Tout d'abord, j'espère que tout le monde se porte toujours bien, de même que vos proches. Rester chez soi, loin de sa famille et de ses amis n'est pas facile, mais s'évader dans la fiction permet de passer le temps et de penser, quelques instants, à autre chose que ce fichu virus qui a chamboulé notre quotidien. Stay safe everybody!
Ensuite, je voulais remercier les gentilles personnes qui ont laissé des commentaires! Je ne traduis pas des histoires pour en récolter les lauriers, loin de là! Mon but premier est de partager des écrits qui pourraient ne pas être accessibles à tout le monde. Donc savoir que des personnes apprécient mes choix et que je ne traduis pas 'dans le vide' fait très plaisir! Et donne de la motivation pour continuer ^^
Enfin... préparez-vous, parce que ce chapitre et le prochain (l'avant dernier) ne sont pas faciles. Mais faites-moi confiance, ça en vaut la peine ;-)
PS: J'espère que les visions, à la fin du chapitre, ne sont pas déroutantes. Mais le site ne me permet pas d'aligner le texte à gauche, comme dans le format d'origine choisi par l'auteur.
AVERTISSEMENT de l'auteur: Ce chapitre contient le même genre d'éléments que ceux du chapitre 6 (visions de violence sexuelle passée, carnage, merdier psychologique), mais elles sont légèrement plus détaillées que dans le chapitre 6.
Chapitre 10: La Danse des Dragons
I.
La salle d'audience est encerclée par une file sinueuse de personnes inquiètes.
"Pardonnez ma curiosité, Votre Grâce, mais où allez-vous aller?"
La jeune femme de Culpucier n'est pas la première personne à poser cette question ce jour. Leurs soldats ont commencé à charger leur navire à l'aube en prévision de leur voyage dans deux jours, et les gens du peuple ont rapidement réalisé que tous les articles remorqués vers le navire sortaient de la Crypte-aux-Vierges. Quand Lord Gendry et Prince Quentyn sont arrivés et que les mestres ont commencé à choisir quelles sages-femmes pourraient (et allaient) voyager avec eux, quelques-uns ont rapidement réalisé ce que ça devait signifier. La rumeur s'est rapidement répandue après ça, et Jon et Daenerys se sont retrouvés à apaiser une centaine de différentes anxiétés d'un nombre incalculable de personnes alors tandis que leurs propres anxiétés s'infectaient silencieusement dans leurs poitrines, à eux.
"Il n'y a rien à pardonner; la curiosité n'est pas une transgression. Nous allons aller à Peyredragon," répond Daenerys. Elle grappille un sourire chaleureux, rassurant — d'où, Jon n'en a pas la moindre idée. "Nous serons de retour en un rien de temps. Les affaires seront gérées par notre conseil restreint en notre absence. Ser Davos sera ici dans cette salle tous les jours si vous avez besoin de quoi que ce soit pendant notre absence."
La jeune femme ne semble pas réconfortée par ça. Elle regarde la reine, mal à l'aise, un instant de plus et puis regarde Jon.
"Devrions-nous nous inquiéter?" lui demande-t-elle. Il pense que c'est une question étrange, mais la réponse lui vient quand même immédiatement: oui.
"Vous inquiéter de quoi? Tout sera pris en charge pendant notre absence. Il n'y a aucune raison de s'inquiéter."
Elle fait passer son regard de Jon et Daenerys.
"Nous craignons une autre guerre," leur dit-elle. "Mon tuteur à la maison d'étude dit qu'elle a entendu dire que vous partez pour votre sécurité personnelle. Que des hommes avec des visages d'oiseaux en métal arrivent d'Essos par cargaison remplie."
Jon échange un petit regard avec Daenerys. Ils se retournent vers elle après.
"Il n'y a pas besoin de s'inquiéter de telles rumeurs," la rassure Daenerys.
"Nous allons à Peyredragon parce que c'est notre siège ancestral. Nous voulons que notre enfant naisse là-bas," ment Jon.
"Dans le confort de la maison," ajoute Dany. Mais avec le mot maison, la seule chose à laquelle Jon pense, c'est leurs quartiers exigus dans la Crypte-aux-Vierges. Il ne pense pas à Winterfell ni à Peyredragon. Et il sait, de par la façon dont les lèvres de Dany se contractent vers le pas une fois que la jeune femme les quitte après avoir eu plus de réassurances, qu'elle pense comme lui. Ils seront très loin du confort de la maison quand leur enfant arrivera dans ce monde.
Pourtant ces jours-ci, même la maison n'apporte aucun véritable confort. Jon se sent pourchassé et hanté partout où il va, même dans leur lit, un endroit qui était autrefois son seul véritable répit. Il est torturé tous les soirs avec une peur plus forte que sa privation de sommeil; tout ce qu'il peut faire, c'est rester couché près de Daenerys et veiller sur elle, faisant semblant qu'il pourra faire quelque chose pour aider si Lord Freuxsanglant choisit de la tourmenter dans ses rêves. Faisant semblant qu'il a un certain contrôle, une certaine capacité de protéger sa femme et son bébé. Il sait que c'est un mensonge qu'il se raconte et ce savoir crée la nausée qui pourrit ses entrailles du matin au soir, et puis du soir au matin.
Et, parfois, la haine et la colère pourrissent ses entrailles aussi. Parfois, elles le dévorent. Il pense à ce qui est fait à Dany —chaque couche, chaque violation perverse— et il ne peut rien d'autre que brûler. Il essaye de rester discret, essaye de repousser la fureur tellement profondément que Dany ne le verra peut-être pas; elle a assez de raisons de s'inquiéter et passe déjà trop de temps à se tracasser pour lui. Mais parfois, il y a une colère qui ne peut pas être réprimée. Il se retrouve à parler agressivement à Sansa, à Lord Tyrion, à Ver Gris, à Arya, à Ser Davos — même à Dany. Cette dernière est la pire: c'est une ignoble offense contre son propre cœur, une faible maltraitance contre ses propres désirs. De tout son cœur, la seule chose qu'il veut c'est protéger Dany et la réconforter et, pourtant, parfois, il se retrouve à empirer les choses pour elle.
C'est à ces moments-là que la situation semble la plus sombre. Et même s'il sait qu'il n'est qu'un homme, même s'il sait qu'il est en manque de sommeil, même s'il sait que la pression qu'il subit est insurmontable, c'est difficile pour lui de se pardonner même les plus petits affronts.
Ils parlent avec ceux qui quémandent une audience jusqu'à ce que Jon remarque comme Dany est devenue silencieuse. Il la regarde immédiatement, bloquant complètement l'homme qui lui parle actuellement. Ses lèvres sont tordues en une légère grimace; elle remue inconfortablement sur la chaise et croise et décroise les chevilles quelques fois. Jon se penche vers elle, sa main se posant sur sa cuisse, tout le monde dans la salle d'audience oublié.
"Qu'y a-t-il?" demande-t-il.
Elle ouvre les yeux et rencontre les siens. "Je ne crois pas que je peux rester assise ici plus longtemps," admet-elle.
Les chaises en bois qu'ils utilisent dans la salle d'audience sont inconfortables même pour Jon, donc il ne peut pas imaginer à quel point elle doit être incommodée. Elle a dit hier que Lyaella préférait une position tellement basse que c'était comme si elle se pressait contre son os pubien. La pression et le poids de leur bébé étaient tellement importants, a dit Dany, qu'elle n'arrêtait pas de sentir des picotements dans ses jambes et une douleur profonde dans son bassin. Jon a suggéré qu'elle reste au lit jusqu'à leur départ, mais elle a insisté pour venir dans la salle d'audience au moins une dernière fois.
Maintenant qu'ils sont venus, Jon ne voit aucune raison pour laquelle elle ne devrait pas aller se reposer. Et, pour être honnête, il ne veut rien de plus que se reposer avec elle. Peut-être, pense-t-il, qu'Arya va venir s'asseoir dans la chambre pour que je puisse dormir aussi. Juste une heure… rien qu'une heure. Il donnerait n'importe quelle quantité d'or pour juste cette heure de repos avec Dany. Et il pense presque qu'ils vont l'avoir pendant un moment. Dany accepte de retourner dans leur chambre et ils se dirigent tous les deux vers les escaliers, mais leurs plans sont interceptés.
"Vos Majestés," salue Ser Davos, les arrêtant à la première marche. "La Reine Yara est arrivée. Arya et Lord Gendry les reçoivent aux portes; ils seront bientôt là pour nous rencontrer dans la salle du conseil."
Dany s'appuie contre le côté de Jon. Il enroule un bras autour de sa taille, essayant de la soutenir suffisamment pour peut-être soulager un peu la pression sur ses hanches.
"Merci, Ser Davos," dit Daenerys d'une voix évidée. Elle s'éloigne du bras de Jon et tend la main vers la rampe d'escaliers. Jon sent les yeux de Ser Davos sur lui pendant qu'il regarde nerveusement l'ascension laborieuse de Dany dans les escaliers. Quand elle arrive en sécurité au sommet, il se tourne pour faire face à Ser Davos.
"Oui?" demande-t-il.
Il y a peu de personnes au monde qu'il respecte autant que Ser Davos, mais ses paroles suivantes frustrent profondément Jon.
"Je vous le conseille pour la centième fois: n'allez pas à Peyredragon, Majesté. Je m'inquiète pour elle. Je m'inquiète pour vous. Je m'inquiète pour le bébé. Je ne fais pas du tout confiance à cette prêtresse et je pense que vous faites une erreur. Restez ici — nous trouverons un moyen de vaincre cela."
"Et comment proposez-vous que je fasse changer la reine d'avis?" dit Jon d'un ton cassant. "Ca ne me plait pas plus qu'à vous, mais elle ne sait pas quoi faire d'autre. Kinvara a dit que, d'une façon ou d'une autre, nous trouverons un moyen de vaincre Lord Freuxsanglant à Peyredragon et c'est le seul espoir qu'elle a. Le seul espoir que nous avons."
Il veut expliquer à Ser Davos comme la situation est devenue sombre pour eux, à quel point ils ont peur, comme Jon se sent au bord des larmes ou sur le point d'hurler à chaque moment de chaque jour. Mais même s'il passe des heures à tisser une image de ces ténèbres, Ser Davos n'en comprendrait toujours pas la profondeur.
"Implorez-la. Suppliez-la," implore Ser Davos. "Faites appel à son cœur. C'est votre pouvoir unique."
Jon secoue la tête. "Je ne peux pas lui demander de rester à moins de pouvoir voir comment elle pourrait survivre ici. Et je ne vois pas." Jon se tourne pour montrer les escaliers, mais il hésite, se retournant pour faire face à Ser Davos pour ajouter une dernière chose. "Elle le sent dans sa tête. Elle dit que c'est presque comme si quelque chose était enterré dans son crâne— quelque chose de physique qui, elle le sent, ne devrait pas être là. Elle a une migraine terrible au moins une fois par jour. Et parfois…. Parfois elle dit des choses, Ser Davos. Des choses qui ne viennent simplement pas d'elle." Il cligne des paupières contre la brûlure à l'arrière de ses yeux et baisse le regard, prenant un moment pour se frotter les yeux et respirer. Il les relève vers Ser Davos ensuite. "Je ne sais pas si Peyredragon est la réponse et elle non plus. Mais c'est la seule chose qu'on peut essayer." Il commence à grimper les escaliers en lançant ses derniers mots derrière lui. "Je vous verrai dans la salle du conseil. Je ne devrais pas la laisser seule."
Il monte les escaliers deux à la fois et essaye de ne pas avoir peur de ce qu'il pourrait voir en ouvrant leur porte.
II.
Le reste de la journée est passé dans la salle du conseil. Le soir arrive bien avant qu'ils ne soient près de partir se coucher. Jon et Daenerys passent en revue tout ce qu'ils veulent voir accompli durant leur absence, toutes les urgences que auxquelles le conseil restreint pourrait être confronté et ce qui semblent être des centaines de questions. Ce n'est pas quelque chose qu'il faut expédier, peu importe à quel point Dany semble incommodée ou à quel point Jon est fatigué; ils doivent s'assurer que tout le monde est d'accord sur quelles seront leurs fonctions durant les mois à venir pour que leur royaume puisse continuer de prospérer sans entrave. Ca veut dire définir le nombre précis de petits pains qui doivent être cuits quotidiennement pour chaque tente spécifique de nourriture, la quantité d'or qui doit être versée pour les médicaments utilisés dans les dispensaires et quel est le délai approprié pour un procès pour toutes les infractions possibles pouvant être commises, de même que les punitions qui sont considérées justes pour chaque crime.
Le temps qu'ils se lèvent tous pour partir chacun de leur côté, ils ont passé l'heure du repas. Ils se dirigent tous vers le hall d'entrée, mais Jon est tellement préoccupé à surveiller l'expression dépitée de son épouse et son manque d'appétit qu'il goûte à peine sa nourriture. Il n'est pas non plus le seul à le remarquer, mais les multiples tentatives d'Arya et Yara pour attirer Daenerys dans leur conversation tombent à plat. Même Sansa est plus sociable, bien qu'elle parle principalement à Lord Tyrion et Prince Quentyn. C'est mieux que Dany, qui ne parle à personne. Pas même à Jon.
Il lui prend la main quand ils montent les escaliers vers leur chambre, mais il doute qu'elle le remarque même. Ils se déshabillent pour se coucher et, durant quelques instants, Dany reste simplement assise au bord du matelas, la lumière de lune scintillant sur sa peau nue. Elle est aussi immobile et silencieuse que de la neige intacte. Jon tend le bras par-dessus le matelas et lui frôle le bas du dos avec le bout de ses doigts. Doucement — implorant.
"Viens là," demande-t-il, incapable de supporter sa tristesse un instant de plus.
Elle est lente pour se glisser jusqu'à lui, son ventre servant d'ancre sur la surface molle, mais quand elle est enfin couchée dans ses bras, il la sent. Elle semble être là — elle semble être Dany. Du soulagement l'inonde. C'est tellement fort qu'il ne peut rien faire d'autre que la serrer fort durant un instant, aucun mot ne suffit.
"Qu'est-ce qui se passe là-dedans?" lui demande-t-il, ses lèvres se pressant doucement contre son front. Là-dedans est son esprit et rien n'effraye plus Jon que l'idée qu'elle le perde.
Elle ne répond pas directement. Elle laisse traîner ses doigts le long de sa colonne, vertèbre par vertèbre, son souffle chaud et doux contre son torse. De temps en temps, il sent ses cils battre contre sa peau.
"De la lutte," murmure-t-elle enfin. "De la peur."
Il aurait dû s'y attendre, donc pourquoi est-ce que sa réponse lui noue l'estomac, lui sert le cœur? Pourquoi fait-elle brûler ses yeux?
"Je veux aider," souffle-t-il. Supplie. "Comment puis-je aider?"
"Ceci aide," lui assure-t-elle. Elle trouve la cicatrice sur son cœur et l'embrasse doucement trois fois. D'où son ventre est pressé contre lui, il sent Lyaella donner un gros coup de pied. Il passe une main entre eux et touche la mâchoire de Dany, guidant son visage vers le haut pour qu'il puisse l'embrasser, son autre main se pressant par-dessus les coups de pied de Lyaella. Les mains de Daenerys caressent son dos de haut en bas, finissant par trouver son chignon et libérant ses cheveux. Il frissonne légèrement quand ses doigts passent dans ses boucles et, avec sa bouche toujours pressée contre la sienne, il remonte sa main de son ventre, prenant son sein gonflé dans le creux de sa main. Il sent ce qu'il cherchait: son cœur, régulier et battant sous sa main. Son pouls, pulsant sous la douceur de son sein. Il est toujours là. Pompant toujours. Parce qu'elle est toujours là — elle est toujours dans ses bras — elle est toujours elle — elle est chaude et belle et en vie et il l'aime tellement fort qu'il ne le supporte pas—
Il approfondit leur baiser. Il est en train de glisser sa main entre ses cuisses quand elle abaisse soudainement le bras, attrapant gentiment sa main dans la sienne, l'arrêtant. Elle ôte ses lèvres des siennes et, durant un instant, ils respirent simplement et se regardent. Le ventre de Jon est fortement noué.
"Je n'ai pas envie," murmure-t-elle. Ses doigts tremblent autour des siens. Elle retire sa main d'entre ses cuisses et la soulève, pressant le dos contre ses lèvres. Son baiser semble contrit et, quand elle parle ensuite, ses mots tremblent comme ses doigts. "Ce n'est pas que je n'ai pas envie de toi. Je te veux, tu sais que je te veux. J'ai juste…" elle laisse sa phrase en suspens, incapable de terminer.
Les émotions de Jon sont entortillées et se grognent dessus. Il y a de la culpabilité mêlée à de la déception, de la peur se faufilant à travers la souffrance. Il retire son autre main de son sein, loin du réconfort des battement de son cœur.
"Non," lui dit-elle doucement. Elle lâche la main tenue contre ses lèvres et la tend vers son autre main, la retirant plus haut, la moulant à nouveau sur son cœur. "C'est bon. Je ne voulais pas dire que je ne veux pas que tu me touches du tout, j'ai juste… Je ne veux pas… Je ne veux pas être…" sa voix s'estompe faiblement. Il réalise qu'elle a peur et ça le rend malade. Peur de lui? "Tu comprends?" demande-t-elle. Et puis: "Est-ce que ça te va?"
"Evidemment." Son cœur est incroyablement lourd dans sa poitrine. Dans le court silence qui suit, sa question semble s'enfoncer dans son cerveau et il se répète, plus fermement cette fois. Il n'arrive pas à croire qu'elle l'ait même demandé. "Evidemment que ça me va, Dany. Par les sept enfers. Evidemment." Il utilise sa main libre pour lui toucher doucement les cheveux. "Tu trembles. Est-ce que tu as… peur de moi?"
Il ne supporte presque pas de le demander parce qu'il sait que, si elle dit oui, ça le dévastera. De toutes ses peurs, que Dany ait peur de lui est la plus grande. C'est une peur qui résulte de tous ces mois où il a été forcé de vivre dans la tête de leurs ancêtres masculins qui faisaient exactement ce genre de choses à leurs épouses — et de nombreuses autres choses terribles aussi. Il ne pourrait pas supporter de savoir que Dany le croit capable de ces choses. Peut-être, dit une petite voix craintive dans sa tête, que Lord Freuxsanglant lui a mis des idées dans la tête, des choses pour qu'elle ait peur de moi.
"Non. Pas toi."
Jon sent son rythme cardiaque augmenter sous sa paume. Il pose son front contre le sien. Il comprend maintenant. "De lui."
"Oui," souffle-t-elle. "De ce qu'il pourrait faire si je suis aussi vulnérable... dans ma tête ou dans la tienne. Et je ne veux pas qu'il sente ce que je sens. Jon, je ne veux pas qu'il te sente en moi. C'est une sensation qui m'appartient — je n'en supporte pas l'idée, qu'il soit dans ma tête, qu'il sente ce que je sens, voit ce que je vois… qu'il…" elle semble ne pas pouvoir finir sa pensée, mais Jon pense qu'il comprend quand même. Et rien de tout ça n'est vraiment choquant pour lui. Ils n'ont pas fait l'amour une seule fois depuis que Kinvara est arrivée et, bien qu'il avait supposé que c'était surtout dû à son inconfort physique avec sa grossesse avancée et à son propre épuisement, il savait que la connaissance du lien de sang avait quelque chose à voir avec. Il sait que Dany est consciente de la violation à chaque moment de chaque jour et il trouve aussi que c'est difficile de l'oublier. Parfois, quand Dany se coiffe devant le miroir, il ressent le besoin d'enrouler sa robe de chambre autour de son corps, tellement malade à l'idée que Lord Freuxsanglant soit dans sa tête et lorgne son reflet nu. Ce dont Dany parle maintenant serait seulement une invasion plus profonde. Non, se corrige-t-il. La plus profonde des invasions.
Allongé là, en la sentant trembler dans ses bras, il pense qu'il pourrait facilement laisser sa rage éclater dans sa poitrine. L'immoralité de la situation lui donne envie de sortir sur le balcon et d'hurler sans cesse dans la nuit. Ce qu'il veut plus que tout autre chose, c'est torturer Lord Freuxsanglant — c'est ce qu'il a décidé durant ces quinze derniers jours. Il a pensé, au début, que le décapiter serait suffisant mais, avec chacune des chaînes que Lord Freuxsanglant ajoute à Dany, avec chacune des joies qu'il enlève de sa vie, Jon est de plus en plus d'avis qu'il doit mourir de douleur et uniquement de douleur. Quelle gravité de blessures doit-on infliger à quelqu'un pour qu'il meure de douleur? se demande Jon. Ca doit aussi être une corde raide — cause trop de douleur et blesse-le trop gravement et il mourra de cette blessure. Comment peut-on provoquer une souffrance immense sans immédiatement mettre fin à la vie?
Actuellement, il privilégie une idée qui ne fonctionnerait certainement pas en pratique, mais qu'imaginer lui apporte quand même un soulagement malsain. Il pense à congeler lentement Lord Freuxsanglant presque à mort et puis le suspendre au-dessus d'un feu et le faire rôtir jusqu'à ce que sa peau commence à se couvrir de cloques et puis le submerger à nouveau dans de la glace, et puis le suspendre à nouveau, encore et encore…
Evidemment, il ne peut pas torturer quelqu'un qui n'a pas de corps. Et pour le moment, Lord Freuxsanglant fréquente le dernier corps au monde auquel Jon ferait du mal.
"Ce ne sera pas comme ça pour toujours," murmure Jon à Dany, ses lèvres se pressant tendrement dans ses cheveux. "On va se débarrasser de lui. Je te le promets."
"Je ne vivrai pas comme ça pour toujours."
Au début, il pense qu'elle est d'accord avec lui. Mais il réalise qu'elle le corrige. Il ferme les yeux, immédiatement saisi de terreur, et ils restent silencieux tandis qu'il compte obsessivement les battements de son cœur dans sa tête. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix…
Il n'a pas besoin de lui demander ce qu'elle veut dire par-là. Il sait. Avec elle, il sait toujours.
III.
Le matin de leur départ, Jon rend une dernière visite à Bran.
"Il est proche de la mort," prévient le mestre à Jon en lui faisant traverser le dispensaire vers la chambre de Bran. "Il refuse de prendre de la nourriture. Il boit de l'eau et consomme du miel aux herbes, mais un homme ne peut pas survivre longtemps avec ça."
L'esprit de Jon trébuche et titube en entendant ce mot. Homme. Est-ce cela qu'est son petit frère maintenant? Un homme? L'idée donne l'envie de pleurer à Jon. S'il est vrai que c'est un homme, il est devenu adulte en étant enchainé dans les recoins de son propre esprit. Seul. Sans personne pour le guider. Jon aurait pu le guider. Et maintenant, il ne le fera jamais.
Jon est venu ici quelques fois ces deux dernières semaines. Les deux premières fois, il a eu du mal à regarder Bran sans se sentir en colère. Il n'arrêtait pas de devoir se rappeler que Bran était Bran — pas Lord Freuxsanglant, pas la Corneille à Trois Yeux. Petit à petit, Bran a commencé à redevenir plus reconnaissable. En devenant plus petit et plus frêle, il a commencé à ressembler de plus et plus au Bran de la dernière fois que Jon l'a vu. Et maintenant, quand Jon entre aujourd'hui, il ne ressent aucune colère du tout en le voyant. Il se sent juste triste.
Il s'assied près de Bran sur le lit, tendant le bras pour prendre l'une de ses mains cireuses, froides. Il pourrait être mort s'il n'y avait pas la légère montée de sa poitrine toutes les deux ou trois secondes. Jon tient sa main entre les siennes et, aussitôt que le mestre sort de la pièce, il parle.
"Je suis désolé ne pas avoir pu te protéger. Je suis désolé de ne pas avoir été là quand tu avais le plus besoin de moi. Je suis désolé de ce qui t'es arrivé — des choses qui t'ont été volées. Plus que tout, je suis désolé que tu n'auras jamais l'occasion de vivre. Je suis désolé, Bran."
Il sent Grand-Griffe lui rentrer dans la hanche lorsqu'il se penche en avant pour presser ses lèvres contre le front de son frère. Quand il se recule, ses yeux tombent sur la longue cicatrice fine qui lui traverse la gorge. La cicatrice qu'il a mise là.
"Je suis désolé," dit-il encore d'une voix rauque. Il y a une douleur sèche derrière ses yeux. "J'aurais aimé…"
Il ne finit pas sa phrase. Par où doit-il même commencer? Il aurait aimé que tellement de choses soient différentes. Il aurait aimé être au courant Lord Freuxsanglant la première fois qu'il a revu Bran. Il aurait aimé pouvoir l'aider à ce moment-là.
Il sait qu'il doit se lever. Dany est en train de se laver et de s'habiller pour le départ et, dès qu'elle aura terminé, il devra l'accompagner pour effectuer une série de tâches de dernière minute avant de monter à bord du navire. Mais il pense que c'est probablement la dernière fois qu'il verra son frère, la dernière fois qu'il tiendra sa main dans la sienne. La dernière fois qu'il pourra lui parler. Et il sait qu'il est probable que Bran soit déjà perdu pour le monde et ne puisse pas entendre ni comprendre un mot… mais comment pourrait-il se regarder en face s'il ne lui parlait pas? Ne saisissait pas cette occasion pour lui dire les choses qu'il veut partager avant qu'il ne quitte ce monde?
"Je vais bientôt être père. Les mesures du mestre donnent encore un tour de lune et demi maintenant avant que le moment arrive. Peut-être un peu plus, peut-être un peu moins — ce n'est pas exact. En ce qui concerne le fait d'être père, je suis plus excité qu'autre chose. C'est drôle — on aurait cru que je serais nerveux, étant donné que je n'ai strictement jamais imaginé avoir des enfants un jour. Mais j'aime déjà ma fille, Bran. C'est choquant et merveilleux comme on peut aimer autant quelqu'un qu'on n'a même jamais rencontré. J'ai peur, aussi, mais pas d'être un père. J'ai peur que quelque chose arrive à Daenerys. C'est mon épouse — Je ne sais pas de combien de choses tu te souviens sur ce qui s'est passé, Sansa a donné l'impression que tu ne te souvenais pas de grand-chose. J'ai épousé Daenerys Targaryen, elle est — était — la dernière Targaryen. C'est la fille du Roi Fou… la fille de la Reine Rhaella. On s'est rencontré à Peyredragon; j'étais venu pour forger une alliance, pour lui demander de l'aide contre le Roi de la Nuit, et elle m'a sauvé. Et m'a sauvé encore…. et encore… et encore. Elle a tué Cersei. Les Lannister ne sont plus sur le Trône. C'est Dany et moi qui y sommes."
Jon baisse les yeux sur les mains de Bran. Avec un pincement au cœur, il reconnait une cicatrice familière sur son index gauche. Il s'est accidentellement crocheté un jour où ils ont été pêcher, avec Robb et Père. Il a supporté la douleur avec une grande force pour son âge, tressaillant à peine pendant que Père retirait le crochet. Je veux encore essayer, a-t-il dit après, obstiné et courageux. Je peux en attraper un. Je sais simplement que je peux le faire.
Il n'y est jamais parvenu, mais Jon en a attrapé un pour lui et il a marché droit et fier sur son cheval après, ce poisson balançant d'avant en arrière dans le petit sac en toile attaché à la selle. Quand ils sont rentrés à Winterfell, Bran a immédiatement amené le poisson près de Lady Catelyn. Regardez, Mère, a-t-il dit fièrement et Jon a ressenti le plus étrange mélange de joie et de chagrin en regardant Catelyn Stark écraser Bran dans son étreinte, sa fierté et son amour aussi bruyants que la rivière agitée dans laquelle Jon avait attrapé ce poisson. Il était content pour Bran en même temps qu'il était triste pour lui-même. Il se demande si c'est que Bran ressent maintenant, en écoutant Jon lui parler de sa vie. De son avenir.
"Je ne suis pas un bâtard non plus. Père n'a jamais été infidèle avec ta mère. Lyanna était ma mère et Rhaegar Targaryen mon père. Mon véritable nom est Aegon Targaryen. Toute ma vie, la seule chose que j'ai jamais voulue, c'était un véritable nom. Mais quand j'ai découvert que j'en avais un, c'était difficile de l'accepter. Il m'a fallu beaucoup de temps pour pouvoir me considérer comme un Targaryen; c'était comme un mensonge, comme si j'étais un imposteur. J'avais l'impression que ma vie toute entière était un mensonge, que j'étais un mensonge. Je m'étais construit en tant que Jon Snow… Aegon Targaryen donnait juste l'impression d'être un autre enfant qui était né, pas d'être moi. De bien des façons, mon identité était également un mensonge — c'était difficile de passer outre. Je n'ai toujours pas fini de le faire. Je n'aurais peut-être jamais fini. Je comprends pourquoi Père a fait ce qu'il a fait et je le respecte pour ça. C'est difficile de garder le secret qu'il a gardé aussi longtemps. Je l'ai appris à mes dépends."
Il devient silencieux. Quand il est sur le point de se lever, il voit l'index marqué de Bran se contracter légèrement. Pas beaucoup — pas assez pour dire qu'il avait l'intention de le faire, pas assez pour dire qu'il est toujours quelque part là-dedans. Mais assez pour que Jon reste assis là. Assez pour que la partie insensée de Jon se demande si peut-être Bran lui demandait de rester. Assez pour le faire espérer.
Il cède à cet espoir insensé et il reste.
"Je n'ai jamais eu l'impression d'être un Targaryen avant d'épouser ma femme. Je suis sûr qu'il y a beaucoup de choses à dire à ce sujet — un bon nombre de commentaires narquois que Sansa aimerait faire — mais c'est la vérité. Quand je suis avec elle, je ressens cette mêmeté. Cette appartenance. De bien des façons, ça donne l'impression que c'est elle et moi contre le monde. Nous sommes les derniers Targaryen et nous sommes faits pour être ensemble. Nous sommes du même sang — et j'aime tout à ce sujet et tout chez elle. C'est ce que j'ai eu tellement peur de m'avouer pendant si longtemps, mais je m'en fiche maintenant. Je n'ai plus honte de qui je choisis d'être. C'est plus libérateur que d'enlever Snow, même si je ne me préoccupe plus beaucoup de me débarrasser de Snow maintenant. Jon Snow est qui j'étais quand je suis revenu à la vie, quand j'ai eu ma deuxième chance d'avoir la vie que j'ai maintenant. Quand j'ai créé une famille à moi." Bran avait autrefois un rôle important dans la première famille de Jon, la famille avec laquelle il a grandi. Il a mal au cœur. "J'aimerais que tu puisses nous revenir, Bran. Il y aura toujours une place pour toi."
Il tient les mains de son frère et se donne du courage pour partir. C'est difficile de s'en aller en sachant que c'est la dernière fois. C'est difficile de regarder son visage et de savoir qu'il ne le regardera plus jamais une fois qu'il sortira de cette pièce. C'est difficile de savoir que, bientôt, il n'aura plus du tout de frère.
Quand il a enfin le cran de détourner les yeux de Bran et de lâcher ses mains, il se lève. Il se tourne pour partir sans regarder en arrière. Adieu, pense-t-il mais il ne le dit pas. S'il devait le dire, il se mettrait à pleurer.
"Je te reverrai bientôt," dit-il au lieu de ça. "Dors bien."
Il est à la porte quand il entend une inhalation irrégulière, suivie par le craquement du lit. Il s'arrête et se tourne, son souffle se coupant dans sa gorge. Les yeux de Bran sont toujours fermés, mais sa main bouge sur la couverture — vers Jon.
"Jon," dit-il d'une voix rauque. Elle est implorante. Jon retraverse la pièce jusqu'à lui en seulement trois longues enjambées, se laissant tomber pour se rasseoir au bord du lit. Il prend la main tendue de Bran. Il peut sentir, de par sa poigne faible, désespérée, qu'il s'est accroché pour ce qu'il est sur le point de dire. Tout ce que Jon peut faire pour lui maintenant, c'est lui donner la paix.
"Je suis là. Je suis juste là. Tu peux me le dire maintenant. Qu'est-ce que tu dois me dire, Bran?"
Bran resserre sa poigne sur la main de Jon autant qu'il le peut, c'est-à-dire pratiquement pas. Il lutte visiblement contre quelque chose dans son esprit: Jon ne sait pas si c'est la mort, le sommeil ou la Corneille à Trois Yeux. Tout ce qu'il peut faire contre l'une ou l'autre de ces choses, c'est attendre et, donc, c'est ce qu'il fait.
"Argenté," insiste finalement Bran, le mot tombant de ses lèvres de manière pressante. Ses sourcils sont froncés de douleur, sa peau pâle. Avec un énorme effort, il parvient à dire: "Daenerys."
"Oui," affirme Jon, son pouls s'accélérant. "Qu'y a-t-il avec elle, Bran?"
Sa tête bouge d'un côté à l'autre sur l'oreiller — la douleur. Les mains de Jon battent l'air au-dessus de lui, pas sûr de comment l'aider, sachant qu'il ne le peut pas. Bran semble incapable de sortir ce qu'il doit dire; on dirait qu'il doit parler aussi longtemps que Jon a parlé pour dire tout ce qu'il doit dire, mais qu'il n'y arrive simplement pas.
"Dans… elle — Il —" sa voix s'estompe, sa tête tombant lentement sur le côté. Jon pense qu'il est parti pendant un instant, mais ensuite il remue à nouveau, rassemblant toutes les bribes de force qui lui restent.
"Nous savons pour le lien du sang," lui dit Jon , supposant que c'est ce que Bran veut dire. "C'est ça que tu veux dire?"
"Elle… tu dois…"
Jon attend, ses respirations se nouent et se bloquent dans sa gorge. Il ne bouge pas.
"Laisse-la partir," supplie Bran. Il tire faiblement sur les mains de Jon. Jon rencontre ses yeux, le déni inondant son cerveau. Bran ne veut pas dire ce qu'il pense qu'il veut dire. Il veut dire quelque chose de différent. Il doit juste attendre… doit lui donner plus de temps pour expliquer.
"La laisser partir où?" presse Jon. Il entend les prémices de la panique dans ses mots, sent le poids presser sur ses poumons, et ça l'effraye. Ce n'est pas ce qu'il est en train de dire, dit Jon à son corps. Arrête de paniquer.
"Laisse-la partir," répète Bran, les mots se poussant de ses lèvres.
"Partir où?" exige Jon. "A Peyredragon? On y va. Nous y allons déjà. Je ne comprends pas, Bran—"
"Ca va. Ca va…"
"Non! Ca ne va pas! Rien de tout ça ne va! Rien!" Les mots jaillissent de Jon, tranchants avec des bords paniqués. "Bran, je ne sais pas quoi faire… Je ne sais pas."
Bran lui tient les mains plus fermement. "Si tu sais," dit-il et Jon sent la terreur lui agripper les entrailles avant qu'il n'intègre complètement les mots. Ses pensées retournent facilement vers Winterfell. "Tu sais, Jon. Tu es né en le sachant. Les hommes Targaryen ont toujours su quoi faire avec les femmes Targaryen. Ils ont toujours trouvé un rôle pour elles, une raison d'être. Tu le sais bien. Tu sais quoi faire avec elle, avec Daenerys. Tu le vois toutes les nuits."
Il descend immédiatement du lit, sa main tombant sur Grand-Griffe. Il étudie Bran — il ne peut le dire. Il ne sait pas. Il ne peut pas dire qui c'est. Est-ce son petit frère mourant ou son ennemi?
"Ce sont les paroles de Lord Freuxsanglant," dit Jon, ses doigts se serrant plus fort autour du pommeau de son épée.
Le visage de Bran se crispe à nouveau de douleur, cette fois, il s'écrie, le hurlement de douleur se transformant en gémissement. Jon ne sait pas s'il se fait duper ou non, mais ce son le fait se figer sur place, la peur et la souffrance lui immobilisant l'esprit.
Les yeux de Bran s'ouvrent soudainement. Ils sont tourmentés, écarquillés, enfoncés.
"Je peux pas—je peux pas—je peux pas—je peux pas—je peux pas—Argenté—tu dois—tu dois—tu dois— Jon, aider—aider—tu dois—m'aider—m'aider—"
Jon secoue la tête, réticent à l'idée de se rapprocher . "Je ne peux pas t'aider. Je ne sais même pas qui tu es."
"Bran… Bran! Bran! Je suis Bran!" Les mots jaillissent de lui, chacun en un cri. Il tend le bras vers Jon, mais Jon n'ôte pas sa main de Grand-Griffe. Il ignore comme ses propres yeux le brûlent. "Jon— tu dois—…" c'est comme s'il venait soudainement de trouver un mot qu'il cherchait, un moyen d'expliquer quelque chose qu'il ne pouvait pas expliquer avant. Ses yeux désespérés cherchent le regard de Jon et, une fois que Jon le regarde dans les yeux, il supplie: "Ramsay — comme Ramsay—"
Jon est prêt à trancher la gorge de la Corneille à Trois Yeux à ce moment précis. Ca doit être lui. Bran ne dirait jamais quelque chose comme ça.
"Je dois être Ramsay?!" crache-t-il, dégoûté, enragé. Il repense à avant-hier soir — Je n'ai pas envie. Est-ce que ça te va? Il a l'impression qu'il pourrait pleurer en se souvenant comme ses mains tremblaient. Ses propres mains commencent à trembler sur Grand-Griffe, les hurlements de Rhaella rebondissant contre les murs de son esprit. Jamais, pense-t-il, son estomac se retournant sens dessus dessous. Jamais. Je préfèrerais mourir.
"Non— non—!" insiste Bran, frustré. "Pas ça! Non! Jon— écoute!"
Pendant une second, sa voix est tellement aigüe que ça rappelle Lady Catelyn à Jon. Il lui ressemble véritablement. C'est suffisamment étrange pour tirer Jon de ses pensées paniquées et le ramener dans leur conversation.
"Ramsay…arme…chiens—"
Jon a l'impression qu'ils se sont lancé dans le jeu de devinettes le plus ridicule au monde, un jeu auquel des parents forceraient des enfants qui s'ennuient à jouer pendant de longs voyages. S'il s'est déjà senti aussi frustré, il ne s'en souvient pas.
"Quoi? Ghost? Est-ce que Ghost va faire du mal à Dany?"
"NON!" crie Bran et Jon est tellement interloqué par l'intensité de sa colère qu'il regarde son frère avec surprise. Bran tremble plus fort que jamais maintenant, ses yeux mouillés de larmes, ses mains serrées autour des draps. "Ramsay! Ramsay! Ramsay! Son arme! A lui! RAMSAY! Tu dois— le laisser— elle doit—"
Son visage se décompose abruptement, allant d'une expression de détermination concentrée, peinée, à une expression de terreur abjecte. Il tire désespérément sur les draps, presque comme s'il essayait de se trainer loin d'une terreur approchante.
"Non! Non! Non!" implore-t-il, "Non…non…"
Le combat le quitte tout d'un coup. Ses yeux se ferment, ses doigts relâchent les draps, sa tête retombe sur le côté. Les ficelles autour du cœur de Jon sont coupées — il va s'écraser dans ses orteils. Il s'approche et attrape le visage de Bran. "Bran. Je ne comprends toujours pas. Bran!"
Il le secoue encore et encore. Il supplie. Il l'asperge avec l'eau de la tasse à côté de son lit. Rien ne le ramène.
Jon se tire les cheveux en le regardant, aussi immobile que la mort. Il est rempli de regret, de culpabilité. J'aurais dû poser de meilleures questions, pense-t-il. J'aurais dû amener quelqu'un d'autre avec moi. Je ne me souviens même pas de tout ce qu'il a dit… comment puis-je comprendre ce qu'il veut dire?
Quand il quitte la chambre de Bran, il demande à un soigneur un peu de papier et d'encre, ayant l'intention de s'asseoir dans le dispensaire et d'écrire tout ce dont il se souvient pour pouvoir le donner à Sansa et Tyrion. Si quelqu'un va pouvoir savoir ce que Bran voulait dire à propos de Ramsay, c'est Sansa.
Mais, en prenant le papier et l'encre du soigneur, il voir une personne familière se diriger vers lui. Il ne s'attendait pas à la voir ici: ça le fait automatiquement et brusquement s'arrêter, inquiet.
"Oui?" demande Jon à la domestique de sa femme.
Ezhi s'arrête devant Jon mais elle ne répond pas directement. Ses yeux se tournent rapidement vers le soigneur qui se tient juste à côté d'eux.
"Merci, vous pouvez nous laisser," dit fermement Jon au soigneur.
Dès que le soigneur s'est déplacé de l'autre côté de la pièce, Ezhi se rapproche de Jon.
"Pouvez-vous venir avec moi?" lui demande-t-elle doucement, sa Langue Commune fortement accentuée mais assez facilement compréhensible.
Les doigts de Jon se resserrent autour du papier dans ses mains. "Qu'est-ce qui se passe, Ezhi?"
Elle secoue la tête, ses cheveux sombrent volant autour d'elle.
"Je ne sais pas," murmure-t-elle et la confusion dans ses yeux effraye Jon. Il hoche la tête et se dirige vers la porte. Elle suit à côté de lui. Ils marchent d'un pas tellement rapide que beaucoup de gens du peuple les regardent avec inquiétude. Une fois qu'ils sont dans la cour de la Crypte-aux-Vierges et moins susceptibles d'être entendus, Jon baisse les yeux sur Ezhi.
"Vous l'avez laissée seule?" Elle ne devrait pas être seule. C'est l'une des seules choses qu'il sait avec certitude.
"Non, Haji est avec elle," répond-elle. "Première chose étrange, c'était qu'elle voulait de l'eau bien fraiche pour son bain. Khaleesi n'aime pas l'eau froide."
"Non," confirme Jon. Quand elle n'était pas aussi loin dans sa grossesse, il prenait souvent des bains avec elle, tous deux blottis ensemble dans la baignoire. Même quand elle insistait que l'eau était désagréablement tiède, pour Jon, elle était bouillante. "Est-ce qu'elle avait mal? Peut-être qu'elle pensait que l'eau froide l'apaiserait."
"Elle ne dit pas," répond Ezhi, troublée. "Elle ne veut pas de sortir de l'eau— c'est tellement froid qu'elle tremble, mais elle n'arrête pas de nous dire qu'elle est brûlante. Mais sa tête — elle est froide, elle n'a pas de fièvre." Elle lève à nouveau les yeux vers lui. "Je suis désolée de vous avoir interrompu, mais je ne sais pas quoi faire d'autre que venir vous voir. J'ai cherché après Arya, mais je ne l'ai pas trouvée."
"Vous avez fait ce qui fallait," lui assure Jon, son pas s'accélérant. "Vous devez toujours venir me chercher si vous êtes inquiète pour elle. Venez me chercher en premier. Peu importe ce que je suis en train de faire."
"Oui, Majesté," promet-elle.
Sansa et Tyrion sont dans le hall d'entrée de la Crypte-aux-Vierges. Jon les entend tous les deux l'appeler, mais il les ignore, montant les escaliers quatre à quatre, aussi vite qu'il peut. Il les entend le suivre — il se tourne vers Mouche Bleue, posté devant la salle de bain.
"Ne laissez personne entrer," ordonne-t-il. Il est choqué de la rapidité avec laquelle son esprit trouve les mots en Valyrien. "Personne ne me suit."
Mouche Bleue hoche fermement la tête en réponse. Ce n'est pas juste le fait que Dany prenne un bain qui fait insister Jon que personne d'autre n'entre: c'est qu'il ne sait pas ce qui se passe dans son esprit et il trouve qu'il n'est pas bien que qui que ce soit d'autre la voit comme ça. Elle ne le voudrait pas. Elle s'est déjà vue prendre toute son intimité; Jon ne peut pas laisser autre chose lui être enlevé de quelque façon que ce soit.
Haji les rejoint à la porte. Elle se tord les mains et se mord la lèvre inférieure. Elle chuchote quelque chose en Dothraki à Ezhi. Jon contourne les femmes et se dirige vers la baignoire en cuivre. Il peut voir l'arrière de la tête de Dany, ses cheveux mouillés et brillant dans la lumière. Il se tient à côté de la baignoire, ses doigts s'enroulant autour du bord. Il peut sentir le froid émaner de l'eau même à cette distance. Il baisse les yeux sur Dany et elle croise son regard; ses yeux sont hagards, fatigués. Ses lèvres sont plus lavandes que roses. Elle est dans l'eau froide jusqu'au cou et, en dessous, Jon voit son corps tout entier greloter. Il plonge ses doigts dans l'eau. Elle est douloureusement froide, même pour lui; les os de ses doigts font vite mal après les avoir submergés. Depuis combien de temps est-elle assise là-dedans? Il tend la même pour lui toucher la joue. Elle n'a jamais été aussi froide. Il a l'impression que ses entrailles ont été arrosé avec l'eau dans laquelle elle est assise.
"Il faut que tu sortes, Dany. C'est trop froid," dit-il. Il agrippe à nouveau le bord de la baignoire et s'agenouille à côté. "Pourquoi voulais-tu t'asseoir là-dedans? Est-ce que tu as toujours mal au dos?"
L'eau ballote doucement dans la baignoire lorsqu'elle retire sa main. Ses doigts sont des glaçons tremblants contre ceux de Jon. Il retourne sa main et agrippe fort la sienne.
"J'étais brûlante. Il faisait tellement chaud," lui dit-elle. "C'est mieux. C'est bien."
Son sourire est somnolent, calme. Le sang de Jon s'emballe rapidement dans ses veines avec peur.
"Tu ne peux pas rester dedans. Tu dois sortir. Là — donne-moi tes mains, je vais t'aider à sortir." Il se relève et tend son autre main, cherchant également l'autre main de Dany. Il tient toujours sa gauche.
Elle secoue la tête. "Non, je vais rester. Juste un peu plus longtemps."
"Non," répète Jon, plus ferme cette fois. Son cœur se serre en la regardant à nouveau dans les yeux. Quelque chose est déconnecté là et le rend momentanément sans voix de peur. Il doit se forcer à en sortir. "C'est trop froid. Allez. Donne-moi ta main."
"Non," répète-t-elle, ses sourcils se froncent, sa main se tirant de la sienne.
Il se remet à genoux. Sa voix est implorante. "Je te demande, s'il te plait, de sortir de la baignoire."
"Et je te dis non, je n'en ai pas envie."
Ils se regardent fixement. Jon n'a pas envie de tendre les bras pour l'attraper, n'a pas envie de l'en tirer contre sa volonté. Elle le sait aussi.
Il se tourne vers Ezhi. "Pouvez-vous aller chercher le mestre?" Peut-être que ce n'est pas aussi froid qu'il le pense. Il a certainement nagé dans des eaux plus glacées que ça et il allait bien. Peut-être que ça ne fait rien qu'elle reste assise là aussi longtemps qu'elle en a envie. Il veut que ce soit vrai — il n'a pas envie de se disputer avec elle.
Ezhi tourne immédiatement sur elle-même, sortant avec précipitation de la salle de bain. Jon plonge à nouveau la main dans la baignoire et touche doucement l'épaule de Dany, attirant son regard vers lui.
"Tu n'as pas froid?" lui demande-t-il gentiment.
"Non, je me sens bien."
"Alors pourquoi frissonnes-tu comme ça?" demande Jon. "Pourquoi as-tu l'air d'avoir aussi froid?"
"Je ne frissonne pas," lui dit-elle. Elle sourit à nouveau. Quand elle lève une main tremblante pour lui toucher la joue, il recule presque en grimaçant, sa caresse glaciale. "Je me sens bien."
Jon prend doucement sa main grelotante dans la sienne. Il l'embrasse et puis la garde là, contre ses lèvres, pour que Dany puisse voir sa main qui tremble. "Regarde," lui dit-il. "Tu ne le vois pas?"
Son sourire hésite. Après avoir fixé sa main un moment, elle détourne ses yeux des siens et les baisse sur son corps sous l'eau, comme si elle venait juste de réaliser où elle est. Elle soulève un bras tremblant, le regardant fixement. Elle tourne à nouveau son regard vers lui et, cette fois, Jon voit de la confusion et de l'horreur dans ses yeux.
"Je n'ai pas froid," répète-t-elle mais, cette fois, c'est d'une petite voix effrayée.
"Et si Lyaella a froid?" murmure-t-il, là où seulement eux peuvent l'entendre.
Sa main glisse sur sa peau mouillée, se plaçant immédiatement sur le sommet de son ventre. Juste une seconde plus tard, elle tend ses deux mains vers Jon. Il expire de soulagement, prenant ses mains dans les siennes. Il la tient fermement et l'aide à se lever. Aussitôt qu'elle est redressée, elle commence à frissonner plus fort. Ses dents claquent quand elle tend les bras vers Jon; il ignore Haji lorsqu'elle s'approche avec des draps de bain, prenant Dany dans ses bras et la tenant contre lui pendant qu'elle sort de la baignoire. Elle s'accroche à lui, s'enfouissant contre lui, et il enroule son manteau cramoisi autour d'eux deux. Il est fait de tissu Suderon, léger et frais, donc il offre peu de chaleur, mais Jon n'a pas envie de s'éloigner d'elle. A la place, il regarde Haji et fait un signe de la tête vers Dany, et, heureusement, elle comprend. Jon et Daenerys sont réunis tandis qu'elle enroule une serviette autour des épaules de Dany, par-dessus le manteau de Jon, et commence à doucement essuyer ses cheveux mouillés avec l'autre.
Son manteau transperce et son justaucorps et sa tunique deviennent mouillés, mais il ne recule pas. Elle tremble sans arrêt. Ca fait penser Jon à quand il était au Nord avec elle, quand il lui a montré la chute d'eau. Réchauffe ta reine, avait-elle dit, et Jon pense à quel point elle avait l'air heureuse — à quel point elle était radiante, à quel point elle était belle. On pourrait rester mille ans ici. Personne ne nous trouverait jamais. Ils auraient dû rester. Il voudrait qu'ils soient restés. Mais même mille ans ne les auraient pas protégés de mille yeux et un seul.
Le mestre arrive ensuite. Jon se sépare de Daenerys assez longtemps pour qu'il l'examine.
"Vous devez vous réchauffer, Votre Grâce," dit-il à Dany. "Allez vous asseoir devant un feu et buvez quelque chose de chaud. Pourquoi preniez-vous un bain aussi froid?"
Dany le regarde fixement, incapable de répondre. Jon est certain qu'elle n'en a pas la moindre idée.
"Son dos lui fait mal," ment Jon. Il ne veut que personne ne sache ce qui se passe dans sa tête. Il a peur qu'ils la qualifieront de folle. "Ezhi, pouvez-vous commencer un feu dans notre chambre?"
Elle hoche la tête et sort de la pièce. Le mestre croise le regard de Jon. Jon peut voir qu'il ne croit pas tout à fait ce qu'il a expliqué comme raison pour le bain froid. Il se demande si c'est pour ça qu'il s'adresse ensuite à Jon, au lieu de s'adresser à Dany.
"Sa Majesté devrait rester couchée au lit le plus souvent possible jusqu'à son terme," conseille-t-il. "Je crains que ce stress ne dégrade sa santé. Sa mère—"
"La Reine Daenerys n'est pas la Reine Rhaella," interrompt Jon. Il n'a pas envie d'encore entendre parler des mortinaissances, accouchements précoces, fausses couches et enfants morts de Rhaella; ça ne va pas aider à diminuer leur stress. "Merci, Mestre Olken."
Un feu chaleureux crépite dans la cheminée quand ils retournent dans leur chambre. Dany enroule une couverture autour de ses épaules et s'assied au bout du lit pendant que Jon se change de ses vêtements mouillés. Une fois habillé, il la rejoint. Elle observe les flammes mais elle s'appuie contre lui quand il s'assied, ses cheveux mouillés réchauffant un cercle humide sur la manche de sa tunique. Il embrasse l'endroit où une couronne devrait être placée; elle a un parfum différent pour lui, moins comme l'huile de rose qu'elle utilise et plus métallique, mais il suppose que ça a quelque chose à voir avec l'eau froide.
"Tu as toujours froid?"
"Non."
Il relève sa joue de ses cheveux et baisse le regard sur elle. Ses yeux sont fermés, son visage apaisé. Il suppose que ça veut dire qu'elle se sent mieux qu'avant, qu'elle est à nouveau elle. Il peut respirer plus facilement à cette idée, mais la terreur persiste toujours dans les confins de son esprit. Elle est revenue auprès de lui cette fois-ci, elle a gagné cette fois-ci. Mais qu'en sera-t-il la prochaine fois?
Il est content quand elle se recouche sur le lit. Il est d'accord avec Mestre sur au moins une chose: il pense qu'elle devrait se reposer bien plus qu'elle ne le fait. Hier, elle était particulièrement agitée, à marcher partout et n'importe où, à s'occuper de choses qui pourraient attendre qu'ils reviennent, à vérifier des choses qu'elle a déjà vérifié deux fois avant. Elle a replié toutes les robes et les couvertures dans la malle de Lyaella trois fois. Elles ne vont pas être mieux pliées que ça, a dit Arya, sa voix juste un tantinet trop inquiète pour être amusée. J'ai simplement besoin de le faire, a insisté Dany et, donc, Jon et Arya l'ont aidée à secouer les articles pliés et à les replier pour la troisième fois. Jon a remarqué qu'elle a pris l'habitude de faire beaucoup de choses par trois quand elle est particulièrement agitée ou anxieuse, même s'il ne sait pas très bien pourquoi. Elle l'embrasse trois fois d'affilée les matins après une nuit particulièrement mauvaise, dit Bonne nuit trois fois avant de s'endormir les nuits où elle est terrifiée de ses rêves, dit Je t'aime trois fois après qu'il la réveille de cauchemars. Il n'a pas demandé pourquoi; il a juste accepté son amour triplé et accepté tout ce qui peut la rassurer. Il aime se dire qu'elle le fait pour se rappeler de qui ils sont - les trois têtes du dragon. Pour se donner de la force.
Il n'y a aucun signe de cette agitation là maintenant. Au contraire, elle a l'air vidée. Et, en se couchant à côté d'elle et en la prenant dans ses bras, il réalise qu'il est vidé aussi.
"Que s'est-il passé dans le bain?" lui demande-t-il. "Est-ce que tu sais pourquoi tu as demandé de l'eau froide?"
Elle hoche la tête. "J'avais l'impression d'être en feu. Je n'arrêtais pas de penser Je dois me refroidir, je dois me refroidir. Et ça ne semblait pas aussi froid que ça l'était, loin de là. Ce n'était pas froid du tout avant que tu me montres que ma main tremblait. Je ne sais pas ce qui s'est passé, Jon. J'ai peur."
Jon pense que ce n'est pas tant ce qui s'est effectivement passé que la réalisation que quelque chose s'est passé. La Corneille à Trois Yeux a été capable d'influencer suffisamment pour suivre toutes les étapes qu'il a fallu pour l'amener au moment où elle était dans un bain froid assez longtemps pour baisser sa température, assez longtemps pour rendre ses lèvres mauves et la faire trembler. Il a dû avoir une emprise sur son esprit pendant au moins une demi-heure pour arriver à ça. Que pourrait-il lui faire faire d'autre en une demi-heure?
Cette question plane au-dessus d'eau comme une lame.
"Je pense que je ne devrais plus aller nulle part sans toi, Arya ou Ver Gris," dit Dany d'une voix monotone. "Mes domestiques écouteront ce que je dis; je suis leur reine. Je dois être avec des personnes qui sauront quand je ne suis pas moi-même — des personnes qui pourront m'arrêter."
Jon lève la main et lui berce doucement le visage. Son cœur lui monte dans la gorge. "T'arrêter de faire quoi?"
"Peu importe ce qu'il essaye de me faire faire ensuite," répond-elle. Elle semble détachée mais ça laisse rapidement place à la douleur tandis que des larmes grossissent dans ses yeux. Elle lève la main pour la poser sur le dos de la sienne. "Le pire c'est que nous n'avons aucun moyen de communiquer quand il embrouille tout dans ma tête. Je n'arrête pas de vouloir trouver quelque chose… un mot ou un geste que je pourrais utiliser pour te montrer que je suis moi, pour que tu saches que ce que je dis est vraiment ce que je ressens… mais il entend tout. Il entend ce que je dis là tout de suite. Et il pourrait m'influencer pour que je le fasse même quand je ne serai pas moi. J'ai tellement peur que personne ne m'écoute quand je dis ce que je veux ou ce dont j'ai besoin ou ce que je ressens. J'ai tellement peur qu'il gagne, que les gens vont écouter les choses qu'il me fait dire et que je vais être éjectée de moi-même."
Il a peur de ça, aussi. Mais il se souvient d'à quoi ressemblaient ses yeux dans cette baignoire — comme il a directement su que quelque chose n'allait pas.
"Je le saurai, Dany," jure-t-il. "Je peux le voir dans tes yeux — je peux le sentir. Et il ne sait rien faire contre ça. Je le saurai. Avec toi, je sais tout."
Est-ce leur sang commun ou leur amour partagé qui le rend autant en phase avec elle? Les deux, pense-t-il. La seule chose qu'il sait, c'est qu'ils sont devenus tellement proches maintenant qu'il la connait mieux qu'il ne s'est jamais connu lui-même. Il peut se souvenir de son goût avec une parfaite clarté à tout moment. Il peut fermer les yeux et sentir le parfum aux roses de ses cheveux peu importe où il est. Il peut entendre son rire même s'il est dans un hall bruyant rempli de soldats turbulents. Son cœur est lié et entortillé avec le sien; elle inspire de l'air dans ses poumons et c'est lui qui l'expire. Rien au monde ne semble aussi juste que d'être en elle — d'être aussi près qu'il est possible de l'être, de sentir chaque centimètre d'elle, de se retrouver dans un moment partagé qui leur appartient à eux et rien qu'à eux. Un royaume dans un royaume.
"Et si tu regardais dans mes yeux et que je n'étais plus moi, qu'est-ce que tu ferais?"
C'est facile.
"Je te ferais revenir." Il embrasse ses lèvres charnues, son cœur tressaillant dans sa poitrine devant la tendresse du baiser qu'elle lui rend. "Je ferais en sorte que tu redeviennes toi."
"Et si tu ne pouvais pas? Et si j'étais comme cette fille de la cuisine."
"Je trouverais un moyen de te guérir."
"Et si tu ne pouvais pas?"
"Il est impossible que je ne puisse pas. Tu sais pourquoi?"
Elle attend tranquillement, ses doigts passant doucement dans ses boucles. C'est apaisant comme rien d'autre au monde.
"Parce qu'il n'y a absolument rien dans le monde tout entier qui serait capable de m'arrêter."
L'autorité qui résonne dans sa voix le surprend même lui. Dany sourit en l'embrassant à nouveau, ses doigts se pressant doucement contre son cuir chevelu alors qu'elle prend l'arrière de sa tête dans le creux de sa main.
"Tu parles comme un roi maintenant," murmure-t-elle. Elle frotte son nez contre le sien après son baiser; c'est tellement précieux pour Jon que son cœur emplit sa poitrine toute entière. "J'aime ça."
Il a toujours été dit qu'Aegon le Conquérant aimait Rhaenys Targaryen tellement profondément que, après son meurtre durant la Première Guerre Dorniene, son chagrin et sa rage étaient un feu de l'enfer qui est tombé à verse sur les Dorniens pendant deux années d'affilée. Visenya Targaryen et lui ont réduit Dorne en cendres, puis sont revenus sur leurs pas et ont réduit ses cendres en poussière.
En tant qu'enfant apprenant la période appelée le Courroux du Dragon, il avait pensé que deux ans était une durée absurde. Pour lui, il était impossible de croire que la rage de quelqu'un puisse brûler aussi intensément pendant autant de temps. Il avait toujours présumé que c'était un embellissement de la véritable histoire, une croyance qui n'avait été que renforcée par les reconstitutions animées d'Arya durant les jeux de cour intérieure. C'est juste quelque chose qu'ils disaient pour qu'Aegon et Visenya aient l'air d'héros redoutables, avait-il pensé. Quelque chose pour inspirer des gens comme Arya. C'est plus agréable de penser qu'ils ont fait ça par amour. Il se souvient même de l'avoir dit à Arya durant l'un de ses fréquents laïus sur 'une fois, Visenya Targaryen…'. Ils n'ont pas fait tout ça pendant deux ans juste parce qu'ils étaient en colère et en souffrance, avait-il insisté. La colère ne peut pas durer aussi longtemps. Jon se souvient maintenant de la longueur qu'une année semblait avoir quand il était enfant et, donc, il comprend pourquoi il pensait ça. Arya, néanmoins, était catégorique, même à l'époque. Si! avait-elle insisté, ils l'ont vengée pendant deux ans et ils auraient fait plus, sauf qu'on ne peut quelque chose qu'un certain nombre de fois. Je ferais la même chose pour ma sœur. Ne le ferais-tu pas pour moi?
Il ne se souvient plus, maintenant, de ce qu'il avait répondu. Il avait probablement plaisanté et dit quelque chose comme tu ne te ferais jamais tuer en premier lieu! Il ne s'en rappelle pas. Mais il se rappelle de son scepticisme et, maintenant, allongé ici avec ses bras autour de Daenerys Targaryen, il est à nouveau sceptique.
Mais pas parce qu'il doute que la rage et le chagrin d'Aegon aient duré deux ans. Mais parce que deux ans ne semblent pas assez longs.
Sa rage et son chagrin à lui, pense-t-il, brûleraient pendant des décennies, et ils emporteraient Westeros avec eux.
IV.
Dans ses rêves, elle n'est pas elle-même.
Ses cheveux argentés-dorés deviennent plus longs, dépassant ses hanches, et ils se bouclent en spirales lâches. Ses yeux, autrefois violets, sont maintenant une paire dépareillée inspirée par toute la beauté du monde naturel: l'un d'un bleu aussi sombre et profond que la Mer Grelotte, l'autre vert comme l'herbe du printemps. Sa poitrine est plus généreuse et elle est plus grande. Comme Daenerys, elle parle plusieurs langues. Comme Daenerys, elle a présentement Lord Freuxsanglant en elle.
Ce n'est pas moi, se rappelle Daenerys, figée à l'intérieure du corps de l'étrangère, Je ne suis pas moi, donc ce n'est pas en train de se produire et je vais me réveiller. Je vais me réveiller. C'est juste une question de temps.
Elle détourne le visage, le cachant dans l'oreiller, et essaye d'ignorer l'odeur putride d'huile de patchouli qui s'accroche à ses cheveux blancs. Ca persiste lourdement dans l'air et ça lui donne la nausée. Ca fait mal, ce qu'il fait à cette étrangère — elle n'en a pas l'intention, mais elle s'entend lâcher un cri, sa voix n'étant pas la sienne.
Ce n'est rien de nouveau: elle a été poussée dans l'esprit de plus de femmes ancêtres qu'elle ne peut s'en souvenir ces quelques dernières nuits. Elle a ressenti leur douleur avec elle. Elle a été dévorée par un dragon, maltraitée par son propre père à travers les yeux de sa mère, emprisonnée, enchaînée, étranglée. Elle a fait une chute mortelle du haut du dragon Meraxes, est morte en couche, morte empoisonnée. Elle s'est tordue dans un lit, prise de fièvre et de douleur, pendant que l'enfant qu'elle voulait plus que tout au monde se purgeait d'elle. Elle a bercé plus de corps morts qu'elle ne peut s'en souvenir. Une fois, elle a même été poussée dans l'esprit de sa propre alter égo passée et a été forcée de revivre sa première nuit de noces. Freuxsanglant était particulièrement fier de lui après cette dernière vision, mais Dany a refusé de montrer de la peur. Est-ce censé me faire peur? Je l'ai déjà vécu. J'y ai survécu. Je suis censée avoir peur du passé? Je porte le passé avec moi tous les jours. Mon passé et le leur. C'est que tu peux faire de mieux?
Elle a senti sa fureur après ça. Il a été plus cruel les deux ou trois nuits suivantes, mais il ne comprenait toujours pas et il ne comprend toujours pas. Il pense que la pire douleur dont une femme puisse faire l'expérience doit être aux mains d'un homme, mais ça n'a pas du tout été l'expérience de Daenerys. S'il voulait vraiment lui faire du mal, il lui montrerait le corps mort d'Irri sur le sol, la tête de Missandei tombant de ses épaules, son ventre vide après qu'elle ait perdu Rhaego. Il lui montrerait Viserion dégringolant vers sa sépulture liquide, Rhaegal s'écriant de douleur. Il lui montrerait le corps de Ser Jorah s'avachissant dans ses bras. Il ne le fait pas. C'est comme ça qu'elle sait qu'il tire du plaisir de sa torture particulière.
Elle gère ça du mieux qu'elle peut; ça aide que Jon la réveille habituellement vite quand ça commence. Mais c'est différent ce soir. Elle n'est pas tirée de ses rêves. Elle n'a encore jamais été dans la tête de cette femme avant. Et elle n'a jamais été dans une vision avec lui
"C'est comme ça qu'elle aimait ça, Daenerys," roucoule Lord Freuxsanglant dans on oreille et, d'une façon ou d'une autre, l'entendre lui parler – à elle, pas à Shiera Astre des Mers, pas à la femme dans le corps de qui elle a été poussée de force dans cette vision d'un souvenir – rend le tout encore plus traumatisant. Le son de sa voix et l'effleurement de ses lèvres contre son oreille font qu'elle pousse contre ses bras, frappe ses poings contre son torse, lutte pour le repousser d'elle. Mais sa lutte ne fait que l'encourager. Il chuchote: "Et toi aussi, n'est-ce pas?"
Elle n'aime pas. Elle n'aime pas. Mais ensuite il est dans sa tête et elle aime. Elle lutte contre le plaisir qu'il pousse de force dans l'esprit de cette étrangère — se sentant plus violée qu'elle ne s'est jamais sentie auparavant — et il rit.
"Est-ce qu'Aegon te baise comme ça? Peut-être que j'irai dans sa tête la prochaine fois pour lui montrer comment faire."
"Non," supplie-t-elle. Elle essaye de l'atteindre en arrière et de le pousser mais, soudainement, elle ne peut plus rien bouger — ni ses bras, ni ses jambes, ni même sa main. Elle ne peut même pas parler. Elle sent la terreur lui imprégner les entrailles. Non, supplie-t-elle.
"Quand je prendrai le contrôle de ton esprit, c'est ici que tu seras. Coincée dans le fond de ton propre esprit, vivant dans le genre de monde que je créerai pour toi. Je pense que ce sera ceci. C'est ton enfer personnel, n'est-ce pas? Je sais que ça l'est. Je l'ai créé rien que pour toi. Mais ne t'en fais pas — tu ne seras pas seulement une esclave sexuelle. Je ne gâcherais jamais ton sang supérieur. Je mettrai un bébé en toi, un de mes bâtards. Je vais le faire maintenant. Ca te plairait? Je sais à quel point tu veux être une mère."
Réveillez-moi, pense-t-elle, les mots destinés à Jon, à Arya, ayant tous deux étés dans la pièce avec elle quand elle s'est endormie. C'est leur première nuit sur le bateau, leur première nuit du voyage. Dany aimerait déjà qu'ils ne soient jamais partis. Réveillez-moi. Vous m'avez réveillée toutes les autres fois. Réveillez-moi maintenant.
Soudainement, elle est de nouveau elle-même. Elle se tient à côté du lit dans sa chambre sur le bateau, son corps tremblant mais pas blessée. Pas touchée. Puis Lord Freuxsanglant est devant elle — grand, ses cheveux longs et blancs, une marque comme une éclaboussure de sang sur le côté du visage. Son sourire rappelle à Dany l'air vicieux sur le visage des statues des harpies d'Astapor.
Elle recule, plus terrifiée maintenant qu'elle ne l'a jamais été, et il lui inflige des choses terribles dans ses rêves depuis plusieurs nuits maintenant. Il n'est pas vraiment là — tu es toujours dans ta tête. Il ne peut pas avoir son corps ici. Il n'est pas vraiment ici — il n'est pas réel —
Souriant toujours, il tend le bras et Dany ne peut pas aller plus loin; le lit se presse contre l'arrière de ses jambes. Il se dresse au-dessus d'elle et tend la main, pressant un doigt contre sa joue, comme pour prouver qu'il le peut. Elle tressaille. Son rire est tonitruant.
"Regarde-les," dit-il soudainement, jetant un œil par-dessus l'épaule de Dany. "Comme ils ont l'air paisibles. Penses-tu qu'ils réalisent que je suis là?"
Dany ne regarde pas derrière elle. Elle sait qui est là. Arya et Jon.
"Comme tu aimes le dire, ceux qui nous aiment le plus devraient nous protéger. Donc je suppose qu'ils ne t'aiment pas vraiment. Penses-tu qu'ils le remarqueront quand tu ne seras plus la propriétaire de ton corps, la personne dans ta tête?"
Elle sait maintenant que, plus elle lui parle, plus il est encouragé dans son sadisme, mais elle ne peut s'en empêcher.
"Oui," dit-elle, le menton haut. Elle rencontre ses yeux rouges. "Ils le remarqueront."
Il se rapproche d'un autre pas. Dany essaye de se pencher en arrière, mais ses jambes heurtent le lit et elle tombe dessus, atterrissant sur ses fesses. La peur la saisit immédiatement; elle roule ses mains autour des couvertures et se traîne en arrière sur le lit, essayant de s'éloigner de lui, mais il s'agenouille sur le lit et se penche au-dessus d'elle. Il force ses épaules en arrière, l'épinglant sur le lit. Elle tourne le visage: Jon est juste là, à deux bras de distance, et Arya est recroquevillée dans un fauteuil juste à côté du lit. Elle essaye de crier, mais rien de sort.
"Ce lit est très spécial pour toi, n'est-ce pas?" roucoule Lord Freuxsanglant. Il lui caresse la joue; ce geste intime lui fait convulser l'estomac. Le goût amer, acide, du vomi atteint l'arrière de sa langue. Il appuie plus fort sur ses épaules et puis regarde vers Jon. "Tu crois qu'on le réveillera?" Il sourit soudainement — ça fait frissonner Dany. "Tu crois qu'il me combattra? Ce serait très amusant. En fait…"
Durant le petit laps de temps qu'il faut à Dany pour cligner des yeux, il est à nouveau debout près du lit, Grand-Griffe dans les mains. Le sang de Dany se glace. Elle se traîne jusqu'où est Jon et lui attrape la jambe, le secouant. "Jon, réveille-toi. Réveille-toi!"
"Oh, je ne vais pas lui faire de mal avec ça. Ni même à toi. C'est pour toi," dit Lord Freuxsanglant. "Je crains d'avoir été assez méchant avec toi ces dernières semaines, n'est-ce pas? Tu mérites la justice dont tu parles tellement souvent. Voilà. Prends-la."
Il lui tend Grand-Griffe. Dany le regarde fixement.
"Ce n'est pas un piège. Prends-la. Vas-y," la presse-t-il. "Voilà comment je vois les choses, Daenerys: soit je suis physiquement là, ce qui veut dire que je peux te presser sur le lit juste à côté d'Aegon et te faire ce que je veux, soit je ne suis pas vraiment là physiquement et, dans ce cas, ce n'est qu'un vilain jeu d'esprit que je t'impose. N'aimerais-tu pas découvrir duquel il s'agit? Il serait utile de le savoir avec certitude, n'est-ce pas?"
Elle ne bouge toujours pas. Son visage se tord de rage.
"PRENDS-LA!" hurle-t-il. Il dégaine la lame familière. "Prends-la ou je la testerai sur la gorge d'Aegon."
Elle se glisse du lit, venant se tenir devant lui. Elle tend la main, son cœur battant la chamade. Elle s'attend à ce que quelque chose d'horrible lui arrive au moment où ses doigts s'enroulent autour du pommeau de l'épée, mais rien ne se passe. Elle tient la lourde épée dans ses mains, se tournant pour regarder Arya, profondément endormie dans le fauteuil. Qu'est-ce qu'Arya ferait maintenant? Le transpercer avec la lame? Etre patiente et attendre le bon moment?
Lord Freuxsanglant écarte les mains à côté de lui. "Vas-y. Tu sais que tu en as envie."
C'est vrai. Plus que tout ce dont elle jamais eu envie dans sa vie. Mais elle sait que ça ne peut pas être aussi facile.
"Ca ne sert à rien. Ca ne te blessera pas."
"Non, ça ne me tuera pas. Mais ça me blessera. Penses-tu que je mérite d'avoir mal?"
"Tu ne mérites rien d'autre qu'avoir mal."
"Alors utilise cette épée. Ou es-tu même trop faible pour faire ça?"
"Je ne suis pas faible. Je ne l'ai jamais été." Elle refuse de le laisser la faire réagir plus que ça. Elle resserre ses mains autour de Grand-Griffe. "Très bien. Je vais te donner ce que tu veux."
"C'est une première. Même dans le corps de Shiera tu fais tout un plat. Ce ne sont que des visions... elles ne peuvent pas te blesser. Mais d'un autre côté, Rhaella opposait tout autant de résistance, je m'en souviens. Et tu es véritablement la fille de ta mère." Son sourire dévore son visage. Il est bestial. "Ton père a succombé aux visions dont je le nourrissais bien plus facilement qu'Aegon jusqu'à présent, mais ne t'en fais pas. Il cèdera aussi. Et puis elles ne seront plus rien que des visions. Pauvre chéri... je pense qu'il souffrira autant que toi quand ça arrivera enfin. Il a vraiment une sensibilité délicate."
Elle pense qu'il ne le voit pas venir; ça lui donne de la satisfaction rien que pour ça, mais ce n'est que le début de sa véritable gratification. Elle prend l'épée et la balance vers son cou et puis, juste avant que la lame ne touche son cou, tout comme Arya le lui a montré, elle arrête son impulsion et abaisse ses bras. Il écarquille les yeux de surprise lorsqu'elle prend la lame et la pousse en travers de son corps, tout droit dans l'aine.
C'est plus facile de ressortir la lame qu'elle ne l'aurait cru. L'acier Valyrien, elle peut l'attester. Elle le regarde se plier en deux, un rire jaillissant dans sa poitrine, ses mains fermement enroulées autour du pommeau de l'épée, saillant toujours de son corps. Elle voit du sang… se pourrait-il qu'il soit réel? Se pourrait-il que tout soit fini, qu'elle l'ait tué? Juste comme ça?
Elle laisse tomber ses mains de l'épée mais, soudainement, il ne se tient plus là où il était. Il n'y a pas de sang à terre et Grand-Griffe est de retour dans ses mains comme si elle ne l'avait jamais enfoncée dans Lord Freuxsanglant en premier lieu.
Puis il est devant elle, le devant de son corps pressé contre le sien, ses bras à elle autour de lui, la lame de Grand-Griffe pressé dans le bas de son dos à lui. Elle ne sait pas comment il est arrivé là, comment Grand-Griffe est arrivée là.
"Bon Daenerys," murmure-t-il, ses lèvres se pressant brièvement contre les siennes. Elle lui crache au visage après qu'il se soit reculé; il rigole en réponse et lève la main, essuyant sa salive de son doigt et suçant son doigt dans sa bouche. Elle le fixe avec dégoût. "Tu vas devoir essayer de faire mieux que ça. Pourquoi n'essayes-tu pas encore?"
Elle a mal aux bras à cause de l'angle étrange dans lequel se trouve l'épée, mais elle pense qu'elle peut l'empaler dans son dos. Il se tient pressé contre elle, ventre contre ventre, mais elle peut arrêter l'épée avant qu'elle ne la blesse, aussi. Quelle importance? Si c'est la manière dont il veut la tourmenter ce soir, c'est mieux que les autres manières qu'il a choisies. Elle préférerait l'embrocher encore et encore qu'endurer la cruauté qu'il pourra imaginer la prochaine fois.
Mais quelque chose ne va pas. Ca l'embête, tiraillant sur les fils de ses pensées, l'empêchant de le planter une nouvelle fois. Quelque chose m'échappe, pense-t-elle et elle sent un vide lui remplir la poitrine. Quelque chose ne va pas.
"Fais-le!" exige Lord Freuxsanglant. Il se rapproche d'elle. "Fais-le ou je vais te baiser sur ses genoux et je le réveillerai pour le forcer à regarder."
Elle a entendu tellement de choses ignobles de sa part qu'elle ne bronche même avec ça. Elle a vu tellement de choses ignobles. Qu'est-ce qu'une de plus?
"Tais-toi," lui dit-elle, son esprit tournoyant. Elle essaye de saisir ces fils détachés, essaye de comprendre ce que son esprit essaye de lui dire. C'est tellement dur quand c'est lui qui a les commandes. "Je réfléchis."
Il cligne de yeux en entendant ça. Un rire suit. "Tu te sens effrontée," apprécie-t-il. Sa main s'enroule dans ses cheveux, tirant si violemment que des larmes lui montent aux yeux. "Si jamais tu me dis encore de me taire, je ferai en sorte que tu ne puisses plus jamais parler."
Ignore-le, dit sa propre voix dans sa tête. Ignore-le. Ses menaces ne sont rien. Réfléchis. Il manque quelque chose. Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui manque?
"Fais-le," dit-il à nouveau. Il fait un pas en arrière, enfonçant un tout petit peu la lame dans son dos. Il prend une inspiration de douleur. "Vas-y. Finis-en. FAIS-LE!"
Dany sent ses pensées être traînées loin d'elle— sa faute à lui. Elle résiste, s'accrochant plus fort au son de sa propre voix, refusant de lâcher. Qu'est-ce qui manque? Jon est là. Et…
Elle sent son cœur trembler dans sa poitrine. Elle baisse lentement les yeux. Au lieu du gonflement de son ventre, elle voit seulement le ventre de Lord Freuxsanglant pressé contre le sien. Contre son ventre plat. Elle relève les yeux vers Lord Freuxsanglant, les pièces se remettant en place dans son esprit. Il est furieux; Dany sent sa rage et, à partir de là, il envoie une douleur atroce dans sa tête, une douleur tellement insupportable qu'elle n'a d'autre choix que de serrer les poings et gémir. Elle ne peut même pas voir — tout devient noir. Et puis…
"Dany!"
La voix de Jon. Il a peur. Elle ouvre les yeux et la première chose qu'elle voit est son ventre, rond et plein. Elle est soulagée. Mais ensuite elle remarque d'autres choses. Elle se tient dans leur chambre sur le bateau et, dans la douce lumière argentée de la lune, elle voit des goûtes de sang tomber sur le plancher en bois à ses pieds. Entre ses jambes. Ploc… ploc… ploc… elle se tient au milieu d'une flaque.
"Qu'est-ce que tu fais?!" exige Jon, sa voix tremblant d'horreur. Elle titube sur ses pieds. Une seconde plus tard, sa main lui touche le bras et c'est là qu'elle voit Grand-Griffe.
Elle la tient devant son ventre à elle, la pointe pressée près de son nombril. Mais elle ne tient pas le pommeau: elle tient la lame et, quand elle voit la lame enfoncée tellement profondément dans ses paumes que ça les a presque tranchées jusqu'au dos de ses mains, elle sent son estomac se soulever.
"Bons Dieux," dit Jon, pâle, horrifié. Dany a trop peur de détendre ses doigts, trop peur d'essayer de retirer ses mains de la lame. Elle pense que le moindre mouvement fera en sorte que la lame lui coupe les mains en deux. Elle fixe la pointe de l'épée: elle a déjà fait un trou dans sa robe de nuit et elle sent le sang coller le tissu contre sa peau en coagulant. "Lâche-la. Dany, lâche-la! Lâche-la!"
"Je ne peux pas," dit-elle d'une voix rauque. "Mes mains…"
L'hystérie de Jon réveille Arya. Dany entend ses pas, suivis rapidement par des jurons.
"Ses mains—" dit Jon d'une voix chevrotante.
"Je vais chercher le mestre. Prends quelque chose — un drap de lit ou peu importe—" Jon tire sa chemise de nuit par-dessus sa tête, ses mains tremblantes. "Oui, ça marchera. Prends quelque chose d'autre pour l'autre main aussi — oui, c'est bien." Arya regarde Dany. Quand elle parle, elle semble remarquablement calme. Ca réduit la pression sur les poumons de Dany. "Daenerys, je prends le pommeau avec précaution, d'accord, pour qu'elle ne bouge pas du tout. Dès que je l'aurais stabilisée, retire tes mains et Jon les enveloppera."
Dany hoche la tête. La douleur commence à la frapper: c'est moins aigu qu'elle ne l'aurait imaginé. C'est plus un mal profond, continu. Elle sait que le choc tient la plus grosse partie à distance.
Arya enroule lentement ses doigts autour du pommeau de Grand-Griffe. Tenant sa promesse, ça ne bouge pas dans les mains de Dany. Elle rencontre les yeux de Dany, les siens sont trempés de douleur. Elle fait un signe de la tête. Dany retire ses mains sur le côté, loin de la lame et, aussitôt, du sang commence à ruisseler le long de ses poignets, imbibant les manches de sa robe de nuit. Une douleur lancinante suit rapidement, le genre qui rebondit sur ses os et se propage tellement loin qu'elle peut sentir la palpitation dans ses tempes.
Jon lui attrape d'abord le poignet droit, enroulant sa chemise de nuit autour de cette paume. Pendant qu'il fait ça, Dany jette un œil à sa gauche. Ses genoux se dérobent. Elle n'est pas étrangère au carnage, mais la vue de sa propre main presque coupée en deux lui fait tourner la tête. Horriblement, elle ne peut s'empêcher d'essayer de replier les doigts de sa main gauche; elle se plie en deux en voyant les tendons convulser dans la bouillie béante et sanglante qu'était autrefois sa main. Elle vomit par terre une fois, deux fois, trois fois. A la troisième fois, elle trébuche, tombant contre Jon, incapable de rester debout.
Il attache sa main gauche et puis il l'aide à aller jusqu'au pied du lit. Il prend ses coudes dans le creux de ses mains et poussent ses bras en l'air, de sorte qu'elle tienne ses mains juste au-dessus de sa tête. Elle a la tête qui tourne. Délirante à cause du choc ou du traumatisme ou de la perte de sang ou de la douleur —elle n'en est pas certaine— elle essaye d'aller voir entre ses jambes, ne sachant pas si le sang qu'elle a vu par terre venait de se ses mains ou d'elle. Elle se sent terriblement désorientée.Mais à la seconde où sa main effleure sa cuisse, elle crie de douleur et du sang jaillit de la blessure à une vitesse plus rapide.
"Ne bouge pas tes mains!" dit immédiatement Jon, sa voix tremblante. "Lève-les au-dessus de ta tête et garde-les en place!"
Il lui remet gentiment le bras en l'air. Ils tremblent tellement violemment que Dany est certaine qu'elle ne pourra pas garder cette position très longtemps.
"Je dois vérifier," insiste-t-elle.
"Vérifier quoi? Qu'est-ce qu'il y a?"
"J'ai vu du sang." Sa propre voix semble délirante, dérangée.
"Tes mains saignent!" lui rappelle Jon. "Le sol en est recouvert! Qui sait combien de temps tu es restée là, à saigner—" il s'interrompt, trop bouleversé pour continuer.
"Ce n'est pas moi qui saigne?" demande-t-elle. Elle sent des larmes lui brûler les yeux. Une seconde plus tard, elles lui embrasent les joues. "J'ai du sang sur mon ventre. Je crois que je l'ai blessée. Je crois que je saigne."
"Non," lui assure-t-il. Il lui touche le ventre. Il élargit le trou de sa robe, regardant la peau au travers. Elle sent son pouce frotter un endroit qui est douloureux. "Ce n'est pas profond du tout. Tu t'es à peine égratignée. Tu as arrêté la lame à temps."
"J'ai vu du sang," persiste-t-elle, devenant rapidement hystérique. "Entre mes jambes."
"Ce n'est rien," dit-il, mais comment le sait-il? "Tu veux que je vérifie?"
Elle hoche la tête. Ses mains palpitent tellement fort que c'est comme si elles avaient un pouls qui leur est propre. Même ses dents lui font mal à cause de la douleur. Jon pose une main sur ses genoux et les écartent, se penchant en avant pour regarder entre ses jambes.
"Il fait sombre," dit-elle, les larmes étranglant chaque syllabe.
Ses doigts effleurent l'intérieur du haut de ses cuisses. "Rien. Tu ne saignes pas. Le bébé va bien. Mais pas toi." Il se redresse. Il lève les mains, lui prenant les coudes, essayant de l'aider à garder ses mains en l'air pour arrêter le saignement. "Qu'est-ce qui s'est passé, Dany?"
Elle lâche un rire. Il semble étrange, hystérique. Par où je commence? Pense-t-elle, et puis elle rit à nouveau. L'odeur métallique du sang flotte fortement dans l'air entre eux. Par où je commence? Pense-t-elle à nouveau, ses pensées devenant espacées, fatiguées. Par où?
"Que s'est-il passé?!" s'écrie Mestre Olken. Daenerys ne l'a jamais entendu être aussi insolent. Il se précipite vers elle. Le temps qu'il arrive, Arya a allumé la cheminée, baignant la pièce d'une vive lumière orange. Dany regarde fixement le tissu enroulé autour de ses mains: la chemise de nuit de Jon, autrefois blanche, est cramoisie, tellement trempée de sang qu'il s'égoutte par terre de façon constante. La tunique qu'il a enroulée autour de son autre main est tout aussi trempée, bien que cette coupure semble être moins sérieuse que la coupure sur sa main droite. Et quand elle regarde en direction du plancher en bois où elle se tenait, elle est abasourdie par le sang qu'elle voit. C'est la marre sombre sous l'arbre-cœur dans le bois sacré de Jon. C'est un trou noir. Dany ne peut pas en détourner les yeux.
"Il faut les cautériser," dit le mestre sans même dérouler le tissu. "Recoudre pendra trop de temps pour arrêter la perte de sang à temps. Gardez vos mains en l'air jusqu'à ce que le métal soit bouillant, Votre Grâce."
Dany essaye de suivre son commandement, mais elle est tellement fatiguée. Elle ne semble pas pouvoir soulever ses mains plus haut que sa poitrine avant que les muscles de ses épaules la lâchent et qu'elles retombent. Elle se sent faible. Très confuse. Elle le sent à peine quand Jon lui soulève les mains pour elle.
"Je ne brûle pas," dit-elle, mais sa langue est lourde et elle ne sait pas s'il l'entend. Elle le sent attacher quelque chose autour de ses deux poignets, tellement serré qu'elle a l'impression que tout son sang s'est accumulé dans ses mains. Un picotement suit peu après. Elle le regarde aller vers le feu, un objet fin en métal en main. "Jon," dit-elle, prise de vertige et, quand elle essaye de tendre la main vers lui, c'est comme si elle avait un poids au bout du bras — elle chancelle sur le côté, tombant presque du lit. Il la rattrape. "Ca ne brûlera pas," lui dit-elle.
"Elle est l'Imbrûlée," entend-elle Jon rappeler au mestre et elle sent le soulagement la traverser. "Il faut que vous suturiez maintenant."
"Une occurrence de magie ancienne ne signifie pas qu'elle ne peut pas brûler. Tout le monde brûle." L'objet en métal brille vivement dans les flammes.
"Pas elle. C'est une perte de temps! Elle a déjà perdu tellement de sang!"
"Ces blessures prendront beaucoup de temps pour être recousues, peut-être trop longtemps. C'est la meilleure option."
Jon, frustré, s'assied à côté de Dany pendant que le mestre déroule la chemise de nuit de Jon de sa main droite. Dany sent une pression lancinante à l'emplacement de la douleur. Elle entend Arya prendre une vive aspiration d'air un moment plus tard: elle suppose que le mestre a pressé le métal contre sa peau, mais elle ne sent rien.
Un silence et puis: "Je vous l'avais dit. Préparez la foutue aiguille."
"Elle est déjà prête, je l'ai fait," dit Arya, ses paroles proches de la morsure. "Ecoutez Jon." A travers des paupières à moitié fermées, Dany la voix passer une aiguille enfilée au mestre. Elle place sa trousse ouverte à côté de lui après. "Faites d'abord la droite. C'est la plus profonde et celle qui saigne le plus."
"Avez-vous déjà été formée par un soigneur?" demande curieusement le Mestre à Arya.
"Non. Mais je sais de quoi je parle."
"Eh bien, puisque vous savez de quoi vous parler, faites bouillir un peu de vin pour que nous puissions désinfecter les blessures. Ce serait mieux de le faire avant de les suturer, mais nous devrons le faire après. Majesté, est-ce que vous vous sentez bien?"
Sa tête est tellement lourde. Elle l'appuie contre Jon.
Elle sent ses lèvres se presser dans ses cheveux et Lyaella bouger en elle. Et puis plus rien.
V.
"Y a-t-il une chance pour que nous puissions la contourner?"
"Non, Majesté. Sauf si nous voulons ajouter au moins un jour à notre voyage. Nous sommes actuellement encore à deux jours de Peyredragon."
"Nous ne pouvons pas rajouter du temps. A quel point la tempête semble-t-elle forte?"
"Difficile à dire. Lady Arya dit que les tempêtes sont violentes cette saison, les unes se succédant rapidement aux autres. Nous levons nos voiles pour gros temps maintenant. Quels sont vos ordres, Majesté?"
"Faites-moi savoir si quelque chose change mais, pour le moment, nous allons essayer de la traverser. Si le temps devient trop intenable, essayez de nous amener à Pointe-Vive. Nous pourrons nous reposer là jusqu'à ce que le temps se calme."
"Oui, Majesté. Comment va sa Majesté?"
"Elle se repose. Si vous voyez Arya sur le pont, pourriez-vous la faire descendre?"
"Oui, Votre Grâce."
Les mains de Daenerys la lancent. Elle ne peut penser qu'à ça durant un laps de temps incertain. Elles sont lourdes et chaque lancement lui fait mal dans le bras tout entier, surtout dans ses doigts. Elle est tellement faible qu'il semble que tout son sang est accumulé là, dans ses mains, en laissant peu pour circuler dans le reste de son corps.
Et son ventre et ses hanches lui font mal. C'est un genre de douleur tordante, comme si quelqu'un avait pris son utérus dans ses mains et le tordait comme on peut le faire avec un tissu mouillé. Ca se répercute dans le bas de son dos, le long de ses cuisses. Elle essaye de soulever sa main pour le toucher, mais même juste bouger sa main sur les draps fait irradier de la douleur dans le haut de son bras jusqu'à sa mâchoire.
"Oui?" Arya.
"Peux-tu t'asseoir avec elle? Je veux aller voir le ciel."
"Ce n'est fichtrement pas la peine. Tu ne vas pas aimer ce que tu vas voir. Le ciel est tellement sombre qu'on croirait que c'est la nuit. Tu avais raison, Jon. On aurait dû rester."
"Nous ne sommes plus qu'à deux jours. Si nous pouvons traverser cette tempête—"
"D'autres suivront celle-ci. Je t'ai dit que la météo était imprévisible. Gendry te l'a encore dit—"
"Arya, ça n'aide pas. Qu'est-ce que tu voudrais que je fasse? Que je remonte le temps par magie?"
"On devrait faire demi-tour pour retourner à Port-Réal! On a des dispensaires là-bas."
"Et nous avons le mestre et tous ses médicaments ici. Il a dit qu'il n'y a rien de plus qu'il aurait pu faire pour aider à Port-réal qu'ici. Et on ne peut pas faire demi-tour maintenant. Dany ne voudrait pas ça. Elle était catégorique à ce sujet — sur le fait d'aller à Peyredragon. C'est ce qu'elle voulait."
"Alors éloignons-nous de la tempête. Mieux vaut passer un jour de plus en mer qu'un naufrage et devoir nager jusqu'à Peyredragon."
"Non. On doit l'amener là-bas le plus vite possible." Jon garde le silence pendant un moment tendu. Puis ses paroles suivantes jaillissent de lui, colériques et fort accentués par la souffrance: "Et rien de tout ça ne serait en train de se passer si tu ne t'étais pas endormie."
Arya est silencieuse. Même avec son corps en surcharge à cause de la douleur, Dany sent son cœur tressauter pour elle.
"Ce n'est pas juste. Tu dormais aussi."
"Parce que tu m'avais promis que tu veillerais sur elle!"
"Et tu as laissé Grand-Griffe dans la pièce! Elle aurait dû être enfermée dans cette malle ou à ta hanche en permanence!"
Ils semblent tous les deux au bord des larmes. Dany a envie de leur dire d'arrêter, que ce n'est pas de leur faute, mais sa langue est trop lourde pour la soulever, et ses lèvres semblent collées ensemble.
"On est tous les deux responsables. On l'a tous les deux laissée tomber."
"Je ne sais pas ce qui s'est passé, Jon. J'étais bien réveillée un moment et, l'instant d'après, je t'ai entendu crié. Je n'ai jamais pensé… comment a-t-elle pu ne pas sentir ses mains se couper comme ça? Comment a-t-elle pu ne même pas s'exclamer? On l'aurait entendu si elle l'avait fait. On l'aurait entendu."
"On a sous-estimé ce que Lord Freuxsanglant peut lui faire. Il joue avec nous, Arya. Je rêve éveillé de le faire geler jusqu'à ce que mort s'ensuive, et il force Dany à s'asseoir dans un bain tellement froid que ses lèvres virent au bleu. Je suis tout près de lui couper les mains et il coupe celles de Dany en deux. Il n'essaye pas juste de faire du mal à Lyaella parce qu'il pense devoir le faire à cause de cette prophétie: il y prend du plaisir. A chaque minute. C'est un jeu et il ne va pas arrêter. Qu'est-ce qu'on va foutrement faire?"
Il semble brisé. Désespéré. Dany a envie de tendre la main vers lui, mais elle ne pourrait pas le toucher même si elle pouvait avoir la force de bouger son bras lourd. La torsion horrible dans le bas de son corps est partie, au moins.
"Je ne sais pas. Où est le foutu Maître de la Lumière? Il n'est pas censé nous guider?"
"Il nous a abandonné. J'ai passé toute la journée d'hier à regarder le feu fixement. Tout ce que j'ai vu, c'était des flammes."
"Peut-être que Daenerys verra quelque chose quand elle se réveillera."
Jon reste silencieux pendant si longtemps que Dany se laisse presque resombrer dans l'obscurité. Finalement, il dit: "J'ai tellement peur que Lord Freuxsanglant la tourmente depuis qu'elle est inconsciente."
Il ne le fait pas, veut dire Dany, réalisant à cet instant la paix qu'elle a trouvé dans cette obscurité dont elle a tiré son esprit. C'était silencieux, tellement silencieux qu'elle ne savait même pas qu'elle existait. Tellement silencieux et doux et solitaire. Elle était seule — personne ne lui faisait du mal, personne n'envahissait son esprit ni ses pensées. Elle était libre. Elle veut y retourner.
"Moi aussi," murmure Arya.
Mais il ne l'a pas tourmentée et, quand elle retombe dans la douce étreinte de cet endroit silencieux, sombre, il ne la tourmente toujours pas. Elle suppose qu'elle est tellement souffrante qu'il ne parvient pas à prendre un bon appui dans ses pensées. Laissez-moi rester ici, pense-t-elle quand elle se réveille la fois suivante où, la douleur dans ses mains et dans son ventre sortant son esprit de là. Laissez-moi simplement rester. La paix est tellement réconfortante que ça pourrait être les bras de Rhaella enroulés autour d'elle. Ca pourrait être l'obscurité calme de l'utérus de sa mère. On recommence, pense-t-elle, à moitié délirante. Je pourrais recommencer. Cette fois, je prendrai la mer pour Westeros juste après la naissance de mes dragons et j'irai à Winterfell. Et quand Jon et moi tomberons à nouveau amoureux, nous quitterons cet endroit pour toujours. Nous irons bien loin — les coins les plus éloignés du monde connu — et personne ne nous trouvera. Et même si Lord Freuxsanglant nous trouvait un jour, j'aurais Viserion, Rhaegal et Drogon. Personne ne pourrait nous faire de mal.
C'est la douleur contractante dans son utérus qui ramène finalement son esprit fermement dans la réalité. Ca lui fait pousser un grognement involontaire et, avant de pouvoir se rappeler de ne pas le faire, elle tend sa main droite vers son ventre. La souffrance insoutenable qui lui traverse les os après avoir bougé sa main la fait s'écrier.
Jon est à ses côtés en un instant. Il sent comme la maison: chaud, épicé, comme une explosion de cannelle sur la langue ou une touche de clou de girofle. C'est réconfortant; elle sent la panique qui avait commencé à l'envahir s'atténuer. Elle essaye de l'atteindre, de le tenir, mais elle ne peut pas — la douleur dans ses mains est trop importante. Quand la tension dans sa taille passe, elle peut ouvrir les yeux et le regarder. Elle le retrouve pencher au-dessus d'elle, des larmes scintillant dans ses yeux sombres.
"Dany," salue-t-il, soulagé. Sa caresse est douce contre sa joue. "Comment tu te sens?"
Elle secoue la tête. La peur s'est installée maintenant. Elle comprend ce qui se passe et elle ne pense pas avoir la force nécessaire. Pas maintenant.
"Là," dit gentiment le mestre. Dany se tourne pour le regarder. Ce simple mouvement lui fait tourner la tête. Il tient une tasse fumante de quelque chose qui sent le sel. "Du bouillon d'os de bœuf avec de la moelle. Buvez-en. Autant que vous pouvez. Ca va aider à réapprovisionner votre sang."
Mais l'odeur lui retourne l'estomac et, quand Dany essaye de prendre une gorgée, elle se détourne et vomi. La main de Jon lui caresse les cheveux jusqu'à ce qu'elle retourne sur son oreiller, tremblante, étourdie. Elle ne veut rien de plus que retourner dans l'obscurité, mais elle ne peut pas. Elle doit être forte maintenant. Elle n'a simplement pas la moindre idée d'où elle va trouver la force.
Elle fond presque en larmes en se forçant à s'asseoir. Elle utilise ses doigts pour presser sur le matelas, pour s'aider à se redresser, mais ça étire et tire sur les sutures dans ses paumes et ça la fait haleter contre une autre vague de nausée. Elle doit fermer les yeux contre l'oscillation dans sa tête.
"Laissez-moi réessayer," demande-t-elle, sa voix craquant à cause de l'absence d'utilisation.
Il lui porte une nouvelle fois la tasse à la bouche. Dany écarte les lèvres, la nausée montant déjà avec l'odeur salée, et il penche la tasse pour que du bouillon bouillant, tellement épais que c'est presque gélatineux, se déverse dans la bouche de Dany. Elle sert les poings en luttant pour l'avaler et le garder, et c'est une erreur: elle s'étrangle sur un cri de douleur, recrachant du bouillon sur toute la couverture, commençant à avoir des vertiges en toussant.
A nouveau, elle se redresse. A nouveau, elle leur dit de la laisser essayer une fois encore. Cette fois, elle a des larmes dans les yeux en avalant une gorgée, et elle doit tourner le visage et presser fort sa bouche contre son épaule pour s'empêcher de la faire remonter. C'est la chose la plus infecte qu'elle a jamais goûtée — pire que le cœur d'étalon cru qu'elle a dévoré au dosh khaleen. Ou peut-être que c'est juste qu'elle est tellement en souffrance que tout lui donnerait envie de vomir.
Elle se force à prendre une autre gorgée, et une autre et une autre. Elle doit s'arrêter toutes les deux gorgées pour haleter le temps que l'envie de remettre passe. Ca n'aide pas que la pression dans le bas de son corps revient, contractante et puissante. Elle détourne son visage de la tasse lorsque ça la submerge, respirant en attendant que ça passe, sa main blessée cherchant son ventre. Elle presse seulement avec ses doigts, apprenant comment éviter de presser sa paume contre quoi que ce soit, et elle n'est pas surprise de sentir la tension de son ventre. Elle n'a aucune idée depuis combien de temps ça dure. Elle n'a même aucune idée de combien de temps elle était inconsciente. Mais elle sait qu'elle sera en danger si elle ne peut pas reprendre des forces. Elle ne sait même pas si c'est possible.
Est-ce qu'il l'avait prévu? se demande Dany. Est-ce qu'il a fait en sorte que ça se produise, d'une manière ou d'une autre?
Elle se demandait depuis des jours maintenant si le bébé allait venir prématurément, mais elle espérait et priait pour que ce ne soit pas le cas. C'est trop tôt, trop tôt d'au moins un tour de lune et demi. Mais son corps semblait différent récemment. Elle pouvait sentir la tête de Lyaella se coincer bas dans son bassin, et peu importe comme elle l'amadouait avec de calmes demandes en Valyrien ou de douces pressions contre son ventre, elle ne voulait pas bouger de cette position avec la tête en bas. La pression sur ses hanches et le bas de son dos était devenue insupportable et rien de ce qu'elle mangeait ne lui convenait. Elle s'était dit que Lyaella était juste lourde, mais elle avait su instinctivement que ce n'était pas ça. Dans quelle mesure est-ce de la faute de son corps et dans quelle mesure est-ce que ça vient de l'influence extérieure de Lord Freuxsanglant? Son stress, sans aucun doute, y a contribué, d'une façon ou d'une autre. Le stress qu'il a infligé à son corps avec ses nombreuses tentatives d'assassinat contre Lyaella. Si Lyaella meure, pense-t-elle, ce sera tout autant de sa faute que de la mienne.
Elle avale le reste du bouillon, devenant de plus en plus bouleversée avec chaque instant qui passe, mais elle ne peut pas perdre de temps sur des larmes. Elle doit être forte maintenant.
"Je veux me lever pour marcher," dit-elle à Jon.
"Là tout de suite?" demande Jon, horrifié. Il regarde le mestre.
"Vous êtes trop faible, Votre Grâce. Vous avez perdu tellement de sang. Vous pourriez tomber," dit le mestre. "Prenez plus de bouillon, et puis peut-être."
La dernière chose qu'elle veut, c'est encore plus de ce satané bouillon. Elle n'est toujours pas certaine qu'elle pourra garder ce qu'elle a bu. Mais elle acquiesce. Jon tient la tasse contre ses lèvres cette fois pendant que le mestre défait les bandages serrés autour de ses mains pour examiner les blessures. Dany ne veut pas regarder: elle garde les yeux fermés, communiquant à Jon quand elle est prête pour qu'il incline à nouveau la tasse en touchant ses orteils contre sa jambe.
Le mestre est silencieux en travaillant sur ses mains. Ses soins les font palpiter sans cesse et elle peut sentir le début d'un endolorissement profond, douloureux, juste en-dessous de la pulsation. Ca prend beaucoup de temps. Dany peut dire que c'est sérieux de par la façon dont la tasse commence à trembler dans les mains de Jon à chaque fois qu'il baisse les yeux. Quand elle a presque fini la tasse, un peu de bouillon éclabousse à cause du tremblement de la main de Jon, atterrissant sur le ventre de Dany. Quand il tend le bras pour l'essuyer, il se fige, sa main s'aplatissant immédiatement sur son ventre.
Dany ne le regarde pas, ses yeux sont déjà fermés tandis que la tension qu'il sent sous sa main déferle sur elle. Elle ne sait pas s'il réalise ce que ça signifie que son ventre soit tendu comme un tambour sous sa main, mais il peut certainement dire que la sensation est différente. Elle respire lentement, attendant que ça redescende, repensant à cette douce obscurité. Si Freuxsanglant essaye de venir dans mon esprit maintenant, pense-t-elle, il s'en ira. Il ne pourrait pas le supporter. Ca la pousse à accrocher davantage son esprit à la douleur, à la savourer, à s'appuyer dessus. Ca la protège. Ca protège Lyaella.
"Dany."
Sa voix est urgente, en détresse. Le cœur de Dany en tremble. Elle ouvre les yeux une fois que la contraction est passée et croise son regard. Il a l'air brisé.
"Je veux marcher," lui dit-elle à nouveau, essayant de garder son sang-froid. Elle ne peut pas craquer maintenant. "Je dois me lever pour marcher."
Il regarde Mestre Olken et puis de nouveau Dany. Dany ne sait pas pourquoi elle ne veut pas le dire au mestre. Elle pense que c'est peut-être parce qu'elle sait qu'il essayera de la garder dans ce lit et absolument tout en elle lui dit qu'elle mourra si elle y reste. Je dois reprendre ma force. Je dois marcher, pense-t-elle en boucle. Elle pense aux femmes Dothraki qui chevauchent leurs montures jusqu'au moment où elles expulsent leurs enfants de leurs corps, les khals qui ne doivent jamais tomber de leurs chevaux. Je dois continuer. Je ne dois pas m'arrêter. S'arrêter, c'est mourir.
Après avoir terminé sa deuxième tasse de bouillon et que le mestre ait fini de s'occuper de ses mains, elle accroche ses mollets sur le bord du lit et utilise ses jambes pour se tirer au bord. Jon se lève et lui tend les mains et elle place presque la sienne dedans. Mais il lui attrape gentiment les avant-bras à la place, la tirant sur ses pieds.
Immédiatement, elle est tellement prise de vertige qu'elle titube. Les mains de Jon, toujours sur ses avant-bras, se resserrent quand il lui fait garder l'équilibre.
"Rassieds-toi," implore-t-il.
Elle secoue la tête. Ce mouvement fait vaciller sa vision et monter sa nausée.
"Il me faut juste un moment." Elle ne sait pas si c'est vrai, mais elle essaye quand même. Elle s'appuie contre Jon et respire, luttant contre la nausée et l'étourdissement. Il enroule son bras autour de sa taille, la tenant fermement et elle en est contente. Ses premiers pas lui donnent l'impression de glisser et, le temps qu'ils arrivent à la porte de leur chambre — la même porte à laquelle Jon a autrefois frappé au milieu de la nuit — elle est tellement épuisée que ses jambes tremblent. Mais elle continue, marchant sur des jambes qui semblent lourdes et ramollies, son cœur battant étrangement la chamade dans sa poitrine. Il semble à la fois rapide et lent.
"Jusqu'où tu veux marcher?" demande Jon. "Tu dois dire au mestre pour ton ventre. Il n'est pas comme d'habitude."
"Il ne pourra rien y faire. C'est le moment," lui dit Dany.
Un coup de tonnerre retentit dans le corridor, le son tellement puissant qu'il fait vibrer le sol sous leurs pieds. Quelques secondes plus tard, Dany entend la pluie torrentielle commencer à se mêler au rugissement des grands vents. Le sol remue sous ses pieds tandis que le bateau tangue; si elle n'avait pas le bras de Jon autour de sa taille, elle est certaine qu'elle serait par terre.
"Ca ne peut pas être le moment," entend-elle Jon dire. Implorer, vraiment. "Il est trop tôt. Je suis sûr que c'est quelque chose d'autre…"
"Ce n'est pas autre chose," lui dit fermement Dany. "C'est le moment. Peut-être que j'arriverai à Peyredragon, peut-être que je n'y arriverai pas. Mais elle arrive." Elle trébuche contre Jon lorsque le bateau se balance à nouveau. Il l'agrippe plus fort. "J'aimerais voir Arya et Ver Gris avant que—"
Elle s'arrête. Jon détourne les yeux d'elle, sa gorge convulsant tandis qu'il déglutit avec difficulté.
"Marchons jusqu'à eux," finit Dany. Elle a l'impression de s'accrocher à une sorte de source de force intérieure avec tout ce qu'elle a; ça lui fait tenir le coup, la garde concentrée. Elle pense que cette source doit être son amour pour Lyaella. Elle sait qu'elle ne quittera pas ce bateau en vie. Pas après tout le sang qu'elle a déjà perdu. Mais Lyaella le peut encore.
"On va les faire venir à nous. Il faut qu'on rentre. Le temps ne fera que s'empirer avant de s'améliorer."
Elle commence à discuter, mais le tonnerre retentit à travers le vacarme de la tempête, tellement fort que ça fait douloureusement gonfler ses tympans. Il y a un bruit fort de tumulte et puis Jon et elle tombent tous deux contre le mur du couloir, le sol se soulevant sous eux. Même si elle n'était pas faible, elle ne pourrait pas marcher là-dedans.
"D'accord," cède-t-elle. Sa main droite palpite encore plus; elle l'a cognée contre le mur quand ils sont tombés et, quand elle baisse les yeux sur son bandage, le blanc éclatant est plein de sang. Elle commence à avoir tellement la tête qui tourne qu'elle ne parvient pas à différencier le sol du plafond parfois; sa vision se déforme et s'inverse, sa tête donne l'impression d'être prise dans les vagues.
Ils se tournent pour retourner dans leur chambre. Dany est à mi-chemin quand elle sent du liquide dégouliner lentement le long de l'intérieur de ses cuisses. Jon et elle s'arrêtent lorsque le bateau devient à nouveau instable et Dany baisse le bras, ses doigts tremblants, et touche l'humidité. Sa main revient luisante, mais ce n'est pas du sang. Ca continue de s'égoutter d'elle, laissant une petite flaque en-dessous d'elle, mais elle ne peut rien faire pour l'empêcher.
Jon et elle échangent un long regard, tous les deux appuyés contre le mur du couloir tandis que le bateau tangue une nouvelle fois sur le côté, se tenant ensemble dans le fluide de son utérus. Elle pose ses mains sur son ventre. Elle se fiche de la douleur dans ses mains — rapidement, les sensations dans sa moitié inférieure sont plus intenses. Le supplice dans ses mains disparait entièrement.
"Dany…on doit retourner au lit." Elle le sent lui attraper les poignets. "Et tu as arraché certaines de tes sutures — allez."
Elle le laisse la traîner à moitié vers leur chambre, titubant sur des jambes trop faibles pour bouger. La crampe douloureuse est plus forte cette fois et dure plus longtemps que la précédente, mais elle se retrouve à penser que sa faiblesse est pire. Elle prendrait cette douleur un millier de fois si elle pouvait à nouveau se sentir forte. Si elle pouvait se tenir debout, si le battement de son cœur ne semblait pas si anormal (lentrapide, il tremble dans sa poitrine, comme des ailes battant rapidement et puis s'arrêtant de manière erratique). Si elle n'avait pas autant la tête qui tourne.
"Elle est en plein travail," dit Jon à Mestre Olken, la panique imprégnant chaque mot. "Que fait-on?"
Dany dérive un moment, l'obscurité l'appelant. Elle sent le mestre lui toucher le ventre. Ca semble très lointain, comme si elle n'était même plus dans son corps.
"Amenez-la sur le lit," dit-il, mais il a l'air grave. Sait-il ce que Dany sait? Sait-il qu'il n'y a rien qu'ils puissent faire? Elle est morte à la seconde où elle a coupé ses mains sur cette épée. Elle est morte à la seconde où Lord Freuxsanglant lui a pris le sang dont elle aurait besoin pour s'en sortir. Sa seule bénédiction est qu'elle s'est arrêtée par elle-même, d'une façon ou d'une autre — elle a su. Elle s'est empêchée de transpercer son enfant. Maintenant, elle doit faire tout ce qu'elle peut pour que ça compte pour quelque chose. Elle doit mettre Lyaella au monde en vie — elle le doit. Elle le doit. Elle le doit. Ou alors à quoi est-ce que tout ça a servi? Elle ne peut pas le laisser gagner. Elle ne peut pas. Elle doit… elle doit… elle doit...
Voler, pense-t-elle, le mot lui brûlant les pensées, comme une comète rouge dans un ciel sombre. Et elle vole. Elle sent le vent la fouetter, lui caresser ses puissantes ailes noires, et elle observe le ciel être mangé par de gros nuages sombres. Elle est libre... mais ensuite, elle ne l'est plus. C'est un supplice. Un terrible supplice. Elle n'arrive pas à le comprendre. Ca fait que ses ailes la lâchent durant un instant et elle tombe... mais ensuite elle se ressaisit, slalomant entre les nuages. Quelqu'un la pourchasse dans le ciel, mais il n'a pas de corps, pas d'ailes, pas d'écailles. Pas de feu. Elle vole bas au-dessus du bateau... elle le sent l'agripper. Elle a peur... elle a peur... il a peur...
"Dany, ouvre les yeux," incite Jon.
Elle est sur le lit. Elle ne se souvient pas de s'être assise. Elle suppose que Jon l'y a mise. Depuis combien de temps? Elle n'en est pas certaine. Ca pourrait être quelques secondes. Ca pourrait être quelques heures. Elle lève les yeux vers lui. Il est beau, pense-t-elle, ses pensées imprévisibles tandis qu'elles rebondissent dans son esprit, mais aura-t-il encore l'air heureux un jour? Son visage se brouille, ses paupières retombent.
Je dois continuer. Je dois continuer. Elle force ses paupières à se relever. Ses yeux veulent rouler dans leur orbite. Elle ne les laisse pas faire.
"J'ai besoin d'eau."
"De l'eau," ordonne immédiatement Jon, bien que Dany ne sait pas bien à qui il parle.
L'intensité qu'elle sent dans son utérus est un point d'ancrage pour ses pensées. Quand elle la submerge à nouveau, ça fait glisser son esprit dans un endroit secret. Comme l'obscurité, ça n'appartient qu'à elle et seulement à elle, mais il ne fait pas noir ici. C'est aussi éclatant que les flammes et Dany pense à tout et n'importe quoi — à toutes des choses qui sont à elle. Il n'y a aucune trace des pensées de Lord Freuxsanglant, aucune trace de sa menace. C'est juste elle et son corps et son bébé. Mais où est-il? Où est-il? Elle se souvient d'avoir volé au-dessus du bateau avec une vive panique, mais elle ne peut pas voler. Elle n'a pas d'ailes. Tout est flou.
"Voilà de l'eau." C'est la voix d'Arya. Le cœur de Dany tressaute dans sa poitrine. Elle voulait la voir. Elle voulait dire… quoi? Elle ne s'en souvient pas. Mais elle laisse Arya tenir la tasse d'eau contre ses lèvres et elle la sirote lentement. On dirait que de la glace lui glisse le long de la gorge. Quand elle a fini, elle rencontre les yeux sombres d'Arya — les yeux de Jon, les yeux de Lyanna, peut-être aussi les yeux de Lyaella. "Arya…"
"Tu t'en sors bien," lui dit Arya avec fermeté, la mâchoire serrée. Dany comprend: elle ne veut pas d'adieux, elle n'accepte pas des adieux et elle ne les entendra pas.
"Ce n'est pas vrai." Sa voix est à peine plus forte qu'un murmure. Elle a peur. Où est Lord Freuxsanglant? Elle craint qu'il viendra dans son esprit dès qu'elle tiendra son bébé dans ses bras. Il lui a déjà montré des visions d'elle en train de lui tordre le cou, de la jeter par la fenêtre, de la maintenir sous l'eau dans une baignoire. Elle ne peut pas. Elle ne peut pas. Je dois continuer. "Tu te souviens?"
Arya se lève. Elle tourne le dos à Dany, reposant la tasse sur la table de chevet. Dany voit ses épaules trembler un instant, mais elle les contrôle. "Evidemment que je me souviens."
Dany tourne la tête sur le côté, cherchant Jon. Ce simple mouvement provoque un tel vertige qu'elle doit fermer les yeux. Par bonheur, elle sent sa main se poser sur le côté de son cou. Il lui caresse doucement la peau avec le pouce. Juste à côté d'elle. Au moins elle l'a avec elle. Au moins ils sont ensemble.
"N'oublie pas," supplie Dany pour Arya. Je t'aime, a-t-elle envie de lui dire, mais ça ressemblerait trop à un adieu et elle ne veut pas la blesser. "Tu veux bien aussi t'asseoir avec moi?" Pour Dany, cette demande est la même chose que Je t'aime. Reste avec moi, ça signifie. Reste ici avec moi et avec Jon. Tu es ma famille aussi. Nous contre ça — contre tout. Là maintenant, nous sommes les trois têtes du dragon. Comme Aegon et ses sœurs — mais nous n'allons pas conquérir ceci. Pas cette fois.
Elle regarde Arya s'approcher, mais ses yeux se referment peu de temps après. Elle peut sentir Arya et Jon de chaque côté d'elle pendant un moment, la main de Jon sur sa jambe et celle d'Arya sur son avant-bras, mais ensuite elle ne les sent plus. C'est juste elle et son corps à nouveau: rien d'autre. Et elle le savoure. Depuis combien de temps est-ce que ça n'a plus été juste elle et son corps — que les seules pensées qu'elle entend sont les siennes? Que les seules sensations qui la consument sont celles qui viennent d'elle, qui lui appartiennent? Elle laisse la douleur l'engloutir. Elle en chevauche la vague, se concentrant dessus et sur la douce obscurité dans les confins de son esprit épuisé. Je vais venir vers toi, pense-t-elle en boucle. Je vais venir vers toi, mais pas tout de suite. Pas tout de suite. Pas tout de suite. Je dois continuer d'avancer — Je ne peux pas regarder en arrière. Je suis presque à la maison.
Le processus la consume: le temps ne passe pas comme d'habitude, comme il le devrait. Elle ne peut pas dire combien de fois elle chevauche la contraction de son utérus, ses mains lancinantes et faisant jaillir du sang à ses côtés, la tête tellement légère qu'elle pourrait flotter sur ses épaules. Elle ne peut pas dire combien de temps passe. Elle ne sait pas, mais elle est reconnaissante pour chaque instant. Je vais pouvoir mourir en étant moi, pense-t-elle à plusieurs reprises, la pensée teintée de soulagement. Je vais pouvoir mourir à l'intérieur de mon propre corps, dans mon propre esprit, et Lord Freuxsanglant ne sera pas là. Elle n'a jamais imaginé qu'elle trouverait autant de répit dans la douleur. Jamais imaginé qu'elle serait ravie de chaque montée puissante du supplice.
"Comment te sens-tu?" La voix de Jon donne l'impression qu'il est de l'autre côté de la pièce, mais elle peut le sentir juste à côté d'elle, sa main sur le côté de son ventre tendu. Elle est sur le côté, ses genoux relevés aussi haut qu'ils peuvent aller, mais elle ne se souvient pas de s'être retournée. Elle est fortement pressée, un instant puissant dans le temps où elle n'entend rien, ne sent rien, ne voit rien, et puis l'oppression se déroule petit à petit. Ca dure plus longtemps qu'avant. Elle est à bout de souffle quand ça la relâche, son visage humide de transpiration, ses cheveux en bataille autour d'elle. Elle tend aveuglément le bras derrière elle, touchant Jon avec le bout frémissant de ses doigts. Elle le sent se rapprocher en réponse.
"Je vais bien," dit-elle, se concentrant sur la sensation de son corps qui s'enroule autour du sien, sa main qui se presse contre le côté de son ventre, le son lointain du vent et de la pluie. "Ca va. C'est bon."
S'il doute de cette affirmation, il ne la conteste pas. Il se contente de la serrer fort comme s'il s'attendait à ce quelqu'un vienne l'emmener de forcer, la pression de sa poigne presque aussi intense que ses contractions. Comme ces contractions, ça emmène son esprit dans un lieu sûr. Lorsqu'il lui embrasse la nuque, son souffle glissant sur sa peau de façon instable, Dany pense qu'il comprend peut-être enfin ce qui a déjà commencé, ce qu'ils ne peuvent pas défaire. Mais elle l'aime trop pour l'aborder.
"Du thé? De l'eau?" demande-t-il, souhaitant clairement désespérément aider.
Elle n'est même pas sûre qu'elle pourra garder quoi que ce soit, mais elle acquiesce. Elle peut au moins essayer.
Il l'aide à se redresser et Arya lui apporte son préféré. Du thé à la menthe froid. Le genre qu'elles partageaient durant leurs leçons d'épée quotidiennes et, plus tard, leurs leçons de poignard. Dany le sirote prudemment, buvant lentement, laissant la fraicheur de la menthe glacer lentement sa gorge en descendant.
"Quand on arrivera à Peyredragon," dit Arya, sa voix ferme, "on trouvera les œufs de dragon et tu les feras éclore, et on se vengera de la Corneille à Trois Yeux pour ce qu'il a fait à tes mains. Ce qu'il t'a fait."
Cet espoir n'est rien d'autre qu'une charmante histoire, le genre qu'on peut raconter aux enfants pour qu'ils gardent le moral, mais Daenerys n'est pas certaine qu'Arya le réalise. Si jamais elle retourne de nouveau à Peyredragon, elle ne sera rien d'autre qu'un corps.
Elle ne supporte pas de répondre mais, rapidement, ça n'a de toute façon pas d'importance. Elle est avalée toute crue une nouvelle fois. A l'intérieur de cette tranquillité déchirante, elle voit des choses briller derrière ses yeux, des choses vives qui étaient autrefois en forme de flammes. Mais elles passent trop vite pour que Daenerys s'y accroche, trop vite pour qu'elle comprenne.
Cette fois, ça tire en longueur plus longtemps qu'elle a jamais imaginé que ça serait possible. Elle se tord, luttant pour se redresser, pour se pencher en avant. Elle pense que ça pourrait aider. Elle presse fort ses mains contre le matelas, indifférente au déchirement brutal qu'elle sent dans ses blessures, et se plie en deux autant qu'elle le peut, soufflant avec la pression. La main de Jon est légère sur sa colonne, lui frottant le dos, mais elle pourrait tout aussi bien être à moitié engourdie.
Cette fois, quand ça passe, elle retombe contre les oreillers, le corps tremblant. De la sueur la recouvre, faisant coller sa robe de nuit tâchée de sang à sa peau. Elle a froid, mais elle est en feu. Elle ne sait pas quoi traiter en premier. Après s'être couchée là, son cœur battant si vite que c'est comme une palpitation continue, elle se force à se redresser pour siroter le verre d'eau que le mestre lui apporte. Elle boit autant qu'elle peut supporter et puis elle détourner la tête. Le mestre se renfrogne fortement en reposant la tasse sur la table de chevet.
"Là," entend-elle Arya dire doucement et, un moment plus tard, elle sent un tiraillement sur son cuir chevelu tandis qu'Arya lui coiffe ses cheveux en bataille. C'est réconfortant malgré les résistances et les coups à chaque nœud. Dany sent la tension dans ses épaules se relâcher. Elle s'appuie contre Jon et ferme les yeux, son rythme cardiaque devenant plus calme qu'il ne l'est depuis ce qui semble être des heures et des heures. Jon prend un tissu chaud, humide, et lui nettoie le sang des doigts, des paumes, des poignets, des bras. Elle entend le mestre approcher et demander pour recoudre sa paume gauche, mais ce n'est pas encore désagréable et Dany ne veut personne d'autre avec elle tout de suite qu'Arya et Jon. Elle ne veut pas être triturée. Elle veut juste être aimée. Elle le ressent avec tellement d'intensité que Jon peut le sentir, d'une façon ou d'une autre: il dit au mestre de revenir plus tard pour réparer ces sutures, qu'elle se repose. Nous vous ferons appeler, dit-il fermement au mestre. Il embrasse gentiment la paume de Dany, ses lèvres un léger murmure au-dessus de sa blessure. Juste assez pour chatouiller, pas assez pour faire mal. Son sang lui oint les lèvres, il le remarque à peine. Nous prenons soin d'elle.
Oui, pense Dany, les yeux sur le visage de Jon, sa voix autoritaire les encerclant, certaine de l'avoir jamais autant aimé. Ils prennent soin de moi. Laissez-les. Alors qu'Arya ôte les nattes moites de ses cheveux et que Jon essuie la sueur dans son cou, elle a l'impression d'être remise en état. Et, durant une seconde, ça lui donne de l'espoir; elle s'imagine pouvoir conquérir ceci. Mais elle sait qu'il n'y a aucun raccommodage possible ici.
"Je ne suis pas très douée dans ce domaine, mais je peux faire une seule tresse," offre Arya.
Dany s'appuie davantage contre Jon. Il la maintient redressée maintenant. Elle a une pensée brève, terrible: pourront-ils me brûler? Pourront-ils me mettre correctement au repos? Je ne brûle pas. Qu'adviendra-t-il de moi?
"Une tresse. Oui," dit-elle à Arya, le cœur lourd. Si elle doit pourrir, que sa victoire soit avec elle.
Les mains de Arya sont douces en torsadant ses cheveux en une longue tresse lourde. Jon sort un pot d'huile de rose à la lavande musquée de la table de chevet et plonge son doigt dedans, son regard fusionnant avec celui de Dany pendant qu'il lui applique sur des lèvres craquelées. Le parfum lui fait penser aux bains qu'ils prenaient ensemble. Elle se sent réchauffée.
Son corps dévore à nouveau son esprit peu après, et ça continue encore. Et encore. Et encore. Les tempêtes commencent et s'arrêtent, commencent et s'arrêtent. A un moment, étourdie et désorientée, Dany devient convaincue que les tempêtes sont reliées à son utérus. Une tempête s'arrête et une autre commence. Une contraction s'arrête et une autre commence. Elles deviennent toutes deux plus fortes, elles se rapprochent toutes les deux. Elles ravagent toutes les deux. Dans sa confusion, Dany ne peut plus dire quelle heure du jour il est, s'il fait noir à l'extérieur de la fenêtre parce que c'est la nuit ou noir à cause des nuages. Pourtant ce n'est rien, elle n'a pas peur: il y a des moments entre chaque épisode de douleur où elle peut appuyer sa tête contre l'épaule d'Arya et enrouler ses jambes avec celles de Jon. Des moments où, entre des épisodes de haut-le-cœur et des moments de confusion, elle peut leur parler. Ils ne parlent de rien, mais ça représente tout pour elle. L'espièglerie d'Arya quand elle était petite — les histoires d'enfance préférées de Jon — la maison avec la porte rouge et le citronnier — des histoires de la série d'aventures de Bran — des murmures sur comment était Sansa quand elle était pleine d'espoir et sincère — des moments où Dany avait cru que Viserys l'aimait véritablement, des moments où elle l'aimait véritablement — la cruauté de Lady Catelyn envers Jon — la loyauté et l'amour indéfectibles de Ned Stark — l'obscurité dans laquelle était Jon avant d'être ramené à la vie—
Elle s'accroche à chacun des mots qu'ils disent et elle sait qu'ils se raccrochent aux siens. Ce sont les choses qu'elle prendra avec elle vers l'obscurité. C'est plus qu'assez. C'est plus que ce qu'elle a jamais eu auparavant. C'est de l'amour.
La douleur tordante l'agrippe de nouveau, plus forte cette fois, quand elle entend un mot, probablement le seul mot qui pouvait ramener son esprit de l'endroit tranquille dans lequel la douleur l'amène. Drogon.
"Qu'est-ce que tu veux dire?" La voix de Jon est brusque. "Comment ça?"
C'est Ver Gris qui répond. "Il semble presque se battre contre lui-même. Il est en détresse."
Où est Lord Freuxsanglant? A-t-elle demandé, encore et encore. Maintenant elle sait. Il ne la tourmentait pas parce qu'il était occupé autre part. Elle veut regarder Jon et Arya et leur demander s'ils comprennent ce qui est en train de se passer, mais elle n'arrive pas à faire sortir les mots à travers ses halètements peinés. Chaque halètement se rapproche plus d'un gémissement maintenant, et Dany relève ses genoux et essaye de les agripper, pensant que ça aidera, d'une façon ou d'une autre, à calmer sa douleur, mais elle oublie ses mains. En fléchissant ses paumes, elle sent le sang jaillir sur ses genoux.
"Vous devez arrêter!" entend-elle s'écrier le mestre. Il a l'air angoissé. Arrêter quoi? Arrêter quoi? Je ne peux rien arrêter de tout ça. Rien du tout.
Elle sent à peine l'aiguille pendant qu'il recoud une partie de sa main droite. Elle regarde Jon. La nausée escalade dans sa gorge tellement vite qu'elle a à peine le temps de tourner le visage sur le côté. Cette fois, quand elle remet, absolument rien ne sort. Elle ne peut pas s'en empêcher — elle vomit jusqu'à ce que les muscles de son dos lui fassent mal avec l'effort physique, jusqu'à ce qu'elle sente une pression douloureuse commencer à se former dans son aine.
Elle regarde à nouveau Jon. Il bouge, allant du coin supérieur gauche de sa vision, se retournant dans le coin inférieur droit. Elle ne peut pas le suivre; ça la rend malade, donc elle ferme à nouveau les yeux.
"Drogon," dit-elle avec urgence. Durant un instant, elle voit la mer, les vagues furieuses et déchainées. Elle sent le tourment de Drogon, sa peur. Il le combat. Mais Dany sait mieux que personne qu'on ne peut combattre Lord Freuxsanglant qu'un certain temps avant qu'il ne gagne.
"Je sais."
Son corps submerge son esprit une nouvelle fois. Lève-toi, se dit-elle. Tu dois te lever. Tu dois te lever. Elle ne sait pas pourquoi, mais ses jambes se contractent et la douleur est différente maintenant. C'est plus bas, c'est plus fort, c'est une pression qui la fait pousser sans qu'elle pense consciemment à le faire. Je dois me lever. Je dois me lever… Je dois voler...
"Qu'est-ce que tu fais?!"
Elle ignore Arya, ayant du mal à se glisser sur le bord du lit à cause de ses vertiges et de sa faiblesse. Elle s'agrippe le ventre et se plie en deux, haletante. Personne ne prend la peine d'essayer de la réprimander d'utiliser ses mains.
"Je dois y aller. Je dois me lever," dit-elle. La douleur est énorme — c'est une chose physique, quelque chose qu'elle pense pouvoir expulser. Son corps en a envie — il lui dit quoi faire et rien d'autre n'a d'importance.
"Quoi?! Aller où?! Tu ne vas pas aller voir Drogon! Jon, empêches-la!"
Elle pose ses pieds par terre. Le mestre lui dit de retourner dans le lit et Jon aussi, mais c'est elle et c'est son corps. C'est eux. Et ils ne savent pas ce dont elle a besoin comme elle. Elle sait quoi faire — elle a toujours su.
"Dany—"
Elle se dégage de la main retenante de Jon.
"Je dois me lever, je le dois, je le dois, je le dois!" Les mots sortent coincés entre deux grognements, implorants. Je t'en prie, comprends. Je t'en prie, sais. Je t'en prie.
Elle sent Jon lui prendre les coudes et elle a peur qu'il va la traîner jusqu'au lit. Mais il ne le fait pas. Il l'aide plutôt à se lever, la tenant droite tandis que ses jambes tremblent tellement fort sous elle qu'elle ne peut rien faire pour s'empêcher de s'effondrer.
Elle sent un soulagement momentané. Jon porte presque chaque gramme de son poids mais, malgré sa faiblesse, c'est dont elle avait besoin. Elle laisse ses genoux se pliés un peu et, cette fois, quand la douleur revient, elle choisit de pousser avec.
"Non, non, pas encore, pas là!" dit le mestre. Il lui attrape le bras. "Ce n'est pas le moment! Retournez dans le lit!"
"Non!" dit Dany. C'est la bonne décision. C'est la bonne décision.
Il tire sur son bras. "Vous devez vous recoucher, vous n'êtes pas assez forte—"
"Ne la touchez plus!" dit Jon d'une voix tonitruante. Il resserre ses mains sur ses bras, acceptant plus de poids tandis qu'elle s'appuie davantage sur lui. "C'est ce qu'elle veut — Je ne vais pas la laisser tomber! Allez chercher les sages-femmes! Maintenant!"
J'ai besoin de ça. J'ai besoin de ça. Chaque fois qu'elle pousse, ça lui donne l'impression de ramasser la vaste douleur et de la pousser dans un entonnoir, la localisant, la contrôlant. Elle ne pourrait s'arrêter même si le mestre se mettait à genoux pour la supplier de le faire. Elle ne peut pas garder les yeux ouverts et elle est tellement faible qu'elle ne sent plus du tout sa peur. Elle peut seulement légèrement sentir l'endroit où les mains de Jon sont en contact avec ses bras mais, même ça est estompé. Lyaella sait quoi faire aussi, pense Dany et son cœur se gonfle d'amour. Déjà maintenant. Déjà maintenant.
Elle est tellement absorbée par son corps que les cris qui déchirent soudainement l'air ressemblent à quelque chose venant d'un souvenir. Ils sont distants, faibles. Son pouls s'est entassé dans ses oreilles, rendant tous les autres sons pas beaucoup plus forts qu'un chuchotement étouffé.
"Qu'est-ce que c'était?!" s'écrie Arya.
Dany sent de la fumée. Elle entend un son rugissant tonner par-dessus le vent qui hurle. Arrête de pousser, pense-t-elle et elle arrête. La douleur avec laquelle elle travaille est passée durant un bref instant. Elle essaye de porter un peu de son poids pour que Jon n'ait pas à le faire, mais elle est trop dans le cirage pour se soulever plus haut qu'un cheveu. Elle palpite partout. Elle a l'impression qu'elle est en train de brûler. Elle n'a jamais eu aussi chaud. De la sueur coule plus maintenant qu'elle ne coulait sous le soleil d'Essos. Etre debout dans les flammes était bien loin de ça.
Elle entend plus de cris — ou peut-être que c'est elle. Elle pousse à nouveau, suivant l'appel de la douleur. La discussion paniquée de Jon et Arya semble tellement lointaine qu'elle est inintelligible. Elle pense entendre Ver Gris à un moment donné, mais elle n'en est pas certaine. Cris — fracas — tonnerre — pleurs —
"Dany," murmure Jon avec urgence. Il tremble derrière elle. "Quelque chose ne va pas chez Drogon. Il essaye de brûler la mer. Il crache du feu partout."
Elle s'affaisse contre lui, transpirante, haletante. Elle essaye d'ouvrir les yeux, mais tout est incliné sur le côté. Elle les referme rapidement avant de vomir à nouveau. "Je sais."
Derrière ses paupières fermées, elle est là avec Drogon (avec Freuxsanglant). Ou peut-être qu'elle ne l'a jamais quitté. Elle sent son tourment, sa confusion, sa terreur. Brûle-les tous, ordonne Lord Freuxsanglant, mais Drogon le combat. Dany voit la splendeur de son feu lorsqu'il embrase les vagues ballotées par la tempête autour d'eux, ne touchant jamais le navire, ne faisant jamais plus que se transformer en fumée quand la pluie et l'eau de mer saisissent sa chaleur. Et Lord Freuxsanglant est en colère. Sa fureur remplit Dany mais elle n'en retire que de la force.
"Il va détruire le navire," dit quelqu'un à Jon. On dirait que ça vient de très loin. Le battement de son cœur résonne tellement fort dans ses oreilles qu'elle ne peut pas dire qui a parlé. "Il t'écoutera. Peut-être que te voir le sortira de sa folie. On va rester avec elle."
Sa force laisse place à la terreur en entendant ces mots. Elle s'affale, tombant presque à terre. Jon la hisse à nouveau sur pied.
"Je t'en prie non," pleure-t-elle. Sa voix ne ressemble même pas à la sienne. "Je t'en prie non!"
Je ne peux pas rester debout. Je dois être debout. Je ne peux pas rester debout. J'ai besoin de toi ici pour prendre Lyaella. J'ai besoin de toi ici. Tu as dit que tu serais là. Je n'ai besoin de rien d'autre que moi et toi.
"Quoi?" demande Jon, sa voix étranglée par la panique. "Non, quoi, Dany? Qu'est-ce qui ne va pas?"
Ne pars pas. Ne pars pas. Elle tend aveuglément la main derrière elle, essayant de toucher Jon quelque part, n'importe où — il ne peut pas s'en aller — elle a simplement besoin de lui — ils peuvent le faire ensemble — "Ne pars pas, ne me laisse pas!" C'est ce qu'il veut. C'est ce que Freuxsanglant veut. Il veut que je sois seule avec Lyaella. Il veut que je sois sans toi. C'est ce qu'il veut. "Drogon ne va pas —Drogon est—" elle s'interrompt, ses mots se transformant en un grognement. En retombant dans les puissantes sensations qui la pressent (espritcorpsâme, espritcorpsâme, espritcorpsâme, pense-t-elle, par série de trois), elle pense pouvoir voir à travers les yeux de Drogon durant un instant. A travers les yeux de Freuxsanglant. Mais ensuite elle pousse à nouveau, plus fort cette fois, et du soulagement la traverse. Ca fait tellement du bien de faire ça —c'est tellement juste— que tout le reste s'évapore.
Pourtant, par-delà le rugissement dans ses oreilles, au loin, elle entend Jon. Elle l'entend toujours.
"Je ne m'en vais pas. Je ne pars pas," lui promet Jon. Ses lèvres se pressent fort sur le sommet de sa tête. Il l'agrippe seulement plus fort et Dany ne s'est jamais sentie plus soulagée. Laissez-moi être avec lui, pense-t-elle, la pensée désespérée et douloureuse. Ca fait plus mal que ses mains, plus que son bassin, plus que son dos. Laissez-moi ne pas être seule. Laissez-moi me sentir en sécurité. Laissez Lyaella être en sécurité. Laissez-la être avec lui.
Quelqu'un se dispute avec lui sur le fait de rester sous le pont. Une autre voix intervient, une nouvelle, et ils sont inquiets à propos de quelque chose qui vient de se passer avec le mestre. Quoi? Quand? Dany ne sait pas. Dany s'en fiche. Tout son monde devient ce qui se passe à l'intérieur de son corps. Elle s'appuie encore plus contre Jon, reconnaissante pour sa force, lui faisant confiance pour porter chaque gramme de son corps. Lui faisant confiance d'une façon dont elle n'a jamais fait confiance à personne auparavant. Plus elle s'appuie contre lui, plus il devient solide. Cette fois, quand elle pousse, c'est suffisamment difficile pour que de la lumière explose derrière ses yeux, et sa tête toute entière palpite avec la pression de son pouls. Elle entend un bruit aigu qui doit venir d'elle et elle sent une brûlure vive entre ses jambes.
"—dois! Il va tous nous brûler"
Le temps semble s'épaissir et ralentir. Délirante, étourdie, Dany remarque les choses moindres : le cœur de Jon qui cogne tellement fort dans sa poitrine qu'elle le sent clairement contre son dos. Le son d'Arya récitant quelque chose entre ses dents — une chanson? Une prière? De lointains hurlements de peur, Drogon qui rugit. Et le tonnerre... sa fureur tonitruante agrippe l'air de la nuit presque aussi violemment que l'utérus de Dany se contracte en elle.
"Laisse-le, alors," entend-elle Jon dire, ses paroles débordant de foudres. "Dany ne brûle pas."
Mais je brûle maintenant, a-t-elle envie de dire. Elle baisse le bras pour toucher les flammes qu'elle sent, mais ce ne sont pas du tout des flammes. Entre ses jambes, elle sent le sommet du crâne de sa fille.
"Tout le monde brûlera! Toi y compris! Lord Freuxsanglant a déjà fait sauter le mestre par-dessus bord, il a rendu les sages-femmes trop malades pour marcher — que crois-tu qu'il fera pour saboter Daenerys et Lyaella une fois qu'il aura le plein contrôle d'un dragon?!"
Ca devrait l'effrayer, mais les mots ne peuvent simplement pas l'atteindre. Rien ne peut surpasser l'importance de ce qui se passe dans son corps, en cet instant. Dany lève le bras, touchant faiblement la main de Jon là où elle est agrippée autour de son avant-bras. Son contact laisse du sang derrière elle; elle ne sait pas quand ça s'est produit, mais ses sutures se sont de nouveau arrachées et du sang coule de sa paume. Durant un instant fou, elle est dévorée par un choc véritable à la vue de son sang: elle n'arrive pas à croire qu'il lui reste encore du sang à perdre.
Elle tire sa main dans la sienne. Ses respirations sont petites et essoufflées, fort rapprochées, et Jon plie un peu les genoux lorsque Dany tire sa main vers le bas, en bas. Elle sent son sang, chaud et poisseux, entre sa paume et le dos de sa main. Elle prend ses doigts et elle les amène entre ses jambes, sur le sommet du crâne de leur bébé. Princesse Lyaella. C'est là que sa couronne sera posée un jour. Je ne pourrais jamais la voir la porter.
Il est bouleversé. Elle le sent dans la façon dont sa main tremble, dans la faiblesse soudaine dans sa prise sur elle, dans les larmes qui étranglent ses mots.
"Je t'aime," pleure-t-il. Son cœur se tord dans sa poitrine. Elle ne se rappelle pas de l'avoir déjà entendu aussi ému. Durant un instant, malgré tout, elle se sent puissante.
Je t'aime aussi. Tellement fort. Elle n'est pas sûre de si elle le dit ou si elle le pense juste. Ca n'a pas d'importance. Ce fait est visible dans tout ce qu'elle fait. Ca l'a toujours été. Elle sait que, quand elle ne sera plus là, son amour ne sera jamais remis en question.
Il tient sa main détruite dans la sienne un instant de plus. Sa respiration est presque aussi haletante que la sienne. Ca a commencé ici dans cette pièce et ça va se terminer ici. Etrangement, ça amène un peu de paix à Dany.
Ses jambes tremblent au point de s'effondrer maintenant. Il se redresse, retirant sa main de la sienne, et la maintenant debout, comme il le faisait avant. Elle le sent lui embrasser le coin de la bouche. Ses lèvres sont mouillées de larmes.
Et puis c'est de nouveau juste elle et son corps. C'est différent maintenant — une moitié d'elle a terriblement envie de se précipiter vers l'arrivée — c'est tellement proche — mais son corps lui dit non. Elle pousse — arrête. Pousse — arrête. La douleur est brûlante, la pression inimaginable.
Mais son esprit est libre.
Elle voit tout. Durant un instant, elle voit l'ombre du bateau sur lequel ils sont, à peine visible à travers un rideau de pluie d'encre et de vagues houleuses. La mer est en colère, noire, le ciel est d'un noir violacé. Derrière les nuages foncés, la lune n'est rien de plus qu'une faible lueur. Des éclairs illuminent tout, toutes les deux ou trois secondes, entremêlés avec des explosions soudaines de flammes pendant que Drogon brûle tout sauf ce que Freuxsanglant essaye de l'obliger à brûler par la torture. Les flammes se transforment en fumée lorsqu'elles touchent la mer, s'enroulant dans l'air en une spirale aussi sombre que les boucles de Jon. Elle est Drogon. Elle vole — il vole. Elle souffre — il souffre. Il ne va pas le laisser gagner. Il ne va pas le laisser lui faire du mal, à elle. Sa mère — la mère de Lyaella—
Elle est elle-même à nouveau et elle est dans la salle du conseil. "La seule façon de tuer Lord Freuxsanglant est de tuer la forme qu'il habite. Mais il doit l'habiter complètement — il doit avoir sa conscience totalement à l'intérieur de l'esprit de cette créature — et il ne doit pas le voir venir. Il ne doit pas avoir le temps de se retirer et d'aller dans un autre hôte. C'est la seule façon."
"Comment peut-on prendre mille yeux et un seul par surprise?"
"Eh bien, il faudrait faire ce que l'ennemi veut qu'on fasse. Voilà à quoi ils ne s'attendront pas."
Elle est assise à côté du corps de Bran Stark, mais ce n'est pas Bran Stark qui parle. "Quand le soleil se lèvera à l'ouest et se couchera à l'est. Quand les mers s'assécheront et que les montagnes s'envoleront dans le vent comme des feuilles. Quand ton ventre se gonflera à nouveau et que tu porteras un enfant vivant — alors seulement tu seras libérée de moi. Tue-moi — arrache les yeux de mon crâne — et tu sentiras mon regard où que tu ailles aussi longtemps que tu vivras."
Aussi longtemps que je vivrai, pense maintenant Dany. Ca ne sera plus très longtemps.
Elle a un pied dans le présent et un dans le passé. Elle est elle-même dans les deux endroits.
"Et qu'est-ce qui venait ensuite?" Exige Jon. "Tu lui fais brûler Port-Réal et tous ses innocents— puis quoi?"
"Tu connais la réponse de celle-là, Jon," dit la Corneille à Trois Yeux en tskant. "Tu peux y répondre par toi-même."
Les mots s'effondrent de ses lèvres, inertes et vides. "Je la tue. D'une manière ou d'une autre, je suis convaincu de la tuer."
"Oui."
Elle pense à la voix de Jon juste avant qu'ils embarquent sur le navire. "Je n'ai pas compris ce qu'il essayait de me dire. Bran n'arrêtait simplement pas de dire 'Ramsay, Ramsay. Comme Ramsay'. Quelque chose à propos de ses armes — ses chiens. Ses propres armes…"
"Seul un dragon peut tuer un dragon."
Lord Freuxsanglant est un dragon, aussi. Et là maintenant— elle est sa plus grande arme contre sa plus grande ennemie. Elle est l'outils qu'il va utiliser pour détruire la Princesse Qui Fût Promise. Elle est le chien de Ramsay, affamée et emprisonnée, prête à festoyer. Elle est sa propre arme à utiliser contre lui.
Je suis dans ta tête maintenant, lui a dit Freuxsanglant durant l'une de ses nombreuses nuits de terreur piégée à l'intérieur de sa propre tête. Tu me vois là devant toi? Je suis aussi profondément dans ta tête que tu ne l'as jamais été. Tu ne peux pas m'échapper. Nous sommes un.
La clarté est aveuglante, dévorante. Quand elle lâche un pleur, elle ne sait pas bien si c'est à cause de la douleur qu'elle ressent pendant que la tête de son enfant l'étire de force ou de tristesse.
Je sais quoi faire, pense-t-elle à nouveau, sa main ensanglantée allant entre ses jambes, prenant doucement le crâne de son bébé dans son creux.
"Elle," affirme Kinvara. Elle caresse doucement le ventre de Dany. "Mais vous le saviez déjà, Daenerys."
"Oui," acquiesce Daenerys. "Je le sais depuis le début."
"Vous savez plus de choses que vous ne savez savoir. Ca a toujours été le cas. Et donc vous savez ce qui doit être fait maintenant, n'est-ce pas? Au fond, vous savez."
Elle sait. Tout comme elle sait que Drogon ne pourra pas tenir Lord Freuxsanglant à distance pour toujours, tout comme elle sait que Lord Freuxsanglant reviendra vers elle après. Aussitôt que sa fille aura glissé hors de son corps, il trouvera son chemin jusqu'à elle. Et une fois qu'il sera là, elle ne pourra plus y penser. Il ne peut pas savoir ce qui va arriver. Elle doit le laisser complètement entrer dans son esprit — et puis elle doit lui donner ce qu'il veut.
Elle ne peut pas le tuer. Mais elle peut se tuer, elle-même, et l'emmener avec elle. Elle peut protéger Lyaella de lui — elle peut la sauver. De plusieurs façons, elle peut se sauver elle-même.
Pendant qu'elle pousse et qu'elle guide sa fille hors de son corps, Jon la maintient debout, ne faiblissant pas une fois dans sa force ni sa stabilité. Bien que le bateau tangue tellement fort que Dany entend des choses tomber des tables et des étagères, il est inébranlable. C'est l'une des dernières bénédictions qu'elle va connaitre. Quand son bébé glisse dans ses mains douloureuses, toute sa force la quitte. Elle s'effondre; quelqu'un, Arya, pense Dany, captant l'odeur du bois de cèdre, aide à la soulever, l'empêchant de tomber par terre. Dany utilise toute l'énergie qui lui reste pour tenir fermement son nouveau-né tandis que Jon et Arya l'aident à se mettre sur le lit. Elle regarde fixement sur bébé, agrippée dans ses mains ruinées, sa vision trouble et tremblante. Elle est pleine de sang, glissante, minuscule. Silencieuse.
"Non," s'entend dire Dany. Elle a de nouveau envie de vomir, mais elle la combat. Elle est même trop fatiguée pour lever Lyaella plus près — elle laisse ses mains ensanglantées reposer sur ses genoux, Lyaella toujours serrée dans ses paumes ruinées. Elle tremble tellement que sa prise sur Lyaella glisse presque. Elle sent son cœur tressauté avec terreur. "Prends-la — prends-la —Jon— Je vais la laisser tomber— prends-la—"
Dany parvient à peine à garder les yeux ouverts; sa tête est plus lourde que ce qu'elle peut supporter, trop difficile à garder droite. Elle s'accroche jusqu'à voir les mains de Jon se tendre vers Lyaella, la soulever vers la sécurité. Dany se recouche sur le lit, la tête lui tournant. Ses yeux se ferment. Elle a froid... elle a envie de s'endormir. Elle a envie de dormir. Pas encore.
Lyaella est toujours silencieuse. Toujours attachée à Dany par le cordon ombilical. Elle sent un tiraillement au profond d'elle avec chaque pas que Jon fait avec Lyaella. Son cœur bat dans sa gorge maintenant et l'effort que ça lui demande ne serait-ce que pour soulever ses paupières est insupportable, mais elle doit la voir. Elle doit. Continue… continue… pas encore. Pas encore. Continue...
"Jon," supplie Dany. Le son des hurlements de Drogon pendant qu'il continue de combattre Lord Freuxsanglant, le tonnerre, la pluie — tout ça est bruyant, mais pour Dany, il fait aussi silencieux qu'une tombe. Parce qu'elle n'entend pas Lyaella. "Frotte-lui le dos. Fais-la pleurer. Je t'en prie, Jon, je t'en prie..."
Elle lutte pour soulever ses paupières, mais elle parvient à peine à avoir quelques rapides aperçus de Jon et Lyaella. Ils sont perchés juste à côté d'elle maintenant, mais elle ne peut toujours pas les atteindre. Elle voit la main de Jon frotter vivement le tout petit dos de leur fille. Durant un moment, sa tête dérivant vers la mer, la seule chose à laquelle elle peut penser, c'est comme ses mains sont fortes et énormes en comparaison avec leur tout petit bébé. Comme il est tendre.
Quelques secondes plus tard, elle entend Lyaella toussoter et son premier pleur est fort et perçant. Quand Dany relève suffisamment ses paupières pour les regarder à nouveau, elle voit Jon bercer Lyaella contre son torse, ses lèvres pressées contre ses cheveux ensanglantés, ses yeux se fermant avec un soulagement profond et tremblant. Dany laisse enfin ses larmes couler, mais elle n'a même pas l'énergie de sangloter. Elles glissent du coin de ses yeux fermés.
"Tu veux la prendre maintenant?" demande Jon. Il y a une pause importante. "Bons Dieux... tes mains, Dany..." Ses mots sont accentués par la peine. Elle ne peut pas le regarder. Et aucun d'eux ne dit rien sur le sang qui recouvre ses cuisses, la flaque qui ne cesse de grandir sous elle.
"Mets-la sur ma poitrine," dit Dany. Elle abaisse ses doigts frémissants, cherchant l'ourlet de sa robe de nuit imprégnée de sang. Elle a du mal à le relever, ses doigts trop faibles pour attraper assez fermement le tissu. Son cœur tremble dans sa poitrine, ses battements erratiques lui rappellent étrangement une toux faible. A peine là. "Aide-moi. S'il te plait."
Je dois l'allaiter. Je suis en train de mourir. Elle n'aura personne pour l'allaiter. Je dois... Je dois...
C'est Arya qui décolle sa robe de ses cuisses pleines de sang, Arya qui utilise le poignard de Dany pour découper le tissu fichu pour que Dany ne doive pas essayer de se redresser pour l'enlever.
"Je vais aller te chercher quelque chose d'autre à mettre," lui dit Arya d'une voix tremblante. "Quelque chose de propre pour quand on arrivera à Pointe-Vive." Elle leur tourne le dos, se dirigeant vers la malle de Dany. Ses pas sont chancelants.
Dany commence à lui dire que ça ne sert à rien, qu'elle ne quittera jamais ce lit, mais ce serait inutile et cruel. Elle laisse Arya faire ce qu'elle doit faire.
Jon installe prudemment Lyaella entre les seins de Dany. Elle utilise chaque fraction de son énergie pour relever son bras. Elle dépose l'une de ses mains sur le dos de Lyaella, son pouce caressant doucement les toutes petites crêtes de sa colonne délicate. Elle sent la toute petite poitrine de Lyaella bouger contre la sienne en respirant. Elle essaye de relever la tête pour lui embrasser les cheveux, mais elle ne parvient pas à trouver l'énergie. Le matelas se renfonce lorsque Jon se penche en avant, prenant l'arrière de la tête de Dany dans sa main, l'aidant à soulever suffisamment pour qu'elle puisse poser ses lèvres sur leur fille. Elle embrasse les cheveux de Lyaella. Des cheveux comme les miens, pense-t-elle, son cœur se gonflant. Comme les femmes qui nous ont précédées.
Le matelas est tellement trempé de sang qu'il fait un bruit de succion quand Jon se couche à côté d'elle. Son front se presse contre son épaule, ses bras s'enroulent autour d'elle. Il cache son visage contre son bras. Elle sent les muscles de sa mâchoire se contracter tandis qu'il essaye de se retenir de pleurer. Elle aimerait qu'il le fasse tant qu'elle est encore là pour le réconforter.
"Elle a mes cheveux," dit Dany. Sa voix est faible mais elle sait que Jon l'entend très bien. "Tu avais raison."
Il se met à pleurer alors, la serrant désespérément contre lui, ses lèvres se pressant contre son bras, son épaule, sa clavicule. Son chagrin pourrait l'engloutir toute entière. Mais ne voit-il pas? S'il y a un meilleur endroit où mourir, Dany ne peut pas le concevoir. Ne peut pas l'imaginer. Elle est ici avec lui, avec Lyaella. Elle est dans le lit dans lequel ils sont tombés amoureux — le lit dans lequel elle vient de faire la connaissance leur fille. Lyaella respire. Elle est en bonne santé. Elle est magnifique. Dany ne peut pas assez la couver du regard: elle examine son tout petit nez, ses fines paupières, ses boucles argentées et ensanglantées collées sur son cuir chevelu. Sa toute petite poitrine, se levant et s'abaissant — son tout petit cœur battant contre celui de Dany. Elle tient sa main délicate dans la sienne. Qui est parfaitement faite. Elle est parfaitement faite, de ses cheveux à ses orteils. Il n'y a rien de monstrueux chez elle. Pas une seule chose. Et quand Jon aide à la rapprocher du sein droit de Dany, elle le trouve et le prend facilement.
Elle sait, pense fièrement Dany, ses yeux brûlant de larmes. Elle sait comment survivre. Elle survivra à tout.
Comme moi. Comme les femmes qui m'ont précédée, pense-t-elle à nouveau mais, cette fois, c'est une pensée teintée de tristesse et de peur. Lord Freuxsanglant ne doit jamais la toucher. Il ne doit jamais la tourmenter comme il l'a fait avec ma mère, comme il l'a fait avec moi. Je dois la protéger. Je n'ai pas pu être protégée. Mais elle peut l'être. Je peux la sauver. Je dois la sauver.
Elle sait exactement ce qu'elle doit faire pour la sauver. Mais à cet instant précis, en lui caressant les cheveux avec des doigts légers et tremblants, elle n'en supporte pas le poids. Elle pense: comment puis-je la quitter? Comment puis-je la perdre — perdre ceci?
Le vent hurle. Ca lui fait plus mal au cœur qu'elle n'a mal entre les jambes, plus que les élancements dans ses mains. Elle sait, d'une façon ou d'une autre, que Drogon est en train de s'affaiblir. Elle le sent dans la lourde appréhension recroquevillée dans le creux de son ventre, dans l'épuisement qui s'enfile dans son esprit. Comme sa mère, il est en train de perdre. Et une fois qu'il aura perdu, Dany n'aura plus de temps.
Elle a eu envie de ça depuis tellement de temps. Allongée ici maintenant, en se vidant rapidement de son sang, sachant qu'elle va perdre tout qu'elle a jamais voulu, elle a quand même l'impression que son corps a été inondé d'amour. D'un genre parfait. Le genre qu'elle n'a jamais eu de personne. Le genre qu'elle voulait tellement donner à sa fille.
Elle pleure en embrassant les cheveux duveteux de Lyaella, sa main parfaite, son front minuscule. C'est la seule fois que je l'allaiterai jamais, dit la partie faible de son esprit. Une autre femme chantera pour elle le soir. Je ne verrai jamais son sourire. Elle n'entendra jamais Je t'aime de mes lèvres.
Sachant ce qui doit être fait ne rend pas la chose facile. Mais sachant qu'elle va mourir de toute façon atténue la douleur, la culpabilité. Elle sait quoi faire: elle doit récupérer son poignard, elle doit s'assurer que, une fois que Freuxsanglant sera dans sa tête, elle mourra rapidement, avant qu'il ne puisse espérer s'enfuir. La façon dont elle meure maintenant s'avère trop lente; elle ne peut pas risquer qu'il s'échappe d'elle juste avant que sa vie s'éteigne complètement. Ca doit être une mort soudaine, inattendue. Elle doit mourir avant qu'il ne réalise ce qu'elle fait. Il doit être piégé dans son esprit mourant et elle doit l'anéantir avec elle. Elle se souvient qu'Arya lui a montré où plonger le couteau pour atteindre toucher le cœur de quelqu'un. C'est une mort rapide, a dit Arya. Très efficace. Evidemment, elle n'a probablement jamais imaginé que Dany utiliserait un jour cette technique sur elle-même.
Elle sait quoi faire, mais elle ne sait pas comment. Elle ne sait pas comment dire adieu à Jon. Elle ne sait pas comment lui expliquer pourquoi et comment ça doit se faire, comment lui dire qu'elle est désolée. Comment lui dire qu'il lui manquera même dans un endroit où il n'y a pas d'elle, où il n'y a pas de manque. Elle est trop fatiguée: elle n'a pas l'énergie de faire beaucoup plus. Donc elle fait ce qu'elle a toujours fait quand elle se sent comme ça. Elle continue. Elle ne regarde pas en arrière.
"Ca va," dit-elle à Jon.
Ces paroles le font trembler. Elle n'est même pas sûre si c'est de tristesse ou de rage.
"Ca ne va pas," dit-il, la voix grave et chevrotante. "C'est de ma faute. C'est de ma faute si tu es en train de mourir."
Elle sent sa rage. Elle est dirigée contre lui-même. Elle tourne le visage sur le côté, sa main fixée contre le dos de Lyaella pendant qu'elle tête, et elle embrasse les cheveux de Jon. Son cuir chevelu est chaud, son parfum épicé réconfortant. Elle laisse son visage caché là un moment. Ca devrait être effrayant d'entendre quelque l'admettre enfin tout haut mais, au lieu de ça, c'est apaisant. Comme un secret de longue date qui est connu et compris. Accepté.
"Non, ça ne l'est pas," parvient-elle à dire. Elle lui embrasse encore les cheveux. Elle a terriblement envie de le toucher, mais sa main gauche est sur Lyaella et sa droite palpite trop fort pour la soulever. Elle essaye si fort de faire passer les mots à travers ses lèvres, si fort de dire: Je peux emmener Lord Freuxsanglant avec moi. Je vais quand même mourir de toute façon. Je peux l'emmener avec moi. Il n'y a pas d'autre choix. Si je ne le tue pas, il viendra simplement après toi ou après Arya. Il tuera Lyaella. Et s'il ne la tue pas, il la tourmentera. On ne peut laisser aucune de ces choses arriver. Ca s'arrête maintenant. Ca s'arrête avec moi. Je vais y mettre un terme.
Elle trouve trois mots à la place. Elle peut se débrouiller avec trois mots. "Je t'aime," dit-elle dans ses cheveux.
Elle sait quand Lord Freuxsanglant l'emporte sur Drogon. Et tout le monde le sait aussi. Le boum! résonne dans les os de Dany, des cris et des hurlements suivent peu après. Et puis l'odeur de fumée, plus forte qu'avant.
"On doit y aller," murmure-t-elle. Il lève son visage de son épaule et croise son regard. Elle lève des doigts ensanglantés, tremblants. Elle passe ses doigts dans ses boucles, tire le cordon de son chignon, touche sa barbe. Trace ses lèvres. Son cœur remplit sa poitrine toute entière. C'est une bonne douleur. "Tu dois y aller."
Il ne peut pas être là. Il ne peut pas la voir mourir. Elle ne peut pas le laisser avec ça. La douleur ne sera pas la dernière chose qu'il ressentira de ses mains.
Jon secoue immédiatement la tête. "Non. Non, je ne quitte pas."
Elle n'a jamais imaginé que la seule chose qui la retiendrait de mourir serait l'amour de Jon Snow. Ca semble soudainement être un ennemi trop difficile à vaincre. Laisse-moi partir, veut-elle implorer. Si je dois mourir, laisse-moi au moins abattre un dernier esclavagiste. Laisse-moi au moins mourir en assurant un avenir pour notre fille — pour toi. Pour la Maison Targaryen. Pour notre famille. Pour notre peuple. Laisse-moi quitter ce monde dans un meilleur état que celui dans lequel je l'ai trouvé.
La miséricorde arrive dans le son de la voit paniquée de Ver Gris, dans ses pas approchant rapidement. Il entre dans la chambre.
"Jon," supplie-t-il et puis il chancelle, ses yeux atterrissant sur Daenerys et Lyaella. La douleur qui inonde son visage est trop grande: elle laisse ses yeux se refermer, incapable de la supporter. "Jon, Drogon a mis le feu à tribord; la pluie l'empêche de se propager trop vite, mais nous devons évacuer maintenant. Pouvez-vous marcher, Reine Daenerys?"
Reine Daenerys. Elle l'aime pour ça. Elle est couchée dans un lit trempé de son sang, certainement à quelques minutes de la mort, mais, pour lui, elle est toujours une reine. Dany se met presque à rire; tout ça est tellement absurde pour elle, surtout l'idée qu'elle puisse encore se relever ou encore marcher. Mais tout ce qu'elle parvient à faire, c'est une faible exhalation.
"Ca n'a pas d'importance. Je vais vous porter. Nous devons y aller," dit-il avec urgence.
"Et que se passera-t-il quand on sera dans l'embarcation et que Drogon crachera du feu sur nous?" demande Arya. "Sur le bébé."
"Il ne fera pas—" Jon est interrompu.
"Il pourrait! On sait maintenant de quoi Lord Freuxsanglant est capable! Je sais que tu ne veux pas la laisser, mais quelqu'un doit faire quelque chose pour Drogon et tu es le seul qu'il pourrait écouter. On ne peut l'emmener, ni elle ni ta fille, là-dehors avant d'être sûrs que c'est sans danger—"
"CE NE SERA JAMAIS SANS DANGER!"
Leur dispute devient brumeuse. Dany tombe en elle. Elle ne sait rien au-delà de son pouls qui cogne dans sa tête et le battement du cœur de Lyaella contre sa poitrine, rien au-delà de l'obscurité qui recouvre ses yeux. Pas encore, pense-t-elle désespérément. Elle pense qu'elle meure. Elle ne peut pas encore mourir. Elle doit le tuer. Elle doit…
Un supplice soudain lui comprime le cerveau et de la confusion la transperce. L'obscurité n'était-elle pas douce? Elle se souvient qu'elle était douce. Ce n'est pas doux. Ca fait mal. Mais ça se comprend vite. Daenerys, entend-elle et la voix fait déferler de la terreur dans le corps de Dany, mais elle est trop fatiguée pour bouger. C'est comme s'il l'avait à nouveau rendue paralysée et, d'une façon, c'est le cas. C'est lui qui l'a laissée au milieu de cette flaque de sang, Grand-Griffe enterrée tellement profondément dans ses mains que la lame touchait les os à l'arrière de ses mains. Si ça n'était jamais arrivé, elle aurait pu s'en sortir. Elle aurait pu. Il l'a tuée. Daenerys, je viens faire la connaissance de la princesse.
Non, pense-t-elle, supplie-telle. Elle peut entendre le son faible de Jon, Arya et Ver Gris qui crient. Elle sent la fumée. Sa fille est toujours sur sa poitrine. Non. Pitié. Non.
Le supplice augmente et augmente — jusqu'à ce que Daenerys sente son utérus se serrer à nouveau, aussi pressé et contracté qu'avant. Son cœur s'envole lorsque la douleur atroce en inonde son esprit, nettoyant le tourment de Freuxsanglant. Elle s'y accroche, savourant chaque souffrance tordante, parce qu'elle sait qu'il n'est pas assez fort. Elle sait qu'il ne lui arrive pas à la cheville.
Et, durant un instant, elle pense avoir gagné. Il bat en retraite tandis qu'elle reprend le contrôle de son cerveau. Pour aller où, elle ne sait pas. Là tout de suite, elle s'en fiche. Dany s'entend rire alors qu'elle pousse à nouveau, le son triomphant et essoufflé, mais elle ne peut pas s'en empêcher. Elle est heureuse durant ce court moment de victoire. Heureuse de ne l'avoir hors de sa tête, même si ce n'est que durant le temps qu'il lui faut pour terminer l'accouchement. Heureuse d'avoir donné à Lyaella quelques moments de sécurité en plus, quelques moments de plus avec elle.
Mais ensuite, elle entend la brusque aspiration d'air de Jon.
"Non," dit-il, paniqué, effrayé. En souffrance. "Non! Non! Non!"
Sa voix l'emporte sur tout le reste. Elle sent à peine le placenta la quitter, remarque à peine le nouvel afflux de sang qui détrempe le matelas entre ses jambes. Elle tient fermement Lyaella contre sa poitrine et fait un nouvel effort pour se redresser. Elle y arrive à moitié avant d'avoir la tête qui tourne tellement qu'elle retombe sur le dos, sa vision oscillant tellement vite que la nausée monte une nouvelle fois.
"Jon," appelle-t-elle. Elle peut l'entendre grogner, s'écrier, elle peut entendre Arya lui demander ce qui ne va pas, Ver Gris appeler son nom — elle ne s'est jamais sentie aussi impuissante. Elle ne peut rien faire. Elle ne peut rien faire. Il va prendre Jon. Il va le tuer. Et Lyaella n'aura ni mère ni père et puis il va la tuer, et tout ça aura été pour rien. Je ne peux rien faire.
Mais elle peut.
Elle baisse les yeux sur sa fille. Sa joue est écrasée contre le sein de Dany, ses yeux toujours fermés, ses mains légèrement serrées en poings.
Combien de force me reste-t-il? Se demande Daenerys. C'est difficile à dire avec son sang qui l'entoure. Avec sa tête qui vacille. Avec tout son corps plus faible que jamais. Elle pense que l'effort de combattre Lord Freuxsanglant pourrait la tuer sur le champ, mais elle ne peut pas le laisser faire du mal à Jon. Elle ne peut pas. Elle doit le protéger et elle doit protéger Lyaella. Sa famille.
Elle sait que si Freuxsanglant veut physiquement faire du mal à Lyaella, Jon est une bien meilleure cible qu'elle. Dany n'a même pas la force de garder la tête relevée; il y a peu de chose qu'elle pourrait vraiment faire pour faire du mal à son nourrisson, peu importe à quel point Freuxsanglant la rend dérangée. Malgré tout, Dany connait Freuxsanglant. Elle sait qu'il viendra vers elle simplement parce qu'il ne pourra pas résister. Il l'a prouvé à maintes reprises.
"Tu as échoué," murmure-t-elle. Elle sait qu'il entendra, même par-dessus les questions paniquées d'Arya et Ver Gris à Jon. Même par-dessus les cris angoissés de Jon. "Tu as échoué."
Elle parle de Drogon. De Lyaella. Il n'a pas pu forcer Drogon à se retourner contre sa mère. Il n'a pas pu la forcer à se retourner contre Lyaella. Il a échoué. Leur amour était plus fort que sa peur, leurs faiblesses formidables que ses forces.
Allez, pense-t-elle. Jon hurle de douleur maintenant. Arya pleure. Tu ne vas même pas me dire adieu? Tu ne vas même pas venir faire la connaissance de Princesse Lyaella de la Maison Targaryen?
Elle anticipe la douleur. Elle l'accueille quand elle arrive. Comme la douleur qui lui enserrait l'utérus, elle travaille avec, pas contre. Elle l'empoigne, l'entraînant dans son esprit, la tenant fermement. Elle le garde là, dans ses pensées — ça lui demande plus d'efforts que tout ce qui s'est passé cette nuit, mais elle ne peut pas arrêter maintenant. Elle y est presque. Elle est presque à la maison.
Elle pousse Freuxsanglant dans une petite partie de son esprit, protégeant ses pensées du mieux qu'elle peut. Elle sait d'expérience que ce ne sera pas beaucoup et pas longtemps. Elle peut le garder là, le garder paralysé et aveugle, mais jamais longtemps. Jamais plus d'environ une minute.
La douleur dans sa tête est rongeante. Elle peut entendre la voix de Freuxsanglant dans le fond de son esprit. Laisse-moi entrer… Je vais rentrer au final, tu le sais, et je ne serai pas content… tu sais à quel point je déteste quand tu fais des histoires. Tu ne l'as pas appris la dernière fois? Tu ne l'as pas appris?
"Arya," supplie-t-elle. "Arya, j'en prie. Je t'en prie."
Arya, sa sœur, vient à ses côtés. C'est la bénédiction finale. Dany regarde ses yeux sombres. Les yeux de Jon. Il y a tant de choses qu'elle veut dire, mais pas suffisamment d'énergie pour dire quoi que ce soit. Elle veut demander à Arya de dire à Lyaella toutes les choses qu'elle aurait eu besoin d'entendre de Rhaella durant ses moments les plus sombres: Je crois en toi. Tu es assez forte. Elle veut dire à Arya de donner à Lyaella la réponse à la question qu'elle s'est elle-même posée toute sa vie, la question qu'elle aurait posée à sa mère si elle avait eu la chance de la revoir. Est-ce que ça en valait la peine? Est-ce que j'en valais la peine?
Elle dirait à Arya de dire à Lyaella que oui, elle en valait la peine. Qu'elle recommencerait tout.
Mais elle n'a ni l'énergie ni le temps. La douleur dans sa tête devient tellement énorme qu'elle occulte l'irritation lancinante entre ses jambes, la douleur pulsante dans ses mains. Elle peut le sentir aux bords de chaque pensée, à l'arrière de sa gorge. Il a un goût de patchouli écœurant.
"Je t'en prie," dit-elle à Arya, la main tendue. Elle touche la poignée de son poignard, attaché à la hanche d'Arya. Elle dit ce qu'elle peut arriver à dire, tout ce qu'elle pense pouvoir l'aider à obtenir ce poignard dans sa main. "Ca fait mal. Je t'en prie… je t'en prie… ça fait mal. Tellement mal. Ca fait mal..."
Elle ne sait pas comment ses mots affectent Arya. Ses yeux se referment à nouveau. Elle lutte contre la pression qui monte dans sa tête. Pas tout de suite. Pas tout de suite. Pas tout de suite. Pitié. Pitié. Pitié.
C'est le plus grand test de confiance que Daenerys ai jamais fait passer. Si Arya ne comprend pas ce dont Daenerys a besoin, si Arya ne la sauve pas, ils perdront tout. Ils perdront Lyaella. Il n'arrêtera jamais. Jamais. Elle peut seulement espérer qu'Arya le voit… qu'elle sait…pitié…
Le poids froid du poignard contre sa paume ensanglantée et détruite fait jaillir des larmes le long de ses joues. Un soulagement sans pareil s'éveille en elle. Arya enroule les doigts de Daenerys autour de la poignée du poignard, sa main tremblante contre celle de Daenerys.
"Merci," souffle Daenerys, trop faible pour dire autre chose. Qui aurait cru, après toutes ces années, qu'elle trouverait enfin des personnes qui la protégeraient. "Merci."
L'avant dernière action de Daenerys en étant elle-même est de baisser les yeux sur sa fille. Elle force ses paupières à se rouvrir, luttant toujours sous le poids de Freuxsanglant qui pince et force chacune de ses défenses, et elle admire la vue de Lyaella. Elle attend. Et puis elle le sent entrer, une ombre furtive. Avec lui, de l'anxiété et de la peur. Elle n'a que quelques instants pour agir.
Elle regarde Arya.
"Prends-la," supplie-t-elle, ses paroles à peine plus fortes qu'un souffle. Sa poitrine est débordante de panique. Elle a envie de crier mais elle ne peut pas. "Prends-la!" essaye-t-elle d'hurler, pourtant ce n'est qu'un murmure.
Arya comprend.
Elle soulève Lyaella de la poitrine de Dany et, aussitôt qu'elle l'a quittée, Daenerys ressent un vide qui n'a pas de nom. Son cœur a disparu: il pompe dans le corps de Lyaella maintenant. Dany n'a que des ténèbres. Elle cafouille avec le poids lourd du poignard, traînant lentement son bras plus haut, péniblement. Elle la tourne — son poignet lâche deux fois, mais elle essaye encore et encore, jusqu'à ce qu'elle puisse le tenir fermement.
"Qu'est-ce qu'elle fait?" exige Ver Gris. "Lâche-moi! Qu'est-ce qu'elle fait?!"
(Lointain, faible: "Dany...")
"Elle la sauve."
"Comment est-ce que ça la sauve?! Comment est-ce que ça — non! Non!"
Dany presse la pointe du poignard contre l'endroit où était son cœur. Elle espère seulement qu'elle aura assez d'énergie pour l'enfoncer. Ce sera son dernier choix autonome, sa dernière action en tant que Daenerys. Elle peut seulement espérer être assez forte.
"Tout va bien," dit-elle à Ver Gris. Les mots tournoient dans son esprit. Ce sont ses derniers. En Valyrien: "Tout va bien. On recommence."
Quand Lord Freuxsanglant entre de force, elle relâche chaque parcelle de sa résistance et elle le laisse l'envahir totalement, comme il n'y parvient jamais que lorsqu'elle est endormie.
Elle est avec lui. Elle savait qu'elle serait avec lui. Il est égoïste, lubrique, maléfique— il n'accorde pas d'importance au fait de l'emporter profondément dans leurs visions partagées, pas d'importance au fait de passer ce qui précède habituellement: lui qui jette un coup d'œil au travers de ses yeux à elle, lui qui observe sa réalité actuelle, à elle. Il pense connaître sa réalité actuelle. Il ne la connait pas.
Elle est Shiera Astre des Mers, mais elle ne l'est pas. Lord Freuxsanglant lui sourit en lui agrippant les mains. Il soulève ses paumes, les embrassant chacune, et puis il rigole — un son grave, résonnant.
"Qu'est-ce que ça faisait? Ca faisait mal?"
Elle ne répond pas. Elle ne peut pas penser au pourquoi. Elle ne peut penser à rien. Elle a un secret, mais il ne doit pas le savoir.
"J'espère qu'ils vont pouvoir te sauver. Je préférerais te garder ici plutôt que de laisser ton dieu t'emmener. Tu as été faite pour cette terre — cet enfer."
Peut-être que c'est vrai. Elle a certainement senti son feu infernal dans son intégralité toute sa vie.
Mais elle ne brûle pas.
"Dès qu'ils te donneront le bébé pour l'allaiter, tu lui trancheras la gorge et un nouveau règne pourra commencer. Tu es excitée?" Il sourit à nouveau. Il baisse le bras et place sa main sur son ventre. Et ce n'est pas le sien — mais, étrangement, il est quand même sensible. "Moi, je le suis."
"Dany! Dany—"
La voix de Jon. Ca la ramène dans son esprit juste une seconde — elle sent de la fumée épaisse, elle entend Lyaella pleurer, elle sent comme son corps lui fait mal — mais elle sent quelque chose d'autre dans sa main et, grâce à ça, son esprit se sent fort — elle est forte—
Elle est elle-même et elle a le contrôle.
C'est son souvenir préféré. C'est à son tour de tourmenter Lord Freuxsanglant.
Elle se tient devant la fenêtre de sa chambre, à regarder la mer éclairée par la lune. Elle entend un coup sur la porte. Elle se tourne.
Elle s'attend à ce que ce soit Lord Tyrion, mais elle espère que c'est Jon Snow. Quand elle l'ouvre pour le découvrir — se tenant là avec une sorte de bourdonnement anxieux chez lui, un désir vif fixé profondément dans ses yeux qui lui fait battre le cœur — elle sent quelque chose au plus profond d'elle s'éveiller, une sorte d'appréhension qu'elle n'a plus ressentie depuis longtemps. Une bonne appréhension.
Il ne dit rien. Il n'en a pas besoin. Elle sait pourquoi il est là et elle sait que ça pourrait mal tourner — elle sait que l'emmener dans son lit pourrait lui nuire politiquement et émotionnellement. Elle sait que ça pourrait être une erreur, qu'elle pourrait y repenser un jour et décider que, oui, aujourd'hui était le début de la fin.
Mais, en se regardant tous les deux, elle s'en fiche. Elle s'en fiche. Toutes les choses qu'elle aime chez lui — sa force, son honneur, ses yeux, son sourire — sont plus fortes que les peurs qu'elle pourrait ressentir. Que n'importe quelle hypothétique menace future. Elle a envie de lui. Elle veut tout de lui. Plus qu'elle n'a jamais voulu qui que ce soit auparavant.
Elle ouvre lentement sa porte, ses yeux ne quittant jamais les siens. Lorsqu'il entre dans sa chambre, elle ressent le besoin de frissonner. Il se tient devant elle, son regard débordant d'une énergie qu'elle ne peut pas nommer, mais elle la sent frémir autour de son cœur, marteler entre ses cuisses. Et il ferme la porte.
Ils ne s'observent qu'une seconde de plus, leurs deux poitrines se soulevant et retombant plus vite qu'elles ne le devraient. Et puis il s'avance, lui prenant doucement le visage entre les mains, son corps la repoussant contre la porte qu'il vient de fermer. Ses lèvres se pressant contre les siennes.
Elle pense, avec ce premier goût, qu'elle ne voudra plus jamais goûter un autre homme que lui. Elle se déploie pour lui, ses lèvres s'ouvrant, son cœur vaste. Lorsqu'elle passe ses mains dans ses cheveux, il grogne au fond de sa gorge et ses mains vont sur les agrafes de sa robe —ses mains à elle sont sur sa ceinture— elle se sent en vie, il y a tellement de sang qui pulse dans son corps, tellement de chaleur, tellement d'énergie—
Freuxsanglant la prend par la gorge. Ils sont à Peyredragon. Elle est elle.
"Si jamais tu réessayes ça, je vais—"
Elle est dans son deuxième souvenir préféré maintenant.
Jon la fait balancer dans la foule bruyante, son corps presser complètement contre le sien, son sourire caché dans ses cheveux.
Il est son mari. Elle est sa femme. Rien au monde ne l'a jamais rendue plus heureuse.
Quand elle regarde par-dessus son épaule, elle voit Lord Freuxsanglant là. Pour une fois, il a l'air effrayé. Confus. Mais s'ils sont un, si son esprit est relié au sien, elle peut l'absorber tout comme il peut l'absorber. Il ne l'avait pas réalisé. Il l'a sous-estimée. Les hommes le font toujours.
"Tu vois combien je l'aime?" demande Dany, embrassant l'épaule de Jon, souriant quand l'une des mains de Jon se presse dans le creux de ses reins, l'attirant plus près— presque vilainement près. "Je l'aime dans mon lit, oui, je te l'ai montré. Mais voilà comment je l'aime. Je l'ai pris pour qu'il soit à moi. J'ai dit oui. Je ne coucherai plus jamais avec personne d'autre que lui — Je suis à lui. A lui. Tu n'as jamais été aimé comme ça, n'est-ce pas? Des centaines de fois que tu as supplié ta bienaimée de t'épouser. Elle ne te voyait pas digne. Mais tu étais assez digne pour réchauffer son lit. Vraiment, même si tu ne l'as jamais réalisé, tu n'étais pas beaucoup plus que son esclave sexuel préféré."
Il est furieux. Dany sent de la véritable douleur — elle sait, pour qu'elle la ressente ici à l'intérieur de son esprit, ça doit être insoutenable en réalité.
"Alors," dit Dany, frottant affectueusement sa joue sur le cœur de Jon. Elle sent la texture épaisse de sa cicatrice même à travers les couches de ses vêtements. Il est revenu. Le Maître de la Lumière n'en avait pas encore fini avec lui. Peut-être, juste peut-être, qu'il n'en aura pas fini avec elle, non plus. "Qu'est-ce que tu disais avant, bâtard? Tu as dit que, si jamais je réessayais ça, tu allais… quoi? Fais-le, si tu as assez de cran."
Son visage se tord de rage. Le supplice de Dany lui déchire l'esprit — ses souvenirs se brisent en un millier de morceaux — ça fait mal, ça fait mal, ça fait mal.
Mais c'est ce qu'elle voulait.
Pendant juste un moment, elle est à nouveau Daenerys Targaryen. Elle resserre sa main autour du poignard, mais elle est tellement faible que la pointe de la lame glisse et sa main retombe. Non, pense-t-elle, implore, supplie. Non. Pitié.
Quelqu'un l'entend. Elle sent une autre main se joindre à la sienne, guidant, aidant, et elle ne peut même pas se concentrer suffisamment pour dire qui c'est — mais elle sait qu'on l'aime. On l'aime.
Avec l'aide de cette main supplémentaire, elle l'enfonce dans son cœur.
Oh, pense-t-elle. Elle sent un petit frisson de surprise — c'est sa dernière émotion. Ca ne fait presque pas mal.
"Qu'est-ce que tu as—"
Elle est Lord Freuxsanglant et il s'efforce de s'échapper. Il se représente les angles aigus et les marrons foncés de l'esprit d'Arya Stark. Il essaye de sortir de Daenerys à l'aide de ses griffes— il peut sentir son essence s'effilocher, comme si le sol se dérobait sous lui, les doux violets et les rouges brûlants de son esprit se transformant en cendres iridescentes— mais elle est fichue. Il est enchevêtré avec elle — et elle n'a pas la force — et lui non plus.
Il pense à Shiera. Bleu et vert. Bleu et vert. Son sourire. Non, avait-elle dit, maintes et maintes fois. En souriant. Non.
Daenerys est en train de rire. La barbe de Jon Snow brûle et chatouille la peau délicate de son cou pendant qu'il l'embrasse. Son corps tout entier est enveloppé d'une chaleur qui fait recroqueviller ses orteils.
"Tu es sûre que ça va si je reste?" lui demande-t-il, ôtant ses lèvres de sa peau. "Je pense que Lord Tyrion commence à se douter et Ser Davos s'en doute avec certitude. Ca pourrait compliquer les choses quand nous arriverons à Winterfell…"
Il est essoufflé, ses joues rougies. Dany grogne presque à cause de l'intensité de l'affection qui l'inonde face à ce tableau. Elle lève le visage et attrape ses lèvres, l'embrassant profondément, croisant ses jambes autour de ses hanches.
"Oui," lui dit-elle. Il sourit dans leur baiser. "Oui…"
"Oui."
Lord Freuxsanglant observe le Roi Aegon. Le verdict ne le surprend pas. Lors des quelques conversations qu'ils ont eues pendant qu'il était confiné dans les cachots, il était impossible de le faire changer d'avis. Tu as agi avec déshonneur, lui a dit Aegon. Tu as invité Aenys Feunoyr ici pour le Grand Conseil en lui jurant qu'il ne lui serait rien fait — et puis tu l'as décapité. La Maison Targaryen n'a pas besoin d'un tel poison dans son sang.
Je l'ai fait pour protéger la Maison Targaryen, a-t-il insisté. Je me suis toujours battu pour la Maison Targaryen — toujours. La Maison Feunoyr est le poison, c'est de ça que nous devons nous débarrasser — ne vois-tu pas—
Je vois que tu es le bâtard que nous avons toujours su que tu étais. Ton père n'aurait jamais dû te légitimer — il n'aurait jamais dû te donner un vrai nom. Tu ne seras jamais un vrai Targaryen.
Maintenant, il reste stoïque tandis que le conseil le condamne à l'exil.
"Tu prendras le noir pour le restant de tes jours."
Il sourit. Froid, calculateur.
"Et ce seront de nombreux jours. Que toi et ceux qui te succèderont dorment toujours sur vos deux oreilles, Majesté, sous mes mille yeux et un seul."
"Je ne peux pas l'être."
Daenerys secoue la tête, la main pressée contre l'arrondissement presque imperceptible de son bas ventre. Son cœur cogne dans sa poitrine. Elle a peur d'espérer, tellement peur qu'elle ressent de la tristesse alors qu'elle devrait ressentir de la joie.
"Je ne peux pas," insiste-t-elle encore, se tournant pour regarder Missandei.
Missandei se rapproche. Elle joint ses doigts et regarde Dany avec un regard calme, apaisant, qui fait que les choses semblent plus faciles à aborder.
"Il semble que vous pouvez, Majesté," lui dit-elle.
Dany secoue à nouveau la tête. Il y a d'autres chose qui pourraient rendre ses seins sensibles, son ventre sensible, faire disparaitre son sang. Il doit y en avoir.
"Je ne peux pas," répète-t-elle. C'est à peine plus fort qu'un murmure maintenant.
Missandei sourit doucement. Elle touche la main de Dany et Dany prend la sienne immédiatement, s'y agrippant fort. Elle a l'impression qu'elle pourrait s'envoler. Comment cela peut-il être en train de se produire? Elle doit être en train de rêver. Elle doit être en train de rêver.
"Je n'ai jamais rien connu qui soit impossible pour vous."
Il lui fait l'amour.
"Aegor," gémit-elle dans son épaule et puis elle rit et lui mord la peau. Le nom de leur demi-frère.
Il roule loin d'elle et la repousse, fort, sa rage étant une fureur aveugle. Il tend la main et entortille ses cheveux argentés autour de ses doigts, tirant férocement, sa jalousie remplissant sa poitrine jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de place pour rien d'autre.
"Pourquoi fais-tu ça?!"
Il a presque envie de pleurer. Il se dit que c'est la rage.
Shiera rit à nouveau. Ses yeux, vert et bleu, pétillent sinistrement. Quand elle tend le cou pour l'embrasser, c'est sadique. Mordant. Froid.
"Tu es bien pour là maintenant, mais tu ne seras jamais assez."
"Et s'il n'a pas envie que je le monte?"
"Alors je serai ravie de t'avoir connu, Jon Snow," dit-elle avec légèreté. Elle attend qu'il ait fait le tour de Rhaegal avec incertitude et puis elle tourne le visage, cachant son sourire.
Il a du mal à grimper, glissant et tombant presque du dragon dans la neige à un moment donné, mais, finalement, il est maladroitement installé sur Rhaegal. Dany prend un moment pour les regarder, son cœur se gonflant dans sa poitrine. Est-ce que tu sais? a-t-elle envie de lui demander. Est-ce que tu sais que je t'aime?
"A quoi est-ce que je me tiens?" demande Jon.
Il lui faut bien ça pour ne pas rire.
"A tout ce que tu peux trouver."
Il se débrouille comme elle savait qu'il se débrouillerait, s'agrippant fermement à Rhaegal et Rhaegal décolle avec enthousiasme, filant dans le ciel comme son frère le fait avec Dany. Dany attend un instant, les regardant s'envoler. Elle laisse son sourire percer, radieux et véritable. Elle a l'impression que son cœur s'est envolé avec eux.
Il n'est au Mur que depuis une semaine quand il entend la voix pour la première fois, sinistre et grondant dans son esprit.
Un homme en enfer est un homme enchaîné. Un homme qui gouverne l'enfer est un roi.
Plus rien ne lui fait peur. Il s'est plongé tellement profondément dans la magie du sang et la sorcellerie que rien n'est inattendu. Il repose les pinces à feu et tourne le dos au feu. Il sourit.
"Eh bien, si quelqu'un doit être le roi de l'enfer, c'est bien un Targaryen," dit-il.
Jon lui masse le dos. Elle est à moitié endormie, apaisée jusqu'à atteindre un état de contentement par ses caresses, la chaleur du lit, le crépitement du feu. Sa voix est basse, douce.
"Dany?"
Elle tourne le visage sur le côté pour le regarder. La lumière du feu s'amasse sur ses joues; il est plus beau que jamais.
"Je suis fier de toi," lui dit-il.
Ses yeux se ferment alors qu'elle sourit.
Il fait temporairement comme chez lui dans l'esprit den Bran Stark et il attend.
Pendant qu'il attend, il observe et tout ce qu'il voit le rend malade. Ses échecs avec Rhaella et Aerys sont clairs: malgré tout ce qu'il a essayé de faire, ils ont continué, en mettant au monde les pions qui vont finir par orchestrer sa chute. Ses succès — tous leurs enfants dont il s'est débarrassé — importent peu alors que Daenerys et Rhaegar Targaryen ont quand même survécu. Et les fruits des labeurs de Rhaella Targaryen l'ensemencent de rage.
Il regarde tout s'effilocher. Il l'observe, un enfer qui s'approche lentement.
Il voit Jon Snow, autrefois un bâtard comme il l'était lui-même, finir dans le lit de Daenerys Targaryen. Il voit l'amour qu'ils partagent tous les soirs durant leur voyage jusqu'à Winterfell. Il voit leur futur — leur famille — le règne qu'ils auront — la paix qu'ils amèneront — sa chute à lui et celle qui le renforce — tous les oui qu'elle lui donnera — et il s'enflamme.
"Ce que tu as dit l'autre jour… Lyaella. J'aime bien."
Jon lève les sourcils en entendant ça. Il sourit une seconde plus tard, ses bras s'enroulant autour de sa taille, l'attirant contre lui. Il l'embrasse. "Juste au moment où je pensais que Princesse Zaldrīzes-zokla de la Maison Targaryen sonnait bien…"
Elle rit. Et elle l'embrasse. Encore et encore et encore.
Toutes les nuits, dans le corps de Bran Stark ou dans tout autre, il brûle. Son nom lui brûle les veines, lui pollue le cœur. Son amour est affection et haine à parts égales. Il ne sait jamais de quel côté la pièce va atterrir à chaque fois qu'il rêve d'elle.
Il sait seulement qu'il ne l'a jamais eue et qu'il ne l'aura jamais.
"Je suis à lui et il est à moi. A partir de ce jour, jusqu'à la fin de mes jours." Elle l'aime, elle l'aime, elle l'aime—
Il l'aime, il la déteste — il l'aime.
Jon—
Shiera—
Lyaella.
L'obscurité s'ouvre à elle, l'appelant doucement.
La porte est rouge.
A suivre...
