Chapitre 7: Le Maître de la Lumière

I.

Arya dort peu cette nuit-là.

Quand elle parvient à dormir, c'est profondément et sans rêves, mais elle se réveille souvent, regardant par la fenêtre avec impatience.

Elle attend les premières lumières de l'aube, quand elle pourra continuer ses fonctions. Mais l'aube n'arrive pas assez vite. Si Arya avait pu arracher les ténèbres du ciel et remplacer la nuit par le jour, elle l'aurait fait. Si elle avait pu rester dans le couloir toute la nuit, elle l'aurait fait.

"Va dormir," lui a demandé Ver Gris hier soir, se tenant avec rigidité devant la chambre de la reine. "Je vais surveiller ce soir. Je vais la protéger."

Arya était réticente. La journée de la reine a été particulièrement horrible, au point qu'elle a eu peur de la quitter — au point qu'elle a écrit à Jon en dépit du fait que la Main de la reine lui ait ordonné de ne pas le faire, au diable les conséquences. Et ce n'est pas qu'elle ne fait pas confiance à Ver Gris; elle a une quantité incroyable de respect et de confiance pour lui. Depuis tout le temps qu'elle est à Port-Réal — près de deux mois maintenant— elle ne l'a jamais vu revenir sur une promesse et ne l'a jamais vu décevoir personne. Elle sait qu'il le pensait quand il a dit qu'il allait monter la garde, mais elle voulait être là aussi. Le sentiment d'appréhension qui s'est abattu sur elle plus tôt dans la journée en voyant la reine refuser toute nourriture et se retirer dans sa chambre à midi l'a glacée jusqu'à l'os. Elle a le pressentiment que les choses vont très bientôt s'empirer. Et étant donné à quel point la reine semblait pâle et faible hier au crépuscule, ce sera avant que Jon ne revienne.

Elle s'inquiète, se tourne, se retourne. Elle a dormi dans de nombreux endroits bien pires que sa chambre actuelle et enduré des nuits bien plus sombres que celle-ci, mais ça ne change pas le poids de son inquiétude. Elle ne veut pas ne pas être à la hauteur pour Jon. Si elle est honnête avec elle-même, elle ne veut pas ne pas être à la hauteur pour la reine non plus — bien qu'elle ne l'admettrait jamais tout haut.

Quand la première lumière de l'aurore peint les pierres de la Crypte-aux-Vierges en cramoisi, Arya balance ses pieds sur le sol, lace ses bottines et attrape Aiguille. Elle ne s'était pas déshabillée, donc elle est sortie de sa chambre en moins de deux minutes, étonnamment alerte malgré son manque de sommeil. Son ventre se contracte de faim, mais elle ne va certainement pas attendre qu'un plateau lui soit apporté, ni que les cuisiniers de la Crypte-aux-Vierges commencent à préparer le repas du matin.

Sa chambre n'est qu'à quelques pas de celle de la Reine Daenerys. Elle peut habituellement voir la silhouette de Ver Gris en sentinelle devant sa porte dès l'instant où elle prend le virage du couloir incurvé mais, aujourd'hui, elle ne voit personne. Sa main trouve la poignée d'Aiguille et ses pas s'accélèrent.

Elle s'attend à moitié à trouver un corps. Quand elle s'arrête devant la porte légèrement entrouverte de la reine et entend un rire, elle est suffisamment stupéfiée pour se figer. Elle peut entendre la discussion amusée entre Daenerys et Ver Gris, bien qu'ils parlent en Valyrien, et le vocabulaire d'Arya est trop limité pour l'aider à saisir ce qui est dit. Le rire qui se faufile entre leurs phrases lui dit tout ce qu'elle a besoin de savoir cependant.

Elle frappe légèrement avec l'arrière de ses doigts avant d'ouvrir complètement la porte. Daenerys et Ver Gris se tournent tous les deux. Ver Gris dit quelque chose à Arya, tout comme Daenerys, mais Arya est trop occupée à regarder la nourriture posée entre eux pour intégrer ce qu'ils ont dit.

"Vous mangez," lâche Arya.

Ver Gris sourit; ça illumine son visage tout entier. L'assiette devant la Reine Daenerys a été presque entièrement finie: il reste un petit morceau de pain croustillant, fraîchement sorti du four, quelques copeaux de fromage de chèvre et deux rondelles de pommes cuites et parées de cannelle. Il y a même un deuxième plateau au milieu de la table entre Ver Gris et Daenerys comme s'ils en avaient fait venir un deuxième.

"Tenez," dit Daenerys, tendant la main vers la nourriture non touchée au milieu. "Venez vous asseoir pour prendre le petit déjeuner avec nous."

Arya bute presque sur ses mots dans sa précipitation pour protester.

"Non, ça va, Majesté. J'ai déjà mangé," ment-elle. Mais elle marche jusqu'à eux et s'assied sur la troisième chaise. L'odeur du pain fraichement sorti du four lui serre à nouveau l'estomac. "Ca a l'air trop bon pour être gaspillé. Vous devriez en manger plus pour ne pas le jeter."

C'est Daenerys qui en a besoin. Arya est réticente à en prendre pour elle. Mais la reine cambre les sourcils en réponse aux paroles d'Arya, attrape une tranche épaisse de pain chaud et étale une quantité généreuse de fromage de chèvre au miel dessus sans un mot, la tendant à Arya quand elle a fini. Ca n'échappe pas à Arya à quel point c'est bizarre d'être nourrie par la reine. Elle se sent presque sale à cause de ça, anormale. Elle n'a jamais été du genre à ramper devant la royauté, mais il y a quelque chose d'indéniablement royal chez Daenerys qui fait qu'elle ne peut s'empêcher de se sentir à la fois touchée et flattée qu'elle lui ait préparé son pain pour elle.

Elle se rappelle, évidemment, que Daenerys a grandi en état de fuite, tout comme Arya a passé les années les plus influençables de sa jeune vie. La reine qui se tient avec la puissance d'un millier de rois n'a pas grandi avec des servantes aux petits soins.

"Je ne pourrais me permettre un deuxième repas que si la reine en mange aussi," commente Arya, faisant de son mieux pour prendre un ton respectueux — mais implorant.

Ver Gris fait un commentaire en Valyrien qui fait à nouveau rigoler la reine. Elle tourne son sourire vers Arya une fois que son rire s'essouffle, ses yeux violets dansant.

"Très bien," dit-elle, souriant toujours. Elle attrape un autre morceau de pain pour elle.

Satisfaite, Arya mord dans le pain qu'elle a reçu, ses papilles gustatives s'émerillonnent immédiatement. Elle suppose que les filles de la cuisine étaient tout aussi ravies d'entendre que la reine demandait de la nourriture qu'elle était de la voir en manger. Elles se sont véritablement surpassées: le fromage de chèvre est l'équilibre parfait de crémeux, aigre et sucré, et le pain a une croûte salée, épaisse, qui se brise pour révéler du pain moelleux, aéré qui fond pratiquement sur la langue. Arya ne le dit pas à Daenerys, mais elle sait que ce repas est un acte d'amour. Elle n'a aucun doute que les femmes qui l'ont fait aiment leur reine, qu'elles se sont inquiétées pour elle tout ce temps. Elle note dans un coin de sa tête de descendre dans les cuisines pour veiller à ce qu'elles sachent exactement combien la reine l'a savouré.

Pendant qu'ils discutent autour de leur repas, Arya découvre pourquoi la reine est d'une humeur aussi agréable: elle a dormi la nuit précédente. Arya jette un œil à Ver Gris après que Daenerys ait fait un commentaire à ce sujet et il lui fait un hochement de tête discret pour le confirmer. Arya pense qu'elle sait ce qui s'est passé: elle se s'assied plus droite, son cœur se gonflant de fierté.

"Jon vous a écrit, n'est-ce pas?" demande-t-elle à Daenerys. "Il vous a envoyé un corbeau hier soir?"

Le front de Daenerys se fronce juste faiblement. "Non." Il y a une légère pause. Ses lèvres s'abaissent avec inquiétude, son sourire s'éclipsant dans les ombres où il s'est caché ces deux dernières semaines. "Pourquoi? Est-ce que quelque chose est arrivé?"

"Non," dit rapidement Arya, souhaitant n'avoir rien dit, souhaitant qu'elle recommence à sourire. "Je me demandais juste s'il avait écrit. Je suis sûre que vous aurez bientôt de ses nouvelles." Craignant que Daenerys ne réalise qu'elle a agi dans son dos en envoyant un corbeau à Jon, elle change de sujet. "Allons-nous accorder audiences au peuple aujourd'hui?"

"Oui," dit Daenerys. Le feu est de retour dans ses yeux. Arya pense qu'elle est un peu folle à cause de ça. Il y a peu de choses aussi éreintantes dans la vie que de rester assise au même endroit pour écouter doléance après doléance après doléance, mais la reine semble trouver que c'est gratifiant. "Je pensais que nous pourrions nous entraîner avant que la cour intérieure s'ouvre pour le peuple, cependant."

Arya hésite. Même si elle apprécie de donner à Daenerys des cours de Danse de l'Eau, ça devient de plus en plus stressant au fur et à mesure qu'elle avance dans sa grossesse. Elle est visiblement enceinte maintenant, son ventre rond et prononcé sous ses soies et le cœur d'Arya se retrouve quelque part près de ses orteils à chaque fois qu'Aiguille effleure même l'air au-dessus de son ventre. Elle fait confiance à son contrôle d'Aiguille, mais elle ne peut pas se fier que Daenerys, une débutante, ne fera pas un mouvement stupide et ne finira pas par se blesser toute seule.

La présence des soldats complique le problème. Ils observent chacun des mouvements d'Arya comme un faucon qui surveille une proie, chaque jour plus féroce avec la protection de Dany — particulièrement les Nordiens qui, suppose Arya, voit plus Daenerys comme la Reine Daenerys royale que la Briseuse de Chaines. Arya ne peut pas leur en vouloir. Même elle doit admettre une vérité universelle: Daenerys est absolument captivante. D'une certaine manière, elle est adorable. Il est hors de question qu'elle dise un jour à une femme aussi puissante que Daenerys qu'elle est adorable— elle ne pense pas qu'elle apprécierait beaucoup de l'entendre — mais elle l'est. Le gonflement de son ventre, devenant plus gros chaque jour, ajoute une certaine douceur à sa beauté éthérée, une douceur qui incite encore plus d'amour et de dévotion des gens du peuple (et certainement pour ses armées). Elle a, en vérité, pris quelque chose qui devrait la rendre plus faible ou plus vulnérable, et en est ressortie plus puissante.

"Pensez-vous que ce soit sage?" se dérobe Arya.

La main de Daenerys se pose sur son ventre. "Oui. Elle va très bien. Elle est bien protégée. Mais on peut revenir aux épées en bois, si vous vous inquiétez."

Arya est surprise par le choc qui la traverse, commençant dans son cœur et voyageant jusqu'à ses entrailles. Quand de la chaleur prend sa place, elle réalise que c'est de l'excitation. Du bonheur.

"Elle?" demande Arya.

Elle n'a jamais entendu Daenerys parler de son bébé comme ça durant tout le temps que Jon est parti. Elle l'entend à peine parler du bébé tout court à moins que quelqu'un d'autre n'aborde le sujet en premier. Ca rend la chose réelle pour Arya; elle se surprend à regarder le ventre de Daenerys et à essayer d'imaginer un bébé recroquevillé juste sous sa peau, un bébé avec des touffes de cheveux aussi sombres que ceux de Jon et des yeux aussi violets que ceux de Daenerys.

Elle sourit. Elle veut ôter le sourire de son propre visage parce qu'elle en est trop gênée, mais elle ne parvient pas à le faire partir. Elle pense soudainement à son frère en train de porter ce nourrisson aux cheveux sombres, aux yeux violets, et ça lui apporte plus de joie qu'elle ne l'aurait jamais imaginé.

Daenerys n'a pas raté le sourire d'Arya. Elle n'est pas ennuyeuse, la femme de Jon. Elle est vive d'esprit. Déterminée. Persévérante. Toutes des choses qu'Arya respecte en elle aussi.

"Elle," affirme Daenerys. Elle fait descendre sa main sur le devant de son ventre et puis la fait remonter. Pour une raison ou une autre, le tableau serre la gorge d'Arya. "Rhaella, je pense. Pour ma mère. Ou peut-être Lyanna, pour celle de Jon."

Pendant qu'ils finissent le petit-déjeuner, les trois ne se retrouvent pas un seul moment sans un sourire sur le visage.


II.

"Pourquoi m'avez-vous demandée si Jon m'a écrit?"

Arya bloque sans effort l'épée de Daenerys, reculant de quelques pas quand elle avance. La force et la rapidité de ses coups ont augmenté, mais il lui manque toujours la fluidité qui rendrait ses mouvements soudains et efficaces. Arya déplace son propre poids en avant, avançant prudemment son épée vers Daenerys avec une lenteur intentionnelle: Daenerys tourne son épée sur le côté et la bloque.

"Est-ce qu'il ne vous écrit pas?" demande Arya, frappant à nouveau. La reine bloque à nouveau, cette fois avec assez de force qu'un peu de ses cheveux sortent des pinces argentées qui les retiennent loin de son visage.

"Si," dit Daenerys. Elle pousse soudainement son épée en avant — Arya était un peu distraite en essayant de penser à quoi dire ensuite et la pointe en bois de l'épée lui touche presque la joue. Elle soulève rapidement Aiguille en un demi-cercle et fait pression contre celle de Daenerys. Daenerys résiste.

Elle essaye de changer de sujet. Elle examine le visage de Daenerys tandis qu'elle continue de résister aux tentatives d'Arya pour la désarmer. "Ne grimacez pas. Ne me montrez pas à quel point vous avez du mal à garder l'épée en l'air. Si votre adversaire voit cet effort, il se donnera encore plus de mal, pensant qu'il est tout près de vous battre."

Le visage de Daenerys devient immédiatement neutre, toutes les tensions se lissant aussi rapidement que du coton fin absorbe l'eau. Sans les cheveux détachés qui encadrent follement son visage, elle n'aurait pas l'air différente de quand elle est assise sur le trône.

"Bien," loue Arya. Elle augmente sa pression juste un peu et Daenerys répond avec une force égale. "Maintenant faites glisser votre lame plus haut pour qu'elle touche juste un peu au-dessus du milieu de la mienne — oui, là. Maintenant je veux que vous relâchiez votre effort juste un peu—"

Daenerys ne le remet pas en question. Elle le fait immédiatement; Arya sent la force résistante contre son épée se relâcher.

"Maintenant, rabattez rapidement votre épée contre le point que je vous ai montré il y a une seconde et utilisez la force de ce choc pour pousser mon épée en un c—" Arya arrête quand elle réalise que Daenerys sait quoi faire et commence à le faire, obligeant la lame d'Arya à faire un arc, la forçant finalement à être assez basse pour qu'elle puisse à nouveau avancer. Arya bloque son avance suivante assez facilement, mais elle est un peu préoccupée par une émotion qu'elle ne peut pas nommer. De la fierté, finit-elle par réaliser.

"Vous apprenez vite," admet Arya plus tard, quand elles se sont toutes deux arrêtées pour boire une théière de thé à la menthe froid.

"Je n'ai pas eu beaucoup d'autre choix en grandissant. J'ai été d'obligée d'apprendre vite. Ca aide que vous soyez une excellente instructrice, aussi."

Arya cache son sourire ravi dans sa tasse de thé. Elle pense qu'elle l'est peut-être et c'est surprenant pour elle. Ca fait du bien de découvrir un nouveau talent. Ca lui donne l'impression qu'il y a peut-être plus de choses en elle qu'elle doit encore découvrir, plus de choses qu'elle peut emmener avec elle dans peu importe la vie qu'elle va construire.

"Vous êtes encore à des décennies de pouvoir battre Jon dans un combat, mais vous pourriez vous débrouiller contre certains."

"Vous plaisantez certainement," dit Daenerys, soulevant un sourcil. "Jon laisserait tomber son épée à la seconde où je lèverais la mienne."

Les yeux d'Arya s'abaissent sur la douce courbe de son ventre, visible sur la soie bleue de sa robe. Elle concède immédiatement l'argument.

"Oui, vous avez raison," admet-elle. "Ce serait le cas de beaucoup de monde, en fait."

"Pas tous, néanmoins," dit Daenerys. C'est assez inquiétant pour ramener l'esprit d'Arya à hier (et tous les jours avant). Elle ne sait pas si aborder le passé est ce qu'il convient de faire, mais elle ne peut pas s'en empêcher.

"Vous semblez aller mieux aujourd'hui. Est-ce que la peur est partie?"

Daenerys sourit mais c'est un sourire étrange. Arya se dit que c'est un sourire se faisant passer pour un renfrognement.

"Non. Mais maintenant c'est simplement la peur de cette peur. Je suis certaine que ça n'a pas de sens — j'aimerais savoir comment l'expliquer parce que je le ferais — je vous l'expliquerais si je le pouvais. Je vous dois au moins ça. Mais je ne peux pas dire ce qui m'a pris… Je ne peux pas expliquer la terreur que j'ai ressentie, à chaque instant de chaque jour. Je me sens bien mieux maintenant — plus légère — mais j'ai peur de quand cette terreur reviendra. Je ne sais même pas ce qui l'a faite partir."

Arya aimerait que ce soit le cas. Elle aimerait qu'elle le sache pour qu'elle puisse s'assurer de faire quoi que c'était la prochaine fois que la peur revient.

"Peut-être qu'elle ne reviendra pas," suggère Arya mais elle pense à quel point le tourment de Daenerys était intense. Il semble improbable que la chose qu'il l'ait causée, quelle qu'elle soit, se soit éteinte et ait complètement disparu.

Daenerys lève soudainement les yeux et Arya le fait aussi. Elles observent Drogon fendre le ciel bleu, aussi silencieux et rapide que la nuit. Arya ne peut toujours pas s'empêcher de le fixer avec émerveillement pendant quelques instants silencieux. Peu importe la fréquence à laquelle elle le voit, elle se retrouve toujours avec le souffle coupé.

"Je pense qu'elle va bien, cependant, et ça rend tout le reste supportable. C'est la seule chose que j'ai demandé aux dieux tous les jours du mois dernier… Je voulais juste qu'elle soit en sécurité."

Arya regarde Daenerys après ces mots. Ses yeux sont attendris par l'amour, toujours relevés vers Drogon, et sa main est sur son ventre. Arya sent à nouveau cette étrange impression — comme si son cœur doublait en taille. Elle image une nouvelle fois ce nourrisson, aux cheveux d'encre et aux yeux violets, et elle réalise pleinement que ce sera sa nièce. Peut-être pas par le sang, mais de toutes les façons qui comptent. La fille de Jon. Sa famille.

Arya retourne ses yeux vers le ciel quand elle sent les doigts de la reine lui toucher la main, hésitants mais fermes. Arya baisse le regard. Son cœur monte dans sa gorge lorsque Daenerys enroule sa main autour de celle d'Arya. Elle n'est pas sûre de quoi faire ou dire — c'est intense d'être la destinatrice de cette douceur, de cette confiance, et Arya comprend soudainement comment Jon a pu ployer le genou aussi rapidement qu'il l'a fait. Et puis Daenerys tire gentiment sur sa main, la guidant vers elle, la pressant fermement sur le devant de son ventre. Les doigts d'Arya se fléchissent et s'ouvrent de leur propre volonté, pour que sa main se presse paume vers le bas, et Daenerys garde sa main là, doucement.

Arya n'a jamais été autant à court de mots. Elle est tiraillée entre se sentir honorée et vouloir fuir la proximité, l'intimité, par peur de ne pas pouvoir répondre à l'intensité. Sous le tout se trouve de la curiosité, cependant: elle n'a jamais touché un ventre de femme enceinte avant, de mémoire, et elle est surprise de comme il est ferme sous la douce fraicheur de la soie.

"Est-ce que vous le sentez?" demande Daenerys à Arya.

Arya n'est pas sûre de ce qu'elle est censée sentir. Son ventre? Ce serait difficile de ne pas le sentir, avec sa main pressée contre. Elle ne sent pas grand-chose d'autre que le tissu de la robe en soie, la chaleur de la peau en-dessous et la légère montée et descente de sa respiration.

"Je ne crois pas," admet Arya, la voix basse.

La main de Daenerys retombe de celle d'Arya et se pose sur ses genoux. "Je suppose que c'est trop tôt." Elle semble déçue. Peut-être que c'est pour ça qu'Arya ne bouge pas tout de suite sa main. Elle reste quelques moments de plus avec sa main là, attendant, s'habituant à la courbe sous sa paume. Quand Arya craint d'avoir gardé sa main sur la reine trop longtemps, elle la retire, un peu penaude.

"Je peux la sentir bouger," explique Daenerys, sa propre main retournant sur son ventre. "J'ai cru que vous le pourriez peut-être aussi."

Arya est surtout touchée qu'elle voulait qu'elle le sente, même si elle ne le dit pas. Elle dit, cependant: "Je ne sais pas si j'aurais même su ce que c'était si je l'avais senti."

La régalité de la reine ressemble souvent à une barrière, au travers de laquelle Arya peut parfois regarder mais qu'elle ne peut jamais complètement franchir. Mais elle réalise maintenant pourquoi ça lui semblait aussi bouleversant quand sa main était pressée sur son ventre: c'était complètement de l'autre côté de la barrière, complément au-delà du mur. C'était Daenerys — pas la reine. D'une manière qu'Arya est sûre que beaucoup de personnes en vie, autres que Jon, n'ont jamais vue.

Il y a un certain courage dans sa vulnérabilité, qu'Arya ne peut s'empêcher d'admirer. Et pour la première fois depuis son arrivée dans le Sud, Arya a le sentiment que Daenerys lui fait véritablement confiance — lui accorde véritablement de l'estime.

"Je vous laisserai essayer la prochaine fois, si vous voulez," offre Daenerys, se redressant et regardant vers la Crypte-aux-Vierges. Son air d'autorité revient aussitôt et Arya ne peut pas dire avec certitude d'où ça vient — si c'est involontaire ou une sorte d'aura que Daenerys peut commander à volonté — mais elle passe de Daenerys à Reine Daenerys en quelques secondes.

La raison de ce changement devient évidente quelques instants plus tard quand Arya aperçoit Ser Davos qui se dirige vers elles. Lorsqu'il s'arrête devant elles, Arya voit qu'il tient un papier enroulé.

"Bonjour, Votre Grâce," salue Ser Davos.

"Ca l'est vraiment," répond Daenerys. Elle sourit mais elle tend immédiatement la main, attendant ce que Ser Davos lui a clairement amené.

"De Jon," dit Ser Davos, posant la lettre dans sa paume. "Ca vient juste d'arriver."

Arya baisse les yeux au sol. De la culpabilité l'envahit. Elle est certaine que la lettre de Jon est au sujet de ce qu'Arya lui a écrit; à l'époque, Arya avait le sentiment d'avoir raison de se tourner vers lui. Mais maintenant, elle se demande si Daenerys pourrait le voir comme une trahison. Elle n'a jamais interdit à Arya de donner à Jon des informations sur la détérioration de son état, mais Arya ne lui en pas parlé avant.

Etant donné la longueur du papier et le temps qu'il faut à la reine pour lire, Arya sait que Jon a beaucoup écrit. Mais, arrivée à la fin, la reine réenroule le papier, regarde Ser Davos et dit simplement: "Le roi revient. Ils ont quitté Winterfell à l'aube."

La culpabilité d'Arya se transforme rapidement en appréhension.

"Quoi?" demande Ser Davos, troublé. "Ils sont censé rencontrer les seigneurs Nordiens ce soir. Est-il sûr que c'est sage de partir maintenant? A-t-il dit pourquoi, Majesté?"

Arya peut sentir le regard de Ser Davos. Elle ne peut pas rencontrer ses yeux ni regarder Daenerys. Elle est certaine que Jon lui a parlé de la lettre, certaine que la confiance qu'elle a vue dans les yeux de Daenerys tout à l'heure aura de nouveau disparu derrière cette barrière. Et que pensera Jon alors qu'il aura fait tout ce chemin, ayant saboté ce pourquoi il est parti au Nord en premier lieu, tout ça pour découvrir que Daenerys va bien? Croira-t-il qu'elle allait aussi mal que ce qu'Arya a indiqué? Même s'il la croit — il ne l'a pas vue, et voir est très différent d'en entendre parler.

"Il dit que tous les problèmes du Nord sont réglés pour l'instant," répond brièvement Daenerys. Elle semble préoccupée. Arya remarque que ses doigts se sont serrés tellement fort autour de la lettre qu'elle risque de l'écraser. "Ce sera tout, Ser Davos?"

"Non, Majesté. J'ai le rapport des démobilisations récentes dans la salle du conseil pour que vous le regardiez à votre aise. Trois hommes Dothraki — Tuzo étant l'un d'eux — et deux Immaculés ont fait leurs adieux."

Daenerys acquiesce. "Assurez-vous qu'ils aient été payés intégralement avant la date de leur départ. Ont-ils dit où ils vont aller?"

"Oui— Tuzo retourne en Essos, mais les autres espèrent trouver une maison ici à Westeros, pour se poser."

"Et j'espère qu'ils trouveront," dit sincèrement Daenerys.

C'est un sujet sur lequel Arya n'est pas entièrement d'accord avec la reine. Elle a fait un discours deux semaines plus tôt en remerciant ses armées de tout ce qu'ils ont fait pour elle et en jurant un salaire équitable pour ceux qui choisissent de rester en faisant partie de l'Armée de la Reine. Pour ceux qui souhaitent se tourner vers une vie calme, elle a promis une allocation équitable pour toute leur loyauté et leurs sacrifices pour elle jusqu'à présent afin qu'ils puissent avoir ce dont ils ont besoin pour aller de l'avant et vivre la vie qu'ils choisissent.

Ca semblait bien beau en théorie, mais Arya a l'impression que le travail de son armée est loin d'être fini. Oui, elle a gagné Westeros— mais beaucoup l'avaient gagné aussi et ça n'a pas toujours duré très longtemps pour tout le monde. Après le discours initial, Arya s'est attendue et a eu peur que presque tous ses hommes allaient s'enfuir mais, jusqu'à présent, seul un nombre étonnamment restreint d'entre eux ont choisi cette voie.

L'important c'est que ce soit leur choix, a dit Daenerys à Arya. Quel qu'il soit. Ils contrôlent leur propre destin et je les soutiendrai dans tout ce qu'ils choisissent. Il est de mon devoir de récompenser la loyauté partout où je la trouve. Et ils ont toujours été loyaux envers moi. S'il y a quelque chose d'autre que me servir qu'ils désirent, ils méritent de le réaliser avant que leur temps sur cette terre ne soit écoulé et qu'ils ne puissent plus rien réaliser.

Arya n'a pas besoin d'être convaincue de l'importance d'avoir le contrôle de sa vie, mais elle a quand même l'impression que c'est un peu prématuré. D'un autre côté, peut-être que c'est dans sa nature (la nature qui lui a été imposée par l'expérience). Sa nature d'avoir l'impression que le combat n'est jamais totalement fini, que la menace n'est jamais totalement partie (l'hiver vient, jamais l'hiver est passé). Aux yeux de la reine, ses hommes ont fait ce qu'ils lui ont promis: ils l'ont aidée à conquérir les Sept Royaumes. Aux yeux d'Arya, rien n'est garanti après le moment où vous les avez.

"J'ai aussi appris de Mestre Amos d'Accalmie qu'il y a eu un changement de pression alarmant dans la Mer d'Eté — ils anticipent que la saison des ouragans va se poursuivre durant les nombreux mois à venir, avec des ouragans qui pourront potentiellement maintenir assez d'intensité pour atteindre le nord jusqu'au Bec de Massey."

Quand Arya rencontre le regard de Daenerys, elle se demande si, elle aussi, pense à Gendry. Si c'est le cas, ce n'est certainement pas avec la même perturbation de l'estomac qu'Arya, le même emballement du cœur, la même chaleur sèche dans les yeux.

"Des tempêtes dangereuses?" s'entend demander Arya. Elle semble jeune à ses oreilles. Sa main se pose bêtement sur la poignée d'Aiguille, comme si elle pouvait être en mesure d'utiliser la bagarre pour contrer ce danger, comme elle l'a fait pour tous les autres.

"Envoyez un corbeau à Lord Gendry pour lui assurer que la couronne leur viendra en aide durant toute la saison et leur fournira tout ce dont ils pourront avoir besoin pour y résister. Voyez si nous pouvons également avoir un rapport du Conclave sur leurs interprétations de ce changement et ce que ça signifie pour les saisons à venir," ordonne Daenerys. Elle attend un moment pour voir si Ser Davos a autre chose à dire et, quand il est clair que ce n'est pas le cas, elle se lève. "Je serai dans la salle d'audience dans une heure."

Arya envisage de la suivre, mais Ser Davos s'avance devant elle avant qu'elle ne puisse le faire.

"Je vous ai demandé de ne pas écrire à Jon," dit-il.

Arya le contourne. "Je n'ai pas écouté."

Son regard noir est soutenu. "Aye. Vous n'avez pas écouté. Maintenant regardez ce qui en résulte."

"Mon frère revient. Je ne vois pas le problème," rétorque Arya. "Jon a dit que les choses étaient réglées dans le Nord." Ne connaissez-vous donc pas du tout le visage de la reine?"

"Aussi bien que vous," dit Arya, se sentant sur la défensive. "Pourquoi la Reine Daenerys dirait-elle que tout va bien si ce n'est pas le cas?"

"Pour de nombreuses raisons qu'elle n'est pas tenue de nous révéler. Quelque chose dans cette lettre l'a dérangée. Vous avez vu comme moi à quel point elle était longue — il y avait plus dedans que 'je reviens au sud, les choses sont réglées avec le nord'."

"Peut-être qu'il détaillait son amour profond pour la reine," dit sèchement Arya. "J'ai fait ce qu'il fallait. Elle n'allait pas bien."

"Elle semble aller mieux."

"Aujourd'hui. Et si demain elle est comme elle était avant? Il vaut mieux que Jon soit à la maison."

Arya est fermement convaincue que tout est mieux quand Jon est à proximité. D'une certaine façon, il est la seule chose au monde en quoi elle a toujours une étincelle de foi enfantine, une sorte d'infaillibilité naïve. Peut-être que c'est pour ça qu'elle l'associe avec la maison.

"C'aurait dû être une question discutée dans la salle du conseil avec la reine et moi-même."

"Je n'ai pas à discuter de ce que je dis à mon frère avec vous ou avec la reine. C'est mon frère. Il était mon fichu frère bien avant qu'il ne soit le roi de Westeros." Arya soulève sa tasse et vide le reste de son thé. "Je vais voir comment va la reine et je vais lui parler de la lettre parce que je n'ai rien à cacher. J'ai fait ce qu'il fallait."

Arya cherche à quelques endroits avant d'enfin trouver la reine, seule dans la salle du conseil. Elle est au balcon, la lettre de Jon toujours agrippée dans sa main, regardant la terre en reconstruction. Arya se place derrière elle.

"J'ai bien entendu vos pas cette fois," dit Daenerys, le dos toujours tourné vers Arya. "Au début. Vous sembliez souvent apparaitre de nulle part."

"J'ai entendu ça toute ma vie. Peut-être que c'est toute cette nourriture suderonne qui rend mes pas plus lourds."

Daenerys ne rit pas et Arya s'était attendue à ce qu'elle rigole. Elle est toujours tellement immobile, la posture tellement raide qu'elle semble à peine respirer. Ca rend Arya nerveuse.

"Etes-vous fâchée contre moi?" demande Arya après une pause.

"Parce que vous avez écrit à Jon? Non. Pensiez-vous que je le serais?"

"Seulement si vous pensiez que je vous avais trahie. Mais je l'ai fait parce que j'étais inquiète."

"Je sais bien. Jon le sait aussi. Vous aviez raison de l'être."

Arya s'avance, venant se tenir à côté de Daenerys. Elle jette un bref coup d'œil à Port-Réal mais, ensuite, elle se tourne pour regarder la reine. Elle est alarmée de voir des larmes sur ses joues. Elle ne pleure plus maintenant, mais elle a pleuré. Maintenant, elle est impassible, rigide. D'une façon ou d'une autre, ça rend les larmes qui brillent toujours sur ses joues encore plus tristes.

"Je—"

La tentative d'Arya de dire quelque chose est interrompue. Daenerys se tourne pour faire face à Arya, la lettre tenue à côté d'elle, son autre main s'installant sur son ventre.

"Dites-moi, Arya," dit-elle. Arya se tourne pour lui faire face, aussi. "Est-ce que vous croyez au mal?"

Arya ne répond pas directement. Elle pense au bruit de l'épée de Ser Ilyn Payne tranchant l'air au-dessus du cou de son père, à la vue du corps de Robb, la tête de Grey Wind attachée.

"Oui."

"Est-ce que vous croyez que vous reconnaitriez son visage si vous le voyiez?"

Arya répond tout de suite cette fois. "Le mal a de nombreux visages. Je n'en ai rencontré que quelques-uns, mais je les ai reconnus à la seconde où je les ai vus."

Daenerys garde le silence face à ça. Arya se retrouve à fixer une larme qui s'accroche aux cils de la reine, tremblant devant le violet aqueux de ses yeux. Quand elle cligne des yeux, ensuite, elle tremble et tombe sur sa joue. La main d'Arya se contracte à côté d'elle, comme si une part d'elle avait pensé l'essuyer.

"En parlant, bien entendu, du mal à l'état pur — du mal qui est incapable de faire autre chose que de mauvais actes, dépourvu de toute bonté, du mal qui est irrémédiable. Du mal qui fait des choses qu'aucune personne ne devrait jamais faire à une autre personne. Aucun être à un autre être."

Arya est un peu effrayée par l'intensité de la voix de Daenerys. Elle tente de la faire rire à nouveau.

"Qu'est-ce que Jon a fait pour vous mettre autant en colère contre lui?"

Ses efforts pour détendre l'atmosphère échouent lamentablement. Le regard de la reine ne devient que plus féroce.

"Croyez-vous que ce genre de mal existe?"

"Comment pourrais-je ne pas le croire?" répond Arya. "Après les choses que j'ai vues. Comment pourriez-vous ne pas le croire?"

"C'est ce que je me demande. Je croyais avoir vu tous les visages du mal. Je ne vois pas un genre de douleur que je n'ai pas enduré au moins une fois dans ma vie. J'ai rencontré tellement d'hommes malveillants que leurs visages se brouillent dans ma mémoire. Je ne suis certainement pas étrangère à la violation. Et pourtant, je me retrouve là, à penser que j'ai été une enfant tout ce temps et ce n'est que maintenant que je vois de quoi le monde est vraiment capable."

Arya se rapproche.

"Que s'est-il passé? Qu'a dit Jon dans sa lettre?"

Les yeux de Daenerys se ferment. Elle prend une profonde inspiration, visiblement tiraillée. Arya peut sentir que c'est une sorte de moment décisif, que quoi que Daenerys décide là maintenant décidera d'une série d'autres choses. A tout le moins, en tout cas, Daenerys essaye de décider si elle doit lui faire entièrement confiance ou non. Arya ne lui en veut pas d'avoir du mal à choisir. Après tout, elle était au Nord avec Sansa, avec Bran. Elle espérait avoir fait ses preuves auprès de Daenerys à l'heure qu'il est, mais peut-être que non.

Quand Daenerys ouvre les yeux, elle rencontre ceux d'Arya. Il y a une profondeur dans son regard, qui communique plus qu'Arya ne peut saisir, même si elle a l'impression qu'on lui demande quelque chose. Ne me trahis pas, peut-être. Ne me déçois pas. Ou peut-être quelque chose de complètement différent.

Elle tend la lettre de Jon à Arya. Arya la prend après avoir hésité un instant. Elle sent les yeux de Dany sur elle pendant qu'elle la soulève pour la lire.

Dany,

Arya m'a écrit. Je craignais que quelque chose n'allait pas après ton dernier corbeau. J'aurais dû faire confiance à mon instinct.

Je voudrais, plus que toute autre chose, te dire ce que je dois te dire en personne. Annoncer ce que je dois dire de cette manière est injuste, mais il serait également injuste de ma part de ne pas l'annoncer. J'ai un long chemin à faire pour rentrer à la maison et, malgré tous les efforts que je vais faire pour l'empêcher, les choses pourraient à nouveau échapper à mon contrôle et, si ça arrive, j'ai besoin que tu comprennes. J'ai besoin que tu reconnaisses ce que c'est — J'ai besoin que tu saches que je vais m'en occuper.

Bran est la cause des choses que tu endures. La peur, l'incapacité de dormir ou de manger. S'il t'a fait à toi ce qu'il m'a fait à moi, il a provoqué des visions terrifiantes la nuit et des migraines insoutenables aussi. Tout s'est progressivement empiré depuis que je suis parti, au point que j'ai réellement pensé que je devenais fou. Bran —quoi qu'il n'est pas vraiment Bran— n'arrêtait pas d'essayer de me faire croire que je l'étais, que tu l'étais, que nous l'étions tous les deux, mais c'est lui qui en était la cause. Il peut pénétrer dans l'esprit des êtres vivants et les manipuler. Il voulait que tu souffres et il voulait la même chose pour moi.

Je savais que quelque chose n'allait pas quand j'ai lu la lettre d'Arya. La manière dont elle décrivait ta souffrance m'a entièrement rappelé la mienne et, grâce à ça, j'ai pu découvrir ce que Bran faisait. Il l'a effectivement reconnu, et si tu as également ressenti une vague soudaine de soulagement hier soir, c'est parce qu'il a été assommé.

Il est avec nous maintenant. Nous le gardons inconscient et avons l'intention qu'il le reste durant tout le voyage. Une fois qu'il sera là, j'ai l'intention d'en apprendre davantage sur pourquoi il a dit certaines des choses qu'il a dites et pourquoi il a fait ce qu'il nous a fait. Et puis j'ai l'intention de l'exécuter.

Si tu ressens à nouveau ce que tu ressentais, combat-le. Combats-le avec tout ce que tu as. Je ne sais pas encore quelles sont les véritables intentions de Bran mais il m'a avoué qu'il te veut sérieusement du mal. Pour ça, je manierai l'épée moi-même.

Sansa ploiera le genou pour nous nous devant les seigneurs Nordiens aujourd'hui, ou la moitié de nos troupes, que j'ai laissées à Winterfell, l'arrêteront et l'amèneront au Sud. En présumant qu'elle jurera son allégeance, je lui ai dit qu'elle devra venir au Sud pour nous rencontrer, toi et moi, pour discuter du futur de Winterfell. Pour le moment, le siège du Nord a été déplacé à Corbois.

Quand je rentrerai, je répondrai à toutes tes questions. Nous allons trouver quoi faire à ce sujet ensemble. Je serai là le plus vite possible.

Je t'aime, Dany, et j'ai l'intention de te montrer à quel point quand je te reverrai. Tu es—

Arya arrête de lire là. Elle peut dire que les deux derniers paragraphes n'ont pas grand-chose à voir avec Bran et elle ne veut pas envahir cette partie de la vie de son frère. Il semble que son intimité a déjà été assez envahie.

Elle rend la lettre à Daenerys, son esprit vacillant. Elle aimerait ne pas le croire, mais elle a vu comment était Daenerys le mois qui a précédé: elle avait su, instinctivement, que c'était quelque chose de plus important que juste 'de la folie'. Elle l'avait même écrit à Jon parce qu'elle en était tellement certaine. Elle n'avait simplement pas imaginé que ç'aurait pu être quelque chose provoqué par Bran. Quelque chose d'aussi affreux. Il y a eu tellement de fois dans la vie d'Arya où la seule chose qu'elle avait était sa perception d'elle-même pour lui faire garder pied, pour la faire se sentir en sécurité. Elle essaye d'imaginer ce que ça ferait d'avoir quelque chose qui lui envahit l'esprit — quelque chose lui fait penser sans arrêt à des choses terrifiantes — et elle se rend compte qu'elle ne peut pas. Elle pense, toutefois, que l'une des parties les plus difficiles doit être de ne pas savoir d'où viennent ces pensées. Craindre qu'elles puissent venir de soi-même. La peur coupe plus profondément que l'épée, se souvient Arya. Est plus dure à combattre, aussi.

"Daenerys," dit-elle faiblement, et puis elle s'arrête, ne sachant pas bien comment poursuivre.

Daenerys marche jusqu'à un banc en bois à quelques pas de là et se laisse tomber dessus, les mains jointes sur ses genoux, au-dessus des mots de Jon. Elle se tourne à nouveau vers Port-Réal. Et encore — elles ne disent rien. Qu'y a-t-il à dire? Arya est accablée d'horreur et, en-dessous de ça, de culpabilité. Il y a une quantité généreuse de confusion aussi, mais elle sait que la confusion est une chose qu'elle va devoir supporter jusqu'à ce que Jon arrive.

"Les choses que j'ai vues tous les soirs…"

Arya était en train de scruter l'horizon pendant qu'elle réfléchissait, mais elle regarde Daenerys avec ces paroles. Elle semble tourmentée et à juste titre.

"C'était quelque chose de différent. Je le savais. Et parfois, je pouvais le sentir — la présence de quelque chose d'autre. Parfois je parvenais à le repousser, mais quand je dormais… et plus tard, quand j'étais trop faible parce que je ne pouvais pas manger… ça venait jour et nuit. Les choses les plus horribles, Arya. Je crois que je ne les oublierai jamais."

Arya ne sait toujours pas quoi dire mais elle vient quand même jusque-là et s'assied à côté de la reine. Elle pense que la meilleure chose qu'elle puisse faire maintenant est d'écouter.

"Toutes les terreurs que j'ai endurées dans ma vie, toutes les fois où j'ai été maltraitée, violée, traquée, trahie — la seule chose que j'avais pour les surmonter, c'était la foi en moi-même," dit-elle. Elle se tourne pour faire face à Arya et Arya rencontre son regard. Ses yeux sont plus vulnérables que ce qu'Arya ne les a jamais vus. "C'est tout ce que j'avais. Et il me l'a presque enlevée. A la place, il m'a remplie d'horreurs et d'une peur que je ne pouvais pas contrôler, une horreur et une peur qui auraient pu me coûter mon enfant. Je ne croyais plus du tout en moi. Comment aurais-je pu alors que je ne pouvais même pas me forcer à manger même si je savais que je le devais? Comment aurais-je pu, alors que tous les soirs ma tête était remplie de choses qu'une personne au bon cœur, saine d'esprit, ne pourrait jamais concevoir? Mon bébé, coupée hors mon corps, démembrée devant moi pendant que je reste couchée là, à me vider de mon sang—"

Elle s'arrête, ses mots se coupant. Elle semble nauséeuse. Ca va bien avec la nausée qui enserre l'estomac d'Arya. Son corps se rebelle physiquement contre ne serait-ce que cette brève image, son cœur se serrant et son estomac s'agitant, mais elle se souvient que ce n'était pas juste une brève image pour la reine. C'était une chose qu'elle a dû voir se produire toutes les nuits, tous les jours. Soudainement, Arya pense à l'état de la reine ce mois dernier avec quelque chose qui ressemble plus à du respect qu'à de la pitié. Comment est-il possible qu'elle ait pu rester assise dans cette salle d'audience toute la journée et écouter d'innombrables histoires du peuple pendant que des pensées comme ça lui déchiraient l'esprit? Comment a-t-elle pu être capable de se préoccuper de la création des dispensaires, de maisons d'études — de quoi que ce soit?

Il n'y a rien à dire. Arya envisage brièvement de s'excuser au nom de Bran — un devoir quand le sang de quelqu'un a aussi gravement fait du tort à quelqu'un d'autre— mais ce n'est pas Bran qui a fait ça. Pas son sang. C'est quoi ce soit la chose qui réside en lui. Quelque chose de maléfique.

Au lieu de remplir l'air de paroles superficielles, elle tend le bras vers les genoux de Daenerys et touche le dos de ses mains jointes. Les mains de la reine se déroulent et Arya lui prend sa gauche, la serrant entre les siennes. La soie de la robe de Daenerys rafraichit le dos des mains d'Arya. Quand la main libre de la reine va sur son ventre, Arya serre juste un peu plus fort.

"Maintenant nous savons ce que c'était," dit Arya. "Maintenant nous savons d'où ça venait. Et maintenant que nous le savons, nous pouvons empêcher que ça arrive à nouveau. Nous pouvons le combattre."

Elle remarque son utilisation personnelle de nous au lieu de je. Elle suppose qu'elle a décidé que c'est tout autant son combat que celui de Daenerys.

"Comment puis-je combattre un ennemi que je ne peux même pas voir?"

Arya pense à l'Orpheline. Pour la première fois, penser à cette période ne ramènent pas un souvenir vivace de désolation, de désespoir, de colère. Des ténèbres. Elle est trop occupée à penser au présent (et à l'avenir).

"Tu apprends à voir sans voir. Nous nous adaptons à la nature de la menace et nous l'affrontons tête la première."

Daenerys rigole enfin, mais ce n'est pas le genre de rire qu'Arya essayait de provoquer plus tôt dans la discussion. Il est bref, larmoyant — bien que, au moins, il est naturel. "Je ne sais pas ce que Jon t'a dit avant de partir pour arriver à ce que tu sois aussi dévouée à ma protection que tu ne sembles l'être. Promets-moi, Arya, que si jamais un jour je fais quelque chose que tu penses être mal, que tu viendras me voir pour m'en parler. Promets-moi que tu ne me trahiras jamais. Fais-moi toujours cette faveur. Je sais que tu es là pour Jon, pour ton frère, mais je me suis attachée à toi."

Arya se demande si son association avec la trahison des Stark la suivra pour le restant de sa vie comme la folie du Roi Aerys suit Daenerys. Ca lui fait mal au cœur que la reine ressente même le besoin de le lui demander, mais elle le comprend. Arya aussi commence à peine à réapprendre à faire confiance aux gens après tout ce qu'elle a traversé, et elle a subi nettement moins de trahisons que Daenerys. Elle avait aussi beaucoup moins à perdre.

Elle a tellement perdu l'habitude de montrer et de recevoir de l'affection— une chose pour laquelle elle était douée autrefois— qu'elle a peur de ne pouvoir rien donner du tout. Mais les mots justes lui viennent, sincèrement et facilement.

"Je le promets. Et je ne suis pas seulement là pour Jon. Au début, si, mais plus maintenant."

La reine retire sa main de celle d'Arya et, pendant une seconde, le cœur Arya se serre. Elle se sent vulnérable, jeune — inquiète d'avoir été trop loin d'une façon ou d'une autre. Mais ensuite l'épouse de son frère se rapproche et, quand ses bras se posent par-dessus les épaules d'Arya, Arya se rapproche aussi.

Elles restent assises comme ça, en silence, le moment tendre. Depuis combien de temps Arya n'a-t-elle plus ressenti une tendresse comme ça? Comme le genre qu'une mère pourrait donner. Elle ne s'en souvient pas. Elle essaye de compter les années à reculons, comme tirer les pétales d'une fleur, mais ne supporte pas de déconstruire ses pensées de la sorte — ne supporte pas de fouiller aussi profondément dans son passé et d'exposer la laideur, ou la beauté (les choses qui lui ont manquées… les gens qui lui manqueront toujours).

L'amour a de nombreux visages aussi, pense-t-elle. Elle voit les yeux sombres et sages de son père, les cheveux auburn de sa mère, les oreilles de Nymeria se dressant avec curiosité, le grand sourire arrogant de Robb, le sourire fier de Jon. Les yeux tendres de Gendry, les mains saupoudrées de farine de Tourte-Chaude, les poignets fins de Sansa, le sourire de Bran — le vrai Bran. Elle pense à la forme chaude du ventre de Daenerys sous ses paumes, ses longs cheveux argentés. Combien d'autres visages dois-je encore rencontrer?

Pour la première fois, Arya voit un avenir s'étirer devant elle, un champ de roses ensoleillé et luxuriant. Avec un espoir de printemps — de maison.


III.

Ils s'arrêtent pour se reposer à l'Auberge du Carrefour.

La dernière fois qu'ils se sont arrêtés pour dresser le camp était presque une journée entière plus tôt donc, malgré la réticence de Jon, il n'a pas eu beaucoup d'autre choix que de cesser le voyage pour la nuit. Ses hommes sont presque délirants de fatigue et, malgré la certitude de Jon que lui-même pourrait continuer pendant encore une demi-journée, il sait que ce n'est pas bien de l'exiger de ses hommes. Il leur reste encore au moins six jours de voyage à un rythme effréné et il ne veut pas qu'ils tombent malades.

La plupart se précipitent à l'intérieur pour de la bière, de la nourriture et du repos aussitôt qu'ils ont attachés leurs cheveux, mais Jon est moins pressé. Malgré l'épuisement qui pèse sur lui, il se sent toujours mieux maintenant que durant tout le mois dernier. Il est peut-être courbaturé et couvert de crasses et de sueur et vidé, mais sa tête est sans douleur et il n'a pas vu une seule mauvaise chose dans ses rêves depuis trois semaines maintenant. C'est assez bon pour lui.

Il prend son temps pour s'assurer que les chevaux sont bien attachés, n'ayant pas particulièrement envie d'entrer dans l'Auberge où il sait que son apparence attirera beaucoup d'attention. Il vérifie que la cargaison est sécurisée après ça, juste pour avoir l'air occupé et inapprochable pour les gens qui se bousculent maintenant aux fenêtres et aux portes de l'Auberge. Ghost est son ombre constante et il pense que ça rend les gens encore plus curieux. Il va se tenir près de la roulotte dans laquelle se trouve Bran pour être caché, mais il ne l'ouvre pas et ne regarde pas à l'intérieur. Il n'a pas regardé Bran une fois de tout le trajet. Il est certain qu'au moment où il le reverra, l'excès de rage déferlera sur lui et il le tuera.

"Vous ne pouvez pas encore le tuer," dit Tyrion à Jon tous les soirs. "Oui, bien entendu, il nous faut des réponses mais, plus important que ça, vous ne pouvez pas refuser à la reine son droit à la justice. On lui a fait du tort aussi, d'une manière qui va fortement l'offusquer."

C'est une bonne remarque, que Jon peut admettre. Il sait qu'il aurait été furieux si les rôles étaient inversés et que Daenerys avait tué Bran avant qu'il ne puisse lui parler et découvrir pourquoi il a fait les choses qu'il a faites. Mais c'est difficile de ne pas céder à la haine qu'il ressent parfois, les ténèbres qui s'enroulent au creux de son ventre.

Quand sa faim le contraint finalement d'entrer dans l'Auberge, il est surpris par la profondeur de l'amour qu'il reçoit des voyageurs. L'Aubergiste remplit sa table de plus de plats que Jon ne peut en compter et il est entouré de gens qui semblent avoir un million de questions pour lui. Il parle avec eux en mangeant, se réchauffant petit à petit avec la bière que Tyrion ne cesse de verser et les choses positives qu'il entend sur les progrès impressionnants réalisés à Port-Réal. Daenerys, semble-t-il, a été plus occupée que jamais. Jon a l'impression que sa poitrine pourrait éclater de fierté en entendant les voyageurs parler d'elle. Elle est aimée par son peuple, mais par personne d'autre de plus que lui.

Ca ne sert qu'à renouveler son impatience de rentrer à la maison. Il se retire vite à cause de ça, sachant que plus vite il va dormir, plus vite il sera temps de reprendre la route. Il se lave du mieux qu'il peut, se déshabille jusqu'à être en sous-vêtements et s'assied sur le mince matelas avec Ghost. Le feu dans le foyer est faible mais il est apaisant: la chaleur et le bruit des bûches qui craquent le bercent jusqu'à atteindre un état paisible, dans lequel il est content de rester assis et de réfléchir. Il fixe les flammes tellement longtemps que sa vision se brouille, son esprit sur un feu d'un autre genre. Il pense à Dany, à la douceur rose-sucrée de ses cheveux, à quoi elle pourrait ressembler quand il la reverra dans moins d'une semaine, au feu de ses caresses— il se laisse tellement emporter dans des pensées de ce genre qu'il remarque à peine les textures et les formes qui se forment dans les flammes, les intègre à peine. Même quand il le remarque, c'est sans frisson particulier d'alarme ni de peur. Il les observe avec autant de paix que ce qu'il ressentait quelques instants plus tôt, comme s'il avait attendu les images dans les flammes pendant tout ce temps. Ses yeux plongent vers les formes dans le feu, s'enfonçant dans leurs profondeurs, et il sent la chaleur près de sa peau. Bouillante, brûlante. Comme s'il se tenait tellement près du foyer qu'il était presque dans les flammes, mais ce n'est pas le cas. Il est toujours sur le lit.

Mais il n'y est pas. Il tourne sur lui-même dans le couloir balloté par la mer sous le pont, luttant pour ne pas tomber sur les planches en bois tandis que des vagues furieuses battent le navire d'avant en arrière. Le tonnerre gronde en un grondement continu au-dessus et le vent souffle comme s'il volait à une grande vitesse. Il tombe sur le plancher quand le bateau fait une embardée à tribord, atterrissant sur quelque chose de mouillé.

Il entend un grognement de plus en plus grand qui est séparé du vent, un craquement qui est séparé du tonnerre. De la chaleur effleure sa nuque, ses épaules — il peut sentir les planches glissantes sous lui devenir rapidement bouillantes. Quand il se tourne pour jeter un œil derrière lui, il a le souffle coupé: le feu se propage vers lui, léchant les murs du couloir. Il a dévoré la moitié du pont au-dessus et Jon, se glissant loin des flammes, incapable de se lever tant le bateau tangue, entraperçoit le ciel de nuit à chaque fois que la foudre l'illumine: des nuages féroces et noirs pourpres, une mer noire se dressant vers les étoiles, des ailes noires puissantes fendant le mur de pluie—

De la lumière aveugle Jon durant un instant éblouissant. Et puis le pont tout entier au-dessus est enflammé.

Il se traine le long du couloir, utilisant l'espace entre les planches comme prise. Sa bouche a le goût du sel à cause de l'eau de mer qui s'abat sur le navire et la fumée pèse sur lui, l'étouffant, et puis il entend — le bruit planant, d'une façon ou d'une autre, au-dessus de tout le reste— un cri de douleur qui l'inonde de panique—

"Majesté?"

La voix de Tyrion Lannister arrache les yeux de Jon loin du feu. Il cligne des yeux en voyant la chambre de l'Auberge revenir, son corps aussi détendu qu'il l'était au départ. Il se lève et va jusqu'à la porte.

"Quoi?" demande-t-il de façon bourrue.

Tyrion tient trois livres. "Etes-vous préoccupé en ce moment?"

Jon regarde la cheminée derrière lui. Il secoue la tête. "Non. Entrez."

Il recule, laissant entrer Tyrion. Tyrion se dirige vers la table bancale devant le feu et laisse tomber les trois volumes dessus; Jon l'observe chanceler sous le poids, pensant soudainement à la manière dont il était balancé d'un côté à l'autre dans ce couloir. Mais la panique qu'il a pu ressentir en le voyant est partie, laissant à la place un sentiment agréable curieux.

"Où est Bran là maintenant?" demande-t-il à Tyrion. Son esprit lui dit de paniquer, mais il ne semble pas pouvoir se résoudre à se sentir dérangé. Ce qui vient juste de se passer semblait très différent de ce que Bran faisait. Ca ne donnait pas du tout l'impression qu'on ait pris le contrôle— ça donnait, plutôt, l'impression qu'on lui remettait quelque chose.

"Bran est là où il est depuis ces trois dernières semaines: inconscient dans la roulotte. On s'est occupé de lui quelques minutes après qu'il se soit réveillé et puis il a reçu une autre dose de lait de pavot il y a une demi-heure. Il respire à peine actuellement."

Jon s'assied lourdement sur l'extrémité du lit. Tyrion ouvre un livre sans rien dire et commence à lire comme s'il était dans sa propre chambre. Ca distrait Jon de ses pensées.

"Y avait-il une raison pour laquelle vous êtes venu ici?" demande-t-il.

Tyrion tourne le livre. Jon fixe une page de symboles sombres. "Je suppose que vous ne savez pas comment lire les runes?"

"Pas le moins du monde." Et il ne s'en soucie pas particulièrement.

Tyrion soupire. "Eh bien, c'est fort dommage, Jon. J'avais espéré que vous pourriez le faire."

"Désolé de vous décevoir," dit sèchement Jon. Il se retourne vers les flammes et Tyrion vers un autre livre qu'il a amené. Il écoute à moitié les déblatérations de Tyrion.

"La Foi des Sept compte sept textes religieux — un chiffre approprié, certes— tandis que la foi du Maître de la Lumière en compte 33. Un chiffre intéressant— 33. Evidemment, il y a des textes qui sont plus importants que d'autres, mais tous sont considérés comme obligatoires pour celui qui cherche à comprendre la complexité de la foi. Connaissez-vous le Dieu Rouge, Jon?"

"Non. Je ne peux pas dire que je l'ai déjà rencontré."

"Hormis le fait qu'il vous ait ramené à la vie, vous voulez dire."

Jon sent un malaise s'approcher doucement de lui pour la première fois. Il regarde Tyrion. "On ne peut pas en être sûr. Ce n'est pas parce qu'elle le croyait que c'est vrai."

Après son allusion à la Femme Rouge, il regarde à nouveau les flammes. Il pense à l'expression qu'elle semblait avoir à chaque fois qu'il la voyait les fixer. Calme. Détendue. Concentrée.

Il remue, mal à l'aise.

Tyrion incline la tête d'un air pensif. "C'est l'ironie de la religion: si c'est vrai, c'est vraiment la seule chose pour laquelle nous devrions nous inquiéter, mais il y a peu de raison de s'en inquiéter alors qu'il n'y a aucun moyen de prouver que c'est vrai."

"Etes-vous venu pour avoir mon point de vue sur vos déblatérations philosophiques?"

"Vous êtes mal luné," commente Tyrion. Jon lui lance un regard dur. "…Majesté. Et non, en fait. Mouche Rouge a consommé un peu trop de bière et est en train de cuver."

"Et j'assure la suppléance de Mouche Rouge? C'est ça que vous lui faites endurer?"

"Bien sûr que non, Majesté… Mouche Rouge est un bien meilleur partenaire de réflexion."

"Etonnement, je pense que je vais pouvoir le supporter sans problème."

Tyrion se tourne à nouveau vers son tome et Jon vers les flammes. Tyrion continue de parler sans s'arrêter.

"Des 33, le plus intéressant et le Livre des Prophéties. Chacune des visions rapportées un jour par une Prêtresse Rouge est archivée dans ses pages. Il réside à Volantis, cependant, et aucune personne ordinaire n'a la permission de poser les yeux dessus. J'imagine qu'il est rempli de choses horribles. Le Grand Autre dans la foi du Maître de la Lumière — leur force du mal, leur Dieu de la Nuit et de la Terreur— est tellement redouté qu'il est interdit de ne serait-ce que prononcer son nom. Il est égalé en puissance par le Maître de la Lumière. Ils disent que ce que le Maître de la Lumière fait avec la lumière, pour la lumière, le Grand Autre le fait avec les ténèbres, pour les ténèbres. La nuit est sombre et pleine de terreurs, en effet."

Les mots sortent machinalement de la bouche de Jon: "En effet."

Ses nuits l'étaient, en tout cas. Elles étaient les choses les plus sombres et les plus terribles qu'il avait jamais connues.

"Bien entendu, nous ne devrions pas en attendre moins d'une religion qui croit que nous vivons actuellement en enfer et que la seule manière d'en être libéré est de mourir, idéalement par le feu, pour rejoindre le Maître de la Lumière. J'ai rencontré plusieurs Prêtresses Rouges aux cours des années et je peux attester qu'elles sont du genre morose, ce qui, je suppose, est un comportement approprié si on pense qu'on est en enfer. La première Prêtresse Rouge avec qui j'ai interagi prêchait que le Maître de la Lumière nous avait envoyé la Reine des Dragons."

Jon se tourne et regarde Tyrion à la mention de son épouse, portant une attention particulière maintenant.

"La deuxième était une Grande Prêtresse à Volantis. Elle était exceptionnellement impassible… bien qu'elle ait proclamé que la Reine Daenerys est l'élue qui fût promise, ressuscitée du feu, envoyée pour bâtir un monde nouveau. Et peu de temps après, votre Prêtresse Rouge préférée, Melisandre, nous a rendu visite à Peyredragon. Elle a insisté sur deux choses: que la reine et vous deviez vous rencontrer et que vous alliez tous deux jouer un rôle dans une prophétie du prince ou de la princesse qui fût promis."

Ce n'est pas la première fois qu'il entend cette phrase. C'est l'une des premières choses dont il a entendu parler en revenant de la tombe. Stannis n'était pas le prince qui fût promis mais quelqu'un doit l'être. Lui, avait-elle voulu dire, Ser Davos lui en a parlé après les faits.

"Elle a dit à Ser Davos que j'étais le 'prince qui fût promis' après que j'ai été ressuscité," stipule Jon.

"Oui," convient Tyrion. Il se détourne complètement du livre maintenant et rencontre les yeux de Jon. "Lui et moi en avons déjà parlé une fois. Beaucoup de Prêtresses Rouges croient que l'élu qui fût promis sera un Targaryen, ce qui vous correspond tous les deux, à la reine et vous, évidemment, mais elles disent aussi que l'élu qui fût promis sera 'né au milieu du sel et de la fumée.' Cette partie semble favoriser la Reine Daenerys: elle est née à Peyredragon."

Jon est brusque. "Je ne crois pas aux prophéties."

"Une chose particulière à dire étant donné que vous avez été ramené à la vie et avez engendré un enfant avec une femme anciennement stérile qui est entrée dans les flammes et en est ressortie indemne avec trois dragons vivants."

"Je n'ai jamais dit que je ne croyais pas en la magie. Je ne crois simplement pas aux prophéties. Si les Dieux voulaient qu'on sache quelque chose, ils nous diraient exactement ce qu'ils veulent qu'on sache. Ils n'enverraient pas à diverses prêtresses des bribes dépareillées de visions dans les flammes." Jon regarde à nouveau les flammes, son ventre se contractant. "Je ne sais pas d'où viennent les choses que les gens voient, mais même si certaines parties d'entre elles sont vraies, il n'y a aucun moyen de connaître toute l'histoire de quoi que ce soit. Les prophéties peuvent causer plus d'ennuis qu'elles n'en valent la peine. Regardez ce que Melisandre a fait à cause d'elles. Elle a brûlé vive une petite fille innocente."

"Parfois les prophéties sont véritables," fait remarquer Tyrion.

"Et parfois c'est de la merde," rétorque Jon.

Tyrion l'observe attentivement. Il pose le bras sur son livre ouvert, gardant la page. "Vous n'aimez vraiment pas l'idée qu'elle soit 'la princesse qui fût promise', n'est-ce pas?"

Il ne sert à rien de mentir.

"Aye. Non. Je n'aime pas. Je pense que, pour le restant de sa vie, la Reine Daenerys devrait pouvoir choisir qui elle est et quel est son destin. Après tout ce qu'elle a perdu et tout ce qu'elle a fait, ne pensez-vous pas qu'elle a le droit de se reposer?"

"Vous parlez maintenant comme le père de son enfant, je vois."

"Et comme son époux et comme sa famille," dit Jon, sans honte. "Je ne cache pas ce fait."

"Et si elle est destinée à quelque chose de plus grand que simplement régner sur les Sept Royaumes et restaurer la Maison Targaryen?" demande Tyrion.

"Alors elle le découvrira par elle-même. Je ne suis pas intéressé par des visions dans les flammes."

Surtout pas à les voir par moi-même, pense-t-il. Si c'est bien ce qu'il a vu. A sa connaissance, voir des visions dans les flammes est quelque chose que les adeptes du Maître de la Lumière passent des années à essayer d'atteindre; il ne comprend pas pourquoi lui, sans même garder la foi en le Dieu Rouge, serait capable de voir quoi que ce soit.

D'un autre côté, il n'avait pas compris pourquoi ou comment il avait pu revenir d'entre les morts non plus. Et ça s'est passé.

"Pardonnez-moi, Majesté, mais je pense que nous devrions être intéressés par tout ce que nous pouvons découvrir, étant donné ce à quoi nous avons affaire."

"Je doute que l'élue qui fût promise ait quoi que ce soit à voir avec Bran," dit Jon. "J'ai toujours eu l'impression que ça avait à voir avec la destruction du Roi de la Nuit. Et Arya l'a tué. Donc même si la prophétie était légitime, ça n'a plus beaucoup d'importance maintenant."

Tyrion ne semble pas convaincu. Il chipote presque nerveusement avec le bout effiloché de la couverture en tissu du livre.

"Les prophéties sont des choses dangereuses," cite-t-il. "C'est ce que Melisandre nous a dit à la Reine Daenerys et moi. Elle croyait qu'elle faisait référence au Roi de la Nuit et ses armées, mais elle croyait aussi qu'elle faisait référence à Stannis. Si elle s'est trompée sur l'identité initiale du sauveur, peut-être qu'elle s'est trompée sur l'identité initiale de la menace."

Jon n'est pas impressionné. Tyrion se retourne vers le livre avec un soupir.

"Je pense simplement que ça vaut la peine de se pencher sur la question," marmonne-t-il.

"Et si vous voulez vous pencher sur la question durant votre temps libre, d'accord. Mais vous n'avez pas besoin d'ennuyer la reine avec des théories et des conjectures. Maintenant, si vous pouviez partir…"

Tyrion ferme ses livres mais il hésite au bord de son siège, les mots perchés sur le bout de sa langue. Jon attend avec impatience, mais Tyrion resserre les lèvres et se lève, décidant clairement de ne pas partager à quoi il pensait.

"Dormez bien, Majesté," dit-il.

Une fois qu'il est parti, Jon grimpe sous les couvertures du lit dur et froid et sombre facilement dans un sommeil profond et non perturbé, la paix que les flammes ont provoquée toujours présente dans son esprit et son corps.


IV.

Il accepte à contrecœur de s'arrêter à environ un jour de Port-Réal, ne serait-ce que pour que les chevaux puissent se reposer et qu'il puisse se laver. Il se dirige vers un petit ruisseau avec quelques autres hommes et se frotte la peau avec une poignée de sable graveleux, nettoyant la crasse et la sueur d'un voyage d'un mois. Il détache ses cheveux après ça — ils sont tellement drus et gras de ne pas avoir été lavés qu'il a du mal à totalement dégager la ficelle — et puis il plonge sa tête sous l'eau et frotte vicieusement son cuir chevelu. L'un des hommes Dothraki a fait un savon pour cheveux rudimentaire en utilisant des cendres blanches chaudes d'un feu de bois dur, de l'huile et une poignée de feuilles à la menthe, et Jon le trouve étonnement efficace en massant les doux copeaux dans ses cheveux.

Il se sent plus léger après s'être essuyé. Il est assis enroulé dans une serviette pendant que ses vêtements lavés pendent près du feu pour sécher, Mouche Rouge et Rat Bleu discutant à quelques pas. Ce n'est certainement pas son apparence la plus royale — assis tout nu à l'exception d'une serviette, ses cheveux dégoulinant sur ses épaules et dans son dos, ses cicatrices regardant le soleil— mais ils sont tellement loin de la route qu'il doute que qui ce qui soit tombera sur eux par hasard.

"Vous vous sentez mieux ?"

Jon jette un œil à Tyrion alors qu'il approche. Il porte un petit miroir et, quand il arrive près de Jon, Jon voit qu'il a aussi un rasoir et des cisailles. C'est précisément à ce moment que Jon réalise qu'il ne s'est plus vu depuis des semaines, des mois — il n'est pas sûr. Il est conscient de la longueur de ses cheveux et de sa barbe, mais ce n'est que lorsque Tyrion lui tend le miroir qu'il est conscient d'à quel point il a l'air sauvage. Ce n'est pas étonnant que les voyageurs l'ont traité comme un ami perdu depuis longtemps — il aurait pu facilement être n'importe quel autre voyageur égaré dans cette Auberge.

"La reine pourra me remercier plus tard," dit Tyrion, forçant les cisailles et le rasoir vers Jon.

Il les accepte. Maintenant qu'il a vu son apparence, il ne peut décemment pas rentrer à la maison comme ça. Il se lève et marche quelques mètres jusqu'où ses vêtements sont en train de sécher, fouillant dans le plat qui est posé à côté pour reprendre du savon pour cheveux Dothraki. Une fois qu'il est revenu à sa place précédente, il commence à se tailler la barbe et Tyrion tient le miroir pour lui.

"J'aurais cru que, plus que quiconque, vous voudriez que la reine se formalise de mon apparence," commente Jon.

"Non," réfute Tyrion. "Peut-être à une époque — définitivement à une époque, mais plus maintenant. Ce serait d'ailleurs un combat perdu d'avance."

Jon doit combattre un sourire tandis qu'il continue de laver sa barbe, ses pensées tournées vers la façon dont les yeux de Daenerys s'attendrissent quand elle le regarde, la façon dont elle lui fait croire qu'il vaut la peine d'être aimé, la façon dont elle le fait se sentir comme un roi. Il sait que son apparence importe peu pour elle.

Ils sont assis ensemble, Jon en train de penser à Dany, Tyrion en train d'observer le ruisseau. Jon se coupe les cheveux du mieux qu'il peut, sectionnant les centimètres ayant poussés sur plusieurs mois au bout de chaque mèche de boucles. Il est un peu surpris depuis combien de temps Tyrion est silencieux — c'est presque agréable, d'être simplement assis là à écouter le ruisseau et les conversations lointaines.

Evidemment, ça ne dure pas longtemps.

"Je suis venu ici une fois," dit Tyrion. Ses mots sont lourds. "Avec Jaime. A ce même ruisseau."

Jon ôte ses yeux de son reflet. Tyrion semble nostalgique, comme si le souvenir auquel il pense est bon. Un rare moment de bonheur de l'enfance, suppose Jon.

"Je suis désolé," lui dit Jon. Il l'est vraiment. "C'est dur de perdre des frères. Je le sais."

Trois maintenant qu'il en a perdus. Robb face à cause des Frey, Rickon à cause des Bolton, Bran à cause de… Jon n'en est pas certain. Quelque chose de maléfique.

Tyrion rencontre les yeux de Jon, bougeant les siens de la rivière.

"Oh, je n'ai rien perdu du tout," dit-il à Jon de façon détachée. Jon ne ressent rien d'autre que de la pitié en réponse. "Jaime reviendra. J'imagine qu'il patiente, attendant de voir si notre reine est du genre indulgente ou non."

Jon est aussi gentil qu'il peut l'être. "Sansa dit que Ser Jaime et Ser Brienne ont quitté Winterfell après le combat, se sont partis vers Port-Réal comme nous."

Tyrion semble toujours un peu nostalgique de l'époque de son enfance. Il n'y a aucune souffrance pour indiquer qu'il comprend ce que Jon est en train de dire. Et Tyrion est la personne la plus intelligente que Jon connait, donc son ignorance ne peut être rien d'autre que du déni.

"Nos constructeurs ont commencé à nettoyer le Donjon Rouge. Ils ont trouvé la dépouille de Cersei," rappelle-t-il à Jon. "Si Jaime était retourné à Port-Réal, il serait retourné auprès de Cersei, et il n'était pas là."

Jon commence à rappeler à Tyrion la destruction totale de certaines zones du Donjon Rouge. Il commence à lui rappeler que Jaime aurait pu être déchiqueté en morceaux par l'explosion du Feu Grégeois en chemin vers le Donjon Rouge, comme tant d'autres. Mais il s'arrête brusquement. Qu'y aurait-il à y gagner de ces mots? La souffrance de Tyrion ne ramènera pas Jaime. S'il veut imaginer que Jaime est quelque part, là dehors, avec Ser Brienne, alors qu'à cela ne tienne. Ce n'est pas bien différent, vraiment, des gens de foi qui croient que leurs êtres chers sont quelque-part là-haut, dans un endroit meilleur. Il aurait aimé le croire aussi.

"Perdre des sœurs est dur aussi," dit Tyrion. Il baisse le miroir qu'il tenait pendant que Jon finissait de couper la dernière mèche de ses cheveux. "Oh, je détestais ma sœur plus que j'ai jamais détesté quoi que ce soit dans ce monde, ne vous méprenez pas. Pourtant elle était ma sœur. J'ai été content pour le monde quand elle est morte, mais je dois avouer d'une étrange tristesse m'est tombé dessus durant quelques jours. Je pense, peut-être, que je déplorais plus la perte de la Maison Lannister que de Cersei elle-même."

Jon pense à sa propre maison — l'une d'elle. Bran disparu de cœur et d'âme et bientôt de corps. Tout ce qui en reste est Arya, Sansa et lui-même et, de ces trois-là, personne ne continuera la lignée. Ses sœurs, si elles choisissent de se marier et d'avoir des enfants, donneront des fils à d'autres maisons. Ses propres enfants seront de la Maison Targaryen en nom et titre.

"La Maison Stark a probablement vu ses derniers jours, aussi."

Tyrion rit soudainement. Il secoue la tête lorsqu'il se calme. "Qui aurait cru il a dix ans que, de ces trois maisons, ce serait la Maison Targaryen qui continuerait de vivre, au moins une génération de plus que les autres? Et si Daenerys a un garçon… eh bien, la Maison Targaryen pourrait enterrer tout le monde."

"Elle pense que c'est une fille," dit Jon à Tyrion. Son cœur se gonfle d'affection: il a commencé à imaginer son enfant à chaque fois qu'il pense ou parle d'elle. Des boucles argentées-pâles et des poings potelés. Des yeux gris aussi foncés que de la fumée. "J'espère que c'est vrai."

Tyrion est visiblement surpris. "Alors vous êtes le seul roi au monde à l'avoir jamais souhaité."

"Peut-être que je le suis," dit Jon. "Pourtant je ne peux m'empêcher de penser que les femmes restent plus longtemps que nous. Elle aurait de meilleure chance de survie en étant une femme."

Tyrion fait un bruit de désaccord flagrant. "Historiquement et factuellement, non. Et une femme Targaryen, en plus? Certainement pas. Ce serait, sans aucun doute, mieux que l'enfant soit de sexe masculin."

Jon n'a pas l'intention de réagir aussi intensément que ce qu'il réagit, mais ces mots lui rappellent ce que Bran lui a dit et, avec ça, ramènent une rage pure et brûlante.

"Votre reine est une femme Targaryen," dit-il d'un ton cassant. "La reine que vous avez choisie."

"Oui, elle l'est. Et regardez toutes les choses qu'elle a traversés pour arriver ici. Et sacrément plus que vous, si je puis me permettre, Votre Grâce. Est-ce que vous vous imaginez comme son parcours jusqu'au Trône de Fer aurait été plus simple si elle avait été un homme?"

"Le monde ne sera plus comme ça lorsque mon enfant sera adulte. Dany et moi ne le laisserons pas être comme ça."

"Je reviendrai vous voir, tous les deux, pour vérifier où en est ce serment dans deux décennies," marmonne Tyrion, sceptique. Ses yeux suivent Ghost alors qu'il passe la limite des arbres. Jon tend la main et Ghost s'approche, marchant tout droit en-dessous pour que Jon repose sa main dans sa fourrure épaisse. "Votre loup géant aurait aussi besoin d'un bain."

Jon se tourne pour regarder Ghost. Ghost lui rend son regard, son museau tâché du sang de sa dernière chasse. Jon sourit en lui caressant la fourrure.

"Ghost n'est pas un animal domestique," dit-il à Tyrion. "S'il veut être propre, il ira nager."

"Et que ferez-vous avec Ghost quand nous serons rentrés?" interroge Tyrion. "Port-Réal n'est pas l'endroit idéal pour un loup géant."

"La place de Ghost est avec moi," corrige Jon. "Si ce n'était pas le cas, il ne serait pas venu me retrouver et il ne serait pas encore là avec moi maintenant."

Il est hors de question que je fasse à nouveau partir Ghost. Plus maintenant. Pas avec le bébé — pas avec ce danger. Jon est plus fort avec Ghost. Ca, il en est certain. Et il doit être plus fort que jamais pour ce qui les attend.


V.

Leur entrée dans Port-Réal ressemble à une parade.

Les gens s'alignent des deux côtés des rues réparées, bavardant et applaudissant, indifférents face à l'épuisement du groupe de voyageurs. Les bannières des Targaryen volant sur leurs bâtons sont plus animées dans la légère brise que les hommes qui les portent, mais ça ne dissuade guère l'enthousiasme du peuple.

Malgré son épuisement, Jon est submergé par le choc en examinant les progrès faits dans Port-Réal depuis qu'il est parti. De la fierté arrive peu après. Il passe devant des rangées de maisons nouvellement construites qui sont dix fois plus nombreuses que celles détruites. Il passe devant un septuaire terminé, rempli à ras bord de fidèles propres penchés par les fenêtres en faisant des signes de mains et un bâtiment qui, réalise-t-il, doit être l'un des nouveaux dispensaires créés. Un nombre de soignants et de mestres se tiennent sur le pas de la porte, souriant lumineusement. Quand Jon passe devant l'une des maisons d'étude de Dany, des adultes et des enfants sortent en courant dans les rues, faisant des signes et de grands sourires. Jon ne peut s'empêcher de s'arrêter pour leur parler, posant une question à un petit garçon de Culpucier sur un livre dans sa main, et il dit à Jon, comme si de rien n'était, qu'il apprend à lire. Même les cicatrices de brûlures sur ses mains semblent plus moins visibles qu'elles ne l'étaient il y a trois mois.

Il ne faut pas longtemps à Jon pour se sentir comme le Roi Jon. La respectabilité qu'il avait l'impression d'avoir perdue durant ces deux derniers mois lui est rendue par la manière dont les gens du peuple crient son nom, lui sourient, tendent les mains vers lui. Ca le surprend: il ne s'était pas attendu à qu'il leur manque. Cette renaissance, selon lui, est entièrement due au dur labeur de Dany, mais le peuple semble se souvenir des semaines où il s'est promené avec eux aux côtés de Dany.

Et c'est agréable de leur avoir manqué, mais il est trop occupé à ressentir le manque de Dany pour vraiment l'apprécier. A chaque pas vers la Crypte-aux-Vierges, le cœur de Jon se serre juste un peu plus dans sa poitrine avec excitation, son ventre devient juste un peu plus lourd d'anticipation. Il n'a plus posé les yeux sur Daenerys depuis presque trois mois. Il ne l'a plus touchée depuis presque trois mois. Il n'a plus ressenti du bonheur véritable depuis presque trois mois. En s'imaginant la revoir, il est rempli d'un tel désir qu'il ne sait pas dire précisément ce qu'il veut. Tout, peut-être. Lui faire l'amour, lui parler des choses qu'ils ont endurées jusqu'à être tellement fatigués qu'ils ne puissent plus prononcer un seul mot. La serrer dans ses bras et sombrer dans des rêves (agréables). Poser ses mains sur son ventre — son ventre qui doit être gros maintenant, après tout ce temps — et sentir la forme de la vie en dessous. Toucher ses cheveux doux, en respire le parfum rose sucré, lui embrasser la gorge. Et puis lui refaire encore l'amour.

Il y a un fil conducteur dans ses pensées, il le sait. Ca a fabriqué un genre particulier d'appétit, qu'il n'a jamais ressenti que pour Dany. Un appétit qui va au-delà de l'aspect physique — mais qui est physique aussi. Ce feu qu'il a ressenti tellement intensément durant leur nuit de noces, un feu qui fait rage et consume, qui lui demande de l'embrasser tendrement et de l'aimer fort et souvent, d'épouser les faces de la pièce.

Quand ils s'approchent de la cour de la Crypte-aux-Vierges, il voit le tableau le plus accueillant au monde: sa famille. A cette distance, il ne peut pas discerner beaucoup plus que la silhouette d'Arya et les cheveux pâles de Dany qui brillent sous le soleil, mais c'est suffisant. Au-dessus d'eux, Drogon vole en ce qui semble être des cercles d'excitation, grognant fort d'une façon que Jon ne l'a jamais entendu faire que pour Daenerys.

Jon a l'impression que son cœur pourrait faire éclater la cicatrice dentelée sur sa poitrine.

Il resserre son poing dans la fourrure de Ghost. "Viens, bonhomme," dit-il et Ghost accélère immédiatement le pas, dépassant rapidement Jon. Le rythme de Ghost augmente progressivement jusqu'à filer comme une flèche dans la cour, se faufilant entre les soldats groupés autour et observant l'arrivée de Jon. Jon sent le vent contre Ghost comme si c'était lui qui courait et, d'une certaine façon, c'est le cas.

Il est assez près maintenant pour voir l'expression de Daenerys lorsque Ghost arrive près d'elle, bien que Ghost la cache en très grande partie — il est à moitié aussi grand qu'elle. Elle regardait fixement en direction de Jon, son regard aussi soutenu que le soleil, mais elle se penche en avant lorsque Ghost se presse contre elle, ses mains disparaissant dans sa fourrure. Ghost lève les yeux vers elle pendant qu'elle lui masse les flancs, son museau tâché de sang s'étirant en ce qui fait penser à Jon à un sourire de loup, sa langue pendant d'une façon manquant tout à fait de dignité.

"Vous êtes sûr que ce n'est pas un animal domestique?" demande Tyrion, s'approchant près de lui. "Il a tout à fait l'apparence d'un chien de taverne là tout de suite."

"J'en suis sûr," dit fermement Jon, regardant de loin Ghost poser gentiment sa face contre le renflement du ventre de Dany. Il la regarde avec ses yeux rouges, la queue balançant doucement. Arya s'avance et lui caresse affectueusement le dos, semblant ravie de sa réaction avec Dany. Et, quand Jon arrive enfin près d'elles, il peut voir que Dany l'est aussi. Ses yeux violets dansant, ses joues rougies, son visage orné d'un doux sourire. Jon ne peut empêcher comme son cœur bat la chamade, comme son ventre s'est serré, comme sa peau semble bourdonner. Il n'y a pas de répit: quand Dany fait mine de se rapprocher, Ghost se met sur le côté pour lui céder le passage, permettant à Jon de la voir en entier pour la première fois et il a l'impression qu'elle vient juste d'émietter ses poumons entre ses jolies mains. Son souffle se coupe — sans vergogne, complètement. Il s'arrête là où il se trouve, ses yeux immédiatement attirés par son ventre, rond et bombé sous la soie violette de sa robe. Elle s'arrête à quelques pas de lui, ses mains se posant doucement sur son ventre et Jon a l'impression que sa gorge est recousue. Ses yeux brûlent de chaleur. Et sa peau aussi.

Ses yeux cherchent les siens. Il balaye son regard sur son visage, se demande si, d'une façon ou d'une autre, elle est devenue encore plus belle durant son absence ou s'il ne l'a simplement jamais apprécié à sa juste valeur avant. Peut-être que c'est les deux. Il a l'impression qu'il pourrait la regarder pour toujours et ne jamais s'en lasser.

Il sait qu'ils sont en public. Il sait qu'ils ont le devoir d'être modestes, d'être royaux, d'être raisonnables. Mais il n'y a rien de modeste dans la manière dont il l'aime et, là tout de suite, rien de raisonnable non plus. Il s'approche jusqu'à ce que son corps soit pressé contre le devant du sien, ses mains se levant pour lui prendre doucement le visage. Il remarque maintenant que ses cheveux sont complètement relevés — tortillés et coiffés en une couronne de tresses entrelacées— et ses yeux dansent le long de son cou exposé, sur ses épaules dénudées. Quand il rencontre à nouveau ses yeux, ses mains à elle se lèvent pour se poser sur les siennes. Il caresse ses joues avec ses pouces, son souffle tremblant, son cœur cognant toujours fort. Elle le regarde avec tellement d'amour — ça provoque un crescendo dans sa poitrine et, avant d'y réfléchir, il a ses lèvres pressées contre les siennes. Juste un baiser, se dit-il, une main glissant le long de sa nuque dénudée. Juste un et puis le feu s'éteindra.

Mais il ne s'éteint pas. Ses lèvres bougent avec les siennes et, entre eux, il peut sentir la preuve physique de son absence. Il ne comprend pas pourquoi, et il ne prend même pas la peine d'essayer, mais la force de son ventre réveille quelque chose de primitif en lui, une sorte de satisfaction qui fait qu'il a encore plus envie d'elle. Ses doigts effleurent l'attache de sa robe, rien de plus qu'un simple nœud dans sa nuque, et forcer ses doigts à ne pas tirer dessus est une torture. Il ne pense à rien d'autre qu'elle — mais la douceur de ses lèvres charnues, le goût de sa bouche, le plaisir que chacune de ses caresses fait cascader le long de sa colonne. Il pense que rien au monde ne pourrait l'arracher loin d'elle —il pense qu'il va devoir la faire reculer vers la Crypte-aux-Vierges et la prendre dès qu'ils auront passé le seuil de la porte— mais quelque chose pourrait la lui prendre. La pensée le frappe comme un coup et, quand il retire ses lèvres de celles de Dany, c'est avec une répugnance tellement grande que c'est du chagrin.

Elle lève le regard vers lui, aussi essoufflée que lui, ses yeux se remplissant de quelque chose ressemblant à de la peur — une sorte de vulnérabilité. Il déglutit difficilement contre son cœur qui s'emballe, résistant au désir irrésistible d'abaisser ses lèvres sur la peau visible à travers la coupe circulaire du tissu de sa robe (d'embrasser la peau exposée là, la peau entre ses seins).

Il n'aurait pas dû se laisser emporter ici, devant leurs soldats et ce qui existe de leur petit conseil, mais il ne peut pas la laisser penser qu'il n'a pas envie d'elle, non plus. Surtout pas alors qu'il a l'impression qu'il pourrait s'embraser sous la chaleur de ce désir. Il lui caresse à nouveau le visage, ses yeux regardant les siens avec une intensité brûlante, et il se penche pour l'embrasser à nouveau — lentement, doucement, faisant de son mieux pour mettre tout son désir et son amour dedans. Quand il se recule, elle a l'air moins inquiète.

"Bran," lui explique-t-il doucement. "Je dois m'assurer qu'il aille là où il doit aller, que les gardes d'ici comprennent ce qui doit être fait avec lui."

Ses sourcils s'abaissent légèrement à la mention de Bran. Elle a une main dans sa nuque et, quand elle frotte son pouce contre sa peau, il doit résister à l'envie de frissonner. Il la prend encore presque dans ses bras à ce moment précis.

"Très bien. On va y aller ensemble," décide-t-elle.

Il sourit. Avant de pouvoir s'éloigner d'elle, il doit se pencher pour l'embrasser encore une fois, ses bras attirant son corps contre le sien de la tête aux pieds du mieux qu'il peut. Il pose son front contre le sien après avoir ôter ses lèvres et, pendant quelques instants, il la serre simplement contre lui. Elle le serre tout aussi étroitement. Son visage se presse brièvement contre ses cheveux; il se sent presque étourdi d'affection avec son parfum, et c'est trop à la fois. Il se recule, mettant de la distance entre eux, certain que sa force de volonté disparaîtra totalement s'il passe un moment de plus à la toucher. Comment a-t-il survécu à la distance?

Il se tourne vers Mouche Rouge et lui demande d'amener Bran dans ce qui reste du cachot du Donjon Rouge, l'informant que Daenerys et lui seront bientôt là pour rencontrer les gardes. Ver Gris part avec Mouche Rouge, les deux parlant rapidement en Valyrien. Les pensées de Jon redescendent encore plus sur terre avec la voix d'Arya.

"C'était, sans l'ombre d'un doute, la pire chose que j'ai jamais vue, et j'en ai vues beaucoup."

Jon se tourne vers la voix d'Arya. Malgré le dégoût dans son ton, elle est souriante et Jon ne peut s'empêcher de rire lorsqu'elle jette ses bras autour de ses épaules. Il l'enlace, la soulevant de terre, et son rire se joint au sien. Jon voit Dany sourire par-dessus l'épaule d'Arya, sa main se s'installant sur le dos de Ghost tandis qu'il se glisse à nouveau près d'elle, et il est immédiatement frappé par une reconnaissance immense pour plus de choses qu'il ne peut en nommer. La santé resplendissante de Dany — sa petite sœur — la lettre qu'elle lui a envoyée qui l'a aidé à comprendre ce que Bran faisait (ce qui lui a sauvé la vie, il en est certain). Il dépose un bisou sur le sommet de la tête d'Arya, la serrant plus fort.

"Ta lettre nous a sauvés, Arya," lui dit-il doucement. "Merci."

Il la repose sur ses pieds. Elle lui sourit et c'est là qu'il remarque à quel point elle a l'air heureuse. Elle est à mille lieux de la fille perdue qu'elle était quand il a quitté Port-Réal.

"C'était mon travail," lui dit-elle. "Et je fais bien mon travail."

"Aye," approuve doucement Jon. Il craint de peut-être se mettre à pleurer pendant un moment, mais avant de pouvoir céder à l'intensité de son soulagement, Drogon passe bas au-dessus d'eux, faisant s'abaisser un certain nombre de soldats se tenant tout près de façon alarmée.

"Oh, non, pas ici…" grogne Dany.

Jon voit directement le problème: il n'y a vraiment pas place dans la cour bondée pour que Drogon atterrisse, mais Dany et lui peuvent voir qu'il va le faire quand même. Il plonge vers le sol; les gens dans le chemin se jettent sur le côté juste à temps pour qu'il atterrisse. Daenerys se dirige immédiatement vers lui, affectueusement exaspérée.

"Drogon, on en a déjà parlé," l'entend lui murmurer Jon. Il fait un large sourire. Elle s'avance près de Drogon et lui caresse le cou, ne sourcillant même pas lorsqu'il se penche pour lui renifler le ventre. Jon peut dire que c'est devenu habituel. Il grogne, ravi de la sécurité de l'enfant, et puis se tourne pour regarder Jon.

Il t'aime beaucoup, a dit Dany à Jon un jour et il ne l'avait pas tout à fait crue. Mais il pense pouvoir voir, dans la douceur dans les yeux féroces de Drogon maintenant, une sorte d'affection intelligente. Jon s'approche de lui et tend le bras, posant sa main contre les écailles rugueuses sur le côté du visage de Drogon. Drogon expire fortement par le nez, envoyant une rafale d'air humide sur Jon, et puis il se penche et pousse les cheveux de Jon du nez avec une douceur qu'une bête aussi grande ne devrait pas pouvoir posséder. C'est aussi affectueux que n'importe quel animal domestique pourrait être, mais il n'y a personne sur la planète qui prendrait Drogon pour l'animal de compagnie. C'est moi l'animal de compagnie, ne peut s'empêcher de penser Jon et cette pensée le fait rire à nouveau.

Daenerys jette un œil derrière Jon, où Arya se tient toujours, à une bonne distance.

"Arya," appelle-t-elle, rayonnante.

Jon se tourne pour regarder sa petite sœur. Elle les observe, un enchevêtrement d'hésitation et d'anticipation sur son visage. Jon se souvient, tout d'un coup, des fois où elle courait dans Winterfell avec les bras tendus, déclarant à tous ceux qui prenaient la peine de demander qu'elle était Visenya sur Vhagar, se dirigeant au combat, avec autant d'assurance qu'une fille de cinq ans pouvait avoir.

Maintenant, elle est Arya Stark, se dirigeant vers le dernier dragon en vie. Elle se tient avec une force similaire.

Jon se souvient toujours de la peur et l'émerveillement à couper le souffle qu'il a ressentis la première fois qu'il s'est approché de Drogon. Il est aussi magnifique et précieux qu'un enfant aux yeux de Dany — indéniablement— mais Jon sait qu'il est intimidant pour tous les autres.

Mais sa sœur est courageuse. Elle l'a toujours été. Elle marche lentement jusqu'à eux, les épaules en arrière, les yeux brillant d'excitation. Daenerys murmure quelque chose que Jon ne peut pas entendre à Drogon, posant une main ferme sur ses écailles. Jon recule de sorte qu'il se tient de l'autre côté du cou de Drogon, observant Arya faire son approche.

"Je m'approche jusqu'où?" leur demande Arya, ralentissant.

"Aussi près que tu veux," répond Dany. "Il ne te fera pas de mal."

Arya s'arrête. "Tu es sûre?"

"Oui."

C'est un peu surprenant de regarder Arya continuer d'avancer avec ces mots. Quand Jon est parti, elle était toujours indécise sur le fait de faire confiance à Daenerys. Et voilà qu'elle marche droit vers le visage de Drogon, simplement parce que Daenerys a promis qu'il ne lui ferait pas de mal.

Arya s'avance, ralentit, s'avance à nouveau, s'arrête. Jon et Dany sont tous les deux patients, et Drogon aussi. Il se contente de regarder Arya avec quelque chose ressemblant à de la curiosité tandis que Dany lui caresse les écailles et lui murmure doucement des choses.

Finalement, juste au moment où Jon aperçoit Ver Gris et Mouche Rouge revenir, Arya arrive près de Drogon. Elle se fige lorsqu'il bouge la tête vers elle. Il la fixe comme s'il vérifiait quelque chose, la posture soudainement rigide, et Jon commence à devenir un peu nerveux. Mais le corps de Drogon se détend quelques secondes plus tard et il abaisse sa tête plus près d'Arya. Et Arya, avec le gloussement le plus joyeux que Jon a jamais entendu de sa part, pose sa main nue contre ses écailles.

Il ne faut pas longtemps pour que son enthousiasme explose. Elle se rapproche, son autre main se levant pour caresser aussi Drogon et Jon l'entend lui parler doucement, bien qu'il ne soit pas sûr de ce qu'elle dit. Il regarde vers Daenerys et, si elle avait encore des doutes vis-à-vis d'Arya avant, ils ont clairement disparu maintenant. Elle rayonne de bonheur.

Jon pense que c'est moment de joie bien mérité pour Arya, un moment qu'il ne souhaite pas interrompre. Mais Ver Gris leur dit que Bran est dans le cachot et que le Mestre est arrivé et Jon sait que, plus tôt ils s'en occuperont, mieux ce sera.

Il a envie de prendre la main de Dany durant l'entièreté de la marche jusqu'au cachot, mais il sait que s'il la touche, il devra l'embrasser et ils n'ont pas le temps de s'arrêter et de s'embrasser tous les dix pas. Il marche avec Arya entre eux, faisant de son mieux pour ne pas regarder Dany aussi fréquemment qu'il se surprend à essayer. Il sent ses yeux sur lui tout aussi souvent.

Ils descendent dans les restants remplis de cendres et effondrés des cachots, marchant vers les quelques cellules toujours debout. Bran est couché à plat sur le dos sur un lit de camp, toujours inconscient, aussi pâle que la mort. Durant un instant, Jon voit Bran à nouveau. Le souffle d'Arya se coupe.

"Ce n'est pas Bran," leur rappelle-t-il à toutes les deux.

Il n'a pas encore dit à Dany ni Arya la véritable étendue de ce que Bran — la Corneille à Trois Yeux — a dit et fait. Elles ne savent pas les choses dérangeantes qu'il a fait entrer de force dans l'esprit de Jon tous les jours, les idées qu'il a essayé de planter, les choses qu'il voulait que Jon fasse à Dany. Les choses qu'il a dites. Les hommes Targaryen ont toujours su. Jon ne peut s'empêcher de serrer les poings maintenant en y pensant et Dany ne le rate pas. Elle vient à côté de lui, se tenant assez près pour que leurs bras se touchent et elle surveille Bran en silence. Il vient à l'esprit de Jon, en baissant les yeux sur son épouse, qu'il ne sait pas non plus l'étendue de ce que Bran lui a faite. Il ne sait pas les choses qu'il a plantées dans sa tête, les choses qu'il a essayé de lui faire faire. Peut-être que Dany connait un aspect de la trahison de Bran qui est encore pire que celui de Jon.

Arya et Dany écoutent silencieusement pendant que Jon explique presque toute l'histoire au Mestre. Il ne lui dit pas les détails de ce que Bran a dit ou fait, mais il lui parle de ses capacités, lui dit qu'il complote contre la reine et demande à ce que Bran soit gardé inconscient par quelque moyen que ce soit. Le Mestre suggère certaines herbes qui pourraient fonctionner et Jon lui dit à nouveau de faire tout ce qu'il a à faire.

"Comment mange-t-il? Boit-il?" demande soudainement Dany. La question transperce Jon. Il se tourne pour la regarder de façon incrédule.

"Tu t'inquiètes qu'il ait faim?" exige Jon. Il ne peut s'en empêcher. "Je me contrefiche qu'il ait faim après ce qu'il nous a fait. Il peut se réveiller quelques minutes tous les jours et il se voit offrir de la nourriture et de l'eau et il a de la chance d'avoir cette opportunité. Il a de la chance que je ne lui ai pas tranché la gorge ce soir-là."

Daenerys absorbe cette information, ses yeux tournés vers Bran pendant qu'elle écoute. Jon réalise après un moment que son regard n'est pas soucieux — il est froid.

"Tu te méprends," dit-elle froidement, n'ôtant pas une seule fois ses yeux de Bran. "Je me demande si tu as envisagé qu'il puisse essayer d'entrer dans l'esprit de quelqu'un d'autre quand il se réveille. S'il y arrive — qu'est-ce que ça change de lui donner un sédatif? Sera-t-il coincé dans son corps — ou sera-t-il autre part?"

"Je sais ce que ça fait quand il est dans ma tête. Il n'a pas essayé une fois de tout le voyage."

"Mais et s'il essaye d'entrer dans quelque chose d'autre? Un corbeau, quoi que ce soit. Son esprit resterait-il dans cette créature si on le tranquillise pendant qu'il est dedans?"

Jon n'a pas la moindre idée de quoi répondre à ça parce qu'il ne l'a pas envisagé. Quand il a assommé Bran, ça a semblé arrêter ce qui lui arrivait. Et si Bran n'est pas en mesure de penser, il ne peut sûrement pas activement projeter son esprit autre part indéfiniment. Mais Jon ne sait pas: il ne peut être certain de rien. Il ne comprend rien de tout ça. Et, comme Tyrion l'a dit, c'est ça le véritable cœur du problème.

"Alors tuons-le maintenant et finissons-en," dit soudainement Arya, la voix détachée. Jon et Dany regardent vers elle. Elle a déjà dégainé Aiguille. "Une mort propre est plus gentille que ça, de toute façon."

"Non," disent Daenerys et Jon en chœur, mais leurs raisons sont différentes.

"On doit l'interroger et découvrir pourquoi il a fait ce qu'il a fait," dit Jon.

"On ne sait pas ce qui se passera quand il mourra," ajoute Daenerys. "La mort n'est pas toujours une fin. Parfois, la mort est un déclencheur."

Jon rencontre les yeux de Dany, un frisson déferlant sur lui avec ces paroles. Il n'avait pas pensé à ça, non plus. Elle soutient son regard, fronçant les sourcils, sa main se déplaçant sur son ventre. Il se rapproche d'elle et tend le bras, prenant la main qu'elle a posé sur son ventre. Il la tient dans la sienne.

"On va l'interroger. On va faire ce qu'on doit faire pour avoir des réponses. Et dès que ce sera sans danger, je manierai l'épée ici," dit-il.

"Dois-je le réveiller maintenant, Majesté?" demande le Mestre.

Dany resserre ses doigts autour de ceux de Jon. Elle retire leurs mains jointes sur son ventre, laissant l'arrière des doigts de Jon y reposer, et il ne semble pas pouvoir se détourner du violet de ses yeux. De la compréhension passe entre eux — un frisson agréable. Le même qu'il a ressenti cette nuit-là sur le bateau quand elle a ouvert la porte de sa chambre et croisé son regard.

"Non," disent-ils à nouveau en chœur, mais cette fois c'est plus doux.

"Nous le ferons demain," décide Daenerys. "Pas aujourd'hui."

"Dois-je le laisser s'éveiller pour prendre de l'eau ou le garder sous sédatif jusque-là?"

"Sous sédatif. Nous lui donnerons de l'eau demain quand nous parlerons avec lui," répond-elle.

Jon lève sa main libre et la dépose sur le visage de sa femme, lui caressant la joue. Il s'adresse au Mestre, ses yeux ne quittant jamais ceux de Dany et son cœur grouillant d'amour.

"Il doit rester inconscient toute la nuit. Quoi qu'il arrive."

"Oui, Majesté."

Jon regarde derrière lui quand Daenerys et lui se tournent pour partir. Arya n'a pas bougé.

"Arya?" demande Daenerys, le remarquant également.

"Je vais rester ici pour m'assurer qu'il ne se réveille pas," leur dit Arya.

"Non, je préfèrerais que tu ne restes pas," dit Daenerys. Son inquiétude est évidente. "Ver Gris va poster des gardes toute la nuit. Reviens à la Crypte-aux-Vierges."

"Est-ce un ordre ou une requête, Majesté?"

Daenerys marque à peine une pause. "Tu sais tout aussi bien que moi que c'est une requête — une demande. Je t'en prie, Arya. Je ne pourrai pas dormir en sachant que tu es ici avec lui. Tu sais de quoi il est capable. Je ne veux pas que tu sois ici."

Elle regarde Jon, faisant appel à son soutien. Il est facilement donner.

"Daenerys a raison," dit Jon. "Tu n'as pas besoin d'être ici."

Arya semble ne pas pouvoir s'éloigner. "C'est mon frère. Quelqu'un qui l'aimait devrait être là pour assisté à ses derniers jours. Quelqu'un devrait être ici."

"C'est son corps. Mais ce n'est pas lui."

"Ce n'est pas que lui. Mais et si le vrai lui est là quelque part ? Et si le vrai lui peut ressentir la douleur que son corps ressent?"

"Ce n'est pas lui, Arya. Bran n'est nulle part là-dedans. Si tu savais le genre de choses qu'il m'a dites, les choses qu'il m'a mises dans la tête… Bran n'en pas capable de ça."

Elle est toujours figée, ses yeux peinés pesant sur Bran. Jon sent la main de Dany glisser hors de la sienne; il la regarde marcher jusqu'à Arya et lui murmurer quelque chose, sa main disparaissant dans celle de sa sœur quelques instants plus tard. Elle tire gentiment sur la main d'Arya et, après un dernier regard vers Bran, Arya cède à la pression et marche avec elle. Dany ne lâche pas sa main; elle prend celle de Jon dans son autre et marche entre eux, s'accrochant aux deux Stark. Jon rencontre les yeux d'Arya par-dessus la tête de Dany tandis qu'ils retournent vers la Crypte-aux-Vierges, pensant soudainement, avec une vague d'émotion: c'est ma famille. Il n'avait pas même pas su à quel point il avait terriblement voulu qu'Arya et Dany trouvent la famille l'une avec l'autre jusqu'à ce qu'elles l'aient trouvée. Il n'est pas sûr de s'être déjà senti aussi content.

Arya se sépare d'eux aux portes de la Crypte-aux-Vierges. "Je vais aller tirer avec Scarabée," dit-elle, faisant un signe vers un soldat de Corbois au bout de la cour près des cibles de tir à l'arc.

La tête de Jon se tourne dans l'autre direction, sentant où se trouve Ghost. Il croise son regard. Avec elle, implore-t-il et Ghost comprend. Il laisse les restes d'un poulet derrière lui, sur le sol, et se dirige vers les cibles de tir à l'arc. Ce n'est que là que Jon se sent bien de la laisser seule.

Daenerys attend aux portes que Ghost ait atteint Arya. Puis elle répond à la prise plus étroite de la main de Jon, bougeant pour s'appuyer contre son côté. Il enroule un bras autour de sa taille, les doigts pressés contre le côté de son ventre arrondi, son cœur prenant rapidement le rythme qu'il a fini par attendre en la touchant. Elle appuie sa tête contre son bras et ils entrent lentement mais d'un pas régulier dans la Crypte-aux-Vierges, montent les escaliers, passent le couloir, ne mettant jamais d'espace entre eux. Jon ouvre la porte de leur chambre et la tient pour elle, son cœur migrant vers sa gorge, chaque cellule de son corps pratiquement en feu. Chaque contact sur elle et de sa part — aussi innocent soit-il — donne l'impression que quelque chose tire au creux de son estomac et, quand il ferme la porte derrière Daenerys, la lourdeur de son regard lui dit qu'il n'est pas seul à le ressentir.

Il est déchiré entre son désir de bercer son visage entre ses mains à nouveau et de l'embrasser tendrement — et son désir de tirer pour défaire le nœud dans sa nuque afin que la soie violette de sa robe flotte à terre. Elle choisit pour lui, s'avançant et posant ses mains contre son torse, ses lèvres cherchant et trouvant. Son baiser est lent, un paradis insoutenable. Il lui rend son baiser avec autant de révérence, son corps tout entier tremblant de désir, ses mains se levant pour lui toucher les cheveux au lieu de tirer sur les attaches de sa robe. Le bout de ses doigts danse à la naissance de ses cheveux tandis que les siens se déplacent sur son visage et, quand elle approfondit le baiser, il enterre aussi ses doigts dans ses cheveux du mieux qu'il peut. Le baiser devient plus brusque, plus féroce — Jon se retrouve à défaire son chignon, tirant sur la couronne de tresses jusqu'à ce qu'il puisse glisser librement ses doigts dans les mèches détachées. Il enroule ses cheveux autour de ses doigts, s'abreuvant du goût de sa bouche et, quand elle fait un pas vers le lit, il fait de même. Ses doigts à elle tirent habilement sur sa ceinture tandis qu'il la fait aller vers le matelas, tout aussi agiles maintenant qu'ils l'étaient avant qu'il ne parte, et, quand ils atteignent le lit, il laisse enfin ses doigts aller sur l'attache de sa robe. C'est affreusement simple de la détacher; le tissu tombe à terre de façon fluide, la laissant dévêtue — et Jon est totalement bouleversé. Il ressent ça à chaque fois qu'il la voit nue, mais l'intensité est amplifiée maintenant. Son amour est une douleur physique dans sa poitrine; il ne peut pas l'embrasser assez profondément, la toucher assez longtemps, la serrer assez fort.

"Je t'aime," l'entend-il dire, sa voix tremblant avec une combinaison de désir et d'essoufflement. Il couvre son corps avec le sien, ses lèvres faisant leur propre voyage au sud, mais il marque une pause devant ces mots, affecté par la douceur frémissante de son ton. Quand il lève les yeux vers elle — les cheveux argentés ébouriffés, les joues empourprées, les lèvres rouges, les yeux brillant d'une couleur profonde — il pense qu'il peut sentir l'amour qui la remplit aussi facilement qu'elle doit sentir l'amour qui le remplit. Ils sont un pour ça comme ils le sont pour tout le reste, ensemble ici dans ce sentiment.

Il l'aime, aussi — indéniablement, insensément, follement. Et il a l'intention de le lui montrer avec tout autant d'ardeur tandis qu'il le murmure en retour, ses lèvres effleurant sa peau avec chaque mot.


VI.

La paix est une chose calme, stable. Ca fait tellement longtemps que Dany ne l'a plus ressentie qu'elle a en a presque oublié la nature et sa douceur sans prétention. La paix ne demande rien et ne cherche rien; Dany ne peut presque pas se souvenir d'une autre fois dans sa vie où elle a été aussi contente de simplement être qu'elle ne l'est maintenant, bien que la nuit de son mariage lui vient à l'esprit.

L'eau du bain est bien plus froide que Dany aurait préféré, à la fois pour le bien de Jon et parce qu'on lui a dit que les bains à eau bouillante ne sont pas bons pour son bébé. La chaleur qui manque à l'eau est compensée par la chaleur de Jon assis derrière elle, les bras étroitement enroulés autour d'elle de sorte que ses avant-bras reposent juste sous ses seins et au-dessus de l'élévation de son ventre. Si elle ne peut pas être chauffée par l'eau, elle peut au moins être réchauffée par ses lèvres contre son cou et son étreinte.

Elle était désespérée de lui parler depuis un mois maintenant mais, tandis qu'ils sont assis dans la baignoire, elle n'a envie de rien dire. Sa présence physique est suffisante. Elle repose sa tête en arrière contre son torse et ferme les yeux, se concentrant seulement sur la sensation de ses lèvres pressant sa peau et le son du feu crépitant à seulement quelques pas. Périodiquement, dans le silence, elle ouvre les yeux et examine les flammes, sentant une autre vague de chaleur l'envelopper devant les formes dansant dans le feu.

Elle n'est pas sûre de combien de temps ils restent là — assez longtemps qu'elle est certaine que l'eau est froide même pour Jon maintenant — mais ce n'est jamais assez longtemps. Elle pourrait rester là pour toujours et, en juger pas la façon dont Jon la tient, lui aussi.

"Parle-moi de la période où nous étions séparés," demande-t-il doucement, ses mots pressés dans ses cheveux. "Ca m'a manqué de t'entendre."

Sa vulnérabilité est tellement séduisante pour elle qu'elle se tourne presque pour s'asseoir à califourchon sur lui. Mais elle n'est pas pressée de perdre la sérénité chaude qui règne sur son corps, de la remplacer par des cœurs battant la chamade ou du plaisir qui ressemble à des étoiles qui explosent. Il y aura plein de temps pour ça plus tard; là tout de suite, il est temps de se reposer.

"Et ça m'a manqué de t'entendre," réplique-t-elle. Elle n'est pas sûre de par où commencer: tellement de choses se sont passées déjà rien que le mois dernier et encore plus durant toute la durée de son absence. Elle ne sait pas bien de quoi parler en premier: les choses publiques ou les choses privées.

"Dois-je avoir peur de toi au combat maintenant?" lui demande-t-il, sa voix détendue s'élevant avec ce que Dany sait être un sourire.

Elle sourit aussi. Elle prend sa main posée sous son sein droit et la soulève, en embrassant le dos.

"Tu tiens dans tes bras le nouveau Commandant de la Garde du Roi de la Maison Targaryen," plaisante-t-elle.

Son rire est aussi délicieux que son corps pressé dans le sien quelques heures plus tôt. Ca la remplit d'une chaleur similaire.

"Je me sens profondément protégé," marmonne-t-il, ses lèvres frôlant la peau sous son oreille. Son rire se mêle au sien. "Ais-je été fait Commandant de la Garde de la Reine, Votre Grâce?"

Elle n'a jamais autant eu l'impression d'être votre grâce de sa vie. Il la touche comme si elle était même au-delà de la grâce — comme si elle était passée dans resplendissante.

"Non," lui dit-elle, luttant pour s'empêcher de sourire à nouveau.

Puis, ses mots en harmonie avec les siens: "Arya."

"Elle semble avoir commencé à t'apprécier," commente Jon.

Dany tourne le visage et embrasse le côté du cou de Jon. Elle sent le savon Dothraki près de sa barbe; ça la fait sourire. Elle étire un bras et passe ses doigts dans ses boucles mouillées.

"Ca dépend du jour où tu lui demandes," répond Daenerys. Mais elle sait que Jon n'y croit pas une seconde. Il les connait assez bien, Arya et elle, pour voir la confiance lente qu'elles ont forgée ensemble. "Elle n'aime pas trop rester assise dans la salle d'audience avec moi pendant des heures."

"Non, elle ne doit pas aimer," convient Jon. "Ce n'est pas son genre. Mais c'est le tien, et tu le fais magistralement. Dany, je sais que tu n'as pas été là en bas, mais est-ce que tu réalises les progrès qui ont été faits ? En traversant Culpucier à pieds… les choses que tu as déjà accomplies… Je n'aurais jamais pu l'imaginer."

Il laisse sa phrase en suspens. Dany tourne assez la tête en arrière pour pouvoir le regarder, pour étudier ses profonds yeux gris. Ils sont illuminés par le même amour féroce qu'elle a vu quand il lui faisait l'amour.

"Tout ce que je peux faire, c'est imaginer. Ca peut être un monde meilleur," lui dit-elle doucement. "Je l'ai vu. Je le sais. On va le faire."

"Tu l'as déjà fait," insiste-t-il. Il semble important pour lui qu'elle reconnaisse les progrès qu'elle a faits, et c'est le cas, mais elle n'a pas encore fini. Il y a encore beaucoup d'autres choses à accomplir, beaucoup d'autres chaines à briser, à la fois ici et dans Westeros et, un jour, dans le reste d'Essos.

"Les gens du peuple sont en meilleure santé que je ne les ai jamais vu. Il y a des petits enfants qui lisent. Des maisons sécurisées—"

Elle remonte assez haut sur son corps pour atteindre ses lèvres. Elle l'embrasse, sentant le reste de ses mots tomber dans sa bouche. Elle n'a pas besoin d'entendre le reste. Son contentement est sans égal: peut-être que la seule chose qu'elle a jamais voulue est de savoir que quelqu'un qu'elle aime, qui l'aime en retour, est fier d'elle. Fier des choses qu'elle a faites, fier des choses qu'elle a accomplies — fiers de dire qu'ils croient en elle. Elle pose sa main contre sa joue quand elle écarte ses lèvres, remplie d'un amour tellement féroce qu'il ne peut pas être nommé.

"Je peux faire encore plus maintenant que tu es là à mes côtés. On le fera ensemble," dit-elle.

Elle sent sa main se poser sur son sein gauche; après un moment, elle réalise qu'il sent le battement de son cœur sous sa peau. Il bat, régulier et calme dans sa poitrine, et il se penche pour embrasser l'endroit où se trouvait sa blessure à la tête pendant qu'ils écoutent son rythme. D'une manière ou d'une autre, ce petit contact de sa main sur son battement de cœur la fait se sentir plus aimée qu'elle ne l'a jamais été en tout temps, plus aimée qu'elle a jamais imaginé pouvoir être ou qu'elle le serait. Elle n'est même pas sûre de le mériter.

Quand elle le regarde à nouveau, son sourire est encore plus tendre que sa caresse. Elle tend la main et caresse la ligne de sa cicatrice, son propre sourire indéfectible. Elle sait qu'il y a tant de choses sombres dont ils doivent parler — tellement d'ombres rôdant derrière chacune des bonnes choses qu'ils partagent — mais elle ne veut pas donner naissance à la tristesse. Elle peut voir dans son regard qu'il ne le veut pas non plus.

A la place, ils parlent de chacune des choses positives qui se sont passées durant l'absence de Jon. Par moment, Dany a du mal à trouver des choses, mais elle grapille tout ce qu'elle peut et le lui donne avec tout son cœur. Elle lui raconte chacune de ses leçons d'épée, chacun des éclats de rire qu'Arya, Ver Gris et elle ont partagé, chacune des soirées qu'elle a passées pelotonnée contre Drogon sur le parapet de la Crypte-aux-Vierges. Elle partage chacune des belles histoires que tous les gens du peuple ont partagées avec elle dans la salle d'audience, chacun des sourires qu'elle a vus, chacun des bébés joufflus et en bonne santé roucoulant dans les bras de leur mère. Elle lui raconte la première fois qu'elle a senti leur enfant remuer, les changements incroyables de son corps, la certitude qu'elle a ressentie récemment que leur enfant se portera bien.

Il semble avoir plus de mal qu'elle à trouver quoi que ce soit de positif, mais il se débrouille. Il pose son menton contre son épaule et lui embrasse régulièrement la clavicule pendant qu'il lui parle de la nouvelle camaraderie entre Mouche Rouge et Tyrion. Il plaisante à ses dépens en lui racontant une bourde du langage qu'il a faite pendant plus d'un mois complet avant d'être corrigé et Dany rigole un certain temps, se sentant à la fois légèrement coupable de ne pas avoir fait un plus gros effort pour lui apprendre un Bas Valyrien approprié avant qu'il ne parte — mais se tortillant presque à l'idée de Jon parlant du Valyrien aussi familier, répétant des mots qu'il a appris avec elle à califourchon sur lui. Pas tous, j'espère, pense-t-elle, une rougeur s'étendant de ses joues à sa poitrine avec cette pensée.

La première fois qu'il semble vraiment joyeux est quand il lui raconte le retour de Ghost, même si Dany sent que le contexte sous-jacent est profondément désagréable. Quand même — quand il lui parle de Ghost pelotonné dans son lit, elle peut sentir la tranquillité qui se dégage de lui en vagues. Elle en est tellement reconnaissante qu'elle aimerait que Ghost soit là pour pouvoir le caresser et l'embrasser.

Tout le bien qu'ils partagent donne du courage au cœur de Dany et renforce sa détermination de sorte que, quand elle commence à parler des ténèbres, ce n'est pas aussi difficile que ç'aurait pu être.

Elle raconte absolument tout. Elle ne cache rien. Elle est explicite avec ce qu'elle a vu, exactement, dans sa tête, franche dans son récit de comme elle avait trop peur pour ne serait-ce que manger ou boire. Ses anxiétés ont été conçues pour la démolir physiquement comme émotionnellement et, pendant un certain temps, elles ont réussi.

Il écoute, n'interrompant jamais, son étreinte figée, même lorsque son expression se transforme en une expression de douleur.

"Il nous a dit, à Tyrion et moi, que tu subirais une grande perte et que tu deviendrais folle à cause de ça, que je devrais me retourner contre toi — te tuer pour le bien du monde," lui dit Jon. "Je me demande maintenant si Tyrion avait raison, si c'était à la perte de notre enfant que Bran faisait référence. Si c'est le cas, il semble qu'il essayait de forcer la réalisation de cette perte lui-même."

Il aurait réussi. Si Jon n'avait pas arrêté Bran, il aurait réussi. Le soir avant qu'elle ne se réveille à nouveau, sa tête enfin vide d'une influence extérieure, elle avait été tellement mal qu'il n'y aurait pas eu de rétablissement possible. Elle aurait continué de décliner et vite.

"Pourquoi?" doit-elle demander.

"Je ne sais pas," lui dit Jon, tourmenté. "J'aurais aimé le savoir, Dany. Il était occupé à te démolir de toutes les façons ici, occupé à essayer d'empêcher notre enfant de naître, et à Winterfell, il était occupé à essayer de me rendre fou. Il a presque réussi."

C'est à son tour d'écouter et elle écoute, bien que chaque mot que Jon prononce la rend de plus en plus malade. Elle écoute les horribles visions tordues qu'il a vues la nuit et, quand il arrive à la plus fréquente — sa propre main lui enfonçant un poignard dans le cœur — elle doit s'accrocher à ses bras pour l'empêcher de s'écarter d'elle, rongé par la culpabilité pour quelque chose qu'il ne pouvait pas contrôler. Une partie de moi avait peur qu'il t'ait montré la même chose. Que tu aurais peur de moi, dit-il. Elle n'a jamais été moins inquiète de quoi que ce soit dans sa vie que du fait que Jon la tue. La pensée est absurde et elle le lui dit.

Elle peut supporter les visions abominables et violentes des traumatismes brutaux, souvent sexualisés, endurés par ses ancêtres féminines mais elle ne peut pas supporter le son des larmes qui se faufilent entre ses mots.

"Tous les soirs, je le voyais, et je ne pouvais pas faire que ça s'arrête. Donc j'ai essayé d'arrêter de dormir parce que je ne pouvais pas le supporter, Dany — Je ne pouvais pas supporter de le vivre toute la nuit. Mais ça n'a fait qu'empirer la situation parce que j'ai commencé à m'assoupir pendant la journée et à les voir dans la lumière du jour — puis, finalement, j'ai fini par les voir quand j'étais réveillé. J'ai cru… — et pendant tout ce temps, Bran me parlait des 'signes' de la folie Targaryenne, les mêmes choses que je vivais — Je ne croyais pas que tu pourrais faire une seule des choses qu'il disait, mais je croyais que j'étais en train de perdre l'esprit. Et puis… Arya a envoyé sa lettre et la façon dont elle te décrivait était exactement ce que je ressentais et, durant un moment, j'ai pensé que peut-être que Bran avait raison, qu'on perdait tous les deux l'esprit. Mais ensuite Sansa a mentionné que Bran est capable d'occuper l'esprit des corbeaux… et quand j'ai réalisé ce qu'il avait dû faire…" Il laisse sa phrase en suspens, sa voix tremblante de colère. "J'ai été lui parler. J'avais besoin de savoir pourquoi, j'avais besoin qu'il l'admette, j'avais besoin de savoir que c'était vrai que ces choses horribles venaient de lui, qu'elles ne pouvaient pas venir de moi. Que je n'étais pas capable de les imaginer. Il a dit… Dany, je n'ai jamais entendu quelqu'un parler avec autant de haine. Il m'a dit que je savais quoi faire… il m'a dit que je devais te faire toutes les choses que j'avais vues toutes les nuits, que c'est ce que les hommes Targaryen font aux femmes Targaryen, et je l'ai presque tué à ce moment-là. J'aimerais l'avoir fait. J'aurais aimé le faire."

Dany le réconforte avec ses lèvres et ses caresses, son esprit travaillant scrupuleusement pour trouver les mots nécessaires. Quand elle les trouve, elle presse sa joue sur la cicatrice au cœur de Jon et elle le serre dans ses bras.

"Ce qu'il veut est très clair," dit-elle à Jon. "Il veut nous détruire — notre famille, notre maison Et nous n'allons pas le lui permettre."

"Je ne sais pas comment l'empêcher," dit-il, son angoisse audible. "Je ne sais pas, Dany."

"Tu sais. Tu le sais bien," le réconforte-t-elle, levant la main pour caresser ses cheveux loin de son visage. "Tu savais ce qu'il fallait faire. Tu le sais toujours. Tu l'as amené ici où on pourra en apprendre davantage et, une fois que ce sera fait, on saura comment l'arrêter et on le fera. Quoi qu'il en coûte."

"Et si on ne peut pas? Et si on ne peut pas l'arrêter?"

"Tout peut être arrêté. Tout. Il suffit juste de trouver quelque chose d'assez fort pour l'arrêter."

Elle ne sait pas à quoi pense Jon, mais il la serre plus fort dans ses bras avec ces paroles et il se tourne pour regarder les flammes dans la cheminée.

"Une lettre est arrivée pour toi," lui dit-il quelques minutes plus tard. "A Winterfell."

Dany se redresse. L'air refroidit sa peau mouillée et ses cheveux sont comme une couverture de glace coulant le long de son dos. Elle fronce les sourcils vers Jon.

"Pourquoi à Winterfell?"

"Je ne sais pas. Je l'ai emballée avec mes affaires de voyage."

"Qu'est-ce qu'elle dit? Qui l'a envoyée?"

Il secoue la tête. "Je ne sais pas — Je ne l'ai pas lue. Elle ne m'était pas adressée."

Elle le regarde fixement, son expression se transformant en un sourire affectueux. Elle se penche en avant et lui embrasse le bord de la mâchoire. "Tu aurais pu la lire. Je ne te cache rien."

"Eh bien, on peut la lire ensemble maintenant."

Elle est contente avec ça. Avec n'importe quoi. Tant que c'est ensemble.

Quand l'eau devient trop froide pour être encore confortable, ils sortent du bain. Ils sont en train de s'essuyer quand un coup à la porte remplit le silence.

"Majesté?" appelle Ser Davos.

"Majesté?" ajoute Tyrion et Dany suppose que ça veut dire qu'ils sont conscients qu'ils sont là tous les deux et qu'ils les cherchent tous les deux. Jon et elle échangent un regard pince-sans-rire tandis que Jon vient se tenir derrière elle. Il enroule ses bras autour d'elle et attire son dos contre le devant de son corps.

"Oui?" demandent-ils.

"Le Mestre dit que Bran Stark est en train de se réveiller," les informe Ser Davos. "Souhaitez-vous qu'il administre plus de lait de pavot ou qu'il le laisse s'éveiller pour que vous puissiez parler avec lui?"

Les yeux de Dany se ferment, tiraillée. Elle sait que Jon et elle se sont faits plaisir assez longtemps; il y a des choses qu'ils doivent faire maintenant, des choses qui ne peuvent pas attendre une autre virée au lit. Mais elle sait que ce qui va venir sera difficile et elle n'est pas certaine d'y être déjà préparée.

Jon la fait tourner pour lui faire face, son regard interrogateur. Dany presse ses dents dans sa lèvre inférieure pendant qu'elle réfléchit, son front se plissant.

"Ca ne sert à rien de le remettre à plus tard," dit Jon, mais il en a l'air aussi content que Dany. Elle hoche la tête une fois.

"Laissez-le se réveiller. Nous allons descendre dans les cachots dans un instant," dit Jon.

Jon et elle s'apprêtent à un rythme plus rapide. Dany est en train de nouer l'attache de sa robe quand elle s'arrête, sa main allant sur le devant de son ventre. Elle sent son enfant bouger — le mouvement plus une profond pression qu'une palpitation maintenant qu'elle a grandi— et ça arrête son cœur durant une seconde. Quand il reprend, c'est une course d'excitation.

"Jon," appelle-t-elle, se tournant pour le regarder, sa main toujours pressée sur le mouvement qu'elle sent. Pour elle, c'est fort et clair, mais elle ne peut sentir que le plus léger des coups contre sa paume de l'extérieur. Quand même — elle pense que ça pourrait être assez. Elle veut que ce soit assez.

Jon doit entendre la façon dont sa voix s'élève avec urgence. Il renonce à s'habiller, tirant rapidement sa tunique par-dessus sa tête tout en marchant jusqu'à elle. Ses yeux posent une question tandis qu'elle prend sa main dans la sienne et l'amène sur son ventre, la plaçant là où la sienne était. Elle applique une pression ferme, souhaitant que son enfant continue de bouger en elle, pour montrer à Jon ce qu'ils ont créé ensemble contre toute attente, ce que sa décision de venir dans sa chambre cette nuit-là a causé.

Elle observe son visage, respirant à peine, son cœur battant si fort qu'elle est certaine que c'est en partie la raison pour laquelle leur enfant bouge avec autant d'agitation. Son regard interrogateur se transforme immédiatement en incrédulité, puis en émerveillement. Ses lèvres s'ouvrent mais il ne dit rien pendant quelques instants de plus. Il se rapproche, aplatissant fermement sa paume au même endroit, ses yeux se baissant pour examiner la forme de son ventre sous ses soies vert d'eau.

"Dany," dit-il enfin, sa voix tremblante—

Un coup sur la porte résonne à nouveau dans la pièce. Dany est impatiente.

"Quoi?" exige-t-elle, se fichant peu de la convenance à cet instant. Elle veut que qui ce soit s'en aille et s'en aille maintenant.

"Pardonnez-moi, Majesté," appelle Tyrion, bien que Dany pense qu'il ne semble pas trop chagriné. "Le Mestre est avec Bran Stark. Il — est-ce que Jon est toujours là?"

Dany regarde fixement les yeux de Jon. Ils sont un peu larmoyants — ça fait brûler les siens.

"Oui."

"Jon, Bran demande après Daenerys. Il veut parler avec elle — en seul à seul."

La main de Jon retombe du ventre de Dany. Il retourne près de ses vêtements et recommence à s'habiller avec une hâte furieuse.

"Dites à la Corneille à Trois Yeux qu'il peut parler avec nous deux ou ne parler à personne."

"Il dit qu'il ne dira pas un mot à qui que ce soit d'autre."

Jon attache Grand-Griffe à sa taille. Ses yeux sont plus sombres que Dany ne les a jamais vus.

"On verra," dit-il — une menace.

Dany marche jusqu'à Jon et prend la main qui s'est déjà posée sur Grand-Griffe. Elle le regarde sérieusement.

"Je n'ai pas peur," dit-elle et c'est vrai.

Ses yeux ne sont pas seulement sombres — ils sont sauvages.

"Moi si," siffle-t-il et elle sent comme sa main tremble dans sa prise. "Non. Dany, je t'en supplie — s'il te plait non. N'y vas pas."

"Et si c'est la seule façon de le faire parler?"

"Alors il mourra aussi silencieux que la tombe dans laquelle il ira. Je ne m'éloignerai pas de toi. Je refuse."

"Il faut qu'on sache ce qu'il est, il faut qu'on sache quoi faire avec lui et s'il a besoin de s'asseoir avec moi pour parler, alors je dis qu'on devrait l'envisager comme dernière option."

Dany essaye de lui serrer la main plus fort pour le réconforter, mais il s'écarte.

"Rien que l'idée qu'il te voit me rend malade," dit-il et Dany n'en doute pas aux vues de comme il semble secoué. "Je ne peux pas t'envoyer seule dans sa cellule."

Elle se rapproche et laisse sa main retomber sur Grand-Griffe. "Tu peux me prêter Grand-Griffe," dit-elle, plaisantant. Il n'est pas amusé.

"Ce n'est pas drôle, Daenerys," dit-il d'un ton cassant. Il force sa main loin de Grand-Griffe et la tient dans la sienne. "Tu ne sais pas comment il est. Moi si. Tu ne peux pas aller là seule avec lui. Personne ne devrait être seul avec lui, mais surtout pas toi. C'est toi qu'il essaye de blesser. Tu ne peux pas."

Elle peut. Elle peut faire tout ce qu'elle veut et, tandis que chacun soutient le regard féroce de l'autre, elle sait qu'ils le savent tous les deux.

Mais il a raison. C'est lui qui était avec Bran. C'est le seul qui peut vraiment évaluer le danger. Et bien que Dany soit sûre qu'une partie de l'insistance de Jon vient de son inquiétude pour elle, elle fait confiance à son jugement. Elle y a toujours fait confiance.

"Je ne le ferai pas," dit-elle et il se détend physiquement avec ces mots, son souffle le quittant en un soupir soulagé. "Mais si on ne peut pas soutirer la vérité de Bran d'une autre manière, on le réenvisagera."

"Très bien," accepte Jon.

Elle a peur qu'il soit fâché contre elle mais il lui a déjà pris la main dans la sienne le temps qu'ils arrivent dans les escaliers de la Crypte-aux-Vierges.

La marche jusqu'à ce qui reste des Cellules Noires prend plus de temps qu'ils auraient voulu; ils sont arrêtés par divers soldats, certains avec des questions ou des inquiétudes et d'autres simplement avec des mots de bienveillance. Quand ils arrivent enfin dans les Cellules Noires, ils escaladent, main dans la main, les gravats qui restent encore, les traversant jusqu'à la section intacte où se trouve la cellule de Bran. Dany n'est pas du tout surprise de voir Arya debout devant, son visage impassible.

"Il refuse de me parler, à moi ou qui que ce soit, sauf pour demander après toi, Daenerys," dit Arya. Ce fait semble énormément l'irriter. "Je lui ai dit c'était un imbécile s'il croyait qu'on allait le laisser seul avec la reine."

"Jon et toi êtes du même avis," marmonne Dany. Elle s'approche de la porte de la cellule et fait un signe de la tête à Mouche Rouge. Il commence à la déverrouiller et, pendant qu'il le fait, Dany sent la main de Jon prendre de nouveau la sienne. Elle se tourne et lève les yeux vers lui. Il est visiblement mal à l'aise.

Il reste à ses côtes lorsqu'ils entrent dans la cellule. Elle est grande, sombre — résonnante. Ils tournent un coin et s'arrêtent, examinant Bran sur une chaise à moitié brûlée. Il accepte de l'eau du Mestre. Durant une seconde, la main de Jon se contracte autour de celle de Dany et elle pense qu'il pourrait s'avancer pour frapper le verre hors des mains de Bran.

"Bonjour, Bran," salue Daenerys d'une voix neutre.

Ses yeux trouvent les siens et refusent de les quitter. Il ne répond rien. Dany sent ses yeux tandis qu'elle s'approche de son lit de camp et s'assied sur le bord. Elle sent ses yeux tandis qu'elle se tourne et regarde Jon. Elle sent ses yeux tandis qu'elle pose sa main sur son ventre, frottant là où son enfant se tourne de façon agitée en elle.

"Arrête," dit Jon, les dents serrées, sa voix basse et furieuse. Il y a une pause; ce que Jon voulait voir s'arrêter ne l'a clairement pas fait, parce qu'il essaye encore, sa voix s'élevant avec colère. "Arrête de la regarder!"

Daenerys n'en a pas envie, mais elle se force à lever les yeux du mur opposé à elle et à rencontrer le regard de Bran. Il est attentif, imperturbable. Dany soutient son regard fixe jusqu'à ce que ses yeux la brûlent d'être restés ouverts trop longtemps et, ensuite, elle cligne des yeux et les détournent quelques secondes, se forçant à le regarder à nouveau. Ses yeux à lui se baissent enfin devant les siens mais, quand ils le font, ils descendent simplement. Elle sent sa peau se hérisser à chaque endroit où son regard se pose: sa gorge, ses épaules, ses seins— son ventre. C'est là qu'il reste.

Jon se lève et dégaine Grand-Griffe tellement vite qu'elle siffle dans l'air. Dany ne l'a jamais vu comme ça — rempli d'une telle rage irréfléchie. Ca rend le tout juste un peu plus effrayant.

Mais elle est Daenerys du Typhon de la Maison Targaryen. Qu'est, vraiment, Bran? Magique? Elle s'en fiche pas mal; elle est magique. Elle l'a toujours été, le sera toujours. Elle est sortie de brasiers sans même une légère brûlure, elle a mis trois dragons au monde, elle a conçu un enfant dans un utérus stérile. Alors qu'en est-il de Bran Stark?

"Est-ce que vous voulez voir?" lui demande-t-elle, sa voix se propageant calmement dans la cellule qui résonne.

La tête de Jon se tourne brusquement pour la regarder. Elle peut sentir son cœur cogner de rage de façon continue, mais elle garde une expression neutre, non affectée. Elle entend un souvenir de la voix d'Arya: "Ne grimacez pas. Ne me montrez pas à quel point vous avez du mal à garder l'épée en l'air. Si votre adversaire voit cet effort, il se donnera encore plus de mal, pensant qu'il est tout près de vous battre."

La Corneille à Trois Yeux parle enfin. "Est-ce que je veux voir quoi?"

Dany se lève. Elle sent Jon bouger avec elle, mais elle y fait peu attention. Elle fait des pas lents, mesurés, vers Bran, s'arrêtant juste hors de portée, ses mains se reposant sur son ventre.

"Mon ventre," dit-elle. Elle examine son visage. "Vous semblez très intéressé par lui."

Ses yeux se lèvent à contrecœur de son ventre vers ses yeux. Il sourit. C'est froid, sinistre, mais Dany force un sourire en retour. Le sien, elle le sait, est sardonique. Et elle n'a pas la moindre intention de soulever sa robe pour lui montrer sa peau mais elle pense que le proposer pourrait un peu le désarçonner et ça semble être le cas durant un instant. Il réfléchit bien avant de répondre et ne semble presque pas sûr de quoi dire.

"Non," dit-il finalement. Elle a l'impression d'avoir gagné pendant un moment, mais cette victoire est de courte durée. "Ce serait inutile. Je peux voir tout ce que je veux quand je veux le voir."

Jon va devoir être obligé de s'en aller, Dany en est certaine. Parce qu'avec cette déclaration ignoble, il met Grand-Griffe contre la gorge de la Corneille à Trois Yeux — et ça ne leur est absolument d'aucune utilité.

La Corneille à Trois Yeux ignore Jon encore maintenant, avec son épée contre sa gorge. Il ne détourne pas les yeux de Daenerys une seconde, pas même quand Jon presse tellement fort que sa lame fait couler un peu de sang.

"Il essaye de t'énerver," dit Dany à Jon, ses yeux toujours sur ceux de la Corneille à Trois Yeux. "C'est plus facile de couper la tête d'un serpent furieux qui attaque que d'un serpent qui se cache dans les broussailles."

La Corneille à Trois Yeux se met à rire et c'est un son tellement contre nature que Dany doit réprimer un frisson. Un éclat se transforme en deux et deux en trois, et puis il a l'air véritablement dérangé, comme s'il ne pouvait pas arrêter de rire maintenant qu'il a commencé — comme s'il avait oublié comment faire. Pour la première fois, Dany recule d'un pas, ses bras s'enroulant autour du devant de son ventre. Son enfant est maintenant en train de bouger plus qu'elle ne l'a jamais sentie bouger: ça lui fait peur.

Ca semble faire physiquement mal à Jon de s'écarter de la Corneille à Trois Yeux. Il fait les cent pas dans la cellule, Grand-Griffe toujours dégainée, les épaules tremblant de rage. La rage de Dany est plus froide. Elle sait que, quand elle la laissera enfin dégeler, sa chaleur sera immense.

"Je suis contente d'avoir pu vous donner satisfaction," commente froidement Daenerys quand son rire se calme peu à peu.

La Corneille à Trois Yeux sourit à nouveau. Daenerys se demande comment un sourire peut autant ressembler à une menace.

"Est-ce que tu veux voir?" lui demande-t-il.

Elle garde un visage neutre. "Votre ventre? Non, je ne pense pas."

"Ton enfant," clarifie-t-il.

Elle cligne des yeux, ne s'étant pas attendue à ça. Et puis elle sent la pression commencer à s'accumuler au sommet de son crâne, se déplaçant vers le bas, serrant violemment — elle voit un éclair de flammes, une vague recouverte de blanc—

C'est elle qui attaque cette fois. Elle se dresse au-dessus de lui, tremblante, sa main empoignant le devant de sa gorge. Elle serre sans réfléchir au préalable à ce qu'elle fait, la peur et l'outrage la submergeant. Elle l'étrangle jusqu'à l'entendre s'étouffer, jusqu'à ce que la pression s'évapore de son esprit, et puis elle entend sa propre voix résonner dans la cellule.

"Si jamais vous réessayer ça à nouveau, je vous ferai rôtir à petit feu vif par mon dragon et puis je vous donnerai en pâture au loup géant de Jon!" Elle se rapproche de sorte que ses genoux soient pressés contre ses jambes immobiles, sa main se déplaçant de sa gorge sur son visage. Elle l'agrippe entre ses mains, fort, ses ongles s'enfonçant dans sa peau, se sentant malade de colère. Elle le fixe furieusement dans les yeux. "Vous êtes en vie là tout de suite parce que je le veux. A la seconde même où le fait que vous respirez ne m'intéressera plus, vous ne ferez plus. Réfléchissez vraiment bien avant d'essayer de me violer à nouveau."

Elle pense qu'il ne peut même pas ressentir la douleur. C'est la seule explication du comment il ne tressaille même pas ni essaye de se dégager de sa prise. Il est immobile, calme.

"Oh, mais elle est tellement belle, Daenerys," murmure-t-il. "N'aimerais-tu pas la voir?"

L'arrière de ses doigts se pressent contre son ventre et elle réagit comme si elle avait été frappée. Elle repousse son visage, s'éloignant de lui et de sa portée, ses bras enroulés autour de son ventre alors qu'elle tremble.

"Ne me touchez pas!"

Elle a peu de raisons de se plaindre quand Jon épingle la main incriminée de la Corneille à Trois Yeux à l'accoudoir de la chaise, Grand-Griffe toujours serrée dans son autre main.

"Je devrais te couper la main," grogne Jon.

Dany lui dit presque de le faire. Elle n'est pas sûre de pourquoi ça l'a affectée aussi horriblement, mais elle ne parvient pas à arrêter de trembler comme s'il lui avait mis un couteau contre le ventre. Elle sait que quelque chose de dangereux vient de se passer, même si elle n'est pas exactement certaine de ce qu'était ce quelque chose.

La Corneille à Trois Yeux ne lance même pas ne serait-ce qu'un regard à Jon, répond encore moins à sa menace. Dany lui tourne le dos, mais elle peut sentir son regard acharné et elle pense qu'il est satisfait de la façon dont elle tremble. Elle ferme fermement les yeux et fait glisser sa main sur le devant de son ventre, essayant de se calmer. Elle ne peut pas s'empêcher de penser à l'une des terreurs nocturnes récurrentes qu'elle a eues: quelqu'un lui ouvrant le ventre, du sommet de sa pente jusqu'au pubis, son bébé se déversant d'elle. La Corneille à Trois Yeux n'a pas du tout d'arme physique mais, d'une façon ou d'une autre, elle a l'impression que c'est la menace à laquelle elle vient de faire face.

Avec le dos toujours tourné vers lui, Dany demande: "Que cherchez-vous à faire?"

"La même chose que toi," répond-il. "Dis-moi, Daenerys… regarde-moi."

Elle refuse parce qu'il lui a dit de le faire. Elle reste avec le dos tourné vers lui, obstinée.

"Regarde-moi," répète-t-il, plus ferme, et Dany ferme les yeux. Jon lui avait écrit qu'ils devraient vouloir tout ce que Bran ne veut pas; elle espère que c'est vrai.

Elle obtient un bref aperçu d'émotion authentique: les paroles suivantes de la Corneille à Trois Yeux débordent d'une haine tellement froide que ça fait peur à Dany.

"Quand elle s'arrachera de tes entrailles et que tu te videras de ton sang, aussi seule et effrayée que ta bonne à rien de mère l'était, penseras-tu que ça en valait la peine?"

Ne te retourne pas, se dit Dany. Ne lui laisse pas voir que tu as peur.

"Je suppose que nous ne le saurons jamais. Ca n'arrivera pas," répond-elle. Elle semble au moins calme, même si ce n'est pas ce qu'elle ressent. "Vous me fatiguez avec votre incompétence. Suis-je censée mourir aux mains de Jon ou en couches? Vos fausses prophéties devraient, à tout le moins, être constantes."

Il répond rapidement bien que, quand il le fait, c'est en Haut Valyrien. Il faut un moment à Dany pour intégrer ce qu'il est en train de dire, pas parce qu'elle ne comprend pas ce qu'il dit —elle comprend— mais parce qu'elle n'a jamais entendues ces phrases particulières prononcées en rien d'autre que du Dothraki et ça la décontenance.

"Quand le soleil se lèvera à l'ouest et se couchera à l'est. Quand les mers s'assécheront et que les montagnes s'envoleront dans le vent comme des feuilles. Quand ton ventre se gonflera à nouveau et que tu porteras un enfant vivant — alors seulement tu seras libérée de moi. Tue-moi — arrache les yeux de mon crâne — et tu sentiras mon regard où que tu ailles aussi longtemps que tu vivras. Je vais pourrir son cerveau de l'intérieur jusqu'à ce qu'il te maintienne à terre pour t'enfoncer un poignard tellement profondément dans le cœur que tu te noieras dans ton propre sang."

Dany tourne sur elle-même. Ses yeux ne rencontrent pas ceux de la Corneille à Trois Yeux, cependant; ils rencontrent plutôt le regard sombre, brûlant, de son époux. Elle pense qu'il connait juste assez de Valyrien pour en avoir compris l'idée générale.

Elle pourrait facilement parler en se laissant aller à la rage, mais elle se force à bien réfléchir à ses mots du mieux qu'elle peut. Il est clair que la Corneille à Trois Yeux ne fera que les tourmenter; il semble peu probable qu'il propose des informations de valeur de son plein gré et Daenerys ne va certainement pas rester là à se laisser menacer et harceler. Les choses qu'il leur a faites sont au-delà de la trahison, au-delà de la cruauté, et il mourra en hurlant pour eux. Mais comment. Et quand? A-t-elle raison de s'inquiéter que le tuer relâchera quelque chose sur le monde — ou est-ce de la paranoïa sans fondement?

Ils doivent avoir des réponses, elle sait au moins ça. Et ils vont les avoir par tous les moyens nécessaires.

Elle accorde un dernier regard à la Corneille à Trois Yeux, veillant à ce que son visage soit dénudé de toute expression. Et puis elle regarde à nouveau Jon.

"Coupe-lui la main," dit-elle, sans émotion.

Elle s'attend à au moins un moment d'hésitation de son roi honorable, mais elle a quelque chose de différent.

"Laquelle préfères-tu?" demande son mari, une touche sombre dans ses paroles qu'elle n'a jamais entendue auparavant. "La droite ou la gauche?"

Elle cligne des yeux, réfléchissant brièvement à la question.

"Je m'en fiche. Surprends-moi," décide-t-elle.

Jon balance Grand-Griffe sans hésitation, choisissant la droite, celle avec laquelle il a touché le ventre de Dany. Quelques instants avant que la lame n'entre en contact, Jon arrête soudainement l'épée. Dany n'a pas à demander pourquoi: les yeux de Bran ont roulé dans leurs orbites, ne montrant que du blanc. Jon jure bruyamment, le cri retentissant contre les murs de pierre. Dany trébuche en arrière et se laisse tomber sur le bord du lit de camp, ses jambes s'affaiblissant.

"Où est-il parti?!"

Elle ne sait pas. N'importe où. Partout.

"Ca ne sert à rien de le mutiler," réalise-t-elle. Le désespoir s'approche doucement d'elle. Elle sait que Jon l'a réalisé aussi. "Il n'a pas peur de nos menaces parce qu'il sait qu'il ne sera pas obligé de les ressentir. Il n'a pas peur d'être exécuter parce qu'il sait qu'il peut simplement aller dans un autre corps."

"Indéfiniment?"

Dany ne sait pas. Elle secoue la tête.

"Si nous le tuons pendant qu'il est dans ce corps alors il ne pourra aller nulle part d'autre—"

"Comment pouvons-nous l'empêcher de le quitter juste avant que tu ne manies l'épée? Tu as vu la rapidité avec laquelle il vient de le faire—"

"Alors nous attendons qu'il revienne, nous l'assommons à nouveau et le tuons pendant qu'il est coincé."

"En supposant qu'il revienne dans ce corps tout court," dit Dany et Jon devient silencieux avec ça. Elle le regarde. "Nous ne pouvons pas résoudre la situation tous seuls. Nous devons contacter la Citadelle; il nous faut des informations."

"Tyrion le fait déjà, mais Dany…. Je ne crois pas que ce soit quelque chose que quiconque ait déjà vu auparavant."

Elle pense qu'il a raison, mais ça ne leur sert à rien de le dire.

Et c'est une pensée puérile, une pensée qu'elle a souvent eue en grandissant, mais alors qu'ils quittent la cellule à contrecœur, Dany ne peut s'empêcher de se demander: pourquoi moi?


VII.

Leur conseil restreint en sous-effectif est en effervescence.

Dany est calmement assise en tête de table et observe Arya et Lord Tyrion se lancer dans une dispute pleine de cris, Ser Davos intervenant tous les deux ou trois mots, Jon faisant de son mieux pour faire de même.

"APRES LES CHOSES QU'IL A FAITES LA MEILLEURE CHOSE QUE NOUS POUVONS FAIRE C'EST DE LUI TRANCHER LA GORGE DANS SON SOMMEIL—"

"C'EST LA CHOSE LA PLUS STUPIDE QUE NOUS PUISSIONS FAIRE! Nous ne connaissons pas toutes ses capacités! Nous ne savons pas s'il disparaitra de ce monde ou s'il changera simplement d'hôte parce que nous ne savons pas ce qu'il est! Et s'il y a une façon de retirer quoi que ce soit — la Corneille à Trois Yeux ou quelque chose se faisant passer comme tel— hors de Bran?!"

"BRAN EST PARTI! IL EST PARTI! Le meilleur que nous pouvons lui offrir, c'est le soulagement pour son corps et il ne le trouvera que dans la mort!"

"Je pense que nous pouvons trouver une autre solution si nous parvenons simplement à réfléchir ensemble—" le pauvre Ser Davos est à nouveau interrompu par une autre série de cris. Dany croise le regard de Jon par-dessus la table. Il se lève.

"Taisez-vous!" tonitrue-t-il, sa voix résonnant dans la salle du conseil. Toutes les paires d'yeux se tournent vers lui. "Vous n'aidez pas! Aucun de vous!"

"C'est parce qu'il—"

"C'est parce qu'ELLE—"

"Assez," ordonne Dany. "Je vous interdit de continuer de vous disputer!"

La tension qui remplit la pièce est presque aussi pesante que la peur. Bran n'est pas encore revenu dans son corps et ils sont tous à cran à cause de ça.

"Votre Grâce," dit Ser Davos, visiblement reconnaissant que les hurlements aient cessé, "Je pense que nous devrions envisager d'autres options."

"Comme quoi, Ser Davos?"

"Les poisons mentaux. Les mestres ont une série de poisons à leur portée, tout comme les Prêtresses Rouges qui servent le Maître de la Lumière. L'un de ces poisons peut certainement le rendre incapable de 'partir'. Si nous pouvons lui en glisser sans qu'il le sache, il ne pourra pas s'enfuir avant que ça ne fasse effet."

"Ca ne nous aide quand même pas à être plus près de savoir qui il est réellement ni ce qu'il veut réellement," dit Tyrion, frustré.

"Qu'est-ce qui nous aidera à en être plus près?" demande Daenerys. "A quoi pensez-vous, Lord Tyrion?"

"Je pense que nous devrions faire venir les Prêtresses Rouges dont Ser Davos parlait. Mais pas juste pour le poison. Je pense que nous devrions les faire venir pour leurs conseils."

Daenerys échange un autre regard avec Jon.

"Qu'est-ce que la Corneille à Trois Yeux a à voir avec le Maître de la Lumière?" demande-t-elle.

"Je ne sais pas," admet Tyrion. "Mais les deux ont à voir avec vous. Et Jon. Et je ne pense pas que cette connexion soit une coïncidence."

"Avec moi," répète platement Dany, pas convaincue.

"Oui. Vous vous souvenez des paroles de Melisandre. Le prince ou la princesse qui fût promis."

Dany s'en souvient. Elle se souvient d'avoir ressenti de l'excitation en entendant ces mots, de l'espoir. C'était agréable de penser qu'un dieu la destinait à accomplir ce qu'elle cherchait à accomplir. Mais, au final, ça ne veut plus rien dire maintenant. L'Armée des Morts a été vaincue — si elle était véritablement la princesse qui fût promise, elle a accompli son devoir.

"Une prophétie qui s'est accomplie. Nous avons ramené l'aube, Jon et moi. Nous avons uni nos forces et vaincu le Roi de la Nuit, les ténèbres."

Tyrion fait un geste autour d'eux. "Ah oui?" demande-t-il sarcastiquement. "Ca m'a toujours l'air très sombre, vu que la Corneille à Trois Yeux saute d'un esprit à l'autre dans Port-Réal."

Jon est frustré. "Ca n'a rien à voir avec—"

"Avez-vous donner à Daenerys la lettre qui est venue pour elle à Winterfell?" coupe Tyrion.

Tout le monde regarde Jon.

"Pas encore," répond Daenerys pour lui. "Pourquoi le demandez-vous?"

Lord Tyrion pousse un profond soupir. Il pousse son coude sur la table et se frotte les yeux avec prudence. "Parce que je l'ai lue et je pense qu'elle contient une information importante que vous devez connaître."

Dany est prise de court. "Vous l'avez lue?"

"Je croyais que vous essayiez de regagner sa confiance," dit Arya d'un ton cassant, dégoûtée. "Pas de mériter une exécution pour trahison."

"Oui, oui, je suis terriblement désolé," dit Tyrion. "Exécutez-moi si vous le devez mais je l'ai prise parce que, à ce moment-là, le roi avait perdu la tête à cause de ce que Bran lui faisait. J'avais peur qu'il ne se souvienne pas de vous la donner et je savais qu'elle était importante — je savais que quelqu'un devait savoir ce qu'elle disait."

"Et vous ne pouviez pas la garder pour lui, si vous craigniez qu'il oublie de la faire passer?" fait remarquer Ser Davos.

"Non, je ne pouvais pas. Mouche Rouge me surveillait. Je n'avais pas d'autre choix que de la donner à Jon et, si je l'avais prise, quelqu'un aurait pu savoir qu'elle avait disparu. Donc je l'ai lue."

Daenerys n'est pas sûre de comment le prendre. Etant sa Main, il lit souvent ses corbeaux, mais quand il est avec elle. Pas dans son dos.

Dans la situation actuelle, cependant, sa sournoiserie semble sans importance.

"Qu'est-ce qu'elle disait?" demande-t-elle.

Il sort un petit cahier de sa poche. "Je l'ai notée, mais j'ai bien peur de devoir vous demander de faire la traduction. Je ne suis pas certain de l'exactitude de la mienne."

Il fait glisser le cahier sur la table vers Daenerys. Elle rabat sa main dessus, l'arrêtant avant qu'il ne glisse par-dessus bord. Elle l'ouvre au ruban marquant l'emplacement de la prophétie en question.

"Le Haut Valyrien d'origine est au-dessus. Ma tentative de traduction est en bas."

Les yeux de Dany scrutent le Valyrien en premier.

"Le dernier mot que vous ne connaissiez pas n'a pas de traduction directe dans la Langue Commune," l'informe Daenerys. Ca la laisse perplexe. "Du moins — pas que je sache."

"Ca expliquerait que j'ai eu des difficultés, alors," maugrée Tyrion. "Quelle est la bonne traduction?"

Elle analyse la traduction de Tyrion. Il n'était pas loin — mais il y a plusieurs endroits où il se trompait et c'était à des endroits importants.

Ver Gris se joint silencieusement à eux juste au moment où elle est sur le point de parler, prenant sa place à la gauche de Dany. Dany fait une pause et le regarde.

"Alors?"

"Toujours pas là," répond Ver Gris et tout le monde échange des regards inquiets. "De quoi parlons-nous?"

Dany lui lit le mot en Haut Valyrien qu'elle ne connait pas, espérant que Ver Gris pourra l'aider à le comprendre, souhaitant, non pour la première fois aujourd'hui, que Missandei soit là. Elle aurait su.

Ver Gris est aussi perplexe qu'elle.

"Je ne savez pas," lui dit-il. "Si vous ne savez pas, peut-être qu'il n'existe pas."

"Un mot inventé? Ca m'étonnerait," dit Daenerys, troublée. "Le reste n'est certainement pas inventé."

"Que dit le reste?" presse Jon.

Dany tourne à nouveau les yeux vers le Haut Valyrien. Elle le traduit tout haut dans la Langue Commune en le relisant. "L'heure est venue de rompre le lien entre l'imposteur et la famille, car il y a des terreurs cachées à l'intérieur qui cherchent à détruire le prince ou la princesse fut promis. Tout — je ne sais pas ce qu'est ce mot; je ne l'ai jamais vu ni entendu — a de nombreux visages et le dragon a trois têtes. Protégez les vôtres et tournez-vous vers les flammes. R'hllor vous guidera."

Le silence retombe sur eux, aussi total que la couverture de l'obscurité. Dany rencontre les yeux d'Arya par-dessus la table. Elles échangent un regard inquiet. Elle se demande si, elle aussi, pense à leur conversation d'il y a un mois. Le mal a de nombreux visages.

"Pourriez-vous le noter?" implore pratiquement Lord Tyrion. "Juste en-dessous de ma traduction— ça change beaucoup de choses — là, laissez-moi aller chercher de l'encre—"

"C'est inutile," dit fermement Ser Davos. Il se lève. Il regarde attentivement chacun d'entre eux, rencontrant finalement les yeux de Dany. "Avec tout le respect que je vous dois, Votre Grâce, et vous savez que j'en ai énormément, j'ai vu plus de personnes que je ne veux les compter se rendre folles avec cette prophétie de l'élu qui fût promis, pour que ça ne veuille finalement rien dire. Je suis d'accord avec Jon: je ne pense pas que ça nous aidera."

Dany, qui a aussi énormément de respect pour Ser Davos, respecte sa franchise, mais elle n'est pas d'accord. Pour elle, Tyrion a raison sur ce point: cette prophétie et Bran semblent tout deux revenir sans cesse sur elle. Pourquoi?

"Cela pourrait s'avérer vrai, Ser Davos," accorde Dany. "Mais je pense que ça ne ferait pas de mal de recevoir cette Prêtresse Rouge, juste pour en apprendre davantage sur cette lettre et pour voir si elle a des informations sur Bran qui nous manquent. S'il s'avère que cette prophétie n'est qu'une perte de temps, nous pourrons toujours suivre votre suggestion précédente pour voir si elle connait des substances qui pourraient désarmer Bran."

Dany cherche le regard de Jon à la fin de sa déclaration. Elle veut s'assurer qu'il est sur la même longueur d'onde. Il hoche une fois la tête, fermement, et c'est suffisant pour Dany.

"Faites venir cette Prêtresse Rouge," dit-elle à Tyrion et Davos. "Faites ce qu'il faut pour qu'elle arrive le plus vite possible."

"Oui, Majesté," dit Ser Davos.

"Y a-t-il eu des problèmes au Nord?" demande Jon.

Daenerys n'a même pas pensé à le mettre au courant de ce qui s'est passé au Nord depuis qu'il est parti. Principalement parce rien de très important ne s'est produit et que la menace de Bran a laissé peu de place pour s'inquiéter d'aussi petits problèmes.

"La Maison Stark a juré allégeance à la Reine Daenerys et au Roi Jon devant les seigneurs Nordiens le jour de votre départ de Winterfell. Lady Stark a reçu une assignation à comparaître au sud pour être rencontrée à la fin du mois prochain," répond Ser Davos. "Elle est partie de Winterfell il y a deux semaines pour répondre à cette assignation."

Daenerys avait considéré ce corbeau précis avec réticence, ne souhaitant pas précipiter cette réunion particulière du conseil mais, maintenant, aux vues des choses que Bran a faites et dites, elle n'a pas le temps de s'inquiéter de Lady Stark. Elle s'en occupera quand ça arrivera.


VIII.

Jon est silencieux durant la marche jusqu'à la Crypte-aux-Vierges. Daenerys lui étreint le bras et pose sa tête contre lui, espérant ainsi lui apporter un certain réconfort. C'est la seule sorte qu'elle peut donner maintenant; elle n'a pas de meilleures réponses que n'importe qui dans la salle du conseil.

"Je ne sais pas ce qui va suivre," lui avoue Jon, s'arrêtant près d'un chêne particulièrement résistant. Il a résisté au siège avec seulement quelques morceaux d'écorces carbonisés, quelques branches déchiquetées. Sous son ombre, il prend ses mains dans les siennes. "Mais nous devons rester ensemble, quoi qu'il arrive."

Ca n'était pas remis en doute pour Daenerys. Pas un seul instant. Ils ont appris à leurs dépens qu'ils sont plus faibles en étant séparés.

"Et nous le serons," promet-elle.

"Peu importe les plans que d'autres ont pour nous. Peu importe les prophéties dont on nous dit que nous faisons partie. Peu importe ce que la Prêtresse Rouge dit."

Elle prend ses mains et les déplace vers le bas, les pressant sur son ventre. Il s'approche en réponse, ses pouces caressant sa robe de soie tandis qu'il rencontre son regard.

"Ensemble," affirme-t-elle. Elle, lui et elle. La Maison Targaryen. Il abaisse le visage pour l'embrasser, ses mains tenant toujours son ventre. Quand il interrompt leur baiser et pose son front sur le sien, ça lui vient à l'esprit. "'Le dragon a trois têtes.'"

Il rencontre ses yeux et le regard qu'ils échangent la fait frissonner malgré l'air tiède.

"Je ne connais rien des prophéties, ni de ce Dieu Rouge, ni des images dans les flammes," lui dit Jon, "mais je connais ceci. Toi, moi, notre fille. Et j'abattrai toute personne qui se mettra en travers du chemin pour nous."

Elle se demande, en se tenant là, les mots de la lettre tournoyant dans son cerveau, si cette prophétie n'est pas ce que Bran essaye d'empêcher après tout. Eux, ensemble — imparables. Les trois têtes du dragon. Peut-être que son objectif est vraiment juste un plus petit à l'aube d'un objectif bien plus grand. Peut-être que son objectif est simplement de mettre un terme à l'objectif vers lequel sa famille et elle sont guidés, coûte que coûte.

"Moi aussi," jure Daenerys. Avec du feu et du sang. Elle pense qu'il est probable qu'elle verra les deux avant que tout soit réglé.

A suivre...