Juste un peu mot pour dire que j'espère que tout le monde se porte bien et respecte bien les mesures de confinement. Ce n'est pas toujours facile mais lire des fanfictions est un excellent moyen de passer le temps! Donc j'espère que ce (TRES) long chapitre vous plaira ^^ Et je m'excuse à l'avance s'il y a des fautes de frappe ou d'orthographes. J'ai essayé de le relire avec le plus d'attention possible, mais ça fait plus d'un mois que je travaille dessus, quasi tous les jours, et donc, à force, on voit les mots sans les voir.
Bref, bonne lecture et, surtout, prenez soin de vous!
Chapitre 9: Le Tourment
I.
"Voilà mon lit," dit Arya en pointant le lit d'une place près de la fenêtre ouverte.
Sansa regarde le deuxième lit dans la pièce, un autre d'une place qui est actuellement noyé sous des vêtements déjetés et des lettres amassées. Elle suppose que ce sera son lit, à elle. Elle se rapproche et se perche difficilement sur l'extrémité, l'un des seuls endroits dégagés.
"Vous n'avez pas des servantes ici?" exige-t-elle, regardant la pièce désordonnée d'un œil critique. "Ou des domestiques?"
Elle était impressionnée par ce que la Reine des Dragons a fait à Culpucier et à Port-Réal dans son ensemble, mais ça s'est estompé en confusion dès qu'ils sont arrivés à ce qui reste du Donjon Rouge, qui n'est plus rien d'autre que l'ombre de la structure que c'était. Il ne reste presque plus rien: pas la citadelle de Maegor, pas le Grand Hall, pas la Tour de la Main. Il ne semble pas non plus y avoir eu des efforts sérieux pour les reconstruire: elle a vu quelques constructeurs réparer un jardin de vitraux — contre toute attente — mais il n'y a aucune preuve qu'un vrai château soit en cours de reconstruction.
Au lieu de ça, ils sont là. Dans la Crypte-aux-Vierges — une structure construite pour loger deux jeunes filles confortablement et pas beaucoup plus, logeant la Maison Targaryen et sa cour. Sansa a été sidérée de voir à quel point elle est surpeuplée, sidérée par les camps de l'armée encombrant la cour, sidérée par la notion qu'elle va devoir partager ses quartiers avec Arya. Sidérée que c'est comme ça que la Reine des Dragons vit — sidérée qu'elle ne semble même pas réaliser que ce sont des conditions sordides. Ce n'est même pas convenable pour les invités royaux à Winterfell.
Elle ne sait pas quoi en penser. Elle s'est réconfortée durant le trajet jusqu'au sud avec des rappels qu'elle savait comment Port-Réal fonctionnait. Elle est déjà venue ici avant, en tant que prisonnière, et elle y a survécu. Elle s'était adaptée. Mais rien n'est comme ça devrait l'être. Et ça la met mal à l'aise.
"On a des servantes," lui dit Arya en se renfrognant. "Mais elles sont occupées avec des choses bien plus importantes que toucher à mes affaires."
Sansa est confuse en entendant ça. "Comme quoi? C'est majoritairement leur travail, n'est-ce pas? Qu'est-ce qu'elles pourraient avoir à faire d'autre?"
"Elles sont meilleures à bien plus de choses que juste plier les vêtements d'une dame," réplique sèchement Arya. "Celles qui sont douées avec les herbes aident au dispensaire. Celles qui sont douées avec les chiffres, les mots et les langues aident aux maisons d'études. Beaucoup aident dans les jardins, d'autres aident avec les enfants, certaines avec les animaux… il y en a même quelques-unes qui aident avec les bâtiments et une ou deux qui apprennent la défense."
Sansa peut voir qu'Arya aime ça. Ses mots montent avec fierté quand elle parle des domestiques qui choisissent la construction ou le combat comme passe-temps.
"Et qu'en est-il des conditions de vie ici?"
"On s'en sort très bien. On a environ cinq servantes qui s'occupent des affaires ici. Elles viennent dans ma chambre une fois par semaine."
"Peut-être que tu devrais changer en deux fois par semaine," suggère Sansa en regardant la pile de vêtements sur le lit.
Arya ignore ce commentaire. Elle vient près du lit et commence à balayer les vêtements à terre. Les mains de Sansa se contractent à ses côtés. Elle ne peut s'empêcher de s'agenouiller à terre à côté de la pile toujours croissante et de plier ce sur quoi elle peut mettre la main.
"Est-ce que tu vides aussi ton pot de chambre personnel?" demande-t-elle à sa sœur, sa désapprobation évidente.
"Même ça n'est pas aussi infect que ton attitude." Sa voix est froide.
La réaction instinctive de Sansa est de rétorquer quelque chose de tout aussi froid à Arya. Elle sait ce qu'elle dirait: c'est clair pour moi pourquoi tu aimes autant la Reine des Dragons maintenant. Elle a créé un royaume pour les gens qui ne se conforment pas. Mais elle sait que ce n'est pas tout à fait une mauvaise chose et Arya la démolirait pour ce commentaire.
A la place, elle dit: "Je m'interroge sur combien de temps le bas peuple continuera de voir la reine et le roi comme des figures royales alors qu'ils vivent dans des conditions aussi modestes que celles-ci. Le pouvoir est une illusion visuelle. La royauté a le pouvoir qu'elle a parce que la royauté regarde les gens du peuple de haut. Ils vivent une vie qui sied à un roi; ils font valoir leur mérite à travers chacun des aspects de leur style de vie. Ce n'est peut-être pas idéal, mais il en est ainsi."
Arya a l'air d'avoir senti quelque chose de particulièrement dégoûtant. "Le véritable pouvoir n'a besoin d'aucune 'illusion visuelle'. Tu as vu comme le peuple voit Daenerys et Jon. Tu penses vraiment qu'ils seraient mieux respectés s'ils étaient terrés dans un château pendant que leur peuple mourrait de faim et souffrait dans les ruines? Est-ce que ça a bien fonctionné pour les monarques avant eux?"
Sansa pense immédiatement aux gens du peuple qui s'étaient retournés contre Joffrey. Mais elle pense également à la Reine Margaery. A quoi lui a servi son cœur charitable à la fin?
"Admet simplement que 'la Reine des Dragons' est une bonne reine. Admet simplement que tu avais tort, Sansa. La Corneille à Trois Yeux t'a menée en bateau. Et quand nous nous assiérons tous autour d'une table pour parler demain de la Corneille à Trois Yeux, tu comprendras à quel point."
Sansa a entendu d'étranges commentaires comme ça toute la soirée durant le dîner. On t'en dira plus demain, lui a platement dit Jon quand elle a demandé où était Bran et ce qui lui était arrivé depuis qu'il était venu dans le sud. Il est la raison pour laquelle elle a précipité son voyage au sud — pour s'assurer qu'il allait bien. Et personne ne lui a dit grand-chose sur quoi que ce soit. Elle a même demandé à la Reine Daenerys, mais elle s'est contentée de répéter ce qu'a dit Jon.
Quelque chose s'est clairement passé. Sansa comprend, d'après le commentaire d'Arya, qu'ils croient que Bran l'a manipulée. Et elle est assez intelligente pour savoir qu'il l'a probablement fait étant donné ce qu'elle a vu de Port-Réal jusqu'à présent. La Reine des Dragons ne semble ni déséquilibrée ni maléfique. Elle ne montre aucun signe de tyrannie ni de violence excessive. Jon, a remarqué Sansa durant le dîner, semble plus heureux aux côtés de la Reine Daenerys qu'elle ne l'a jamais vu, et il ne montre aucun signe d'avoir eu un lavage de cerveau ni d'être retenu prisonnier non plus.
Mais ses actions n'étaient pas toutes à cause de Bran.
"Je me méfiais d'elle bien avant que Bran me dise quoi que ce soit," rappelle Sansa à Arya. Elle plie le dernier des vêtements d'Arya et se lève en les tenant dans ses bras, se rapprochant pour poser la pile pliée sur sa malle. "Et toi aussi," lui rappelle-t-elle, une touche d'accusation dans la voix. "Maintenant tu es là, à faire comme si c'était elle ta sœur."
Arya l'observe durant un instant troublant, ses yeux sombres se refroidissent. Quand elle parle, sa voix est dure comme de l'acier.
"Elle est ma sœur. C'est l'épouse de Jon."
Ca blesse Sansa. Elle ne peut pas l'en empêcher.
"Alors je suppose que ça ferait de Rhaegar Targaryen le frère de Père. C'est drôle, je ne l'ai jamais entendu parler de lui comme tel."
"Ces deux choses ne peuvent pas être comparées et tu le sais, Sansa," rétorque Arya d'une voix brusque. "Tu ne la connais même pas—"
"C'est difficile."
"Pas du tout, en réalité," réfute Arya. "Elle a fait de son mieux pour t'inclure dans toutes les discussions ce soir. C'est toi qui as gardé tes distances."
Sansa ne peut pas le nier. C'est vrai. Elle était polie, oui, mais elle n'a simplement pas pu se résoudre à s'ouvrir à la Reine des Dragons. Elle n'a simplement pas supporté d'être vue, entendue. Pas de la façon dont la reine semble assez forte pour se montrer.
Mais Sansa ne se souvient pas d'une fois où être vulnérable lui a déjà servi. La dernière fois qu'elle était à Port-Réal, son cœur ouvert et tendre, son monde tout entier s'est effondré. Rien n'est bien depuis lors.
Sansa va se percher sur le bord de son lit maintenant dégagé. Arya se laisse tomber sur le bord du sien et regarde Sansa avec incrédulité.
"Tu ne lui fais toujours pas confiance," réalise Arya.
Sansa ne peut pas le nier. Mais, si elle est honnête, il n'y a plus personne en qui elle a confiance. Pas une seule personne sur cette planète.
"Non. En effet. Pourquoi le devrais-je?" Pourquoi devrais-je faire confiance à qui que ce soit?
"Parce qu'elle a prouvé qu'elle était digne de confiance à maintes reprises! Elle n'a rien fait d'autre que se sacrifier pour le Nord et soutenir le Nord! Elle n'a jamais rien fait contre toi, pas une fois. Qu'est-ce qu'il va falloir, Sansa? Quand sera-t-elle assez digne de ton respect? Qu'est-ce qu'elle doit faire?"
Sansa ne connait pas la réponse à ça, et ça l'effraye un peu. Elle ne sait pas ce qu'il va falloir pour lui donner à nouveau confiance en quelqu'un. Dans ses moments les plus sombres, elle est certaine que rien ne le pourra jamais.
"Son père a brûlé notre grand-père vif," rappelle-t-elle à Arya. Elle a l'impression que ça a été oublié du jour au lendemain, que toutes les choses horribles que la Maison Targaryen a faites ont été balayées sous le tapis parce que Daenerys Targaryen a donné l'occasion aux paysans d'apprendre à lire ou l'accès à des soins qualifiés quand ils sont malades. De grandes choses, certainement — si on peut les payer — mais est-ce assez bien pour faire oublier les choses que le père de Daenerys a faites?
Arya le pense clairement. Elle lève les yeux au ciel devant les mots de Sansa. C'est extrêmement grossier.
"Daenerys aurait pu te faire la même chose à maintes reprises, mais elle ne l'a pas fait. Même quand elle avait de nombreuses raisons de le faire. Tu as menacé de faire marcher des armées au sud pour l'usurper, Sansa. Que crois-tu que Joffrey aurait fait à la place de Daenerys? Que crois-tu que Cersei aurait fait?"
Sansa sait ce qu'ils auraient fait. Mais Jon ne réchauffait pas les lits de Joffrey ou de Cersei.
"Jon ne lui aurait pas laissé me faire ça," dit Sansa. "Sa clémence n'a rien à voir avec elle."
Arya lâche un rire bruyant. C'est mordant.
"Tu crois que la clémence de la reine vient de Jon? Si tu crois que Jon t'a protégée de Daenerys durant tout ce temps, tu es aussi folle que tu as essayé de prétendre qu'elle est. Il y a des fois où c'est Daenerys qui a dissuadé Jon. Jon a pris la décision de déplacer le siège Nordien à Corbois. Jon a fait le choix d'exiger que tu viennes ici pour discuter de l'avenir de Winterfell. Quand il a appris que Bran et toi conspiriez contre la vie de Daenerys, il était prêt à t'exécuter lui-même."
Ca interpelle Sansa. Elle regarde étrangement Arya.
"Je n'ai jamais conspiré contre la vie de la reine," dit-elle. "Je voulais seulement Jon sur le trône. C'est son droit de naissance —c'est le prochain sur la liste— et Bran m'a dit…" elle laisse sa phrase en suspens. "Je vois maintenant que les choses que Bran m'a dites étaient soit fausses soit beaucoup plus éloignées dans le futur que ce qu'il m'a amenée à le croire. Mais je n'ai jamais essayé de la faire tuer."
"Vraiment? Et qu'est-ce que tu croyais qui lui arriverait si ta pitoyable petite armée était miraculeusement parvenue à la renverser?"
"Nous allions la renvoyer en Essos," dit honnêtement Sansa. "C'est ce que Bran a dit."
"Bran n'était pas Bran. Bran était la Corneille à Trois Yeux. Et il veut que Daenerys meure. Non — il veut qu'elle souffre. Il nous a dit qu'il t'a dit ce qu'il avait à dire pour te convaincre. Il t'a manipulée et il t'a roulée. Il peut rejoindre la longue liste d'hommes qui sont parvenus à te faire ça."
Sansa tressaille presque en entendant ça. "Tu es cruelle," dit-elle à sa sœur.
"Ah bon? Désolée — je suppose que je devrais te demander la permission avant d'empiéter sur tes plates-bandes."
"Je suis cruelle?" exige Sansa.
"Incroyablement cruelle. Tu es assise là, à refuser d'apprendre à connaître notre sœur—"
"L'épouse de notre cousin n'est pas notre sœur—"
"Oh, Jon est notre cousin maintenant? C'est drôle. Il était ton frère tant que ça t'arrangeait de le revendiquer," dit Arya d'un ton claquant. Sansa peut voir qu'elle est furieuse par les tâches de rougeur sur ses joues. "Jon est mon frère. Aussi longtemps que je serai en vie. Et Daenerys est ma famille. Elle est mon amie. Ce qui est plus que tu as jamais été pour moi."
"Ton amie," répète Sansa d'une voix sceptique.
"Oui. Mon amie. Et tu pourrais être notre amie aussi, mais tu es trop égoïste et bornée et stupide," dit sèchement Arya. "Tu veux être seule et malheureuse. Très bien. Sois seule et malheureuse. Mais ne te demande pas pourquoi tu es comme ça. Tu l'es parce que tu l'as choisi."
"Non, je suis comme ça parce que tu as abandonné ta famille et ta maison—"
"Regarde autour de toi, Sansa! Voilà où sont les derniers Stark! Ici!"
"La place des Stark est à Winterfell."
"Winterfell n'existe plus. Plus de la manière dont tu l'envisages. Winterfell est mort avec Père, avec Mère, avec Robb, avec Rickon!" Elle prend une profonde respiration. Sansa se demande à quel point elle est proche de la frapper. "Je comprends, Sansa. J'étais comme toi aussi. J'avais l'impression que la seule façon d'être heureuse ou en sécurité à nouveau était de recréer la sécurité qu'on avait dans notre enfance. Mais on n'est plus des enfants et cette sécurité n'existe pas. Notre seul choix est de construire une nouvelle maison, une nouvelle famille, une nouvelle sécurité."
Sansa secoue la tête. "Et tu crois que c'est ici? Avec Daenerys Targaryen?"
"Je sais que c'est ici avec elle. Parce que je l'ai trouvée."
Sansa ne comprend pas. Elle regarde Arya comme si elle ne l'avait encore jamais vue — peut-être que c'est le cas.
"Qu'est-ce que tu vois en elle?" exige-t-elle.
"Fais un effort pour la connaître. Alors tu verras par toi-même."
Arya et elle n'ont jamais eu les mêmes goûts en matière d'amis. Sansa n'est pas optimiste que le temps ait changé ça. Mais elle voit que c'est une bataille qu'elle ne gagnera pas: elle ne pourra pas plus convaincre Arya que la Reine Daenerys n'est pas une bonne amie qu'elle n'avait pu la convaincre que le garçon du boucher était un piètre compagnon quand elle était petite. Quoi qu'Arya voit en Daenerys Targaryen, elle le voit parfaitement. Sansa doit admettre que, à tout le moins, ça la rend curieuse.
Mais c'est une curiosité qui doit attendre l'aube. Il est tard maintenant, le ciel de nuit est baigné de noir et Sansa est exténuée à cause du voyage. Arya et elle ne parlent pas en s'apprêtant pour se coucher et, une fois que Sansa rampe sous les couvertures de son petit lit, elle est surprise de découvrir qu'il est en fait très confortable. Les draps sont propres et doux et ils sentent la lavande. Le matelas est rembourré à un niveau parfait de fermeté et l'oreiller fusionne avec la courbe du cou de Sansa. Même la nature surpeuplée de la Crypte-aux-Vierges ne s'avère pas être une aussi grande nuisance que ce qu'elle croyait: les conversations distantes, calmes qui arrivent par la fenêtre ouverte ne la dérangent pas autant qu'elles la réconfortent. Elle a passé tellement de temps seule que le bruit des autres est réconfortant.
Elle regarde Arya de l'autre côté de la pièce sombre. Elle est emmitouflée dans son lit, les cheveux détachés sur l'oreille, le visage lisse et détendu. Les yeux de Sansa dérivent sur le reste de la pièce. Il y a Aiguille, posée sur une table. Un tas de lettres sur un bureau. Quelques lances, qui doivent appartenir aux Immaculés, appuyées contre le mur dans l'un des coins les plus reculés. Trois livres empilés à son chevet. Il y a des petites touches d'Arya partout.
C'est indéniable: c'est la maison d'Arya. Ce n'est pas un endroit où elle dort temporairement. C'est sa maison. Et ce qui fait le plus mal est à quel point Arya s'intègre bien. A quel point ça lui va bien.
Sansa n'aurait jamais pu imaginer que ce serait Arya qui serait heureuse à Port-Réal, celle qui est amie avec la reine, celle qui a une place dans le royaume.
Et Sansa, celle qui a l'impression de ne pas s'intégrer dans sa propre peau. Celle qui a l'impression d'être une étrangère. Celle qui a l'impression de ne pas avoir sa place.
Sansa sait jouer au jeu comme les meilleurs des joueurs. Elle a appris des meilleurs. Elle sait comment manipuler, comment parier, comment se comporter stratégiquement dans tous les domaines de la vie. Mais, couchée là, à fixer la lune, elle réalise que le jeu qu'elle perfectionné n'est même plus joué. La Reine Daenerys ne l'anime pas, le joue encore moins elle-même. Les connaissances et les compétences de Sansa ont peu d'utilité ici. Tout ce qu'elle a appris, tout ce qu'elle a souffert pour apprendre, elle l'a appris pour rien.
Si sa fierté était juste un peu moindre, elle se serait endormie en pleurant.
II.
Arya n'est plus là quand Sansa se réveille le lendemain matin.
Sansa sait ce qu'on attend ordinairement d'un invité, mais aucune des règles qu'elle a apprises autrefois ne semble s'appliquer ici, donc elle n'est pas sûre d'où elle devrait aller en premier ni de ce qu'elle devrait faire. Elle sort la tête de la chambre d'Arya à la recherche d'une domestique, quelqu'un qui pourrait savoir où Sansa doit se présenter en premier, mais le couloir est vide, hormis quelques gardes de la reine. Sansa ne sait pas comment leur parler et, de toute façon, elle est en robe de chambre et pense que ce ne serait pas convenable.
Elle s'habille pour la journée, trouve le petit coin et, par bonheur, tombe sur une servante. C'est une jolie femme Dothraki, n'ayant probablement que quelques années de plus que Sansa elle-même. Elle sourit à Sansa.
"Lady Stark," salue-t-elle, sa Langue Commune fortement accentuée. "Vous bien dormi?"
"Oui merci," répond poliment Sansa. "Savez-vous où je dois aller?"
La servante ne comprend pas. Elle ajuste les draps de lit dans ses bras, son sourire retombant un peu.
"Je comprends pas," admet-elle, un peu penaude. "Aller?"
"Où dois-je aller?" répète Sansa, plus lentement cette fois, espérant que ça aidera. Elle essaye de trouver des moyens de simplifier la question, mais n'est pas sûre de comment. Comment Arya communique-t-elle avec les gens d'ici? Se demande Sansa. Connaissant Arya, elle a déjà appris une bonne partie des deux langues.
"Où voulez-vous aller?" demande la domestique.
Sansa réalise que sa confusion n'est pas due au fait qu'elle ne comprend pas les mots de Sansa. Elle ne comprend simplement pas ce que Sansa demande.
"La Reine ne requiert pas ma présence?" demande Sansa, gênée.
Elle sourit. "Si Reine Daenerys a besoin de vous, elle envoie quelqu'un vous chercher. Vous profitez de la belle journée."
Elle fait un signe de tête à Sansa, souriant toujours, et continue son chemin dans le corridor. Sansa lui demande presque d'aller nettoyer la chambre d'Arya mais, d'une façon ou d'une autre, elle sent que cette domestique ne reçoit d'ordres de personne. Elle fait ce qu'elle veut faire quand elle en a envie. Ce qui est ce qu'elle a dit à Sansa de faire, mais Sansa ne peut pas imaginer ce qu'elle pourrait bien vouloir faire ici — elle n'a jamais envisagé avoir du temps de quelque sorte que ce soit. Elle avait imaginé que sa visite serait principalement faite de discussions tendues avec le conseil restreint de la reine.
Elle n'a pas encore très faim mais elle a soif, donc elle se dirige avec gêne vers le hall bondé où ils ont pris leur repas la veille. Comme hier soir, la longue table à l'avant de la pièce qui devrait être pour la reine et le roi est pleine de nourriture, et les gens se servent à leur guise. Sansa attend, mal à l'aise, dans une petite file, se verse sa propre tasse de thé et, puis, hésite dans la bruyante salle remplie de soldats, de domestiques et de gens qui, pense-t-elle, étaient peut-être importants autrefois dans le Donjon Rouge. Elle ne voit pas de place pour elle — pas de siège à une table où elle se sentirait bien — donc elle prend son thé et quitte la salle. Elle se demande où Arya est partie, où Jon est parti, mais elle ne saurait même pas où les chercher. Elle est embarrassée et fâchée qu'ils l'aient laissée toute seule sans lui dire où aller ni quoi faire, ni où les trouver. Elle les imagine tous les trois — Jon, la Reine des Dragons et Arya— en train de rire quelque part ensemble. Peut-être à ses dépens.
Elle se promène dans la cour animée en sirotant son thé, le goûtant à peine. Ses quelques bannerets sont mélangés avec les autres bannerets des autres maisons Nordiennes, en train de rire et de boire de la bière. Les siens lui sourient et viennent près d'elle pour s'assurer qu'elle n'a pas besoin d'aide, et Sansa envisage de leur demander de l'accompagner, mais elle n'a nulle part en tête où aller et ils ne la feront pas se sentir moins seule de toute façon.
Elle erre vers les ruines détruites du reste du Donjon Rouge, la zone la moins peuplée. Elle marche prudemment entre les montagnes de briques, ne réalisant qu'une fois qu'elle est arrivée plus loin que ces tas de briques étaient autrefois l'endroit où la tête de son père était. Après l'avoir réalisé, c'est plus facile de s'orienter. Elle parvient à marcher à moitié avec la vue devant elle et à moitié avec ses souvenirs. Elle traverse les ruines de la Tour de la Main. Elle reste un moment devant les restes croulants de la Citadelle de Maegor, son esprit envahi par une série de mauvais souvenirs. Le Grand Hall a toujours quelques murs debout, même s'ils ne servent plus à grand-chose avec le plafond écrasé et les entrailles de la salle du trône exposées. Sansa aperçoit le dessus de ce qui doit être le Trône de Fer par-dessus un mur à moitié démoli: elle est surprise que personne ne soit là pour le garder, ou pour reconstruire la pièce. Surprise qu'elle puisse simplement enjamber le mur et entrer, sans personne en vue.
Son pied glisse sur de la poussière, des cendres, des débris et des gravats. Le Trône de Fer semble être baigné de cendres tellement fines et blanches qu'on dirait de la neige. La partie supérieure est déformée; la chaleur élevée du feu qui a détruit le Hall a fait suffisamment fondre quelques épées pour les faire tordre et les mettre à mal. Malgré ça, néanmoins, il est intact — mais oublié. Ca surprend Sansa plus que tout le reste. Elle aurait présumé que ce serait la première chose que Daenerys Targaryen aurait réparé, mais il lui semble que personne n'ait même mis un pied ici depuis des semaines.
Elle regarde autour d'elle avant d'avancer vers le Trône de Fer, juste pour s'assurer que personne n'est entré derrière elle. Elle s'en approche lentement. Il est bien moins puissant qu'il n'en avait l'air quand elle était petite fille. Elle se tient devant avec incertitude et, avant de pouvoir changer d'avis, elle ôte son manteau et le drape sur la surface couverte de cendres, s'abaissant pour s'asseoir sur le manteau — sur le Trône. Mais elle s'assied tout au bord et elle est surprise d'à quel point il est dur.
Une voix inattendue résonne dans le hall détruit.
"Pas très confortable, n'est-ce pas?"
Sansa se lève à l'instant où ses yeux croisent ceux de la reine, embarrassée. La Reine Daenerys s'approche du Trône, l'ourlet de sa robe noire et cramoisie laissant une traînée dans les cendres et la suie, le loup géant de Jon pressé à ses côtés. Sansa se lève avec raideur devant le Trône, se sentant de plus en plus penaude à chaque pas approchant de la reine.
"Mouche Rouge vous a vue venir par ici. Je pensais que nous pourrions parler et c'est aussi bien ici qu'ailleurs. Il est peu probable que nous soyons interrompues ici." Elle s'arrête devant Sansa. Elle fait un signe vers le Trône. "Vous pouvez vous asseoir là, si vous voulez. Ca n'a pas beaucoup d'importance."
Sansa regarde le ventre saillant de la reine. Il ne serait pas convenable de la laisser debout même si elle n'était pas la reine.
"Vous devriez vous y asseoir," dit immédiatement Sansa, s'éloignant du Trône. "Vous l'avez gagné, après tout."
"Effectivement," convient la reine. "Et vous voyez quelle utilisation je lui ai trouvé."
Sansa ne sait pas quoi répondre à ça. Pour elle, c'est choquant que le Trône de Fer soit abandonné comme ça. Ca semble être du gâchis. Elle aurait pensé qu'une Targaryen serait d'accord.
La reine prend effectivement sa place légitime sur le Trône, mais Sansa peut voir que c'est seulement parce que c'est la seule place disponible pour s'asseoir. Ses mains se posent naturellement sur son ventre bulbeux une fois qu'elle est assise, et Sansa est surprise quand elle ôte ses bottes, les laissant tomber familièrement sur le sol comme si elle était dans l'intimité de sa propre chambre. Les pieds chaussettés de la reine se balancent comiquement au-dessus du sol; elle se tient d'une telle manière que Sansa oublie souvent à quel point elle est vraiment petite, mais c'est flagrant maintenant. Ghost s'assied près de ses pieds, ses yeux rouges ne quittant jamais Sansa. Elle trouve ça dérangeant, injuste. Je suis ta famille, a-t-elle envie de dire à Ghost. Tu n'as pas le droit de me regarder comme si j'étais une menace pour une étrangère. Mais la Reine des Dragons n'est pas une étrangère pour Ghost. Sansa peut le voir facilement. Et si elle a jamais douté de la sincérité des sentiments de Jon pour la reine avant cet instant, ce n'est plus le cas. Ghost ne pourrait pas simuler de la loyauté à ce degré-là.
La reine brise le silence.
"Pardonnez-moi, mes pieds me donnent l'impression d'avoir dansé avec un géant maladroit," plaisante-t-elle en souriant.
Sansa sourit en retour, mais elle est agacée. Agacée par sa couronne de tresses, son sourire facile, sa silhouette adorable. Agacée par à quel point elle semble à l'aise, comme elle semble être à la maison. Elle sait que son agacement découle de sa jalousie, mais que peut-elle faire contre ça? Toute sa vie, elle a voulu être là où la Reine des Dragons est maintenant. Mariée à un bel homme fort qu'elle aime, un homme à qui elle va bientôt présenter un hériter, à régner sur un royaume qui l'adore, sa beauté radieuse et indéniable. La dernière fois qu'elle était ici, à Port-Réal, elle a brièvement cru qu'elle serait elle.
Pire encore, c'est avec Jon qu'elle est mariée. Jon a été la dernière sécurité de Sansa depuis qu'elle s'est enfuie vers lui après avoir échappé à Ramsay. Il était le premier homme qui l'a véritablement protégée depuis que Littlefinger l'a déposée dans la tanière de l'enfer. Et la reine le lui a pris. Elle ne veut pas Jon de la façon dont la reine l'a, mais elle a toujours le sentiment que Jon est à elle. C'est juste une autre chose qui lui est refusée.
"De quoi aimeriez-vous discuter, Votre Grâce?" demande Sansa, espérant que la reine va vite la laisser partir. Elle ne veut rien de plus que repartir dans la chambre d'Arya et se cacher sous ses couvertures. Dormir serait agréable. Ne pas être un certain temps serait agréable.
"J'espérais pouvoir avoir votre avis sur quelque chose," dit la reine. C'est loin de ce à quoi Sansa s'attendait, mais sa surprise se transforme rapidement en ressentiment. La reine n'a besoin de ses conseils pour rien. Elle essaye de flatter Sansa, essaye de la faire se sentir indispensable — et c'est extrêmement condescendant. "L'un de mes nouveaux projets est dans une petite impasse. Je veux proposer des cours de plantation dans mes maisons d'études, pour que les familles puissent commencer leurs propres petits jardins. J'ai pensé que ce serait un bon moyen de garantir la sécurité alimentaire sur le long terme et d'aider à redonner de la confiance en soi. Evidemment, nous rendrions la chose facultative et nous continuerions de nourrir le peuple — et continuerons de nourrir le peuple indéfiniment— mais je crois que ça enrichirait le peuple avec une sentiment de sécurité, d'appropriation. Cependant, Lord Tyrion dit que ça pourrait provoquer des dissensions avec la Maison Rosby, qui est le principal fournisseur de nourriture de Port-Réal et qui dépend de notre dépendance envers eux."
Sansa ne fait même pas semblant d'y réfléchir. Elle peut sentir son visage rougir de colère.
"Mon conseil à ce sujet ne sera pas meilleur que les conseils que vous avez déjà reçus. Vous n'avez pas du tout besoin de mes conseils."
Les sourcils de la reine se soulèvent. Elle ne dit rien. Sansa ne parvient pas à empêcher les mots de se déverser de ses lèvres, poussés par la lourdeur qui pèse sur son cœur tous les jours. La lourdeur qui ne l'a plus quittée depuis des années.
"Je ne vous suis d'aucune utilité, Majesté. Je n'ai pas ma place ici. Ne faisons pas comme si c'était le cas. C'est une insulte pour nous deux."
Elle attend que la colère de la reine monte. Qu'elle la punisse pour le ton qu'elle a pris avec elle. Est-ce cela que Sansa cherche? La punition?
"Pourquoi les gens doivent-ils avoir une utilité?" demande la Reine Daenerys, la voix douce.
Sansa la regarde fixement. "Parce que," dit-elle et puis elle s'arrête. Elle se recentre, se prépare, gardant la tête haut. Entassant son ressentiment autour de son cœur (le protégeant). "Parce que c'est comme ça que va le monde. Les gens utilisent les gens et quand une personne n'a plus d'utilité, on s'en débarrasse."
"Hmm," commente la reine. Elle se frotte distraitement le centre du ventre, ses lèvres se pinçant en un froncement de sourcils. "Pas dans mon monde. Pas mon peuple."
Sansa ricane de façon audible. Elle ne peut s'en empêcher. Elle ne veut rien de plus que de crier des choses blessantes à la reine. Elle veut l'obliger à ressentir ce qu'elle ressent.
Mais ça ne changera rien. Faire tomber la Reine Daenerys n'élèvera pas Sansa. Elle le sait parce qu'elle l'a fait; elle a contribué à ce qui, croyait-elle, serait la chute de la reine et, même là, elle n'est pas montée plus haut. Ne s'est pas sentie mieux. Cette lourdeur est restée. La solitude.
Ce savoir ne change pas à quel point c'est dur de la regarder, cependant. Ca ne change pas l'agacement qu'elle ressent, la jalousie, le ressentiment. Elle sait que rien ne le changera.
"Vous ne me croyez pas," déclare la Reine Daenerys.
"Je crois que vous le pensez," répond Sansa. "Mais je ne crois pas que ce soit la réalité. Si vous n'aviez soudainement plus d'utilité pour les gens autour de vous, que pensez-vous qu'ils feraient?"
"Je ne comprends pas précisément ce que vous voulez dire. Quelle est ma principale 'utilité'?" demande la Reine Daenerys. "Les esclaves sont gardés pour leur 'utilité'. Pas les gens. Les gens autour de moi m'aiment, moi. Il m'a fallu longtemps pour le voir. J'aimerais que vous puissiez le voir. Je n'essayais pas de vous offenser. J'essayais simplement de vous parler. J'essayais de vous connaître. J'ai cru — étant donné la rigueur avec laquelle vous rationniez Winterfell— que vous pourriez avoir un avis sur la question. C'est tout. Ce n'était pas une manipulation."
Sansa ne répond pas immédiatement. Ses genoux lui font mal à force de rester debout aussi longtemps. Elle choisit de s'abaisser et s'assied sur la marche la plus haute du Trône. Ordinairement, elle ne le ferait pas, mais elle ne se soucie pas de grand-chose pour l'instant. Qu'elle ait l'air irrespectueuse et inconvenante.
Elle aimerait croire la reine, mais ce n'est pas le cas. Elle ne croit pas que qui que ce soit parle sans manipuler. N'est-ce pas ce que tout le monde fait? Parler pour essayer d'obtenir une certaine réponse? Agir pour essayer d'obtenir quelque chose de quelqu'un?
"Pourquoi est-ce que je vous déplais à ce point?"
Les yeux de Sansa se ferment alors qu'elle soupire. Elle ne regarde même pas le Trône ni la reine.
"Je n'ai jamais dit que vous me déplaisiez, Majesté," dit-elle d'un air impassible.
"Vous n'en avez jamais eu besoin. C'était clair."
Sansa ne peut pas exactement le nier.
"Je ne sais pas ce que je peux faire ou dire d'autre pour combler ce fossé entre nous. Et je veux le combler, Sansa. Mais je ne vous supplierai pas pour votre gentillesse. Je n'implorerai pas pour votre amitié. En fin de compte, ça importe peu si je vous déplais: J'ai déplu à un grand nombre de personnes, ai vu un grand nombre de personnes comploter contre moi, ai été traquée et presque tuée par un grand nombre de personnes. J'ai survécu à tout et je continuerai à y survivre. Mais tous mes efforts pour vous tendre la main étaient sincères. J'admets que je ne sais simplement pas ce que j'ai fait pour vous fâcher aussi profondément."
Sansa ne peut pas répondre à ça parce qu'elle ne le sait pas non plus. Elle sait simplement que, à l'instant où Jon a mentionné pour la première fois qu'il allait la voir, elle a su que Daenerys Targaryen serait toujours la personne qu'elle aimerait être. Elle aurait toujours le pouvoir que Sansa aimerait avoir. Le pouvoir qui la mettrait en sécurité — le pouvoir dont elle avait besoin pour assurer qu'elle n'endurerait plus jamais les choses qu'elle a endurées. Mais elle ne peut pas vraiment dire ça.
"Est-ce de la jalousie?"
La tête de Sansa se tourne abruptement en direction de la reine avec cette question. Elle ouvre les lèvres pour exprimer son offense, pour nier, nier, nier — mais rien d'autre ne sort qu'un souffle vexé.
Curieusement, la reine se met à rire. C'est un rire sec, amer. "C'est drôle. Je pense souvent que je suis la dernière personne dont qui que ce soit devrait être jaloux." Elle agrippe les accoudoirs du Trône de Fer et se soulève lentement, son ventre étant clairement un obstacle. Sansa l'observe avec méfiance se rapprocher de l'endroit où Sansa est assise, Ghost la suivant aussi silencieusement qu'une ombre. La Reine Daenerys pose sa main sur le dos de Ghost, l'utilisant pour garder l'équilibre pendant qu'elle s'abaisse lentement pour s'asseoir près de Sansa. Ce n'est clairement pas facile pour elle et se lever sera certainement encore plus difficile, mais une fois qu'elle est assise à côté de Sansa, Sansa découvre qu'elle se sent un peu moins agacée. Elle comprend pourquoi la reine est venue s'asseoir près d'elle. Elle comprend ce qu'elle dit. Et elle apprécie, même si elle n'y croit pas totalement. La reine peut montrer à Sansa qu'elle pense qu'elles sont égales en s'asseyant à terre avec elle mais, en fin de compte, elle est toujours reine et Sansa n'est toujours rien d'autre que la fille d'un seigneur Nordien décédé. Pas Gardienne du Nord, certainement par Reine du Nord. Rien. Combien d'années se sont écoulées depuis la dernière fois qu'elle a eu l'impression d'être plus que rien?
"La jalousie est destructrice. Pendant des années, j'ai été jalouse des gens comme vous. Des gens qui ont grandi avec des parents qui les aimaient. Des gens qui ont eu une enfance. Des gens qui avaient des frères et sœurs qui les aimaient — les aimaient véritablement. Encore maintenant, en pensant à la joie que vous avez dû connaître dans votre enfance, je la ressens."
Sansa a envie de le nier, mais elle entend l'envie dans la voix de la reine.
"De quoi, vraiment, êtes-vous jalouse? Mon règne? Croyez-moi, Sansa, ça ne ressemble en rien à ce que vous imaginez. J'ai presque tout sacrifié pour l'avoir et c'est un travail d'amour tous les jours. Ce n'est pas luxueux. Je vivais mieux à Meereen. Je sais que vous voyez ça."
Sansa ne dit rien.
"Quoi, alors? Le pouvoir? Le pouvoir est une chose terrible. C'est une nécessité pour rendre le monde meilleur, oui, mais façonner et maintenir le pouvoir requiert des sacrifices, aussi. Le pouvoir ne règle rien parce que le pouvoir n'est pas stagnant. On peut être la personne la plus puissante du monde pendant la nuit et se réveiller pour découvrir son pouvoir réduit en miettes à ses pieds au matin. Il n'y a pas de garantie de stabilité, pas de garantie de sécurité ni de bonheur. Au contraire, j'ai constaté que plus le pouvoir est grand, plus les ennemis sont féroces."
Entendre ça est comme entendre que rien ne sert absolument à rien. Sansa se détourne, son estomac se nouant. Si le pouvoir ne peut pas vous protéger, qu'est-ce qui le peut?
"Si pas ça, quoi?" continue doucement la Reine Daenerys. "Mon mariage? Le bébé? Vous pouvez aussi avoir ces choses, Sansa."
"Je ne peux pas," dit Sansa. Sa voix semble lointaine. Elle n'avait pas l'intention de parler du tout, encore moins de dire des mots auxquels elle n'a pas réfléchi avant. Ca lui a échappé.
"Bien sûr que vous pouvez," dit immédiatement la reine. "Vous êtes très belle et intelligente — vous pourriez avoir tous les seigneurs que vous voulez."
Elle ne comprend pas. Elle ne sait pas ce que Sansa sait. Elle ne sait pas qu'elle se réveille, terrorisée, deux ou trois nuits par semaine, pétrifiée de peut-être voir Ramsay de l'autre côté du lit. Elle ne sait pas qu'elle tressaille à chaque fois que quelqu'un la touche sans la prévenir avant. Elle ne sait pas que Sansa a physiquement envie de vomir à chaque fois qu'elle se voit dans une couleur proche de l'ivoire de sa robe de mariée, que, pendant très longtemps, elle ne pouvait même pas fermer les portes à Winterfell de peur de se rappeler d'avoir été enfermée dans les quartiers de Ramsay jour et nuit. Elle ne sait pas que Sansa ne parvient pas à passer un jour sans entendre ses propres mots repasser dans sa tête, un avertissement de ce qui va arriver: Tes paroles vont disparaitre. Ta maison va disparaitre. Ton nom va disparaitre. Le souvenir même de ton existence va disparaitre. Parfois, elle est certaine qu'elle a déjà disparu.
"Je ne le ferai jamais," dit Sansa, la voix dure. Elle pense à la douleur brûlante de Ramsay la pénétrant de force, la terreur qu'elle a ressentie clouée sous lui. Le désespoir qui la rongeait au creux de son ventre jour après jour. L'horreur qui a perverti son esprit, son cœur — la froideur qui s'est infiltrée dans ses os et n'en est jamais partie. "Je ne me marierai plus jamais."
Ses yeux brûlent à cause des larmes qu'elle refuse de verser. Elle a suffisamment pleuré à cause de lui. Quand le traumatisme cessera-t-il, se demande-t-elle. Quand sera-t-elle libre? Parfois, elle voudrait mourir plutôt que de vivre suffoquée comme ça pour le restant de ses jours. Plutôt que de vivre seule, ayant trop peur pour faire confiance à qui que ce soit, enchaînée par les injustices qu'elle a endurées. Elle ne se souvient même pas de qui elle était autrefois. Elle ne le saurait même pas si elle se retrouvait à nouveau: elle ne la reconnaitrait pas.
La lourdeur dans sa poitrine la fait suffoquer. Elle remarque à peine la main de la reine sur la sienne. Quand elle s'en rend compte, elle l'enlève d'un geste brusque, son premier sanglot lui montant dans la gorge. Elle est furieuse contre elle-même de pleurer, mas elle ne peut pas s'en empêcher. Elle n'est pas sûre d'avoir jamais fait correctement le deuil de ce que Ramsay lui a pris. Elle n'en a jamais parlé — pas vraiment. Arya sait le strict minimum de ce qu'elle a vécu, et Jon, aussi. Mais personne n'en connait la noirceur, la terreur. Le tourment. Tu ne peux pas me tuer. Je fais partie de toi à jamais.
Ses paroles ont disparu et sa maison aussi. Mais le traumatisme qu'il lui a infligée, pas. A cet instant, elle est certaine qu'il ne disparaitra jamais.
La reine ne lui prend pas la main. Au lieu de ça, elle peine à se lever, une main pressée à terre et l'autre se cramponnant à la fourrure de Ghost. Du coin brouillé de la vision périphérique de Sansa, elle voit Ghost se déplacer derrière la Reine Daenerys, poussant contre son dos avec son corps massif et l'aidant à se relever. Sansa est confuse quand elle se lève uniquement pour se rasseoir lentement et à grande peine — cette fois juste devant Sansa pour qu'elles soient face à face.
Quand la reine tend la main et lui touche le menton, Sansa ne tressaille pas. Elle est curieuse de ce qu'elle va dire — ce qui lui tient autant à cœur qu'elle s'est donné la peine de se déplacer directement devant elle pour le dire.
"C'était mal, ce qui vous est arrivé," dit la reine, la voix basse mais débordant de férocité. Sansa essaye de détourner le regard, mais les yeux violets de la reine suivent les siens. La vision de Sansa devient trouble. "Ce n'était pas bien. Ca n'aurait jamais dû pouvoir se produire. Quelqu'un aurait dû l'en empêcher — quelqu'un aurait dû vous protéger. La personne qui aurait dû le faire vous a vendue. C'était mal, aussi."
Sansa a envie d'être furieuse que la reine en sache autant sur les choses qu'elle a subies. Qui lui a dit? Varys — le Maître des Chuchoteurs? Savait-il ce que Littlefinger a fait — l'a-t-il dit à la reine avant de mourir? Ou était-ce Arya? Ou même Jon? Sansa ne sait pas, mais elle ne semble pas parvenir à s'en préoccuper autant qu'elle sait qu'elle le devrait. A la place, les mots de la reine ricochent dans son esprit. Ce n'était pas bien. Ca n'aurait jamais dû pouvoir se produire. Quelqu'un aurait dû l'en empêcher. Quelqu'un aurait dû vous protéger. C'est comme si elle avait enfoncé la main dans la partie tourmentée de l'esprit de Sansa et libéré d'un coup sec tout ce qu'elle a pensé en boucle depuis cette horrible nuit de son mariage. Elle se sent exposée, vulnérable, faible, mais d'une autre façon qu'avant. Une façon qui l'a fait presque se sentir validée. Vue.
Les lèvres de Sansa tremblent légèrement, mais elle les presse fermement, refusant de pleurer de façon audible. Elle ne peut rien faire pour les larmes qui tombent de ses cils, mais elle peut empêcher ça.
"Si je pouvais remonter dans le temps et empêcher que ça vous arrive, à vous et à toutes les femmes qui ont un jour enduré quelque chose de similaire, je le ferais. Si je pouvais remonter dans le temps, je le punirais pour ce qu'il vous a fait. Je le brûlerais vif là où il se tiendrait et le regarderais se transformer en cendres. Vous avez pu vous faire un peu justice, oui?"
Sansa n'est pas certaine qu'elle appellerait ça comme ça, mais elle dit: "Oui." Il y a une petite pause. "Je l'ai donné en pâture à ses chiens."
"Vif, n'est-ce pas?"
"Oui."
"Bien. Mais je sais que la justice n'aide pas à effacer la douleur. Pas comme on le pense au préalable."
A nouveau, Sansa a l'impression que ses pensées en boucle les plus sombres sont mises au monde dans l'air chaud — mais ça ne fait pas mal.
"Tout ce que nous pouvons faire, c'est apprendre à contrôler cette douleur, apprendre à l'empêcher de nous noyer. Nous ne pouvons pas remonter dans le temps, même si j'aimerais tellement que ce soit le cas. Tout ce que nous pouvons faire, c'est travailler à rendre le monde meilleur. Tout ce que nous pouvons faire, c'est nous battre pour les gens, là dehors, qui n'ont pas encore subi ces choses — ceux que nous pouvons protéger. C'est comme ça que vous la maîtriserez. C'est comme ça que vous vous sentirez à nouveau en sécurité, que vous vous sentirez forte. En étant forte pour d'autres personnes, en faisant pour eux ce que personne n'a voulu faire pour vous. Ce que personne n'a pu faire pour vous. La force, ce n'est pas la méfiance et la peur — la force, c'est l'amour. La force, parfois, c'est la faiblesse."
Les doigts de la reine retombent du menton de Sansa. Son effleurement est léger lorsqu'elle tire les cheveux de Sansa par-dessus ses épaules, les arrangeant presque distraitement en les coiffant avec ses doigts. Sansa se demande pourquoi ça ne lui semble pas effrayant ni anormal. Elle se demande pourquoi c'est presque réconfortant.
"Et un jour, si vous le voulez, vous allez rencontrer quelqu'un de bien. Quelqu'un en qui vous aurez confiance. Quelqu'un qui vous va vous aimer correctement. Pas vous utiliser — vous aimer. Pour tout ce que vous êtes, pour tout ce que vous n'êtes pas. Quelqu'un qui va vous protéger, pas vous blesser. Ce qui vous a été fait ne rend pas ça impossible. Vous êtes toujours vous et vous méritez toutes les choses que vous désiriez quand vous étiez petite. Vous pouvez toujours les avoir."
"Je ne peux pas." C'est à peine plus qu'une expiration.
"Vous pouvez. Qui va vous en empêcher?" demande Daenerys.
Moi, commence à dire Sansa, mais ensuite elle s'arrête. C'est la première fois qu'elle réalise qu'elle est sa seule ennemie en ce moment. Elle est la seule à se retenir de faire quoi que ce soit. Curieusement, cette pensée en tant que telle la réconforte. Après les ennemis qu'elle a combattus, ça, ce n'est rien.
"Nous communiquons par l'intermédiaire d'autres personnes depuis un certain temps maintenant," continue la reine. "Maintenant je vous parle directement et il n'y aura pas de malentendu ni de problème de communication. Juste de moi à vous et de vous à moi. Sansa, vous devez savoir à présent que la Corneille à Trois Yeux vous manipulait. Nous discuterons des nombreuses façons dont il l'a fait quand nous serons tous ensemble dans la salle du conseil. Il a fait de son mieux pour nous manipuler aussi, Jon et moi, donc je sais à quel point ça peut être déroutant. Je sais comme il peut être fourbe, comme il peut être puissant. Et je le comprends, mais je comprends également que tout ceci ne venait pas que de Bran. Vous avez fait vos propres choix. Comme vous l'avez déjà dit, ce serait une insulte pour nous deux de faire comme si nous n'étions pas aussi intelligentes que nous le sommes. Bran a pu vous manipuler parce que vous aviez déjà décidé de me renverser, aviez déjà décidé de trahir la confiance de Jon et de révéler au monde sa véritable identité. Nous le savons toutes les deux."
Sansa ne cesse d'attendre que la voix de la reine prenne un ton colérique, de remontrance, mais elle parle comme elle parle depuis le début: calmement, doucement. Si elle avait essayé de parler de ça à Sansa avant de pendre les pensées les plus sombres de Sansa au soleil, Sansa n'en aurait pas entendu un seul mot. Sa méfiance et son antipathie auraient été trop bruyantes pour entendre quoi que ce soit de ce qu'elle dit. Mais elle écoute maintenant, même si seulement par curiosité de voir dans quelle direction la reine pourrait aller avec ça. Pour voir la couleur de sa vraie nature maintenant qu'elles sont assises ici comme des égales, parlant directement l'une avec l'autre, faux-semblants et manipulations de côté.
"Vous avez enduré des choses horribles," continue la reine. "Des choses que personne ne devrait jamais avoir à endurer. Des choses qui prennent du temps pour s'en remettre. Mais ce n'est pas une excuse, non plus. J'ai enduré des choses terribles, aussi. J'ai souffert, aussi. Pourtant, je suis tenue responsable pour chacune des erreurs que j'ai jamais commises: peu importe à quel point j'étais traumatisée quand je les ai commises."
Sansa pense que la reine a peut-être peur quand elle prend la main de Sansa dans la sienne: sa main tremble un peu. Elle n'arrive pas à imaginer de quoi elle peut avoir peur. Elle tire sur la main de Sansa et la presse contre son ventre, et Sansa peut facilement sentir les mouvements du bébé. Elle compte trois coups de pieds durs, pleins de vivacité. Sansa se souvient d'avoir senti Rickon bouger dans le ventre de sa mère, mais le temps a tellement atténué le souvenir que c'est presque comme si c'était la première fois qu'elle en faisait l'expérience. Son cœur tressaille dans sa poitrine et, bien qu'elle puisse voir que la reine est extrêmement mal à l'aise avec la main de quelqu'un sur son enfant (elle tremble toujours), elle continue de maintenir la main de Sansa là en parlant.
"C'est ma fille. La fille de Jon. Bientôt, elle sera ici dans ce monde avec nous et il n'y a rien que je ne ferai pour assurer sa sécurité. J'ai besoin que vous écoutiez très attentivement, parce que je ne répéterai plus jamais rien de ceci."
Sansa sent le regard de la reine sur son visage. Elle ôte ses yeux du ventre de la reine et les lève vers ses yeux violets. Elle n'est pas surprise de les voir déborder d'émotion.
"Quand vous me menacez, vous la menacez, elle. Vous pouvez dire tout ce que vous voulez à Arya, mais vous et moi savons toutes les deux que vous ne vous êtes jamais attendue à ce que je sois exilée quelque part. Vous connaissez le jeu des trônes mieux que personne: la seule façon de quitter cette salle est en étant un cadavre. Et ça n'arrivera pas. J'ai un devoir envers ma fille et envers les filles qui viendront après elle de construire ce nouveau monde, un monde où nos filles n'auront pas à endurer ce que nous avons dû endurer. Je viendrai à bout de tout ce qui m'empêchera d'accomplir ce devoir. Je ferai tout ce que je suis forcée de faire. A partir de cet instant, Sansa, je considérerai tout acte de trahison comme une conspiration contre la vie de mon enfant. La vie de cette enfant." Elle presse la main de Sansa plus fort, la rapprochant du mouvement dans son utérus. "Je suis une bonne reine. Jon est un bon roi. Nous règnerons sur chacune des personnes de ce royaume avec autant d'amour et de soin qu'avec lesquels nous élèverons cette enfant. Nous prendrons soin du Nord comme nous l'avons fait jusqu'à présent, nous nous assurerons qu'il voit la fin de chaque hiver et de chaque période de famine, et si qui que ce soit essaye de vous faire injustement du mal, à vous ou toute autre maison Nordienne, nous ne leur montrerons aucune pitié. Les choses vont changer, oui, et le changement peut être difficile. Je sais que je ne ressemble en rien aux reines dont vous avez l'habitude, aux reines que vous comprenez. Mais ce n'est que l'aube, Sansa. C'est le début. Tout sera magnifique, vous verrez. Ou vous ne verrez pas. Parce que si jamais vous choisissez de refaire ce que vous avez fait — si jamais vous commettez à nouveau une trahison contre moi ou Jon— nous vous exécuterons. Nous ne vous inviterons pas dans le sud pour des négociations comme celles-ci. Nous ne vous emprisonnerons pas. Nous vous tuerons. Me suis-je bien faite comprendre?"
Les choses n'ont jamais été plus claires. Sansa retire sa main du ventre de Daenerys. Elle se sent plus larmoyante qu'avant et, au début, elle pense que c'est à cause de la colère. Mais, quand elle serre sa main en un poing, le souvenir du mouvement de ce bébé se répercutant toujours contre sa paume, elle réalise que c'est du regret.
La reine se radoucit à nouveau. "Vous pouvez faire partie de notre famille, Sansa. J'espère avoir bien fait comprendre que vous êtes la bienvenue ici. Mais je vous prie de ne jamais méprendre cela pour de la naïveté ou de la faiblesse. Je veux vous faire confiance et je sais que vous voulez me faire confiance. La confiance est une chose qui doit se construire. Commençons avec le pardon."
Sansa a du mal à trouver une chose pour laquelle elle doit pardonner à la reine. Pour avoir pris Jon, pense-t-elle, mais elle sait que c'est irrationnel, injuste et stupide. Pour avoir pris Arya, mais Arya ne serait jamais partie si Sansa et Bran ne l'y avait pas poussée avec leur trahison. Pourquoi, alors? Pour être venue au Nord? Elle les a sauvés quand elle est venue au Nord. Pour avoir pris le Trône? Elle a tué Cersei, ce faisant, et est-ce que Sansa ne l'a pas toujours voulu? Pour l'avoir sermonnée? Non. Ca faisait tellement longtemps que personne n'avait plus été aussi franche et honnête avec Sansa que c'en est presque réconfortant. Ca faisait tellement longtemps qu'elle n'avait plus regardé quelqu'un dans les yeux et eu le sentiment qu'on lui dit exactement ce qu'on pense. Tellement longtemps qu'elle n'a plus cru que l'autre personne dans une conversation ne joue pas un jeu avec elle. Et la Reine Daenerys ne joue à aucun jeu: Sansa le voit dans le maintien ferme de ses épaules, l'intensité dans ses yeux. Elle pense ce qu'elle a dit.
Et Sansa aussi.
"Je ne sais pas si nous pourrons être amies," dit-elle honnêtement. Elle pense qu'il est possible que l'antipathie ait été implantée tellement profondément dans la terre de son cœur qu'il est impossible d'en arracher les racines. Elle pense à nouveau à Arya qualifiant Daenerys d'amie et a dû mal à trouver une fois où Arya et elle ont déjà partagé une même amie. Elle essaye d'imaginer si la reine avait grandi à Winterfell avec elle, essaye de décider si elles se seraient entendues. Daenerys se serait-elle intégrée avec Sansa et Jeyne? Ou aurait-elle préféré passer son temps avec Arya et ses amis grossiers, sauvages? C'est tellement difficile d'imaginer quelqu'un comme Daenerys enfant qu'elle ne va pas très loin dans sa théorie.
"Ce n'est pas grave. Nous ne sommes obligées de l'être. Mais nous devons être dans le même camp. Nous devons être ensemble contre tout ce qui va se passer. Pouvons-nous le faire?"
Sansa y réfléchit avant de répondre. Elle doit se forcer à ne pas contempler les façons dont Daenerys pourrait répondre à chacune des réponses qu'elle pourrait donner et, au lieu de ça, elle se concentre sur la question qui se pose et ce qu'elle ressent vraiment. Peuvent-elles le faire?
"Oui," décide Sansa. "Mais si jamais, un jour, de quelque façon, ça devient vous contre Jon—"
"Alors vous et moi aurons un problème," complète Daenerys pour elle, sans inquiétude. "Ca devrait être le dernier de vos soucis, Lady Sansa."
"Ce n'est pas formellement l'un de mes soucis. Mais il me semblait devoir être franche avec vous. Tant que vous serez bonne envers Jon et envers Arya, et envers le Nord, nous sommes dans le même camps."
"Alors je crois qu'une alliance a été forgée," dit Daenerys.
Quelle que soit l'ambiance qui s'est installée entre elles — de la confiance, théorise Sansa, mais ça fait tellement longtemps qu'elle ne l'a plus ressenti qu'elle n'en est pas certaine — c'est gâché par le bruit de pas approchant. Sansa s'éloigne immédiatement de la main de Daenerys, se tournant pour regarder en direction du bruit des briques et du verre écrasés sous les pieds. Jon s'arrête au milieu de la salle du trône et admire la vue d'elles deux, assises par terre près du Trône de Fer. Sansa peut sentir les larmes qui sèchent sur ses joues et à quel point ses yeux sont gonflés, mais elle ne sait pas y faire grand-chose. A son honneur, Jon ne lorgne pas ses yeux larmoyants et ne fait pas un cinéma du fait que Daenerys et elle sont en train de parler.
"C'est une place un peu basse pour toi," commente Jon vers la reine. "Réellement basse, je veux dire. Comment avais-tu l'intention de te relever?"
La reine lance un regard à Ghost et il se déplace derrière elle, poussant contre son dos comme il l'a fait tout à l'heure. Elle tend le bras et agrippe l'accoudoir du Trône, l'utilisant pour s'aider à se hisser sur ses pieds.
"Comme ça," répond-elle.
"Ah." Jon monte les marches qui les séparent. Il pose une main approbatrice sur la tête massive de Ghost. "Gentil bonhomme, Ghost."
Avant que Sansa ne puisse se lever, la reine se retourne et lui offre sa main comme si elle avait l'intention de tirer Sansa sur ses pieds. Sansa observe sa main, mais pour une raison différente que la dernière fois que la reine la lui a tendue.
"Avec tout le respect que je vous dois, Majesté," commence Sansa avec précaution. "Je suis bien plus grande que vous et vous êtes…" Sansa laisse sa phrase en suspens, cherchant une façon respectueuse de le dire. "Presque à terme."
"Il me reste encore deux ou trois tours de lune avant d'être à terme," conteste la reine. Sansa regarde son ventre et pense que deux semble déjà extrêmement généreux, mais elle n'est pas un mestre. Elle prend la main offerte de la reine, mais elle tire à peine dessus. Elle se relève par elle-même.
"Est-ce que Lord Tyrion et Ser Davos sont prêts pour nous?" demande Daenerys à Jon.
"Oui."
"Est-ce que Lord Tyrion a dessaoulé?"
"Non."
Daenerys se renfrogne. Sansa ne peut s'empêcher de demander, tandis qu'ils sortent ensemble de ce qui reste du Grand Hall: "Quelque chose ne va pas avec Lord Tyrion?"
"Il boit bien trop à mon goût ces derniers temps," répond la reine. "Et il est devenu assez obsédé avec—" elle s'arrête abruptement. Sansa la voit échanger un regard rapide avec Jon et le bras de Jon s'enroule autour de sa taille, sa main se pressant contre le côté de son ventre. "Enfin, vous verrez bien assez tôt."
"Je suppose que nous allons discuter de Bran," dit Sansa, pensant aux commentaires vagues d'Arya le soir précédent.
"De la Corneille à Trois Yeux. Oui."
Sansa regarde Jon. "Et où est-il?"
Jon rencontre son regard. "Bran est dans un dispensaire et presque comateux. La Corneille à Trois Yeux… nous n'en savons pas plus que toi."
Le visage de Sansa se crispe avec une confusion horrifiée.
"Quoi?!"
"Nous allons tout expliquer, je vous le promets," dit la reine. "Mais je pense que nous devrions tous être assis pour le faire."
III.
Etre assis n'aide pas beaucoup. Les nouvelles laissent quand même Sansa troublée et confuse. Elle regarde Jon puis Arya après que tout le monde ait fini d'expliquer ce que Bran —la Corneille à Trois Yeux—Lord Freuxsanglant— qui que ce soit essayait de faire.
"Il veut tuer le bébé," présume Sansa d'une voix lente, se tournant pour regarder Lord Tyrion pour confirmation. Il hoche de la tête d'un air grave et fait tournoyer le vin dans sa coupe avant de prendre une autre gorgée.
"Parce que… des prêtres d'une religion en Essos ont dit, il y a des milliers d'années, que… quelqu'un allait venir le tuer? Et ce quelqu'un est le bébé?"
"C'est possible," répond Ser Davos. "Il y a des zones d'ombre ici. Nous pouvons uniquement émettre des théories sur tout ce qui entoure la prophétie."
"Jusqu'à ce que la Prêtresse arrive," dit Lord Tyrion.
"Même quand elle arrivera. Les Prêtresses peuvent se tromper. Elles se trompent plus souvent qu'elles n'ont raison," rétorque Ser Davos.
Sansa peut dire, de par la façon dont tous les autres soupirent, que c'est une dispute courante, fréquente, entre les deux Mains.
Sansa croise le regard de Jon. "Tu penses qu'il est totalement parti de Bran?"
Jon et Ser Davos échangent un regard. "Je ne sais pas. J'ai envie de le penser. Je crois au moins qu'il n'est présentement pas en lui."
"Il a quitté son corps," intervient fermement Arya. "Il est parti. C'est juste Bran maintenant. Et une fois qu'il se sera rétabli, il sera à nouveau notre frère."
Sansa a terriblement envie de le croire comme Arya semble y croire — dur comme fer, totalement — mais elle ne peut pas. Elle voit le scepticisme de Jon aussi.
"Donc rien de ce qu'il nous a dit, à vous ou à moi, n'était vrai," dit Lord Tyrion à Sansa. Sansa rencontre à nouveau son regard. Elle se surprend à froncer les sourcils en voyant comme il semble vaseux. Il n'y a aucun signe de la vivacité d'esprit qu'elle admirait autrefois, le grand cœur pour lequel elle était autrefois reconnaissante. "Il nous a menés en bateau. Il a fait en sorte que je sois presque sur le point de me retourner contre ma reine — même si je pensais que c'était pour le bien commun — et il a fait en sorte que vous commettiez un acte de trahison."
Sansa n'est pas prête à se plonger dans les façons dont Bran— la Corneille à Trois Yeux, se corrige-t-elle— l'a trahie. Les façons dont il a profité d'elle. Les façons dont il l'a trompée. Elle en est profondément blessée. Elle a cru en lui. Elle a cru en les choses qu'il a dites. Il lui a parlé d'un futur où elle serait aux commandes, en sécurité et aimée. Et tout ça n'était que des mensonges. Ca n'était que des mensonges pour arriver ici, à Port-Réal, pour tuer l'enfant à naître de Daenerys Targaryen. Elle était juste un autre rayon dans la roue. Il l'a utilisée. Il va rejoindre la longue liste des hommes qui l'ont fait.
"Je n'ai jamais imaginé que c'était qui il était vraiment," dit sincèrement Sansa. Lord Freuxsanglant, pense-t-elle, se souvenant d'une époque, quand elle était petite, où des histoires sur lui l'effrayaient tellement intensément qu'elle suppliait la septa d'arrêter leurs leçons plus tôt à chaque fois qu'ils parlaient de lui.
"Non, j'imagine que vous ne l'avez pas imaginé," dit Lord Tyrion, riant sèchement. "Tout ce temps que j'ai passé à faire des recherches sur la Corneille à Trois Yeux et ça ne m'a même jamais traversé l'esprit."
Ils gardent le silence. Sansa sait qu'ils lui laissent le temps de digérer tout ce qu'on lui a dit. Il a fallu longtemps pour la mettre à jour sur toutes les choses qu'elle a ratées et il lui a semblé que chacune des phrases qu'ils ajoutaient à l'histoire la rendait de plus en plus tordue.
Sansa regarde Jon. Daenerys. "Ce qu'il vous a fait à tous les deux —je ne savais pas—"
"Je sais," Lui assure Daenerys. Jon hoche la tête.
"C'est affreux."
Elle pense à comme Jon semblait malade durant tout le temps qu'il était à Winterfell. Elle pensait que c'était un signe de son mécontentement avec Daenerys. C'est ce que Bran lui avait assurée. Mais, depuis le début, Bran allait dans sa tête pour le torturer. Pareil avec Daenerys. Sansa pense à toutes les fois où Bran 's'en allait' soudainement durant leurs discussions. C'est difficile, maintenant, de réaliser où il allait toutes ces fois.
"Ca l'était. Et ça pourrait encore se produire. Nous devons tous surveiller très attentivement nos pensées," dit Jon. "Si l'un de nous commence à avoir des terreurs nocturnes récurrentes, nous devons immédiatement nous en informer."
Sansa regarde à nouveau Tyrion. "Comment allons-nous le trouver? Où pensez-vous qu'il est parti?"
La question fait que tout le monde autour de la table se regarde, leurs expressions se crispant d'un air sombre.
"Vous ne savez pas," réalise Sansa. Son cœur cogne étrangement dans sa poitrine, elle a l'impression qu'il est compressé entre deux poids lourds. Elle a peur. "Il pourrait entrer dans la tête de n'importe quelle personne? Absolument n'importe qui?" Elle imagine l'un de leurs soldats se retourner soudainement contre eux. Pire — elle se tourne pour regarder Ghost, sa tête massive reposant sur la table, son corps planté juste à côté de Daenerys. Elle frissonne en imaginant ce qui se passerait si Bran entrait dans la tête de Ghost. Si Ghost se retournait contre Daenerys. Ses mâchoires… la reine est tellement petite…"S'il a pu suffisamment contrôler cette fille dans la cuisine pour lui faire donner le mauvais thé à la reine, il pourrait contrôler Ghost."
Si qui que ce soit à table l'avait déjà réalisé, ça ne se voit pas. Ils regardent tous Ghost, visiblement horrifiés avec cette pensée. Ils remarquent certainement à quel point la gueule de Ghost est proche du ventre de Daenerys — à quel point il serait facile pour lui de tuer son enfant en une morsure rapide et bien placée. Sansa a déjà vu Ghost frapper et tuer. Il était tellement silencieux que Sansa avait à peine réalisé ce qu'il se passait d'une seconde à l'autre. Il est passé de debout, là, immobile à portant un lapin mutilé et ensanglanté. A peine une seconde passée entre les deux. S'il était forcé de se retourner contre Daenerys, il n'y aurait rien que personne d'entre eux pourrait faire pour l'arrêter à temps.
Jon le sait mieux que n'importe lequel d'entre eux. Il est le premier à briser le silence troublé.
"Ghost, au pied," appelle Jon.
Ghost n'obéit pas immédiatement; ça déconcerte Sansa et aussi clairement Arya. Arya se lève, sa main sur Aiguille, comme si elle pensait que Ghost pourrait se retourner contre Daenerys maintenant.
"Ghost," répète sévèrement Jon. "Au pied."
Doucement, le loup géant se tourne et marche jusqu'à Jon. Jon le caresse, mais Sansa remarque que sa main tremble un peu.
Sansa peut sentir les yeux de Tyrion sur elle et, quand elle se tourne pour rencontrer son regard, il la regarde comme s'il réalisait seulement maintenant qu'elle est là.
"Ou Drogon," ajoute-t-il. Il se tourne pour regarder la reine et le roi. "Quand la Corneille à Trois Yeux a commencé à essayer de retourner me contre vous, Jon, il n'arrêtait pas de dire seul un dragon peut tuer un dragon. Quand j'ai découvert la véritable identité de Jon, j'ai présumé qu'il parlait que Jon allait tuer Daenerys. Mais…" il laisse sa phrase en suspens, trop peiné à l'idée de finir.
Le silence devient plus lourd, plus tendu. Sansa regarde vers la fenêtre. Le dragon n'est nulle part en vue, mais il a volé bas au-dessus de leurs têtes quand ils se dirigeaient vers la Crypte-aux-Vierges. Il est pot de colle ces derniers temps, a dit Daenerys à Sansa. Je ne sais pas ce qui lui prend. Je pense qu'il est inquiet peut-être. Ou jaloux de tout le temps que je passe avec Ghost. Ou peut-être jaloux de sa nouvelle sœur. A-t-elle rigolé, blaguant clairement, et Sansa a souri. Mais elle n'a aucune envie de sourire maintenant. Elle a peur.
"Drogon et Ghost ne nous feraient jamais de mal, ni à moi ni à notre fille," dit aussitôt Daenerys. Mais la façon dont elle est devenue pâle dit à Sansa qu'elle ne le croit pas autant qu'elle voudrait clairement le croire.
"Ils ont commencé à se comporter différemment, Daenerys," admet Arya. "Drogon ne mange pas et il a failli te faire tomber hier soir—"
"Il essayait juste de me pousser à aller faire un tour. Il ne comprend pas pourquoi je n'y suis plus allée depuis aussi longtemps," défend immédiatement Daenerys. Même Sansa peut voir qu'elle devient contrariée. Son visage est rougi et elle agrippe fermement les accoudoirs de sa chaise. "Il n'essayait pas de me blesser."
"Les dragons sont plus intelligents que les hommes. Il comprend exactement pourquoi vous n'allez pas voler pour le moment," soutient Lord Tyrion d'un ton prudent. Il y a une petite pause, pesante. "Il a presque incendié les Cellules Noires ce matin."
La reine grimace. C'est clairement quelque chose qu'elle ne veut pas aborder.
"Ce n'est pas vrai. C'était juste l'impression que ça donnait. Il était agité — je suis sûre qu'il s'est rappelé quand Lord Freuxsanglant était là-bas, quand il me faisait du mal—"
"Il vous traque," ajoute Lord Tyrion, l'interrompant. "Volant derrière vous, où que vous alliez."
"Il ne me traque pas! Je suis sa mère! C'est simplement que je lui manque et qu'il est inquiet! Et Ghost — Ghost ne me ferait pas de mal, non plus. Ghost dort dans le lit avec nous, il ne nous blesserait pas."
Les yeux de Sansa et Tyrion se croisent à nouveau. Elle se demande s'il pense à ce qu'elle pense: que si elle était ce Lord Freuxsanglant, Drogon ou Ghost seraient ses cibles principales si infiltrer Jon échouait. Ils sont tous deux proches de la reine quotidiennement et tous deux capables de la tuer en un instant s'ils le voulaient.
"Pensons-nous qu'il soit même capable de contrôler un dragon?" demande Jon. "Ca doit être plus dur qu'entrer dans l'esprit d'un humain."
"Impossible, pour moi, si nous parlions juste d'un change-peau. Mais ce n'est pas à ça que nous avons affaire. Lord Freuxsanglant est plus que ça. C'est un sorcier… et un Targaryen."
Le silence retombe à nouveau sur eux. Il n'est pas du genre paisible.
"Il m'a dit que R'hllor contrôle mon pouvoir, le pouvoir de Drogon," dit finalement Daenerys. "Lord Freuxsanglant dit qu'il est contrôlé par le Grand Autre. Il ne pourrait pas contrôler Drogon si c'est vrai."
"A moins que ton dieu ne soit en train de perdre et que Lord Freuxsanglant soit en train de gagner," commente Arya avec mécontentement. "Peut-être qu'il y a une raison pour laquelle ce… Grand Autre a choisi Lord Freuxsanglant. Peut-être que c'était pour exploiter le seul avantage du Maître de la Lumière: le feu."
L'esprit de Sansa tourbillonne. Elle a l'impression qu'il y a des milliers de pièces éparpillées dans toutes les directions, mais elle peut en voir certaines qui s'assemblent et c'est presque excitant.
"Est-ce que quelqu'un a réussi à communiquer avec Bran? Nous pourrions lui demander. Peut-être qu'il se souvient de l'étendue des capacités de Lord Freuxsanglant," suggère Sansa.
"Nous devons réessayer de le réveiller," acquiesce immédiatement Tyrion. "Nous devrions demander au mestre d'essayer les sels odorants à nouveau. Nous pourrons lui demander s'il se souvient si la Corneille à Trois Yeux a déjà essayé d'entrer en Drogon ou en Ghost."
Certaines pièces s'emboîtent, mais d'autres pas.
"Quoique," stipule Sansa, "s'il pouvait contrôler le dragon, il aurait simplement pu forcer le dragon à réduire Port-Réal en cendres durant le siège, au lieu d'abandonner ce plan quand la reine a été blessée."
Ca interpelle manifestement Tyrion un instant. Il y réfléchit tout en vidant le reste de son vin. Il tambourine ses doigts sur la table un moment et puis dit: "A moins que s'infiltrer dans l'esprit d'un dragon soit tellement difficile que c'était une solution de dernier recours, qu'il ne choisirait qu'après que toutes les autres aient échoué."
"Quand la Prêtresse doit-elle arriver?" demande Sansa. "Peut-être qu'elle saura."
"Dans environ une semaine," répond Arya. "Ca dépend de la météo. Gendry dit que les tempêtes sont inhabituellement méchantes ces derniers temps."
Gendry. Sansa soulève un sourcil en entendant ça mais, avant de pouvoir interroger Arya, Ser Davos parle.
"Votre Grâce…" il semble triste. Sansa le regarde, comme tous les autres autour de la table. Il regarde attentivement Daenerys. D'une manière ou d'une autre, ils savent tous ce qu'il est sur le point de dire. "Il nous faut un plan."
Daenerys secoue immédiatement la tête. Elle déglutit brutalement, ses bras s'enroulant étroitement autour de son ventre. "Non. Je refuse d'en discuter."
"Jusqu'à ce que la prêtresse arrive et nous dise si c'est une vraie inquiétude, nous devons privilégier la prudence. Drogon et Ghost devraient être enfermés."
Daenerys secoue la tête, ses yeux devenant rapidement vitreux. "Non, Ser Davos."
Il est plus courageux que Sansa ne l'a jamais cru. Et plus fort aussi. Il persiste, malgré le bouleversement croissant de la reine — malgré la tristesse qui recouvre la table.
"Nous devons découvrir comment mettre la main sur un autre Scorpion au cas où—"
Daenerys se recule de la table. Le crissement des pieds de la chaise contre la pierre coupe Ser Davos. Elle agrippe le bord de la table, l'utilisant pour se redresser. Elle semble chanceler sur ses pieds dès qu'elle est debout. Ses mains agrippement tellement fort son ventre que Sansa pense qu'elle presse probablement des demi-lunes dans sa peaux avec ses ongles.
"Non. Je refuse d'avoir l'une de ces choses ici. Je refuse qu'un autre soit fabriqué ou entreposé — si jamais j'en revois un, la personne responsable sera exécutée."
Ser Davos ne réagit à ça qu'avec de l'inquiétude. Il regarde vers Jon. Jon se lève déjà de son siège, s'approchant de la reine, mais elle se détourne de lui, sa tête se baissant aussitôt qu'elle tourne le dos à tout le monde groupé autour de la table. Sansa a véritablement de la peine pour elle tandis que Jon enroule ses bras autour de sa taille, mais elle soutient Ser Davos. Il a raison.
Pendant que Jon enlace la reine, ils observent Ghost marcher jusqu'à eux, faisant de son mieux pour s'incruster entre eux. C'aurait pu avoir l'air affectueux une demi-heure plus tôt, mais maintenant, ça les fait seulement s'avancer au bord de leurs sièges avec inquiétude. Arya se lève à nouveau.
"Je n'aime pas ça," dit-elle d'une voix tendue, ses yeux surveillant le moindre mouvement de Ghost. "Jon, il faut que tu l'enfermes."
Jon rapproche ses lèvres de l'oreille de Daenerys et murmure quelque chose qu'aucun d'eux ne peut saisir. Elle dit quelque chose en retour — il répond— et Sansa n'a aucune idée ce qui a été dit, mais il lui repousse ses cheveux derrière les oreilles et appelle simplement Ghost à côté de lui au lieu de l'emmener quelque part pour être enfermé.
C'est ce qui doit se faire. Sansa le sait. Ghost devrait être enfermé et Drogon aussi. Tout le monde dans cette pièce le sait. Mais, en regardant autour de la table, elle réalise que plus personne ne va persister. Pas même Arya. Le petit conseil restreint de la reine l'observe avec des yeux inquiets, clairement préoccupé par à quel point elle est visiblement dévastée. Ils l'aiment trop pour la protéger, pense soudainement Sansa et c'est une réalisation tellement étrange qu'elle n'arrive pas à y croire au début. Elle regarde à nouveau autour de la table, attendant. Que Lord Tyrion fasse ce qu'une Main est censée faire et dise les choses que la reine a besoin d'entendre. Qu'Arya, sa sœur entêtée, fasse des remarques déplacées sur ce qu'elle croit. Que Jon, son frère habituellement raisonnable et fort, dise c'est ce qui doit se faire maintenant.
Ils ne le font pas. Ils ne veulent pas la blesser. Sansa ne peut pas dire qu'elle a le même problème.
"Vous m'avez dit qu'il n'y a rien que vous ne feriez pour assurer la sécurité de votre fille," dit Sansa. "Vouliez-vous dire rien sauf ça?"
Jon tourne brusquement ses yeux vers elle, furieux. "Ferme ta bouche, Sansa, ou c'est moi qui te la fermerai."
"Tu sais que j'ai raison."
"Tu ne comprends rien de tout ça. Arrête de faire comme si c'était le cas," mord-il.
"Je comprends assez pour savoir que Lord Freuxsanglant gagnera à l'instant où on le sous-estimera. A l'instant où on commencera à lui appliquer des règles et des limitations là où il n'y en a pas."
Jon se tourne pour lui faire face. "Tu ne sais pas s'il n'y a pas de limitations! Tu n'étais pas là — tu ne lui as pas parlé comme nous!"
"Peut-être que non," convient Sansa, sa voix s'élevant autant que celle de Jon. "Mais il me semble que la meilleure chose à faire quand on ne comprend pas totalement son ennemi, c'est simplement de présumer le pire. Pour pouvoir se préparer au pire."
"Ce n'est pas comme ça que fonctionne la stratégie, mais tu ne pourrais pas le savoir, étant donné que tu n'as jamais combattu une seule fois dans ta vie."
"Alors dis-moi comment on utilise la stratégie contre la Corneille à Trois Yeux," réplique Sansa d'un ton cassant. "Quelles formations de combat devrions-nous utiliser? Quelles tactiques de combat?"
Jon n'a pas de réponse immédiate à ça. Il lance un regard noir à Sansa et Sansa lui rend son regard noir. Arya les observe attentivement, sa main toujours sur Aiguille, ses yeux se tournant rapidement vers Ghost toutes les deux ou trois secondes.
"Où proposes-tu même qu'on enferme un dragon?" demande Jon. "Tu as vu ce que son feu a fait au Donjon Rouge. Qu'est-ce qui pourrait le contenir, au juste?"
C'est Sansa qui n'a pas de réponse immédiate cette fois. Elle fronce les sourcils et regarde Tyrion, mais il a l'air tout aussi inquiet qu'elle face à cette question. Cette réalisation. Où pourraient-ils contenir le dragon s'il se retourne contre eux?
Personne ne le dit, mais tout le monde l'entend quand même. Le Scorpion…
"Nous n'allons pas faire de mal à Drogon ni à Ghost. Je ne sais pas combien de fois je vais encore devoir le dire. On ne le fera pas," déclare la reine, son dos toujours tourné vers eux. Sa démarche est mal assurée quand elle part en trombe de la salle du conseil. Ghost fait mine de la suivre, mais Jon l'appelle sévèrement. Il s'arrête à contrecœur.
Jon se tourne et croise le regard de Sansa. Elle s'en veut presque de la peine dans ses yeux, mais ce n'est pas vraiment de sa faute. Rien de ceci ne l'est.
"Lui as-tu au moins fait tes excuses durant votre petite discussion?"
Il ressort clairement de son ton qu'il n'a rien pardonné, même si son épouse l'a fait. Sansa est plus blessée par le dégoût caché dans ses mots que par tout ce qui lui a été dit depuis longtemps. Elle n'avait pas vraiment réalisé, avant cet instant, que c'est la confiance de Jon qui sera la plus difficile à regagner. Et c'est à son pardon à lui qu'elle tient le plus.
Sansa ne répond pas assez vite. Jon prend un air renfrogné. "C'est bien ce qui me semblait."
Il se tourne et suit la reine, Ghost sur ses talons. Il laisse Sansa dans un silence tendu.
"Rien de ce que vous avez dit n'était mal," dit Lord Tyrion à Sansa. Ca la réconforte un peu. Elle regarde Arya mais Arya se dirige déjà vers la porte.
"Où allez-vous?" demande Ser Davos.
Arya ne se retourne pas. "Trouver où nous pouvons mettre un dragon dévoyé. On ne peut pas vraiment continuer notre réunion sans la reine et le roi de toute façon."
Lord Tyrion se lève également. "Je vais rendre visite à Bran pour voir s'il a fait des progrès."
Sansa se lève aussi. "J'aimerais vous accompagner, Lord Tyrion."
Il a l'air surpris durant un instant.
"Je serais ravi de la compagnie, Lady Sansa," sourit-il. Il attend près de la porte jusqu'à ce que Sansa l'ait rejoint et puis ils partent dans le corridor. "Qu'est-ce que ça fait d'être de retour à Port-Réal? C'est assez différent de la dernière fois où nous étions ici ensemble, n'est-ce pas?"
"C'est plus que différent. C'est méconnaissable," corrige Sansa. Le Donjon Rouge détruit, Cersei disparue, le conseil restreint réduit à la sœur du roi, Tyrion Lannister et Davos Mervault. Les gens du peuple nourris, des 'dispensaires' et 'maisons d'études' (deux choses dont Sansa n'avait même jamais entendu parler avant, encore moins vues), des femmes s'entraînant pour devenir des gardes et des constructrices. Si elle était tombée sur la ville sans le savoir, elle n'aurait peut-être pas su que c'était Port-Réal tout court.
"Le feu grégeois a presque tout détruit. Les réparations ont été incessantes pour arriver à l'état dans lequel c'est pour le moment, et nous avons encore beaucoup à faire," partage Tyrion.
"Le reste du Donjon Rouge, j'espère," dit Sansa. Elle baisse les yeux et croise ceux de Tyrion. "La Crypte-aux-Vierges est…"
"Ce n'est pas approprié pour la reine et le roi. Je sais. Je n'arrête pas de le dire à Ses Majestés, mais ils ne cessent de trouver d'autres priorités à l'instant même où je parviens à trouver l'or pour commencer une construction sérieuse. Savez-vous qu'ils prévoient de garder le prince ou la princesse dans leur chambre? Vous vous imaginez — l'héritier du Trône de Fer sans chambre personnelle."
"Assumez-vous aussi les fonctions de Grand Argentier?" demande Sansa. "J'ai remarqué que le conseil restreint est… restreint."
"Oui. Le roi et la reine ne font pas confiance à beaucoup de personnes. J'imagine qu'il faudra un certain temps avant d'avoir un conseil entièrement fonctionnel. Vraiment, j'ai de la chance d'être toujours dedans tout court. La reine n'est pas très contente de moi."
Sansa n'a pas besoin qu'on le lui dise. "Elle n'aime pas que vous buviez," dit-elle, pensant à la petite discussion de Daenerys et Jon dans la salle du trône.
"Pas du tout," convient Tyrion. "Mais j'étais dans le pétrin bien avant ça. Vous êtes dans les mauvaises grâces du Roi Jon à cause de vos doutes sur la Reine Daenerys— je suis dans les mauvaises grâces de la Reine Daenerys à cause de mes doutes sur le Roi Jon."
"Peut-être qu'il serait bien pour nous de couper la poire en deux," dit Sansa, la moitié de son esprit pensant à la discussion qu'elle a eue avec la reine. Elle baisse les yeux sur Tyrion tandis qu'il sort une flasque de sa poche. "Et que vous dessaouliez."
"Ca m'aide à réfléchir," se défend-il.
Sansa la lui prend de la main. "Ca vous aide à tenir le coup. Il y a une différence, je suis sûre que Cersei pourrait tout vous… expliquer…"
Sansa s'interrompt en entendant le son de voix élevées venant de derrière des portes doubles à quelques pas de là. Tyrion et elle arrêtent tous deux de marcher. Il ne faut pas longtemps à Sansa pour reconnaître la voix de Jon, bien qu'elle ne parvient pas à saisir grand-chose de ce qu'il dit. Daenerys semble tout aussi énervée que lui.
"Ils semblent énervés," exprime Sansa mais, quand elle regarde Tyrion, il se dirige déjà vers la porte, la main tendue pour frapper. "Lord Tyrion, ce n'est pas convenable de—" elle s'arrête et soupire quand sa main martèle le bois.
"Majesté, est-ce que tout va bien?" appelle-t-il bruyamment, de l'inquiétude véritable gravée sur son visage.
Les voix élevées s'interrompent. Il y a une courte pause et puis Sansa entend des pas approcher la porte. Elle recule de quelques pas et tourne au coin pour ne pas être vue, ne voulant pas que Jon pense qu'elle écoute aux portes.
Elle entend la voix irritée de Jon. "Oui?"
Tyrion marque une pause mal à l'aise. "Est-ce que la reine est là? J'aimerais la voir."
Jon soupire. Une seconde plus tard, Daenerys dit: "De quoi avez-vous besoin, Lord Tyrion? Nous sommes occupés."
"Est-ce que tout va bien? Nous…" Tyrion s'interrompt. Sansa suppose qu'il a regardé derrière lui et réalisé qu'elle s'est éloignée. "J'ai… entendu des cris."
"Non. Jon m'a poignardée — vous voyez Grand-Griffe, plantée en plein milieu de ma poitrine, juste là?"
"D'accord, mon inquiétude vous irrite. C'est noté," dit Lord Tyrion. "Je voulais juste m'assurer que tout allait bien."
"Tout va très bien. Ne nous interrompez plus."
Sansa attend que la porte se referme et puis elle sort et rejoint Tyrion. Ils continuent leur trajet jusqu'aux escaliers.
"Elle est vraiment contrariée contre vous," commente Sansa.
"Ah, oui, eh bien. Je me suis rendu insupportable ces dernières semaines. C'est difficile de ne pas s'inquiéter pour elle."
"Vous êtes tous comme ça. Aucun d'entre vous ne voulait dire ce qui devait être dit dans cette salle du conseil."
Tyrion évite ses yeux. "C'est compliqué. Le dragon… il est comme son enfant."
"Non. Son enfant à naître est son enfant. Ce n'est pas compliqué du tout," réfute Sansa. "Ser Davos avait raison."
"Peut-être bien," convient Lord Tyrion, troublé. Il tient la porte ouverte pour Sansa quand ils sortent dans la lumière du soleil. "Mais la reine ne fera jamais de mal à son dragon. Jamais. Je suis certain que la Corneille à Trois Yeux le sait très bien. Je pense que nous allons bientôt voir nos ennuis se multiplier."
"Et quel est le plan pour quand ça arrivera?"
"Nous n'en avons pas."
Ce n'est pas rassurant du tout. "Ne pensez-vous pas que nous devrions en avoir un?"
"Eh bien, je travaillais sur une théorie. Mais ensuite quelqu'un s'est glissé dans ma chambre au beau milieu de la nuit pour jeter mon livre dans mon pot de chambre. Donc j'ai bien peur d'être à cours d'idées brillantes," ronchonne-t-il.
Le nez de Sansa se plisse avec dégoût. "Votre pot de chambre? Qui pourrait bien faire ça?"
"Je ne sais pas. La Corneille à Trois Yeux, je suppose." Il regarde Sansa. Elle voit un peu de désespoir dans son regard: il veut être cru, compris. Elle sait bien ce que ça fait. "Je sais que ce n'est pas moi qui l'ai fait."
"Je n'arrive pas à imaginer que Tyrion Lannister pourrait un jour détruire délibérément un livre. Qu'y avait-il dans le livre?" demande curieusement Sansa.
Lord Tyrion est abruptement circonspect. Il regarde à nouveau devant lui alors qu'ils continuent de marcher. "Vous n'êtes pas obligée de faire semblant d'être intéressée, Lady Sansa, même si c'est gentil de votre part."
"Je ne fais semblant de rien. Je ne suis pas stupide, Lord Tyrion. Je peux être à la hauteur."
"Ce n'était pas du tout ce que je remettais en doute," dit-il, surpris.
Il commence à lui parler d'une sorte de prophétie qu'une Prêtresse Rouge a relayé dans une lettre, devenant de plus en plus animé au fur et à mesure qu'il va en profondeur. Sansa a été informée de la prophétie de 'la princesse qui fût promise' dans la salle du conseil, mais n'a pas encore entendu parler de celle-là.
"Et le mot que personne ne connaissait en Valyrien, je pense que c'est le nom du Grand Autre. Mais il est interdit: c'est pour ça que personne ne le connait, pour ça que je ne parviens à trouver aucune mention de ce mot dans aucun des textes en Haut Valyrien que je lis. Si c'est son nom, la prophétie prévient qu'il a de nombreux visages, ce qui, je suppose, se rapporte au fait qu'il travaille à la fois par le biais du Roi de la Nuit et de la Corneille à Trois Yeux, mais—"
"Mon Seigneur!"
Tyrion arrête de parler et se retourne. Quand Sansa jette un œil derrière lui, elle voit un mestre approcher rapidement. Il est à bout de souffle quand il arrive près d'eux. Il se plie en deux et pose ses mains sur ses cuisses.
"Bran—il est—"
"Réveillé?" interrompt Lord Tyrion avec excitation. Le mestre hoche la tête. "Conduisez-moi."
Sansa et Tyrion trottinent pratiquement tous deux vers le dispensaire. Ils sont emmenés dans une série de salles connectées — toutes fraiches et lumineuses — contenant de minuscules rangées de lits remplis d'habitants endormis et d'âges variés, s'arrêtant enfin devant une porte fermée et gardée. Sansa reconnait l'homme devant, même si elle ne se souvient pas de son nom. C'est l'un des conseillers de confiance de la reine, l'un de ses Immaculés.
Il s'avance devant la porte quand Tyrion fait mine d'entrer, bloquant l'accès.
"Que fait-elle ici?" demande-t-il en regardant Sansa. Elle hésite.
"Elle est avec moi," dit Lord Tyrion avec impatience. Il commence à contourner le soldat, mais il refuse de le laisser faire.
"La Reine Daenerys sait qu'elle est avec toi? Elle sait que vous êtes là tous les deux?"
Lord Tyrion devient irrité. "On n'a pas le temps pour ça! Il faut que je parle à Bran, on ne sait pas combien de temps il va rester éveillé cette fois! Laisse-nous simplement rentrer et tu pourras rester debout là pour écouter chacun des mots que nous dirons et les rapporter immédiatement à la reine si ça t'inquiète. S'il te plait, Ver Gris."
La pause est insoutenable. Finalement, le soldat hoche la tête.
"D'accord, très bien," permet-il, se mettant sur le côté.
Tyrion fait immédiatement irruption dans la pièce. Sansa le suit avec plus d'hésitation. Elle pensait être prête à voir Bran, mais elle ne l'est pas. Dès l'instant où elle croise son regard —dès l'instant où elle réalise que c'est vraiment lui— ses yeux se remplissent de larmes.
"Bran," dit-elle d'une voix sourde.
Il a l'air tellement confus. Tellement jeune. Il tend le bras vers elle, la main tremblante. "Sansa," dit-il, sa voix faible et désespérée.
Sansa se rapproche et le rejoint sur son lit de malade. Elle redresse son corps faible et l'attire dans son étreinte. En cachant son visage dans ses cheveux, elle a de nouveau l'impression d'être une grande sœur. Ca faisait tellement longtemps que ça n'était plus arrivé. Tellement longtemps qu'elle n'a plus eu l'impression d'être la protectrice, au lieu d'être celle à protéger. Ca la fait se sentir plus forte. Plus courageuse.
Bran tremble dans ses bras. Elle sent ses larmes, mouillées contre son cou. Il est tellement faible qu'il arrive à peine à garder ses bras serrés autour d'elle.
"Ca va, Bran," réconforte Sansa. Elle lui embrasse les cheveux. "Tout va bien maintenant."
C'est difficile pour lui de parler. Chaque mot qu'il pousse à travers ses lèvres semble lourd et laborieux. "Jon… Sansa, j'ai besoin… Jon."
Elle ne peut s'empêcher d'être un peu blessée. Bran n'est-il pas réconforté par sa présence? Elle est sa grande sœur. Sa présence devrait être plus réconfortante que celle de Jon.
"Ca va," répète-t-elle à nouveau.
"Non… non!" Il grapille un peu de force, assez pour lever les yeux vers Sansa. Ses paupières sont lourdes — elles ne cessent de se fermer toutes les deux secondes et ses mots deviennent bafouillés. Vite, il ne parvient plus qu'à sortir un mot à la fois. "Jon… Targaryen…"
"Il le sait. Tout le monde le sait. Nous savons que c'est un Targaryen."
"Non!" répète Bran, infusant le mot avec autant d'énergie qu'il le peut. "Dragon… dragon. Dragon…"
Sansa se tourne pour trouver les yeux de Tyrion, son cœur s'arrêtant avec peur. Tyrion se précipite vers eux. Il pose la main sur l'épaule de Bran.
"Bran. Qu'en est-il du dragon? Bran, regarde-moi! Bats-toi — ne te rendors pas — qu'en est-il du dragon?"
Bran s'avachit dans les bras de Sansa, son visage se pressant dans son cou. "J'ai besoin… Jon…"
"On va envoyer quelqu'un le chercher." Tyrion se tourne pour faire face au Mestre. "Mestre Olken, allez chercher quelque chose pour le maintenir éveillé et puis envoyez quelqu'un chercher le roi."
"Que proposez-vous que j'aille chercher, Lord Tyrion? Il ne me reste plus rien à donner que je n'ai pas déjà donné."
Bran devient lourd dans les bras de Sansa alors qu'il commence à s'assoupir. Tyrion regarde désespérément Sansa. "Faites quelque chose."
Elle n'a pas la moindre idée de ce qu'il veut qu'elle fasse, mais elle essaye quand même. Elle empoigne les épaules de Bran et le redresse. Sa tête retombe, ses yeux fermés.
"Bran, tu te souviens de la fois où tu as tiré une flèche à travers ma fenêtre? J'étais tellement fâchée contre toi… Je croyais que Mère le serait aussi, mais tu lui as fait ton sourire et elle a simplement fondu comme à chaque fois… elle ne pouvait jamais rester fâchée contre toi, n'est-ce pas? Bran… tu te souviens de la tour? Tu te souviens de Summer?"
Ca réveille quelque chose en Bran. Il fait un effort pour relever la tête. Ses paupières se soulèvent juste assez pour que Sansa puisse voir l'éclat de ses yeux bleu foncé.
"Ghost…"
"Oui, Ghost. Et Lady et Nymeria et Grey Wind et Shaggydog—"
"Jon…"
"Il arrive," assure Sansa à Bran. Elle lui prend le visage dans les mains. "Tiens bon. Reste avec nous. Il arrive."
Mais ses paupières se sont refermées à nouveau. Il appuie son visage contre ses mains tandis qu'il recommence à s'assoupir.
"Sansa," supplie Tyrion.
"Je ne sais pas quoi faire d'autre," admet Sansa, les larmes aux yeux. Elle ne veut pas qu'il s'en aille. Elle a tellement de chose à lui dire. Tellement de choses qu'il a manquées. Elle lui serre le visage juste assez pour essayer d'avoir son attention, mais pas assez pour lui faire mal. "Je t'en prie reste éveillé, Bran, je t'en prie. Tu ne veux pas voir Arya? Et Jon?"
"Jon…"
"Oui. Jon, aussi."
"Femme. Argenté…"
Tyrion intervient. "La reine. Son nom est Daenerys Targaryen. Elle va arriver, aussi."
Sansa ne sait pas quelle partie de l'affirmation de Tyrion y parvient, mais quelque chose fait grandement rouvrir les yeux de Bran, de la panique sincère dans son regard. Il tend la main, agrippant l'épaule de Sansa, sa poigne faible mais insistante. Il ouvre la bouche pour parler, mais rien ne sort.
"Quoi? Qu'y-a-t-il?!"
Il agrippe plus fort l'épaule de Sansa.
"Sang. Lien. Sang… argenté… besoin Jon…"
"Fais comme si j'étais Jon," dit Tyrion avec insistance. "Dis-moi ce que tu dois lui dire. Je lui dirai tout ce que tu dis, je le jure. Que dois-tu dire à Jon, Bran?"
Sansa n'a jamais vu quelqu'un faire autant d'effort pour rester éveillé que Bran. Elle est épuisée rien qu'en le regardant. Il relève ses paupières, qui semblent aussi lourdes que des pierres, et chaque syllabe doit être arrachée à sa gorge.
"Dragon," dit-il en s'étranglant. Il est presque essoufflé avec l'effort de dire quelque chose tout court. Il s'affaisse; Sansa le redresse rapidement à nouveau.
"Donne-moi juste un peu plus, Bran. Le dragon est-il utilisé contre eux? Lord Freuxsanglant utilise-t-il le dragon?"
Bran tressaillit comme si Tyrion lui avait jeté de l'eau bouillante dessus. Il s'écrie et Sansa baisse les yeux sur ses propres mains durant une seconde, craignant d'avoir serré ses bras trop fort. Mais ce n'est pas elle. C'est la peur.
"Non—non—non—non—non—non—!"
Sansa croise le regard de Tyrion, horrifiée.
"Il est parti," Sansa essaye de rassurer Bran, mais ça ne sert qu'à le bouleverser encore plus.
"NON! Non!" Il se dégage de Sansa, retombant sur le lit, trop faible pour se tenir tout seul. Des larmes coulent le long de son visage, s'échappant du coin de ses yeux fermés. "Ici. Ici…"
Sansa se recule de Bran, son souffle restant bloqué dans sa gorge.
"Ici? Lord Freuxsanglant est ici? Où est-il, Bran? Comment devons-nous le battre?" Tyrion se penche en avant et donne une petite gifle à la joue de Bran. "Bran! Que devons-nous faire?!"
"Tuer. Tuez…le," implore Bran.
"Comment?!" Tyrion secoue fortement Bran. Sansa hésite, ne sachant pas bien si elle doit intervenir ou pas. Bran ne semble plus pouvoir soulever ses paupières, mais il parvient à sortir un dernier mot.
"Argenté…"
Il leur échappe — ou peut-être qu'il est emmené. Sansa n'en est pas certaine, mais il est presque sans vie un moment plus tard. S'il n'y avait pas eu une légère montée et descente de sa poitrine, Sansa aurait cru qu'il était mort.
Tyrion jure bruyamment. Sansa ferme les yeux et fait de son mieux pour ne pas pleurer. Elle commende à réaliser ce à quoi ils font face et elle est désespérée.
"Allons dire à Jon que ce n'est pas la peine de venir," dit Tyrion, résigné. "Je doute qu'il se réveille encore un jour."
IV.
Le feu dans les yeux de Daenerys pourrait le transpercer. Jon n'a jamais vu une telle fureur.
"Je refuse!" rugit-elle. "C'est mon enfant, Jon! Il n'a rien fait pour mériter ce qu'ils suggèrent! Je suis sa mère — Je ne vais pas le regarder être puni pour un crime hypothétique!"
Jon affronte sa rage de front. "Tu disais justement juste hier soir qu'il se comporte étrangement. Comment peut-on prendre le risque, Dany? Et s'il se retourne contre toi? Bons Dieux, Dany, et si la Corneille à Trois Yeux le force à réduire Culpucier en cendres? Tout ce que tu as construit, tout le travail que tu as fait, tous ces gens. Et Ghost…" La gorge de Jon se noue. Il sent une chaleur sèche crépiter derrière ses yeux. Il se tourne et regarde le balcon. Ghost est couché par terre, sa tête sur ses pattes massives. Jon peut presque sentir sa confusion. Jon a élevé la voix sur lui quand ils sont entrés dans la chambre après que Ghost ait gentiment pousser son nez contre le ventre de Dany. C'était affectueux, mais tout ce qu'il a pu voir, c'était Ghost se jeter sur elle. Il a envoyé Ghost sur le balcon et lui a dit d'y rester; il était terrifié. Il ne pouvait pas supporter la pensée que Ghost— une partie de lui— soit utilisé par la Corneille à Trois Yeux pour tuer leur fille. Il ne peut pas le supporter. "Ghost sera enfermé aussi." Evidemment, il peut à peine supporter cette idée, aussi. "Seulement jusqu'à ce que la prêtresse arrive ici. Ce ne sera pas plus long qu'une semaine. Juste une semaine. Tu as déjà enfermé tes dragons plus longtemps que ça, tu me l'as dit toi-même."
"Et ça m'a presque tuée, et eux aussi," rétorque Dany. Sa voix n'est plus élevée. A la place, elle tremble, des larmes montant à la surface. Jon prend un moment pour presser le talon de ses mains sur ses yeux, prenant une respiration pour faire passer sa propre tristesse, et puis il se tourne vers sa femme. Il regarde ses yeux gonflés, ses joues rougies, ses lèvres charnues et tremblantes. La vue de son conflit remet le sien brusquement en lumière. Sa vision se brouille de larmes tandis qu'il traverse la distance entre eux et lui agrippe gentiment les hanches, attirant son corps contre le sien. Il prend l'arrière de sa tête dans sa main, l'amenant dans son étreinte, et ses premières larmes s'écoulent quand il sent les coups de pieds de sa fille de là où son ventre est pressé contre celui de Dany. Il ne peut simplement pas risquer de la perdre — aucune des deux. Il ne peut simplement pas. Même si ça doit le tuer.
"Mais c'était la seule solution," murmure Jon, sa main lui caressant les tresses. Elle s'enfonce plus profondément dans son étreinte, s'appuyant presque complètement contre lui maintenant au point que, s'il se reculait, elle tomberait. Il l'agrippe plus près, ses lèvres se pressant brièvement sur le sommet de sa tête. "Je n'en ai pas envie, non plus."
Il regarde vers le balcon. Ghost croise son regard. Est-ce qu'il s'imagine l'accusation qu'il y voit? La souffrance? Il doit l'imaginer. Ca fait quand même mal.
"On ne peut pas enfermer tout le monde," dit Dany, ses mots étouffés dans sa tunique. "On ne peut pas enfermer le monde entier."
"Je sais. Mais penses à quel point Ghost pourrait te faire du mal si la Corneille à Trois Yeux parvenait à le posséder ne serait qu'une seconde, Dany. Il pourrait t'éventrer avec ses crocs en un clin d'œil. Et Drogon…" Jon ne finit pas sa phrase. Il n'a pas besoin de dire à Dany de quoi son dragon est capable.
"Je ne peux pas le perdre," dit-elle. Elle commence vite à pleurer et Jon ne peut empêcher ses propres larmes de tomber à chaque fois qu'il cligne des yeux. Il ressent une quantité énorme de culpabilité, une quantité énorme de peine; c'est un poids inimaginable dans sa poitrine. Enfermer Ghost est comme emprisonner une partie de lui-même. Ca semble injuste. Ca semble cruel.
"C'est mon enfant. Personne ne comprend. J'ai perdu mon fils, Jon, je n'ai même jamais pu le tenir dans mes bras ni le voir. Je n'ai jamais pu l'embrasser ne serait-ce qu'une fois — on me l'a arraché et on s'est débarrassé de lui comme de quelque chose d'honteux — et puis je suis entrée dans ce feu et mes dragons sont nés. J'ai récupéré mon bébé. Comment pourrais-je lui faire ça?"
Jon presse son visage dans ses cheveux, espérant qu'en cachant la vue de ses larmes, elles s'en iront. Il n'a pas envie de pleurer, mais sa souffrance ne fait que croître de minute en minute.
"C'est seulement une semaine, juste le temps que la prêtresse arrive—"
"Tu sais que ce n'est pas vrai. Tu sais ce qu'ils proposaient vraiment."
"Non," réfute immédiatement Jon, horrifié au nom de Dany. "Ils ne te demanderaient jamais ça."
"Ser Davos a dit qu'il nous faut un Scorpion—"
"Seulement si Drogon se retourne contre nous et que nous n'avons pas d'autre choix!"
"S'il se retourne contre nous, ce sera trop tard. Tu crois que nous avons la moindre chance contre lui si la Corneille à Trois Yeux parvient à avoir le contrôle sur lui?! Scorpion ou pas Scorpion."
Jon repense à la discussion dans la salle du conseil. Ils ne suggéraient certainement pas d'abattre Drogon avant même qu'il ait fait quelque chose. Ce n'est pas ce que Jon a retiré de la conversation. Il comprend soudainement l'intensité de la réaction de Dany tout à l'heure. Pour elle, accepter d'enfermer Drogon revenait, au final, à accepter de l'éliminer.
"On ne va pas faire ça," dit farouchement Jon à Dany, soudainement aussi énervé qu'elle l'était pendant toute la discussion. Il pense aux yeux féroces de Drogon, la chaleur de ses écailles. Non— ils ne vont pas faire ça. "On va plutôt trouver un endroit où on peut le contenir jusqu'à ce que la prêtresse arrive. Mais c'est tout."
Dany relève son front de son torse. Elle lève les yeux vers lui, son visage mouillé de larmes, son regard dur.
"Où? Où, Jon?"
Il hésite. Il n'en a pas la moindre idée.
"On va trouver," dit-il d'une voix apaisante, mais aucun des deux n'est apaisé du tout. Dany se dégage de ses bras et marche plus loin, s'asseyant au bout du lit. Elle ôté ses chaussures de ses pieds gonflés, ses mains tremblantes se posant sur son ventre, de nouvelles larmes se formant dans ses yeux. Jon ne peut pas arriver assez vite à ses côtés. Il s'assied à côté d'elle, pensant qu'il préférerait tout autant rester dans ce lit avec elle pour le restant de leurs vies. Personne d'autre ne comprendra leur peine. Personne d'autre ne comprendra. Mieux vaut simplement rester ensemble ici, où ils sont aimés et compris
"Je ne cesse de penser que ça ne pourrait pas être pire," murmure-t-elle, ses mots trempés de larmes, "et puis ça le devient. Pas Drogon, Jon. Pas Ghost. Il ne peut pas les prendre. Je ne peux pas le supporter. Ils font partie de nous. Ca me rend malade."
Il partage ça avec elle aussi. Tout ce qu'il peut faire, c'est la prendre dans ses bras. Il ne s'est jamais senti aussi perdu. Il presse des baisers périodiques sur son front, son épaule et son cou pendant qu'elle pleure, pensant, encore et encore: on ne peut pas le battre. On ne peut pas le battre. Il va gagner. Je vais perdre Dany et je vais perdre mon enfant. On a perdu.
Il ne le dirait jamais tout haut. Pourtant ça les ronge tous les deux comme s'il l'avait quand même dit.
"Peut-être que ça ne lui est pas venu à l'esprit d'essayer d'entrer en Ghost ou Drogon," suggère Jon, se démenant pour trouver de l'espoir là où il le peut. "Peut-être que, même s'il a essayé, Drogon et Ghost peuvent le repousser. Ils se comportent étrangement, oui, mais on est tous à côté de la plaque ces derniers temps. Peut-être qu'ils absorbent juste notre anxiété."
Elle n'y croit pas plus qu'il ne l'a cru quand elle a essayé de dire la même chose au début de leur discussion.
"Il n'y a qu'une chose à faire," lui dit Daenerys, sa voix ferme malgré les larmes qui imbibent fortement chaque syllabe. "On doit quitter Port-Réal. Si je pars, Drogon suivra. Je ne peux pas le laisser ici. Tu as raison: la Corneille à Trois Yeux lui ferait mettre le feu à la ville à la première occasion. C'est ce qu'il voulait que je fasse à l'origine, après tout. Je ne peux pas prendre ce risque."
Ca ne résout rien. Pas vraiment. Le problème principal de Jon est toujours le même. "Mais il serait toujours avec toi."
"Il sera toujours avec moi. Toujours. Au moins, si nous allons à Peyredragon, il sera loin de notre peuple. Et Peyredragon, au moins, peut résister au feu de dragon. Ca a été construit en partie avec de la magie Valyrienne."
La seule magie Valyrienne que Jon connaisse est sa beauté, ce qu'elle lui fait ressentir à la fois dans son cœur et dans son corps, le lien qu'ils ont qui semble aussi fort et solide que s'il était lui-même en vie. C'est la seule magie qui soit réelle pour lui — la seule magie sur laquelle il parierait quoi que ce soit.
"Indépendamment de la magie Valyrienne, si la Corneille à Trois Yeux prend le contrôle de Drogon, il peut simplement lui faire faire demi-tour et retourner à Port-Réal s'il le souhaite," dit gentiment Jon. Il dépose sa main sur son ventre et le caresse avec son pouce. Son cœur lui monte dans la gorge. "Tu n'es pas en état de voyager, Dany."
"Peyredragon n'est qu'un voyage de trois jours en bateau. Il me reste encore des mois," réfute-t-elle obstinément.
Un souvenir lointain turlupine le cerveau de Jon, mais il a du mal à le situer. Quelque chose qu'il a vu une fois dans ses rêves, peut-être. Quelque chose à voir avec un bateau. Pourquoi n'arrive-t-il pas à le saisir? Il sait seulement qu'il ne veut pas qu'elle soit sur un bateau.
"Ce n'est pas la durée du voyage qui m'inquiète. C'est le voyage en tant que tel."
"Il n'est pas difficile."
Jon secoue la tête, catégorique. "Je n'aime pas ça. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je pense qu'on devrait rester ici."
"Et Drogon?"
"Je ne sais pas. On va devoir se débrouiller. Mais je ne veux pas que tu ailles sur un bateau."
"Tu semblais apprécier la dernière fois que tu m'as emmenée sur un bateau. J'ai des preuves." Elle pose sa main sur la sienne. Son cœur tressaute quand il sent sa fille donner un coup de pied sous sa main.
Il n'est pas d'humeur à badiner avec elle. Il est angoissé, même s'il ne sait pas dire pourquoi. Durant un instant, il craint que la Corneille à Trois Yeux joue à nouveau avec son esprit, mais il réalise que c'est ce souvenir lointain, inaccessible, qu'il ne remet pas. C'est presque comme si quelqu'un était venu enlever le souvenir mais avait laissé l'emplacement pour qu'il sache qu'il est manquant mais ne puisse pas le retrouver. C'est plus que frustrant.
"On devrait rester ici aussi longtemps que possible," insiste-t-il, la voix grave. "On va surveiller Drogon de près. S'il se comporte d'une manière qui nous fait penser qu'il pourrait être dangereux, on pourra aller à Peyredragon, ou trouver une autre solution. Mais on ne devrait pas partir à moins de ne pas avoir d'autre choix." Il pense avoir fini de parler, mais ensuite il croise les yeux rouges de Ghost de l'autre côté de la pièce. Ses yeux à lui se ferment avec peine à cause de ce qui doit être dit ensuite. "Et je ne veux plus que Ghost soit à tes côtés."
Elle garde le silence pour le moment. Jon met assez de distance entre eux sur le lit pour pouvoir se pencher en avant et presser ses lèvres contre le point culminant de son ventre. Après, il pose son visage contre ses cuisses, ses bras s'enroulant autour de sa taille sans serrer. Il ferme les yeux tandis que sa main à elle va automatiquement dans ses cheveux. Avec sa joue pressée contre la chaleur de son ventre et sa main qui passe dans ses cheveux, il sent sa panique commencer à s'apaiser lentement aux bords de son cœur.
"J'aime avoir Ghost à mes côtés," admet-elle finalement, sa voix se brisant.
"Je sais," murmure Jon. Il embrasse le dessous de son ventre, ses bras se resserrant autour de sa taille. "J'aime aussi qu'il soit avec toi. Mais au moins on verrait Drogon arriver. Ghost… il est silencieux. Il peut être létal. Je sais comment il est avec toi… il est plus doux avec toi que je ne l'ai jamais vu être avec qui que ce soit ou quoi que ce soit. C'est dur de l'imaginer te faire du mal alors qu'il dort à tes pieds, je sais. Mais s'il n'était plus maître de lui-même…" Jon ferme fort les yeux contre l'image horrible qu'il voit. Il frotte distraitement sa joue contre le tissu de sa robe, soulagé que, au moins en cet instant, son corps protège son enfant de tout danger qui pourrait lui arriver.
"Et si on attend trop longtemps?" lui demande-t-elle, ses mots crispés par la peur. "Et si on est trop proche de mon terme quand Drogon commence à se comporter étrangement — que fera-t-on alors? Est-ce que tu irais à Peyredragon tout seul, emmènerais Drogon là tout seul?" Sa main s'immobilise dans ses cheveux. Jon recule suffisamment son visage pour la regarder. Ses cheveux tombent par-dessus ses épaules, un rideau d'argent scintillant, et il se dit qu'il n'y a rien de plus sublime qu'elle dans le monde entier. Ce n'est pas la première fois qu'il a cette pensée, mais il est tout aussi sérieux maintenant que les fois précédentes. "Je ne peux pas l'avoir ici sans que tu sois là."
Ce n'est pas une option. Pas même une pensée. "Ca n'arrivera pas. Je serai à tes côtés tout le long, quoi qu'il arrive. Rien ne pourrait me tenir à l'écart. Je serai avec toi la première fois que tu la verras."
"La première fois que nous la verrons."
Il sourit. Allongé ici, sa joue pressée aussi près de leur fille, ce n'est pas difficile pour lui d'imaginer ce moment. Il se souvient du poids parfait, lourd, de Rickon dans ses bras la première fois qu'il l'a porté — comme il s'était senti honoré que son père l'ait laissé faire alors que Lady Catelyn ne l'avait jamais laissé faire quand Bran était minuscule. Il se souvient comme les cheveux sombres sur sa tête étaient doux. Il prend ses souvenirs de ça et se base dessus, imaginant le moment qui viendra bientôt. Avec les yeux fermés et son esprit focalisé, il peut presque sentir le poids parfait de sa fille dans ses bras. Il peut presque voir ses cheveux: une couronne de boucles argentées douces et duveteuses. Il peut presque voir ses petites mains serrées en poings. Peut presque la voir posée sur la poitrine de Dany, ses cheveux semblables à ceux de Dany éparpillés autour d'elles, un sourire plus lumineux que la lumière elle-même sur le visage. Et son cœur… il peut presque sentir comme il va doubler de volume. La joie pure, parfaite, qu'il ressentira en tenant sa famille dans ses bras.
C'est facile à imaginer. Peut-être parce que, au fond, c'est tout ce qu'il a toujours voulu.
"Je ne suis pas pressé, mais j'ai hâte," avoue-t-il. Il sait que Dany comprendra la dualité de la chose. Il l'embrasse à nouveau. "Īlvon," murmure-t-il.
"Zaldrīzes-zokla," rétorque-t-elle doucement. Il peut entendre son sourire.
"Princesse Rhaella," essaye-t-il. La main de Dany se resserre dans ses cheveux pendant un moment tandis qu'il caresse le dessous de son ventre. Il peut voir que ça chatouille, même si elle ne rit pas. "Princesse Lyanna. Princesse…Zald…"
Son rire est jovial. "Zaldrīzes-zokla."
"Zaldrīzes-zokla," répète-t-il. "Ca pourrait commence à me plaire. Princesse Daenerys?"
"Non. Il y en a eu beaucoup."
"Princesse… Lyaella?"
Il sourit contre le tissu de sa robe en sentant sa fille remuer en elle. La main de Daenerys se lève par réflexe sur son ventre, et Jon prend sa main dans la sienne, portant sa paume à ses lèvres. Il embrasse le centre de sa paume, l'intérieur de son poignet — son cœur est lourd à nouveau, mais pour une raison différente maintenant.
"Lyaella. Depuis combien de temps tu planches sur celui-là?"
Il ne répond pas. Il tourne le visage sur ses genoux et lui embrasse le haut de la cuisse à la place, sa poitrine se remplissant rapidement d'un amour tellement éclatant que c'en est douloureux. Il l'embrasse encore, osant déplacer ses lèvres plus haut et elle s'appuie en arrière sur ses mains en réponse.
"Essayes-tu de me distraire?"
"Seulement si ça marche," répond-il, ses doigts retroussant le tissu de sa robe. Son cœur s'est accéléré et il sent le désir se contracter dans le bas de ses entrailles. Il n'est pas certain que ce ne soit pas une sorte de mécanisme de défense contre tout le chagrin et l'anxiété, mais c'est certainement la même sensation que d'habitude.
"C'est le cas."
Il sourit en entendant ça. C'est vrai qu'il ne peut réparer aucune des choses qui leur arrivent, mais il peut les lui faire oublier. Même si c'est seulement un instant.
"Alors oui, j'essaye. Princesse…Rhaeanna?"
"Ca ressemble fort à Rhaena. Rhaena Targaryen était la fille aînée d'Aenys Targaryen et Alyssa Velaryon. Elle chevauchait Songefeu…" Il y a une courte pause — elle fait un bruit minuscule au fond de sa gorge quand Jon l'embrasse à nouveau, un bruit qui fait totalement dérailler Jon. Il change son objectif à la faire sortir de sa robe le plus rapidement possible pour pouvoir continuer sans entrave, mais il découvre que c'est plus ardu qu'il ne s'y attendait: il semble y avoir un nombre infini de lourdes couches de soie cramoisie et noire à affronter.
"On dit qu'Aegon le Conquérant a pleuré la première fois qu'il l'a tenue dans ses bras. Elle était son premier petit-enfant," continue Daenerys, un peu essoufflée.
Jon parvient à peine à se souvenir de quoi ils parlaient. Il est tellement concentré sur le fait d'exposer sa peau, de retirer le tissu qui l'empêche de l'atteindre. Il lui faut un moment pour se rappeler: Rhaena Targaryen.
"Elle devrait être spéciale pour réduire Aegon le Conquérant aux larmes," dit-il. Il sait déjà, sans aucun doute, qu'il pleurera la première fois qu'il tiendra leur fille dans ses bras. Il a déjà eu les larmes aux yeux à de nombreuses occasions et il ne l'a même pas encore vue. Ne l'a pas encore prise dans les bras.
Dany se redresse légèrement sur ses mains quand Jon arrive enfin à relever les jupons lourds et glissants de sa robe jusqu'à ses hanches.
"Elle a certainement vécu une vie intéressante… elle a essayé une fois de couper la q—"
Juste au moment où Jon tire les douces couches de tissu jusqu'au bout, un coup sur la porte retentit dans la pièce, interrompant à la fois ses actions et les paroles de Dany. Dany et lui grognent à l'unisson. Son cœur retombe dans ses orteils et, durant un instant, sa déception se transforme en colère. Il a envie de jurer contre quiconque se trouve à la porte, de menacer quiconque se trouve à la porte.
"Je jure que si c'est encore ma Main…" elle laisse sombrement sa voix en suspens.
Effectivement, ils entendent la voix de Tyrion, les interrompant pour la deuxième fois aujourd'hui. "Vos Majestés, il faut que je vous parle immédiatement." Jon est furieux: juste au moment où il est sur le point de se lever et d'exprimer sa frustration, Tyrion ajoute autre chose. "C'est à propos de Bran."
Ca a le même effet que d'être arrosé d'eau glacée — peut-être plus immédiat. Jon se lève du lit après avoir rencontré les yeux de Dany. Il lui tend la main et, une fois qu'elle la prend, il l'aide à se relever sur ses pieds. Sa robe retombe quand elle se lèvre, une tâche floue de soie rouge et noire. Ca lui rappelle leurs bannières Targaryen qui volent au vent; étrangement, cette pensée lui donne envie de la reprendre dans ses bras et de faire de son mieux pour oublier qui est à leur porte et ce qu'ils ont dit.
Mais il ne peut pas. Ils ne peuvent pas. Il lui prend la main et la suit jusqu'à la porte. Jon est un peu interloqué de voir sa sœur debout de l'autre côté, près de Tyrion. Il n'est pas sûr que ce soit une bonne combinaison — mais il a peu de temps pour s'en inquiéter.
"Bran essayait de nous avertir de quelque chose," dit immédiatement Tyrion. S'il remarque leurs joues rougies, ça ne se voit pas. "Il n'arrêtait pas de dire 'dragon', et de demander après vous, Jon, et de demander après vous, Daenerys, et… qu'est-ce que j'ai oublié d'autre?" Tyrion dirige la question vers Sansa.
"Il a mentionné Ghost," ajoute Sansa.
"Oui, il a mentionné Ghost. Et dit que Lord Freuxsanglant est encore ici et que nous devons le tuer — Lord Freuxsanglant, je veux dire."
Jon défaillit davantage à chaque seconde. "Qu'a-t-il dit à propos de Drogon et Ghost?"
Les doigts de Dany se resserrent autour des siens.
"Il n'a pas pu dire grand-chose. Il ne peut pas dire plus qu'un mot ou deux à la fois. Je pense que c'était un avertissement, cependant."
Jon se rend compte qu'il n'est pas surpris du tout. Résigné, oui. Désespéré, oui. Effrayé — oui. Mais pas surpris.
"Nous allons surveiller de près à la fois Drogon et Ghost jusqu'à ce que la Prêtresse arrive," ordonne Dany.
"Majesté—"
"Est-il nécessaire que je me répète encore une fois?"
Tyrion et Sansa échange un regard subtilement contrarié. Jon vient à la défense de Dany.
"Nous ne résoudrons rien en étant irréfléchis. Pour autant que nous sachions, la Corneille à Trois Yeux essaye de nous faire avoir peur qu'il utilise Drogon pour que nous fassions du mal à Drogon ou que nous l'enfermions. Il est notre meilleure arme, après tout. La meilleure protection. Bran essayait peut-être de nous prévenir de ça."
"Je suppose," dit Lord Tyrion, peu convaincu.
"Nous allons les surveiller," répète Jon. "Si les choses échappent à notre contrôle… nous nous en occuperons quand ça arrivera."
Comment ils feront ça, toutefois, reste à voir. Jon ne sait que deux choses: Dany ne permettra pas que Drogon soit tué et il ne veut pas qu'elle quitte Port-Réal. Ca laisse peu d'options.
Plus tard, durant le temps qu'ils volent pour passer ensemble avant de devoir retourner dans la salle du conseil pour encore un autre problème, il pense avoir peut-être réalisé ce qui l'embête à ce sujet. De bien des façons, si Dany fait ce voyage jusqu'à Peyredragon, elle retracera les derniers pas de la Reine Rhaella. Rhaella Targaryen a fui Port-Réal pour aller à Peyredragon en étant enceinte de sa fille, entraînant son fils avec. Et quel sort s'est abattu sur elle là-bas?
Il n'a jamais été un homme particulièrement superstitieux. Mais même lui sent le frisson de l'appréhension déferler sur lui.
Et quand son épouse mentionne à nouveau Peyredragon, au moment où ils sont sur le point de passer le seuil de la porte, il lui attrape la main et l'arrête.
"Qu'est-il arrivé de bien à Peyredragon?" demande-t-il, le front plissé avec inquiétude. Voulant qu'elle voit ce qu'il voit… même s'il n'est même pas certain de ce que c'est lui-même.
"J'ai été mise au monde, pour commencer," répond-elle facilement. Elle soulève un fin sourcil. "Ou est-ce que ça n'est pas considéré comme une bonne chose?"
"C'est une chose formidable. Mais à quel prix?" demande-t-il, parlant clairement de la mort de Rhaella. "Tu devrais être ici. Le mestre a déjà rassemblé une armée de sages-femmes pour aider à l'accouchement. Il a fait des réserves de tout le matériel et les médicaments dont nous pourrions avoir besoin. Qu'aurons-nous à Peyredragon? Des salles vides et des fantômes?"
Elle lui touche le menton, caressant sa barbe. Ses yeux sont tendres, mais c'est une tendresse blessée, une meurtrissure.
"Seule la mort peut acheter la vie," dit-elle, et si des mots ont déjà autant bouleversé Jon dans sa vie, il ne s'en souvient pas. Sa réaction est physique et violente: il a la nausée et il tend le bras, lui agrippant la main dans la sienne et la serrant fort. Comme si quelqu'un essayait de la lui enlever. Il a l'impression que c'est le cas.
"Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire?" exige-t-il, agité et ébranlé. "Dany. Qu'est-ce que ça veut dire?"
"Ca veut dire que tout a un contrepoids. La vie a la mort. Le feu a la glace. Peu importe le mal qui viendra, du bien sera sur ses talons."
Il la regarde fixement, abasourdi, se demandant d'où vient cette tranquillité dans sa voix. Se demandant s'il a peut-être été un peu trop minutieux avec ses attentions durant les minutes qui ont précédé, quand il a enfin dénudé sa peau et embrassé les parties d'elle qu'il aime le plus embrasser. Il pense que personne ne devrait être aussi détendu qu'elle l'est en parlant de ce dont elle parle.
"Je ne vais pas te perdre," lui dit farouchement Jon. Pas même en échange de notre fille.
"Et je n'ai aucune intention d'être perdue. Si nous allons à Peyredragon, les médicaments du mestre et les sages-femmes viendront avec, tout comme lui." Elle s'avance dans son étreinte, ses mains glissant le long de son dos. "L'accouchement devrait être le moindre de tes soucis pour l'instant. Concentrons-nous sur le fait de rester en vie pour arriver à la naissance."
Ses lèvres s'ouvrent. Il laisse presque le restant de ses horribles visions se déverser. Lui dit presque exactement ce que ça faisait d'avoir le sang qui s'écoulait de sa mère sur sa main quand il était Rhaegar, comme Lyanna semblait faible et pâle dans son lit cramoisi, comme il s'était senti impuissant dans la peau de Rhaegar en regardant sa force vitale jaillir d'elle, une rivière tumultueuse qu'il ne pouvait arrêter avec des vêtements, des médicaments ou des prières.
Mais il l'a reconstruite — il ne peut pas la démolir maintenant. A quoi bon lui remonter le moral s'il la bouleverse même pas une demi-heure plus tard? Ils ont besoin de tous les bons moments qu'ils peuvent engranger. Surtout si ce que Jon pense être en train d'arriver à Drogon arrive vraiment.
"Je suppose que je devrais te permettre de t'inquiéter pour la naissance," dit-il au lieu de ça.
"Oui, ce serait principalement mon travail," acquiesce-t-elle avec légèreté, passant ses mains le long de son torse. L'une s'immobilise sur la plus basse de ses cicatrices avant qu'elle ne se recule.
Elle commence à sortir de la pièce, mais il resserre sa poigne sur sa main, l'arrêtant. Elle le regarde avec un air interrogateur et il fait mine de parler mais ses mots restent coincés dans sa gorge. Il veut dire tellement de choses en même temps: elles s'entremêlent, s'entrechoquent, obstruent ses pensées. Je t'aime. Ne laisse pas notre bonjour être un adieu. Je t'aime. Je ne veux pas monter sur un bateau. J'ai peur. Pourquoi ais-je peur?
"Quoi?" demande-t-elle doucement. Elle se retourne vers lui et passe ses bras autour de sa taille, mais son ventre l'empêche de se tenir aussi près qu'elle le voudrait. Elle tend la main à la place et lui caresse la joue.
"Rien," parvient-il à dire. Elle touche ses lèvres, sa caresse révérencielle. Il sourit et lui embrasse les doigts. "Je t'aime."
Elle lui rend son sourire. "Ce n'est pas 'rien'."
"Non," convient-il, sa gorge se nouant. "Ca ne l'est pas." Il embrasse le centre de sa paume et relâche sa main. "Très bien. Allons-y. Ser Davos a un ordre du jour aussi long que mon bras à nous faire passer en revue."
"N'est-ce pas toujours le cas?" ironise-t-elle. Elle regarde Jon, souriant doucement. "Je tiens à lui, cependant."
A nouveau, elle fait mine de sortir de leur chambre. A nouveau, il se surprend à lui prendre la main, à l'arrêter. De l'anxiété s'enroule autour de son cœur, pressant contre ses poumons. Elle tourne son regard vers lui. Ses cheveux, argentés, brillant dans la lumière du soleil. Ses yeux— des améthystes. Nous ne reverrons jamais leurs pareils, pense-t-il, bien qu'il ne sache pas d'où ça vient et la pensée remplit sa poitrine d'un tel chagrin et d'un tel effroi inexplicable qu'il parvient à peine à les supporter. Il a l'impression que sortir de cette pièce équivaut à mourir.
"Jon," dit Dany, commençant maintenant à s'inquiéter. "Tu as mal à la tête?"
"Non." Elle ne lui fait pas mal. Cette fois, c'est son cœur. Il se force à relâcher sa main. Se dit qu'il est idiot. Fait un pas en dehors de la chambre, retient son souffle quand elle fait de même.
"Vous voilà," dit Arya , tournant au coin du corridor à droite au moment où ils sortent. "Tout le monde vous attend et personne ne voulait venir vous dire de vous dépêcher. Devinez qui est enfin arrivée."
Jon regarde sa sœur, la pression sur son cœur s'atténuant. "La Prêtresse Rouge."
"Elle s'appelle Kinvara. Elle regarde Tyrion Lannister essayer de faire des blagues sans même faire un sourire. Sansa ne cesse de lâcher des rires forcés. C'est hilarant."
Jon et Dany se mettent en route ensemble avec le même pas pressé. "Pourquoi tu n'es pas venue nous chercher tout de suite?"
"Elle nous a dit de vous laisser tranquilles, et elle dit qu'elle parle à un dieu dans les flammes, donc je n'avais pas envie de débattre avec elle."
Jon pense comprendre pourquoi quand Dany et lui entrent dans la salle du conseil. Il est interloqué par Kinvara. Sa beauté, bien entendu — il n'est pas aveugle. Mais plus que ça, c'est la puissance paisible qui l'entoure. Elle est assise totalement à l'aise et, quand elle voit Jon et Dany, elle se lève, joignant ses mains devant elle, un sourire serein en place. Arya avait raison sur une chose: débattre avec elle serait futile. L'autorité qu'elle dégage le montre clairement.
"Daenerys du Typhon. Aegon Targaryen. Cela fait de nombreuses lunes maintenant que j'attends de poser les yeux sur vous."
Jon se sent immédiatement mal à l'aise. "Jon Snow," corrige-t-il. Aegon Targaryen donne l'impression d'un équipement d'armure emprunté trop grand pour être laissé — ça ne lui va pas bien. Ce n'est pas lui.
"Vous n'êtes pas un bâtard," répond directement Kinvara. Jon sait les profondeurs de ce commentaire; elle dit plus que simplement affirmer ce qu'il connait de son identité de naissance. "Vous êtes feu et sang, le sang du dragon."
"Et un Stark," Jon entend dire Sansa.
Kinvara ne lui accorde même pas un regard en réponse. A la place, elle s'avance et, avant que Jon ne puisse dire ou faire quoi que ce soit, elle place ses mains sur le ventre de Daenerys. Etrangement, Dany ne bronche pas. C'est la première fois qu'elle parvient à supporter que quelqu'un d'autre que Jon et Arya lui touche le ventre depuis ce qui s'est passé avec Lord Freuxsanglant.
Le sourire de Kinvara est aussi lumineux qu'une flamme. "Un bébé fort," dit-elle et Jon ne peut s'empêcher de sourire aussi. Le sourire de Dany est plus radieux que ceux de tout le monde combinés. "Il ne faudra plus longtemps pour qu'elle arrive dans ce monde."
"Il me reste encore deux ou trois tours de lune," dit Dany, répétant ce qu'elle répète depuis quinze jours maintenant.
Kinvara lui fait un nouveau sourire, plus doux cette fois.
"'Elle," remarque Jon, son cœur se gonflant dans sa poitrine. Il fait un sourire tellement large qu'il sent la douleur dans ses pommettes.
"Elle," affirme Kinvara. Elle caresse doucement le ventre de Dany. "Mais vous le saviez déjà, Daenerys."
"Oui," acquiesce Daenerys. "Je le sais depuis le début."
"Vous savez plus de choses que vous ne savez savoir. Ca a toujours été le cas. Et donc vous savez ce qui doit être fait maintenant, n'est-ce pas? Au fond, vous savez."
Jon fait passer son regard entre la prêtresse et son épouse, confus. Il observe la réalisation traverser l'expression de sa femme.
"Peyredragon."
"Oui. L'avez-vous vu dans les flammes, aussi?" lui demande Kinvara.
Dany secoue la tête. "Non. Enfin — je ne pense pas l'avoir vu. Je ne m'en souviens pas."
"Vous pourriez ne pas vous en souvenir. Il est difficile de retenir les visions à moins d'avoir été correctement entraîné. Elles s'estompent comme de la fumée."
Tout le monde est confus. Ils n'ont pas eu une discussion sur Peyredragon avec Dany comme Jon.
"Qu'y a-t-il avec Peyredragon?" demande Ver Gris à Kinvara en Valyrien.
"Je vais aller à Peyredragon," répond Dany dans la Langue Commune. Le silence retombe sur le conseil restreint.
"Pour… visiter?" essaye Lord Tyrion, la voix petite et tendue. "Pour montrer son histoire à l'enfant? Plus tard, quand elle aura peut-être cinq ans?"
"Non. Dans quinze jours, peut-être moins, peut-être plus."
Sansa regarde Daenerys comme si elle s'était soudainement transformée en un vrai dragon dans la salle du conseil. Lord Tyrion se lève pour aller chercher plus de vin. Ser Davos fronce les sourcils en direction de Jon. Et Arya regarde fixement.
"D'accord, ça semble fou," exprime Arya.
Jon entend miraculeusement sa propre voix par-dessus les palpitations dans sa tête. "Arya."
"Vous le pensez tous!"
"Je le pense," acquiesce Sansa. "Tyrion, dites quelque chose."
"Je ne pense pas que mes quelques choses seront suffisants."
"Asseyons-nous," dit calmement Kinvara. Elle prend Dany par la main et l'attire vers la table. Dany tourne le regard vers Jon. Il parvient à décoller ses pieds du sol et à venir à ses côtés, bien qu'il ait l'impression de pouvoir vomir à tout moment. Je ne veux pas de ça, pense-t-il en une boucle anxieuse. Je ne veux pas aller à Peyredragon.
"Pourquoi pensez-vous que c'est nécessaire?" demande Ver Gris à Daenerys en Valyrien. Lui, au moins, est toujours calme et regarde Daenerys comme il le fait toujours: avec confiance.
"C'est notre meilleur espoir. Tant que je serais ici, le peuple est en danger. Si la Corneille à Trois Yeux parvenait à prendre le contrôle de Drogon, Drogon détruirait tout. Tout le monde. Si nous sommes à Peyredragon, il sera mieux isolé," répond Dany, toujours en Valyrien.
Seuls Jon, Ver Gris, Tyrion et Kinvara comprennent ce qu'elle a dit. Tyrion place les deux mains sur la table et regarde sérieusement Daenerys.
"Ne faites pas ça. Vous êtes dans un état trop fragile pour voyager. Nous allons trouver quoi faire pour la Corneille à Trois Yeux. Nous ne savons même pas s'il peut contrôler Drogon." Il regarde Kinvara. "Lord Freuxsanglant peut-il contrôler un dragon?"
Jon présume qu'ils ont informé Kinvara de tout ce qui s'est passé durant leur absence. Elle rencontre les yeux de Tyrion.
"Je ne sais pas," répond-elle honnêtement.
"Ne pouvez-vous pas allumer un feu et poser la question à votre dieu?" exige Arya.
"Ca ne marche pas comme ça."
"Comment cela marche-t-il?" demande Sansa. "Qu'est-ce que vous savez? Savez-vous comment ils peuvent arrêter la Corneille à Trois Yeux? Savez-vous comment rendre sa bonne santé à Bran?"
Jon n'aurait jamais imaginé qu'il se retrouvait dans une discussion où il serait d'accord avec Sansa et Tyrion concernant Dany, mais c'est le cas.
"Je ne veux pas aller à Peyredragon," dit-il. "Je ne pense pas que ce soit une bonne idée."
Kinvara n'est pas perturbée par ses doutes. Et vraiment, elle devrait l'être: s'il quelqu'un dans cette pièce peut influencer l'avis de Dany, c'est lui.
"C'est ce que le Maître de la Lumière veut," dit-elle calmement.
"Et vous savez cela comment?" exige Ser Davos, parlant pour la première fois. "Envoyer notre reine, fortement enceinte, sur un voyage jusqu'à Peyredragon sans raison ne semble pas sage. Surtout que ça ne nous aide pas à être plus près de venir à bout de la Corneille à Trois Yeux."
"Mais ça nous aide," rétorque Kinvara. "C'est ce qui doit se passer pour mettre fin au plus grand serviteur du Grand Autre. Sans Lord Freuxsanglant et le Roi de la Nuit, le Grand Autre n'aura plus d'agents puissants sur cette terre. Le Maître de la Lumière en aura dix."
"Dix?" répète Arya. "Qui? Ne peut-on pas trouver ces autres personnes et travailler avec elles contre la Corneille à Trois Yeux? A nous tous, on pourra trouver un autre moyen, un moyen qui ne requiert pas de mettre Daenerys sur un bateau au milieu d'une étrange saison de tempêtes. Est-ce que personne n'a écouté ce que je vous ai dit sur ce que Gendry a dit sur la météo? C'est une mauvaise idée. Appelons ces autres ici à Port-Réal."
"Vous allez avoir du mal à le faire. Nous pouvons en comptabiliser trois facilement: Daenerys du Typhon, Aegon Targaryen et le dragon Drogon. Cependant, une est toujours dans l'utérus de la reine. Deux supplémentaires n'ont pas encore reçus la vie. Quatre autres sont enfermés dans des coquilles."
Jon sent son cœur fait un bond et s'emballer dans sa poitrine et puis il sent la main de Daenerys lui agripper la cuisse tellement fort que ses ongles s'enfoncent dans sa peau à travers le tissu rêche de son pantalon. Il se surprend à vouloir qu'elle serre plus fort, assez fort pour faire couler du sang; peut-être qu'il parviendrait à se concentrer et à intégrer ce que la prêtresse vient de dire. Il n'arrive pas à croire qu'il a entendu ce qu'il pense avoir entendu.
"Coquilles?" répète Lord Tyrion, se redressant sur sa chaise. Il pousse son vin sur le côté, fixant Kinvara très attentivement. "Etes-vous en train de dire…"
Les yeux d'Arya sont écarquillés. "Plus de dragons," est tout ce qu'elle semble pouvoir dire.
Mais ce n'est pas la partie à laquelle Jon pense et, quand il regarde Dany pour s'apercevoir qu'elle le regarde déjà, il peut dire que ce n'est pas non plus sur ça qu'elle est focalisée. Il est surpris de voir des larmes briller dans ses yeux pleins d'espoir. Ca l'émeut, même s'il ne sait pas dire pourquoi. Peut-être que c'est l'idée qu'elle porte encore son enfant (et encore). Peut-être que c'est la réalisation que, d'une façon ou d'autre, ils doivent s'en sortir, si elle est destinée à avoir plus d'enfants. Peut-être que c'est juste le simple fait qu'ils sont prophétisés à être ensemble encore plus longtemps. Une partie de lui craignait… il s'était demandé…. eh bien, si le Maître de la Lumière l'avait ramené pour que la Princesse Qui Fût Promise puisse être conçue, il craignait de ne plus être utile pour lui une fois qu'elle serait là. Mais peut-être qu'il a encore des choses à faire. Il avait autrefois souhaité que la Femme Rouge l'ait laissé dans ce néant vide de la mort, mais maintenant il veut désespérément autant de jours qu'il peut convoiter. Il en veut encore des milliers et il veut les passer avec Dany.
"Où sont ces œufs?" exige Lord Tyrion, sa voix s'élevant avec excitation. "Si nous avions cinq dragons, nous n'aurions rien à craindre! Que pourrait faire la Corneille à Trois Yeux alors? Il ne pourrait pas entrer dans l'esprit de cinq dragons à la fois."
C'est Jon qui comprend cette fois. Il pose sa main au-dessus de celle de Dany, l'agrippant presque aussi fort qu'elle agrippe toujours sa jambe. Il pense qu'ils auront tous les deux des bleus quand ils lâcheront.
"Peyredragon," dit Jon, sa voix un peu stupéfaite. Il regarde à nouveau son épouse. "Drogon… quand il était parti… il est revenu couvert de crasses et de cendres—"
"Oui," leur dit simplement Kinvara.
Ils se dissolvent en une série de petites conversations. Ser Davos et Ver Gris commencent à discuter de quels soldats ils pourraient envoyer à Peyredragon pour trouver les œufs, pensant de toute évidence que ça signifie que Dany ne sera pas obligée d'aller à Peyredragon maintenant, même si Jon n'est pas sûr de pourquoi ils pensent ça. Sansa et Arya pensent toujours aux œufs de dragons aussi: Jon peut entendre leurs chuchotements sans difficulté.
"Les dragons peuvent-ils se reproduire tous seuls?" chuchote Sansa à Arya.
"Je ne pense pas… peut-être que le dragon de Jon a mis le dragon de Daenerys enceinte," chuchote-t-elle en réponse.
"Ils ne sont pas tous les deux des dragons garçons?"
Arya hausse les épaules.
"Donc c'est comme ça qu'ils feront tomber la Corneille à Trois Yeux?" clarifie Ser Davos. "Les dragons sur Peyredragon?"
Kinvara joint ses mains au-dessus de la table. "Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que les œufs sont là, que Daenerys du Typhon ramènera l'aube à l'endroit de sel et de fumée, et que je dois voyager en parallèle avec vous."
"Ca laisse beaucoup de zones d'ombre," dit Sansa. Jon pense la même chose.
"Je pensais que le bébé était la Princesse Qui Fût Promise. Et voyager en parallèle avec eux? Qu'est-ce que ça veut dire?" demande Tyrion.
"Ca veut dire que je dois aussi aller à Peyredragon quand vous partirez, mais je dois voyager seule. Le Maître de la Lumière l'ordonne et ce qu'il ordonne, je le fais."
"Si tout cela est vrai… si ça l'est," dit Ser Davos, "Je ne vois toujours pas de raison logique pour laquelle la Reine Daenerys doit aller à Peyredragon. Nous pouvons envoyer des hommes pour trouver et récupérer les œufs, des hommes pour les ramener ici."
Kinvara examine Ser Davos. "Vous êtes sceptique, Ser."
"Si c'est ce que vous appelez quelqu'un qui a besoin d'une raison avant de renvoyer une femme enceinte loin de sa maison durant une période stressante — aye. Je suis sceptique."
"Avec le temps, vos yeux s'ouvriront," dit-elle à Ser Davos. Jon voit sans difficulté son agacement face à ce commentaire. "Daenerys doit aller à Peyredragon parce que c'est la volonté du Maître de la Lumière. Elle doit y aller parce que la prophétie ne peut pas être complétée sans elle."
"Le bébé n'est-elle pas—" La question de Tyrion est interrompue.
"Le destin de Daenerys est lié à celui de l'enfant. Je ne peux pas dire avec certitude à laquelle des deux la prophétie fait référence — pas encore."
Jon baisse les yeux sur Dany pour voir comment elle prend tout ça, mais elle semble à peine écouter. Elle regarde la table avec un petit sourire sur le visage, sa main caressant son ventre. Jon tend la main et la place sur la sienne pour voir ce qu'elle sent. Les mouvements de leur enfant sont plus forts que jamais.
"Dany," murmure-t-il. Elle lève les yeux vers lui, son sourire diminuant un peu, mais ses yeux brillent toujours de joie. "Qu'est-ce que tu en penses?"
"Je pense que tout va bien se passer," répond-elle.
Jon lui rend son sourire et serre doucement la main sur son ventre, mais il est loin de se sentir rassuré.
"Comment peut-on tuer la Corneille à Trois Yeux?" demande Sansa. "Même un dragon — comment un dragon peut-il le tuer? S'il peut sauter d'un corps à l'autre et voir l'avenir."
"Laissez-moi deviner… vous ne savez pas," dit Arya, semblant réellement impolie. Ca indique à Jon avec quelle intensité elle ne veut pas que ce plan de Peyredragon se fasse comme prévu.
"Ca je le sais, par la grâce de R'hllor," répond Kinvara. "La seule façon de tuer Lord Freuxsanglant est de tuer la forme qu'il habite. Mais il doit l'habiter complètement — il doit avoir sa conscience totalement à l'intérieur de l'esprit de cette créature — et il ne doit pas le voir venir. Il ne doit pas avoir le temps de se retirer et d'aller dans un autre hôte. C'est la seule façon."
Jon secoue la tête. "Comment peut-on prendre mille yeux et un seul par surprise?"
"Comment en effet?" réfléchit Kinvara. Elle se tourne pour regarder Sansa. Sansa soutient son regard fixe, confuse. "Lady Stark, je crois que vous pouvez y répondre. Comment peut-on prendre un ennemi par surprise?"
Sansa secoue la tête. "Je ne sais pas."
"Vous savez certainement."
"Non," insiste-t-elle. "Comment peut-on surprendre un ennemi comme la Corneille à Trois Yeux? Je ne sais pas. Comme je l'ai déjà dit, il peut voir au moins une partie de l'avenir, bien que je n'ai jamais pu déterminer l'ampleur de l'avenir qu'il pouvait voir — et ça doit être très muable. Pour faire quelque chose à quoi il ne s'attend pas, il faudrait—" elle s'arrête. Elle jette un coup d'œil à Tyrion et puis revient sur Kinvara. "Eh bien, il faudrait faire ce que l'ennemi veut qu'on fasse. Voilà à quoi ils ne s'attendront pas. Mais comment ça peut nous aider?"
"Comment en effet?" dit-elle à nouveau. "Vraiment, Lady Stark, je ne sais pas. Je sais seulement ce que le Maître de la Lumière veut que je sache. Le reste est spéculation."
"Je me fiche des spéculations et je me fiche de risquer le futur de la Maison Targaryen pour un dieu qui ne veut même pas nous donner des réponses complètes," dit Ser Davos. "Les enjeux sont trop importants ici. Vous devez sûrement le voir, Prêtresse."
"Je vois que les enjeux sont trop importants pour ne pas suivre la volonté du Maître de la Lumière. C'est le seul moyen. De ça, j'en suis certaine. J'ai vu des flashes plus sombres, des avertissements du Maître de la Lumière de ce qui pourrait arriver. Je sais, aussi, que ce qui a été fait doit être défait, et la seule façon de le défaire est de détruire celui qui s'est façonné en la Corneille à Trois Yeux."
Jon épingle le regard de Kinvara sous le sien. "Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui a été fait?"
Elle semble presque réticente. Ca effraye Jon plus que tout le reste.
"Je ne savais pas si je devais le partager ou non," se dérobe-t-elle.
"Vous allez le partager," ordonne Jon. "Si ça concerne Daenerys et notre fille, vous allez le partager."
Elle tourne son attention sur Daenerys.
"Qu'y a-t-il?" lui demande Daenerys. Sa voix est bien plus calme que celle de Jon.
"Il y a de la magie à laquelle nous ne prenons pas part au Temple Rouge. De la sorcellerie obscure de sang à laquelle nous ne participons pas. Elle appartient au Grand Autre, nous n'avons pas de place pour ses ténèbres. L'une de ces malédictions est un lien de sang. Nous l'abhorrons. Nous croyons en la liberté, en la délivrance — nous n'attachons personne."
Dany parle en première. "Et qu'est ce 'lien du sang'?"
"Seuls les sorciers très puissants et sinistres peuvent réussir à le compléter. C'est une sorte de rituel de sang. Il requiert que le sang coulant librement de deux personnes se mélangent et, à cette occasion, la magie noire attache la conscience de l'un à l'autre. Ce n'est pas tellement que deux esprits deviennent un; plutôt, un esprit s'attache à un autre. Là où la personne attachée va, la conscience de celui qui a lancé l'ancrage suit. Il est impossible d'y échapper et l'attaché peut être trouvé à n'importe quel moment par celui qui l'a lancé, peu importe où il se cache ou ce qu'il fait." Kinvara tend le bras par-dessus la table. Elle pose sa main sur celle de Dany. "J'ai des raisons de croise, de par des chuchotements que j'ai entendus dans les flammes, que Lord Freuxsanglant est parvenu à relier votre esprit avec le sien."
Les pensées de Jon vont et viennent entre le présent et le passé. Il pense à Dany qui chantait Mille Yeux et Un. Il voit son visage se défaire maintenant. Il pense à l'insistance de la Corneille à Trois Yeux pour que Dany se rapproche assez pour la toucher. Il regarde Dany presser sa main sur sa bouche comme si elle allait être malade. Il se souvient des derniers mots de la Corneille à Trois Yeux: "Tant que tu seras avec ton enfant, mes mille et un yeux le seront aussi. C'est ce que tu lui donneras."
Et les cheveux ensanglantés de Dany. Il se souvient de ça aussi. Les ongles de Dany lacérant la main de la Corneille à Trois Yeux —ses ongles à lui, lui déchirant le cuir chevelu. Leurs sangs à tous les deux, mélangés et séchés dans ses cheveux.
"M'a enchaînée à lui, vous voulez dire," dit Daenerys, sa voix à pleine plus forte qu'un murmure. La Briseuse de Chaînes, pense Jon avec une montée de nausée. Ce fait semble assez bien la déranger et la bouleverser mais ce à quoi elle pense un moment plus tard la touche encore plus. Jon observe son épouse reculer avec horreur, sa tête se secouant lentement. Elle fait glisser sa chaise en arrière, se repliant devant quelque chose de terrible que Jon n'a pas encore réalisé.
"Non," dit-elle d'une voix étranglée. Elle pose sa main sur son ventre. "Non."
"Oh," dit Lord Tyrion, la voix douce et triste.
"Quoi?" demande Jon. Il regarde Dany. Ses lèvres tremblantes.
Ca lui vient comme toutes ces horribles visions: de façon rapide, intrusive — douloureuse. Les paroles de la Corneille à Trois Yeux: "En tant que mère tu t'es façonnée, une mère tu as désiré être. Et tu ne le seras jamais."
"Quel est le problème?" exige Ver Gris.
Tyrion répond. "Tant que Daenerys sera avec le bébé, elle ne sera jamais à l'abri de la Corneille à Trois Yeux."
"Il pouvait déjà nous voir quand il le voulait," fait remarquer Arya, sa voix devenant pâteuse. Elle regarde Dany et Jon est surpris de voir une épaisse couche de larmes lui obscurcir les yeux. "Qu'est-ce qui fait que c'est différent?"
"Malheureusement, c'est très différent," répond doucement Kinvara. "Avant, je crois savoir qu'il pouvait rechercher une personne spécifique et l'observer, mais il n'arrivait pas, en grande partie, à prendre réellement le contrôle de leurs esprits à distance. Vous l'avez vu, Daenerys: il a pu vous affecter mentalement, mais il n'avait pas le même contrôle sur vous qu'il avait avec Jon à Winterfell, d'après ce qu'on m'a dit. Il n'a pu prendre complètement le contrôle de cette pauvre fille qui travaillait dans vos cuisines que quand il était ici, à quelques pas d'elle. Le lien du sang dissout la distance. Ca signifie qu'il est toujours avec vous, comme vous êtes vous-même toujours avec vous — c'est une sorte de raccourci, à la fois pour vous localiser et entrer totalement dans votre esprit. Ca lui permet, aussi, d'aller et venir dans les esprits de ceux qui vous entourent avec une relative facilité, comme bon lui semble. Ca demande bien plus de puissance que ce qu'il faisait avec Bran. C'est insidieux: sa conscience sera toujours avec vous et il pourra, à volonté, supplanter la vôtre avec la sienne. Les fois où nous, Prêtresses, avons entendu parler que cette malédiction était utilisée, elle était toujours utilisée pour commettre d'horribles péchés pervers; c'est un abus qui surpasse tous les abus, une subordination qui surpasse toutes les subordinations. C'est véritablement terrible."
Lord Tyrion est le premier à rompre le silence qui suit. Jon fait glisser sa chaise en arrière pour qu'elle soit à niveau avec celle de Dany et lui prend la main, mais elle semble à peine le remarquer.
"Donc il n'a pas choisi un autre Bran. Je supposais… Je pensais que nous pourrions localiser le nouveau Bran et le tuer. Ce que nous aurions dû faire avec Bran au début… J'avais tort. Pardonnez-moi, Daenerys. Une fois encore, mes conseils ont encore failli à leurs devoirs envers vous."
Daenerys ne semble pas l'entendre, encore moins faire attention à ses excuses. Jon commence vite à s'inquiéter de comme elle reste figée, ses larmes vacillant au bord de ses cils, son corps aussi raide que si elle était sur le point de sangloter mais ne peut pas s'engager dans cette douleur ni s'en éloigner.
"Est-ce… est-ce que Daenerys est la nouvelle Bran?" demande Arya, la voix petite, confuse.
Les yeux de Jon se tournent brusquement vers Kinvara avec cette question. Tout le monde semble retenir son souffle. L'air semble mauvais dans la pièce. Plus rare, plus clairsemé.
"Non. Il n'y a pas de nouveau Bran," répond Kinvara. Jon est soulagé —durant un court instant. Puis elle continue. "Il n'a plus besoin d'un hôte corporel à long terme. Il a accompli ce qu'il avait besoin d'accomplir dans le corps de Bran. Il est libre maintenant."
Et Dany ne l'est plus, pense Jon, sa gorge se nouant. C'est trop terrible pour y penser. Trop terrible pour l'intégrer. Il resserre sa main autour de celle de Dany. Quand il la regarde, sa respiration est superficielle, irrégulière, et ses mains agrippent son ventre tellement fort que ses articulations sont blanches.
Jon se lève immédiatement. "Dany?"
Elle a du mal à respirer, faisant se lever tout le monde avec panique. Kinvara se précipite vers elle, s'agenouillant près de sa chaise. Sa main fine se presse contre le ventre de Dany.
"Son ventre est souple. Ce ne sont pas des contractions. Daenerys, respirez. Vous êtes en train de paniquer."
"Evidemment qu'elle est foutrement en train de paniquer!" aboie Arya. "Vous lui avez dit que ce putain de truc maléfique est en elle!"
Mais c'est plus que ça. Jon connait assez bien Daenerys pour le savoir. Quand elle lève les yeux vers lui, ses larmes tombent enfin de ses cils. Elles roulent le long de ses joues. Son premier sanglot n'est pas beaucoup plus qu'un halètement. Jon lui attrape fermement la main et la tire sur ses pieds, serrant son corps tellement fort contre le sien qu'il pense peut-être lui faire mal, mais il ne peut pas assouplir sa prise. Il la berce tandis qu'ils restent debout là, les os pressés contre les os, leur enfant donnant inlassablement des coups de pieds dans son utérus.
"Tu ne vas pas devoir la quitter," lui murmure Jon dans l'oreille. Il est certain que c'est ce qui la paralyse de terreur. "Tu ne le devras pas. Je ne le permettrai pas."
Elle enroule ses bras autour de son cou, le serrant tellement fort que ça l'étrangle presque. Ses ongles s'enfoncent dans ses épaules.
"Il va me forcer à la tuer," souffle-t-elle contre le torse de Jon et le poids de la réalisation est trop lourd. Elle commence à pleurer, drainée de toute sa force. Ses sanglots ne sont pas beaucoup plus que des halètements brisés. C'est le son le plus triste que Jon ait jamais entendu.
"Non," conteste doucement, immédiatement, Jon, mais quelle preuve a-t-il pour appuyer ça? Pour autant qu'il sache, c'est exactement vers ça que se dirige la Corneille à Trois Yeux.
La voix d'Arya est féroce en surface, mais Jon entend comme elle tremble en-dessous. "Ca n'a pas d'importance. Ce lien du sang n'a aucune foutue maudite importance! Parce que Daenerys va le tuer. Et quand elle le tuera, il ne sera plus là. Pas vrai?"
Elle lance la question à Kinvara.
"Le lien du sang meurt avec lui," affirme-t-elle. "C'est pour ça que nous devons aller à Peyredragon. Le véritable avenir est toujours là dans les flammes, Daenerys: La Maison Targaryen, forte de dix membres. Mais pour l'obtenir, nous devons nous battre, peu importe les souffrances et les sacrifices à venir."
"Non," dit Daenerys, d'abord juste dans le cou de Jon, mais ensuite elle se retire de ses bras. Elle se redresse de toute sa hauteur, son visage mouillé de larmes, son corps tout entier tremblant. "Non! Je suis fatiguée— Je suis fatiguée de me battre! Je me suis battue à chaque instant de ma vie! A chaque instant! Je n'ai jamais été en sécurité — Je n'ai été jamais libre — Je n'ai jamais pu complètement me reposer, pas maintenant, pas une fois! Je ne veux pas mener la guerre de votre dieu pour lui! Je suis fatiguée! J'en ai fini! J'en ai fini, J'en ai fini!"
Jon ne sait pas, durant un moment, si elle va frapper Kinvara ou retomber dans ses bras. La pièce pourrait atterrir des deux côtés. Il n'arrive pas à respirer avant qu'elle ne soit de retour là où est sa place, pressée contre lui, sa famille. Son cœur.
"Nous pouvons trouver une solution différente," dit Lord Tyrion. Supplie. Implore. "Il doit y avoir un autre moyen. Laissez-la rester ici. Dites à votre dieu de la laisser tranquille."
"Il n'est pas de mon ressort de dire quoi que ce soit au Maître de Lumière, et ses choix n'ont pas toujours du sens pour moi. Je dois quand même leur faire confiance. Daenerys, j'ai bien peur que vous n'avez pas le droit d'en avoir fini. Pas tant que le Maître de la Lumière n'en a pas fini avec vous."
Ca l'énerve encore plus. Cette fois, quand elle s'approche de Kinvara, Arya s'avance comme si elle pensait devoir peut-être intervenir. Les pas de Dany sont chancelants, elle tombe presque et, à la surprise de Jon, c'est Sansa qui tend une main pour la rattraper.
"Je suis Daenerys du Typhon — une personne! Je ne suis pas une chose à utiliser! Je suis une personne!"
"Nous sommes tous le peuple du Maître. Il fait ce que bon lui semble avec nous. C'est ainsi que ça se passe."
Le visage de Dany se tort de rage. Ca rappelle à Jon le grognement de Ghost. "Votre dieu peut descendre ici pour me prendre s'il veut de moi."
Ces paroles vont frissonner Jon. Il n'est pas le seul. Kinvara a même l'air affectée, mais le sien est d'un autre genre.
"Le Maître de la Lumière n'est pas votre ennemi," prévient-elle. "Je ne suis pas votre ennemie. Les difficultés qui vous arrivent sont l'œuvre du Grand Autre."
"Elles ne le sont pas. Elles ne le sont pas," gronde Daenerys. "Si vos Prêtresses n'avaient jamais prophétisé cet élu qui fût promis, si votre dieu n'avait jamais fait de ma fille cela, si votre dieu ne s'était jamais mêlé de ma vie, Lord Freuxsanglant ne se serait pas intéressé à moi. Pas intéressé à mon enfant."
"Et si c'était le cas, vous n'auriez pas votre enfant. Vous n'auriez pas vos dragons. Vous n'auriez pas Aegon Targaryen. Il faudrait voir si Aegon ou vous existeriez même. Nous avons tous nos rôles à jouer. Vous l'avez dit vous-même autrefois. Le Maître de la Lumière ne vous fait pas de mal. C'est lui qui vous donne les choses dont vous avez besoin pour vaincre votre ennemi. Il vous protège."
"Je ne me sens pas protégée! Je me sens désorientée —effrayée— violée!"
"Et j'aimerais que ce ne soit pas le cas. Il ne nous appartient pas d'avoir une compréhension totale: il en est ainsi avec le Maître. Nous devons faire confiance et faire ce qu'il veut."
"Faire confiance." Daenerys lâche un rire. Il n'y a pas d'humour dedans. Il est froid. "Je n'ai jamais rien entendu de plus absurde de toute ma vie."
Elle fait un autre pas vacillant en avant. Jon tend le bras, lui attrapant la main droite tandis qu'Arya lui prend l'autre. Daenerys se dégage de leur prise. Elle s'approche juste devant Kinvara, tellement près que son ventre se presse contre celui de Kinvara. "Je dois faire confiance au Maître de la Lumière? Celui qui a laissé presque tous ceux que j'ai jamais aimé mourir devant moi? Celui qui a laissé Missandei être décapitée enchainée? Celui qui a permis à Lord Freuxsanglant de venir aussi près qu'il était? Celui qui a pris deux de mes dragons, mon fils? Je ne serais pas surprise s'il prend ma fille aussi. L'utilise et puis s'en débarrasse comme il l'a fait avec tous les autres. C'est à lui que je suis censée faire confiance?"
Son visage est tellement près de celui de Kinvara qu'elles partagent le même souffle. Quand Kinvara fait mine de se reculer, Daenerys lève les mains, lui empoignant fermement la nuque, l'arrêtant d'un coup sec. Pour la première fois, Daenerys semble terrifiante. Elle n'a pas du tout l'air d'être elle-même.
Kinvara s'immobilise. Ver Gris se rapproche de Daenerys, mais Jon n'est pas sûr de ce qu'il pense faire pour aider.
La voix de Kinvara est tranquille. D'une façon ou d'une autre, elle est toujours mesurée et calme. "Etes-bien bien sûre, Daenerys, que ces paroles viennent de vous?"
"Oui!" aboie-t-elle, furieuse. Mais quand Jon vient se tenir près de Kinvara pour pouvoir voir le visage de Dany, il voit comme son expression s'effrite. Elle passe de la colère à la confusion à la tristesse— elle croise le regard de Jon, horrifiée, et elle se recule rapidement de Kinvara. Elle secoue la tête, ses yeux se remplissant à nouveau de larmes. Elle porte sa main à sa tête comme si elle avait été frappée. "Non. Je ne le suis pas. Je ne le suis pas. Je ne le suis pas."
Elle se réfugie vers Jon, mais il ne peut pas faire grand-chose pour la protéger. Il l'écrase quand même contre lui. Il doit fermer les yeux contre la nausée; ça lui demande toute sa force pour ne pas se pencher en avant et être malade partout sur le sol.
"Ce n'est rien que nous ne puissions arrêter. Rien que nous ne puissions arranger," répond Kinvara.
"S'il est toujours avec elle, il a entendu chacun des mots que nous avons dit dans cette pièce," dit Sansa. "Il sait exactement ce que nous préparons. Il sait que nous allons à Peyredragon, il sait pour les œufs de dragon — il sait tout ça. Et il semblerait qu'il essaye déjà d'entrer en Daenerys."
"On ne le sait pas," dit sèchement Ver Gris. "La Reine Daenerys est énervée. Ca ne veut pas dire qu'elle est contrôlée."
"Peut-être pas contrôlée — mais manipulée, à tout le moins," réplique Sansa. "Je ne la connais pas comme vous tous, donc je vais vous demander: l'avez-vous déjà vue comme ça auparavant?"
Personne ne répond à ça. Jon resserre ses bras autour de sa femme. Il pense aux paroles qui se sont faufilées dans son esprit il y a ce qui semble être une éternité maintenant. Nous ne reverrons jamais sa pareille. Qu'est-ce ce qui est pire? La Corneille à Trois Yeux la tuant sous ses yeux? Ou la Corneille à Trois Yeux la lui prenant sans jamais l'emmener nulle part?
"Ca n'a pas d'importance s'il écoute. On ne sait même pas ce qu'on prépare!" dit vertement Arya. "Cette prêtresse ne m'a pas dit quoi que ce soit de valeur — Je ne sais pas comment nous allons le tuer, quand, avec quoi—"
"Peut-être que c'est le but," intervient Tyrion. "Peut-être que c'est pour ça que le Maître de la Lumière nous a donné si peu."
"S'il nous a donné quoi que ce soit, tout court," dit Ser Davos. "Comment savons-nous que ce n'est pas juste Lord Freuxsanglant qui joue de nouveau avec nous? Qui nous tourmente?"
"Vous allez simplement devoir avoir la foi," répond Kinvara.
Jon a le visage caché dans les cheveux de Dany donc il n'est pas sûr de l'expression qu'à Ser Davos, mais il semble plus fâché que Jon ne l'a jamais entendu.
"Je suis enclin à être d'accord avec ce que la reine a dit. J'ai vu le mal absolu commis au nom de votre Maître de la Lumière. Pourquoi ne devrais-je pas croire que Lord Freuxsanglant est son agent? Pourquoi ne devrais pas croire qu'il tourmente cette fille — cette fille qui a enduré toutes les sortes de maux qu'il pouvait lui faire subir? Elle a marché dans les flammes et Jon Snow a pris un couteau dans le cœur — qu'est-ce que votre dieu peut leur demander de plus? Quoi de plus? Laissez-les tranquilles. La reine a raison: s'il veut que nous exécutions ses ordres, il peut nous affronter et nous dire pourquoi."
"Qui êtes-vous pour exiger quoi que ce soit du Maître?" défie Kinvara.
"Qui est votre dieu pour permettre de telles souffrances?" rétorque Ser Davos.
"Mon dieu est le dieu qui libère ceux qui souffrent. Toutes les choses que Daenerys et vous avez mentionnées sont des actes du Grand Autre. C'est contre cela que nous nous battons."
"Est-ce qu'il vous est venu à l'esprit qu'il serait sage que nous arrêtions d'en parler?!" Jon n'a jamais entendu Sansa aussi effrontée. "Peut-être qu'il a essayé d'entrer dans sa tête à l'instant parce qu'il réalise que nous sommes tout près de découvrir quelque chose. Ne le poussons pas à entrer encore plus."
Elle a raison au moins sur un point: Jon en a également assez d'en parler. A cet instant, il se fiche de tout sauf de Dany.
Il la déplace de telle façon qu'il la tient fermement contre son flanc pour pouvoir marcher ensemble et puis se dirige vers la porte.
"Où allez-vous?" exige Tyrion, abasourdi.
Jon ne lui accorde pas une seconde d'attention. Il se contente de tenir Daenerys plus fermement et l'emmène loin de cette pièce, de la confusion et du bruit et de la peur. Ca ne va pas l'aider et il n'en a rien à faire de ce qu'aucun d'eux pense. Il se soucie uniquement de ce que Dany pense. De ce que Dany a envie de faire. C'est son corps à elle qui est devenu un champ de bataille entre le serviteur du Grand Autre et la Princesse Qui Fût Promise. Les opinions des autres importent peu pour lui.
Il l'emmène loin de la Crypte-aux-Vierges. Elle marche à moitié, trébuche à moitié, s'accrochant à son bras tout le long. Jon sent à peine le sol sous ses pieds pendant qu'ils traversent la cour. La serre nouvellement reconstruite est vivante de couleurs à cette heure de la journée, mais le verre brillant ne lui apporte absolument aucune joie.
Une fois qu'ils sont seuls dans cet endroit sacré — un endroit où ils ont partagé d'innombrables moments heureux — elle se plie en deux autant qu'elle peut avec l'immensité de son ventre, son visage pressé dans ses mains. Jon lui frotte le dos et ne dit rien pendant un très long moment. Quand elle est enfin prête à parler, il découvre que c'est ce à quoi il s'attendait.
"Nous allons aller à Peyredragon," dit-elle de manière maussade. "Je ne sais pas si je crois que nous pourrons vaincre quoi que ce soit là-bas. Mais n'importe quoi est mieux que rester assise ici, à le laisser me pourrir le cerveau. Si je dois mourir, je veux être Daenerys quand ça arrivera."
Il pense à son explosion dans la salle du conseil. Je suis fatiguée. J'en ai fini. J'en ai fini. Il sait que ça ne venait pas entièrement que de la Corneille à Trois Yeux, si quoi que ce soit venait de lui. Son corps tout entier a mal pour elle.
"On n'y est pas obligé. On pourrait tout ignorer. On pourrait rester ici… il se pourrait que tout ça soit un mensonge. Il se pourrait que tout ça soit une ruse."
"Ce n'est pas une ruse. J'aimerais que ce le soit, mais ça ne l'est pas. Tu le sais tout aussi bien que moi."
Jon la regarde. Ses yeux contiennent une souffrance inimaginable alors qu'ils contenaient autrefois une telle joie.
"On ne sait même pas comment le vaincre. Pas vraiment," lui rappelle-t-il. "Tout ce qu'on sait, c'est qu'on le vaincra à Peyredragon. Ca ne nous dit rien d'utile à un niveau pratique."
"Si ce Maître de la Lumière veut que ce soit fait pour lui, il va devoir nous montrer la voie," dit-elle, le ton de sa voix haineux quand elle dit Maître de la Lumière.
Jon n'aime pas l'idée de monter sur ce bateau sans connaître la voie à l'avance. Sans connaître le plan, sans s'y préparer. Mais quelle autre option ont-ils?
C'est de ma faute, pense-t-il, nauséeux. Si j'avais été plus fort, j'aurais pu résister à ce que la Corneille à Trois Yeux me faisait, et Dany n'aurait pas dû aller jusqu'à lui. Si je lui avais coupé une main à temps avant ça, il n'aurait pas pu lui faire ce qu'il lui a fait. Si je lui avais tranché la gorge ce soir-là à Winterfell, il n'aurait pas pu faire ce qu'il lui a fait. Si je n'avais pas cédé à la rage — au dragon— on n'en serait pas là, maintenant.
Aegon Targaryen, l'a appelé Kinvara . Peut-être que c'est qui il doit être pour leur faire surmonter cette épreuve.
"On fait les choses à ta façon à partir de maintenant," dit Jon. "Feu et sang. Peu importe ce qu'on a à faire."
"Notre façon," corrige-t-elle.
Y a-t-il déjà eu d'autre façon?
V.
Dans la lumière du soleil, la poignée du poignard scintille comme la surface de la mer.
Pendant qu'Arya polit soigneusement la lame, elle observe la lumière rebondir et danser sur les petits bouts de saphir et de rubis incrustés dans la poignée, la lumière réfractée dans un millier de directions. C'est une belle arme — magnifique. Elle ne se lasse jamais de la regarder. Quand Arya la tient, elle sent la gratitude de Gendry envers la Reine Daenerys dans chacun des bords tranchants et des courbes lisses.
Pendant qu'elle continue de nettoyer le poignard, la discussion de ses sœurs arrive sur le balcon.
"Et est-ce que ce sera suffisant?" demande Daenerys.
"Oui. J'ai calculé que nous pourrons également distribuer une sacoche de graines de carottes pour chacun des participants enrôlés. J'ai également trouvé un moyen de canaliser le surplus des fonds du projet de la place pour accélérer les réparations de la Citadelle de Maegor—"
"Non, ce n'est pas ce que je veux," Daenerys interrompt Sansa. "Je veux que la place soit construite. Où en sont les progrès pour la bibliothèque et les roqueries du peuple?"
Sansa met du temps à répondre cette fois. Arya soulève les sourcils en commençant à polir la poignée du poignard. Voilà un autre débat qui arrive, pense-t-elle. Sansa est là depuis quinze jours maintenant et, bien que Daenerys l'ait ramenée dans les rangs avec une élégance admirable, Sansa et elle sont fréquemment en désaccord. Parfois, leurs débats sont assez amusants mais, la plus plupart du temps, Arya a simplement envie que Sans la ferme. Daenerys a assez de raisons de stresser sans que Sansa pinaille, surtout avec le départ pour Peyredragon dans seulement deux jours. Les préparations sont très prenantes et stressantes.
"Je vous ai dit combien la Citadelle a dit qu'ils factureraient l'envoi de Mestres ici pour former les gens du peuple à tenir une roquerie. Ils détestent clairement l'idée — le prix qu'ils ont donné à Lord Tyrion était exorbitant. Ils ne souhaitent pas partager leurs secrets avec les paysans, ils ne croient pas non plus que le bas peuple devrait pouvoir communiquer librement avec ceux des autres régions, et je dois dire que je suis d'accord avec certaines de leurs raisons. Ils s'offusquent également à l'idée de mettre une bibliothèque à Culpucier. Nous n'avons pas les fonds pour les faire changer d'avis."
"Nous avons les fonds. La couronne fabriquée pour moi en Essos devrait nous rapporter suffisamment pour négocier avec eux. Elle est faite d'argent pur, de diamants noirs et de rubis, sans parler du travail du fer complexe effectué pour les dragons. Je vous ai déjà demandé de la vendre."
"Lord Tyrion ne veut pas que vous vendiez votre couronne. Il veut que vous la portiez."
"Je me contrefiche de ce que veut Lord Tyrion en ce qui concerne cette couronne. Il a insisté pour que je la porte le jour de mon mariage et je ne l'ai pas portée et le ciel n'est pas tombé sur nos têtes. A quoi sert-elle ici dans une boîte en bois alors que je pourrais l'utiliser pour obtenir l'or dont on a besoin pour améliorer Port-Réal?" Arya entend le bruit d'une malle qui se referme. Elle suppose que Sansa et Daenerys ont fini de plier et d'emballer les derniers vêtements de la reine. "Vendez ma couronne."
"Puis-je au moins m'assurer qu'il n'y a pas d'autres endroits où trouver de l'or avant de le faire?"
"Qu'est-ce que ça change, Sansa?" demande Daenerys, lassée. "Pourquoi vous souciez-vous de ce que je fais avec cette couronne?"
"Ca porte malheur. N'avez-vous jamais entendu l'adage? 'Un roi qui vend sa couronne renonce à son âme?'"
"Je suis sûre que c'est censé être pris au sens figuré. Je comprends que ce royaume ne ressemble en rien ce que vous aviez imaginé, mais je n'ai pas été élevée dans un château et, d'après mon expérience, prendre soin de ceux qui dépendent de nous est plus important que n'importe quelle parure. La couronne de ma mère nous a autrefois empêché, à mon frère et moi, de mourir de faim. La mienne peut nourrir les esprits de mon peuple."
Arya entend la porte des appartements de la reine et du roi s'ouvrir en sifflant. Elle se penche en avant sur le banc, jetant un œil dans la pièce pour voir qui c'est. Jon entre, ses bras fatigués remplis de cartes enroulées, d'importantes cernes d'un mauve noir sous les yeux.
"Jon," dit immédiatement Sansa, sur le même ton qu'elle utilisait quand elle mouchardait sur Arya et Bran autrefois. "Daenerys ne devrait pas vendre sa couronne. Tu es d'accord?"
Jon laisse tomber les lourds parchemins sur la table près de la cheminée. Il lance un regard impatient à Sansa.
"Ce que je pense n'a pas d'importance. C'est sa couronne. Si elle veut la vendre, vends ce fichu truc," grommelle-t-il en déroulant l'une des cartes.
"Mais ça porte malheur—"
"Franchement, Sansa, je n'en ai rien à faire d'une couronne là tout de suite, et je sais que Dany non plus. Boucle-la avec ça et fais ce qu'elle a demandé."
Arya soulève les sourcils, tiraillée entre le fait d'être impressionnée par la férocité de son frère et décontenancée par sa mauvaise humeur. Son anxiété a clairement criblé sa patience de trous; elle est beaucoup plus faible à cause de ça.
"Que crois-tu que les seigneurs et les dames penseront quand ils entendront que la Reine Daenerys a fui Port-Réal et vendu sa couronne en plus? Ca ressemble à une capitulation. Ca ressemble à un abandon. Ca donne l'impression que vous n'avez pas l'intention de revenir."
"Sansa," dit Jon, ses mots tendus. Il rabat sa main sur la table lorsque la carte commence à s'enrouler à nouveau, la forçant à rester plate. "Qu'est-ce que Daenerys t'a demandé de faire? Daenerys, qu'est-ce que tu veux qu'elle fasse?"
"Elle sait ce que je veux. Je veux que ma couronne soit vendue et je veux que l'or soit utilisé pour construire une roquerie et une bibliothèque à Culpucier."
Jon a les deux mains pressées sur le dessus de la table maintenant, la tête baissée sur la carte déroulée.
"Alors fais-le foutrement," grogne-t-il à Sansa. "Ta reine t'a donné un ordre, maintenant suis-le."
Arya soulève les sourcils en entendant le ton de sa voix. Elle est soudainement contente de ne pas être dans la pièce avec eux: Jon est un peu effrayant comme ça. Arya, ayant maintenant terminé de nettoyer le poignard, le glisse amoureusement dans le fourreau en argent, faisant attention de ne pas estomper sa brillance. Elle dégaine Aiguille après, s'attaquant à la nettoyer comme elle a déjà sorti le matériel.
Sansa répond enfin, brisant le silence qui a suivi l'explosion de Jon.
"Tu ne devrais pas me parler comme ça, Jon. Ce n'est pas convenable."
"Et il n'est pas convenable que tu te disputes avec la reine. Vends-la."
"On ne se disputait pas — on discutait! Et c'est stupide de faire ça," persiste Sansa. "Le peuple pensera—"
Jon rabat son poing sur la table avec tellement de force que la vibration du coup se propage dans le sol en pierre sous eux. Arya sursaute un peu en entendant le boom inattendu!
"Sors d'ici," ordonne Jon. Il y a une pause et puis il se répète, la voix sombre. "Sors. D'ici."
Arya dépose Aiguille à côté d'elle sur le banc et se ravance pour pouvoir voir Sansa. Elle est, comme elle s'y attendait, fortement blessée par le ton de sa voix. Elle se dirige vers la porte, ses cheveux auburn flottant derrière elle.
"Merci, Sansa," dit doucement Daenerys.
Sansa a tout juste fermé la porte quand Jon dit: "Et pourquoi la remercie-t-on?"
"Elle a fait du très bon travail avec mon projet de plantation. Tu as été trop dur avec elle."
"Trop dur avec elle? Je pense toujours qu'elle ne devrait être impliqué dans aucune des affaires de notre conseil restreint, encore moins assumer la fonction de Grand Argentier—"
"Elle n'est pas notre Grand Argentier. Elle aide seulement Tyrion avec certaines de ses fonctions."
"Elle t'aurais faite tuer il y a quelques mois si elle en avait eu l'occasion—"
"Sansa et moi sommes parvenues à un accord. C'est son unique deuxième chance et elle le sait." Il y a une pause. "Nous devons avoir des gens ici pendant que nous serons partis. Nous avons fait trop de choses pour les laisser sombrer dans le chaos."
"Oui, c'est vrai. Mais, pourquoi devrions-nous choisir la femme qui s'est rebellée durant les premières semaines de ton règne?"
"Lord Tyrion et elle travaillent bien ensemble. Il n'a plus bu un verre depuis quinze jours."
"Et je suis sûr qu'ils travailleront merveilleusement bien ensemble quand ils nous saboteront de l'intérieur."
"Ser Davos sera là mais, même s'il ne l'était pas, ils ne feraient pas ça. Et Yara Greyjoy vient se joindre temporairement au conseil, tout comme Lord Gendry et le Prince Quentyn de Dorne. Sansa n'aura aucun pouvoir réel pour faire de réels dégâts: tout ce qu'elle décidera devra passer par le conseil tout entier." Il y a une courte et douce pause. "Viens là."
Arya commence à craindre qu'ils aient oublié qu'elle est sur le balcon. Elle fait exprès de donner un coup de pied contre une plante dans un pot en métal près du banc mais, heureusement, la reine a seulement l'intention de prendre le frère d'Arya dans ses bras. Malgré tout, Arya se glisse vers l'autre extrémité du banc où elle ne peut plus voir dans la chambre.
"Tu as besoin de dormir, Jon," dit Daenerys.
"On a trop à faire pour se préparer. Tu sais la fosse couverte que j'ai vue sur la carte abimée? J'ai trouvé celles-là de Peyredragon — cette carte-ci donne l'impression que la fosse pourrait être assez grande pour loger Drogon, si on y est obligé."
La reine est incapable de répondre quoi que ce soit à ça. Le cœur Arya s'alourdit dans sa poitrine. C'est déjà assez dur que Ghost ait été enfermé — elle ne peut imaginer que ce dragon majestueux, magnifique, soit fourré dans fosse humide et enfermé. Et pour chaque pincement de tristesse qu'elle ressent avec cette pensée, elle sait que Daenerys en ressent mille fois plus.
"Comment t'en sors-tu avec tes malles?" demande Jon. "Comment puis-je t'aider?"
"C'est presque terminé. Arya est en train de nettoyer le poignard — c'est l'une des dernières choses qui restent à emballer."
Arya rengaine Aiguille et descend du banc. Elle attrape le poignard et retourne dans la chambre, ayant l'impression qu'elle écouterait aux portes si elle restait dehors alors qu'elle a techniquement terminé sa tâche. Elle passe le poignard à Daenerys. Pendant que Daenerys se tourne pour la mettre dans sa malle, Arya lève la main et pousse doucement son doigt sous l'œil droit de Jon.
"Tu as une tête horrible."
"Merci."
"Je suis sérieuse. Daenerys a raison. Tu as besoin de dormir."
Elle sait pourquoi il ne dort pas. Il reste allongé sans fermer l'œil pour veiller sur la reine au cas où la Corneille à Trois Yeux essayerait d'entrer son esprit pendant qu'elle rêve. Je ne le laisserai pas lui faire ce qu'il m'a fait à moi, a dit Jon à Arya, catégorique. Arya n'a pas réussi à le faire changer d'avis.
"Tu pourrais dormir maintenant. Je suis là," lui dit doucement Arya. "Je te réveillerai si quelque chose ne va pas. Je le saurai si c'est le cas."
Il regarde la table. "Les cartes—"
"Seront toujours là quand tu te réveilleras," interrompt Daenerys. "Je ne laisserai personne les voler. Tu as ma parole."
Quand ses yeux se posent furtivement sur le lit, Arya sait qu'il a cédé. Elle fait un signe de la tête vers Grand-Griffe.
"Donne-moi ça et je vais aller la nettoyer pendant que tu te reposes."
Il ne discute pas. Il retire Grand-Griffe et la passe à Arya. Elle sait qu'il se repose uniquement avec la promesse qu'Arya sera là pour veiller sur Daenerys, donc elle ne quitte pas totalement l'appartement, mais elle va dans le coin le plus le plus éloigné du balcon, où elle ne peut pas voir du tout dans la chambre. Elle peut toujours entendre, néanmoins, et elle fait de son mieux pour faire la sourde oreille aux chuchotements de Daenerys et Jon et aux sons de baisers périodiques. Elle pense qu'ils doivent se reposer ensemble, même si elle doute que Daenerys va réellement dormir.
Il ne faut pas longtemps du tout pour que la reine vienne la rejoindre sur le balcon. La soie de sa robe rubis est un peu froissée après s'être allongée sur le lit. Arya met Grand-Griffe sur le côté pour que la reine puisse s'asseoir près d'elle. Juste après s'être assise, elle grimace, sa main se déplaçant pour se presser près de ses hanches.
"Qu'est-ce qui ne va pas?" demande Arya, forçant sa voix à rester neutre.
"Ce n'est rien," répond la reine par réflexe. Ce n'est pas vraiment une réponse du tout; Arya attend obstinément qu'elle s'explique davantage. "Le bébé est juste dans une position inconfortable. Il y a beaucoup de pression."
Arya se détend. "Je suis sûre qu'elle va bientôt bouger dans une position moins douloureuse. Elle bouge tout le temps."
Le sourire de la reine est crispé. "Oui, je suis sûre qu'elle va bouger."
Arya ne comprend pas le silence qui s'installe sur elles. Il semble triste. Elle n'en saisit pas la signification et ça lui plombe le cœur.
"Je suis contente que Jon puisse dormir un peu," commente Arya, voulant percer ce qui leur est tombé dessus.
"Il en avait besoin. C'est de ma faute. Il est resté éveillé jusqu'à tard dans la nuit pour veiller sur moi." Son expression se tord de culpabilité, de honte.
"Ce n'est pas de ta faute," dit immédiatement Arya, se tournant pour faire face à Daenerys. "Tu n'as rien demandé de tout ça."
"Ca ne change pas grand-chose," dit-elle. Elle tire sur les jupons de sa robe, lissant le tissu froissé sur son ventre énorme. Arya ne peut pas dire avec certitude si elle est fatiguée ou triste, mais quelque chose ne va pas à ses yeux. D'un autre côté, rien ne va bien depuis longtemps "Je pense que je vais aussi aller m'allonger. Ce banc ne soulage pas beaucoup mon inconfort."
"Le bébé est têtue," dit Arya. Elle place sa main au-dessus du ventre de Daenerys. "Bouge, Visenya."
Ca fait ce qu'Arya espérait: Daenerys rit.
"Je ne vais pas l'appeler Visenya," rappelle-t-elle à Arya.
"Très bien, mais c'est une occasion manquée."
Dany pousse du doigts le dos de la main d'Arya de façon taquine.
"Tu peux avoir une fille et l'appeler Visenya. J'ai quelque chose d'autre en tête pour la mienne."
"Je ne peux pas. C'est un nom Targaryen." Il n'y a sûrement pas de règles l'interdisant, mais ça ne semble pas bien pour Arya. Pas alors qu'il y a une petite fille qui pourrait être Visenya Targaryen en entier.
"Et alors? Je te donne la permission de l'utiliser un jour," dit Daenerys. Elle tend la main pour la poser sur l'épaule d'Arya. Arya lui attrape le coude et l'aide à garder l'équilibre quand elle se lève lentement. L'ascension semble douloureuse. "Oui — le banc n'était pas un choix un choix intelligent pour s'asseoir."
"Va te reposer," presse Arya.
Elle tend la main. "Viens avec moi?"
Arya ne peut s'empêcher de rire. "Je ne suis pas le genre d'amie qui partage le lit en gloussant et en chuchotant," dit Arya. "C'est Sansa que tu veux. Elle pourrait même te laisser lui tresser les cheveux."
"Non, ce n'est pas elle. Tu es mon amie. Ma sœur."
Arya est profondément flattée. Elle essaye de modérer la manière dont ces mots touchent son cœur, de peur de devenir bouleversée. Ces jours-ci, ses émotions sont à vif: elle est plus inquiète de ce qui va arriver qu'elle ne pourrait jamais le dire à qui que ce soit. Elle a tellement peur de ce qui pourrait se passer, ce qu'elle pourrait perdre. Elle est fatiguée de perdre des gens.
Peut-être que c'est pour ça qu'elle se lève, sa main s'enfonçant dans celle de la reine. Ou peut-être que c'est parce que la tristesse lassée dans les yeux de la reine égale la tristesse lassée qui s'infiltre dans son cœur à elle. Ou peut-être que c'est juste parce qu'une partie d'elle craint qu'elle n'aura plus jamais l'occasion d'être proche de cette personne qu'elle a fini par aimer. Elle essaye de se souvenir de la dernière fois que son père l'a prise dans ses bras, la dernière fois que Robb lui a embrassé le front, la dernière fois que sa mère lui a caressé les cheveux. La dernière fois qu'elle a embrassé la joue joufflue de Rickon. Si elle avait su que ces moments seraient les derniers, elle en aurait chéri chaque seconde. Elle s'en souviendrait.
Ca devrait lui faire bizarre de se coucher dans le lit du roi et de la reine — surtout avec les deux dedans — mais ce n'est pas le cas. Elle se pelotonne sur le côté à l'extrême gauche du lit, Dany au milieu, Jon profondément endormi à droite. La seule lumière dans la chambre est la lumière du soleil qui filtre à travers les rideaux en dentelle; la brise donne l'impression que les rideaux inspirent et expirent et, avec chaque respiration, la lumière bouge sur leurs visages. Lorsqu'elle s'incline sur les traits de la reine, elle rappelle tellement à Arya une illustration de Rhaenys Targaryen de l'un de ses livres d'enfance qu'elle est obligée la regarder deux fois.
La main de Daenerys est petite et chaude quand elle prend celle d'Arya, entrelaçant leurs doigts. Leurs mains reposent entre elles. Pendant un moment, rien n'est dit. La reine se contente de la regarder et Arya la regarde en retour. Le cœur d'Arya ne fait que devenir plus lourd.
"Je suis contente que tu sois là avec moi, Arya," chuchote Daenerys. "Et je suis contente que tu seras avec moi à Peyredragon."
Arya ne peut plus dire si elle se sent triste ou juste affectueuse. Tout est un enchevêtrement de pression sur son cœur, un nœud dans sa gorge. Elle se surprend à caresser le dos de la main de la reine avec son pouce.
"Moi aussi," dit-elle.
Daenerys sourit. Ses yeux se ferment peu après, même si Arya peut voir qu'elle ne va pas dormir. Elle réfléchit peut-être.
"Jon et moi voulons l'appeler Lyaella."
Arya sourit, ses yeux se baissant sur le ventre de Daenerys. Elle retourne un peu ce nom dans sa tête, réfléchissant à chaque syllabe et ce que ça fera de l'entendre sur les langues du peuple. Princesse Lyaella.
"Je préfère Visenya, mais je pense que Lyaella lui va bien," décide-t-elle doucement.
"Visenya est à toi. Tu as l'intégralité de son âme de guerrière et, si tu dois avoir une fille un jour, elle en incarnera le meilleur."
Un millier d'éloges d'un millier de roi ne compteraient pas autant que ce seul compliment. Si Arya était encore une petite fille, elle pense qu'elle se mettrait à glousser et ne s'arrêterait jamais, vu comme elle est heureuse.
"Merci," dit-elle sincèrement.
Mais le sourire de la reine s'est consumé. Arya n'a même pas vu les flammes qui l'ont désintégré. Elles devaient se cacher dans ses pensées.
"Parfois, les guerriers doivent faire des choses terribles." Ses paroles— basses pour ne pas réveiller Jon— font hérisser les poils dans la nuque d'Arya. "La force peut être terrible."
Elle ne sait pas quoi répondre à ça parce qu'elle ne comprend pas d'où viennent ces mots ni ce qu'ils veulent dire. Daenerys tire gentiment sur sa main, la trainant pour la presser sur son ventre. Arya n'y accorde pas d'importance; elle sent sa nièce donner un coup de pied et bouger tout le temps et, en fait, c'est la seule personne, autre que Jon, qui en a le droit. Mais quand elle réalise que la main de Daenerys tremble contre la sienne, elle commence à s'inquiéter.
"Qu'y a-t-il?" demande-t-elle doucement. Elle rencontre ses yeux et observe la lumière changeante les faire passer du violet à l'indigo au lilas, changeant quand les rayons du soleil oscillent sur son visage. "Qu'est-ce que tu veux dire?"
Daenerys —ma sœur, pense-t-elle, les mots sonnant vrais dans son cœur— ouvre les lèvres, mais rien ne sort pendant un court instant. Elle a du mal à parler et Arya ne peut rien faire pour l'aider.
Les coins de sa bouche se contractent vers le bas; elle essaye de l'empêcher mais, ensuite, ses lèvres tremblent, la tristesse la submergeant. Arya se rapproche d'elle.
"Il va me forcer à lui faire du mal, Arya," murmure-t-elle. "Je le sais. Je peux le sentir en moi — Je peux le sentir aux bords de mes pensées, comme si quelque chose était pressé en moi qui ne devrait pas être là — Je veux m'arracher les cheveux et m'ouvrir la tête pour l'en découper, mais je ne peux pas. Il va me forcer à la tuer."
Il est apparu à Arya que Lord Freuxsanglant pourrait effectivement prévoir de faire ça, mais comment peut-elle regarder Daenerys dans les yeux et le confirmer? Comment peut-elle lui dire alors qu'elle aime tellement Lyaella? Alors que tout ce qu'elle veut depuis le début, c'est simplement protéger sa fille et la garder en sécurité?
"Tu ne le feras pas. Tu ne pourrais jamais…"
La reine lève soudainement le bras, prenant le visage d'Arya dans ses mains. Le souffle d'Arya se coince dans sa gorge avec surprise; les larmes scintillant dans les yeux de Daenerys la troublent.
"Tu ne dois pas me laisser faire," chuchote-t-elle avec ferveur, sa prise ferme. "Tu dois rester à mes côtés quoi qu'il arrive, et s'il entre dans ma tête — si je n'arrive pas à le repousser — si je semble susceptible de lui faire du mal… tu dois m'arrêter."
Ce qu'elle veut dire est clair. Le ventre de Arya se tord comme si elle était tombée d'une grande hauteur.
"Non," dit-elle immédiatement, horrifiée. Elle repousse les mains de Daenerys. "Comment peux-tu même demander ça?"
"A qui d'autre pourrais-je demander? A qui d'autre fais-je autant confiance?"
Le regard d'Arya se tourne vers l'autre côté de Daenerys, vers Jon. Daenerys lui jette un coup d'œil aussi, et puis se retourne vers Arya. Elle semble presque perdre son combat contre ses larmes et, quand elle parle, sa voix est meurtrie et tremblante.
"Comment pourrais-je le lui imposer?"
Aussi spéciale qu'elle a fait en sorte qu'Arya se sente avant, Arya se sent horriblement mal maintenant.
"Comment peux-tu me l'imposer?" siffle Arya. Elle a envie de vomir. Se sent trahie. "Si tu veux que quelqu'un te tue, demande à Sansa. Mais ne t'attends pas à une mort propre: elle ne saura pas avec quel bout t'enfourcher."
"Je ne te demande pas de me tuer. Je te demande de protéger Lyaella. S'il parvient à entrer suffisamment dans ma tête pour me forcer à lui faire du mal, je serai déjà morte, Arya. Tu le sais. Tu as vu cette fille de la cuisine après qu'il en ait eu fini avec elle. Regarde-moi." Arya la regarde à contrecœur. Sa main se dépose à nouveau sur la joue d'Arya. "Tu le sais."
"Je ne le ferai pas," insiste Arya d'une faible voix. Soudainement, prendre une vie semble être la chose la plus impossible au monde — le fardeau le plus lourd qu'une personne puisse porter. Combien de personnes a-t-elle tuées à ce jour? Elle ne s'en souvient pas. Mais à l'instant même, ces morts ne sont rien de plus que des chuchotements d'une ancienne vie: elles ne semblent pas être réelles. Pas comme ça. "Je ne pourrais pas."
"Tu pourrais. Et tu le ferais. Si c'était pour la protéger… tu le ferais. On le sait toutes les deux. Et ce n'est rien, Arya… ça ne blesse pas… ça ne me fait pas douter de ton amour pour moi ni de ta loyauté. Au contraire, je te suis redevable plus qu'à tout autre."
Arya secoue la tête. Ses yeux sont chauds, brûlants. Elle essaye de déglutir pour empêcher la façon dont sa gorge se contracte, mais ça n'aide pas. Elle a peur qu'elle n'arrivera bientôt plus à respirer.
"Non," insiste-t-elle à nouveau. Sa voix est rauque. "Tu ne peux pas m'obliger."
"Bien sûr que je ne peux pas t'obliger. Je ne t'obligerai jamais même si je le pouvais. Mais je te fais confiance."
"Tu me fais confiance pour te tuer," dit sèchement Arya. Je ne veux plus jamais tuer personne, pense soudainement Arya, la souffrance qu'elle ressent en pensant à ça tellement paralysante et sombre qu'elle parvient à peine à respirer. "C'est cruel. Tu es cruelle avec moi. Je n'ai jamais pensé que tu étais cruelle."
Elle parle un peu trop fort— la respiration de Jon a quelques accrocs dans son sommeil et Daenerys et elles se tournent toutes les deux pour le regarder. Elles se figent jusqu'à ce que sa respiration redevienne régulière.
Daenerys est visiblement blessée par les paroles d'Arya, mais Arya sait qu'elle n'a pas fait grand-chose pour influencer sa décision. Elle se rapproche et Arya —des larmes débordant dans ses yeux— a envie de la repousser, mais quand elle ouvre les bras pour la serrer, elle ouvre aussi les siens. Son front se presse contre la soie fraiche de sa robe — ça apaise la palpitation dans sa tête, son sang brûlant comme du feu dans ses veines. Daenerys lui caresse les cheveux comme Catelyn le faisait à l'époque et, soudainement, Arya l'agrippe aussi fort qu'elle peut et les larmes lui montent dans la gorge à une telle vitesse qu'elle n'a aucun espoir de les réprimer.
"Tu es cruelle," dit-elle à nouveau et, puis, elle commence à pleurer. Quand était la dernière fois qu'elle a véritablement pleurer dans les bras de quelqu'un? Elle ne s'en souvient pas. Elle avait oublié ce que ça faisait — comme un barrage qui s'ouvre violemment dans sa poitrine. Comme le sang essoré de son cœur.
Pleure-t-elle parce qu'elle ne peut pas faire ce que la reine lui demande?
Ou pleure-t-elle parce que, au fond, elle sait qu'elle pourrait?
"Je ne sais pas quoi faire d'autre," dit Daenerys dans l'épaule d'Arya, ses propres mots mêlés de larmes. "Je dois la protéger, Arya. Même de moi-même. Mais je n'ai pas le contrôle de moi-même. J'ai besoin d'aide. Je t'en prie, Arya, je n'ai jamais autant eu besoin d'aide de toute ma vie. J'ai tellement peur — Je n'ai jamais eu aussi peur. Je t'en prie, j'ai besoin de toi. J'ai besoin de toi. Promets-moi que tu la protégeras, je t'en prie… je t'en prie."
Une pensée sombre s'avance dans l'esprit d'Arya. Il est presque impossible d'envisager la possibilité maintenant, avec ses bras autour d'Arya, ses larmes coulant dans le cou d'Arya, plus vulnérable qu'Arya ne l'a jamais vue, mais elle doit demander.
"Comment je peux savoir que tu n'es pas manipulée pour me demander ça? Comment je peux savoir que Lord Freuxsanglant n'essaye pas seulement de me faire faire ce qu'il essayait de faire faire à Jon? Comment je peux savoir que cette demande est la tienne?"
Cette question bouleverse plus Daenerys que tout le reste combiné. Elle sanglote, le son déchirant et sans espoir, le genre de son qui rendrait n'importe qui désespéré. Arya lui caresse les cheveux, lui embrasse les cheveux — n'importe quoi pour essayer de l'arrêter, mais ça ne marche pas.
"Tu ne peux pas savoir. Personne ne peut. Ne vois-tu pas, Arya— il m'a tout pris. Plus personne ne croit rien de ce que je dis. Et vous allez tous marcher sur des œufs avec moi et il va gagner et il va me faire tuer ma propre fille et puis il va me déchirer le cerveau — est-ce ainsi que je vais mourir? Avec le sang de ma fille sur les mains? Sans une seule pensée qui m'appartient dans ma tête? Laisse-moi mourir avec quelqu'un que j'aime qui me tient la main. Laisse-moi mourir avec ma fille protégée de moi. Laisse-moi mourir pendant que je peux encore penser à ceux que j'ai aimés… ne le laisse pas me faire ça, je t'en prie. Si tu tiens un tant soit peu à moi, tu m'accorderas cette miséricorde… je t'en prie, Arya…" ses mots se désagrègent en larmes.
Si c'est véritablement Lord Freuxsanglant qui parle à travers elle, tous les espoirs sont perdus. Arya ne peut pas imaginer un ennemi plus féroce. Plus cruel.
Si c'est véritablement Lord Freuxsanglant qui parle à travers elle, il a gagné. Parce qu'elle ne peut refuser cette miséricorde à Daenerys Targaryen.
"S'il parvient à prendre le contrôle sur toi… s'il essaye de te forcer à tuer Lyaella… Je la protègerai," murmure Arya. Aucunes paroles ne l'ont jamais faite se sentir aussi déchirée, aussi sale.
"Peu importe la façon dont tu devras le faire. Quoi qu'il arrive," supplie Daenerys.
Le cœur d'Arya bat la chamade dans sa poitrine.
"Quoi qu'il arrive," s'amende Arya, ses mots à peine audibles.
Quand elle regarde à nouveau Jon, toujours profondément endormi, elle a l'impression que c'est lui qu'elle a déjà tué. Fratricide, entend-elle et la voix est celle de son père. Traitresse. Régicide. Tu n'es pas une Stark.
Epuisée par ses larmes, elle s'assoupit dans le silence qui suit, les bras de la reine toujours enroulés autour d'elle. Dans ses rêves, elle tient les mains de son père. Elles sont aussi froides que de la glace. Alors que suis-je?, l'implore-t-elle. Que suis-je?
Il se transforme en un homme de trois fois son âge, plus grand avec de longs cheveux blancs, une marque comme une tâche de vin rouge sur sa joue et son cou. Ses yeux sont aussi rouges que ceux de Ghost. Quand il parle, sa voix est celle de Jon.
Une tueuse.
A suivre...
