étranges couleurs devant ses yeux et que même de l'eau le rend malade. Ses soldats Nordiens plaisantent avec lui sur sa consommation de bière et Jon est tellement frustré, tellement désespéré, qu'il se met presque à pleurer.

Il cède au harcèlement sans relâche de Lord Tyrion avant de partir de Corbois et laisse leur Mestre l'examiner, mais le Mestre lui dit qu'il est en excellente santé hormis le fait qu'il en fait trop et que deux ou trois repas convenables et bonnes nuits de sommeil le remettront totalement sur pied. Jon le regarde et a du mal à expliquer le fait qu'il ne peut pas dormir. Que dormir est le problème. Quand il parvient enfin à l'exprimer, il se fait dire que c'est le stress dû d'être roi et il se voit donner un thé spécial pour le faire dormir toute la nuit.

Il l'essaye la nuit suivante, la dernière nuit avant qu'ils arrivent à Winterfell. Mais il se réveille en hurlant (à la grande frayeur de ses hommes), se sentant paralysé dans son propre esprit et, pour la première fois, les terreurs qu'il a vues dans son sommeil ne s'effacent pas de son cerveau pendant des heures. Il jette le thé dans la cheminée et n'acceptera plus d'aide du mestre.

Lorsque Winterfell se profile devant eux, Jon est tellement abattu qu'il est rempli de soulagement en le voyant. Durant un instant, il n'arrive pas à se souvenir de pourquoi il ne voulait pas revenir. Il n'arrive pas à se souvenir de pourquoi il était fâché. Il n'arrive pas à se souvenir de pourquoi ça a arrêté d'être la maison.

Mais ensuite il voit les déserteurs, les bannerets. Ils sont une force bien plus petite que les hommes que Jon a amenés avec lui — ce qui n'est même pas un tier de la totalité de leurs forces, à Daenerys et lui — mais Jon ne peut s'empêcher de prendre leur simple présence comme une menace. Ils l'observent tandis qu'il entre dans Winterfell. Jon ne s'est jamais attendu à être traité comme un roi, mais ça semble être très loin de l'accueil d'un roi.

Sa sœur s'avance pour le saluer lorsqu'ils s'approchent des murs. L'expression de son visage est plus dure qu'il ne s'en souvient.

"Nos hommes peuvent entrer," dit-elle, regardant la portion de l'armée de Jon composée de Nordiens. "L'armée de la Reine des Dragon restera à l'extérieur de l'enceinte."

Le cœur de Jon se durcit. Il se tient plus droit peu importe à quel point il se sent mal, à quel point il doit avoir l'air malade. "L'armée de la reine est mon armée. Ce sont tous nos hommes — les miens et ceux de la reine. Ils vont avoir la permission d'entrer à l'intérieur."

Il ne s'était pas attendu à être défié aussi vite à l'arrivée. Sansa le regarde et il regarde Sansa. Dans sa douleur, il se sent féroce, sauvage. Il a l'impression qu'il pourrait facilement sortir Grand-Griffe là tout de suite si sa sœur prononce un autre mot contre sa volonté. Ca devrait l'effrayer. Ce n'est pas le cas.

Mais elle sourit soudainement, bien que ce soit léger et crispé.

"Winterfell est à toi, Majesté," lui dit-elle. "Quels que soient tes ordres. Viens — tu es à la maison."

Il est raide lorsqu'elle se penche en avant pour l'enlacer. Il lui attrape les bras, la retenant.

"Je n'y suis pas," lui dit-il, s'éloignant d'elle. Il fait un signe de la tête à Mouche Rouge, lui donnant l'ordre de faire entrer leurs hommes. Il peut sentir les yeux de Sansa sur lui tandis qu'il se dirige vers les cryptes et il se dit que, si elle le suit, il pourrait la faire arrêter (tellement son agacement est grand, tellement son besoin d'être seul est grand).

Mais elle ne le suit pas. Et une fois qu'il est seul dans la crypte humide, froide, il s'effondre sur le sol en terre et presse son front contre la statue de Lyanna Stark. La pierre froide apaise les bords tranchants de sa migraine, suffisamment qu'il pense qu'il pourrait simplement rester ici en bas jusqu'à ce que quelqu'un vienne le récupérer, recevant du réconfort futile, sans vie, de cette statue aussi longtemps qu'il pourra. C'est le seul réconfort que sa mère a jamais pu lui donner.

Il n'a jamais voulu te blesser, pense Jon, les mots se tissant grossièrement dans ses pensées comme des points de croix. Ils ne maintiennent rien ensemble: rien n'est cohérent. Encore moins lui. Il t'aimait. Il t'aimait. Il ne savait pas que tu mourrais en me mettant au monde. Il t'aimait. Ce n'était pas de sa faute. Il n'a jamais voulu te faire du mal. Il t'aimait.

Entrelacées avec ces pensées sont les horribles visions, les choses qui ont tourmentés son esprit en déliquescence toutes les nuits. Il pense au visage de Rhaegar — à son visage à lui. Il pense aux mains ensanglantées de Rhaegar — à ses mains ensanglantées à lui.

J'ai peur, a-t-il envie de dire à sa mère.

Mais elle n'est rien d'autre que de la pierre. Et, vite, la chaleur de sa tête réchauffe la fraicheur qui lui apportait autrefois du soulagement, et il ne lui reste plus aucun réconfort à trouver.


V.

Il a le sommeil agité et envoie chercher son frère et sa sœur dès le lever du soleil. On lui amène son repas dans la Grande Salle, mais il en mange peu. Il se trouve dans un rare silence pendant qu'il attend Sansa et Bran; il le passe à penser à Dany. Il a interdit à Lord Tyrion de quitter le champ de vision de Mouche Rouge — pour empêcher Tyrion de parler avec Sansa ou Bran sans que Jon soit présent— mais il lui a permis d'envoyer un corbeau au sud à la première heure pour faire savoir à Dany qu'ils sont arrivés à Winterfell sans encombre. Jon veut avoir de ses nouvelles tout de suite — il veut savoir qu'elle va bien. Tyrion lui a assuré qu'il le saurait vite si ce n'était pas le cas, mais le sentiment d'appréhension dont Jon ne peut se débarrasser le rend paranoïaque.

Penser à Dany est la seule chose qui aide: il parvient, dans la lumière du matin, à oublier les horribles visions de son sommeil et, à la place, il pense à ses baisers, à la lueur de feu dans son regard, à l'inclinaison de son sourire. Au lieu d'être tourmenté par la peur de rentrer à la maison — peur de lui faire du mal — il est tourmenté par l'envie, par l'impatience.

Le bref répit ne dure pas, cependant. Aussitôt qu'il se sent assez bien pour commencer à manger un peu de son repas, son frère et sa sœur arrivent. Un banneret déserteur de la Maison Karstark pousse la chaise roulante de Bran; quand Jon croise son regard, l'homme le regarde stoïquement.

"On dit que tu es heureux dans le sud," Sansa salue Jon impassiblement. "Tu n'en as pas l'air. Tu n'as pas l'air d'être heureux."

Jon l'ignore. Il observe Bran être roulé jusqu'à sa place à la table où son petit déjeuner attend déjà. Bran l'observe aussi — un regard qui, durant un instant, semble presque calculateur.

"Bonjour, Bran," salue Jon.

Bran pose ses mains à côté de son assiette. "Bonjour, Majesté."

Ca semble ridicule venant de la bouche de son frère. Il ne peut s'empêcher de le corriger. "Jon."

Bran ne fait aucun commentaire en réponse à ça. Il ne touche pas non plus sa nourriture. Jon attend que Sansa s'asseye et, une fois que c'est fait, il congédie le soldat. Une fois qu'ils sont seuls, il regarde son frère et sa sœur.

"Ca cesse maintenant. Tout de suite. Tout. Ca cesse maintenant — ou je vous arrêterai moi-même. Mettez-moi au défi de prouver mes paroles et vous verrez."

L'expression de Sansa se tort avec mécontentement. Elle regarde Bran.

"Tu vas devoir être plus précis, Jon," demande Bran. "Que veux-tu que nous cessions de faire?"

Son ton détaché, sans émotion, déclenche l'irritation de Jon. Il donne l'impression qu'il ne pourrait pas plus se ficher de cette discussion même s'il essayait et Jon a fait tout ce chemin jusqu'ici pour parler avec lui — pour essayer de leur donner le bénéfice du doute, à Sansa et lui — pour essayer de trouver la paix là où ils ont uniquement semé la méfiance. Son regard noir est brûlant.

"D'accord. Permettez-moi d'être plus précis. Vous allez cesser de rallier des bannerets contre votre reine. Vous allez cesser de dire des mensonges à Tyrion Lannister pour essayer d'empoisonner la reine contre moi. Vous allez cesser de menacer de marcher au sud en mon nom. Vous allez cesser votre trahison ou j'y mettrai un terme pour vous. Est-ce assez précis pour vous?"

Sansa porte son verre à ses lèvres, ses sourcils légèrement soulevés. "Eh bien, tu commences certainement à parler comme un roi."

"Je suis le roi."

Sansa abaisse son verre. "Ca fait plaisir d'enfin t'entendre le dire. C'est ce que je te dis depuis le début."

"Non," dit-il, la voix basse, un grognement. "Je suis le roi. 'Un Roi Régent n'est pas un Roi'— je règne avec les titres intégraux, tout comme la Reine Daenerys. C'est terminé, Sansa. Tu as obtenu ce que tu croyais vouloir. Je pense simplement que ce n'est pas du tout comme tu penserais que ce serait. A présent, le Nord ployera le genou ou tu seras dépouillée de tes titres et de tes terres et le siège Nordien sera transféré à Corbois."

"La Maison Corbois?" Exige Sansa, son affront évident.

"Oui, la Maison Corbois. Une Maison qui s'est battue à mes côtés contre Ramsay Snow, contre l'Armée des Morts, et nous a aidés, la reine et moi, à prendre Port-Réal. Pas la Maison Stark, qui a, dernièrement, simplement essayé de voler des bannerets de leurs maisons vassales, trahi leur propre sang et usurpé la reine, pour des raisons n'allant pas beaucoup plus loin que l'antipathie inexplicable et la cupidité de Sansa Stark."

Sansa est furieuse. Elle se lève et se dresse au-dessus de Jon. Plusieurs de ses gardes s'avancent de quelques pas mais Jon lève une main, les arrêtant. Tout comme c'était le cas quand ils étaient petits, son absence de réaction face à la fureur de Sansa ne fait que la mettre plus en colère. Bien.

"La Maison Stark qui t'a élevé! La Maison Stark qui t'a recueilli, t'a protégé comme l'un de ses membres des gens qui t'auraient massacré avant même que tu ne fasses tes premiers pas—"

"Les gens qui m'auraient traqué comme ils ont essayé de traquer Daenerys Targaryen durant toute sa vie, et pourtant tu es en train de conspirer contre elle maintenant, comme si c'était ce qu'elle méritait depuis le début—"

"Tu ne sais pas les choses que je sais—"

"Je sais que tu es une menteuse perfide qui m'a trahi d'une façon dont Père aurait honte. Tu mentionnes mon enfance comme si je devais t'être redevable — de quoi? Qu'as-tu fait pour moi? Tu ne m'as jamais traité comme si j'étais un Stark quand j'étais enfant. Et j'en suis un. Ma mère était Lyanna Stark, ce qui me donne autant le droit d'être ici que toi, peu importe qui était mon père biologique. Notre père a emporté mon identité dans la tombe au lieu de la divulguer, et tu as utilisé mon identité pour essayer d'obtenir du pouvoir pour toi-même. Ca ne marchera pas. Je ne te dois rien. Plus maintenant."

Elle est froide. "Tu dois ta vie à la Maison Stark."

Il se lève lentement, répondant à chaque once de sa froideur avec la sienne. "Et tu dois ta vie à mon épouse. Tous les Nordiens la lui doivent."

"Je crois que ton épouse a été intégralement payée," crache Sansa. "Elle a le trône qui devrait être à toi et, apparemment, son pantin Nordien personnel."

Jon a envie de lui dire quelque chose de blessant mais, à la place, il recule d'un pas. Il rit. Ca atteint Sansa plus facilement que ses mots cruels auraient pu: ses joues deviennent rouges de colère.

"Sansa, même si tu parvenais à me retourner contre notre reine, même si tu me convainquais, d'une manière ou d'une autre, de prendre le trône pour moi et moi seul, je ne ferais pas de toi la Reine du Nord," dit-il. C'est méchant. Il voit son regard se tourner avec incertitude vers Bran. "Peut-être qu'à une époque, je l'aurais fait. Mais plus maintenant. Je vois où ta loyauté se trouve réellement: avec toi-même."

Elle secoue la tête. Son expression se décontenance. "Ce n'est pas toi, Jon. Réfléchis à ce que tu dis."

"Oh, je réfléchis. Je n'ai pensé qu'à ça durant tout le trajet jusqu'ici."

La voix de Bran interrompt leur conversation. Il observait tellement silencieusement que Jon avait presque oublié qu'il était là.

"Ce n'est certainement pas à qu'à ça que tu as pensé," commente-t-il.

Sansa et Jon se tournent tous deux pour le regarder. L'anxiété de Jon monte brusquement après ce commentaire, même s'il n'est pas sûr de pourquoi. Bran ne peut pas savoir les choses qu'il voit dans son sommeil, les choses horribles qui le tourmentent. Il n'en a parlé à personne et n'en parlera jamais.

"Tu t'es certainement demandé pourquoi Sansa et moi faisons ce que nous faisons," continue Bran.

"Au début, ouais," convient Jon. "Mais maintenant? Je pense que la reine se soucie plus du pourquoi que moi. Je veux simplement que vous arrêtiez. Vous êtes tous les deux un embarras pour moi."

"Tu vas vouloir que beaucoup de choses s'arrêtent," lui dit Bran, "mais elles ne s'arrêteront pas, pas avant que tu ne les obliges à s'arrêter."

"Tu sais, je crois que je préfère quand tu te contentes de me regarder fixement," dit Jon d'un ton cassant. "Je n'ai pas le temps pour ça, Bran."

"Tu vas constater que c'est la seule chose pour laquelle tu as le temps. Je sais que tu veux retourner à Port-Réal, mais tu n'y retourneras jamais. La femme que tu as quittée ne sera plus là."

Jon a presque l'impression de ne pas avoir le contrôle de son corps. Il se retrouve dressé au-dessus de la chaise de Bran, son visage au-dessus du sien, la rage battant en lui. Et sous cette rage: l'effroi. Le même genre qui a suppuré tout le mois.

"Est-ce une menace contre la reine?"

Bran cligne des yeux, ne se laissant pas découragé par la colère de Jon. "Pas de la façon que tu crois. Considère-le comme un avertissement, pas une menace. Un avertissement pour les choses à venir et par nulle autre faute que la sienne."

"Il faut qu'on parle, Jon," dit Sansa. "Il fait que tu entendes des choses que tu n'auras pas envie d'entendre. Il faut que tu écoutes. Après, si tu veux toujours nous arrêter, arrête-nous. Mais c'est plus gros qu'une lutte de pouvoir entre toi et moi."

"Pourquoi devrais-je écouter quoi que ce soit que vous avez à dire?" leur demande Jon.

"Je suis le seul que tu devrais écouter. Je suis la Corneille à Trois Yeux."

Jon n'a pas oublié ce qu'Arya lui a dit sur Bran. N'a pas oublié que Bran l'a trompée. Il le regarde d'un air glacial.

"Je te préférais quand tu étais Bran Stark."

"Bran Stark est parti. Mais s'il était là, il voudrait que son frère écoute," dit Bran.

"T'écouter mentir?"

"Je ne peux pas mentir."

"Tu es en train de mentir en ce moment même," dit Jon d'une voix sèche. "Tu as menti à Arya et tu me mens à moi."

"Arya?" exige Sansa, sa voix brusque. "Qu'y a-t-il avec Arya? Elle est partie pour explorer."

Jon ne répond rien à ça. Bran et Sansa échangent un regard mécontent.

"Elle est au Sud," réalise Bran. Quand Jon le regarde, il observe le mur avec un air lointain, bien que Jon peut dire qu'il voit quelque chose d'autre. "Elle est au Sud. Avec Daenerys."

"La Reine Daenerys," corrige froidement Jon. Il n'aime pas entendre Bran tenir le nom de Dany avec autant de familiarité dans sa bouche.

"Quoi?!" exige Sansa.

Bran et Sansa ne sont pas content de cette information. Jon ne sait pas s'ils ont l'intention de le montrer ou pas, mais il connait le visage de son frère et de sa sœur. Pour le pire ou pour le meilleur.

"Là où Arya est, ce sont les affaires d'Arya," dit Jon, sachant qu'il vaut mieux qu'il cache son jeu. "Ce qui importe est que tu lui as menti. Tu lui as dit, à plusieurs reprises, que la reine avait réduit Port-Réal en cendres. Et la reine n'a pas fait ça."

"Jon…" Sansa semble pleine de pitié.

"J'étais là. Je sais ce qui s'est passé. Je l'ai vu de mes propres yeux et, par après, les conséquences. La Reine Daenerys n'a pas réduit Culpucier en cendres comme tu l'as dit à Arya. Cersei Lannister avait dissimilé une traînée de caches de feu grégeois dans la ville, prête à déclencher une réaction en chaîne si le Donjon Rouge prenait feu."

"Elle s'est bien débrouillée pour te le faire penser."

"Je ne le pense pas. Je le sais," discute Jon. Il se tourne vers Bran. "Ce qui amène la question de pourquoi tu as menti à ce sujet."

"Bran ne peut pas mentir—"

"Bran a menti."

"Il n'a pas menti! Tu n'as aucune preuve que c'est arrivé!"

"Ce que j'ai vu de mes propres yeux n'était pas une preuve?! Est-ce que tu t'entends, Sansa?! Tu parles comme si tu étais folle!"

La colère de Sansa s'élève en même temps que celle de Jon.

"Et tu dois le savoir, n'est-ce pas? A quoi ressemble la folie — en couchant avec une Targaryen et tout ça!"

"Je suis un Targaryen!"

"Oui," dit Bran d'une voix neutre. Il se tourne pour croiser les yeux de Jon. "Tu l'es."

Les implications affluent entre leurs regards fixes. Jon sent une douleur abrupte jaillir dans sa tête, la nausée lui serrer le ventre. Il lutte contre les deux.

"Daenerys est plus saine d'esprit que vous tous," grogne Jon.

"Tu n'as pas la moindre idée de quoi tu parles," lui dit Sansa. "Ta reine — ton épouse— est folle. Elle va succomber à cette folie et elle va tuer des millions, Jon. Bran l'a vu. Bran sait. C'est pour ça que tu dois partir maintenant — Je ne sais pas ce qu'elle t'a dit pour t'amener à l'épouse mais tu dois reprendre le Trône et la destituer, Bran a vu—"

"Quoi? Bran a foutrement vu quoi?!" hurle Jon. Sa douleur s'empire. Il a du mal à se concentrer sur ce qu'ils disent. "Tu as vu l'avenir, Bran? Très bien. Alors dis-moi exactement ce que tu as vu. Arrête de faire un jeu d'esprit avec moi. Arrête d'essayer de me manipuler. Tu veux que je me retourne contre Daenerys et que je gouverne — pourquoi?!"

"Parce qu'elle va exterminer des millions de personnes, Jon. Elle va subir une grande perte et elle va devenir folle à cause de ça et rien ne l'arrêtera d'inonder Westeros de feu. Après Westeros, Essos. J'ai vu les os, la douleur, la souffrance. Et le moyen de l'empêcher est si tu lui prends son pouvoir. Si tu l'arrêtes."

Les mots de Bran restent suspendus dans l'air. Jon suppose qu'ils sont censés être forts vu la manière dont Sansa semble retenir son souffle en regardant Jon les digérer, mais il a juste envie de rire. Parce qu'ils n'ont pas la moindre idée. Ils ne savent pas du tout qui est Daenerys. Si c'était le cas, ils ne prendraient même pas la peine d'essayer d'inventer cette histoire. Ils sauraient que c'est impossible.

"Daenerys fait preuve de plus d'attention pour les innocents de Port-Réal en une heure que Cersei n'en a fait preuve durant son règne tout entier. Vous ne connaissez pas la reine. Vous ne savez pas qui elle est. Elle a un bon cœur — elle aime son peuple. Et elle n'est certainement pas folle. Elle a subi tant de 'grandes pertes' que je doute que je pourrais toutes les compter, et elle a survécu à chacune d'entre elles. Rien ne lui ferait réduire le monde en cendres. Pas le monde qu'elle est activement en train d'améliorer." Jon se lève. "Elle n'a rien fait d'autre qu'aider le Nord. Rien d'autre que vous protéger tous les deux. J'en ai assez de cette conversation. J'en ai assez de vous deux. Préparez une déclaration à faire devant tous les Seigneurs Nordiens en ployant le genou devant la reine et moi-même d'ici la fin de la semaine, ou préparez-vous à retourner à Port-Réal enchaînés."

Il repousse sa chaise en arrière tellement fort qu'elle se cogne contre la table, faisant renverser le jus de Sansa. Ca répand du rubis sur la table, s'égouttant sur le sol en un flot régulier, épais. Ca rappelle à Jon le sang de ses cauchemars et, durant une seconde, il est tellement accablé par la douleur qu'il titube sur ses pieds.

La voix de Bran résonne dans la pièce. "Ca commence par des pensées terribles qui viennent la nuit."

Jon a couvert ses yeux avec sa main, essayant de surmonter sa douleur, mais en entendant ça, il abaisse sa main et regarde Bran. Bran le regarde sans ciller.

"Des choses auxquelles ils ne veulent pas penser mais ne peuvent pas s'en empêcher. Des choses répétitives. La même terreur nocturne, peut-être, en boucle tous les soirs. Des pensées aussi intrusives que terrifiantes. Ce qu'ils entendent est différent chaque personne: le Roi Fou entendait des chuchotements perfides dans son dos. Aerion le Flamboyant entendait qu'il se transformerait en dragon s'il buvait du feu grégeois. Ils ont vaillamment combattu au début et, pour beaucoup d'entre eux, ça n'est apparu que dans leurs vies d'adultes bien entamées. Mais c'est en train d'apparaître pour Daenerys Targaryen. Souviens-toi de mes paroles. Tu vas commencer à le voir en elle. Tu sauras que j'ai raison. Tu sauras."

Le cœur de Jon cogne de façon erratique dans sa poitrine. Il pense qu'il va peut-être vomir pendant un moment. Bran refuse baisser le regard: c'est le plus longtemps que Jon a regardé les yeux de son frère depuis qu'ils sont réunis. Il se retrouve à penser qu'il ne ressemble pas du tout à Bran Stark à force de le regarder.

"Evidemment, ce que je te dis n'a pas de sens. Evidemment que tu ne peux pas l'imaginer faire ces choses. C'est pour ça que ça s'appelle la folie, Jon. C'est incontrôlable, inattendu. Une pure aberration. Je sais que tu l'aimes… c'est une chose horrible. Mais il n'y a rien que tu puisses faire maintenant, hormis accepter ton devoir envers les gens que tu as juré de protéger, et l'arrêter."

Jon a l'impression de s'enfoncer dans le doute lui et la peur, mais il refuse de le montrer. Il le refuse.

"J'accepte mon devoir envers les gens que j'ai juré de protéger," lui dit Jon. Ma femme et mon enfant. "Tu as tort. Elle ne l'est pas. Et tu as tort de dire que tous les Targaryen sont fous. Rhaegar Targaryen n'était pas fou. De nombreux Targaryen ne l'étaient pas." Je ne le suis pas. Je ne le suis pas.

"Non. Tous les Targaryen ne sont pas fous. Mais quand ils le sont… il n'y a rien de plus dangereux au monde." Bran regarde par la fenêtre. "Je suis fatigué. Je vais m'en aller maintenant. Pense à ce que j'ai dit, Jon."

"Non," jure Jon. Il secoue la tête, dégouté. "Je n'y penserai pas."

"Je ne crois vraiment pas que tu vas pouvoir t'en empêcher."


VI.

Il a trop peur de dormir cette nuit, donc il retourne dans ses appartements et s'assied seul à la table près de la fenêtre, ébauchant une demi-douzaine de corbeaux à envoyer à la maison — et décidant, à la fin, de n'en envoyer aucun. Il n'a aucune réelle nouvelle à raconter à Dany, rien qu'elle ne sache pas déjà, sauf la chose qu'il refuse de lui dire (que Bran prophétise sa folie).

Dany lui a parlé de la 'folie Targaryenne' à quelques reprises, avouant à chaque fois que c'est une peur dont elle peut se débarrasser, quelque chose qui l'a pourchassée toute sa vie. La folie de mon père est une ombre qui planera sur moi jusqu'à la fin de mes jours, a-t-elle dit une fois, sa voix résignée. Je devrai toujours faire deux fois plus d'efforts que n'importe quel autre souverain, être deux fois plus gentille. Et je dois me poser deux fois plus de questions à chaque fois que je fais un choix, aussi. On dit que mon père a commencé en étant sain d'esprit. J'ai l'intention de commencer et de terminer ainsi.

Evidemment, Bran n'est pas parvenu à faire remettre en doute à Jon ce qu'il veut qu'il remette en doute. Jon ne retourne pas dans ses appartements, furieux et frustré, en pensant que sa femme est condamnée à devenir folle. Jon retourne dans ses appartements, furieux et frustré, craignant de l'être lui-même.

Ca commence par des pensées terribles qui viennent la nuit.

Il n'a eu que ça pendant près d'un mois. Des pensées terribles la nuit. Des peurs qui le font pleurer quand il se réveille. Un traumatisme qui le rend nauséeux pendant la journée.

Souviens-toi de mes paroles. Tu vas commencer à le voir en elle. Tu sauras que j'ai raison. Tu sauras.

Il ne le voit pas en Dany. Il ne l'a jamais vu. Mais il le voit en lui-même. Et il ne peut s'empêcher d'avoir peur que ça donne une certaine crédibilité à l'avertissement de Bran. S'il devient fou comme Bran le dit, peut-être qu'il y a une vérité dans la 'folie' dont Bran parle. Peut-être qu'il y a un risque que Dany et lui se dégraderont tous deux d'une manière horrible, terrible.

Il ne veut pas le croire. Il ne peut pas le croire. Mais alors qu'il gratte sa dixième série de mots pour son épouse, ne sachant pas bien comment dire un seul mot de ce qu'il veut dire ou un seul mot, tout court, il ne peut empêcher les doutes qui le tracassent. Les inquiétudes. Il sait que sa migraine interminable, sa peur, son manque de sommeil et de nourriture contribuent tous considérablement à ce doute, mais ce savoir ne fait pas grand-chose pour lui faire reprendre pied.

Tu me manques, écrit-il sur le onzième rouleau de parchemin. Je m'inquiète pour toi et je voudrais te parler plus que je n'ai jamais rien voulu d'autre.

Mais ça ne marchera pas non plus. Il ne veut pas l'inquiéter. Il ne veut pas qu'elle se tracasse encore plus pour lui qu'il sait qu'elle se tracasse déjà.

Tu avais raison, écrit-il dans une autre ébauche. J'aurais simplement dû envoyer quelqu'un pour nous ramener leurs têtes. J'aurais dû rester à la maison.

Puis: Tu m'as dit une fois que les choses dont tu rêves se réalisent. Comment savais-tu que ça allait se réaliser? Tes cauchemars se sont-ils déjà réalisés?

Il écrit un total de vingt-six corbeaux, chacun disant toutes les choses qu'il aimerait pouvoir dire, seulement pour les brûler tous un par un dans la cheminée. Quand ils sont réduits en cendres, il remet ses bottes et s'en va à pas de loup dans les cuisines. Trois de ses gardes Immaculés tentent de le filer, mais Jon les congédie, n'ayant pas besoin de plus de protection que Grand-Griffe à sa hanche.

Comme il l'avait suspecté, il n'est pas seul dans les cuisines. Il fait sombre — toutes les filles de la cuisine se sont retirées pour la nuit — mais Lord Tyrion est assis dans un coin au fond, berçant une énorme chope de bière. Mouche Rouge surveille avec quelque chose qui ressemble au dégoût.

"Majesté," salue Lord Tyrion. Il ne semble pas particulièrement choqué de voir Jon et, quand Jon se sert un gobelet de bière, il n'en a pas l'air choqué non plus. "Je suppose que votre conversation avec Sansa et Bran ne s'est pas bien passée ce matin."

Jon ne boit pas à cause de Bran et Sansa. Il boit parce qu'il a désespérément besoin d'engourdir les terreurs qui, il le sait, viendront quand il cédera enfin au sommeil. Il sait que ça ne fera qu'empirer les choses, mais il doit essayer quelque chose. Il ne supportera pas une nuit de plus à se réveiller avec le souvenir des yeux choqués et trahis de son épouse, de son sang mouillé sur ses mains.

"Non," partage Jon. Il prend une longue goulée et puis regarde Lord Tyrion dans les yeux. "Bran m'a dit que Daenerys va devenir folle et massacrer des millions de personnes. Il m'a dit que je dois la trahir, me retourner contre elle. Je suppose qu'il ne vous a pas dit cette partie-quand il vous a dit que j'allais la trahir."

Lord Tyrion semble alarmé, au moins, bien que cette expression se transforme en prudence peu après. "Eh bien, il était vague quand il parlait avec moi. Bien que, je dois dire, il a dit que vous alliez la détruire, pas seulement la trahir. Vous en comprenez sûrement la différence connotative. Vous comprenez sûrement ma réticence. La détruire de toutes les manières dont une personne peut être détruite, a-t-il dit. Il m'a dit que la seule façon de l'empêcher était de vous séparer. Et j'ai lamentablement échoué. S'il finit par avoir raison, ce sera mon plus grand échec."

Jon est accosté par un défilé rapide de choses terribles, le même genre que ce qu'il voit chaque nuit— une main arrachant des cheveux argentés-dorés par la racine d'une manière sanglante, de la peau se boursouflant et se transformant en cendres, des mains épaisses serrant une belle gorge — et il doit reposer sa bière sur le côté, trop nauséeux pour continuer à la boire.

"Et pensez-vous qu'il finira par avoir raison? Le croyez-vous toujours?" s'entend demander Jon. Il entend la façon dont sa propre voix tremble. Il déteste à quel point il semble vulnérable. "Pensez-vous que je vais le faire?"

"Le pensez-vous?" rétorque Lord Tyrion, visiblement troublé par la question.

"Non," dit immédiatement Jon et il frissonne à cette pensée. "Je ne pourrais pas."

"Vous ne voudriez pas," corrige Lord Tyrion.

"Non," dit fermement Jon. "Je ne pourrais pas. Et je ne voudrais pas."

Lord Tyrion ne fait pas de commentaire en réponse, mais Jon peut voir qu'il réfléchit. Il boit en le faisant, fixant intensément le feu mourant dans l'énorme foyer de cuisine.

"Il voulait que je vous garde séparés pour que vous ne la détruisiez pas, mais il veut que vous la trahissiez pour qu'elle ne détruise pas le monde," médite enfin Lord Tyrion tout haut. Il chipote distraitement avec les bagues sur sa main droite. "J'ai l'impression qu'on ne nous dit pas tout. Et je suppose que la Corneille à Trois Yeux est bien dans son droit de nous cacher des informations. Mais je ne peux pas concilier ces deux choses. Si elle allait détruire le monde, pourquoi Bran ne me dirait-il pas comment pour que je puisse intervenir avant que ça se produise. Si vous êtes censé être le catalyseur qui déclenche sa folie, je peux voir pourquoi il voudrait que je vous sépare tous les deux, mais alors pourquoi a-t-il attendu jusqu'à maintenant pour vous dire ce qui va arriver… n'aurait-il pas été mieux pour lui de vous conseiller de ne pas vous rapprocher d'elle du départ? Si vous êtes la cause de sa ruine?"

"Est-ce ce qu'il vous a fait sous-entendre? Que je suis la cause de sa 'folie'?" demande Jon.

"Oui, ou c'est comme ça que je l'ai interprété. Il ne vous a pas dit la même chose?"

"S'il l'a dit, ce n'est pas comme ça que je l'ai interprété. Il a parlé d'une 'grande perte'."

Lord Tyrion hoche la tête. "Il m'a mentionné quelque chose de semblable. J'ai pensé, au début, que ce serait Missandei. Notre reine s'est certainement détériorée après ça. Je m'attendais au pire. Mais elle s'en est sortie. Donc ensuite, j'ai présumé que ce serait votre trahison, que ça serait la perte."

Jon ne sait pas grand-chose, mais il sait que c'est des conneries. "Non. Et ce n'est pas ce que Bran m'a dit non plus. Il a dit qu'elle deviendrait folle et puis que je devrais la trahir, pas que ma trahison — et que ma perte le provoquerait."

Lord Tyrion lâche un 'hum' d'un air pensif. Jon suppose que l'alcool a suffisamment engourdi les choses pour que ce ne soit pas beaucoup plus qu'un débat philosophique pour lui. Jon, en revanche, a l'impression que son anxiété érode ses entrailles.

"Peut-être que c'est le bébé."

Jon relève brusquement et immédiatement les yeux vers Lord Tyrion, son cœur se serrant avec une force écœurante. Il se prend à secouer la tête.

"Non. Ce n'est pas ça."

"Elle avait certainement l'impression qu'elle ne pouvait pas avoir d'enfant, ce qui implique un certain degré de doute en sa capacité à en avoir et à les mettre au monde." Il y a une pause. "Elle m'a dit autrefois que son premier enfant était mort-né. Déformé."

Jon pense immédiatement à l'air qu'avait Dany la première fois qu'elle lui a parlé de son fils. A l'époque, il se souvient avoir pensé avec ébahissement qu'elle y avait survécu. La douleur dans ses yeux tellement intense, tellement vive, que ses yeux à lui avaient brûlés de larmes retenues quand il avait tendu les mains pour la prendre dans ses bras. Il se souvient d'avoir pensé tu n'auras plus jamais à endurer ça. Avait-il menti?

"Non, c'était une… sorcière qui l'avait provoqué. La même sorcière qui lui a dit qu'elle n'attendrait plus jamais d'enfant, une femme ignoble qui a fait de la magie du sang horrible comme acte de vengeance, et ce n'était clairement qu'un mensonge pour lui faire du mal: je n'ai certainement eu aucun problème pour la mettre enceinte."

Tyrion incline la tête pour montrer son accord, mais il semble troublé pour la première fois. "Clairement. Mais une grossesse réussie ne veut pas dire un accouchement réussi. La propre mère de la reine le savait bien. Elle a eu trois bébés en bonne santé, oui — mais elle a perdu trois autres avec des fausses couches, deux autres n'ont jamais pris leur premier souffle et elle en a enterré trois de plus dans l'année suivant leur naissance." Lord Tyrion se lève pour prendre plus de bière et, quand il attrape la chope oubliée de Jon et la remplit à nouveau, Jon la prend. "Beaucoup de personnes pensaient que ces pertes ont contribué à la folie du Roi Aerys."

Ce dont Lord Tyrion fait l'hypothèse est tellement bouleversant que Jon ne veut instinctivement faire rien de plus qu'éviter le sujet. Il veut se lever et partir, en prenant autant d'alcool avec lui que ce qu'il a besoin pour oublier complètement cette conversation. Mais il n'a pas ce luxe. Il a le sentiment de devoir comprendre les intentions de Bran, devoir comprendre pourquoi il a dit les choses qu'il a dites (parce qu'elles ne peuvent pas être vraies). Et en discuter est la seule chose qu'il peut faire.

"Alors pourquoi vous a-t-il que vous devez nous garder séparés, Daenerys et moi, pour empêcher sa destruction? A ce moment-là, elle était déjà enceinte. Nous garder séparés ne le déferait pas."

"Non, c'est vrai," convient Tyrion.

"Et je suis censé croire, dans ce scénario, que Daenerys perd notre enfant, devient folle et puis que je — en plus de tout ce qu'elle a enduré — me retourne contre elle? Je ne pourrais pas détester mon pire ennemi à ce point-là."

"Vous ne voyez pas une chose d'assez terrible qu'elle pourrait faire pour vous retourner contre elle? Une chose d'assez atroce? Même pas le meurtre de millions d'innocents?"

"Et vous croyez qu'elle ferait ça?" exige Jon, furieux.

"Bien sûr que non. Vous oubliez — j'ai été à la recherche de notre reine et je l'ai choisie tout autant que vous. Elle est la seule chose dans ce monde merdique en laquelle j'ai jamais cru. Mais Bran sait quelque chose, Jon. Et nous devons découvrir ce qu'est ce quelque chose. Il essaye de me pousser à la retourner contre vous — pour son bien à elle, dit-il — et il essaye de vous pousser à vous retourner contre elle — pour le bien du monde, dit-il. Pourquoi? De quoi a-t-il peur? Autant que je sache, la seule chose qu'il essaye constamment d'empêcher, c'est que vous soyez tous les deux ensembles."

"Et si notre fille est vouée à mourir, si ça doit être la dernière grande perte qui fait basculer notre reine, quel est le rapport avec le fait de nous garder séparés? A quoi cela sert-il de nous retourner l'un contre l'autre?"

"A moins qu'il ne veuille que ce soit vous qui vous débarrassiez d'elle."

Jon se lève, sa main atterrissant sur Grand-Griffe, son visage rouge et brûlant de colère. Il parvient à peine à traiter une pensée rationnelle — la seule chose à laquelle il pense est ce mot débarrasser. Ca provoque une rage sauvage profondément en Jon. Il ne peut s'empêcher de repenser à ces horribles visions. Lord Tyrion lève rapidement les mains.

"Je ne dis pas que je suis d'accord! Je ne dis pas que c'est ce que je veux! Vous savez que je veux le contraire! C'est pour ça que j'ai essayé de dissuader la Reine Daenerys d'être avec vous en premier lieu!"

Jon fixe Lord Tyrion, le cœur battant la chamade, la main figée sur son épée.

"Buvez plus," ordonne Tyrion. "Beaucoup, beaucoup plus. Ca n'aide pas à donner plus de sens à quoi que ce soit, mais ça aide bien à rendre la confusion plus supportable."

"Peut-être pour vous. Rien ne rend ceci supportable pour moi. Rien."

"Je pense que, en période de confusion, il est important de se rappeler les choses que nous savons effectivement," dit Tyrion. Il se glisse de sa chaise et s'approche, soulevant la chope de Jon de la table et la lui tendant. Jon ôte progressivement sa main de Grand-Griffe et la prend. Il en boit simplement parce qu'il ne sait pas quoi faire d'autre. "Voilà ce que nous savons: La Reine Daenerys est actuellement à Port-Réal, accordant des audiences au peuple tous les jours et, selon Ser Davos, ayant l'air de plus en plus radieuse avec chaque jour qui passe. Nous le savons — incontestablement."

Jon se sent se rasseoir sur sa chaise. Il plante fermement les pieds à terre, laissant les mots de Tyrion et sa propre présence physique lui faire reprendre pied. Même la douleur dans sa tête diminue un peu.

"Arya Stark et Ver Gris sont aux côtés de la reine jour et nuit, s'étant sans aucun doute tout deux lancés dans une bataille de loyauté inexprimée. Nous savons que c'est un fait avéré."

Jon prend une autre gorgée. Ses yeux se ferment en écoutant le faible craquement du feu et les paroles continues de Tyrion.

"Notre reine vous aime et vous fait confiance. Ca, nous savons que — c'est un fait avéré."

Jon ne rate pas la façon dont la voix de Tyrion s'étrangle dans sa gorge. Quand Jon ouvre les yeux et regarde Lord Tyrion, son expression est dépitée dans la lumière mourante. Résignée.

Il se racle la gorge avant de continuer. "Ce que nous ne pouvons pas savoir, évidemment, est l'avenir, et ce qui est véritablement frustrant ici, c'est que nous essayons de donner du sens aux motivations et aux intentions de quelqu'un qui peut savoir l'avenir. Quelqu'un qui a accès à une mine d'informations que nous n'avons pas. Et tout ce que nous pouvons faire, c'est nous fier à ce qu'il dit et croire qu'il ne nous induit pas en erreur parce que nous n'avons aucun moyen de vérifier son information, aucun moyen de douter du contexte — c'est une joute d'esprits et j'ai bien peur que nous soyons terriblement surpassés."

Jon n'a jamais été plus d'accord avec quoi que ce soit.

"Donc nous n'avons vraiment que deux choix qui s'offrent à nous à présent. Un: nous allons voir Bran et nous lui faisons confiance. Nous lui demandons de nous dire exactement ce que nous devons faire et nous faisons quoi ce que ce soit, peu importe ce que c'est, parce que nous comprenons et nous reconnaissons qu'il sait des choses que nous ne pouvons pas savoir. Si nous faisons ça, nous devons être certains que ses intentions sont bonnes. Nous devons être certains qu'il est dépourvu de toute fausseté, de toute cupidité, de toute malveillance. Et si nous n'en sommes pas sûrs… si nous ne pouvons pas être certains de faire confiance à ce qu'il nous dit… il n'y a qu'un autre choix qui s'offre à nous. Deux: Nous enquêtons sur ce que la Corneille à Trois Yeux est réellement. Nous examinons tout ce qu'il nous dit, tout ce qu'il fait. Nous supposons, pour le moment, qu'il a des intentions perfides qui n'ont pas encore été mises en lumière. Nous agissons en nous basant sur les choses que nous savons présentement, jamais sur les choses qui, d'après Bran, se réaliseront. Et nous parlons tous ouvertement les uns avec les autres. Si Bran essaye d'atteindre un objectif plus large, il ne fait pas preuve de transparence vis-à-vis de cet objectif plus large: nous le savons parce qu'il nous a donné, à vous et à moi, des versions légèrement différentes de la même chose, essayant de nous conduire tous deux à des objectifs légèrement différents. S'il a commis cette erreur une fois, il l'a faite deux fois. Il l'a fait avec Sansa. Donc, si nous choisissons cette deuxième option, je vais devoir avoir votre permission de parler avec Sansa."

Un long laïus — pourtant la seule chose sur laquelle Jon peut se concentrer à la fin est la requête de Tyrion.

"Non. Je ne vous fais toujours pas confiance. Et vous oubliez la troisième option: Je fais arrêter Bran et Sansa et je les fais juger pour trahison à Port-Réal."

"Efficace si votre but est de simplement les faire taire et les limiter. Mais inefficace si votre but est de comprendre de quoi Bran essaye de nous prévenir ou ce qu'il essaye d'accomplir." Jon se renfrogne. Tyrion poursuit. "Vous êtes le roi, Majesté. Ce que vous décidez est ce que nous ferons. Mais si j'étais vous… si la Corneille à Trois Yeux me disait constamment que quelque chose d'horrible allait arriver à mon épouse… je voudrais savoir tout ce que je peux savoir pour pouvoir l'empêcher."

Tyrion commence à avoir l'air sensé, et ça ne fait qu'embrouiller encore plus Jon.

"Et comment puis-je croire que vous ne jouez pas aussi à des jeux avec mon esprit? Comment puis-je savoir que vous n'êtes pas simplement en train d'essayer de me pousser vers quoi que soit la…. chose vers laquelle Bran essaye de me pousser?"

Tyrion sourit. C'est inattendu. Il ne faut pas longtemps à Jon pour réaliser que c'est ironique, triste — un peu auto-dérisoire.

"Parce que je l'aime," dit simplement Tyrion. "Je pense que je l'ai toujours aimée. Je l'aimerai toujours. Peut-être stupidement… je ferais n'importe quoi pour elle. Donc je ne suis pas prêt à faire aveuglément confiance à Bran Stark si ça veut dire vous pousser à la trahir et la tuer. Peut-être que c'est naïf de ma part, mais je suis peu intéressé par un monde sans Daenerys Targaryen. Je n'ai pas besoin de connaitre d'autres détails pour le savoir."

"Et qu'est-ce que ça signifie, alors? Que faisons-nous?"

Tyrion vide le reste de sa bière d'un coup. "Toutes les choses que nous faisons en temps normal — les choses pour lesquels nous sommes doués. Je vais lire beaucoup de livres, boire beaucoup de vin et parler jusqu'à ce que je sois lassé de ma propre voix. Vous allez tenir votre parole et respectez votre devoir à l'égard de la Reine Daenerys quoi qu'il soit dit, quoi qu'il soit fait, et surveiller attentivement." Lord Tyrion semble rire avec ses propres pensées et puis il se tourne pour lever les yeux vers Jon. "Et donc votre garde commence… à nouveau."

Jon ne trouve pas que ce soit drôle, il n'a également aucune envie de blaguer de quoi que ce soit avec Tyrion là tout de suite.

"Je surveille Bran?" clarifie-t-il.

"Bran, oui. Et Sansa. Et vous allez garder un œil aussi attentif que possible sur l'état de la Reine à travers une correspondance régulière avec elle, et Ser Davos. Peu importe à quoi Bran essaye de faire allusion ou vers où il essaye de nous mener, nous savons que ça a à voir avec elle. Elle sera importante."

"Elle est importante. Et pas à cause de la fichue Corneille à Trois Yeux."

"Dois-je vous rappeler, Jon, que vous n'avez pas besoin de m'en convaincre?"

Jon ne sait pas quoi répondre à ça donc il ne dit rien. Il regarde par la fenêtre: l'obscurité dehors fait que l'épuisement recommence à s'infiltrer dans ses os, mais il a encore moins envie de dormir maintenant qu'avant. Il se sent plus sain d'esprit maintenant que ce qu'il a l'impression d'être depuis près d'un mois. Sa tête lui fait moins mal que durant toute la journée. Il a peur d'aller au lit, peur de revoir ces images horribles — ces images. S'il est vrai que Bran veut qu'il soit la chute de Dany… est-ce que c'est ça qu'il voit dans ses cauchemars, entremêlés avec des visions des souffrances de tous leurs ancêtres? Est-ce pour ça qu'il ne cesse de lui faire du mal dans ses visions — ne cesse de se réveiller avec des larmes sur les joues, de la sueur dégoulinant le long de son corps, ses cris à elle résonnant dans son cerveau? Mes rêves se réalisent, a dit Dany. Les siens vont-ils aussi se réaliser? Va-t-il devenir fou et la trahir, la tuer? Va-t-il devenir fou et lui faire du mal, à elle ou à leur enfant — est-ce que c'est ça qui va la faire exploser ?

Il ne peut pas émettre des théories sur ces peurs avec Tyrion parce qu'il ne pourra jamais dire à Tyrion ce qu'il voit dans son sommeil. S'il parle à Tyrion des choses qu'il a faites dans ces rêves, Tyrion se retournera contre lui en un instant. Et même si Jon ne lui fait pas totalement confiance, il fait confiance au fait que Tyrion a la capacité de donner du sens à tout ça, d'une façon que Jon n'a pas. C'est pour ça que ça fait aussi mal de ne pas pouvoir simplement lui dire contre quoi il se bat; il pense que Tyrion pourrait avoir une idée de ce qui lui arrive.

Mais Jon devient convaincu que ce qui lui arrive est juste de la folie. Et si c'est vrai, il doit le cacher aussi longtemps que possible. Il doit le cacher jusqu'à ce qu'il ait garanti la sécurité de Dany. Quoi qu'il en coûte.

"Souvenez-vous simplement des choses que vous savez," lui dit Tyrion. Jon suppose que son angoisse est évidente sur son visage.

Plus tard, quand Jon retourne dans sa chambre à contrecœur, il essaye de faire exactement ça. Il se rappelle des faits, des choses qui sont indéniables. Mais l'un de ces faits est que quelque chose est en train de lui arriver. Sans savoir quoi, il n'a aucun moyen de savoir quoi faire à ce sujet. Si même il peut faire quelque chose à ce propos.

Il écrit une lettre de plus. Celle-ci, il ne la brûle pas.

Dany,

Voici les choses que je sais: je t'aime et on a toujours été fait l'un pour l'autre. Il n'y a rien au monde de plus doux que toi, de mieux que toi — Je pense à te tenir dans mes bras toutes les nuits. Rien d'autre n'a d'importance.

Je vais rester au Nord un peu plus longtemps que prévu. Il y a des choses dont nous devons nous occuper ici, des choses que nous devons comprendre. Ne t'inquiète pas — Je vais m'occuper de tous les problèmes ici comme je te l'ai promis, comme je l'ai juré. Puis je rentrerai à la maison auprès de toi — comme je l'ai promis, comme je l'ai juré.

Reste avec Arya. Bran et Sansa n'étaient pas contents d'apprendre qu'elle est avec toi, ce qui veut dire qu'elle devrait rester encore plus près. Je ne comprends pas tout, mais j'en suis venu à la conclusion que nous devons soutenir tout ce à quoi Bran et Sansa s'opposent.

Je te soutiens. Et je sais que tu me soutiens.

Ser Davos nous a écrit à propos de la victoire de la Baie des Dragons. C'est la seule chose qui m'a apporté de la joie depuis que j'ai quitté Port-Réal. Je suis heureux pour toi — et fier.

Il écrit que tu as l'air plus radieuse tous les jours. J'aimerais avoir des yeux là pour le voir. Prends soin de toi et d'elle.

Jon


VII.

Aujourd'hui, elle ne parvient pas gérer son anxiété.

Cette réalisation lui tombe dessus au beau milieu d'une discussion avec un jeune homme de Culpucier. Ca lui tombe dessus comme une nausée soudaine, un sentiment d'effroi profond. Un tiraillement brusque dans son cerveau. Toute la matinée, elle est restée assise ici dans cette salle d'audience — comme tous les jours — mais aujourd'hui, elle ne peut pas le faire.

Ses jambes tremblent quand elle se lève abruptement.

"Ma Main sera ravi de vous aider," parvient-elle à dire et Ser Davos la regarde avec surprise tandis qu'elle quitte rapidement de la salle.

Elle attend d'être dans le couloir devant ses appartements, toute seule à l'exception de quelques gardes immobiles. Elle s'affaisse contre le mur et presse sa main sur son ventre énorme, son cœur bat la chamade, de la douleur logée quelque part derrière ses yeux. Les pensées viennent, les suspicions paranoïaques et puis les souvenirs des cauchemars qui la hantent parfois : sa fille, née comme un monstre. Sa fille, mort-née. Sa fille, étouffée par son propre sein. Sa fille, arrachée à ses bras et massacrée. Sa fille, coupée hors de son ventre, pendant par le cordon ombilical. Sa fille, poignardée cinquante fois comme Rhaenys, la fille de son frère, son sang trempant ses cheveux argentés-dorés, et quand ils emmènent son petit corps mou, ses cheveux peignent le sol de noir rubis—

Arrête, pense-t-elle avec fermeté. Elle essaye de séparer ses émotions de ses pensées. Elle respire profondément par la bouche et ferme fermement les yeux. Elle s'enfonce dans son esprit, faisant comme si ses pensées étaient un énorme bassin dans lequel elle peut plonger la main. Elle cherche les pensées qui lui tombent dessus, la paranoïa qui la rend malade. Parfois, elle peut les arrêter comme ça. Arrête ça. Arrête maintenant. Elle pense à la maison avec la porte rouge, le sourire plein de bonté de Ser Jorah, la foi inébranlable de Ser Barristan, les yeux de Jon Snow. Mhysa, ses trois dragons juste après qu'ils aient éclos dans ses bras, la première fois qu'elle s'est assise sur le trône de Peyredragon. Le visage de Jon au-dessus du sien. Arrête.

Elle agrippe son ventre tellement fort que ses articulations sont blanches. Elle est tellement perdue dans sa guerre intérieure qu'elle n'entend personne s'approcher tout doucement; la main d'Arya sur son bras la fait sursauter.

"Avez-vous besoin du mestre?" demande Arya. Elle semble nerveuse et c'est là que Dany réalise à quel point elle sert fort son ventre. Elle rabaisse immédiatement ses mains et rencontre les yeux sombres d'Arya.

"Non," dit faiblement Dany. "Je vais bien."

Il semble à Dany qu'Arya est arrivée pour une sorte d'intervention. Ses yeux sont durcis par la détermination, sa bouche pincée. Elle tend le bras et prend fermement la main de Dany dans la sienne et commence à l'emmener dans ses appartements. Dany est tellement déconcertée par sa fermeté qu'elle ne discute pas; elle fait un signe de tête rassurant à ses gardes pour leur faire savoir que tout va bien et suit Arya à l'intérieur. Arya ferme la porte derrière elles et se tourne vers Dany.

"Vous jouez bien 'le numéro de la Reine', mais vous n'allez pas bien. Vous êtes morte de peur," dit-elle. "Vous l'êtes depuis un moment maintenant. Les seules fois que je vous vois manger c'est quand nous mangeons tous ensemble dans la salle d'audience, et même là, ce n'est presque rien. Vos gardes disent que vous dormez à peine. Est-ce que quelqu'un vous a menacée? Dites-moi."

Il n'y a aucun doute sur le loup dans le sang d'Arya. Dany se dit, en se tenant là avec Arya, qu'Arya arracherait le visage de quiconque s'approcherait trop près d'elles là tout de suite. Avec ses dents. C'aurait pu être intimidant — si Dany ne connaissait pas bien ces yeux. Ils sont, à bien des égards, les yeux de Jon. Les yeux de Lyanna Stark.

"Non. Ce n'est pas ça," répond Dany. Elle veut s'arrêter là, mais quelque chose dans les yeux d'Arya la pousse à continuer, les mots précipités et bas. "Je me sens… Je ne peux pas l'expliquer. Je ne le comprends pas. Mais à chaque fois que j'essaye de manger ou de dormir ou même de me reposer — Je suis tellement effrayée que j'en ai la nausée."

Ses mains retournent sur son ventre. Arya baisse les yeux et puis les relève sur Dany.

"Pensez-vous que vous êtes malade?" demande Arya, semblant (et ayant l'air) véritablement inquiète. Son inquiétude ne sert qu'à empirer l'état de Dany: ça prouve la justesse de sa paranoïa, d'une certaine façon. Si Arya est inquiète, elle doit l'être, aussi.

"Je…" elle s'arrête. Elle n'arrive pas à terminer. Pour dire: Je ne me sens pas bien de toutes les façons qu'une personne peut ne pas bien se sentir Je ne pense pas que ce soit un virus ni une infection. Je ne savais pas qu'une personne pouvait se sentir comme ça. Comme si on avait peur de même prendre soin de soi, craignant de faire exactement ce qu'on sait devoir faire pour survivre.

Elle observe Dany tandis que Dany peine à regagner son calme. Sa force. Elle est convaincue qu'Arya va simplement s'en aller, la traiter de folle et en finir avec ça. Mais ce n'est pas le cas.

"Pensez-vous que votre nourriture est empoisonnée? C'est pour ça que vous ne voulez pas manger? Pensez-vous que quelqu'un vous prendra par surprise quand vous dormez ou que vous vous reposez? C'est pour ça que vous ne dormez pas?" demande-t-elle.

Elle essaye de rationaliser ce qui n'est pas rationnel. Elle essaye de donner du sens à ce qui n'en a que peu. Daenerys comprend pourquoi elle demande ça, mais ça ne fait qu'amplifier les propres peurs de Dany qu'elle devient folle parce que rien de tout ça n'a de sens. Rien de tout ça n'est aussi facile.

Elle ne peut pas répondre et Arya le prend comme une confirmation. Elle souffle, presque comme si les craintes de Dany étaient une insulte contre ses compétences de gardiennage, et puis elle se tourne vers la petite table près de la porte de Dany, où son plateau de petit déjeuner est toujours posé, intact. Arya saisit un morceau de vieux pain d'épices et en arrache la moitié avec ses dents. Comme un loup.

"Pas empoisonné. Rien n'est empoisonné. Vous croyez que j'ai promis à mon frère d'assurer votre sécurité seulement pour laisser un stupide membre du personnel de cuisine empoisonner votre nourriture? Ver Gris et moi avons des soldats qui surveillent partout — tout — tout le monde. Nous savons quelles huiles vos servantes apportent dans votre chambre pour votre bain, nous savons exactement d'où provient la boîte d'épices qui vont sur votre nourriture. J'ai fait une promesse à Jon, et Ver Gris vous en a fait une, et aucun de nous ne prends aisément ces promesses à la légère."

Dany se demande pourquoi ce laïus ne la fait pas se sentir mieux. Pourquoi ça ne fait pas revenir sa faim, pourquoi ça ne lui fait pas prendre le pain qu'Arya lui tend. Pourquoi ça ne calme pas l'anxiété qui se tord dans son ventre, vivante et dangereuse. Pourquoi ça lui met les larmes aux yeux.

"Ce n'est pas ça," est tout ce qu'elle peut dire. Elle semble brisée même à ses propres oreilles. Faible. Elle déteste ça. "C'est juste… c'est de la peur. Un genre que je n'ai jamais connu auparavant."

Elle a maîtrisé la peur toute sa vie. Elle a vécu avec, grandi à ses côtés. Elle pensait en connaître chacun de ses visages, mais ce visage est quelque chose de nouveau.

Arya laisse retomber le pain sur le plateau de Dany et l'observe comme si Dany était un problème arithmétique particulièrement difficile, une véritable énigme. Dany se demande si Arya savait dans quoi elle s'embarquait quand elle a accepté de rester à ses côtés. Les gens dans sa vie ne le savaient souvent pas.

"Vous savez ce qui me fait me sentir mieux quand j'ai peur?" demande Arya, se décidant enfin sur quelque chose à dire. "La danse de l'eau."

C'est tellement inattendu que Daenerys ne peut s'empêcher de sourire. Sa main retombe de son ventre.

"Braavos. J'y ai vécu un certain temps. Quand j'étais petite." Elle repense à nouveau à la maison avec la porte rouge. A ses tendres souvenirs vagues de Ser Willem. L'époque, pense-t-elle, où elle a vécu avec le moins de peur de sa vie.

"L'un des plus grands hommes que j'ai jamais connu était un maître de la Danse de l'Eau. Quand j'étais petite et frustrée et incontrôlable, il m'a aidée à me sentir puissante," dit Arya. Elle pose sa main sur le pommeau de l'épée à sa hanche. "Je pourrais vous apprendre."

Dany rigole, mais c'est faible et léger. Elle pense brièvement à la nuit où Ser Jorah est mort, le poids impuissant de l'épée dans ses mains. "Je ne crois pas que je serais une bonne élève."

"Je peux faire avec, tant que vous ne me faites pas exécuter pour trahison quand je vous critique. Nous pourrions faire les leçons la nuit. A l'époque où j'avais peur, c'était toujours les nuits qui étaient les pires. Surtout quand on est seule."

Dany en est douloureusement consciente. L'absence de Jon tous les soirs est amplifiée par sa peur et sa solitude. Elle aurait probablement accepté d'apprendre n'importer quel métier sur terre si ça voulait dire qu'elle pouvait passer ses nuits en dehors de sa chambre, loin de sa peur. Avec tout ce qui reste actuellement de Jon à Port-Réal — Arya. Et est-ce que Jon ne lui a pas demandé de rester près d'Arya?

"D'accord," accepte Daenerys.

Evidemment, Jon lui a aussi demandé de prendre soin d'elle et de leur bébé, et Dany ne se débrouille pas à moitié aussi bien qu'elle ne le devrait avec ça. Et elle ne sait même pas pourquoi. Ca rend le tout encore plus difficile.

Elle n'est pas optimiste que travailler avec une épée l'aidera à surmonter la peur qui a supplanté la raison, mais elle sait que ça ne peut certainement pas empirer les choses.


VIII.

Tyrion a décidé que s'il y a un avantage d'être retenu en otage, c'est que ses compétences avec le dialecte Astaporien du Bas Valyrien se sont rapidement améliorées. Il s'avère que Mouche Rouge a un sens de l'humour aiguisé, ce qui rend sa présence inévitable et constante un peu plus supportable.

"Ca n'a pas de sens," se plaint Tyrion, poussant un peu le texte compliqué devant lui (mais doucement — c'est un tome rare, comme beaucoup de la bibliothèque de Winterfell le sont — et, même si sa complexité l'a frustré, il ne souhaite pas qu'il soit endommagé.)

"Je suis sûr que le vin va aider avec la difficulté," commente Mouche Rouge d'un air pince-sans-rire.

Tyrion garde jalousement sa bouteille. Mouche Rouge menace de la confisquer depuis des jours maintenant et, comme Tyrion est en grande partie sous son contrôle, il ne pourrait pas faire grand-chose contre ça. Mouche Rouge ne cesse d'insister que l'alcool l'entrave mais, au contraire: Tyrion pense que le problème est qu'il lui faut plus de vin.

"Ces textes sont tellement peu clairs que j'aurai besoin de toute l'aide possible pour les comprendre," argumente-t-il. A contrecœur, il tire le texte ancien vers lui. Les illustrations de runes de la Vieille Langue des Premiers Hommes qui accompagnent les longs passages techniques (écrits heureusement dans la Langue Commune) sont justes assez familières pour que Tyrion réalise qu'elles ont probablement une certaine importance, mais pas assez familières pour en saisir la signification. Il a l'impression qu'il lui manque des pans entiers d'informations sur les Enfants de la Forêt. Le septon, évidemment, lui a rappelé à maintes reprises que de nombreux érudits considèrent les Enfants de la Forêt comme un mythe mais, devant la persévérance de Tyrion, il a déniché trois textes poussiéreux, maltraités par le temps, des étagères. A l'époque, Tyrion a dit à Mouche Rouge Trois livres! J'aurais fini au souper. Mais il parcourt ces textes depuis une semaine maintenant et il n'est toujours pas plus près de comprendre vraiment ce que Bran est censé être ou ce qu'il peut faire.

"Les dessins ont probablement de l'importance," dit Mouche Rouge à Tyrion, après avoir feuilleter trois pages de runes.

"Oui," dit Tyrion d'un ton brusque, "Je suis sûr qu'ils en ont! Malheureusement, ils ne veulent rien dire de plus pour moi que le langage imaginé par Myrcella quand elle avait deux ans."

Mouche Rouge hausse les épaules. Tyrion aurait aimé que Sansa n'ait pas renvoyer les sauvageons vers le mur après la bataille contre l'Armée des Morts; l'un d'entre eux aurait certainement pu l'éclairer ici.

Une idée soudaine le fait se redresser. Il regarde Mouche Rouge avec espoir.

"Pensez-vous que le roi connait des runes? Il a vécu de l'autre côté du mur, après tout."

Mouche Rouge croise les jambes. "Non, à moins qu'il ait eu une amante sauvageonne qui lui ait appris les runes."

Tyrion ricane. Il regarde à nouveau le texte. "Vous avez remarqué ses erreurs particulières de langage, n'est-ce pas? J'ai essayé de le corriger."

"Rat Bleu est en train de l'aider. Il s'est déjà amélioré."

Tyrion feuillette les pages avec les runes. Intérieurement, Tyrion doute que Jon tire quoi que ce soit de substantiel de leçons de Bas Valyrien, peu importe l'instructeur ou le dialecte. Jon, la dernière fois que Tyrion l'a vu, avait l'air exténué, préoccupé. Stressé outre mesure.

"Eh bien, ça me ferait du bien s'il pouvait révéler une connaissance miraculeuse et cachée des runes."

"Et ça me ferait du bien si cette neige horrible et dégoûtante s'arrêtait."

"Peut-être que l'un de nous atteindra un jour le bonheur."

"J'espère que c'est moi."

"Dans l'intérêt de notre reine, vous devriez espérer que c'est moi," réplique Tyrion. Il fait une autre note sur le parchemin à sa droite, mais c'est juste un point d'interrogation. Il est toujours perdu.

"Vous pensez vraiment que la sécurité de la reine repose sur ça?" demande Mouche Rouge d'un air sceptique, désignant avec dégoût les livres et parchemins devant Tyrion.

"Je pense que c'est très probable, oui," répond Tyrion. "Et je vous ferais savoir que ceci peut être tout aussi dangereux que ça." Il pointe la lance appuyée contre la chaise de Mouche Rouge.

"Non. Même pas en rêve," rétorque Mouche Rouge. "C'est un mensonge que les gens qui ne savent pas utiliser ceci se disent."

"Et comment suis-je censé élucider la Corneille à Trois Yeux avec une lance?"

"Facile," dit Mouche Rouge. "Vous prenez la lance — et vous faites ça." Il la soulève et la lance de façon experte de l'autre côté de la bibliothèque. Elle frappe le plein milieu du mur en pierre, rebondissant avec un bruit qui cliquette dans l'endroit paisible. Tyrion rabat sa main sur la table.

"Ne jetez pas des lances dans les bibliothèques," réprimande-t-il. "Et quoi — le mur est censé être Bran Stark?"

"Oui. C'est comme ça que vous réglez le problème de la Corneille à Trois Yeux. Facile."

"Comme c'est barbare de votre part," dit Tyrion d'une voix traînante. "Je suis presque déçu."

"Ce n'est pas barbare, pas du tout. Si c'est vrai qu'il fait ce que vous dites — essayer de pousser notre roi à se retourner contre notre reine, à la tuer quand elle sera la plus vulnérable — c'est ce qu'il mérite. C'est la justice."

Parfois, Tyrion est d'accord avec cette évaluation. Mais il n'en sait pas assez pour véritablement se prononcer dans un sens ou un autre. Il lui faut une sorte de confirmation que Bran peut vraiment voir dans le futur à sa guise — une preuve que Bran ne dit pas seulement qu'il le peut — et plus de connaissance sur quoi, exactement, Bran peut faire. Sans connaitre tous les outils à la disposition de Bran, Tyrion pense que Jon et lui n'auront aucune chance de reconstituer ce que Bran essaye d'orchestrer.

"Et s'il a raison? Et si notre reine perd le contrôle d'elle-même et massacre des millions?"

"Les millions l'auront mérité."

"Pas s'ils sont innocents!"

"Notre reine n'ordonnerait jamais qu'ils soient massacrés s'ils sont innocents."

"Si elle a perdu l'esprit!"

"On ne peut pas perdre son esprit. Il ne peut aller nulle part. Et notre reine n'a jamais agi injustement ni cruellement. Elle a toujours fait appliquer la justice."

Tyrion secoue la tête. "J'aimerais avoir votre foi."

"Si vous aviez été enchaîné toute votre vie et puis soudainement libéré, vous l'auriez."

Tyrion regarde vers le mur. "A bien des égards, être né en tant que Lutin était—"

"Si vous recommencez encore avec ça, je vous frappe avec cette lance. L'époque où votre Valyrien était trop gênant pour parler en phrases complètes me manque."

"Je vous assure que le sentiment est assez réciproque," marmonne Tyrion, se retournant vers son texte.

Il travaille jusqu'à bien après le souper. Rat Bleu leur amène, à Mouche Rouge et lui, un repas même si c'est la cuisine déprimante que Sansa leur donne à manger en raison de, selon ses termes, 'pénuries alimentaires'. Tyrion sait avec certitude que Jon et Daenerys ont envoyé des cargaisons de nourriture au Nord à deux reprises depuis que la Maison Targaryen a repris le Trône de Fer, mais il n'a pas la permission de parler avec Sansa, donc il ne peut pas l'interroger à ce sujet. Et Jon, à son avantage, semble tellement mal qu'il ne goûte probablement même pas l'état de la nourriture qu'on lui donne.

Après avoir mangé, Tyrion rend soigneusement les textes qu'il étudiait, et Mouche Rouge et lui retournent jusqu'à leurs chambres. Mouche Rouge échange quelques mots avec les soldats qu'ils croisent en chemin, s'arrêtant pour prendre deux lettres de l'un des Nordiens de confiance de Jon, un banneret de la Maison Cerwyn qui n'a pas plus de seize ans.

"Sansa Stark a tenté de recevoir ces corbeaux, Lord Tyrion," dit le garçon. "Elle aimerait vous parler, au Roi Jon et à vous. Elle n'était pas contente de se voir refuser l'accès à 'sa correspondance'."

Tyrion jette un œil aux lettres. Mouche Rouge les tend pour qu'il les prenne.

"Eh bien, ce ne sont pas sa correspondance," fait inutilement remarquer Tyrion. "Celle-ci est adressée au roi et celle-ci… à la reine. C'est étrange."

Tyrion fixe le Daenerys du Typhon écrit sur le devant du parchemin. Il est de notoriété publique que le Roi Jon est parti au nord après le mariage alors que la Reine Daenerys est restée au sud. Tyrion tient fermement les deux lettres.

"Je vais tout de suite les apporter au Roi Jon."

Les soldats regardent Mouche Rouche, qui hoche la tête. Tyrion attend qu'ils soient hors de portée de voix pour parler à nouveau.

"La Reine Daenerys est toujours au sud, n'est-ce pas?" marmonne-t-il à Mouche Rouge.

"Nous avons eu des nouvelles de Ver Gris ce matin. A ce moment-là, oui, sans mention que quoi que ce soit allait changer."

"Hum," commente Tyrion. Les lettres sont lourdes dans sa main. "Je suppose que vous ne me laisseriez pas y jeter un œil maintenant, avant le roi?"

"Je suppose que vous ne me laisseriez pas vous frapper avec ma lance?"

"C'est honnête."

Jon n'est pas dans ses appartements, la Grande Salle, ni même dans les jardins de verre. Tyrion s'inquiète rapidement de son absence. Il a presque envie de demander à Mouche Rouge de lancer une recherche quand Mouche Rouge lui attrape l'épaule et le tourne, pointant en l'air. Tyrion aperçoit Jon sur le parapet. Soulagé, Mouche Rouge et lui montent jusqu'à lui. De près, il a une mine encore pire qu'hier: les cernes sous ses yeux sont profondes, ses cheveux semblent non lavés, ses paupières tombent lourdement. Il maintient une grimace qui donne l'impression qu'il a constamment mal. Tyrion ne peut s'empêcher de s'inquiéter pour lui.

"Ceci est arrivé," salue Tyrion en lui passant les lettres. Jon les regarde et puis commence immédiatement à en ouvrir une. Tyrion secoue fermement la tête. "Pas ici."

Jon lève la lettre qui lui est adressée. "C'est l'écriture d'Arya."

"Tout de même — pas ici," insiste Tyrion.

C'est la lettre envoyée pour Daenerys qui rend Tyrion tellement curieux, mais c'est la lettre d'Arya qui préoccupe les pensées de Jon. Il attend qu'ils soient dans ses appartements pour l'ouvrir, laissant l'autre tomber négligemment sur la table tandis qu'il déplie la première. Tyrion la fixe, la curiosité brûlant en lui, pendant que Jon lit le corbeau d'Arya. Qui enverrait une lettre ici, à Winterfell, adressée à Daenerys du Typhon, plutôt que Reine Daenerys?

Il est tiré de ses pensées par un mouvement du coin de l'œil. Il se tourne alors que Jon se laisse tomber sur une chaise, une main tremblante disparaissant dans ses cheveux, les yeux sur la lettre. De la peur détrempe chaque once de la précédente curiosité de Tyrion.

"Quoi?" demande-t-il d'une voix brusque. "Qu'y a-t-il?"

Il s'attend au pire. S'il est honnête avec lui-même, il s'attend à la nouvelle que la reine a perdu le bébé. Cette théorie n'est appuyée que par à quel point Jon semble malade, par la façon dont sa main tremble quand il tend la lettre à Tyrion. Le cœur de Tyrion bat la chamade tandis qu'il pose les yeux dessus.

Jon,

Je ne voulais pas t'inquiéter, c'est pour ça que je n'ai pas écrit plus tôt. Il n'y a pas de menaces immédiates ici, mais j'ai besoin de conseils sur comment tenir la promesse que je t'ai faite. J'ai besoin de ton aide. J'ai passé beaucoup de temps avec la reine et, durant cette période, je suis assez sûre que j'ai appris à bien la connaître. Par après, je l'ai observée devenir quelque chose de différent. Ce n'est pas de la folie ni de la violence, mais de la peur — elle ne parvient pas à dire d'où ça vient, mais ça la tourmente. Elle mange peu, dort peu et refuse de se reposer. Ver Gris monte la garde devant sa porte toutes les nuits et il dit que, quand elle dort enfin, elle pleure dans son sommeil.

Je lui ai demandé ce qui l'effraye, mais elle est soit peu disposée soit incapable de me le dire. Je m'inquiète pour le bébé.

Elle refuse de suivre les conseils du mestre. Ser Davos ne voulait pas que je te contacte; il dit qu'elle a simplement besoin de temps, mais je pense qu'elle a besoin d'aide. Réponds-moi dès que possible et donne-moi des conseils à ce propos.

Ta sœur,
Arya

Tyrion, s'étant attendu à bien pire que ça, est soulagé. Il lève les yeux sur Jon. Il est un peu dérouté par l'intensité de la réaction de Jon: il a l'air dévasté, perdu. Tourmenté.

"Peut-être qu'elle est simplement inquiète que vous soyez ici," suggère Tyrion. Il repose la lettre. "Vous lui manquez. C'était à prévoir."

Jon ne répond rien à ça. Il presse son visage dans ses mains, accablé par ce qui ressemble beaucoup au désespoir. Tyrion pense qu'il sait à quoi pense Jon.

"Arya dit que ce n'est pas de la folie," rappelle-t-il gentiment à Jon.

Tyrion sait que chacune des conversations que Bran et Jon ont eues jusqu'à présent consistaient en grande partie à Bran qui répétait: Souviens-toi de ce que je t'ai raconté. Souviens-toi de ce que j'ai dit. Tu le verras. Regarde et tu verras. Tyrion suppose que c'est à ça qu'il pense en ce moment.

"Ca ressemble à de la folie," rétorque Jon, abaissant ses mains. Sa souffrance est violente: Tyrion pense, durant un instant, que si Jon s'effondre, ils s'effondreront tous avec lui. "Ca ressemble exactement à ce que Bran disait. Ca ressemble exactement à ce que j'ai—" il s'arrête. Tyrion ne le rate pas.

"Vous avez… quoi?" demande-t-il curieusement.

Jon se lève. "Peu importe. Je vais faire un tour. Et au matin, je retourne auprès de ma femme."

Tyrion proteste immédiatement. "Votre reine a besoin que vous restiez ici et que vous meniez votre tâche à bien. Tous les seigneurs Nordiens doivent arriver demain pour midi pour entendre la Maison Stark vous jurer leur allégeance, maintenant et à jamais. Vous ne pouvez pas partir maintenant—"

"Je le peux et je vais le faire. Sansa jurera allégeance au nom de la Maison Stark demain à l'aube devant peu importe qui sera arrivé à temps, ou elle viendra au Sud jusqu'à ce qu'elle soit prête à le faire plus tard."

"Votre reine a besoin—"

"Ma femme a besoin de moi."

Tyrion a trop peur de dire quoi que ce soit contre ça: les yeux de Jon semblent plus foncés que d'habitude, plus féroces. Plus sauvages. Violents. Il essaye une approche différente.

"Il fait nuit. Vous devriez dormir."

Jon attrape un manteau du crochet près de la porte. "Je ne peux pas dormir. Je ne peux pas manger. Je ne peux foutrement pas penser. La reine et moi avons ça en commun."

Il sort de la pièce d'un pas chancelant et Tyrion — ses yeux se posant furtivement sur la lettre non lue sur la table — se lève.

"Quelqu'un devrait aller avec lui," dit-il à Mouche Rouge, insufflant de l'urgence dans ses paroles. "Deux ou trois gardes, au moins."

Mouche Rouge marche à grandes enjambées jusqu'à la porte, aussi inquiet pour leur roi que Tyrion semble l'être. "Je vais m'assurer que ce soit le cas. Restez ici."

"Je ne ferai pas un pas," jure Tyrion.

Il reste calmement assis à la table jusqu'à ce que Mouche Rouche ait passé le seuil de la porte, et puis ses mains se précipitent vers la lettre adressée à Daenerys du Typhon. C'est trop risqué de la prendre avec lui, il le sait, donc il la déplie et laisse ses yeux danser rapidement sur les mots écrits à l'encre rouge. Son excitation est rapidement refroidie: c'est en Haut Valyrien, et du Haut Valyrien compliqué en plus. Ca le ralentit: le message n'est pas long du tout, mais il a du mal à le traduire dans sa tête en le lisant, et il ne connait pas quelques mots. Le moment est venu de rompre les chaines avec… il n'en est pas certain mais il pense que le mot qui suit veut dire faux, mensonger. Le moment est venu de rompre les chaines avec la fausse famille car il y a des terreurs cachées à l'intérieur qui cherchent à détruire le prince qui fût promis. Tout… un autre mot dont il n'est pas certain. Il le passe… ont de nombreuses parties et le dragon a trois têtes. Protégez la vôtre et tournez-vous vers les flammes. Le Maître de la Lumière vous guidera.

Signé en-dessous, avec la même encre rouge, par La Grande Prêtresse du Temple Rouge de Volantis.

Tyrion regarde rapidement l'embrasure de la porte. Il ne voit et n'entend personne, donc il cherche précipitamment après un bout de parchemin, n'importe quel parchemin… il trouve finalement une lettre sur la table de chevet et, un coup d'œil précurseur dessus lui dit qu'elle provient de Daenerys. Il commence hâtivement à déchirer la partie vierge au bas du parchemin, essayant d'être aussi soignée que possible, mais fini par prendre presque la moitié de ce que Daenerys a écrit. Frustré par lui-même et espérant que Jon ne remarquera pas sa disparition, il se résigne à prendre toute la lettre. Il retourne le parchemin sur le dos et s'assied avec la lettre de Volantis. Rapidement, il la transcrit du mieux qu'il peut dans la Langue Commune, s'assurant de gribouiller rapidement les mots en Haut Valyrien qu'il ne connait pas. Il arrive tout juste à la dernière ligne — protégez la vôtre et tournez-vous vers les flammes— quand il entend de lourds pas approcher. Il roule la lettre de Daenerys pour Jon — la traduction de celle de la Prêtresse écrite de sa main au dos — et l'enfonce dans le devant de son justaucorps, le mettant en sûreté dans une poche intérieure. Il doit prendre quelques profondes inspirations mais, quand Mouche Rouge entre, il parvient à faire un sourire serein.

"Eh bien?" demande-t-il à Mouche Rouge.

"Je ne l'ai jamais vu aussi fâché. Il parle avec Sansa maintenant."

"Oh, bien," dit Tyrion, soupirant. "Je suppose qu'il est temps que ces deux-là se crient dessus." Il se lève; la lettre fourrée dans son justaucorps se froisse un peu. "Je suis prêt à aller me coucher."

Il s'apprête pour se coucher, déplaçant la lettre dans ses draps, et reste couché, immobile et silencieux, jusqu'à ce que Mouche Rouge pense qu'il est endormi. Dès que Mouche Rouge sort de sa chambre, il se lève, marche à pas feutrés jusqu'à la fenêtre et s'assied sur le rebord de la fenêtre avec la lettre en main. La lune n'offre qu'une faible lumière, mais il parvient à lire la plus grande partie de ce qu'il a écrit.

Le moment est venu de rompre les chaînes avec la famille —fausse? mensongère?— car il y a des terreurs cachées à l'intérieur qui cherchent à détruire le prince qui fût promis. Tout — a de nombreuses parties et le dragon a trois têtes. Protégez la vôtre et tournez-vous vers les flammes.

Il gribouille la partie qu'il n'a pas eu le temps d'écrire mais dont il se souvient. Le Maître de la Lumière vous guidera.

Il examine les mots qu'il ne connait pas, s'efforçant de faire ressortir de son esprit une leçon de vocabulaire perdue depuis longtemps. Mais s'il a un jour appris ces mots, il ne s'en souvient pas. Il n'est même pas complètement sûr de sa traduction de tous les autres mots non plus. Il est aussi loin de comprendre ceci que de comprendre ces runes.

Frustré, il retourne la lettre. Il sait qu'il ne devrait pas — il sait que c'est impoli, déplacé, une légère trahison — mais il ne peut s'empêcher de laisser ses yeux parcourir l'écriture de la reine. Il l'a déjà volé et, étant donné que le roi l'aimait suffisamment pour la garder à son chevet, il est certain que Jon finira par remarquer qu'elle a disparu. Il aura des problèmes s'il est découvert. Autant la lire pour savoir à cause de quoi il aura des ennuis.

Jon,

Tous les dispensaires ont été entièrement restaurés — je le dois à Ser Davos, il s'est battu avec autant d'acharnement que moi pour que tout soit fait pour rectifier immédiatement la situation. Je regrette à quel point je devais avoir l'air bouleversée dans mon dernier corbeau; les réparations prenaient plus longtemps que j'espérais, et je craignais que ça prenne encore plus longtemps. Tu sais comment je suis avec ces choses-là. Je n'avais pas l'intention de t'alarmer. Oui, tout va bien.

Nous sommes en train de discuter pour ouvrir une 'maison d'études' à Culpucier, un lieu où des spécialistes et des mestres pourraient se réunir pour enseigner aux enfants qui veulent apprendre. A lire, l'arithmétique, les langues, les sciences, même les compétences médicinales rudimentaires. Ser Davos pense que, si nous le faisons, nous devrions attendre qu'au moins deux tiers de nos réparations sur d'autres structures sont complétées, mais j'ai le sentiment que nous devrions lui donner la priorité. Comme ça, tous les enfants auront un lieu sûr où aller la journée pendant que les réparations continuent. Qu'en penses-tu?

En parlant de spécialistes et de leçons, Arya et Ver Gris continuent de me donner des cours particuliers dans l'art étrange du combat. Je me suis peu améliorée depuis la dernière fois que je t'ai écrit, mais Ver Gris a accepté de s'entraîner avec moi hier, pour la première fois depuis que nous avons commencé — il refuse généralement — donc je suppose que ça veut dire que j'ai appris suffisamment maintenant pour me débrouiller un peu. C'est un peu ridicule… tes soldats Nordiens nous regardent avec un air d'horreur absolue. Je crois que leurs cœurs s'arrêtent dans leurs poitrines à chaque fois qu'Arya ou Ver Gris me bloquent. Ridicule… mais je pense que c'est pour ça que nous le faisons. Ver Gris a besoin d'une distraction, Arya a besoin d'une distraction, et moi aussi.

Je taquine Arya qu'ensuite je lui rendrai la pareille en lui apprenant quelque chose, faisant clairement allusion au fait de monter un dragon. Elle essaye désespérément de cacher son excitation et son enthousiasme à chaque fois que j'en parle. Je pense qu'elle a peur que je n'aille pas jusqu'au bout, mais j'en ai l'intention. Je veux que tu sois là, cependant.

Je ne peux pas écrire à quel point tu me manques. L'encre ne pourrait pas y faire honneur et ça ne fera pas grand-chose pour atténuer la douleur pour aucun de nous. J'essayerai de rêver de tes baisers à la place. Si j'y parviens, je crois que je resterai au lit juste un peu plus longtemps le matin.

Dany

Tyrion se fiche pas mal d'examiner toutes les raisons du pourquoi mais, après avoir fini la lettre, il baisse la tête et pleure.


IX.

Jon ne doit frapper qu'une fois.

Sansa ouvre la porte de ses appartements comme si elle avait su qu'il venait, toujours complètement habillée, le visage calme.

"Oui?" demande-t-elle.

"Demain matin, devant peu importe quels seigneurs Nordiens seront arrivés en avance, tu ployeras le genou devant la Maison Targaryen. Ensuite, tu feras le chemin jusqu'au Sud pour nous rencontrer, la reine et moi, et nous discuterons de l'avenir de la Maison Stark. Pendant ce temps, le siège du Nord sera transféré à la Maison Corbois, avec Lord Corbois agissant en tant que Gardien du Nord." Sansa ouvre la bouche, mais Jon poursuit. "Je ne négocierai pas avec toi. Bran et toi avez menacé de marcher sur Port-Réal contre la reine. Je pourrais — et devrais — vous faire couper la tête pour cette trahison, et aucun seigneur Nordien ne s'élèverait contre moi pour ça."

La colère bouillonnant en lui aurait pu autrefois le rendre mal à l'aise, effrayé, mais il se sent maintenant chez lui dans sa chaleur vacillante. Il se sent presque libre. De son point de vue, sa misère est presque terminée. Si Bran a raison sur le fait que Dany devient folle, alors Jon devient fou aussi, et il a bien l'intention de rentrer à la maison et de devenir fou en même temps qu'elle. Si c'est véritablement de la folie, bientôt, ils ne sauront pas ce qui leur manque. Et si Bran l'a trompé sur le fait que Dany devient folle, toute sa tromperie qui va prendre fin, car Jon a bien l'intention de partir pour la Route royale demain à midi, quoi que Bran dise, quoi qu'il arrive.

"Ce n'est pas vrai. La Maison Glover ne reconnait pas la Reine des Dragons. Lord Royce n'a pas ployé le genou devant elle. Ni les vingt-six hommes d'autres maisons Nordiennes postés dans l'enceinte de nos murs à l'instant même."

"Alors les cinq cent hommes de la Maison Glover et tes vingt-six traîtres et déserteurs peuvent mourir inutilement pour toi. Et Lord Royce, aussi, avec peu importe le nombre d'hommes qu'il pourrait convaincre de se retourner contre le Val, qui a déjà juré allégeance à la Maison Targaryen. Un dixième de notre armée pourrait vaincre ces nombres en une heure. Mais tu le sais déjà, Sansa."

Elle regarde obstinément sur le côté, mais il peut voir qu'elle est peinée. Il aimerait ressentir quelque chose pour elle — aimerait être triste pour elle, aimerait se sentir coupable de comment les choses ont tourné — mais il ne ressent rien d'autre que de l'impatience d'en finir.

"Je sais que Bran t'a dit des choses. Que je vais me retourner contre Daenerys et faire de toi la Reine du Nord. Que la reine est maléfique et déterminée à détruire le monde. Que je dois la trahir. Je ne peux pas dire avec certitude ce que Bran voit… mais je vais te dire de quoi je suis sûr et ce dont je suis sûr, c'est que le Nord n'a aucune raison de se battre. Il n'y a rien à gagner. Tu ne peux pas le faire, Sansa. Tu n'as ni le nombre, ni le soutien, ni la raison. Le Nord a déjà dû accepter deux cargaisons de nourriture de notre part, et ce ne sont mêmes pas les pires conditions climatiques. Nos compatriotes Nordiens devraient-ils mourir parce que tu n'apprécies pas Daenerys? Des enfants devraient-ils mourir de faim parce que tu n'apprécies pas Daenerys?"

"Elle n'est pas l'une des nôtres—"

"Elle l'est. Parce que je l'ai épousée — parce qu'elle est ma famille. Et même si je ne l'avais pas épousée, même si nous n'avions jamais découvert ma véritable identité, elle a plus que fait ses preuves pour le Nord. Tu es la seule qui ne le voit pas."

Sansa se détourne de lui. Elle fixe le feu, sa posture tendue.

"Je crois Bran," lui dit-elle. Mais pour Jon, elle semble incertaine.

"Je ne peux pas te dire de ne pas le croire. Mais ce n'est pas Bran, Sansa. Tu le sais aussi bien que moi. Bran est mort. Bran ne reviendra jamais. Nous ne reverrons jamais Bran. Ni Robb, ni Rickon, ni Père." Il sent sa gorge se serrer. La tête de Sansa se baisse, son dos toujours tourné vers lui. "Peut-être que tu crois que, si seulement tu pouvais faire en sorte que tous les Stark soient à Winterfell, alors les choses reviendraient comme elles étaient. Que les choses seront à nouveau sans danger. Mais elles ne le seront pas. Elles ne seront plus jamais comme avant. Nous devons tous nous y faire. Si tu pensais que le pouvoir te donnerait la sécurité que tu as perdue le jour où Père est mort, tu avais tort. Tu vas simplement devoir trouver la sécurité ailleurs."

Elle se tourne pour le regarder, mais de la douleur jaillit à nouveau dans l'esprit de Jon et il a du mal à la voir. Il lève la main pour la presser sur ses yeux, luttant contre la douleur. Il suppose qu'il est resté tellement longtemps sans dormir que maintenant les pensées horribles viennent durant la journée… tandis qu'il regarde fixement le feu, il voit une brève image des cuisses ensanglantées de la Reine Rhaella et il entend un cri ignoblement familier. Le son le fait se pencher légèrement en avant, comme s'il avait été frappé.

"Est-ce que tu vas bien?"

Jon ignore la question de Sansa. Parce qu'il ne va pas bien. Il a besoin de sortir dans l'air froid — sa tête donne l'impression qu'elle va s'embraser.

"Demain, Sansa. Prépare-toi à faire ta déclaration d'allégeance," prévient Jon.

Il arrive à la porte avant qu'elle ne réponde.

"Et que feras-tu ensuite? Retourner à Port-Réal?" exige-t-elle.

Il ne se retourne pas. Il ferme étroitement les yeux contre la pression qui s'accumule à l'arrière.

"Oui. Evidemment."

"En me laissant ici, la seule Stark à Winterfell. La dernière Stark."

Il résiste à l'envie de se serrer la tête entre les mains. Il serre les dents contre la douleur. "Bran est ici."

"Bran n'est pas Bran. Je croyais que nous étions tous les deux d'accord là-dessus. Bran… il passe plus de temps à voler dans la tête des corbeaux qu'à me parler."

"La tête des…—" Jon s'interrompt avec un halètement de douleur audible. Il se plie en deux, submergé par une douleur tellement atroce que ça lui coupe le souffle. Il est rempli d'un désespoir primitif d'arrêter la douleur, de simplement arrêter la faire — il quitte les appartements de Sansa sans un autre mot, dépassant rapidement ses gardes, désespéré de sortir dehors. Il est à moitié aveuglé par la douleur, trébuchant sur des congères, évitant de justesse les murs et les charrettes et les gens—

La neige lui pique fortement les genoux lorsqu'il tombe à terre. Il se plie en deux et vomit dans la neige avec tellement de force qu'il devient étourdi. Il tombe en avant, son front pressé dans la neige fondue par le vomi, haletant de douleur — tous les genres de douleur. La douleur physique lui serre le cerveau. La peur. Le dégoût — les visions le submergent à nouveau et, durant une seconde, il pense qu'il pourrait se trancher la gorge avec Grand-Griffe et simplement être heureux d'en être libéré— les cris, tellement de voix, la sienne, à elle, étant la pire, suppliant, suppliant — Je n'ai jamais supplier pour quoi que ce soit, mais je te supplie maintenant — je t'en prie, je t'en prie, ne le fais pas — je t'en prie—

Un hurlement. Plaintif, proche. Jon l'entend, mais il n'arrive pas à relever la tête. Il est certain qu'il est en train de mourir, certain que son cerveau est en feu, certain qu'il ne se relèvera jamais de cette neige. Il ne reverra jamais Dany. Il ne rencontrera jamais son enfant. Il aura failli à son devoir envers elles. Il ne peut plus combattre les choses qu'il voit derrière ses yeux fermés. Il n'a plus de force. Juste au moment où il est sur le point d'abandonner et de sombrer dans le sommeil —la mort—la folie— juste là dans la neige, il sent quelque chose de mouillé et de familier dans sa nuque. Il y a une bouffée d'air humide, chaud, la caresse d'une fourrure. Jon sait qui c'est comme il sait ce qu'il y a dans son cœur.

"Ghost," grogne-t-il, les lèvres toujours pressées dans la neige amère.

Ghost le pousse fort sur le côté. Une fois, deux fois. Trois fois. Arrivé à la quatrième, Jon est plus concentré sur cette poussée que sur les bruits de cris lointains. Il presse ses paumes à plat sur le sol enneigé et se force à penser à la piqûre de la neige, l'humidité glaciale qui s'infiltre dans ses genoux, la morsure du vent sur son nez exposé. Puis: le goût acide du vomi sur sa langue, la bile dans ses cheveux, la façon dont son corps tout entier tremble.

Il se rassied. Juste au moment où il intègre là où il est — sur le sol juste devant le mur principal — il entend ses hommes qui se précipitent vers lui. Le temps qu'ils arrivent jusqu'à lui, Jon a sa main dans la fourrure de Ghost et il l'utilise pour l'aider à se lever. Ghost se place à côté de Jon et Jon n'enlève pas sa main de sa fourrure. Tant qu'il se focalise sur la texture de sa fourrure contre sa paume, il ne peut pas se focaliser sur les pensées horribles juste aux confins de son esprit, essayant toujours de prendre le dessus sur lui.

"Allez tout de suite chercher le mestre," ordonne l'un de ses soldats Nordiens à un autre. Jon ne discute pas: il parvient à peine à se tenir debout et, si Ghost n'était pas là, il serait toujours plié en deux dans sa propre marre de vomi. Mais il n'est pas optimiste que le mestre puisse l'aider. Il baisse les yeux sur Ghost et il pense: tu sais que je suis en train de mourir. C'est pour ça que tu es venu C'est pour ça que tu m'as trouvé. Tu l'as senti.

Ghost se rapproche de lui, se penchant pratiquement contre les jambes de Jon maintenant. Jon resserre sa main dans la fourrure de Ghost. Va au sud, pense-t-il, espérant que Ghost peut toujours sentir ce dont il a besoin. Va auprès d'elles. Ne les quitte jamais.

Si seulement il pouvait entrer complétement dans la tête de Ghost, si seulement il pouvait—

"Bran n'est pas Bran. Je croyais que nous étions tous les deux d'accord là-dessus. Bran… il passe plus de temps à voler dans la tête des corbeaux qu'à me parler."

Jon a l'impression que tout s'arrête. Dès qu'il a cette pensée, il se fige et puis l'attaque contre son esprit continue avec une vigueur accrue. Il s'accroche sur une phrase, s'y agrippant, la répétant encore et encore dans sa tête pour s'empêcher de se concentrer sur les cauchemars qui rôdent… tête des corbeaux, tête des corbeaux, tête des corbeaux, tête des corbeaux, voler dans la tête des corbeaux…

"Majesté? Etes-vous tombé malade?" demande le Mestre.

Jon n'avait même pas remarqué qu'il était arrivé. Il n'avait pas remarqué qu'il y a eu assez longtemps pour qu'il arrive jusqu'à lui. Il le regarde d'un air morne.

"Non," ment Jon. "J'ai simplement besoin d'air frais. Je vais faire un tour."

"Je ne pense pas—"

"Je vais faire un tour."

Et il s'en va, son poing toujours dans la fourrure de Ghost, ses pieds ne semblant jamais toucher la neige. Ou peut-être qu'il ne peut simplement pas les sentir. Sa tête bouillonne à nouveau mais, cette fois, ce sont toutes ses pensées à lui. Chacune des visions terribles qui l'ont tourmenté toutes les nuits pendant près d'un mois. Chacun des maux de tête qui lui ont déchiré le cerveau en deux. Chacun des mots que Bran lui a dits sur la folie Targaryenne et ses signes. Chacun des mots qu'Arya a écrits à propos de Dany, sur le fait qu'elle pleure dans son sommeil, qu'elle est tourmentée par une peur de quelque chose dont elle ne peut pas parler, qu'elle ne mange pas, ne dort pas—

Si Bran peut voler dans la tête des corbeaux, il pourrait remplir leurs têtes de poison.

Pour la première fois depuis que tout ça a commencé, Jon pense qu'il comprend ce qui lui arrive. Il pense qu'il sait qui est à blâmer.

Et il n'a jamais, pas une fois dans sa vie, été plus en colère.

A ses côtés, Ghost grogne dans la nuit, ses poils se hérissant tout droit contre la main de Jon.


X.

Il n'a aucun fait. Il n'est sûr de rien. Mais il a de la rage.

Parce qu'il est le roi, personne ne l'arrête. Pas une personne ne lui barre le chemin tandis qu'il se dirige vers la chambre de Bran. C'est pour le mieux: Jon est tellement détraqué qu'il pense qu'il pourrait blesser quiconque qui essayerait de se mettre devant lui, quiconque qui essayerait de le retenir. Et, à ses côtés, Ghost grogne continuellement, le son bas au fond de sa gorge.

Bran aurait tout aussi bien pu être en train d'attendre Jon vu comme il semble calme. Il tourne sa chaise et regarde Jon approcher sans expression. Jon se dresse au-dessus de lui; il pense que sa tête lui fait peut-être toujours mal, mais il est tellement loin qu'il n'en ressent même pas la douleur.

"Bonjour, Jon," salue Bran.

Les mains de Jon se referment sur les accoudoirs de la chaise roulante de Bran. Il tire une fois, fort, tirant Bran plus près de lui. Bran baisse lentement les yeux sur les mains de Jon et puis les relève, attendant.

"Dis-moi ce que tu veux. Dis-moi ce que tu essayes de faire. Maintenant!"

Ghost grogne plus fort, rôdant autour de Jon et Bran, poils hérissés et tête baissée.

Bran cligne des yeux. "Je te l'ai dit. J'essaye d'arrêter Daenerys Targaryen."

"L'arrêter de faire quoi? Arrêter quoi?!"

"De détruire—"

"ARRÊTE DE MENTIR!"

Ghost grogne et cherche à mordre, ses crocs entrant presque en contact avec la main de Bran. Bran ne la bouge même pas. Il se tourne et regarde Ghost comme s'il venait tout juste de réaliser qu'il est là, et puis il repose son regard sur Jon.

"Tu es frustré, effrayé. Ce n'est rien. Bientôt, tout aura du sens. Tu sauras ce que tu dois faire. Tu le sais déjà."

Jon secoue la tête. Il peut entendre son pouls battre dans sa tête. Il sait que, s'il calme sa rage même juste un peu, il entendra ces horribles visions. Verra ces horribles visions. Sa tête ne lui appartient pas.

"Non," dit-il à Bran, les dents serrées. "Je ne sais pas !"

"Si," rétorque Bran. Les doigts de Jon se contractent autour des accoudoirs de la chaise roulante, serrant fort avec sa colère. Il lâche, poussant en avant en même temps, et Bran glisse en arrière de quelques mètres avant de heurter la table. Jon fait les cent pas, ses mains allant dans ses cheveux, luttant pour ignorer le son du rire du Roi Aerys qui lui traversent le cerveau, le son des sanglots étranglés de la Reine Rhaella. Ils semblent devenir plus forts à chaque seconde et la douleur revient, féroce et saisissante.

Il y a une légère pause et, quand Bran continue, sa voix semble différente. Pour la première, réalise Jon, elle semble haineuse.

"Tu sais, Jon. Tu es né en le sachant. Les hommes Targaryen ont toujours su quoi faire avec les femmes Targaryen. Ils ont toujours trouvé un rôle pour elles, une raison d'être. Tu le sais bien. Tu sais quoi faire avec elle, avec Daenerys. Tu le vois toutes les nuits."

Jon s'immobilise et Ghost, aussi.

Il se tient avec le dos tourné à Bran, les yeux fermés. Il peut entendre le battement de son cœur et pas grand-chose d'autre. Durant une seconde, il compte les battements: un, deux, trois, quatre…

Ses doigts s'enroulent autour du pommeau de Grand-Griffe. Il serre sa main tellement fort qu'il peut sentir la bouche du loup géant entrer dans la chair de sa paume. Il entend Ghost grogner, bas et croissant, et puis il fait demi-tour. Il a Grand-Griffe dégainée et contre la gorge de Bran en un instant. Il la presse tellement fort contre sa peau que du sang perle près de la lame, ses yeux fixant durement ceux de la Corneille à Trois Yeux, le cœur cognant tellement fort qu'il semble presque cesser de battre tout court.

"Tu as été dans ma tête," grogne-t-il. Il augmente la pression de Grand-Griffe: le sang s'épaissit. "Tu as été dans la tête de Dany. Admets-le! ADMETS-LE! DIS-MOI AVEC QUOI TU L'AS TOURMENTEE — JE SAIS QUELLES CHOSES ECOEURANTES TU AS PLANTEES DANS MA TÊTE—"

"Je ne vous ai jamais montrés à tous les deux que ce que vous êtes. Rien de plus."

C'est sa sérénité qui décide de la suite. Ghost grogne et Jon se penche en avant, pressant Grand-Griffe plus fort, prêt à le tuer là tout de suite pour ce qu'il a fait, pour les choses qu'il a dites, pour les visions qu'il a faites subir à Jon toutes les nuits, les choses qu'il a faites subir à Dany—

Mais la seconde avant de trancher la gorge de la Corneille à Trois Yeux, il croise son regard. Et avec une vague de douleur, il voit Bran. Pas ce Bran-ci. Bran Bran. Jeune, heureux, aventureux. Durant une seconde — juste une seconde — il se tient dans la neige avec Bran et ils sont tous les deux incroyablement jeunes et Bran le regarde avec espoir tandis que Jon essaye de convaincre Ned Stark de les laisser garder les loups géants qu'ils viennent de trouver. Regardant Jon comme s'il détenait toutes les réponses du monde.

Sa main s'affaiblit. Il recule Grand-Griffe, ne réalisant même pas qu'il le fait, et ça fonctionne presque. Il se tourne presque pour s'en aller, la tête douloureuse, le cœur lourd. Mais Ghost pousse à nouveau Jon sur le côté, insistant, et Jon regarde Bran une nouvelle fois. Il observe Jon, un sourire froid sur le visage.

Et Jon ne remet pas Grand-Griffe contre la gorge de Bran.

Il rabat le côté plat de la lame sur le dessus de sa tête, à l'endroit même où la tête de Jon lui fait mal depuis un mois, sans répit.

Il sait à la seconde où Bran —la Corneille à Trois Yeux— perd connaissance parce qu'il a l'impression qu'un poids a été ôté de son cerveau. Le soulagement est tellement grand que Jon trébuche contre Ghost, pris de cours par son intensité. Il recule de quelques pas tremblants de Bran, s'émerveillant de la faim qui inonde soudainement ses entrailles, la vague de paix qui envahit ses pensées.

Il s'en fiche quand des hommes font soudainement irruption, craignant probablement que le bruit qu'ils ont entendu était un affront contre le roi. Ses gardes se précipitent vers Bran. Jon ignore toutes les voix et toutes les questions sauf une.

"Jon?" exige Tyrion du pas de la porte. "Qu'avez-vous fait?!"

Jon essuye la lame de Grand-Griffe avec sa manche.

"Je m'en suis occupé." Il rengaine Grand-Griffe et se tourne pour faire face à Tyrion et Mouche Rouge. "Nous partons à l'aube. La moitié de nos troupes resterons ici pour veiller à ce que Sansa jure allégeance devant les seigneurs Nordiens comme elle en a eu l'ordre. La Corneille à Trois Yeux vient avec nous." Jon commence à se diriger vers la porte, Ghost à ses côtés, mais il s'arrête. Il se retourne et rencontre les yeux de Mouche Rouge. "S'il se réveille, vous le rendormez. Je me fiche de comment. Gardez-le inconscient, mais ne le tuez pas. On n'a pas fini de parler."

La voix de Tyrion suit Jon dans le couloir.

"Où allez-vous?!"

Jon ne se retourne pas. "Au lit."

Il ne prend la peine de retirer que Grand-Griffe et ses bottes. Il s'effondre dans son lit, Ghost pelotonné à ses pieds, et ferme les yeux. Pour la première fois depuis très longtemps, il n'y a rien d'autre que le silence et l'obscurité. Pour la première fois depuis très longtemps, il voit le sourire de Dany.


XI.

A Port-Réal, Daenerys se réveille au bord d'un cauchemar.

C'était un méchant — elle en est sûre. Elle peut sentir le tiraillement là où les larmes ont séché sur ses joues et l'humidité sur son oreille. Mais peu importe ce qui l'a causé s'estompe, se dissipant jusqu'à ce que ce soit complètement disparu, laissant le silence à la place.

Elle se dit de ne pas se rendormir parce qu'elle a appris que ça n'apporte que des terreurs encore plus violentes. Mais la paix clapote aux bords de son esprit, laissant sa tête retomber sur l'oreiller. Elle roule sur le côté, sa main trouvant le rebondi de son ventre sous les couvertures, et elle lâche un soupir quand elle sent la vie sous sa main s'agiter.

Tandis que le sommeil l'emporte à nouveau, elle rêve du sombre-charmant, d'un dragon à trois têtes et d'étoiles qui explosent.

A suivre...