Chapitre 8: Les Stark de Winterfell

I.

"Tu n'écoutes plus, n'est-ce pas?"

Le passage soudain à la Langue Commune attire l'attention de Jon, de même que la main de Dany qui s'enlève de son dos. Il se tourne et lui lance un regard penaud, mais elle ne semble pas fâchée contre lui, au contraire, elle sourit tendrement, les yeux remplis de chaleur. Elle joue distraitement avec le bord de la page qu'elle lit actuellement dans le texte en Haut Valyrien.

"Non," dit honnêtement Jon. "Enfin — plus ou moins. Mon esprit s'est un peu retrouvé…"

Pris de paix, est ce qu'il aimerait dire. C'est bien plus précis. Etre assis là sur le lit, avec sa femme qui fait courir ses ongles le long de son dos pendant qu'elle lit tout haut, la brise du petit matin venant de la fenêtre ouverte, fraîche et douce contre sa peau nue, suffit à tellement le détendre qu'il pourrait facilement se rendormir.

Il entend le vieux livre se refermer en sifflant, le dos grinçant en signe de protestation. Il a ses propres protestations.

"Non, j'écoute maintenant," insiste-t-il. La dernière chose qu'il veuille, c'est qu'elle s'arrête: son étourdissement n'était pas dû à un désintérêt pour leurs 'leçons' mais, plutôt, peut-être un signe de trop d'appréciation. Il la regarde à nouveau. C'est laborieux et lent mais il ajoute, fermement: "Iksan rȳbagon."

Son sourire revient. Son visage, encadré par les vagues argentées de ses cheveux relâchés, est aussi radiant que le soleil qui se lève devant leur fenêtre. Il ne peut s'empêcher de sourire en retour, la tendresse qu'il ressent pour elle imbibant son expression.

"Nyke ȳdra daor pāsagon iksā," murmure-t-elle et, quand elle se penche en avant et lui attrape le menton pour l'attirer dans un baiser, il peut sentir son sourire contre le sien. Son cerveau décortique lentement ses mots — il pense saisir l'idée générale.

"Si," insiste-t-il à nouveau. Ses mots sont plus fermes. "Iksan…Iksan… j'écoute. J'écoute vraiment, Dany. J'apprécie, même."

Elle relâche son menton et se recule pour s'appuyer contre la tête du lit, dans la même position qu'elle était quelques instants plus tôt.

"Tu n'apprendras pas en te contentant d'écouter," lui rappelle-t-elle. "Tu dois essayer de traduire ce que je lis dans ta tête et tu dois le parler aussi."

Il sait exactement comment dire ce qu'il dit ensuite, donc il n'y a pas d'hésitation.

"Kessa, ñuha dāria," jure-t-il, laissant sa voix s'abaisser juste un ton plus bas, taquin.

Il est extrêmement ravi de découvrir ses joues un peu plus roses quand il se retourne pour la regarder. Elle rouvre le livre d'une main, sa droite trouvant à nouveau son dos. Les yeux de Jon se ferment tandis qu'elle recommence à lui caresser la peau, de douces vagues de plaisir tombant sur lui. Il fait de son mieux pour traduire dans la Langue Commune ce qu'elle dit dans sa tête, ayant beaucoup de mal la majeure partie du temps. Quand elle lui pose une question sur ce qu'elle a lu, il lui répond en Valyrien, lentement mais correctement.

"Raconte-moi une histoire maintenant," demande-t-elle en Valyrien.

Jon grogne. "Je ne me débrouille pas encore assez bien. Je ne peux pas te raconter toute une histoire."

"Essaye," presse-t-elle. Il la sent se rapprocher; elle enroule ses bras autour de son cou, l'enlaçant par derrière. Il tourne la tête et lui embrasse le bras, son cœur migrant vers sa gorge avec affection. Elle pose son menton contre son épaule. "Raconte-moi la fois où tu as trouvé Ghost."

Il trouve la chaleur de son souffle contre son cou et sa forme pressée contre lui distrayantes. "Est-ce qu'il y a un mot pour loup géant?"

"Zokla," murmure-t-elle, lui embrassant le côté du cou. Il sent ses cils battre contre sa peau — pour un mouvement aussi petit et délicat, ça provoque une réaction importante en lui. Il sent son cœur faire une embardée, la secousse voyageant de son cœur à son aine. A cause de cils? Il essaye de se faire honte. Mais il est un peu sans vergogne ici avec elle. C'est l'une des seules périodes de sa vie où il se sent libre de l'être.

"Zokla," essaye-t-il enfin. Il prend le baiser résultant qu'elle presse contre son épaule comme la confirmation qu'il l'a prononcé correctement. "D'accord… Īlin… ondoso… qelbar…"

Il s'arrête, réfléchissant à comment continuer. C'est une tâche difficile et ça n'aide pas que Dany plante des baisers contre son épaule.

"Comme c'est passionnant," murmure-t-elle dans la Langue Commune. Il sent son nez lui effleurer le cou, la caresse ponctuée par un autre baiser, celui-là avec la bouche légèrement ouverte. "Continue."

"Oh, toi tu peux parler dans la Langue Commune?" exige-t-il.

Il suppose qu'elle n'avait pas réalisé l'avoir fait. Elle se corrige, son ton pince-sans-rire. Jon se met à rire. Il est rapidement submergé d'affection; il se retourne et enroule tendrement ses bras autour d'elle, l'attirant sur ses genoux. Elle passe à nouveau ses bras autour de son cou tandis qu'il presse ses lèvres contre les siennes, l'embrassant avec une intensité expérimentée, soutenue, le genre qui lui fait recroqueviller les orteils de plaisir. Il prend un côté de son visage dans le creux de sa main, son autre se déplaçant pour se poser sur le point le plus haut de son ventre. Il caresse la peau qui est là avec son pouce et elle l'embrasse avec plus de force, se redressant légèrement sur ses genoux pour se rapprocher de ses lèvres. Il a la ferme intention de la faire rouler sur le dos et de laisser le feu les submerger, mais leur cours de langue est interrompu par l'une des domestiques de Dany. Dany interrompt leur baiser avec le son du coup sur la porte, son souffle haletant et sa peau rougie jusqu'à sa clavicule.

"Oui?" appelle Dany. Ses doigts pressent le cuir chevelu de Jon tandis qu'il abaisse le visage pour embrasser la peau rougie au-dessus de ses seins. Ca ne fait que l'obliger à l'embrasser encore… et encore… et encore… comment dit-on encore en Valyrien, se demande-t-il vaguement, ses lèvres se pressant doucement contre le point de pulsation entre les clavicules de Dany, là où son sang afflue. Arlie? Arlī? Il semble à Jon que c'est important qu'il connaisse ce mot. Sinon, comment pourra-t-il lui dire des choses comme: Je vais encore t'embrasser, encore te faire sourire, encore te faire rire, faire en sorte que tu fasses encore confiance—

"Votre repas, Majesté," répond Ezhi.

Jon avait faim en se réveillant, mais il se fiche pas mal de la nourriture présentement. Il préférerait tapisser la reine de baisers. Malgré tout, il veut que Dany mange, donc il se force à ôter sa bouche de sa peau. Il la pousse gentiment de ses genoux pour qu'ils puissent sortir du lit et se rendre présentables.

"Juste un instant," dit Dany en se levant. Jon a l'intention de se lever aussi, d'enfiler sa propre robe de chambre, mais il reste coincé à observer la progression de Dany de l'autre côté de la pièce pendant un long moment, son cœur logé tellement fermement dans sa gorge qu'aucune déglutition forcée ne le renvoie à sa place légitime.

Dany revêt sa robe de chambre et lance un regard à Jon. Elle lève légèrement les sourcils.

"Tu as l'intention d'honorer les yeux d'Ezhi avec ta nudité?"

Il jette un bref coup d'œil à son corps comme s'il se souvenait de son état dévêtu.

"Daor. Définitivement pas."

Elle attend avec un sourire en coin mal caché tandis qu'il se lève et enfile sa robe de chambre, et il lui faut bien tout ça pour ne pas attraper le tissu de son peignoir et d'attirer son corps à nouveau contre le sien.

Elle lui dit quelque chose en Valyrien qu'il ne saisit pas et puis ouvre la porte, invitant Ezhi à entrer avec leur repas. Ils ont demandé pour qu'il leur soit amené à l'aube, ayant l'intention de le manger dans leur chambre pour pouvoir avoir un peu plus de temps pour s'exercer, mais Jon est certain qu'il n'y aurait plus eu beaucoup d'exercice aujourd'hui. Intérieurement, il est certain que la seule façon pour lui d'apprendre à parler couramment la langue est que quelqu'un d'autre que Dany lui donne des cours, car ils ont généralement du mal à rester concentrés. Non pas que qui que ce soit puisse leur en vouloir: ils passent chaque minute de chaque jour à s'occuper des besoins du peuple, de leurs conseillers, de leurs royaumes… de toute le monde sauf des leurs. Donc quand Jon est enfin seul avec elle, il n'a envie de rien d'autre que de voir son sourire et de la prendre dans ses bras.

Ezhi dépose leur nourriture sur la table, tout en papotant facilement avec Dany en Dothraki. Jon et Dany s'installent l'un en face de l'autre à la table et Ezhi se tient derrière la chaise de Dany avec une brosse en main, lui coiffant doucement les cheveux pendant qu'ils commencent leur petit déjeuner. Jon beurre un morceau de pain frais et regarde par la fenêtre, écoutant vaguement le rire des deux femmes. Il pense à toutes les choses qu'ils vont devoir faire aujourd'hui tout en mangeant, passant en revue une liste tellement longue que ça l'épuise. D'abord, ils vont devoir aller prendre des nouvelles de Bran, même si, sans aucun doute, rien n'a changé vu qu'ils auraient été les premiers à le savoir si c'était le cas. Ils sont au troisième jour avec lui étant 'autre part', même si le mestre prétend qu'il devra bientôt revenir dans son corps de peur que sa forme physique ne meure. Jon ne peut qu'espérer que ce n'est pas son plan. Dany semble être convaincue que le corps de Bran n'est qu'un obstacle pour lui, qu'il serait plus une menace sans, mais Jon pense qu'il y a une raison pour laquelle il est entré en Bran en premier lieu. Quoi qu'il soit. Il ne pense pas que l'entité en Bran soit assez forte pour survivre sans une sorte d'hôte principal — s'il l'était, pourquoi serait-il resté en Bran aussi longtemps?— même s'ils sont sûrs de peu de choses et qu'ils n'en sauront pas plus avant que la prêtresse n'arrive d'Essos.

Après avoir pris des nouvelles de Bran, ils ont une réunion dans la salle du conseil avec le Constructeur en Chef pour discuter de leurs priorités à venir pendant que les réparations continuent dans le Donjon Rouge. Puis, après ça, environ une heure de plus dans la salle du conseil avec Tyrion et Ser Davos pour discuter de toutes sortes de choses avec lesquelles Jon ne parvient pas à suivre: la Baie des Serfs, des ajustements de la distribution de nourriture, le rendement des cultures. Après ça, Dany et lui descendront sans aucun doute à Culpucier pour vérifier que tout va bien — mais il apprécie cette partie-là et ne considère pas que c'est autant une corvée que les autres.

Il parvient à peine à parcourir la moitié de la liste avant d'abandonner, décidant qu'il préfère se concentrer sur le moment de calme où il est là maintenant plutôt que de penser au chaos à venir. Il met des fruits, de la crème caillée et des figues séchées sur son assiette, observant Ezhi tresser les cheveux de Dany en mangeant. Comme toujours, il est impressionné par l'agilité et l'habilité de ses doigts, à quel point sa création est belle dans les cheveux scintillants de Dany.

Dany picore son petit déjeuner jusqu'à ce qu'Ezhi ait fini, ne voulant probablement pas bouger de trop pendant que ses cheveux sont coiffés. Ezhi sourit à Jon avant de partir et il sourit en retour, souhaitant soudainement savoir comment parler le Dothraki. Il aimerait se joindre aux conversations que Dany et elles ont, celles qui font éclater sa femme de rire. Il pense qu'Ezhi doit avoir un grand sens de l'humour.

"J'aimerais rendre visite à la maison d'études aujourd'hui," dit Dany, attrapant le pain. "Je veux voir si elle devient aussi surpeuplée que ce qu'on nous a dit hier."

Jon est certain que c'est probablement le cas. C'est un bâtiment à taille modeste et très populaire avec les gens du peuple, nombre d'entre eux n'ayant jamais eu accès à des livres auparavant, bien moins d'instructeurs désireux de partager leur savoir et leurs compétences.

"Quand tu voudras, nous irons," dit Jon. "J'imagine qu'elle est surpeuplée. Est-ce que tu crois qu'il y a suffisamment de tuteurs disponibles pour en construire une autre?"

Elle y réfléchit tout en soulevant la théière de thé à la menthe posée au milieu de la table.

"Je pense que oui," décide-t-elle, remplissant attentivement la tasse de thé posée devant elle. Elle lève la théière et arque les sourcils— Jon secoue la tête. Il n'aime pas beaucoup le thé à la menthe et certainement moins que Dany, qui doit en boire six tasses par jour. Elle l'aime froid et chaud; la fumée et l'arôme émanant de sa tasse actuelle indique que la tasse de ce matin est chaude. Comme toujours, il la regarde soulever le gobelet bouillant sans même une grimace, ses doigts ne rougissant même pas avec la chaleur. "Il y a toujours des gens qui veulent partager leur connaissance avec les autres, surtout pour un salaire équitable. Nous ne devrions pas avoir du mal à en trouver assez pour en ouvrir une autre, mais savoir si Lord Tyrion dira que nous pouvons allouer les fonds est une autre histoire."

"Que les Autres emportent Lord Tyrion et son obsession avec l'argent," rejette Jon. "On préférerait arrêter toute construction ici dans le Donjon Rouge qu'arrêter ce qui est en train de se faire à Culpucier. Il le sait."

"Je pense qu'être entassés ici dans cette Crypte-aux-Vierges est une véritable attaque contre l'idée que Lord Tyrion se fait de la bienséance royale. C'est malheureux pour lui, car je n'arrive pas à beaucoup m'en préoccuper."

Jon regarde ses lèvres roses effleurer le bord de la tasse de thé, son ventre se serrant soudainement. Quelque chose se réveille dans son esprit quand il respire l'arôme mentholé qui vient du thé, un souvenir lointain.

"Attends," dit-il à Dany, seulement à moitié conscient lui-même de pourquoi. Elle abaisse légèrement la tasse. "Laisse-moi voir — la tasse."

Elle regarde le contenu avec inquiétude avant de la passer à Jon par-dessus la table. Il la prend par la poignée mais, même comme ça, l'arrière de ses doigts effleure le corps de la tasse bouillante. Il en sent à peine la brûlure: il est trop occupé à soulever la tasse et à laisser la vapeur monter sur son visage.

Ca n'a pas l'air différent de d'habitude. L'odeur de menthe est la même. Mais, en laissant ses yeux se fermer et en inhalant, il parvient à discerner une odeur familière, terreuse, cachée bien en-dessous de la menthe. C'est tellement subtil que ça pourrait très bien avoir été transporté par la fenêtre ouverte, voyageant de la terre récemment labourée pas loin en-dessous d'eux. Mais, en laissant la vapeur lui brûler le nez, il décide que ça doit absolument venir de la tasse.

Il est soudainement tellement reconnaissant envers Ygritte qu'il tremble presque avec l'intensité de l'émotion. Il ouvre les yeux, ses doigts se resserrant autour de la tasse.

"Du poison?" présume Dany d'une voix tendue, le visage dur.

"Oui — et non," dit Jon. "Ca sent le thé de lune, juste avec plus de menthe."

Il réalise qu'il est possible qu'elle n'ait jamais eu de raison d'être confrontée à du thé de lune dans sa vie; même si c'est utilisé en Essos, ce qui est probablement le cas, elle était d'abord une Khaleesi désirant un enfant, et plus tard, se croyait infertile.

"C'est un thé que les femmes prennent pour arrêter d'être enceintes," ajoute Jon. Il est surpris de comme sa propre voix semble détachée. Comme, au-delà de la façon ferme dont il serre la tasse de thé, il ne réagit pas du tout.

"Je sais ce qu'est le thé de lune," lui assure Dany, sa voix aussi dure que son expression. "Je n'en ai jamais bu personnellement, cependant. Tu en es certain?"

"Non, pas entièrement certain. Mais assez pour dire que tu ne devrais pas en boire," dit-il honnêtement. Il lui repasse la tasse; elle la prend comme si c'était quelque chose prêt à la frapper, la touchant avec hésitation. "C'est un peu terreux sous la menthe. Est-ce que tu le sens aussi?" Peut-être que l'odeur vient bien de la fenêtre ouverte —peut-être qu'il est paranoïaque. Il ne pourrait pas se le reprocher. Il regarde par-dessus son épaule depuis trois jours maintenant, attendant simplement que la Corneille à Trois Yeux essaye quelque chose. Soit il l'a enfin fait, soit la paranoïa est en train de gagner.

Ses paupières se ferment pendant qu'elle se concentre uniquement sur l'odeur. Quand ses yeux s'ouvrent, le violet de ses yeux est détrempé de panique.

"Oui," lui dit-elle, la voix tremblotante. Elle repose le thé sur la table; son cœur tressaute avec douleur lorsque ses mains vont bercer son ventre, ses doigts tremblant autant que sa voix. "Je le sens. Jon, ça fait des semaines que je bois du thé à la menthe et si c'était ça depuis le début et que je ne le savais pas?"

Il pense ne l'avoir jamais vue autant effrayée. Ca la submerge rapidement. Tout d'un coup, elle a l'air d'être sur le point de vomir. Ca l'aide à compartimenter sa propre fureur et peur; il se lève de table et marche jusqu'à elle, s'agenouillant près de sa chaise. Il prend ses mains dans les siennes, les ôtant de son ventre et les serrant fermement.

"Tu le saurais si tu en buvais depuis des semaines, Dany. Tu serais incroyablement malade en ce moment. Le bébé serait… elle n'irait pas bien. Comment te sens-tu?"

"Comme si j'allais vomir," admet-elle d'une faible voix.

"Avant. Ce matin. Comment te sentais-tu à ce moment-là?"

Elle s'accroche plus fermement à ses mains, ses yeux écarquillés sondant les siens. "Merveilleusement bien," dit-elle et, même maintenant, Jon sent de la chaleur lui inonder la poitrine avec la notion qu'elle se sentait merveilleusement bien avec lui. "Et je l'ai sentie bouger il y a juste une demi-heure."

Ses épaules se rabaissent avec soulagement. Il porte sa main droite à ses lèvres et l'embrasse, ses yeux se fermant un instant alors qu'il prend plusieurs respirations pour faire passer l'anxiété résiduelle qui lui enserre les poumons. Il finit par se rapprocher d'elle, posant son front contre sa cuisse, son bras droit se déplaçant pour s'enrouler autour de ses hanches et la serrer contre lui. Il se sent mieux comme ça.

"Tout va bien," dit-il. "C'est la première fois qu'ils ont essayé et ça n'a pas fonctionné. Je suppose qu'on sait ce que ce que manigançait la Corneille à Trois Yeux."

"Ezhi ne ferait jamais ça," lui dit Dany, bouleversée. Il n'a même pas commencé à réfléchir à quelle personne, précisément, est responsable du fait que le thé ait fini devant Dany. Dany, semble-t-il, si. "Elle n'aurait jamais fait ça. Si elle l'a fait, elle ne le savait pas. Bran a dû obliger une fille de la cuisine à le faire — ça ne pouvait pas être Ezhi. Elle ne nous ferait jamais ça."

Ca rend le tout plus compliqué. Le premier instinct de Jon est de couper la tête de celui qui a préparé ce thé pour son épouse, mais comment pourrait-il couper la tête quelqu'un qui l'a fait sans savoir qu'il le faisait— quelqu'un qui, de toute évidence, est innocent?

Pourtant, comment pourrait-il ne pas faire quelque chose? Quelqu'un a essayé de tuer leur enfant. C'est une trahison qui dépasse toutes les autres trahisons; cet enfant est l'avenir de leur maison, l'avenir de leur règne. Et c'est notre enfant, ne peut s'empêcher de penser Jon, sa gorge se serrant. Sa main gauche se déplace sur son ventre de son propre chef, sa paume se pressant fermement au centre, les doigts écartés. Ses yeux brûlent quand il sent cette contraction familière sous sa paume, une secousse qu'il sait être un mouvement de leur bébé. Il presse un baiser sur la cuisse de Dany, souhaitant savoir quoi faire maintenant, mais il se sent perdu. Il a l'impression de ne pas être à la hauteur pour elle, pas à la hauteur pour leur bébé. De ne pas être à la hauteur pour garder sa famille en sécurité — pas à la hauteur pour être un bon mari et un bon père, encore moins un roi. Si quelque chose doit le briser, ce sera ça.

Mais s'il pense être insuffisant, ce n'est rien comparé à ce que Dany ressent. Les larmes dans sa voix quand elle parle ensuite lui fait lever les yeux vers elle avec surprise.

"Je ne peux pas la garder en sécurité," réalise-t-elle, le ton dans sa voix tendant vers l'hystérie. "Peu importe ce que je ferais — si je ne mange ou ne bois pas, elle mourra, et si je le fais, quelqu'un recommencera encore ceci, et elle mourra. Je ne peux pas faire ça— Je pensais que — je ne peux pas revivre ce que j'ai vécu avec Rhaego, je ne peux pas, je ne peux pas, Jon, je l'aime, je l'aime— Je ne peux pas la protéger et c'est le rôle d'une mère, je ne suis pas une mère, je n'ai pas pu protéger Rhaego, Viserion, Rhaegal— combien de temps avant que Bran ne force l'un de nos soldats à me transpercer avec une épée? Dois-je m'enfermer ici comme mes ancêtres avant moi? Même si elle vit jusqu'à la naissance, qu'arrivera-t-il ensuite? Quelqu'un s'introduira en douce pendant la nuit pour la poignarder dans son lit? Ils l'arracheront à mon sein et la jetteront contre le mur?"

Il est enchaîné sur place par le tourment qui déborde d'elle. Il ne l'a jamais vue s'effondrer de cette façon. Elle tremble physiquement comme si elle avait de la fièvre, ses yeux écarquillés et hagards. Le plus effrayant dans tout ça, c'est que Jon ne sait pas quoi dire pour la rassurer parce que rien de ce qu'elle a dit n'est particulièrement ridicule ou impossible.

"On ne peut pas continuer comme ça — ça ne va pas marcher. J'avais tort. Je pensais qu'on devait être prudent parce qu'on ne comprend pas — Je pensais qu'il fallait qu'on parle à d'autres personnes, mais on n'a pas besoin de parler à qui que ce soit et on n'a pas besoin d'attendre, parce qu'on ne peut pas attendre. On doit simplement le tuer et en finir avec ça. On ne peut pas continuer comme ça… Je ne peux pas continuer comme ça."

Il ne sait pas si c'est la bonne réponse, mais il serait d'accord avec n'importe quoi pour l'aider à se sentir mieux. Il applique une pression sur sa hanche jusqu'à ce qu'elle se tourne légèrement sur son siège pour lui faire face et puis il lui écarte les genoux, faisant remonter sa robe de chambre suffisamment pour qu'il puisse s'agenouiller au milieu. Elle le regarde, les yeux mouillés, tandis qu'il presse ses lèvres contre son ventre. Elle enfouit ses doigts dans ses cheveux lorsqu'il tourne son visage, posant sa joue là, sa poitrine remplie de tant d'émotions qu'il n'est pas sûr de laquelle est la plus forte. Il pense, peut-être, que c'est sa peur.

"Voilà ce qu'on sait," lui dit-il, choisissant de se concentrer sur l'amour plutôt que la peur. "Tu es là et tu es en bonne santé. Notre bébé est là — juste ici — et elle grandit chaque jour. C'est ce que tu es en train de faire, Dany— la créer, la protéger—"

"Je ne—"

"Tu le fais," rétorque-t-il, sa voix aussi ferme que basse. Il tourne le visage et l'embrasse juste en-dessous du nombril, plus certain de ça que de tout autre chose au monde. Certain qu'elle est une bonne mère, par-dessus tout. "Il te fait douter de toi. On ne peut pas le laisser faire."

Elle ne répond pas. Quand il lève les yeux vers son visage, il voit que ses yeux se sont fermés, des larmes miroitant sur son visage.

"Si c'était ta mort qu'il voulait le plus, on serait bien loin de cette tentative pitoyable de te donner du thé de lune. Le seul but de ceci, c'était d'essayer de tuer notre bébé. Pourquoi, Dany?"

"Il pense que sa mort me détruira. C'est le cas."

"S'il voulait juste te détruire, pourquoi ne pas essayer de glisser quelque chose de fatal pour toi dans ton thé? C'est plus rapide et plus efficace," fait remarquer Jon. Il relève sa joue de son ventre et la regarde. Sa main retombe de ses cheveux. "C'est elle qu'il veut détruire. Nous, aussi, j'en suis sûr — mais je pense qu'elle est son objectif principal et que nous sommes la pensée après coup. Notre mort est reliée à la sienne."

Elle fait remarquer une chose à laquelle il n'avait pas pensé. "S'il essaye de faire en sorte que ce qu'il t'a dit se réalise — me rendre folle et me faire tuer des millions de gens — ça fonctionnera mieux s'il veut aussi que le peuple se retourne contre moi. S'il m'empoisonnait maintenant et qu'il me tuait, il ne ferait que créer une martyre, une tragédie. Pas une méchante. Et c'est une méchante qu'il veut créer."

"Mais pourquoi est-ce qu'il voudrait faire ça?" demande Jon, de plus en plus frustré. "Qu'a-t-il à y gagner en retournant le peuple contre toi?"

"Je ne sais pas. Une révolte? Le Trône?" demande-t-elle, pince-sans-rire.

Jon ne sait pas comment le chatouillement d'amusement parvient à passer au travers de son anxiété, mais avec les paroles de Dany et son ton pince-sans-rire, ses lèvres se contractent juste un peu. Il voit celles de Dany faire de même, bien que ses yeux soient toujours mouillés de larmes.

"Le Trône," répète Jon avec un faible rire. Il pense à tout le travail acharné que Daenerys fait, jour après jour. Le foutu Trône. Il est heureux de régner avec elle, mais c'est seulement parce que c'est avec elle— il ne peut pas dire qu'il ait jamais compris l'attrait du Trône en tant que tel. Et l'idée que quelqu'un comme la Corneille à Trois Yeux s'en préoccupe lui fait lâcher un petit rire. "Oui, pourquoi pas? Vive la Corneille à Trois Yeux."

Dany se met à rire, même ça s'arrête rapidement tandis qu'elle redevient bouleversée. Il la serre à nouveau contre lui, sa joue se posant contre son ventre, son cœur lui montant dans la gorge.

"Je commence à penser que nous ne saurons jamais ce qu'il veut vraiment. Donc peut-être qu'il vaut mieux simplement le tuer et espérer que ça aidera au lieu d'empirer le tout."

C'est ce qu'il défendait autrefois, mais il n'en est plus si sûr. Au moins, avec la Corneille à Trois Yeux dans le corps de Bran et le corps contenu, ils peuvent le regarder et savoir plus ou moins s'il est sous la forme de Bran ou autre part. S'il est relâché dans le monde, d'une manière ou d'une autre, ils ne sauront jamais où il est, ni ce qu'il fait. Ils n'auront aucun moyen de le surveiller même un petit peu.

"On pourrait attendre que la Prêtresse arrive," suggère Jon.

"Encore presque un autre tour de lune, et seulement si les vents sont favorables."

Jon pense à ce qu'un autre mois pourrait amener. Ce que ça va amener. Daenerys sera plus proche de l'accouchement, son état sera encore plus vulnérable que maintenant. Qu'est-ce que le stress des menaces incontrôlables et constantes de la Corneille à Trois Yeux feront à sa santé? Peut-être rien — mais Jon a perdu sa propre mère en couches et Daenerys a perdu la sienne, donc Jon ne peut pas s'en vouloir de s'inquiéter. Quand ils approcheront de l'accouchement, il veut que les choses soient aussi en sécurité que possible, aussi stables que possible. C'est trouver comment y arriver qui est difficile.

"Et le tuer est ce que tu crois qu'on devrait faire?" lui demande Jon, sachant que, si elle dit oui, il se relèvera tout de suite pour le faire.

"Je ne suis pas réfractaire à d'autres suggestions. Je n'en connais simplement aucune autre. Je suppose qu'on pourrait faire essayer aux mestres tous les poisons qu'ils connaissent d'abord; si la combinaison le tue, eh bien, notre décision aura été prise pour nous. Et si, d'une façon ou d'une autre, ils réussissent à l'emprisonner dans son propre esprit, notre réponse sera plus claire que jamais."

Jon pense à leur réunion dans la salle du conseil hier. Tyrion a insisté qu'il croit que la Prêtresse Rouge pourrait chasser la Corneille à Trois Yeux du corps de Bran et leur rendre Bran. Imaginer le tuer maintenant, seulement pour apprendre plus tard qu'ils auraient pu le sauver, est insupportable — mais pas aussi insupportable que l'idée que quelque chose puisse arriver à Dany. Et c'est une menace très réelle là tout de suite, pas la théorie d'un homme qui croit avoir toutes les réponses à tout.

Jon pose ses mains sur ses cuisses et presse doucement, se soulevant suffisamment pour rencontrer ses lèvres. Il l'embrasse, se disant qu'elle donne le sentiment d'être triste — il ne le comprend pas, mais il le sent dans tout, de la saveur de son baiser à l'effleurement de sa main. Ca ne va pas. Il se souvient toujours de toutes les erreurs qu'il a commises avant, toutes les fois qu'il l'a laissée toute seule à fermenter dans sa tristesse, et il a juré de ne plus jamais le faire. Il tient cette promesse comme il tient toutes les autres.

"Ce qu'on ne peut pas faire, c'est continuer d'attendre," continue-t-elle doucement, mettant fin à leur baiser. Il y a une pointe de désespoir dans ses paroles, dans ses yeux. Elle lui prend doucement le visage entre les mains et le regarde sérieusement. "Je ne peux pas lui donner une autre occasion de réessayer là où il a échoué."

"On ne le fera pas," jure Jon. Il la fait lever de sa chaise, la prenant dans son étreinte, ses doigts lui relevant le menton pour pouvoir à nouveau l'embrasser. "C'est fini d'attendre Dany."

Fini. N'a-t-elle pas attendu assez longtemps pour être heureuse? N'a-t-il pas fait de même?

Il cherche dans ses yeux après ce regard qu'il connait si bien maintenant, cherchant pour voir ce qu'elle veut — pour voir ce qui la fera se sentir mieux. Il le voit dans ses yeux violets tandis qu'elle se rapproche de lui, ses mains se faufilant à l'intérieur de son peignoir pour tracer la plus basse de ses cicatrices, son souffle une douce chaleur contre son cou. Il ressent un peu de culpabilité quand ses doigts s'enfouissent dans ses cheveux, tirant et défaisant les tresses qu'Ezhi vient de faire, sa douceur le réveillant. Elle attrape ses lèvres et l'embrasse avec férocité. Il comprend, ressent la même chose, brûle avec elle, à ses côtés — ces temps-ci, semble-t-il, son désir se confond avec la fureur qu'il ressent envers la Corneille à Trois Yeux, le désespoir qu'il ressent de la garder en sécurité, jusqu'à être une force à part. Ne craignait-il pas que ça puisse se produire? Déjà même la première fois qu'il s'est donné à elle, il se l'est demandé. Comment pourrait-il ressentir du plaisir pareil et ne pas le désirer ardemment durant le restant de sa vie? Comment pourrait-il ne pas avoir envie de l'entendre haletante de plaisir aussi souvent qu'elle le veut bien?

Il la prend dans ses bras et prend son temps, se concentrant totalement sur la transformation de sa tristesse en plaisir comme le feu transforme le bois en cendre et, quand il y arrive, il murmure: "avy jorrāelan," l'honnêteté du sentiment défroissant les mots de sorte que, durant un instant, il pense que sa prononciation sonne véritablement naturelle à ses oreilles. D'un autre côté, il s'entend à peine par-dessus l'afflux de son propre sang.

Elle le corrige d'une voix haletante, l'ajustant pour qu'il lui parle de la façon intime dont seuls les amants parlent, et ça le fait seulement trembler plus fort, submergé. Il répète les mots en bougeant avec elle, rempli de pouvoir à l'idée de lui parler comme seul lui peut le faire, de la toucher comme seul lui peut le faire.

Et, au milieu de tout ça, une étrange pensée lui vient, sombre et percutante — vindicative: que la Corneille à Trois Yeux regarde. Qu'il nous regarde maintenant. Alors il saura.

Il pense avec un esprit à moitié sauvage que ceci, là tout de suite, est l'antithèse de tout ce que la Corneille à Trois Yeux lui a montré, tout ce qu'il a essayé de lui faire faire — tout ce à quoi il voulait que Jon succombe. Qu'il voit comme elle m'aime, comme elle halète dans ma bouche, comme elle m'attire plus profondément en elle, comme elle se contracte autour de moi et explose. Qu'il voit comme elle est vivante, son cœur battant la chamade sous mes caresses, son corps se cambrant et sa peau rougie de chaleur. Qu'il voit que personne ne peut nous éteindre.

Regarde et tu verras.


II.

"Cette prophétie est une perte de temps. Je me demande combien de fois je vais encore devoir vous le dire?" salue Ser Davos.

Tyrion lève les yeux des papiers devant lui. Il regarde avec lassitude Davos entrer dans la salle du conseil, venant s'asseoir en face de Tyrion à sa place habituelle. Ils sont les seuls présents.

"Vous êtes en avance," ajoute Davos. "Le roi et la reine n'ont pas encore quitté leur chambre."

"Vous êtes en avance aussi," fait remarquer Tyrion, retournant à ses notes. Il ne prend pas la peine de dire à Ser Davos qu'il est là depuis l'aube, à se pencher sur la traduction de Daenerys de la lettre de la Prêtresse. Plus il la regarde, plus il trouve des interprétations. Il doit admettre qu'il est devenu obsédé

"J'espérais vous trouver," dit Davos.

Tyrion lève les yeux en entendant ça, légèrement surpris. Habituellement, Davos semble préférer lui parler en passant par Daenerys et Jon; il pense que Davos se méfie encore de lui, bien que Davos ne le lui a jamais dit franchement.

"Eh bien, vous m'avez trouvé," répond Tyrion, attendant.

Ser Davos joint ses mains par-dessus la table. "Je pense qu'il vaudrait mieux pour la Reine Daenerys qu'elle quitte Port-Réal jusqu'à ce que la Prêtresse arrive ici pour nous aider avec Bran Stark. Cela fait trois jours que nous vivons tous dans la peur — je me demande ce qu'environ vingt jours de plus amèneront."

Il a toute l'attention de Tyrion. "Elle ne va pas quitter Port-Réal. Savez-vous tout ce qu'elle a enduré pour arriver jusqu'ici?"

"Aye, je sais. Et je sais tout ce qu'elle a perdu. Je m'inquiète pour elle, Lord Tyrion. Nous sommes confrontés à une menace que nous ne comprenons pas et je ne peux m'empêcher de penser que nous y prenons mal."

"Vous voudriez que nous lui tranchions la gorge dans son sommeil?" exige Tyrion. "Alors que cela pourrait empirer les choses — alors que nous pourrions peut-être trouver un moyen de sauver le vrai Bran, un garçon innocent?"

Davos secoue la tête. "Lord Tyrion, même si la Prêtresse peut utiliser sa magie pour 'secourir' Bran Stark, je doute qu'il restera grand-chose de lui. Quant à votre première plainte, je suis d'accord avec vous. C'est pour ça que je ne suggère pas de le tuer. Je suggère d'enlever sa cible de sa portée. S'il revient dans son corps et que nous lui donnons à nouveau des sédatifs, la reine pourra autre part et il ne le saura jamais. Sa sécurité est maintenant primordiale pour la sécurité de son futur règne."

Lord Tyrion se répète, d'un ton plus ferme cette fois. "Elle ne va pas quitter Port-Réal."

"Avec tout le respect que je vous dois, mon seigneur, j'étais à ses côtés ces derniers mois où vous n'étiez pas là, et c'est mon avis qu'elle fera tout ce qu'il a de mieux pour ce bébé."

Tyrion a envie de le réfuter —a envie démontrer fermement qu'il connait mieux Daenerys, que c'est lui qui était avec elle en Essos, qui l'a suivie ici— mais il ne peut pas. Davos a raison: Tyrion n'était pas ici avec elle ces trois derniers mois. Malgré tout, il ne pense pas que le plan de Davos soit réaliste.

"Et où irait-elle? A Peyredragon? Bran Stark irait voir là en premier. A Winterfell, avec Jon? Eh bien, Sansa est en chemin pour ici, donc elle ne serait pas une menace, mais Bran irait voir là aussi. Sa vision n'est pas limitée à ce qui est simplement devant lui ou à sa portée. Il pourrait la trouver. Et il la trouverait. En attendant, si elle s'en va, nous serons sans notre reine et les progrès que nous avons construits s'effondreront. Je l'ai déjà vu se produire."

"Peut-être qu'elle pourrait retourner en Essos pour le moment?"

"Et que se passera-t-il ici? Westeros retombera dans le chaos?"

"Non. Nous pouvons établir un conseil pour gouverner en son absence."

Quelque chose vient à l'esprit de Tyrion, même s'il sait avant de le dire que ça ne fonctionnera jamais. "Si nous pouvons convaincre le roi de rester…"

"Ce serait bien plus stable en théorie, oui, mais Jon a clairement fait comprendre qu'il n'a aucune intention se séparer d'elle à nouveau."

"Même si c'est pour sa sécurité à elle? La sécurité de leur royaume?"

Davos secoue la tête. "Il ne le verra pas de cette façon. Et aucun sermon de notre part ne le fera changer d'avis."

"L'amour est de la stupidité," dit Tyrion. "C'est de l'aveuglement."

"Ca peut aussi être de la puissance. Qui se bat avec plus d'effort que quelqu'un qui essaye de protéger ceux qu'il aime? C'est l'amour qui rend notre reine bonne — son amour pour son peuple. Et, pour ce que ça vaut, je suis personnellement d'accord avec Jon qu'il devrait rester à ses côtés."

"A moins qu'il ne soit l'instrument que Bran essaye d'utiliser."

Davos prend un air renfrogné. "Si une partie de vous pense toujours qu'il se retournera contre la reine—"

"Vous ne l'avez pas vu quand que nous étions partis. Moi si," dit Tyrion. Sous sa main, il peut sentir le papier contenant la traduction de Dany. L'heure est venue de rompre le lien entre l'imposteur et la famille, car il y a des terreurs cachées à l'intérieur qui cherchent à détruire le prince ou la princesse fut promis. "Il était affaibli mentalement. Il n'était pas lui-même. Qui peut dire que Bran ne le refera pas? Qui peut dire qu'il ne trouvera pas un moyen de—"

"Jon Snow est l'homme le plus fort que je connaisse — et le plus honorable. Le jour où il laissera un idiot crapuleux le persuader par la ruse d'assassiner la femme qu'il aime est le jour où les Dorniens arrêteront de faire du vin. Vous avez raison de craindre Bran, mais vous n'avez pas le droit de douter de Jon. Il y a des hommes là dehors assez faibles et lâches pour se laisser transformer en traîtres, fratricides et régicides, mais Jon n'est pas l'un d'entre eux et rien de ce que vous pourrez dire ne me fera jamais croire le contraire."

Tyrion soulève la traduction, "Cette prophétie—"

" La prophétie est merdique," dit Davos, ses yeux brillant d'agacement. "Stannis a laissé ce foutu truc le conduire à la folie et pourquoi? Le mal que la Femme Rouge a tellement insisté allait venir est venu, et il a été vaincu."

" Mais c'est ça qui est tellement intéressant," dit Tyrion avec enthousiasme, tendant la main pour attraper un petit livre relié par un tissu. "Ce livre est l'un des nombreux livres d'archives sur les prophéties — pas le grand livre qui englobe tout à Volantis, celui-là est interdit, mais un livre avec moins de prophéties publiées pour que les fidèles puissent les lire — et Melisandre n'a pas toujours prédit que la princesse qui fût promise devrait vaincre le Roi de la Nuit pour ramener l'aube, ni même les Marcheurs Blancs. Ecoutez ça—" Davos commence à protester mais Tyrion parle plus fort que lui— "Ecoutez simplement! Un instant! Vous n'y croyez pas, d'accord, oui, je l'ai compris — mais si vous aimez la reine et votre honorable Roi Jon, vous allez écouter tout ce qui pourrait être une sorte de risque pour eux!"

Ser Davos se pétrit le front, contrarié, mais il n'interrompt plus.

Tyrion parvient à trouver rapidement la page: il l'a regardée tellement souvent que le livre s'ouvre naturellement à cette page, le dos usé et résigné.

"A une époque, Melisandre a rapporté avoir vu un 'un visage de bois, un cadavre blanc, un millier d'yeux rouges flottant dans les flammes dansantes. A côté de lui, un garçon avec visage de loup, qui a penché la tête en arrière et hurlé'."

Tyrion regarde Ser Davos avec emphase. Il a des frissons avec ce qu'il a lu, certain d'être tombé sur un grand savoir. Ser Davos, en revanche, est indifférent.

"Je dois supposer que le garçon qui hurle est Bran Stark?"

"Oui! Oui! Et le millier d'yeux et le visage de bois — il n'y a presque rien du tout d'écrit sur 'la corneille à trois yeux', mais quelques choses étranges sur lesquelles je suis tombé semblent, d'une manière ou d'une autre, l'associer aux Arbres-Cœurs et à la Vervue…. Un visage de bois et un millier d'yeux! Ce n'est pas tout, non plus — à la fin, elle a dit: 'Il m'a vue. Il m'a vue.'."

Ca a fait peur à Tyrion la première fois qu'il l'a lu. Mais, de nouveau, Ser Davos ne semble pas beaucoup s'en soucier. Tyrion se demande s'il s'est mal débrouillé pour l'expliquer, mais il réalise vite que Ser Davos est simplement inflexible à ce sujet.

"Melisandre a fait brûler vive une petite fille innocente à Stannis. La Femme Rouge était aussi malveillante et folle qu'on peut l'être. Je ne crois à aucune des absurdités qu'elle a vues dans les flammes de son terrible Dieu Rouge."

Tyrion refuse de se laisser influencer. "Eh bien, je crois non seulement à ce qu'elle a dit mais également à ce que la Grande Prêtresse Kinvara a dit. Je crois que Daenerys est la princesse qui fût promise et je crois que Bran est l'ennemi qui doit être vaincu. Comment ne le pouvez-vous pas?"

"Je crois qu'elle est Daenerys du Typhon, Reine des Sept Royaumes — les royaumes qui ont besoin d'elle. C'est ça que je crois. C'est ça qui importe."

"Alors vous êtes la Main parfaite pour Jon Snow," dit Tyrion, aussi agacé que Davos. "Il ne veut pas l'entendre non plus. Vous êtes pratiquement du même avis."

"Notre roi a du bon sens," rétorque froidement Davos. "Et notre reine aussi. J'espère que, quand je suggérerai mes réflexions sur ce qui doit être fait, vous me soutiendrez."

Tyrion regarde à nouveau ses notes. Non pour la première fois de sa vie, ça le frustre et déconcerte que les gens n'arrivent pas à voir ce qu'il voit, que la connaissance qui est tellement flagrante pour son esprit soit totalement ignorée par les leurs. Surtout ça. Si Ser Davos et le Roi Jon aiment autant la reine qu'ils le disent, ne devraient-ils pas être autant soucieux de comprendre cette prophétie que Tyrion ?

"Je vais y réfléchir." C'est tout ce qu'il peut promettre.


III.

"Est-ce que tu vas la lire ou simplement la regarder fixement?"

Arya ne lève pas les yeux de la lettre scellée sur ses genoux. Elle écoute les pas approchant de Ver Gris, se tournant pour regarder une fois qu'il est arrêté devant elle. Il n'a nulle part où s'asseoir; elle-même est installée sur une pile de gravats qu'elle a rassemblée comme un siège. Les Cellules Noires ne se sont pas très hautes sur la liste des zones à réparer.

"Je n'ai pas encore décidé," répond Arya. Elle trace distraitement le y de son nom, son cœur s'emballe avec excitation et se serre avec appréhension. "Je crois que je vais la regarder fixement."

Ver Gris joint ses mains devant lui et fait un signe de la tête vers la lettre. "Lord Gendry?"

Les yeux Arya se lèvent vers ceux de Ver Gris, surprise. Il hoche la tête, trouvant clairement la réponse à sa question dans son expression.

"La première fois que j'ai jamais ressenti de la peur était quand j'aimais Missandei," lui dit-il. Arya entend comme sa voix s'entrecoupe sur le nom de Missandei mais, lorsqu'elle lève le regard, son visage est aussi impassible que d'habitude. "L'amour est effrayant. Etre sans l'être qu'on aime est la véritable peur."

Arya hausse les épaules et range la lettre dans une poche intérieure de sa chemise. "Il y a beaucoup de choses dans ce monde qui sont effrayantes."

"Pas comme ça," dit doucement Ver Gris.

Arya n'a pas envie d'en parler et il semble le sentir. Il fait un signe de tête vers la cellule de Bran.

"Du mouvement?" demande-t-il.

"Non," répond Arya. "Le mestre a versé de l'eau glacée sur lui et lui a piqué la peau d'aiguilles pour essayer de le ramener dans son corps, mais ça n'a pas fonctionné."

C'était difficile à regarder pour elle. Même si elle sait que ce n'est pas Bran, ça l'est. Voir sa peau plantée par les aiguilles et de l'eau glacée déversée sur lui était difficile, mais elle s'y est forcée. Elle n'a aucune intention de laisser qui que ce soit vraiment le torturer. Si c'est le corps de Bran, c'est la douleur de Bran. Elle préférerait lui trancher la gorge elle-même et en finir. C'est ce qu'elle voudrait que quelqu'un fasse si c'était elle.

"Quelque chose est arrivé à la Reine Daenerys ce matin," dit Ver Gris et Arya sent son cœur sombrer dans ses orteils. Elle se tourne pour le regardant, ses lèvres s'ouvrant avec horreur, mais il la rassure rapidement. "Elle va bien. Mais quelqu'un a empoisonné son thé."

Arya se lève. "Ce n'est pas bien."

Elle pense à comme la reine était en proie aux tourments de Bran, comme elle tremblait de peur à chaque fois qu'elle ne faisait que mordre dans un morceau de pain. Comme les os de son visage sont devenus plus saillants, ses poignets plus fins. Ce n'est pas bien du tout. Elle est accablée par la culpabilité. La seule raison pour laquelle elle est là aujourd'hui et non avec Daenerys et Jon, c'est parce que Ghost était roulé en boule devant la porte de leur chambre toute la nuit, refusant d'aller où que ce soit d'autre ou de laisser qui que ce soit entrer, et elle pensait que la protection de Ghost était aussi bien que ce qu'elle pouvait donner. Mais Ghost ne connait pas toutes les sortes de danger de leur monde comme Arya.

"Non," dit Ver Gris. "Ca ne l'est pas, mais elle ne l'a pas bu. Ils s'en sont rendus compte avant."

"Je ne comprends pas. Ca fait des mois que tu as fait confisquer tous les poisons qu'ils pouvaient trouver à tes soldats. Ils ont fouillé la Crypte-aux-Vierges du sol au plafond, les ruines du Donjon Rouge — partout où du poison aurait pu être stocké ou utilisé durant le règne de Cersei. Où est-ce que quelqu'un a trouvé du poison? La personne qui l'a fait a-t-elle été exécutée? Qu'en est-il des soldats qui montent la garde dans la cuisine — ils ont simplement laissé ça se produire?"

"Les soldats n'ont pas réalisé ce que c'était. C'était un thé que les guérisseurs font pour les femmes qui ne veulent pas être enceintes. C'aurait tué le bébé si elle l'avait bu, a dit le mestre. La fille de la cuisine qui l'a préparé était évanouie par terre quand Mouche Rouge et moi sommes aller la chercher. Ils pensent que la Corneille à Trois Yeux est rentrée dans sa tête… elle a repris conscience mais, tout ce qu'elle peut faire, c'est répété la même chose en boucle. Pastansy, pastansy. Ils pensent qu'il lui a fait de vrais dégâts."

Arya jette un regard en direction de la cellule de Bran en entendant ça. Sa main trouve Aiguille. Elle aimerait qu'ils la laissent simplement le tuer et en finir avec ça. C'est ce qu'il y a de mieux à faire pour tout le monde.

"Où sont-ils maintenant? Mon frère et Daenerys?" demande Arya. Elle veut qu'ils soient à ses côtés. Elle ne peut protéger personne si elle ne les voit pas. De mauvaises choses arrivent aux gens qu'elle aime quand ils sont loin d'elle; elle ne va plus revivre ça.

"Ils sont en route ici avec le mestre. Il a des poisons qu'il veut essayer." Ver Gris marque une pause. "Je pense que les poisons sont une perte de temps."

Arya croise son regard. Elle voit, dans le regard qu'ils échangent, qu'il pense la même chose qu'elle à ce sujet, mais il n'interviendrait jamais contre la reine ni contre ses décisions. Et ils reconnaissent tous les deux qu'il n'y a pas de décision facile ici, rien de tout blanc ou tout noir.

"Moi aussi. Mais je pense que Jon a besoin d'avoir l'impression d'avoir tout essayé," admet Arya.

"Le bébé est plus important que toute tranquillité d'esprit," dit fermement Ver Gris.

A ce sujet, Arya est également d'accord. C'est pour ça qu'elle est prête à manier l'épée elle-même. Elle vivrait avec ça comme elle a vécu avec tout le reste si ça voulait dire qu'elle pourra tenir cette petite fille aux cheveux sombres et aux yeux violets ne serait-ce qu'une fois.

"Oui. Et personne ne serait plus d'accord avec ça que Daenerys et Jon."

Ver Gris fait quelques pas sur le côté et regarde dans la cellule de Bran. Arya sait immédiatement que quelque chose est différent par la façon dont il agrippe soudainement sa lance, ses épaules se raidissant. Elle marche jusqu'où il se tient, dégainant Aiguille, et regarde à l'intérieur.

Bran soutient son regard.

Son cœur cognant dans sa poitrine, Arya rengaine lentement Aiguille. Elle pose sa main sur un barreau de sa cellule.

"Bonjour, Bran," essaye-t-elle. Il ne lui a pas encore parlé jusqu'à présent, mais elle a peur qu'il s'en aille à nouveau si elle n'essaye pas quelque chose.

Il semble épuisé. Il porte sa main à sa gorge, caillée de sang à cause de l'égratignure qu'il a eue des mains de Jon durant leur confrontation trois jours plus tôt.

"Eau," demande-t-il, la voix rauque.

De la souffrance gonfle dans la poitrine d'Arya. Elle lève les yeux vers Ver Gris. Il fronce les sourcils en réponse.

"Nous devrions attendre la reine et le roi," chuchote Ver Gris.

La main de Bran tremble cependant. Ses lèvres sont tellement sèches qu'elles sont craquelées et saignent. Arya reste debout, là, avec incertitude durant un instant, jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus supporter la souffrance, et puis elle se dirige jusqu'au tas de briques où la cruche d'eau est posée. Elle remplit un verre et, quand Ver Gris lui attrape la main, elle se dégage.

"Daenerys et Jon comprendront tous les deux pourquoi je l'ai fait," dit-elle avec fermeté. Elle le croit. "Ta reine n'autorise pas la souffrance. Ou me suis-je trompée à son sujet?"

Ver Gris marque une pause, réfléchissant aux paroles d'Arya. Et puis il s'écarte et se tourne pour déverrouiller la cellule.

Arya sait qu'elle devrait se sentir hésitante, effrayée, mais c'est dur de voir autre chose que Bran. Il a l'air jeune, malade — effrayé. Arya traîne l'unique chaise dans la pièce et s'assied près de son lit. Elle tend la main avec hésitation et l'aide à s'asseoir, lui passant ensuite le verre. Ca s'avère être une erreur: ses mains tremblent si fort qu'il en renverse la moitié sur lui. Arya le reprend rapidement et regarde vers Ver Gris.

"Est-ce que tu pourrais faire venir quelqu'un? Il nous faut une serviette ou des vêtements de rechange ou quelque chose comme ça."

Il ne bouge pas. "Je ne te laisse pas ici toute seule."

Arya lâche un petit rire dédaigneux et lance un regard prononcé à Bran, qui tremble maintenant tellement fort qu'Arya tend presque la main pour lui sentir le front, pensant qu'il a peut-être contracté une maladie. Ver Gris n'est pas rassuré.

"La Reine Daenerys n'aimerait pas," est tout ce qu'il dit et Arya voudrait le contredire, mais il a raison. Daenerys n'aime pas qu'Arya soit là tout court et elle n'apprécierait particulièrement pas qu'elle soit ici toute seule. Elle décide qu'elle va attendre qu'ils arrivent puis qu'elle ira chercher quelqu'un elle-même.

Elle rencontre les yeux de Bran en portant attentivement le verre d'eau à ses lèvres pour lui, le penchant lentement. Il prend une gorgée pénible, perdant presque la moitié de l'eau, et puis attrape désespérément le verre. Il l'agrippe fort et le penche, le vidant jusqu'à la dernière goutte. Arya déglutit difficilement.

"Plus?" demande-t-elle.

"Oui," graille-t-il. Elle commence à se lever et puis elle entend, sa voix larmoyante: "Arya?"

Elle se fige. Elle tourne rapidement sur elle-même, son cœur tressautant douloureusement. Elle scrute le visage de Bran, se disant qu'elle s'imagine l'étincelle familière qu'elle voit dans ses yeux. Se disant qu'elle s'imagine Bran.

"Oui," répond-elle. Elle revient près de lui. Elle remarque que ses mains à elle tremblent maintenant, et sa gorge ne cesse d'essayer de se recoudre. "Oui. C'est Arya."

Quand il sourit, c'est le sourire de Bran. Bran. Le même sourire qui ornait son visage quand il était petit garçon. Le même sourire qu'il faisait durant les leçons d'équitation ou en courant dans les cryptes, en explorant avec Arya. Ca met les larmes aux yeux d'Arya — elle ne sait pas quoi faire, quoi dire, et elle a tellement peur que, si elle dit autre chose, il dira quelque chose qui montrera qu'il est vraiment juste la Corneille à Trois Yeux, et elle n'est pas vraiment sure de pouvoir supporter ce déchirement. Ce serait comme le perdre à nouveau.

Mais ses lèvres sont toujours tellement sèches; elle ne peut pas rester plantée là, bouche bée, comme une idiote. Il a besoin d'elle. Il a besoin de sa sœur. Elle est sur le point de se lever pour aller chercher la cruche quand elle est soudainement tendue devant elle. Elle se tourne et lève les yeux. La reine est inexpressive, ses yeux ne quittant jamais ceux de Bran. Arya prend la cruche avec hésitation, ne sachant pas bien quand Daenerys est arrivée. A côté de Daenerys, Jon se tient stoïquement, son bras enroulé presque de façon possessive autour de sa taille.

Ils observent tous la série d'émotions la plus étrange passer sur le visage de Bran. De la joie, durant un instant, lorsqu'il regarde Jon. De la confusion, ensuite, tandis qu'il contemple Daenerys, son gros ventre et le bras de Jon autour de sa taille. Une douleur profonde — il convulse, sa main se levant pour frapper son front. Et puis, tout à coup, absolument rien du tout. Une absence d'expression froide, comme si quelqu'un avait éteint les lumières derrière ses yeux.

Arya n'a pas besoin qu'on lui dise quoi que ce soit. Elle regarde ses yeux et, cette fois, elle voit la Corneille à Trois Yeux aussi facilement qu'elle voit son propre reflet dans un miroir.

Arya se tourne immédiatement pour faire face à son frère et Daenerys, désespérée. "Il était là. Il était là, Bran était là, je l'ai vu—"

"Arya—"

"Non, Jon! Il l'était! Il était— il était Bran!" insiste Arya, devenant rapidement bouleversée. "Il avait ses yeux et son sourire et il me connaissait, il me connaissait—"

"Arrête," interrompt fermement Jon. "Tu ne fais que rendre les choses plus difficiles pour nous."

"Je ne mentirais pas! Jon, j'ai vu—"

"Dany," dit soudainement Jon, interrompant Arya. Daenerys s'écarte de la main de Jon et se tourne, marchant jusqu'au siège où était Arya. Jon jure entre ses dents.

"Non," insiste-t-il.

Daenerys tire le siège en arrière pour être hors de portée de Bran, s'asseyant malgré les protestations de Jon. Elle attrape la main de Jon aussitôt qu'elle est assise, la tenant fermement. Le réconfortant.

Arya n'oublie pas ce qu'elle a vu, mais elle se déplace de l'autre côté de Daenerys, son inquiétude plus pressante à cet instant. Parce que Bran était peut-être là avant, mais il ne l'est plus maintenant. Maintenant, il est la Corneille à Trois Yeux et il regarde Daenerys comme si c'était une proie.

"Vous avez vraiment fait du mal à cette fille," dit Daenerys à Bran. "Et tout ça pour rien. C'est encore une autre chose pour laquelle vous allez devoir rendre des comptes."

Il penche la tête sur le côté. "Et à qui pourrais-je être forcé de rendre des comptes? Toi?"

Il lâche un rire. Arya a l'impression qu'elle pourrait éclater de fierté et d'admiration quand elle regarde Daenerys: elle sourit calmement, ne montrant pas la plus petite réaction aux provocations de Bran.

"Peut-être. Ou le roi. Ou notre dragon. Ou notre loup géant." Daenerys se penche en avant — pas assez près pour que la Corneille à Trois Yeux puisse la toucher, mais assez près pour que, quand elle chuchote, ça ne semble véritablement destiné que pour ses oreilles à lui. "Si je me sens particulièrement aimable, je vous laisserai choisir."

Son sourire glisse de son visage aussi rapidement qu'un clin d'œil. Son assurance semble le déranger. Il ne semble que plus dérangé quand le mestre entre, apportant un verre de liquide brun foncé avec lui.

"Voilà comment ça fonctionne," lui dit Daenerys. "Vous allez boire jusqu'à la dernière goutte dégoûtante de ceci. Si vous refusez, nous vous enchaînerons pour enfoncer un tube dans la gorge et vous le donner de force. A nouveau, je vous propose un choix. Je suis une grande défenseuse de ce genre de choses — les choix."

Arya regarde désespérément Jon. Il rencontre son regard, lui faisant un petit hochement de la tête. Arya ne sait pas ce que ça signifie: elle espère que ça veut dire que, quoi que ce liquide sombre soit, ça ne tuera pas Bran, mais peut-être qu'il lui dit que c'est ce qui doit être fait. Et ça ne l'est pas. Elle a vu Bran— elle l'a vu. Comment peut-elle rester plantée là, à les laisser le détruire maintenant?

La Corneille à Trois Yeux est silencieux. Il rit à nouveau quelques instants plus tard.

"Un poison de vérité?"

"Oui. Le premier de nombreux poisons que nous avons ici à essayer, la plupart nous ayant été envoyés des mestres de tout le royaume. Nous n'avons pas l'intention de partir avant que vous — quoi que vous soyez—ayez disparu."

"Alors tu ferais mieux de faire venir plus de chaises," commente la Corneille à Trois Yeux.

Daenerys fait un signe de tête à Ver Gris, qui amène le verre jusqu'à Bran.

"Buvez," ordonne Daenerys, sa voix plus autoritaire qu'Arya ne l'a jamais entendue et pourtant, d'une façon ou d'une autre, semblant toujours douce. C'est la dualité de la chose qui fait dresser les poils d'Arya. "Maintenant."

Arya ne peut s'empêcher d'être décontenancée: elle n'a encore jamais vu Daenerys comme ça. Elle regarde Jon, se demandant si lui oui, mais il ne semble pas du tout surpris. Au lieu de ça, il regarde intensément la Corneille à Trois Yeux, sa main posée sur Grand-Griffe.

La Corneille à Trois Yeux semble décider que le boire est dans son intérêt. Il prend le verre de Ver Gris et commence à le boire résolument. Si ça a un goût désagréable, il ne le montre pas. Il vide le verre en un laps de temps surprenant et puis le retend à Ver Gris.

"Comme ça te fait plaisir, Majesté," commente la Corneille à Trois Yeux, mais Arya entend ce que ça veut vraiment dire: va te faire foutre.

"Oh, ça me fait plaisir," lui assure Daenerys. "Ca devrait bientôt se mettre en place. De quoi devrions-nous parler en attendant?"

"Hmm," réfléchit la Corneille à Trois Yeux, son ton dégoulinant de rancœur. "D'autres choses qui te font plaisir."

Ses yeux se tournent vers Jon. Arya voit la main de Jon se resserrer sur Grand-Griffe. Il lui faut une seconde pour comprendre ce que la Corneille à Trois Yeux est en train de dire; elle est choquée avant tout, n'ayant jamais vu ce côté- de la Corneille à Trois Yeux. Là où il était mollement indifférent avant, il est froid et malveillant.

"Nous devrions le bâillonner," dit Ver Gris à Daenerys, dégoûté. "Jusqu'à ce que le breuvage fasse effet."

"Non, laisse-le parler," dit Daenerys, non affectée, les yeux toujours sur Bran. "Les imbéciles qui parlent avec haine montrent plus que ceux qui restent assis en silence."

La Corneille à Trois Yeux n'a d'yeux que pour Jon maintenant. Le regard qu'ils échangent est long et rempli d'hostilité; Arya ne peut s'empêcher d'avoir l'impression qu'ils ont une conversation silencieuse.

"Tu as vu," déclare Jon plutôt que demande, sa voix aussi froide et cinglante que la glace. "Bien."

La Corneille à Trois Yeux se tait tellement longtemps qu'Arya pense qu'il ne va pas répondre. Elle ne sait pas ce qu'il a vu, mais quoi que c'était semble l'avoir véritablement rendu furieux.

"Tu penses t'être montré plus malin que moi," siffle finalement la Corneille à Trois Yeux. "Tu es un idiot."

"Tu as échoué," dit simplement Jon. Il se rapproche du lit, toisant la Corneille à Trois Yeux, les yeux durs. "Je ne ferai jamais ce que tu veux. Je ne me retournerai jamais contre elle. Jamais. Je me fous de ce que tu essayes. Tu as beaucoup essayé. Et tu es plus loin de cet objectif que tu ne l'as jamais été. Je m'enfoncerais un poignard dans mon propre cœur avant de le plonger dans le sien. Fais-la devenir folle — je ne le ferai quand même pas. Fais-lui raser Port-Réal, Dorne, les Iles de Fer, Winterfell— je m'en fiche. En fin de compte, quand elle rentrera à la maison, couverte de cendres et de suie et de sang, ce sera exactement comme ce que tu as vu."

Pour la première fois, Arya regarde Jon et elle voit un vrai Targaryen. Elle n'est pas sûre de comment elle le prend. Elle sait, évidemment, qu'il ne le pense pas. Il s'en préoccuperait si Daenerys incendiait le monde. Mais il sait aussi bien qu'Arya que Daenerys ne le ferait pas. Même si Arya le sait, elle ne peut s'empêcher de regarder Jon avec surprise parce qu'il prononce ces mots tellement intensément, tellement obscurément, qu'elle le croit presque.

"Tu penses avoir le contrôle de toi-même?" nargue la Corneille à Trois Yeux. Il soulève les sourcils. "Est-ce que tu le penses vraiment, Jon? Véritablement? La passion a deux visages: l'un est peut-être l'amour, mais l'autre est la violence."

Jon secoue la tête, inflexible. Arya en est contente.

"Non. Ca ne marchera pas. Et je pense que tu le sais. Est-ce pour ça que tu as blessé cette fille? Tu deviens désespéré?"

La Corneille à Trois Yeux se renfrogne. "Je n'avais pas l'intention de lui faire ça."

Juste après l'avoir admis, son visage se plisse avec irritation, comme s'il n'avait pas eu l'intention de dire les mots qu'il a dits. Arya jette un rapide coup d'œil à Daenerys. Daenerys sourit doucement, tellement rapidement qu'Arya le rate presque. Elle suppose que le poison a fait effet.

"Et pourtant tu l'as fait. Je ne peux que présumer que tu lui as fait quelque chose de différent qu'à Daenerys et moi," presse Jon.

Il semble lutter contre quelque chose — Arya se demande s'il essaye de résister à l'envie de parler. Il semblait certainement très confiant avant que le poison ne fonctionnerait pas sur lui. Ca doit être pour ça qu'il semble autant paniqué maintenant.

"Non," répond-il enfin, perdant une bataille de volontés avec lui-même. "C'était exactement ce que j'essayais de faire avec toi et Daenerys. Sauf que, cette fois, j'ai réussi. Le cerveau de la fille était facile à pénétrer."

"Et les nôtres ne le sont pas?" interroge Daenerys.

Il lui jette un coup d'œil, toujours renfrogné. Il lève les bras pour se presser le front mais, bien entendu, ça n'aide pas beaucoup. Arya peut presque voir le moment où le poison libère complètement toutes ses inhibitions: ses mains retombent de son visage et il se détend contre la tête du lit, de la sérénité inondant ses traits. Arya voit Jon se rapprocher de Daenerys; le regard que les deux échangent n'est rien de moins que victorieux.

"Non," répond enfin la Corneille à Trois Yeux. Il fixe le mur maintenant, répondant sans même s'en rendre compte. "Avec un effort important, je peux entrer juste assez pour planter des idées, des visions et, parfois, des émotions — surtout toi, Jon; tu t'es avérée un peu plus éprouvante Daenerys— mais je ne peux pas complètement rentrer comme j'ai pu avec cette fille. Prendre le contrôle avec des humains est difficile et souvent impossible, mais plus l'esprit est faible, plus c'est facile. Je suis presque entré dans ton esprit de cette façon, Daenerys, quand tu faisais voler ton dragon au-dessus de Port-Réal. C'est ce que j'avais prévu depuis tellement longtemps. J'ai aidé à orchestrer toutes tes pertes, je me suis assuré que Jon découvre sa véritable identité au pire moment possible pour vous éloigner et, juste au moment où j'allais profiter de ta faiblesse mentale, tu as été assommée. Je ne pouvais rien faire avec toi pendant que tu étais inconsciente dans un lit. J'ai dû me réorganiser. Réviser mon plan."

Arya et Ver Gris échangent un regard. Arya pense soudainement aux paroles de Ver Gris de tout à l'heure. Etre sans l'être qu'on aime est la véritable peur. Elle admire comme il garde la tête haute, comme il est fort de ne pas plonger sa lance dans la poitrine de la Corneille à Trois Yeux à cet instant même avec l'implication qu'il savait que Missandei allait mourir — et qu'il l'a quand même laissé faire. Pire, qu'il l'avait projeté — espéré que ça arrive.

"Si vous aviez réussi à entrer dans mon esprit de cette façon, que m'auriez-vous fait faire?" demande Daenerys. Elle semble relativement calme pour quelqu'un qui vient juste de se faire dire qu'une entité a essayé de l'envahir complètement et de la contrôler.

Elle demande mais elle semble savoir. Elle répond à sa propre question avant qu'il ne puisse le faire.

"Réduire Port-Réal en cendres? Comme vous avez essayé de dire à Jon que j'avais fait. Comme vous l'avez dit à Sansa," réalise-t-elle.

"Oui. Ca ne m'est jamais venu à l'esprit que je ne réussirais pas. J'avais testé ta résilience mentale tout le temps que tu étais à Peyredragon; tu n'avais jamais été aussi bas au moment où tu t'es envolée. C'aurait dû être facile — du moins, aussi facile que ça pouvait être. Tu n'es pas facile à contrôler."

Daenerys porte sa main à l'endroit où sa blessure à la tête était. Elle ne dit rien d'autre. Jon oui, par contre.

"Et qu'est-ce qui venait ensuite?" Exige Jon. "Tu lui fais brûler Port-Réal et tous ses innocents— puis quoi?"

"Tu connais la réponse de celle-là, Jon," dit la Corneille à Trois Yeux en tskant. "Tu peux y répondre par toi-même."

Les mots s'effondrent de ses lèvres, inertes et vides. "Je la tue. D'une manière ou d'une autre, je suis convaincu de la tuer."

"Oui. J'avais tout aligné pour la faire se retourner contre Tyrion Lannister, ce qui aurait poussé Tyrion à se retourner contre elle, ce qui lui aurait fait faire ce qu'il fait de mieux — parler et manipuler. Dans ton état affaibli, ta certitude laissant place à l'incertitude, j'aurais eu la place pour entrer et t'influencer toi." Il y a une courte pause. Il rencontre le regard de Jon. "Je n'ai jamais eu l'intention de prendre pleinement ton contrôle comme je l'avais prévu avec elle. Etant donné la facilité avec laquelle tu t'es retourné contre elle et tu as trahi sa confiance à Winterfell —la rapidité avec laquelle tu l'as repoussée— je ne pensais pas que j'aurais même eu besoin de contrôler ton esprit pour te le faire faire, juste planter quelques suspicions, quelques émotions. La rapidité avec laquelle le sang se retourne l'un contre l'autre — surtout ton sang."

"Et maintenant?" demande Jon.

La Corneille à Trois Yeux tourne à nouveau la tête sur le côté, pensif. Arya se demande comment quelque chose d'aussi anodin peut la mettre autant mal à l'aise.

"Maintenant je comprends que je vais devoir essayer d'autres façons."

Ce commentaire pèse sur eux tous, sinistre et menaçant. C'est Daenerys qui brise le silence.

"Qu'est-ce qui vient après? Jon nous assassine, moi et notre enfant — puis quoi? Vous ne voulez sûrement pas Jon sur le Trône?"

"Non," répond la Corneille à Trois Yeux. "Il ne serait pas sur le Trône. Ca n'a jamais été le plan. J'ai dit ça à Sansa Stark, oui, mais seulement parce que je savais que, si je voulais la manipuler contre vous deux, ça devait faire un joli tableau. Elle devait se sentir vertueuse, comme si elle faisait quelque chose d'important pour le bien commun non seulement du royaume, mais de sa famille et d'elle-même. Donc je lui ai dit que Daenerys allait devenir folle, que tu serais sur le Trône, Jon, et que tu ferais d'elle la Reine du Nord. Ce qu'elle voulait entendre. Ce pourquoi elle priait tous les soirs. Mais tu n'allais jamais l'être. Si tu détruisais Daenerys, tu te serais aussi détruit toi-même. Tu aurais été envoyé au Mur — envoyé par ta propre famille, comme je le prévoyais. Pas le premier Targaryen à qui ça arrivait. Non, tu n'aurais pas régné. J'aurais régné. Je le règnerai."

Personne ne sait comment répondre à ça. Etrangement, quand Arya regarde vers le roi et la reine, elle pense qu'ils vont peut-être se mettre à rire pendant un instant.

"Nous prenez-vous pour des imbéciles?" exige finalement Daenerys. Elle se tourne pour regarder le mestre derrière elle. "Je croyais que vous aviez dit que le poison durerait une heure?"

Sa voix migre jusqu'à eux de l'extérieur de la cellule. "Il devrait. Et il est cinq fois plus fort que ce que les gens reçoivent normalement."

Daenerys se retourne, clouant la Corneille à Trois Yeux avec un regard furieux.

"Vous sur le Trône. Pourquoi? Pourquoi la Corneille à Trois Yeux se préoccupe-t-elle d'un Trône?"

Il cligne des yeux en la regardant. "Pourquoi te préoccupes-tu du Trône?"

"Je suis sur le Trône pour prendre soin de mon peuple. Pour régner sur eux avec justice et compassion," répond-elle. "C'est mon droit de naissance."

"Pour ça et de bien d'autres façons, Daenerys Targaryen, toi et moi sommes semblables. Ta réponse, aussi jolie qu'elle était, se résume à une chose: pour régner. Tu es sur le Trône pour régner. C'est ce que je ferai."

Daenerys se penche en avant sur son siège, fixant intensément la Corneille à Trois Yeux. "Et quel genre de roi avez-vous l'intention d'être, Bran?"

Il regarde Daenerys avec dégoût. "Je ne suis pas plus Bran Stark que je suis cette fille de la cuisine couchée, abrutie, dans son lit."

Arya a le sentiment que Daenerys capte quelque chose qui leur échappe: elle observe chaque changement de l'expression de la Corneille à Trois Yeux d'un œil calculateur et sa question suivant est étrange pour Arya. La question suivante d'Arya aurait été de savoir pourquoi il a choisi Bran, pourquoi il est à l'intérieur de Bran depuis si longtemps. Mais les pensées de Daenerys sont ailleurs.

"Alors comment dois-je vous appeler? J'ai l'intention de vous parler jusqu'à ce que je comprenne, donc je devrais pouvoir vous appeler d'une certaine façon en attendant. Avez-vous un nom ? En avez-vous déjà eu un ? Vous devez en avoir eu un, à un moment donné."

"Il y a longtemps maintenant," dit-il. Il se détourne du regard de Daenerys et lève les yeux, regardant par l'un des nombreux trous dans le plafond. "J'ai eu une mère autrefois, un nom. Un amour. Du pouvoir. Un rang. Et puis, tout d'un coup, plus rien. Le sang s'est retourné contre le sang et je me suis tourné vers moi-même."

Arya est aussi surprise que les autres quand c'est sa voix qui brise le silence.

"L'amour peut être la chose la plus effrayante," dit-elle, répétant les paroles de tout à l'heure de Ver Gris. Elle sent son regard sur le profil de son visage, mais elle fixe la Corneille à Trois Yeux avec détermination. Si c'est vrai que l'amour est la peur — et donc la faiblesse— elle pense que c'est un bon endroit pour commencer à faire tomber des réponses.

"Effrayante? Non," dit-il et son rire semble cinglant. "Je n'avais pas peur. Mille yeux et un seul que j'avais, déjà à l'époque — que craint-on quand on peut tout voir? Non. L'amour n'était pas la peur. L'amour était un dégoût amer, une déception furieuse." Il regard Jon. Peu importe à quel point ça semble le faire souffrir, il ne parvient pas à empêcher les mots de s'écouler de ses lèvres. "J'étais toi autrefois. Au lit avec une femme que je désirais plus que tout — la nourriture, l'eau, l'air, n'importe quoi. Magnifique qu'elle était. Ses cheveux, comme les siens." Il lance un rapide coup d'œil hargneux à Daenerys avant de se retourner vers Jon. "De l'argenté brillant, aussi doux que la soie. Ses yeux, un vert et un bleu, la dualité de la mer. Et elle m'a accepté dans son lit — tout comme toi — et sais-tu ce qu'elle a fait ensuite? A chaque fois?"

Arya sait. Parce qu'elle l'a fait. "Elle t'a chassé. Elle a refusé tes demandes en mariage. J'imagine qu'il y en a eu beaucoup."

"Je n'étais pas assez pour elle. C'est une autre manière dont nous finirons pareillement, Jon."

Sa tentative pour semer la discorde entre le roi et la reine tombe à plat. Arya ne voit même pas un éclair d'inquiétude sur le visage de son frère, ni aucune sorte d'incertitude sur celui de la reine.

"Est-ce cela alors? Une vengeance contre ton amour perdu depuis longtemps? Qui était-ce? La Reine Rhaella?" exige Jon. "Tu semblais lui prêter une attention particulière quand tu me tourmentais avec ces visions."

La Corneille à Trois Yeux se met à rire en entendant ça comme si c'était absolument absurde. "Rhaella Targaryen? Est-ce la Targaryen la plus ravissante qui peut te venir à l'esprit? Rhaella Targaryen n'était rien — une femme ennuyeuse, insipide en comparaison. Non, ma sœur éclipsait la Reine Rhaella en tous points."

Sœur, pense Arya, résistant à l'envie de faire une grimace. Elle commence automatiquement à essayer de se souvenir de ce qu'elle a appris de la lignée des Targaryen durant ses nombreux cours d'histoire avec Septa Mordane, mais si elle se souvient bien, Daenerys (et Jon) sont les seuls qui sont toujours en vie, qui pourraient même probablement être toujours en vie. Elle regarde Daenerys pour voir comment elle a pris ce commentaire. Elle est assise plus droite maintenant, sa main retombant pour se poser sur son ventre. Arya peut sait qu'elle réfléchit par le léger froncement sur son front.

"Mille yeux et un seul," répète finalement Daenerys, la voix pensive. Les yeux de la Corneille à Trois Yeux se tournent instantanément vers les siens. "Pardonnez-moi — J'ai entendu dire que mon frère Rhaegar possédait une voix magnifique, mais je crains n'avoir jamais partagé ce talent particulier. Mais je me demande…" Elle laisse sa voix en suspend et, quand elle commence à chanter une chanson vaguement familière, Arya est encline à ne pas être d'accord qu'elle ne partage pas le don de Rhaegar Targaryen pour le chant. Aussi belle que puisse être la chanson, elle ne peut s'empêcher d'avoir des frissons tandis que les paroles résonnent dans la cellule. Ca revient rapidement à Arya— Lord Freuxsanglant. Bran, en particulier, s'était intéressé à lui: l'une des seules fois où il était totalement captivé durant les leçons était quand ils parlaient de lui. Jon, se souvient Arya, était bien plus intéressé par Daeron le Jeune Dragon, et elle par Visenya, donc sa connaissance semble lointaine et érodée par le temps. Elle se rappelle bien, cependant, qu'il était impliqué dans quelque chose comme la magie du sang.

Pas pour la première fois, elle aimerait que Bran leur revienne. Le vrai Bran. Il aurait su pour Freuxsanglant. Arya en est sûre.

La chanson se termine. Quand Arya regarde Jon, elle voit que ça a aussi fait tilt pour lui: il serre l'épaule de Daenerys plus fermement, comme s'il était plus inquiet maintenant qu'avant.

"Je vous demande pardon une fois de plus," continue Daenerys, sa voix plus douce maintenant. "Je n'ai jamais eu d'éducation formelle, donc il est possible que les faits que j'ai appris par moi-même soient erronés. Mais Lord Freuxsanglant… il y a une éternité qu'il a vécu et qu'il est mort. Il a été envoyé au Mur quand Aegon l'Improbable est monté au pouvoir. Mon grand-père."

"Tes faits sont erronés," dit froidement la Corneille à Trois Yeux (Freuxsanglant?). "Ton grand-père est monté au pouvoir grâce à Lord Freuxsanglant. Et il n'est pas mort au Mur. Il a pris sa puissance et sa force et il les a retournées vers l'intérieur — il est devenu quelque chose d'autre. Quelque chose de plus. Pas seul, non plus."

Daenerys se frotte le ventre un moment. Arya se demande si quelque chose ne va pas, mais elle ne semble pas avoir mal.

"C'est… une vengeance? Parce que mon grand-père vous a exilé?" La main de Daenerys retombe sur ses genoux. "Milles yeux et un seul — toute cette puissance et vous pourchassez un bébé par vengeance. J'aurais cru que vous étiez au-dessus de ça."

De la pitié froide — c'est tout ce que Daenerys donne à la Corneille à Trois Yeux. Pas une once de peur. Arya l'aime farouchement à cause de ça.

"Je ne pas là pour la vengeance, idiote," dit la Corneille à Trois Yeux en se renfrognant. "Je suis là pour me débarrasser de toi, de lui et d'elle."

"Pour régner," ajoute Daenerys, son dégoût audible dans sa voix.

"En partie. Nous rendons tous des comptes aux sources de notre pouvoir personnel— toi et ton dragon rendez des comptes à R'hllor que tu le saches ou pas. J'en rends à quelque chose de plus grand. On m'a donné ma force pour que je puisse régner ici en son nom, une force qu'un autre agent à essayer d'usurper… mais tu t'en es occupée, Arya Stark."

La Corneille à Trois Yeux rencontre les yeux d'Arya. Elle soutient son regard, confuse durant quelques secondes. Et puis elle saisit. Elle se tourne, bouche bée, vers Jon. Son expression est tordue.

"Le Roi de la Nuit voulait tuer et asservir tous les hommes, femmes et enfants en vie," dit furieusement Jon.

"Tu es déjà asservi. Tu es né ici et tu mourras ici en enfer. Le Roi de la Nuit n'était rien de plus qu'un frère convoiteux, chamailleur, essayant de s'imposer face à moi et d'impressionner Notre Grand Autre. Il avait ses propres idées sur comment les choses devaient se faire ici, la meilleure manière d'annoncer les ténèbres. Il avait ses propres raisons de choisir ces manières, aussi. Et j'ai mes manières… mes raisons. Maintenant qu'il n'est plus là, il est temps pour moi de revendiquer mon droit de naissance. Et la seule chose qui se met en travers de mon chemin est vous trois."

Daenerys, Jon, le bébé. Arya se tourne pour trouver le regard de Ver Gris. Elle y voit refléter la même panique qu'elle commence à ressentir. C'est bien plus grand que ce à quoi elle s'attendait. C'est une menace qui n'a pas de nom.

"Dites-moi, Brynden Rivers," dit Daenerys. Arya regarde à nouveau la Corneille à Trois Yeux, curieuse de voir s'il réagit à ça. Il n'a pas l'air d'aimer que Daenerys utilise ce nom: son regard d'haine est acerbe. "Qui est l'élu qui fût promis?"

Il n'aime pas plus cette question qu'il a aimé d'être appelé Brynden Rivers. Arya observe avec une fascination morbide son visage se contorsionner avec l'effort pour essayer de ne pas répondre, essayant de contrôler les inhibitions que le poison a affaiblies. Il se presse physiquement une main sur la bouche, la guerre interne évidente et douloureuse.

"Hmm," fait pensivement Daenerys. "C'est bien ce que je pensais. Ce n'est pas moi. Ce n'est pas Jon. C'est elle."

Sa main caresse son ventre de façon significative. Aimante. Elle se penche en avant; il y a de la puissance qui s'irradie d'elle maintenant, et ça effraye Arya. Parce que le danger suit la puissance.

"C'est pour elle que la prêtresse Melisandre insistait que Jon et moi devions nous rencontrer. C'est pour elle que vous voulez ma mort. C'est elle que vous essayez de détruire. Parce qu'elle va vous détruire."

Si une mère a déjà parlé de son enfant avec autant de fierté, Arya ne l'a jamais entendu. L'autre main de Daenerys rejoint la première, tenant son ventre, débordant d'une émotion qu'Arya ne peut décrire que comme de l'honneur.

"Elle n'y arrivera pas," grogne la Corneille à Trois Yeux et, puis, il redresse sa tête en avant et crache au visage de Daenerys, submergé par la rage. Arya s'entend émettre un son guttural pas différent d'un grognement; Ver Gris et elle s'élancent tous deux en avant, Aiguille déjà dégainée, mais Daenerys lève une main, leur signalant de s'arrêter. Arya s'écarte lentement et à contrecœur, seulement après que Ver Gris ait commencé à le faire, bien que son cœur cogne avec colère, et Ver Gris et elle ne lâchent pas leurs armes.

La Corneille à Trois Yeux a un air suffisant. Daenerys ne bronche même pas si ce n'est la brève fermeture de ses yeux avec dégoût. Jon tend la main et essuie gentiment la salive de la joue de Daenerys, fixant froidement la Corneille à Trois Yeux après. Arya remarque que sa main est à nouveau sur Grand-Griffe.

"Elle y arriva," dit Daenerys. "Vous avez échoué maintes et maintes fois. Vous avez essayé de provoquer ma chute et vous avez échoué. Je suppose que, étrangement, je dois remercier Cersei Lannister pour ça. Vous avez essayé d'entrer dans le cerveau de Jon, pour le faire se retourner contre moi, et vous avez échoué là aussi. Vous avez essayé de me pousser à me détruire et vous auriez pu y arriver, sauf que vous avez sous-estimé les gens dans ma vie. Les gens qui m'aiment. Les gens que j'aime tellement ardemment que je n'appellerai pas cela de l'amour — l'amour n'est pas assez grand."

Daenerys regarde Jon, Ver Gris, Arya. Le cœur d'Arya tressaute quand les yeux violets de Daenerys rencontrent les siens, intensément remplis de fierté et d'affection. De la chaleur s'enroule autour de son cœur en voyant ça.

Daenerys se retourne vers la Corneille à Trois Yeux. "Vous avez encore essayé aujourd'hui. Je doute que vous ayez vraiment cru que je boirais suffisamment de ce thé pour la tuer, n'est-ce pas? Non, vous vouliez me faire peur à nouveau. Vous ne parveniez plus à rentrer dans ma tête, donc vous avez dû trouver un autre moyen de me rendre paranoïaque et pétrifiée. Un autre moyen de me forcer à faire votre travail maléfique pour vous. Je ne le ferai pas. Vous êtes faible — Je le vois maintenant. Vous ne pouvez pas rester en dehors du corps de Bran plus longtemps que vous l'avez fait, c'est pour ça que vous y êtes revenu. Si je brûle ce corps, vous flotterez dans les parages durant quelques jours et puis vous disparaitrez pour toujours comme de la fumée dans la nuit. Le Roi de la Nuit, au moins, est mort au combat."

A nouveau, Arya voit cet équilibre chancelant entre la puissance et le danger. Plus la reine devient ferme et confiante, plus Arya se sent à cran. Elle sait que la Corneille à Trois Yeux ne va pas avoir d'autre choix que d'égaler la force de Daenerys.

"Je ne suis pas revenu dans ce corps parce que j'y étais obligé," dit la Corneille à Trois Yeux. "Je suis revenu parce que je le voulais."

"J'en doute fort," rétorque Daenerys. "Bran est coincé ici. Vous savez qu'il n'y a pas d'issue possible à l'intérieur de ce corps. Pourquoi y revenir? Pourquoi choisir Bran Stark tout court?"

"Je crois que tu connais la réponse cette question," dit la Corneille à Trois Yeux. "Ca devait être Bran. Ca a toujours dû être Bran. J'ai toujours su dans qui je devais pénétrer à la fin." Il se penche en avant autant qu'il le peut; Arya resserre son poing autour d'Aiguille, mais Daenerys reste hors de portée. "Si tu te rapproches, je te donnerai la réponse de quelque chose d'autre. Une chose que tu t'es toujours demandée toute ta vie durant."

"Hmm," fait à nouveau pensivement Daenerys. "Je ne crois pas. Je peux très bien vous entendre de là où je suis."

La Corneille à Trois Yeux sourit lentement. Alors qu'il s'étire sur son visage, ses yeux semblent devenir plus sombres — plus durs à fixés. Lointains.

Et, au début, Arya pense que Jon a l'air aussi peiné parce qu'il est inquiet. Mais quand il se plie soudainement en deux avec une vive inhalation, elle réalise que c'est autre chose.

Daenerys se lève immédiatement, ses mains se posant de façon impuissante sur le dos de Jon. Elle se tourne pour regarder furieusement la Corneille à Trois Yeux.

"Rendors-le!" ordonne-t-elle à Ver Gris.

"Déjà? Mais nous n'avons pas encore fini de discuter," dit la Corneille à Trois Yeux. "Il y a encore tellement de choses à savoir, Daenerys."

Jon se met à grogner maintenant, se laissant davantage tomber à terre. Arya regarde Ver Gris, croyant que sa lance réussira mieux à assommer la Corneille à Trois Yeux qu'Aiguille, mais les paroles de la Corneille à Trois Yeux les arrêtent.

"J'éviterais si j'étais toi," dit-il. "Si tu m'assommes alors que je suis dans sa tête, que crois-tu qu'il se passera? Penses-tu que j'y resterai pour toujours?"

Ver Gris regarde vers Daenerys, mais elle est abaissée à côté de Jon, berçant son visage entre ses mains tandis qu'il halète avec une douleur qui semble s'intensifier.

"Je ne suis jamais complètement entré dans l'esprit que de deux êtres humains jusqu'à présent et les deux sont restés incapables après. Je me demande, quand je pénétrerai enfin dans l'esprit de Jon, que restera-t-il après? Oui, oui, c'est un supplice — un terrible supplice." Dit la Corneille à Trois Yeux en tskant. "Il t'aime avec tellement d'intensité, Reine Daenerys. C'est un idiot. Son inquiétude pour toi est tellement grande que ça rend la chose plus facile que jamais."

Jon tombe à genoux et Daenerys s'effondre à ses côtés, le visage horrifié, ses mains survolant inutilement le corps de Jon comme si elle cherchait une plaie sur laquelle faire pression, une blessure à apaiser.

"Qu'est-ce qu'on fait?" demande Arya à Ver Gris. Les cris de douleur de Jon la rendent physiquement malade. Elle parvient à peine à tenir Aiguille convenablement. Pas Jon, pense-t-elle, implore-t-elle. Pas Jon. Pas Jon. Pas mon frère.

"Il n'y a pas de réponse sans danger," lui dit Ver Gris, semblant tout aussi paniqué. "Mais ne rien faire est pire." Il soulève sa lance; Arya suppose qu'il a choisi son interprétation de la meilleure réponse de toutes les horribles à leur disposition.

Mais quand ils se tournent tous deux pour faire face à la Corneille à Trois Yeux, ils sont horrifiés de voir la reine perchée sur son lit, ses mains serrées autour des siennes. Elle parle rapidement en Valyrien, désespérément; Arya regarde Ver Gris pour essayer d'évaluer ce qu'elle dit mais, hormis un regard troublé, elle ne recueille pas grand-chose. Ca n'a pas d'importance: c'est assez évident, au vu du ton de voix de la reine, qu'elle est en train d'implorer.

Au chevet du lit, effondré sur le sol, Jon est en guerre avec quelque chose qu'ils ne peuvent pas voir. L'effort, peut voir Arya, est immense.

Tout d'un coup, Jon s'avachit et le front de la Corneille à Trois Yeux se défronce. Le cœur d'Arya s'arrête et elle sent du vomi faire convulser sa gorge en voyant la forme immobile de Jon, pensant qu'il est mort mais, après quelques secondes, il presse les mains à terre et pousse pour se redresser en tremblant.

Daenerys se tourne pour s'enfuir à ses côtés mais, avant de pouvoir le faire, la Corneille à Trois Yeux tend la main, attrapant une poignée de ses cheveux argentés. Ils sont détachés en vagues dans son dos aujourd'hui – une erreur. Daenerys lâche un cri, reculant automatiquement vers la Corneille à Trois Yeux avec la pression; il tire violemment, la trainant en arrière, et Ver Gris presse la pointe de sa lance contre sa gorge en ce qui semble être la moitié du temps qu'il faut plus cligner des yeux.

"RELACHE-LA!"

Arya ne l'avait encore jamais entendu élever la voix avant. Elle gronde dans la cellule; Arya est certaine que les gens dans la cour ont dû l'entendre. Même eux doivent savoir que Ver Gris a bien l'intention d'enfoncer sa lance dans la gorge de la Corneille à Trois Yeux.

"Fais-le," dit la Corneille à Trois Yeux avec indifférence, sa main se resserrant dans ses cheveux. Elle ferme les yeux de douleur. "Je suis devenu trop grand pour ce corps."

Daenerys essaye de secouer la tête vers Ver Gris mais n'y arrive pas à cause de la force avec laquelle ses cheveux sont empoignés. La tentative fait clairement Ver Gris s'arrêter net. Il n'abaisse pas sa lance mais il ne le transperce pas non plus.

Le cri suivant de la reine est involontaire. Arya est sûre qu'il lui arrache les cheveux du cuir chevelu. Et, du coin de l'œil, Arya voit la main tremblante de Jon se presser contre le cadre du lit tandis qu'il peine à se lever. Arya se précipite vers lui. Elle s'agenouille près de lui et lui agrippe le bras, le tirant par-dessus ses épaules. Elle enroule son autre bras autour de sa taille et enfonce ses doigts dans son flanc pour avoir une prise tandis qu'elle se lève lentement, le hissant avec elle.

Quand elle regarde à nouveau la Corneille à Trois Yeux, il a tiré la tête de Daenerys vers le bas de sorte que son oreille est au-dessus de ses lèvres. Les doigts de sa main libre, voit Arya, sont écartés sur son ventre, les ongles s'enfonçant dans la soie couleur framboise de sa robe. Quand il lui siffle dans l'oreille, il fait tellement calme dans la pièce qu'ils peuvent tous en saisir chaque mot.

"Je vais m'en aller maintenant," dit-il. "Je pense que, avec le temps, tu me remercieras pour ça."

Arya ne sait pas ce qu'il projette de lui faire, mais Daenerys réagit comme s'il lui pressait un couteau contre le ventre. Elle lacère vicieusement le dos de ses mains avec ses ongles, arrachant des couches entières de peau aussi facilement qu'un couteau épluche une pomme, se tortillant pour essayer de se libérer de sa prise. Jon se repousse de la forme soutenante d'Arya, titubant en avant et puis trébuchant contre le matelas. Ses mains tremblantes agrippent les chevilles inutiles de la Corneille à Trois Yeux; il tire tellement fort que la Corneille à Trois Yeux est traînée sur la moitié du lit. Les ongles de la Corneille à Trois Yeux griffent le ventre de Daenerys lorsqu'il est retiré, même s'il ne lâche toujours pas ses cheveux. Elle est à moitié traînée avec lui. Elle détourne immédiatement son corps, éloignant son ventre le plus possible de lui; Ver Gris s'avance devant elle et Arya se joint au fouillis, empoignant les mains glissantes, ensanglantées, dans les cheveux de Daenerys. Elle se souvient soudainement de toutes les fois qu'elle a dû arracher les mains de Sansa hors de ses propres cheveux quand elles étaient petites. Elle faufile ses doigts entre le pouce et l'index de la Corneille à Trois Yeux, luttant pour desserrer sa poigne. Elle ne parvient pas à avoir une prise avec tout le sang qui détrempe les cheveux de Daenerys et sa main; elle ne sait même pas si le sang est celui de Daenerys ou de la Corneille à Trois Yeux, bien qu'elle suppose que ce soit un mélange. Jon, réalise-t-elle avec un frisson de choc, a mis ses pouces sur les yeux de la Corneille à Trois Yeux, appuyant tellement fort que ses ongles deviennent blancs avec la pression, et la Corneille à Trois Yeux commence à hurler.

"Lâche-la! LACHE-LA!" rugit Jon.

Ses mains se déplacent jusqu'à la gorge de la Corneille à Trois Yeux dès qu'elle est assez exposée pour l'empoigner. Arya se rapproche de là où la main la Corneille à Trois Yeux enserre les cheveux de Daenerys, essayant de mieux voir où tirer, mais sa tête se heurte douloureusement à celle de Daenerys quand il donne soudainement une nouvelle saccade sur ses cheveux. Elles se cognent assez fort pour qu'Arya voit trente-six chandelles derrière ses yeux et de la douleur la traverse comme un éclair jusqu'aux orteils, mais elle ne lâche pas, n'arrête pas de tirer sur ses doigts. Si elle n'était pas aussi près de la tête de Daenerys, elle lui couperait la main, mais elle sait qu'il est impossible d'y arriver sans blesser quelqu'un d'autre en même temps.

Finalement, les doigts de la Corneille à Trois Yeux cèdent, s'affaiblissant avec le manque d'oxygène. Ses mains retombent mollement sur le matelas, plusieurs fragments de cheveux de Daenerys entortillés autour de ses doigts comme de fins fils d'argent. Arya saute en avant et enfonce son genou dans la poitrine de la Corneille à Trois Yeux, le forçant à se coucher sur le dos. Elle s'assied sur son ventre, repoussant ses épaules sur le lit, mais il a complètement abandonné son combat, les mains de Jon toujours serrées en une poigne mortelle autour de sa gorge.

"Jon," dit Arya. Elle est à bout de souffle. Sa vision est un peu obscure sur les bords, et sa tête la lance à l'endroit où Daenerys et elle se sont cognées. "Jon, lâche-le, il a arrêté. Jon. Jon, lâche-le!"

Quand il ne lâche pas — et qu'Arya voit les lèvres de Bran virer au bleu — elle va tirer sur ses doigts, essayant de forcer ses mains à bouger. Il ne fait que serrer plus fort. Il ne relâche que lorsqu'ils entendent deux choses: un rugissement lointain dans le ciel au-dessus et un bas grognement, presque silencieux.

Jon lâche la gorge de la Corneille à Trois Yeux. Arya se tourne pour observer Ghost se faufiler dans la cellule, ses yeux rouges aussi sauvages que ceux de Jon.

"Je vais laisser Ghost t'avoir," grogne Jon. "Le voilà. Et Drogon aussi. Tu as fait du mal à sa mère. Il ne va pas aimer ça." Il crache au visage de la Corneille à Trois Yeux, dérangé, et puis il descend du lit en chancelant, allant s'asseoir près de Daenerys à l'autre bout. Il la prend dans ses bras, lui murmurant quelque chose qu'Arya ne peut pas décrypter. Arya voit Daenerys se masser le cuir chevelu avec une grimace, ses cheveux rouges de sang.

Arya pense (espère) que Drogon ne va pas incendier la cellule avec sa mère à l'intérieur, mais aux vues de comment il rugit au-dessus d'eux, elle n'en est pas certaine. Elle pense qu'il est temps d'y aller. Elle regarde Ver Gris, faisant un signe de tête dans sa direction, et il s'approche et presse une nouvelle fois la lance contre la gorge de la Corneille à Trois Yeux pour qu'Arya puisse cesser de le maîtriser.

La Corneille à Trois Yeux devrait avoir peur. Ghost, assis devant Jon et Daenerys, le regarde avec les babines retroussées, les crocs découverts. Drogon semble tellement fâché qu'Arya pense qu'il va peut-être réduire les cellules en cendre aussitôt que sa mère en sera sortie.

Mais la Corneille à Trois Yeux fait un sourire. Il n'est pas du tout inquiet. Quelque chose a changé, mais Arya n'est pas sûre de quoi.

"En tant que mère tu t'es façonnée, une mère tu as désiré être," dit-il. "Et tu ne le seras jamais."

Daenerys continue de se pétrir le cuir chevelu en le regardant. La Corneille à Trois Yeux se détend contre le matelas, tournant les yeux vers le plafond. Ses yeux suivent les mouvements de Drogon dans le ciel tandis qu'il vole bas au-dessus du plafond cassé, une ombre sombre bloquant le soleil toutes les quelques secondes.

"Tant que tu seras avec ton enfant, mes mille et un yeux le seront aussi. C'est ce que tu lui donneras."

Quand il s'avachit, son corps semble s'enfoncer dans le matelas. Arya observe avec horreur le sourire grinçant sur son visage disparaître petit à petit.

Comme avant, elle n'a pas besoin qu'on lui dise quoi que ce soit. Elle peut voir quand la Corneille à Trois Yeux a quitté son frère. Elle peut voir quand il est à nouveau Bran.

Mais il ne bouge pas. Il respire à peine. Arya regarde sa poitrine pendant dix longues secondes, respirant à peine elle-même. Quand elle tend la main pour attraper le poignet de Bran, elle sent le plus faible des pouls.

Soudainement, elle entend le sifflement métallique d'une épée dégainée. Elle se tourne. Elle se retrouve à regarder Jon, dressé au-dessus d'eux, ses yeux sur Bran, Grand-Griffe tenue tellement fermement que ses doigts semblent aussi blancs que des os. Arya réalise, son cœur sombrant, qu'il ne voit pas ce qu'elle voit. Il ne comprend pas que c'est trop tard, que la Corneille à Trois Yeux s'est enfuie.

"Attends," dit Arya, protégeant Bran. "Attends. Jon, attends—"

"Bouge-toi, Arya!"

"Non! Je ne bougerai pas! Regarde-le! Regarde! La Corneille à Trois Yeux est partie—"

"BOUGE!"

"NON! Daenerys!" s'écrie Arya, se tournant vers la reine, faisant appel à elle pour qu'elle fasse appel à Jon. Elle a une main posée légèrement sur son ventre, ses lèvres tordues par une gêne; elle semble à peine intégrer Jon et Grand-Griffe, Bran allongé sous la lame. "Daenerys, c'est à nouveau Bran! Je t'en prie! Fais-moi confiance, je t'en prie!"

Ces mots traversent ce qui inquiète actuellement Daenerys. Elle pose une main tremblante sur la tête de lit et se lève lentement, venant se tenir à côté de Jon. Elle pose sa main sur sa hanche, l'attirant plus près d'elle.

"Fais voir à Ghost," dit-elle.

Jon ne bouge pas. Ses bras tremblent de manière tellement erratique qu'Arya doute qu'il pourrait même prendre la tête de Bran en un coup net; il finirait par tailler inégalement, faisant inutilement souffrir Bran.

"Jon," supplie Daenerys. Elle lui touche gentiment l'avant-bras. Il se tourne pour la regarder, son visage contorsionné par la douleur. Daenerys enroule ses doigts autour de son avant-bras, le stabilisant. Il abaisse petit à petit Grand-Griffe.

"Ghost," appelle-t-il d'une voix rauque.

Arya se tourne vers Ghost. Ils le regardent grimper sur Bran, les babines toujours retroussées en un grognement. Il se rapproche du visage de Bran, reniflant fort, les poils hérissés.

Petit à petit, cependant, son corps s'assouplit, comme si un grand poids était soulevé de son dos. Son langage corporel passe de tendu et furieux à détendu. Il pousse son museau contre le bras de Bran une fois, deux fois, et puis il se tourne pour regarder Jon.

Arya entend Grand-Griffe se fracasser par terre. Jon — toujours extrêmement chancelant avec ce qui lui est arrivé— s'effondre. Il s'appuie contre Daenerys, son visage pressé dans son cou, tout son corps tremblant. Daenerys croise le regard d'Arya par-dessus la tête de Jon, ses doigts lui coiffant doucement les boucles.

Ses yeux sont peinés. Troublés.

C'est là qu'Arya comprend que ce n'était pas une victoire.


IV.

Daenerys grimace quand le mestre appuie fermement sur son ventre, parvenant tout juste à réprimer une exclamation de douleur. Ca n'a pas d'importance: elle voit Jon, de là où il fait les cent pas, se tourner immédiatement vers le lit, ses sourcils froncés par-dessus la tempête grise de ses yeux. Il vient se tenir anxieusement à côté d'elle, ses émotions émanant de lui en vagues.

"Tu es censé te reposer," dit Arya à Jon. Elle est couchée à côté de Daenerys sur le lit, les bras croisés et le front tendu. Elle a prétendu être fatiguée, mais Dany pense qu'elle s'est jointe à elle simplement parce que Jon ne voulait pas. Il fait les cent pas depuis qu'ils sont entrés dans la chambre, à cran et tremblant.

"Pas besoin," rejette Jon mais, au moins, il se perche sur le côté du lit.

Sa paume est rugueuse et chaude lorsque sa main se glisse sur la sienne. Dany retourne sa main, entrelaçant ses doigts avec les siens. Il sert fort, son anxiété tourbillonnant dans ses yeux. Au pied du lit, Ghost geint, son stress reflétant celui de Jon.

"Au-delà des ecchymoses, je pense que tout va bien," décide le mestre. "Les bébés sont extrêmement protégés dans l'utérus. Il faudrait bien plus que ça pour le blesser. Il a seulement pressé, n'est-ce pas?"

"Oui," affirme Arya.

Daenerys se redresse sur ses coudes et baisse les yeux sur son ventre dénudé. Elle regarde les hématomes qui ont déjà commencé, des tâches de rouge pourpre foncé à cause de la pression des doigts de la Corneille à Trois Yeux.

"Vous êtes sûr?" demande-t-elle, soulevant sa main libre pour toucher une ecchymose de façon expérimentale. Elle est très sensible.

"Oui, Majesté," assure-t-il.

Elle s'inquiéterait infiniment sans les petits coups périodiques qu'elle sent de sa fille depuis qu'ils ont quitté les Cellules Noires. Il ne semble y avoir rien de différent dans la fréquence de ses mouvements et Dany doit s'y raccrocher. Elle ne peut même pas envisager l'alternative.

Jon se relève et traverse la pièce jusqu'au balcon, son dos tourné vers Dany. Elle veut le suivre, mais le mestre écarte ses cheveux et commence à regarder son cuir chevelu, donc elle reste immobile. Elle regarde Arya cependant, faisant un signe de tête vers Jon. Arya soupire, mais elle balance ses jambes sur le côté du lit et se lève quand même. Daenerys la regarde le rejoindre sur le balcon tandis que le mestre éponge son cuir chevelu avec du vin nettoyant. Elle est soulagée de découvrir que ça ne pique pas du tout, indiquant que la plus grande partie du sang emmêlé dans ses cheveux n'était pas le sien.

"Il n'y a pratiquement pas de dégât ici," lui dit le mestre. "Un petit point de saignement là où vos cheveux ont été arrachés, mais la peau est plus ou moins intacte. Je ne comprends pas comment tout ce sang a pu venir de quelque chose d'aussi superficiel..."

"Ce n'est pas rien que mon sang," commente Daenerys et, durant un instant, elle ressent l'envie de sourire.

Sur le balcon, Arya parle calmement à Jon. Elle le fait habituellement rire en un rien de temps, mais il ne contracte même pas un peu les lèvres. Le cœur de Dany donne une impression de vide; la pression sous vide la rend malade. Elle ne veut rien de plus que de sortir de ce lit et aller près de lui, mais elle a soudainement peur qu'il soit fâché contre elle.

Le mestre essuie le sang de ses cheveux et de son cuir chevelu avec un tissu chaud et humide, doux et silencieux en le faisant. Il appuie une compresse froide saupoudrée d'huile de menthe poivrée dessus après; ça apaise la palpitation.

"Reposez-vous," la presse-t-il doucement, la regardant sérieusement dans les yeux. "Physiquement, vous vous rétablirez en peu de temps, mais le traumatisme peut détruire le corps aussi rapidement qu'une blessure."

Elle le sait bien, mais ce n'est pas pour elle qu'elle s'inquiète cette fois. Ses yeux cherchent à nouveau Jon. Elle regarde fixement le maintien tendu de ses épaules, la façon dont sa tête est baissée.

"Je voudrais de l'essence de noxombre. Pas assez pour endormir, juste assez pour calmer les nerfs. Amenez-en mélangé dans de l'hydromel."

Le mestre hésite. "Ah, Votre Grâce, nous ne recommandons pas d'en consommer pendant la grossesse."

"Ce n'est pas pour moi," explique Dany.

Il se tourne pour jeter un œil en direction de Jon. Il hoche la tête.

"Je vais en envoyer tout de suite," dit-il.

"Merci."

Quand le mestre s'en va, Dany tire sa robe sur son ventre et se lève du lit. Ghost en saute aussi, la suivant de près. Elle pose sa main sur son dos pendant qu'ils avancent ensemble.

Elle rejoint Arya et Jon sur le balcon, avançant pour se tenir de l'autre côté de Jon. Elle lève les yeux vers lui. Quelque chose, elle le sait, est en train de le ronger, et elle pense qu'il utilise toute sa force pour s'empêcher de craquer.

"J'ai envoyé le mestre chercher de l'essence de noxombre. Comment va ta tête?" lui demande-t-elle.

Il baisse à nouveau la tête et agrippe la balustrade du balcon. Il ne répond pas. Dany et Arya échangent un regard inquiet.

Juste au moment où Dany pense qu'il est incapable ou peu disposé à parler, il le fait.

"Comment as-tu pu aller près de lui, Dany?"

Angoissé. En colère. Dany sent un torrent instantané d'émotions: peine, regret, irritation. Arya est tout aussi surprise.

"Quoi?" exige-t-elle de Jon, se tournant pour lui faire face avec incrédulité.

"Tu es en colère contre moi," réalise Dany. Même si elle craignait qu'il le soit peut-être, elle ne s'y était pas attendue. Pas vraiment. "Pour…?"

"Pour avoir été près de lui! Pour t'être approchée de lui! Alors qu'on savait ce qu'il a essayé de faire la dernière fois! Alors que tu savais ce qu'il voulait — tu savais qu'il voulait que tu te rapproches!" Jon se bascule en avant de façon chancelante, resserrant sa prise sur la balustrade, et, durant un instant, Dany a peur qu'il tombe par-dessus bord. Arya doit craindre la même chose parce qu'elle saisir une poignée de son justaucorps.

"Viens t'asseoir. Maintenant," ordonne Arya avec irritation. "Tu n'as pas les idées claires. Tu dis n'importe quoi et tu sais à peine rester debout. Assied-toi en attendant que le mestre amène l'essence de noxombre."

Il se dégage de la main d'Arya. Quand il se tourne pour faire face à Dany, elle est prise de cours par les larmes brillant sur ses joues. Elle tend instinctivement le bras vers lui, sa main se posant sur sa joue. Il lève le bras et lui attrape la main et, durant une seconde, elle pense qu'il pourrait la repousser. Mais il s'y accroche, chancelant à nouveau sur ses pieds.

"Il te faisait du mal, Jon," lui rappelle Dany. Elle s'oblige à reprendre pied, refusant de laisser le doute monter. "Quand suis-je déjà restée les bras croisés à ne rien faire alors que je pouvais faire quelque chose pour y mettre fin?"

Jamais. Et elle ne le fera jamais.

"C'est ce qu'il voulait, Dany, il voulait que tu sois assez près pour te toucher, et maintenant il a fait quelque chose et—" il s'interrompt, ses mots volant en éclat avec la peur. Le cœur de Dany tremble de façon désagréable dans sa poitrine. Elle sent que l'envie de pleurer s'installe enfin. Avec ça, le doute arrive. A-t-elle bien fait ce qu'il fallait? "On ne sait pas ce qu'il a fait. Mais il a fait quelque chose."

Dany n'a pas besoin des mots sinistres de Jon pour le savoir. Elle a senti le frisson lui traverser les veines.

"Qu'aurais-tu voulu que je fasse?" exige Dany. Elle doit faire un effort pour empêcher sa voix de trembler. Elle pourchasse le regard de Jon lorsqu'il baisse les yeux, refusant de revenir sur sa position. "Le laisser te mettre le cerveau en pièces? Rester là, à le regarder faire? Il aurait pu te tuer — tu le sais aussi bien que moi. Mieux, j'imagine, puisque c'est toi qui le ressentais."

Jon enfonce ses mains dans ses cheveux et tire dessus. Il tourne soudainement sur lui-même, s'en prenant à Arya ensuite.

"Tu aurais simplement dû le tuer et en finir avant qu'elle n'aille près de lui!"

Arya ne le tolère pas. Elle se redresse de tout son long, ses yeux transperçant Jon.

"Ne commence pas avec moi!" dit Arya d'un ton cassant, furieuse. "Et ne t'avise pas de commencer avec elle, non plus! J'ai voulu le tuer dès le premier instant où il a été dans cette cellule et tu m'as dit que je ne pouvais pas! On a tous fait du mieux qu'on a pu tout à l'heure! Ce qui est arrivé n'est de la faut de personne. Maintenant tu arrêtes d'être un foutu crétin entêté et —tu —viens—t'asseoir!"

Arya lutte, sa main contre le dos de Jon, essayant de le pousser vers le banc. Dany passe à côté d'eux et marche lentement jusque-là, se laissant elle-même tomber dessus. Ghost s'assied à ses pieds. Comme Dany l'avait espéré, Jon cède ensuite, venant s'asseoir à côté d'elle.

Aussitôt qu'il s'autorise à s'asseoir et à se détendre, il s'effondre. Arya le regarde commencer à pleurer avec horreur, mais ce n'est rien que Dany n'ait pas déjà vu.

Leur désaccord s'évapore dès qu'elle tend le bras vers lui. Elle fait mine de le serrer dans ses bras, mais il s'avère qu'il veut la prendre dans les siens. Ca ne dérange pas Dany. Alors qu'il la berce contre son torse et qu'il presse son visage dans ses cheveux, elle sent sa propre peur et son propre chagrin remontrer dans sa gorge. C'est une douleur sèche et grandissante.

"Je suis désolé," souffle-t-il dans ses cheveux, les mots étouffés de regret. "Je suis désolé, Dany."

Elle sent qu'il ne s'excuse pas seulement d'avoir été frustré contre elle. Elle pense savoir pourquoi il s'excuse et ça ne sert qu'à la bouleverser encore plus.

"Personne n'aurait pu le supporter," murmure-t-elle. "Personne. Ce n'est pas ta faute. Tu as entendu ce qu'il a dit. Les deux dernières personnes en qui il a essayé de pénétrer comme ça ont totalement perdu l'esprit."

Il n'insiste pas, mais Dany peut dire qu'il a l'impression que c'est de sa faute — comme s'il avait été une arme contre elle. D'une certaine façon, suppose-t-elle, c'était le cas. La Corneille à Trois Yeux savait que, s'il menaçait la vie de Jon, Dany ferait quelque chose pour le sauver. N'importe quoi pour le sauver. Elle est, à tout le moins, constante à ce sujet.

Elle laisse quelques larmes couler de ses yeux et s'infiltrer dans la tunique de Jon. Elle espérait que ça aiderait la pression sur son cœur, mais ça semble seulement la faire remonter plus près de la surface. Elle tourne le visage sur le côté pour un peu d'air frais et, quand elle ouvre les yeux, son regard tombe sur Arya.

Arya, se tenant là tout seule, certainement aussi traumatisée qu'eux. Daenerys pense au désespoir dans sa voix lorsqu'elle suppliait de laisser la vie sauve à Bran. Vaguement, elle se souvient de la voix de Viserys. Dany, s'il te plait! S'il te plait!

Dany déroule l'un de ses bras d'autour de Jon et le tend vers Arya. Elle remarque que sa propre main tremble; elle ne l'avait même pas réalisé avant de le voir. Arya regarde simplement la main de Dany pendant de longs instants. Dany remue les doigts de façon implorante. Voyant ça, Arya sourit juste faiblement et ça aide à réduire la pression qui pèse comme des pierres sur la poitrine de Dany.

Arya s'approche, prenant la main de Dany dès qu'elle est assez près. Dany tire dessus, la faisant rentrer dans leur étreinte, et Jon se déplace directement sur le côté, faisant juste assez de place pour qu'Arya se perche entre eux. Ses bras reviennent autour de Dany— et d'Arya aussi maintenant. Dany glisse sa main sous le bras d'Arya, l'enroulant autour de sa taille, la serrant.

"Et maintenant?" leur demande Daenerys.

Le souffle d'Arya est chaud contre les cheveux de Dany. "On te procure une épée rien que pour toi."

Dany lâche un rire. Jon aussi. Rapidement, ils rigolent tous les deux et Arya se joint à eux, même si elle se dépêche de clarifier.

"Je suis sérieuse," leur dit Arya. Elle se recule et regarde Dany. "S'il est vraiment parti… autre part, il pourrait être n'importe où. Ce qui veut dire que tu dois être préparée à le rencontrer n'importe où, n'importe quand."

Daenerys essaye de s'imaginer se balader avec à la fois un ventre de femme enceinte et une épée aussi grande que Grand-Griffe à la hanche. Rien que la pensée l'épuise.

"Pourquoi pas un poignard?" suggère-t-elle.

"Bien sûr," cède Arya. "Un poignard est mieux que rien."

Daenerys sent la main de Jon se déplacer dans le bas de son dos, lui caressant la colonne. Quand elle lève les yeux vers lui, elle reconnait facilement sa fatigue.

"Je crois qu'on devrait tous se reposer," décide Dany. Une pensée horrible lui vient à l'esprit; elle soupire. "Quelqu'un doit mettre Lord Tyrion et Ser Davos au courant. En fait, je crois qu'ils nous attendent peut-être toujours dans la salle du conseil…"

"Je vais y aller," offre Arya, bien que Dany peut dire que c'est une offre née de l'amour et rien d'autre. Ce n'est pas du tout une corvée désirable. "Même si je ne peux pas promettre que je serai polie avec Tyrion Lannister."

"Je n'escompterais jamais le déraisonnable."

"Est-ce que tu veux que je leur raconte tout?" demande Arya.

Dany regarde Jon. Peut-être qu'il est juste fatigué, mais il hoche immédiatement la tête, et Dany est du même avis. Elle est encore bien loin d'avoir digéré toutes les informations qu'elle a découvertes aujourd'hui, toutes les peurs; elle n'a plus d'énergie pour s'inquiéter que les conseillers ne sont pas véritablement loyaux.

"Oui, tout ce que tu peux te souvenir."

"Je n'oublierai rien de tout ça de sitôt," marmonne Arya, se levant pour s'en aller.

Malheureusement, Daenerys pense que c'est sans aucun doute vrai pour chacun d'entre eux.


V.

Ils guérissent comme ça: peau contre peau, la chaleur des flammes les enveloppant, le craquement paisible du feu berçant leurs pensées épouvantables vers un état paisible.

Ils sont assis, appuyés l'un contre l'autre, leur peau lavée du sang et de la sueur de la journée, la chaleur de la cheminée séchant leurs cheveux mouillés. Dany a la tête posée contre son épaule et observe les mouvements orange des flammes derrière ses paupières fermées. Ses mains à lui, plus fermes que quelques heures plus tôt, lui caressent la cuisse, sa tête doucement posée sur le sommet de la sienne.

"La princesse qui fût promise," murmure Dany, goûtant les mots. Leur donnant naissance, à eux et aux lourdes conséquences qui y sont incorporées.

Elle place sa main sur leur fille tandis qu'elle bouge en elle. Comme se fait -il qu'elle n'a même pas encore pris son premier souffle et qu'elle est déjà traquée? Déjà en danger?

Mais, n'était-ce pas le cas pour Jon et elle, aussi? Elle suppose qu'elle est idiote de s'attendre à mieux pour son enfant. De l'espérer.

"Non," dit Jon, la voix ferme, chargée. Il se tourne. Dany soulève la tête de son épaule et ouvre les yeux, observant son regard résolu. Il lui prend gentiment le menton et lui embrasse les lèvres; ça met du baume à son cœur endolori. "Une princesse, oui. Mais avant d'être quoi que ce soit, c'est notre fille. Ils ne peuvent pas nous le prendre."

Dany pense aux paroles que Jon lui a déclarées durant leur bain une heure plus tôt. Je n'ai jamais eu aussi peur, a-t-il dit, parlant des instants où Bran entrait de force dans sa tête pendant que Dany criait en arrière-plan. C'était comme une noirceur qui retenait tous les bruits et toutes les visions. Je n'ai rien vu et pourtant tout vu. J'ai entendu un millier de sons différents — pourtant j'ai quand même pu entendre ton exclamation de douleur. J'avais l'impression que quelqu'un avait enterré une hache dans mon crâne et avait tourné la lame sur le côté, ouvrant les deux côtés de force. Dany a ressenti la piqûre de chacun des mots. Et quand il a avoué, à la fin: Mais j'étais mort de peur quand je t'ai vue te tenir le ventre. Quand j'ai réalisé ce qu'il pense que notre enfant est. Ce à quoi elle ne pourra jamais échapper.

Elle a peur aussi. Elle ne pouvait pas se permettre de le montrer à la Corneille à Trois Yeux, mais l'idée que son enfant puisse être condamnée au genre de vie qu'elle a eue, la paralyse avec un sentiment d'impuissance. Elle veut élever son enfant dans le doux confort d'un foyer, inconsciente des maux extérieurs qui pourraient chercher à la détruire, s'inquiétant seulement des jeux auxquels elle pourrait jouer ou de quelles histoires elle pourrait lire. Peut-être, a pensé Dany quelques fois, quand elle se sentait particulièrement heureuse et optimiste, qu'elle pourra même rire et explorer le monde avec un frère ou une sœur.

Pourra-t-elle donner ça à son enfant maintenant? Pourra-t-elle lui donner tout ce qu'elle n'a jamais eu?

Elle ne sait pas ce qui se montre sur son visage quand elle pose sa main sur son ventre, mais quoi que ce soit pousse Jon à lui prendre le visage avec les plus tendres des caresses et à l'embrasser tellement doucement que ses lèvres lui courent après, cherchant plus. Il a une façon de lui donner l'impression d'être du fil d'or entre ses mains, inestimable et précieuse. Choyée. Elle n'a jamais ressenti rien de tel sous les caresses de qui que ce soit d'autre.

"Je veux connaître son nom," murmure Jon entre deux baisers, sa main cajolant le côté de son ventre. "Comment allons-nous l'appeler?"

Elle sait que c'est sa façon de donner à leur fille une identité qui lui est propre, quelque chose qui dépasse la princesse qui fût promise. Dany fait courir son nez contre le côté de celui de Jon lorsqu'elle sépare leurs lèvres, son cœur s'élevant dans sa poitrine en pensant à cette idée. D'une manière ou d'une autre, c'est exactement ce qu'il fallait dire. Elle n'aurait même pas pu le dire si elle avait dû essayer de lui dire comment la réconforter. Mais il savait.

"Je ne sais pas," avoue Dany. "Rhaella, je pense, parfois. Viserys parlait toujours d'elle comme si elle était l'amour incarné. D'autre fois, Lyanna. Mon frère l'aimait tellement profondément… on dit que c'était une femme remarquable. Et c'est un nom Nordien; je pense que le Nord aimerait assez bien que ton héritière soit Lyanna." Ca semble aussi approprié d'une certaine façon, que Lyanna Stark ait accidentellement provoqué la division dans les royaumes, seulement pour qu'une autre Lyanna la répare. Maintenant, la plupart des familles nobles connaissent la véritable identité de Jon et la véritable histoire de Rhaegar et Lyanna, mais peut-être que ce serait un moyen de prouver encore plus la véracité du récit — de montrer encore plus que le nord et le sud sont unis.

Pourtant ni elle ni Jon n'existeraient sans Rhaella et la souffrance qu'elle a endurée. Parfois, le souvenir de Rhaella était la seule chose assez puissante pour provoquer de la joie chez Viserys, la seule source de paix pour son âme. Dany sait qu'elle était aimée par Rhaella, du premier instant où elle a remué dans son ventre au moment où sa vie a coûté la sienne à sa mère. Elle n'en a jamais douté.

Son cœur n'arrive à se décider pour aucun.

"Et puis, parfois, je m'inquiète… J'ai nommé Rhaegal et Viserion en mémoire à mes frères, et ils sont morts comme eux maintenant aussi. Rhaego était en hommage à Rhaegar et Drogo et ils ne sont plus là. Nos mères ont souffert et puis elles sont mortes. Je ne peux m'empêcher d'avoir peur qu'on lègue cette souffrance à notre fille, d'une façon ou d'une autre."

"Oui, nos mères ont souffert," convient Jon. Ses yeux se ferment tandis qu'il l'embrasse juste en-dessous de l'épaule. "Mais, avant la souffrance, avant la mort, elles ont vécu. Je ne voudrais pas qu'on se souvienne de moi par les choses dont j'ai souffert. Ta mère voudrait qu'on se souvienne d'elle comme d'une mère tellement aimante que son fils parlait d'elle tous les jours après sa mort, ma mère comme d'une mère tellement déterminée que son frère a raconté des histoires sur elle à tous ses enfants plus de fois qu'ils ne peuvent s'en souvenir. C'est ça les choses que nous léguons."

Daenerys sourit. Elle lui passe les doigts dans les cheveux pendant qu'il lui embrasse la gorge, se sentant réchauffée par l'amour de l'endroit où ses lèvres la touchent jusqu'à ses orteils.

"Tu approuves Lyanna?" suppose-t-elle.

"J'approuve les deux. J'aime tout. J'aime ce que tu penses lui aller."

"Utile," plaisante Dany.

Il lève les yeux vers elle, soudainement sérieux, sa paume trouvant à nouveau son ventre. "Et si on l'appelait simplement d'une certaine manière, juste toi et moi? Jusqu'à ce qu'on se décide pour un vrai nom."

Dany aime l'idée. Pour elle, ça renforce encore plus l'idée qu'ils sont une famille, leur propre unité de trois personnes, les derniers Targaryen. Les trois têtes du dragon.

"J'aime beaucoup cette idée," admet-elle. "Comment allons-nous l'appeler?"

"Oh," dit Jon, son sourire soudainement insolent, "je ne sais pas, je n'ai pas été jusque-là."

Dany rigole. "Donc on est de retour à notre point de départ."

"Loin de là," réfute-t-il. Elle comprend ce qu'il veut dire tandis qu'il lui embrasse à nouveau les lèvres. Elle ne peut s'empêcher de fondre un peu.

Elle pense à plein de choses différents pendant qu'il la serre dans ses bras, les pensées s'éveillant paresseusement et puis se bousculant avec la caresse de ses lèvres sur sa peau ou de ses chuchotements dans ses cheveux. Elle pense à sa férocité, comme ses yeux se durcissent quand il protège d'autres personnes. Et elle pense à sa tendresse, comme il prend son visage dans ses mains comme si c'était de l'or filé, comme il murmure Je t'aime. C'est au Je t'aime Valyrien qu'elle pense alors, la prononciation saccadée et déformée par son accent Nordien; étrangement, ça sonne mieux à cause de ça.

"Zaldrīzes-zokla," taquine-t-elle doucement et elle est ravie quand il se met à rire.

"Īlva tala," dit-il, les mots maladroits sur sa langue mais débordant d'amour. Elle est surprise qu'il se souvienne du mot pour fille. Ca lui enflamme le cœur. Notre fille.

"Oui," dit-elle. "Īlvon." La nôtre.

Sa tendresse pourrait lui déchirer le cœur. C'est ce qu'elle pense pendant qu'il lui caresse le ventre, son nez cognant doucement le sien, ses lèvres à un souffle des siennes.

"Īlvon," affirme-t-il, approuve-t-il.

"Je préfère zaldrīzes-zokla."

"Ce n'est pas vrai," réfute-t-il en riant. Ses lèvres sont toujours courbées en un grand sourire lorsqu'il l'embrasse et Dany sent leur bébé — Īlvon, pense-t-elle, son cœur se gonflant— remuer en elle, le mouvement assez fort pour qu'elle pense que Jon a probablement pu le sentir. La façon dont ses doigts se contractent un instant le confirme.

"Elle est d'accord avec moi," dit-il.

Leurs rires se mêlent et, tandis qu'il l'attire sur ses genoux, elle se dit: Je ne suis plus seule. C'est ça la famille. C'est pour ça que les gens se battent — c'était le but de tout ça. C'est pour ça que je me suis battue aussi longtemps, ce que j'ai recherché aussi longtemps. Comment est-ce que ça pourrait enfin m'arriver seulement pour disparaître?

Ca ne peut pas, décide-t-elle et, puis, avec plus de fermeté: Ca ne disparaitra pas. Peu importe à quoi leur fille est destinée, Jon et elle seront à ses côtés. Les trois têtes du dragon — le dernier sang du dragon. Jon et elle se sont battus et battus et battus et ils vont continuer de se battre.


VI.

"Qu'est-ce que ça signifie?" exige Arya, irritée. "Ce que vous dites n'a pas de sens."

Tyrion repose brusquement sa coupe contre la table. Un peu de vin clapote par-dessus bord et atterrit sur la multitude de papiers éparpillés devant lui, mais il semble à peine le remarquer. Dany l'observe soulever à nouveau sa coupe avec une désapprobation froide. Elle commence à perdre patience avec son ivrognerie; si elle n'était pas préoccupée par des choses bien plus pressantes que sa conduite déshonorante, elle le ferait choisir entre être enfermé dans une pièce aussi longtemps qu'il lui faudrait pour se sevrer et se désintoxiquer ou rendre sa broche. En l'état actuel des choses, aussi désagréable que son obsession avec la prophétie est devenue, il est le seul à avoir réalisé que la Corneille à Trois Yeux était l'ennemi auquel la prophétie faisait référence avant que la Corneille à Trois Yeux ne l'admette lui-même. C'est pour l'intelligence de Tyrion qu'elle l'a choisi; elle va devoir attendre de voir à quel point cette intelligence peut encore être utile tout en étant imbibée de vin.

"En bref: on est foutu, nous sommes foutus, nous sommes complètement et absolument bien-foutus!" bredouille Tyrion.

Ser Davos s'adosse à sa chaise et croise les bras. "Eh bien, voilà, Arya. Nous nous sommes tous faits foutre."

"Là maintenant? Je l'ai à peine senti," commente Arya, simulant la surprise. "Est-ce que tu l'as senti, Majesté?"

"Non," dit Daenerys. Elle sirote sa propre coupe, même si elle préfère le jus de grenade au vin. "Rien du tout."

"Alors on ne peut pas avoir été bien-foutus," dit Arya.

"Arya," réprimande Jon, visiblement scandalisé.

Daenerys cache son sourire dans sa coupe. Tyrion ricane.

"Oh, oui, très bien— riez! Je ne vois pas ce qui est drôle là-dedans — dans quoi que ce soit! Nous devrions tous rester éveillés toute la nuit, pris de terreur, mais nous sommes là, à écouter Lady Stark se rire de notre situation des blagues sexuelles!"

"Elle ne l'a pas dit dans ce sens-là," défend tout de suite Jon, prenant un air renfrogné, bien que Dany ne peut pas imaginer dans quel autre sens elle aurait pu le dire. Jon semble déterminé à défendre son honneur malgré tout.

"Oui, bien sûr, et Lord Gendry et elle jouaient au Cyvosse à des heures indues la dernière fois qu'il était là—"

"Dites un mot de plus et je vous ferai sortir de la salle du conseil jusqu'à ce que vous sachiez tenir votre langue," grogne Jon.

Tyrion lance un regard noir en remplissant sa coupe. Le silence s'installe dans la pièce, brisé par Arya.

"Je suis une formidable adversaire au Cyvosse."

Ser Davos se frotte le front avec lassitude et Daenerys et Arya échangent un regard amusé. Dany est obligée de regarder sur le côté et de presser les lèvres pour s'empêcher de rire tout haut.

"Peut-on, s'il vous plait, prendre ce problème au sérieux?" implore Tyrion.

"Nous prenons ce problème extrêmement au sérieux," dit Ser Davos à Lord Tyrion. "C'est seulement que vous êtes contrarié à cause d'un livre et que nous venons tout juste d'avoir la première bonne nouvelle de la quinzaine. Vous attendez-vous à ce qu'on pleure?"

"Le réveil de Bran pourrait ne pas être totalement une bonne nouvelle," leur rappelle Lord Tyrion. "Nous ne savons toujours pas—"

"Evidemment que c'est une bonne nouvelle!" interrompt Arya, sa colère éclatant aussi rapidement que Daenerys s'y attendait. "Une semaine qu'il est resté couché dans ce lit à dépérir, à moitié mort avant de prendre ne serait-ce que de l'eau, et il n'allait pas mieux la semaine dernière – qu'il se soit réveillé et qu'il parle va au-delà de la bonne nouvelle!"

Evidemment, il n'a pas dit grand-chose. D'après les mestres qui sont restés près de lui jour après jour, il a demandé après Jon à plusieurs reprises ce matin avant de retomber dans un profond sommeil. C'est le premier signe de conscience véritable qu'ils ont vu. Il est resté totalement inconscient pendant une semaine avant de montrer un quelconque progrès et, même là, c'était seulement sucer de l'eau de lanières de tissus et l'avaler. Il n'avait montré aucun signe de vie au-delà de ça. Qu'il parle et qu'il se souvienne le nom de quelqu'un, en plus, est une énorme amélioration— même pour une si petite chose. Ca n'a clairement pas impressionné Tyrion, cependant.

"Si nous sommes même certains que ce soit vraiment lui."

"Vous ne pouvez pas tout avoir, Tyrion," proteste Jon. "Soit la Corneille à Trois Yeux est en liberté dans le monde et complote notre chute, soit il est coincé à l'intérieur de Bran. Lequel est-ce?"

"Ca pourrait être les deux. Nous n'en serons pas sûrs avant que la Prêtresse n'arrive. Nous devrions être prudents jusque-là. Et nous devrions trouver quelqu'un pour réparer mon livre! L'encre a coulé — Je n'arrive presque plus à le lire— j'ai consigné des choses dans ce livre, des choses que nous avons besoin de savoir!"

Daenerys rencontre les yeux de Jon par-dessus la table. Elle reconnait son agacement pince-sans-rire aussi facilement qu'il reconnait le sien. Tyrion a été dans tous ses états toute la matinée; il dit que quelqu'un est entré furtivement dans sa chambre pour faire tomber l'un de ses livres dans son pot de chambre durant la nuit, bien que tout le monde semble penser qu'il était simplement trop saoul pour remarquer qu'il était tombé tout seul et a pissé dessus. En plus de boire presque sans arrêt, il a passé les deux dernières semaines à faire une de ces trois choses: suivre Daenerys partout anxieusement, lire tous les livres sur lequel il peut mettre la main, ou être obsédé par la traduction de Daenerys de la lettre de Volantis.

Mais, en toute honnêteté, ils ont tous passé la dernière quinzaine à cran. Ca les a tous laissé exténués. Ver Gris insiste pour surveiller personnellement chacune des filles de cuisine qui fait quoi ce que soit pour Daenerys ou Jon, allant jusqu'à insister pour qu'elles goûtent et boivent tout avant de les envoyer; Arya s'est consacrée à apprendre à Daenerys comment manier correctement le poignard qu'elle a fait faire à Lord Gendry pour la reine, approchant les leçons avec une solennité qu'elle n'avait pas durant les cours d'épée, réalisant maintenant que c'est véritablement nécessaire; Jon et Daenerys refusent tous deux d'être séparés l'un de l'autre au point où ils ont eu une chanson écrite sur eux par un artiste populaire bien-aimé intitulée "Notre Reine et Notre Roi, Véritablement Attachés"; Ghost piste sans relâche Daenerys à chaque instant de chaque jour, ne cédant pour lui donner de la tranquillité que quand Jon et elle sont au lit et, même là, il est couché soit sur le balcon, soit devant la porte; Drogon est plus collant que d'habitude et s'est mis à atterrir où il veut, quand il veut, à la recherche de son affection; Ser Davos se jette à corps perdu dans toutes les obligations du royaume avec un zèle infatigable pour se distraire; et même l'enfant de Daenerys bouge beaucoup plus souvent, les mouvements plus forts et plus agités que jamais.

Avec toute l'inquiétude qui pèse sur eux — et sur personne de plus que sur Dany et Jon— l'arrivée de Sansa Stark leur est sortie de l'esprit. Ce qui était autrefois la préoccupation principale de Daenerys n'est plus qu'une note de bas de page dans ses pensées passagères donc, quand Ver Gris vient les voir en plein milieu des plaintes incessantes de Tyrion pour son livre et qu'il annonce que Lady Stark et ses bannerets approchent de Port-Réal, Daenerys parvient difficilement ressentir quoi que ce soit.

Elle pose ses mains sur les accoudoirs de sa chaise et les utilise pour s'aider à se lever, le gonflement toujours croissant de son ventre devenant chaque jour plus encombrant. Tout le monde se lève avec elle, y compris Jon, bien qu'il se lève pour l'accompagner.

"Je peux l'amener ici," propose immédiatement Ver Gris.

"Non, j'aimerais être là quand elle entrera. J'aimerais y assister. C'est mon peuple, c'est mon royaume: je voudrais voir son visage quand elle les rencontrera."

Car en ce qui ce qui concerne leur royaume, à Jon et elle, Dany n'a rien à cacher, aucune honte. La croissance de son enfant reflète la croissance de Port-Réal: ce sont toutes deux de magnifiques choses qui n'ont encore jamais été auparavant, et elles deviennent toutes deux meilleures et plus fortes chaque jour qui passe. Elle en est tellement fière qu'elle sait que ce sera impossible de cacher cette fierté. Si ça énerve Lady Stark, eh bien. Daenerys n'est pas étrangère au fait d'être l'objet de convoitise.

Arya, Ver Gris, Mouche Rouge et Rat Bleu les escortent, Jon et elle, vers les portes de la ville reconstruites, Ghost suivant juste à côté de Dany. Le trajet est long: Daenerys et Jon s'arrêtent tous les deux ou trois pas semble-t-il, ravis de parler aussi longtemps qu'ils le peuvent avec les adultes et de regarder les jouets ou les livres ou les dessins que les enfants se précipitent pour leur montrer. Daenerys n'a pas peur de leur prendre les mains ni de poser un bras sur leurs épaules, mais elle ne peut plus complètement les enlacer simplement parce qu'elle ne supporte plus que personne, hormis quelques privilégiés, ne fassent même qu'effleurer son ventre; lorsque ça arrive, son esprit revient sur la poigne douloureuse de la Corneille à Trois Yeux d'il y a quinze jours, et son cœur se sert avec terreur. Mais ça se produit rarement maintenant, car Ghost a appris à se placer à l'avance entre son ventre et une main approchante. Il ne fait même pas un grognement ni aucune tentative de morsure et ne fait certainement de mal à personne — car les seules personnes qui oseraient tendre la main vers elle de la sorte sont soit des enfants trop petits pour savoir qu'il faut éviter ou des adultes faibles d'esprits pour qui c'est naturel— mais sa simple présence est suffisante.

Quand ils arrivent aux portes, Daenerys voit que Sansa ne voyage qu'avec environs dix bannerets de Winterfell. Jon, Dany et Arya se tiennent ensemble juste devant les portes et les regardent entrer à cheval, les bannières des Stark volant haut. Tandis que Sansa s'approche, la première pensée de Dany est qu'elle a bonne mine. Elle porte ses cheveux auburn tirés en arrière et sa tenue d'équitation est la plus adaptée et belle qu'une dame peut trouver. Sur son cheval, elle se tient aussi droite que les Dothrakis.

Mais quand elle descend de son cheval et vient jusqu'à eux — jusqu'à Jon, Dany et Arya, une unité maintenant après tout ce temps— il y a peu de force dans ses yeux. Elle s'amenuise à chaque pas qu'elle fait vers eux et, quand elle s'arrête devant leur groupe, ses yeux passant de Jon, à Dany, au ventre de Dany, à Arya, Daenerys se surprend à penser: elle est complètement seule. Elle est aussi seule que je l'étais autrefois. Peut-être plus.

Durant les mois précédents, quand Sansa était un plus gros problème que Bran, elle s'était imaginée qu'elle pourrait se permettre un de jubilation quand elle en aurait l'occasion. Elle pensait à la trahison de Sansa — à la manière dont elle a été traitée à Winterfell, pendant qu'elle subissait les pires pertes qu'elle avait jamais connues — et elle brûlait. C'était un feu vindicatif. Elle pouvait le nourrir avec des pensées de cette fête esseulée après la bataille contre les morts, des pensées des regards froids et des commentaires mesquins de Sansa, des pensées de toutes les fois où elle avait essayé de retourner Jon contre elle (essayé de lui prendre la dernière personne qui lui restait). Elle pouvait le faire flamber en se souvenant de son unique conversation avec Sansa, quand elle a fait de son mieux pour s'ouvrir et trouver un terrain d'entente avec Sansa, seulement pour réaliser que cet effort n'allait jamais être rendu en nature. Elle n'a été rien d'autre qu'un instrument pour Sansa, jamais une personne: bonne pour en tirer profit, être utilisée, mais jamais considérée comme une personne avec des émotions ni de l'humanité, ni quelqu'un méritant le respect de la compassion. Et maintenant, en se tenant là avec sa famille, se sentant fière, forte et bénie à bien des égards malgré tout le reste, Dany a l'occasion de jubiler et de bien jubiler. Elle a l'occasion de faire en sorte que Sansa se sente aussi seule qu'elle l'a faite se sentir, elle, autrefois. Elle a l'occasion de montrer à Sansa Stark à quel point, exactement, Daenerys du Typhon peut véritablement être terrible.

Mais elle n'en a pas envie. Elle le réalise rapidement, ses mains se posant sur son ventre, son cœur se serrant peu à peu. Elle n'en a pas envie.

Elle n'est pas une fille au cœur tendre et stupide: elle sait que si les rôles étaient inversés, si le pouvoir changeait de mains, Sansa piétinerait probablement son cœur dans la crasse. Elle sait que, si c'était elle qui approchait le domaine de Sansa, se sentant coupée de son système de soutien et abandonnée par sa famille, Sansa la ferait se sentir encore pire qu'avant, plus seule qu'elle ne l'était autrefois. Elle le sait parce que ça s'est passé.

Pourtant, elle ne supporte pas l'idée d'être la main qui la pousse à terre. Pas quand tant de gens l'ont poussée à terre. Ceux qui ont ployé le genou prendrons la main que je leur offre et je les relèverai, a-t-elle dit un jour et, à cet instant, elle est confrontée à la réalisation rassurante qu'elle le pensait réellement. Etre la fille du Roi Fou veut dire une vie d'examen de conscience et de doute de soi constants; à chaque fois qu'elle parle, il y a toujours un côté sombre d'elle qui se demande si elle pourra se tenir aux choses qu'elle dit. Ca lui donne toujours la sensation de voler quand elle découvre qu'elle est toujours semblable à ce qu'elle se croyait être.

Sansa ne fait pas un geste pour enlacer Arya ou Jon: elle attend clairement de voir s'ils vont le faire. Il y a de la rancune entre les Stark— Dany peut le sentir dans la tension qui étouffe l'air. Mais, d'une certaine façon, le sang de Sansa réside en elle aussi: c'est dans les veines de son enfant qui bouge en elle, dans les veines de son époux. Le sang du loup. Dany a commencé à découvrir qu'il peut être tout aussi formidable que le sang du dragon.

Elle lève sa paume de son ventre. Les yeux de Sansa atterrissent immédiatement dessus. Elle tend sa main vers Sansa et, durant une seconde, elle pense que Sansa pourrait se renfrogner. Sa bouche se resserre. Dany sent un afflux de colère entremêlé à de la pleine. Elle est sur le point de retirer sa main quand Sansa la prend avec raideur et, sans une once d'émotion, presse poliment ses lèvres sur le dos de la main de Dany.

"Majesté," dit-elle.

Dany rencontre les yeux de Sansa, le malentendu lui apparait immédiatement clair. Durant une seconde, elle essaye de se voir à travers les yeux de Sansa et elle imagine que, même sans une couronne, elle demande un certain degré de déférence. Mais elle ne le voulait de cette façon: elle n'avait pas l'intention que sa main tendue soit une domination. Ce serait gratuit: il n'y a aucun doute que c'est elle qui a le pouvoir. Elle n'a pas besoin que ce soit à nouveau établi.

Il faut plus d'effort que Dany ne voudrait l'admettre pour ravaler sa fierté suffisamment pour resserrer sa main sur la main de Sansa et tirer gentiment.

"Non," dit-elle à Sansa, l'attirant vers elle, Jon et Arya. "Daenerys. Nous avons beaucoup de choses à nous dire, Sansa. Je suis contente que vous soyez là."

Il y a de plus grands ennemis qui arrivent sur eux que la jalousie de Sansa (mille yeux et un seul.) Dany a peu d'intérêt à donner une seconde de plus de son énergie à cette animosité sans importance. Elle ne peut pas contrôler ce que Sansa ressent, mais elle peut contrôler ce qu'elle ressent. Et elle choisit la liberté, toujours. La colère est juste une autre chaine.

"Venez," dit-elle, tenant toujours la main de Sansa. "Dinez avec nous. Tout le reste peut attendre."

Jon observe très attentivement Sansa. Dany sait que, si Sansa la traite avec froideur maintenant, Jon la repoussera pour toujours. Cette dureté viendra dans son regard, la férocité du loup— et du dragon. Elle a appris à bien la connaître.

Sansa est méfiante, mais lequel d'entre eux ne l'est pas? C'est chose dont ils vont se désaccoutumer durant le reste de leur vie.

"Merci, j'apprécierais de diner après un si long voyage," dit-elle. C'est guindé et maladroit, mais elle sourit. Elle essaye. Pour le moment, c'est suffisant pour Dany.

Ce n'est pas tout à fait suffisant pour Jon— il la salue mais ne l'enlace pas— mais Arya pose brièvement sa main contre le bras de Sansa tandis qu'ils retournent vers la Crypte-aux-Vierges.

Ils marchent sur les routes nouvellement tracées et bordées de maisons nouvellement construites, des enfants heureux riant tandis qu'ils sautent et jouent dans les rues. Ils passent devant les dispensaires qui ont l'odeur stérile du vin bouilli et des herbes médicinales, les fenêtres ouvertes, les rideaux d'un blanc pur qui flottent comme les ailes d'une colombe dans la brise chaude. Ils passent devant les trois maisons d'études de Daenerys, les portes ouvertes pour révéler un aperçu des adultes et des aînés heureux qui apprennent grâce aux livres aux côtés d'enfants bien nourris, l'air adouci par le son lointain de violonistes et de chanteurs se produisant dans une cour voisine. Plus loin ils marchent, plus ils voient. Et plus ils voient, plus Sansa semble penaude. Daenerys est certaine qu'ils peuvent faire quelque chose avec ça.

Tout comme elle est certaine que, quelque part, la Corneille à Trois Yeux est en train de les regarder maintenant, sûrement mécontent de voir tous les Stark et tous les Targaryen ensemble à Port-Réal.

A suivre...