Chapitre 11: Le Courroux du Dragon

I.

Il a l'impression que sa tête vient tout juste de toucher l'oreiller quand un hurlement de loup le réveille.

Ca résonne dans la Crypte-aux-Vierges, rebondissant sur les murs et le sol en pierre, remplissant tous les vides et les cœurs d'effroi. C'est un son déchirant, bruyant. Incessant.

Ser Davos ne l'a entendu qu'une seule autre fois dans sa vie.

Il tire ses os douloureux du lit et enfile hâtivement un manteau. Il enfonce ses pieds dans ses bottes et sort à toute allure de sa chambre, se précipitant dans les escaliers vers la cour, vers Ghost. Il n'est pas le seul à être inquiété par le son.

"Qu'est-ce qu'il a?" demande Lord Tyrion avec insistance. Il arrive à côté de Ser Davos. Davos secoue la tête.

"Je ne sais pas," dit-il. Son cœur est profondément anxieux. Durant un instant, tout ce qu'il voit, c'est le corps mort de Jon sur cette table, rigide et froid. "Mais quelque chose a mal tourné. Quelque chose ne va pas."

Ils viennent juste d'atteindre la porte de la cour quand ils entendent résonner la voix de Sansa derrière eux.

"Qu'est-il arrivé à Ghost?" appelle-t-elle. "C'est lui qui gémit?"

Lord Tyrion s'arrête et se tourne pour l'attendre, mais Ser Davos continue de marcher. Il avance, se dirigeant vers les bruits affligés que fait le loup géant, son cœur sombrant de plus en plus bas à chacun de ses pas. Quand il arrive enfin à l'enclos de Ghost, il reste juste devant la barrière et regarde fixement. Il a l'impression que son cœur s'est retourné. Non, pense-t-il. Par pitié.

"Qu'est-ce…" Sansa s'interrompt, surprise. "Est-ce que Ghost a fait ça?"

Il entend un bruit métallique et une seconde plus tard, Sansa s'approche avec l'une des torches d'un mur à proximité. Elle se penche par-dessus la clôture l'enclos et tend la torche, baignant la maison temporaire de Ghost d'une lumière plus vive qu'avant. Elle prend une brusque aspiration d'air en voyant de plus près la destruction.

"Qu'est-ce qu'il a?" demande-t-elle à Ser Davos.

Ser Davos regarde fixement les gouttes de sang sur le sol dur où Ghost a creusé furieusement. Il a creusé dans des débris enfouis, dont certains lui ont soit transpercé les coussinets, soit arraché les griffes. Certaines gouttes de sang se rapprochent davantage de petites flaques; la lumière oscillante de la torche de Sansa se reflète sur leurs surfaces sombres. Et Ghost... il arpente son enclos, haletant fortement, ses yeux rouge sang plus sauvages que Ser Davos ne les a jamais vus. A chaque pas qu'il fait, il laisse du sang derrière lui.

"Lord Freuxsanglant est-il entré dans sa tête?" demande Tyrion. Il a l'air effrayé. "Mais Daenerys n'est même pas là. Le bébé n'est même pas là. Pourquoi est-ce qu'il prendrait Ghost pour cible maintenant?"

Lord Freuxsanglant est leur préoccupation depuis longtemps maintenant, mais Ser Davos sait que ce n'est pas ce qui se passe là maintenant. Ce n'est pas Freuxsanglant: c'est bien pire que ça. Il parvient à peine à respirer dans le vide qui lui dévore la poitrine. Ca fait mal. Durant un instant, tout ce qu'il peut voir, ce sont les sourires de la reine et du roi le soir de leur mariage, leurs visages radieux illuminés par la lumière du feu, un peu comme la lumière de la torche qui est reflétée maintenant dans le sang déversé de Ghost. Il sent les coins de sa bouche se baisser, mais il le combat.

"Non," répond faiblement Ser Davos. Ses yeux le brûlent. "Je ne pense pas que ce soit l'œuvre de Lord Freuxsanglant."

Ils restent dans un silence tendu et observent Ghost. Il alterne entre hurlement et gémissement dans la nuit, creusant furieusement dans ce même endroit avec ses pattes ensanglantées comme s'il pensait pouvoir creuser un tunnel hors de son enclos, et faire les cent pas en cercles effrénés et agités. En tournant en rond, il halète tellement fort que de la bave tombe en longs fils de ses babines. Il est affolé sans aucun doute, mais Ser Davos que ce n'est pas une folie causée par la Corneille à Trois Yeux. C'est du chagrin.

"Que devrions-nous faire?" demande Sansa. "Ses pattes sont blessées."

"Je pense que personne ne devrait rentrer là-dedans avec lui," dit Tyrion avec inquiétude. "Il a l'air…"

Il n'a pas besoin de finir. C'est clair pour eux tous.

"Il faut qu'on fasse quelque chose," insiste Sansa. "Il va se blesser encore plus… Ghost! Ghost, arrête de creuser!"

Ghost n'entend personne ni quoi que ce soit. Il est perdu dans un chagrin aussi féroce, total, que la folie. Ser Davos sait qu'il va creuser jusqu'à ce qu'il ne le puisse vraiment plus, peu importe les lésions qu'il se fera. Il creusera jusqu'à être libre, quoi qu'il en coûte.

"Laissez-le sortir," ordonne Ser Davos. Il tourne le dos de Ghost lorsque Ghost recommence à gémir. Il n'en supporte pas la vue. Il n'en supporte pas le son. Je vous ai dit ne pas y aller. Je vous l'avais dit. Je vous avais dit de ne pas y aller. Je vous maudis. Je vous maudis tous les deux. "Laissez-le sortir."

"Laissez-le sortir?!" répète Tyrion. "Je ne vois pas comment ça pourrait être une bonne idée."

Ser Davos porte sa main à son front. Chaque respiration fait mal et il y a une douleur qui monte derrière ses yeux. Il pense que ce sont peut-être des larmes.

"Laissez-le simplement sortir. Il n'arrêtera pas tant que vous ne l'aurez pas fait."

"Nous ne savons pas où il va aller! Nous ne pouvons pas simplement laisser un loup géant détraqué vagabonder dans les rues de Port-Réal—"

Ser Davos l'interrompt. "Il ne vagabondera pas. Parce qu'il va venir avec moi. Nous allons à Peyredragon. Immédiatement"

Il y a une pause dans la discussion qui est remplie par le son de Ghost qui pleure en de longs jappements gémissants. Un animal a-t-il déjà semblé aussi triste? Ser Davos ne pense pas qu'il pleurait ainsi la dernière fois. A cet instant, vu comme Ghost pleure, Ser Davos s'attend à moitié à ce qu'il se mette soudainement à parler. Son chagrin semble profondément humain.

"Je ne pense pas que Ghost soit blessé à ce point-là," dit finalement Sansa. "Nous pouvons simplement envoyer un corbeau à Jon. Ils devraient arriver à Peyredragon demain soir."

"Lady Sansa a raison," dit tout de suite Lord Tyrion. "On a besoin de vous ici, Ser Davos. La Reine Daenerys et le Roi Jon comptent sur votre aide ici, pas à Peyredragon. S'ils ont besoin de vous, ils vous feront appeler."

Les yeux de Ser Davos se ferment en entendant ça. Sa grand-mère lui a dit une fois qu'à chaque fois qu'on prononce le nom d'un défunt, il touche notre cœur un instant. Il cherche un effleurement glacial dans sa poitrine. Il ne sent que de la lourdeur.

Sansa sent sa détresse. "Qu'est-ce qui ne va pas, Ser Davos?"

Il ne peut pas les regarder.

"La dernière fois que j'ai vu Ghost comme ça, Jon Snow était mort."

Ghost consume le silence une fois de plus, cette fois avec des hurlements forts et résonnants. Qui appelle-t-il? Se demande Ser Davos. Aucun de ses frères et sœurs de portée ne sont là, avec lui. Peut-être que son maître n'existe plus nulle part. Vers qui s'écrie-t-il?

"Ca ne veut rien dire," dit immédiatement Lord Tyrion. Mais sa voix est tendue.

"Ghost pourrait tout aussi bien être chamboulé à cause de quelque chose que la Corneille à Trois Yeux a essayé de lui faire. Ou il pourrait être malade," ajoute Sansa. "Ca ne veut pas dire que Jon est mort…"

"Non," convient Ser Davos. Il se tourne pour les regarder. "Ca ne veut pas dire que Jon l'est. Ca veut dire que soit Jon est mort — soit quelqu'un à qui il tient avec une telle profondeur que son loup géant en a ressenti la douleur de l'autre côté de la mer est mort." Il se sent vieux à cet instant. Plus vieux qu'il ne s'est jamais senti auparavant. Il a juste envie de se rendormir. Combien de fois doit-il perdre ceux qu'il aime comme si c'était les siens? Combien d'enfants doit-il enterrer? "Quoi qu'il en soit, je dois être là-bas."

Quand il libère Ghost, il file tout droit vers les quais. Il n'est pas beaucoup plus qu'un éclair de lumière de lune dans l'obscurité.

Ses hurlements plaintifs s'élèvent dans Port-Réal durant toute la nuit.


II.

Jon ne se souvient pas d'avoir quitté le bateau.

Il ne sait pas comment il est sorti de leur chambre remplie de fumée. Il ne se souvient pas d'avoir traversé les couloirs. Il ne se rappelle pas qu'ils aient fait descendre l'embarcation dans l'eau ni d'être grimpé dedans. Il ne se souvient pas d'avoir attrapé la robe serrée dans son poing.

Son poing trempé de sang.

Il s'avachit sur la gauche. Sa tête est remplie d'une douleur aiguë, mais c'est plus que son cerveau qui lui fait mal. La pression dans sa poitrine est suffocante. Intolérable. Pendant un moment ou deux, il arrête d'essayer de pousser ses poumons contre le poids qui pèse sur son cœur. Pendant un instant, il ne respire plus du tout.

Il ne se souvient pas du chemin qu'ils ont pris pour quitter le navire en feu. Mais il se souvient de sa femme, enveloppée dans une couverture imbibée de sang, avachie dans les bras de Ver Gris. Sa tresse ensanglantée traînant à terre pendant qu'il la portait.

Jon n'arrive pas à se tenir droit. Quand ses doigts touchent l'eau, il se contrefiche d'être couché à moitié hors du bateau. Il ouvre les yeux. Fixe l'eau sombre et trouble, noire d'encre sous la faible lumière de la lune. La tempête s'est arrêtée. S'il regarde dans l'eau, il ne regarde pas dans le bateau. La tempête s'est arrêtée. S'il ne regarde pas dans le bateau, il ne la voit pas. La tempête s'est arrêtée. S'il ne la voit pas, ce n'est pas réel. La tempête s'est arrêtée. Ca s'est arrêté. Ca s'est arrêté.

"Votre Grâce."

Il n'a pas de grâce. Il n'est pas roi. La seule chose qui ait jamais fait de lui un roi n'est plus là.

Il se penche plus près de l'eau. Le bord de la chaloupe en bois s'enfonce dans sa poitrine. Il a envie la presser assez loin pour qu'elle le coupe en deux. Alors, pense-t-il, un peu de cette pression s'en ira. Alors, pense-t-il, ce sera fini. La tempête s'est arrêtée. La lune est sortie. Il sent la nausée s'installer et monter en lui. Dany, pense-t-il, son cœur s'entortillant dans sa poitrine. La tempête s'est enfin arrêtée.

"Jon," dit fermement Ver Gris. "Le bébé."

Le bébé. Jon ferme les yeux; le son de ses sanglots déchire soudainement l'air et se réfracte dans son cerveau endolori, se heurtant à chaque pensée répétitive. La tempête s'est arrêtée – le bébé. Ca s'est arrêté – le bébé. Le bébé. Une partie de son esprit sait qu'elle pleure depuis le début, mais c'est la première fois qu'il l'entend réellement. Chacun des hurlements de Lyaella rajoute une nouvelle pierre sur le cœur de Jon. Il pense qu'il ne pourra plus jamais bouger.

"Le bébé a besoin de toi. Prends-la à Arya."

Non. Lyaella n'a pas besoin de lui. Elle a besoin de sa mère. La femme allongée à leurs pieds, enroulée dans une couverture sous laquelle elle dormait il y a juste un jour. Dans les bras de Jon. Elle était là. En vie, chaude. En vie. Ici. Il ne peut pas regarder. Il ne peut pas.

C'est de sa faut. Et il ne va pas prendre Lyaella. Pas avec le sang de sa mère sur ses mains.

"Jon!" dit à nouveau Ver Gris, plus sèchement cette fois. "Lyaella."

Il ne peut pas le faire. Il n'est pas assez fort. Pas comme elle. Il ne peut pas.

Mais il le fait quand même. Il sent sa colonne se redresser, son corps se tourner vers son bébé. Sa sœur la tient toujours dans ses bras. Elle la tient depuis qu'elle a été enlevée de la poitrine de sa mère. Elle l'a portée hors du bateau. Jon ne s'en souvient pas.

En regardant Arya, il comprend l'insistance de Ver Gris: Arya semble n'être qu'à quelques secondes de vomir. Elle regarde toujours fixement le corps de Dany. Jon n'est pas sûr qu'elle ait détourné les yeux une seule fois depuis qu'ils ont commencé à ramer. Jon ne peut pas regarder du tout et elle ne peut pas détourner le regard.

Jon se penche en avant sur le banc en bois et tend les bras vers sa fille. Elle est enroulée dans le manteau cramoisi de Jon mais il craint soudainement qu'elle ait quand même froid. Durant une seconde, il ne peut penser qu'à ça: prendre Lyaella, s'assurer qu'elle soit au chaud. Mais Arya ne semble pas réaliser qu'il veut prendre le bébé. Elle ne bouge pas. Elle tient Lyaella comme avant, même si son corps commence à trembler.

"Arya," appelle Ver Gris. "Donne le bébé à Jon."

Arya se penche en avant juste un peu, mais pas suffisamment. Jon est forcé de se décaler de l'autre côté du banc. En se penchant en avant, ses orteils se pressent contre Daenerys. Immobile. Inerte. Il sent son ventre retourner à l'envers. Il lui faut bien ça pour ne pas laisser Lyaella tomber lorsqu'il la prend enfin.

Avoir sa fille pressée contre sa poitrine devrait le réconforter, mais ça ne fait qu'ouvrir un autre puits de chagrin. Il la berce contre lui, faisant courir son nez le long de son cuir chevelu. Elle a toujours du sang sur elle. Le sang de Dany. Et lui aussi. Ils en sont couverts. Ses vêtements en sont devenus raides. Il est sous ses ongles, dans ses cheveux. C'est tout ce qu'il reste d'elle.

Jon drape le manteau trempé de sang qu'il porte autour de lui et de sa fille. Il la change légèrement de place pour que sa petite oreille soit posée sur son cœur. Ca doit être étrange pour elle, pense Jon, de ne plus entendre le cœur de Dany. Elle a vécu en-dessous de ce son toute son existence. Elle doit être tellement perdue sans son battement. Je le suis aussi. Les pleurs de Lyaella diminuent rapidement, se calmant davantage avec chaque battement du cœur de Jon, jusqu'à ce qu'elle soit calme pour la première fois depuis qu'elle a été ôtée de la poitrine de sa mère.

Jon aperçoit un mouvement du coin de l'?il. Il se tourne et regarde Arya se plier en deux. Jon s'attend à ce qu'elle vomisse mais, après un moment à respirer profondément avec la tête entre les genoux, elle se glisse plutôt du banc. Elle s'agenouille près du corps de Daenerys et, lorsque ses mains se dirigent vers la couverture qui l'entoure, Jon sent son cœur se refermer brusquement.

"Qu'est-ce que tu fais?!" exige-t-il. Sa voix est plus en colère qu'il ne s'y attendait. Est-il en colère? Il n'en est pas certain. Il ne parvient pas à nommer la lourdeur dans sa poitrine. Ca ressemble en rien à ce qu'il a déjà ressenti. "Non — arrête!"

Il essaye de tendre le bras pour pousser la main d'Arya loin de sa femme — parce qu'elle ouvre la couverture, exposant son corps à la brise froide. Elle va avoir froid. Elle va être frigorifiée. "Arrête!" exige-t-il à nouveau, et il sent un brin de colère se détacher de cette tension sombre, lourde, sur son cœur. Elle pourrait s'enrouler autour de la gorge de quelqu'un s'il la laissait.

La main de Jon attrape l'épaule d'Arya, sa poigne forte. De son autre main, il maintient Lyaella bien en place sur son cœur qui bat la chamade.

"Arrête!" dit-il à nouveau, sa voix furieuse, désespérée. Je ne peux pas voir son visage inerte. Je ne peux pas. Ne m'oblige pas. Je t'en prie.

Arya dégage son épaule de sa prise. Elle prend quelque chose d'autour de son cou. Jon reconnaît directement ce que c'est et sa tête est prise de vertiges. La robe de Dany. La robe qu'Arya a choisie pour lui enfiler pour quand ils arriveraient à Pointe-Vive.

Il comprend ce qu'elle fait maintenant.

"Non," implore-t-il à nouveau, cette fois plus doucement. Il ne peut pas le supporter. Il ne peut supporter rien de tout ça. Il ne peut pas supporter de voir Arya habiller son corps sans vie. Il pense que la douleur pourrait le tuer.

"Il le faut," dit Arya. Sa voix est plate. "Je refuse qu'elle soit vue comme ça. C'est la reine. On ne va pas laisser les gens la voir comme ça."

Couverte de sang. Les mains en lambeaux. Nue, ses cheveux argentés cramoisis. Un poignard enfoncé dans la poitrine. Non. Arya a raison. Il sait qu'elle a raison, mais il doit quand même détourner les yeux. Et il ne peut pas l'aider.

Il cache son visage dans les cheveux de Lyaella. L'odeur du sang le submerge mais il ne peut pas relever le visage. Il respire par la bouche et caresse doucement le dos de Lyaella. Apaisée par les battements de son cœur, la chaleur de son étreinte et le doux balancé du bateau, elle s'assoupit rapidement. Jon aimerait pouvoir la suivre.

Il ne relève les yeux que lorsqu'il entend Arya se rasseoir sur le banc grinçant. Elle reste assise là un instant, les yeux fixant la mer avec un regard vide, et puis elle se tourne subitement sur le côté, se penche par-dessus le bord du bateau et vomit.

Le poignard est posé sur ses genoux. Les joyaux sur la poignée scintillent faiblement dans la lumière vive de la lune. Arya essuie le vomi de sa bouche avec une main tremblante, soulève le poignard ensanglanté et le lance dans la mer.

Jette Grand-Griffe dedans aussi, pense Jon, ses yeux se baissant sur la hanche d'Arya, où se trouve Grand-Griffe depuis la blessure de Dany. Elle est tout aussi responsable. Elle l'a tuée aussi. Je l'ai tuée.

Jon cache à nouveau son visage dans les cheveux de Lyaella. Les cheveux de Dany. Tout ce qui reste d'elle.

La tempête s'est arrêtée.


III.

"Réveille-toi. Il y a un navire."

Jon n'est pas endormi. Il doute qu'il dormira encore un jour. Il se cache dans sa tête. Mais quand il lève les yeux et voit le soleil se lever, il réalise qu'il y est caché depuis un certain temps. Pendant toute la nuit. Lyaella a dormi sur son cœur et il s'est caché. Comme un lâche. C'est un lâche.

L'autre embarcation flottant un peu devant eux, le seul autre bateau qu'ils avaient sur leur navire, transporte ce qui reste des gens qui ont voyagé avec eux — Jon ne se souvient même pas de qui c'est. Ils se dirigent vers le grand navire qui se profile au loin. Jon ne peut pas voir à qui appartient le navire. Il s'en fiche. Tout ce dont il se soucie est dans ses bras et à ses pieds. Il emmerde le reste.

Avec l'aube viennent des bribes qu'il avait perdues, des souvenirs gardés à distance hier soir. Ils l'assaillissent impitoyablement maintenant. Ils le transpercent en déchirant et en arrachant, le laissant tellement plein de désespoir qu'il arrive à peine à respirer. La main de Dany autour de la sienne, la guidant entre ses jambes vers la tête de leur fille. Les larmes coulant le long de son visage alors qu'elle tenait leur fille dans ses bras pour la première et la dernière fois. Sa voix faible, chevrotante: Je t'aime. Tout le sang — la souffrance. Sa force malgré tout. Et à la fin…—

Non, pense-t-il, le mot aussi cinglant qu'une gifle. Je ne peux pas. Je refuse. Je ne revivrai plus jamais ce souvenir.

Lorsqu'ils approchent le navire, Arya dit d'une voix détachée: "C'est le navire de Kinvara."

Jon voit qu'elle a raison. C'est vrai: c'est le bateau sur lequel elle est partie de Port-Réal. Il attend de ressentir quelque chose avec ça. De l'espoir, peut-être. Après tout, il est revenu. Il s'est vidé de son sang et est mort aussi. Il est allé dans cet endroit sombre et puis il en est revenu. Il n'arrivait pas à la cheville de son épouse; s'il était digne d'être ressuscité, elle est digne d'être immortelle.

Mais il ne ressent pas d'élan d'espoir. Son cœur ne s'élève pas. Il ne soupire pas de soulagement. Il ne ressent rien d'autre qu'un poids sombre qui l'enchaîne au sol. Ce poids est fait de plusieurs de choses— de rage, de désarroi, de chagrin, de peur, de désespoir— mais ces choses ne sont pas de l'espoir. L'espoir est pour les gens qui croient en une force de bonté, un équilibre de l'univers, et Jon ne croit en rien. Rien hormis l'enfant dans ses bras et la femme morte à ses pieds. S'il veut que ce soir arrangé, il va devoir s'appuyer sur quelque chose de réel.

Et sa rage est réelle. C'est une bête vivante et respirante qui sévit contre son cœur. Elle lacère son ventre avec ses griffes Elle est réelle.

Et cette bête repose sur son lit de chagrin et elle se régale de désespoir.

Quelle gravité de blessures doit-on infliger à quelqu'un pour qu'il meure de douleur? s'est demandé une fois Jon, cherchant une punition pour Freuxsanglant. Ca doit aussi être une corde raide — cause trop de douleur et blesse-le trop gravement et il mourra de cette blessure. Comment peut-on provoquer une souffrance immense sans immédiatement mettre fin à la vie?

Il regarde la tresse de son épouse, sortant de sous la couverture qui lui couvre le visage.

Voilà comment.


IV.

Ca semble prendre des heures pour arriver au navire.

Arya aide Ver Gris à ramer. Jon essaye d'utiliser tous leurs manteaux pour faire un endroit douillet et sûr où déposer Lyaella pour pouvoir aider aussi mais, au moment où il la place dans le nid de tissus, elle commence à hurler, le son strident et horrible. Il ne peut pas plus le supporter qu'il ne peut supporter la vue de la poitrine immobile de sa mère. Il la soulève à nouveau. Il emmerde le reste.

Elle a souillé le manteau dans lequel elle est enroulée et Jon se souvient qu'il a une de ses robes avec lui, même s'il ne se souvient pas de l'avoir attrapée. Mais c'est lui qui a dû le faire: c'est la robe que Dany aimait le plus, une robe d'un bleu éclatant faite avec un tissu doux. Il se rappelle avec une parfaite clarté comme elle a souri quand ils l'ont reçue d'Essos, comme ses mains — entières à ce moment-là; pas détruites, pas enchaînées par une blessure invalidante — ont caressé le tissu. C'est ma préférée, a-t-elle dit à Jon en souriant.

Et son esprit s'en est souvenu. D'une façon ou d'une autre, dans la brume de son chagrin, il l'a récupérée de leur navire en train de couler. Avec son sang toujours sur ses mains. Avec sa dernière vision d'elle — son visage se relâchant, son souffle la quittant en une expiration — étranglant toujours chacune de ses pensées.

En une boucle qui rend fou, aussi persistante que le soleil qui se lève dans le ciel, il pense: la tempête s'est arrêtée, mais ce n'est pas fini. La tempête s'est arrêtée, mais ce n'est pas terminé. Ce n'est pas terminé. Ce n'est pas terminé.

Ses mains tremblent fort maintenant, pendant qu'il lave leur fille. Il la couche sur ses genoux et trempe le bord du manteau dans la mer, l'utilisant pour nettoyer doucement sa peau. Elle est étonnement contente pendant qu'il le fait. Tranquille. Ses yeux sont ouverts. D'un gris profond, ils observent Jon puis se referment, puis s'ouvrent. Son petit front se plisse à chaque fois qu'elle les ferme: il pense que le soleil levant doit l'offenser après avoir été dans un endroit aussi calme et sombre pendant autant de temps, donc il se penche davantage au-dessus d'elle pour en bloquer l'éclat. Il l'arracherait du ciel s'il en avait la capacité.

Quand elle est propre, il lui enfile cette douce robe bleue, faisant attention à ce qu'elle ne tire pas sur la partie restante du cordon qui la reliait autrefois à sa mère. Jon ne sait pas quand il a été coupé et ligaturé ni par qui; il suppose que c'est Arya à un moment donné, bien qu'il ne soit pas certain de comment ses mains étaient assez stables. Ils tremblent tous depuis la naissance. Il doute qu'ils arrêteront un jour.

Une pensée lui vient en baissant les yeux sur Lyaella, ses cheveux d'un argenté propre et brillant, sa robe éclatante et joviale. Elle est magnifique. Mais il ne s'était jamais attendu à quoi que ce soit d'autre.

Elle lâche quelques pleurnichements saccadés, clairement malheureuse d'être loin des battements de son cœur aussi longtemps. Il la ramène contre sa poitrine, sa main berçant l'arrière de sa tête. Ses boucles argentées lui chatouillent la paume. Durant un instant, la pression dans son cœur est différente: il ressent de l'amour là, poussé contre son chagrin. Il pense que Lyaella doit être la personne la plus puissante du monde pour provoquer ça alors qu'il était certain de ne plus jamais ressentir que le poids de ces ténèbres pour le restant de ses jours.

"Ca va," dit-il à sa fille et le son de sa voix la calme immédiatement. C'est certainement le seul autre son familier, hormis les battements d'un cœur, qu'elle a entendu depuis la dernière fois que Dany a parlé. Quelles étaient ses dernières paroles? Jon sent la peur le saisir tout d'un coup. La panique. Il ne s'en souvient pas. Quelle était la dernière chose qu'elle a dite? Comment ais-je pu oublier ça? Comment ais-je pu oublier?

Il sent la pression dans sa poitrine essayer de monter dans sa gorge, essayant de le faire fondre en larmes, mais il ne peut pas la laisser faire. S'il commence à pleurer, il ne s'arrêtera jamais. Jamais.

Il cache à nouveau son visage contre les cheveux de Lyaella. Sa respiration est laborieuse contre les sanglots qui essayent de lui détruire le corps.

"Je vais arranger ça," s'entend-il murmurer à Lyaella. Chaque mot tremble de larmes. Je vais te la ramener. Nous la ramener.

Il n'y a pas d'autre alternative.


V.

Ver Gris fond en larmes.

"Je ne peux pas," dit-il en Valyrien, levant les yeux vers Rat Bleu et Mouche Rouge. Les soldats et domestiques survivants sont déjà sur le navire de Kinvara et attendent d'accueillir la deuxième embarcation à la porte de chargement. Mais Ver Gris n'arrive pas à se forcer à soulever Daenerys du sol du bateau. Jon est sûr que c'est purement l'adrénaline qui lui a donné la force de le faire avant. "Je ne peux pas."

"Nous allons le faire," assure Mouche Rouge à Ver Gris, le visage dur. Il regarde Jon. "Vous sortez tous et nous allons prendre la reine."

Mais Jon ne peut pas quitter ce bateau avec elle toujours dedans. Il ne peut pas la quitter. Même maintenant.

"Je vais attendre," leur dit-il. Les mots semblent étranglés, mais il ne peut pas pleurer. Il ne peut pas. La vue des larmes de Ver Gris perce presque sa propre résolution, mais il ne peut pas. Il a un travail à faire. Il a quelque chose à corriger. Il ne peut pas s'effondrer sur le sol de ce bateau et pleurer contre les cheveux de sa femme — même si c'est la seule chose qu'il a envie de faire. La seule chose qui pense-t-il, pourrait soulager la suffocation dans sa poitrine. Il a un travail à faire. Ce n'est pas fini.

Il refuse de laisser qui que ce soit lui prendre Lyaella. Elle est calme et contente avec lui et il ne va pas risquer de la déranger. Si Jon avait le choix, elle ne ressentirait plus un instant d'inconfort et de malaise de sa vie. Plus jamais.

"Je ne la lâcherai pas," dit-il à Rat Bleu et Arya. Durant une seconde douloureuse, il est de retour dans la chambre sur leur bateau, ses mains étroitement enroulées autour des bras de Dany pendant qu'elle pousse. Je ne vais pas la laisser tomber. Il ne l'a pas laissée tombée. Il l'a gardée debout jusqu'à ce qu'elle ait poussé leur fille hors de son corps. Mais elle est morte quand même.

Quand Rat Bleu et Mouche Rouge montent dans l'embarcation et soulèvent le corps de Daenerys, son bras pend mollement à son côté. Jon voit des ecchymoses sur ses avant-bras, juste en-dessous de ses coudes. Quand il l'agrippait et la maintenait debout. Ses yeux se ferment contre une vague soudaine de vertige. Durant une seconde, il pense qu'il va être malade. Il est obligé de prendre de grandes respirations jusqu'à ce qu'il puisse se lever, en tremblant et prudemment, et amener Lyaella sur le navire.

Ils se retrouvent dans le couloir inférieur. Kinvara n'est pas seule. Elle est avec une Prêtresse Rouge que Jon n'a encore jamais vue; elle est jeune et ses traits sont tirés par la tristesse. Dans ses bras, elle porte un bébé à peine plus âgé que Lyaella.

"Voici Tirina," les salue Kinvara, regardant l'autre prêtresse. "Elle va allaiter la princesse pendant que nous parlons. Le bébé doit avoir faim."

Le corps de Jon est plus rapide que son esprit. Tout d'un coup, la seule chose qu'il peut entendre, ce sont les battements de son cœur qui cognent dans sa tête. Sa rage dévore toutes ses pensées, laissant un vide étrange dans son esprit, un moment dans le temps où tout semble bouger plus lentement que la normale. Où tout, sauf sa rage, est lointain.

Tirina dit quelque choses, ses yeux sur les cheveux de Lyaella qui sont visibles par-dessus le manteau de Jon. Elle tend la main vers elle. Le ventre de Jon est tiré de force sur pieds. Il s'éloigne d'elle d'un grand pas, la nausée jaillissant dans sa gorge. Il ne prend aucune décision: son corps les fait pour lui. Il se tourne, passant Lyaella à Ver Gris. Il se ravance vers Kinvara et Tirina. Et puis, avec chaque son, hormis son propre pouls, étouffé et atténué, il tend la main vers la hanche d'Arya. Elle tend déjà la main vers son autre côté. En ce qui ne doit être qu'une seconde ou deux, Aiguille et Grand-Griffe sont toutes les deux contre la gorge de Kinvara. Elle tressaille à peine.

"Vous saviez!" hurle Arya d'une voix furieuse, chevrotante — féroce. "Vous saviez! Vous saviez qu'elle allait mourir! Vous saviez foutrement qu'elle n'allait pas survivre! Vous nous avez quand même laissés partir! VOUS SAVIEZ!"

Aiguille pique le cou de Kinvara, faisant couler une perle de sang et Jon ne dit pas un mot pour arrêter sa sœur. Il se contente de pousser Grand-Griffe plus près, aussi.

"Je ne connaissais aucun détail à ce moment-là. Mais le Maître de la Lumière m'a chargée d'emmener Tirina, pour le bébé, et Tirina était honorée d'obéir aux ordres du Maître de la Lumière." Elle semble tellement calme pour quelqu'un avec deux lames contre sa gorge. Sait-elle à quel point Jon est tout près de lui enfoncer Grand-Griffe en travers de l'œsophage? Ses musques sont tendus. Il n'y a que son devoir qui l'empêche de la tuer maintenant. La tuer est ce qu'il veut faire. Il ne s'est jamais senti aussi mal. Ne s'est jamais senti autant en colère. N'a jamais autant voulu voir quelqu'un s'étrangler avec son propre sang. Mais elle a plus de valeur pour lui en étant en vie: c'est la seule pensée rationnelle qu'il a dans sa tête là tout de suite.

"Vous saviez que quelque chose d'horrible allait se passer et vous l'avez quand même laissée faire!" C'est sa propre voix. Les mots viennent de lui, mais ils sortent de ses lèvres sans réflexion préalable. Son esprit tourbillonne, chacune de ses pensées est tellement enchevêtrée avec la pression dans sa poitrine qu'il arrive à peine à séparer les deux. Je suis mon chagrin, pense-t-il, et il le laisse le consumer.

"Vous êtes responsable! Vous l'avez fait! Et maintenant, vous allez la ramener!" Il se rapproche. Elle baisse furtivement les yeux sur Grand-Griffe cette fois. "Ramenez-la!"

Elle croise son regard. Jon détourne les yeux, dégoûté, certain qu'il va être malade. Il n'a même pas envie de la regarder.

"Il n'y a aucune garantie avec les résurrections, aucun moyen d'assurer leur succès. Si le Maître de la Lumière veut récupérer quelqu'un, le Maître de la Lumière les ramène. Ce qui vous est arrivé n'était pas la norm—"

"TAISEZ-VOUS!" C'est lui, aussi. "Vous allez la ramener! Vous allez me la ramener — ou le Maître de la Lumière va me prendre aussi!"

Cette pensée, entremêlée tellement solidement avec son chagrin qu'elle ne peut en être extraite, est une chose dont il est certain. Il ne vivra pas ici sans Daenerys. Il refuse. Il ne retournera pas dans leur royaume, dans leur lit, pour dormir là sans elle. Il ne se réveillera pas tous les jours avec la vue de son oreiller vide. Il ne passera pas le restant de ses jours sans lui parler, sans l'embrasser. Il refuse. A partir de ce jour, jusqu'à la fin de mes jours. Comment est-ce que ça pourrait être vrai si elle n'est pas là pour partager tous les jours menant à la fin de ses jours? Ca ne pourrait pas l'être. Ca ne peut pas. Il a fait un serment. Il a l'intention de s'y tenir. Il s'embrochera avec Grand-Griffe et se videra de son sang avant de continuer comme ça, à suffoquer à chaque seconde de chaque jour sous un désespoir tellement lourd que c'est tout simplement de la torture. La cruauté de la vie sans elle serait une punition trop brutale même pour le pire de ses crimes. Il ne mérite pas ça. Il ne le mérite pas.

Peut-être que Kinvara voit sa sincérité. Elle a l'air effrayée pour la première fois.

"Vous ne devez pas dire des choses comme ça," lui dit-elle. "Vous ne devez pas laisser la princesse toute seule dans ce monde, sans famille, comme vous avez été laissé — comme la Reine Daenerys a été laissée. Daenerys ne voudrait pas ça. Elle est morte pour cette enfant, pour vous. Vous la déshonoreriez."

Que connaît-elle de l'honneur? Que connaît-elle de lui? Il n'y a de l'honneur à avoir dans rien de tout ça. Il n'a pas été à la hauteur pour son épouse. Il a tué son épouse. Il n'y aura pas de plus grand déshonneur que ça.

Mais il voit la vérité dans ses paroles, aussi. Il pense au petit cœur de Lyaella battant contre le sien. Il ne peut pas l'abandonner ici sans lui. Un Targaryen seul en ce monde est une terrible chose, a dit Mestre Aemon, et il avait raison. Dany et lui l'ont ressenti pendant des années avant d'enfin se trouver. Comment pourrait-il condamner sa fille à ce sort?

La menace de suicide de Jon affecte plus Kinvara que la lame contre sa gorge. Il en déduit qu'est toujours important pour le Maître de Lumière. Pourtant, si c'est vrai, s'il l'est, comment le Maître de la Lumière peut-il le détruire de la sorte?

Jon abaisse Grand-Griffe et s'appuie sur cette nouvelle arme.

"Alors ramenez-la. Ramenez-la moi," ordonne-t-il. "Si vous ne voulez pas que je la suive, ramenez-la ici."

Son visage se défait avec tristesse. "Comme je l'ai déjà dit, je ne peux pas promettre—"

Il se rapproche de Kinvara. Arya baisse Aiguille, lui donnant la place pour se tenir directement devant elle et de baisser les yeux sur elle, pour qu'elle puisse voir la sincérité dans son regard quand il parle.

Elle avait raison avant: il ne peut pas laisser Lyaella toute seule dans ce monde. Mais ça ne veut pas dire qu'il est impuissant. Son esprit est rapide maintenant, passant en revue les actions possibles, cherchant une solution, une façon de récupérer Dany auprès de lui. Aucune solution n'est trop terrible si ça veut dire qu'il reverra son sourire. Je vois le chemin, pense-t-il et ce qu'il voit, c'est du feu.

"Vous allez le faire. Vous allez la ramener! Ou je dévasterai tous les temples d'Essos et de Westeros — chacun de ces putains de temples! Ramenez-la ou je démolirai tout ce que le Maître de la Lumière a construit jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de lui et de sa foi que des cendres!"

C'est de sa faute. C'est de sa faute. C'est de votre faute.

C'est de ma faute.

Son chagrin le fait presque à nouveau tomber à genoux, mais il ne peut pas le laisser faire. Il n'a pas encore fini.

Elle a l'air angoissée. Il se demande brièvement comment elle avait imaginé que cette confrontation allait se passer. Croyait-elle vraiment qu'il lui pardonnerait d'avoir envoyé sa femme vers une mort certaine? Si elle le pensait, alors son dieu ne voit pas la vérité. Son dieu est incapable et futile. Il sera facile à détruire. Jon maniera l'épée lui-même.

"Aegon," dit-elle, la voix tremblante de désespoir. Elle veut désespérément qu'il comprenne, mais Jon comprend tout. Il comprend qu'elle va ramener Daenerys ou que R'hllor mourra. C'est aussi simple que ça. "Ca ne dépend pas de moi de ramener qui que ce soit. Je peux essayer — et j'ai l'intention d'essayer, c'est pour ça que je suis là — mais si notre maître en a fini avec elle—"

Son cœur se contracte douloureusement. Durant un instant, il a envie de la frapper.

"Il n'est PAS MON DIEU! Ce n'est pas le mien!" crie Jon d'une voix tonitruante.

Ses dieux sont anciens et véritables. Ses dieux vivent dans les choses qu'on peut voir, comme la nouvelle croissance au printemps, comme ce premier arrondissement du ventre de Daenerys. Ses dieux vivent dans la douceur de ses baisers, dans la rose d'où vient son savon, dans la sensation miraculeuse de la tête de sa fille sous ses doigts, le corps de sa femme surmontant une chose horrible et magnifique, faite d'une puissance que Jon n'avait encore jamais vue, n'avait encore jamais imaginée. La plus grande puissance à laquelle il a assisté — à laquelle il assistera jamais. Une puissance qui, encore maintenant, fait monter des larmes dans ses yeux et un frisson le long de sa colonne. C'est là que vivent ses dieux.

Pas ici. Pas dans ce navire, avec le corps inerte, vide, de Daenerys sur le sol à quelques pas derrière eux. Pas avec Lyaella en train de pleurer dans les bras de Ver Gris, allant devoir être allaitée par une femme qui n'est pas sa mère, par une femme qui ne l'a pas faite grandir dans son utérus, une femme qui ne l'a pas conçue avec chaque once d'amour et de puissance et de force et de bonté qu'elle avait en elle. Dany a mis leur fille au monde avec toute les attentions avec lesquelles elle l'a portée. Et Lyaella ne se souviendra jamais de son visage. Ne se souviendra jamais de son amour. Ne la connaîtra jamais. Elle grandira sans l'amour d'une mère, comme Jon, comme Dany. Et c'est de la faute de Kinvara — de la faute du Maître de la Lumière — de la faute de Freuxsanglant — de la faute de Grand-Griffe—

De la faute de Jon.

"Le Maître de la Lumière n'est pas mon dieu," répète Jon mais, cette fois, les mots sont calmes, graves. Un avertissement. "Aucun dieu juste ne ferait quelque chose comme ça. Aucune présence bienveillante ne laisserait quelqu'un mourir dans la souffrance après une vie passée à secourir, une vie passée à protéger autrui. Je ne suis suivrai pas une bête comme ça."

Une bête. Comme son chagrin, en train de se tordre dans sa poitrine, de lui dévorer les entrailles. Il n'y a pas de mal qui surpasse cela.

Le visage de Kinvara se couvre d'un air de douce surprise. "Vous croyez qu'elle a souffert? Non, je ne crois pas qu'elle a souffert. Je ne le pense pas du tout. Je pense qu'elle était heureuse. Je pense qu'elle était fière. Est-ce que vous réalisez ce qu'elle a accompli? Si c'était le cas, vous seriez fier d'elle aussi. Elle a amené la princesse dans ce monde en toute sécurité malgré toutes les chances contre elle — et il y en avait beaucoup. Elle a détruit tout ce qui restait au Grand Autre. Son dernier serviteur. Je suis sûre qu'elle est morte en étant fière."

Jon n'est pas bête et il ne veut pas de ses paroles de réconfort condescendantes. Il sait exactement ce qui s'est passé durant les derniers moments de sa femme. Il est arrivé à son chevet — a vu Freuxsanglant là derrière ses yeux — l'a vue lutter pour revenir juste un instant… a vu son désespoir, sa question. Elle. Lui demandant de lui donner ce dont elle avait besoin une dernière fois. Lui demandant de la soutenir une dernière fois. De la porter à nouveau, cette fois pendant qu'elle prenait quelqu'un de ce monde. Il était sa moitié, son sang: si elle était trop faible, il lui aurait donné toute la force qu'il avait.

Et il l'a fait.

Il se penche en avant maintenant, le souvenir lui tordant les intestins en des nœuds tellement serrés que c'est une douleur véritable. Il sent son estomac convulser et il a des haut-le-cœur, mais rien ne vient. Il ne lui reste plus rien.

Il sait ce qu'elle a accompli. Mais ce n'est pas suffisant. Ce n'est pas suffisant. Parce qu'il en connaît aussi le prix.

Il continue, sa voix montant en volume peu importe à quel point il a la nausée.

"Je n'en ai rien à faire de comment vous pensez que ses derniers moments étaient! Vous n'étiez pas là! Vous n'avez pas vu ce qu'elle a enduré! Et c'étaient ses derniers. Les derniers qu'elle aura jamais!"

Il se redresse, mais la douleur qu'il ressent à l'intérieur veut le traîner à terre. Vers là où Daenerys se trouve. Il ne voit rien d'autre que le sang lui l'entoure sur ce lit. Il ne sent rien d'autre que sa puanteur métallique dans son nez. Il ne ressent rien d'autre que la terreur qu'il a ressentie, le désespoir. La rage. Je t'aime, entend-il à nouveau. Etaient-ce ses derniers mots? Il ne les méritait pas. Qu'est-ce que son amour lui a jamais apporté à part de la souffrance?

La bête dans sa poitrine le dévore. Il n'y a rien qu'il puisse faire. Il se penche à nouveau en avant mais, cette fois, c'est parce que des sanglots jaillissent dans sa gorge. Sa respiration est haletante, faible. Il arrive à peine à rester debout.

"Je m'en fiche," dit-il à nouveau, les mots entassés entre deux sanglots. "Elle n'est pas là. Elle n'est pas là! Je veux la récupérer! Je veux la récupérer ici!"

Il sent Arya lui attraper le biceps, lui faisant garder l'équilibre. Sinon, il pense qu'il tomberait par terre.

"Et c'est naturel de ressentir cela," dit gentiment Kinvara.

"NE LE TOUCHEZ PAS!" rugit soudainement Arya. Jon suppose que Kinvara a tendu la main vers lui, pour le réconforter. Arya a pris la bonne décision. Il est certain, s'il avait senti le contact de Kinvara, qu'il serait devenu fou de rage. Réellement fou. Une folie à faire pâlir celle du père de Daenerys, son grand-père.

Il y a une pause. Rien d'autre ne se passe hormis les halètements de Jon et les sanglots de Lyaella. Le reste de leurs vies sera-t-il ainsi?

"Comme je l'ai déjà dit, le Maître de la Lumière n'est pas votre ennemi. Vous devriez faire attention avec les menaces que vous êtes en train de faire . Vous avez besoin du Maître maintenant plus que jamais."

Non. Il a besoin de ses dieux maintenant plus que jamais. Et durant un instant, il les sent avec lui. Il trouve la force de se redresser et de lui faire face à nouveau, la force d'essuyer les larmes qui l'aveuglent. La force de parler. La force de refermer son chagrin, la force de le ravaler dans sa poitrine lourde.

"Quiconque m'enlève Daenerys est mon ennemi," dit-il à Kinvara. Ses mots tremblent comme le corps de Dany tremblait, allongée là, à se vider de son sang. Cette pensée ne sert qu'à transformer encore plus son chagrin en rage. "Je suis sûr que vous me direz ensuite que c'était la volonté du Maître, mais je me fiche de ses putains de raisons. Je me contrefous de ce qu'est la vue d'ensemble. Tout ce que je sais, c'est que j'ai embarqué sur ce bateau avec ma femme et, maintenant, elle est couchée là, morte. Et quelqu'un en sera tenu responsable. Quelque sera puni. Si pas votre Maître de la Lumière, qui? Si pas lui, à qui dois-je en vouloir? Moi-même? Je m'en veux déjà. S'il n'y avait pas Lyaella, je me serais déjà empalé sur Grand-Griffe et vidé de mon sang aussi. Vous? Si je n'avais pas besoin de vous pour la ramener, je vous aurais enlevé la tête des épaules dès l'instant où je vous ai vue."

Il n'a aucun bruit hormis les sanglots de Lyaella. Jon sent un calme étrange le submerger. Il s'y raccroche. Je ne suis plus impuissant maintenant, pense-t-il, sa rage brûlant avec une telle fureur qu'elle transforme tout le reste en cendres douces, silencieuses. En rien. Je ne le suis plus.

"Votre Maître de la Lumière a un choix. Il peut réparer ce qu'il a fait — il peut arranger la situation et me rendre Daenerys — ou je jure, devant les dieux anciens et les nouveaux, que je détruirai sa foi et que je le détruirai, lui. Je ferai flamber le Temple Rouge de Volantis jusqu'à ce qu'il ne reste même plus une seule pierre. J'exécuterai chaque prêtresse que je trouverai. Je brûlerai chacun des livres sur R'hllor. Je proscrirai son nom et je couperai la langue de toutes les bouches qui oseront le prononcer. S'il veut provoquer les ténèbres, je le pousserai dedans. Et s'il me tue à cause de ça, eh bien, ça ne fera que me rapprocher d'un face à face avec lui."

Que ferait-il alors? Jon déborde d'un pouvoir qui découle du fait qu'il n'a rien à perdre. Le Maître de la Lumière ne fera pas de mal à Lyaella — il a clairement l'intention de l'utiliser comme il a utilisé Daenerys. Que pourrait-il bien faire à Jon maintenant? Jon a le pouvoir. Jon a la rage. Et il fera ce qu'il doit faire avec ce pouvoir et cette rage. Peu importe à quel point ce sera terrible.

Kinvara a peur. C'est clair de par la façon dont elle recule devant Jon.

"Vous parlez avec chagrin," lui dit-elle, ses paroles inquiètes. "Vous n'avez pas les idées claires. Vous n'êtes pas vous-même."

Il n'a jamais entendu des mots moins vrais.

"Non. Tout ce que je suis est moi-même." J'emmerde le reste. Il se tient plus droit, son cœur battant de nouveau à tout rompre, mais ce n'est pas de peur cette fois. "Je suis le roi des Sept Royaumes et vous allez me ramener la reine. Vous allez ramener sa mère à la princesse. Ou une guerre comme vous n'en avez jamais vue s'ensuivra. Je n'arrêterai jamais. Ca continuera jusqu'à ce que je la revoie. Je réduirai ce monde en cendres pendant des décennies si j'y suis obligé."

Il voit, dans le silence qui suit, que Kinvara ne le croit pas. Elle le regarde avec tristesse, mais sa peur s'est évaporée.

"Vous ne me croyez pas. Vous ne croyez pas que je pense ce que je dis," réalise-t-il. Il a l'envie de rire, mais son chagrin est trop lourd pour le permettre. "Vous ne le croyez pas."

Elle secoue la tête lentement, avec un air d'excuse. "Non, je ne le crois pas. Je ne pense pas que vous ayez la noirceur nécessaire pour ce faire dans votre âme. A l'intérieur de vous, vous êtes fait de lumière."

C'est vrai, pense Jon, ses pensées se tissant avec irrégularité, mais cette lumière est du feu.

"Je n'ai pas de noirceur dans mon âme, c'est vrai. Mais j'ai du feu." Il refuse de laisser Kinvara détourner les yeux de son regard. Qu'elle scrute dans son âme — qu'elle voit la vérité de ce qu'il dit. "Je suis le descendant d'Aegon le Conquérant. Son sang coule dans mes veines. Et mes actions parleront au nom de mon cœur. Parleront pour cette lumière qui, selon vous, est en moi. Je ne fais pas de fausse promesses. Voyons qui a raison."

Il se détourne de Kinvara et regarde leurs soldats, à Daenerys et à lui. Il reprend Lyaella dans ses bras. Il sent à peine la douceur de ses cheveux contre ses lèvres quand il lui embrasse tendrement le sommet du crâne.

"Allez prendre le contrôle de la navigation," dit-il à un soldat. "Amenez-nous à Peyredragon au plus vite."

Il regarde Mouche Rouge et Rat Bleu. Pour une fois, sa douleur ne le touche pas. "Amenez la reine avec mois. Nous allons trouver un endroit douillet où la coucher le temps que Kinvara la ramène."

Il fait face à Ver Gris ensuite. Les mots Valyrien viennent sans aucun effort.

"Quand nous accosterons, trouve ces œufs de dragons. Mets Peyredragon en pièces s'il le faut. Trouve-les. Chacun d'entre eux. Et puis ramène-les moi," ordonne-t-il.

Ver Gris hoche la tête, le regard dur. Il a l'air prêt au combat. Bien.

"Votre Grâce," dit Tirina, juste au moment où Jon commence à passer furieusement à côté d'elle. "Le bébé doit manger. Je suis désolée. Mais le bébé doit manger."

Il refuse d'y assister. Il refuse de regarder Lyaella être nourrie au sein d'une autre femme. Il ne le fera pas. Rien que la pensée inonde à nouveau son corps de rage. De la tristesse suit peu après.

"Je vais aller avec elles," dit Arya. Elle fait mine de prendre Lyaella et Jon est surpris par la facilité avec laquelle il parvient à lui passer sa fille. S'il y a bien une autre paire de bras aussi sûre que les siens, c'est ceux d'Arya. "Je te la ramènerai après. Elle sera en sécurité."

Les yeux d'Arya sont aussi durs que ceux de Jon.

On emmerde le reste.


VI.

"Je suis désolée de ce qui s'est passé, vous savez."

Jon ignore Kinvara. Il installe doucement Daenerys sur la table, prenant soin de pas toucher ses mains blessées et de ne pas cogner son corps. Il ne veut pas qu'elle ait encore plus mal quand elle se réveillera. Il se souvient d'à quel point il avait mal quand il est revenu, comme les profondes entailles sur son ventre et son torse le faisaient souffrir avec une douleur brûlante qui a mis des lustres à enfin refroidir. Il ne veut pas de cette douleur pour elle.

"Ne la touchez pas," dit-il à Kinvara. Elle s'approche avec une bassine d'eau chaude. "Je vais le faire. Dites-moi quoi faire."

C'est mon devoir. Je suis la raison pour laquelle elle est sur cette table. C'est mon devoir.

Kinvara doit voir comme il tremble.

"Non, vous n'êtes pas obligé de faire ça," proteste-t-elle gentiment. "Pourquoi vous infliger plus de chagrin? Vous avez fait suffisamment. Vous l'avez aidée suffisamment. Vous pouvez rester ici si vous le souhaitez, mais si c'est plus facile pour vous de sortir, allez-y. Je vous ferai appeler s'il y a un changement."

Il secoue immédiatement la tête. Ca n'a pas d'importance à quel point il est bouleversé. Ca n'a pas d'importance comme ses jambes sont faibles, comme sa nausée est forte. Il sera la première chose qu'elle verra quand elle reviendra. Elle saura qu'il ne l'a jamais quittée. Qu'il ne l'a jamais abandonnée. Qu'il ne l'a jamais trahie. Il ne va pas la laisser se réveiller dans la confusion, dans la solitude. Dans la peur. Pas comme lui.

"Je vais rester et je vais aider. Qu'est-ce que je fais? Qu'est-ce qui vient en premier?"

Elle le regarde avec curiosité. "Vous ne vous souvenez de rien? Rien du tout?"

"J'étais mort. La seule chose dont je me souviens, c'est l'obscurité," dit-il, lui prenant la bassine d'eau. "Nous la lavons?"

Elle le regarde fixement durant un battement. Il voit des larmes lui piquer les yeux, mais il se fiche de ce qu'elle ressent. Sa tristesse n'est rien comparé à sa souffrance à lui.

"Oui," dit-elle enfin. Elle se racle doucement la gorge et se dirige vers la table sur laquelle Dany est allongée. "Commencez avec son corps. Nettoyez le sang et n'arrêtez pas. Je vais parler et je ne pourrai pas arrêter ce que je dis pour vous donner des instructions. Je vais lui couper des cheveux, lui toucher la poitrine et la toucher: vous devez l'accepter et vous ne devez pas m'en empêcher. Ca en fait partie. Je ne lui ferai aucun mal, d'aucune façon. Vous comprenez?"

Il comprend, mais ce n'est pas facile. Il ne supporte pas que qui que ce soit s'approche de son corps, encore moins le touche. Mais il hoche la tête, la mâchoire serrée.

"Bien. Après avoir lavé sa peau, lavez ses cheveux, mais attendez que j'en ai coupé quelques mèches. J'ai besoin d'avoir son sang toujours dessus quand je les utiliserai. Aegon… Je dois vous prévenir. Je ne sais pas si ça fonctionnera. Freuxsanglant était relié à sa conscience; si elle revient, il pourrait revenir aussi. Et je ne crois pas que le Maître de la Lumière le permettra."

La voix de Jon est sombre et régulière. "Il va le permettre. Il va me la rendre — elle, Dany. Je me fiche de ce qu'il fait avec Lord Freuxsanglant. Qu'il le torture jusqu'à la fin des temps. Mais Dany revient." Il regarde le chiffon qu'elle lui passe. "C'est aussi rugueux que du sable. Donnez-moi quelque chose de mieux pour elle." C'est la reine. Encore maintenant — c'est notre reine.

Avec un tissu d'une douceur convenable en main, il commence avec ses pieds. Du sang a coulé tellement loin sur ses jambes après la naissance qu'elle a du sang séché entre ses orteils; après avoir nettoyé seulement une partie d'un de ses pieds, l'eau dans la bassine est déjà cuivrée.

"Ca n'ira pas," dit Jon à Kinvara, l'arrêtant avant qu'elle ne commence. Il a la nausée. "Je vais avoir besoin de plus d'eau."

Elle vient se tenir près de lui. Elle jette un ?il à l'eau rouillée.

"Oui," acquiesce-t-elle doucement. "Je vais aller nous en chercher plus."

Le cœur de Jon pourrait tout aussi bien être dans le fond de sa gorge. Il ressent la douleur jusque-là, le mal. Ou peut-être que c'est juste à cause de ses larmes retenues.

"Elle aime l'huile de lavande dans son bain," ajoute-t-il. Il essaye de ne pas pleurer. Il ne sait pas s'il peut s'en empêcher. Je ne sais pas si je peux le faire, je ne sais pas si je peux le faire, je ne sais pas si je peux. La pensée s'enroule autour de sa tête en une boucle sans fin. Mais il ne part pas.

"D'accord," dit Kinvara d'une voix douce. "Je vais chercher ça aussi, alors." Elle marque une pause. Il la sent tendre une main vers lui, mais elle doit y réfléchir à deux fois, parce qu'il ne sent jamais son contact. "Ca va, Aegon— Jon. Ca va."

Il aimerait que les gens arrêtent de dire ça. Ca ne va clairement pas. Ca n'a jamais été moins que maintenant. Jamais. Il préférait que ce soit à nouveau lui sur la table — ça arrangerait les choses. Ca ferait que les choses vont. C'est insupportable.

Quand on lui amène plus d'eau, il continue. Comment le Maître de la Lumière remet notre sang dans notre corps quand il nous ramène? se demande-t-il. Il était très faible au réveil après sa propre mort — peut-être que le Maître de la Lumière ne le peut pas. Peut-être qu'il leur donne juste la possibilité de vivre jusqu'à ce que le peu de sang qui reste puisse se reconstituer.

Mais reste-t-il encore un peu de sang à Dany? Si oui, Jon ne peut pas imaginer comment. Il doit renoncer à rincer le chiffon lorsqu'il arrive à ses cuisses, car il a déjà fait tourner l'eau de cinq bassines au rouge sang. Il commence ensuite à verser de l'eau sur elle, rinçant ce qui peut être rincé et puis essuyant doucement ce qui a séché. Ses mains tremblent tellement fort qu'il renverse la moitié de l'eau à terre et non sur Dany et, le temps qu'il arrive à sa poitrine, Kinvara et lui se tiennent dans une flaque d'eau ensanglantée.

S'il se concentre suffisamment, il arrive à comprendre un peu ce que Kinvara dit en Haut Valyrien. Mais, dans l'ensemble, c'est un bruit de fond. Il rince doucement le sang des trois plaies superficielles de perforation près de là où le poignard était enfui. Ses mains, faibles et en ruine, ont essayé tellement fort d'enfoncer la lame, mais elle n'y est pas parvenue toute seule. Ils y sont parvenus ensemble. Et maintenant, pendant que Jon essuie doucement l'entaille où le poignard était enterré, il se retrouve à souhaiter avoir pu l'aider plus tôt. S'il avait pu se relever — avait pu ravaler le vomi que la douleur dans sa tête avait provoqué — il aurait pu arriver plus vite auprès d'elle. Il aurait pu la regarder dans les yeux et comprendre. Il aurait pu la sauver de ces trois blessures inutiles, de la panique qui a inondé ses yeux quand elle a réalisé qu'elle ne pouvait pas le faire toute seule.

Et peut-être qu'il aurait dû laisser Arya le faire. Arya lui aurait passé Lyaella et l'aurait fait rapidement, Jon le sait — plus rapidement qu'il n'est arrivé à faire étant donné sa faiblesse et sa désorientation après ce que Freuxsanglant lui avait fait. Arya s'était tournée pour ce faire quand il est passé à côté d'elle. Mais, à ce moment-là, il se souvient d'avoir pensé: Elle est mon sang. Elle est à moi et je suis à elle. Je vais être la dernière caresse qu'elle sent, la dernière personne qui la protège. C'est moi qui vais la regarder dans les yeux quand elle meure.

La seule chose qui l'empêche de craquer avec le souvenir de ce poignard qui s'enfonce dans son cœur est le souvenir du soulagement qu'il a vu sur son visage. C'était du vrai soulagement. Et la façon dont elle a expiré en mourant semblait presque paisible — du moins en comparaison avec toute la souffrance qui avait précédé.

Il parvient à arrêter de ressasser ce souvenir une fois qu'il dépasse les blessures sur sa poitrine. Il se concentre sur la tâche à accomplir, mais cette tâche ne fait que se compliquer quand il arrive à ses mains. Les regarder le bouleverse autant que ça le rend malade. Toutes les autres lésions sur son corps sont minimes en comparaison. Ses mains doivent de nouveau être reconstruites et Jon n'a pas la compétence de le faire comme ça doit être fait. Tout ce qu'il peut faire, c'est en nettoyer le sang. Il utilise le tissu doux pour essuyer le sang entre ses doigts. Il enlève la bague de la Reine Rhaella de son doigt et nettoie en-dessous, la remettant rapidement en place après. Lorsqu'il verse de l'eau sur la paume de sa main droite, ramollissant le sang séché agglutiné autour des quelques sutures restantes, il remarque quelque chose collé à sa blessure. Quelque chose qui était dans son poing.

L'eau chaude qu'il verse sur sa main le détache. Et, quand son cordon pour les cheveux tombe dans la flaque d'eau rouillée à ses pieds, il sent ses genoux se dérober. Il s'agenouille dans la flaque, sa tête qui tourne sur ses épaules, malade dans son cœur et dans ses tripes. Un souvenir lui revient immédiatement: ses mains trempées de sang lui caressant la barbe, lui coiffant les cheveux, défaisant son chignon en lui disant qu'il est temps pour lui de s'en aller (temps de la quitter).

Elle a serré ce cordon dans sa main tout ce temps. Elle est morte avec. Ses doigts tremblent lorsqu'il le sort de l'eau. Il ne pense pas pouvoir terminer ça. Il ne pense pas pouvoir regarder son visage, inerte dans la mort. Vide. Il entend sa voix résonner dans le fond de son esprit: "Et si tu regardais dans mes yeux et que je n'étais plus moi, qu'est-ce que tu ferais?"

Je te ferais revenir.

Il se plie en deux, enfonçant ses ongles tellement profondément dans son cuir chevelu qu'il sait qu'il doit se faire saigner. Il ne peut pas se relever. Il ne peut pas se tenir debout. Il ne peut pas continuer.

Mais il continue quand même. Je ne fais pas de fausses promesses, a-t-il dit à Kinvara. Et c'était vrai. Il va la ramener ou il mourra en essayant.

Kinvara continue de prier pendant qu'il finit de nettoyer les poignets de Daenerys. Quand il arrive à son visage, elle défait la tresse de Dany. Il garde les yeux sur le visage de Dany pendant que Kinvara coupe des mèches de ses cheveux. Il lui essuie les joues, les tempes, les lèvres. Les paupières, le front. Il lui touche la pommette avec des doigts tremblants, imaginant que ses paupières pourraient s'ouvrir, qu'il va la trouver en train de le regarder. Je ne reverrai plus jamais ses yeux, pense-t-il et, avec cette pensée, il doit s'appuyer sur la table pour être soutenu.

Kinvara jette les mèches de cheveux coupés dans le feu crépitant dans le foyer. Jon se demande s'ils vont même brûler. Il passe à ses cheveux ensuite, versant d'abord de l'eau dessus, essayant de rincer presque tout le sang. Il se surprend à placer gentiment sa main juste au-dessus de ses sourcils en même temps, pour que l'eau n'aille pas dans ses yeux. Après avoir rincé ses cheveux jusqu'à ce qu'ils soient argentés teintés de rouille, il attrape la barre de savon fournie et fait mousser ses mains. Il prend son temps pour laver son cuir chevelu et ses cheveux, lavant chacune des goûtes de sang derrière ses oreilles et sa nuque. Quand il rince enfin tout le savon, ses cheveux sont d'une couleur argentée pure et brillante.

Il n'a encore jamais tressé des cheveux avant, mais il a regardé Dany le faire tellement de fois qu'il peut fermer les yeux maintenant et se représenter ses doigts délicats tisser des mèches de ses cheveux argentés avec une clarté parfaite. Il ferme les yeux et s'assied dans la flaque teintée de sang à terre, ses doigts trouvant les longs cheveux mouillés de Dany. Il imagine ses mains, suivant le souvenir de ses mouvements avec les siennes. Il a l'impression que quelqu'un le guide pendant que ses doigts tirent trois sections par au-dessus et par en-dessous, les unes des autres. Il se dit que c'est elle. Et quand il arrive aux pointes de ses cheveux, il prend son cordon pour les cheveux tâché de sang et attache la tresse, et il ouvre les yeux. C'est loin d'être parfait, mais c'est une tresse. C'est le mieux qu'il puisse faire. Il espère que c'est suffisant.

Quand elle propre, Kinvara place ses mains sur le cœur silencieux de Dany et ferme les yeux. Jon se relève et se tient de l'autre côté de la table. Il sent chaque mot le traverser pendant qu'elle prie, son ton devenant de plus en plus désespéré à chaque mot qu'elle prononce. Il ferme les yeux aussi, cette pression dans son cœur emplissant son corps tout entier. Pitié, pense-t-il. Pitié. Oh, pitié.

Il ne sait pas combien de temps ils se tiennent là, à regarder le beau visage de Daenerys Targaryen. Jon prend doucement ses mains froides dans les siennes et les gardent pendant toute la durée, ses yeux braqués sur ses paupières, attendant le moment où elles s'ouvriront. Attendant. Attendant.

Mais elle est inerte. Elle ne respire pas. Elle ne bouge pas. Il ne voit pas le violet de ses yeux.

"Je suis désolée," murmure Kinvara. Il entend à nouveau des larmes dans sa voix. Il n'accepte pas ses excuses.

"Ca prend simplement plus de temps. Nous devons simplement attendre," dit-il. "Juste un peu plus longtemps."

Elle garde le silence un moment. Puis elle demande: "Combien de temps allez-vous attendre?"

C'est une question stupide. "Jusqu'à ce qu'elle se redresse et sorte de cette pièce avec moi en étant sur pieds."

Il le pense. Il se perche sur le bord de la table et lui tient les mains longtemps après que Kinvara s'en aille finalement. D'une minute à l'autre, elle va revenir auprès de lui. D'une minute à l'autre, ils seront à nouveau ensemble. C'est juste une question de temps.


VII.

"Jon?"

Il ne se tourne pas vers la voix d'Arya. Il tresse à nouveau les cheveux de Dany, ses doigts tremblant Il est déterminé à la faire comme il faut. Déterminé à la faire parfaitement Déterminé à avoir quelque chose à lui montrer quand elle se réveillera, quelque chose qui la rendra fière

Les pas d'Arya sont hésitants. Il sent sa main se placer sur son omoplate.

"Il est tard. Pourquoi tu ne reviens pas ici en matinée? Ses cheveux sont très bien."

"Non," insiste-t-il Ses doigts tremblant glissent dans les cheveux de Daenerys et la moitié de la tresse se défait. Il sent ses yeux le brûler avec force. "Ils ne sont pas très bien. Ils ne sont pas bien coiffés."

"Ils le sont. Prends Lyaella. La tenir dans tes bras te fera te sentir mieux."

Rien ne le fera se sentir mieux. Rien d'autre que Dany se redressant, lui parlant à nouveau. Rien. Il ne répond pas.

"Il est tard," dit à nouveau Arya, plus ferme cette fois. "Mets Lyaella au lit. Ils ont mis un berceau dans ta chambre. Je vais t'y amener. Allez, Jon. Tu ne peux pas t'effondrer. Pas maintenant."

Il ne s'effondre pas. Il essaye de tresser les cheveux de Dany. Il essaye de les coiffer comme elle le fait. Il essaye de faire ce qui est bien pour elle. Pourquoi est-ce qu'Arya ne le voit pas?

"Jon," dit-elle à nouveau, avec plus de fermeté. "Tu n'es pas uniquement l'époux de Daenerys. Tu es aussi le père de Lyaella. Tu as une nouvelle responsabilité maintenant."

Ses yeux le brûlent pendant qu'il termine la tresse. Il l'attache, ses doigts tremblant tellement qu'ils glissent un certain nombre de fois. Le mal dans son ventre est sévère maintenant. Il ne supporte pas l'idée de boire de l'eau, encore moins de manger quoi que ce soit, peu importe le nombre de soldats qui lui ont amené de la nourriture et l'ont supplié de manger. Il ne veut pas d'eau et il ne veut pas de nourriture. Il ne veut pas dormir. Il veut Dany.

Quand il entend Lyaella faire un doux son dans les bras d'Arya, il se tourne pour la regarder. Et ce qu'il voit lui noue l'estomac, fait chuter son cœur. Ses poings se serrent à ses côtés. Des larmes grimpent dans sa gorge.

"Qu'est-il arrivé à sa robe?!" exige Jon. Il entend les larmes monter, mais il ne sait pas faire grand-chose pour l'empêcher. Lyaella porte la robe d'un autre bébé. Elle est jaune. "Où est sa robe?!"

Arya est décontenancée. "La bleue? Elle est tâchée... on a eu un peu de mal à la faire téter, c'est pour ça que ça mis autant de temps. Elle est avec les servantes, elles vont…"

Elle s'arrête. Jon tourne le visage sur le côté. Il peut sentir les larmes rouler le long de ses joues.

"Je… Je peux aller la rechercher? Jon…"

Son cœur fissure en deux. Et il se met à pleurer. Les quelques premiers sont sifflants, silencieux. Mais à chaque sanglot qu'il hoquette, ça grandit en intensité jusqu'à ce qu'il agrippe le bord de la table sur laquelle se trouve Dany et qu'il pleure sur son corps, la tête baissée. Il sent la force de chaque sanglot dans son ventre, le bas de son dos. Chacun de ses muscles lui fait mal.

"C'était — c'était la préférée de Dany — je voulais que Lyaella la porte quand elle reviendra — Je veux que tu ailles la rechercher — je veux — je veux—" il ne peut pas finir. Il n'arrive pas à espacer suffisamment ses sanglots pour sortir des mots cohérents. Il ne fait que pleurer plus fort. Je veux Dany. Je veux Dany. Je veux Dany.

Il s'effondre par terre. Il n'arrive pas à reprendre son souffle, il n'arrive pas à s'arrêter. Il n'arrive pas à arrêter de voir des choses horribles derrière ses paupières. Son corps inerte, le sang imbibant le matelas sous elle, ses yeux se fermant pour la dernière fois. Sa main à lui autour de la sienne et la sienne, à elle, autour du poignard. Grand-Griffe enfouie dans sa poigne.

"Je l'ai tuée. Arya, je l'ai tuée!" Il est étourdi. Il n'arrive pas à respirer. "Je l'ai tuée!"

Sa sœur le rejoint sur le sol. Elle pleure aussi. Et, rapidement, Lyaella pleure avec eux.

"Tu ne l'as pas tuée," insiste Arya d'une voix étranglée. "Freuxsanglant l'a tuée. Pas toi."

Ca jaillit de lui. "Si! Je l'ai foutrement tuée! C'est sur mon épée qu'elle s'est coupée les mains! Je l'ai laissée dans la pièce! Je n'ai pas veillé sur elle! Je ne l'ai pas protégée! Et c'est moi qui l'ai mise enceinte — c'est de ma faute si elle s'est vidée de son sang! Et c'est moi…moi qui — moi — moi — moi—"

Il tourne le visage sur le côté. Durant une seconde, il pense qu'il va être malade. Mais rien d'autre ne sort qu'encore plus halètements et de sanglots irréguliers.

"Et c'est moi qui me suis endormie, Jon! C'est moi qui lui ai appris comment utiliser ce putain de poignard! C'est moi qui lui ai donné! Et c'est moi qui l'ai mis dans sa main! J'aurais fait exactement ce que tu as fait! Tu n'as rien fait de mal—"

Il se tire les cheveux et se penche tellement en avant que sa tête est presque entre ses genoux. "Si! Si! Je l'ai tuée! C'est ma faute!"

"C'est ce qu'elle voulait! C'est ce dont elle avait besoin! Tu lui as donné tout ce dont elle avait besoin, Jon, jusqu'au dernier moment— ça doit compter pour quelque chose—"

"Ca ne compte pour rien! Rien! Parce qu'elle n'est plus là! Arya, je ne peux pas — je ne peux pas—"

Elle lui agrippe les épaules et le tourne pour qu'il lui fasse face. Quand elle l'attire dans une étreinte à un bras, il a l'impression d'être le cadet des deux. Elle le serre doucement, faisant attention à Lyaella pressée contre elle avec son autre bras, et, quand Jon tend les bras pour lui rendre son étreinte, elle éclate en sanglots aussi violents que les siens.

"Je suis désolée. Je suis désolée," pleure-t-elle.

Il l'est aussi. Il pense que la douleur va le tuer. Il en a envie.

Il ne sait pas combien de temps ils restent assis à terre à pleurer. Dany ne se réveille jamais. Finalement, quand il n'a plus l'énergie pour pleurer, il exprime une horrible vérité qui ronge son cœur depuis des heures.

"Freuxsanglant est mort, mais il a gagné. Tout ce qu'il a dit qui allait arriver est arrivé. Elle s'est vidée de son sang pendant l'accouchement. Je l'ai tuée. Il avait raison. Il a gagné."

"Non. Il n'a pas gagné. Lyaella a survécu," lui rappelle Arya. "Contre toute attente — elle est là. Et on va récupérer Daenerys."

Il a tellement peur d'échouer. Il a tellement peur que c'est une promesse qu'il ne va pas pouvoir tenir, qu'il ne va pas pouvoir tirer Dany de cette obscurité, ne va pas pouvoir la ramener à elle, auprès de lui. Auprès de Lyaella.

Il refuse de quitter la pièce. Refuse de quitter Dany. Il doit être là quand elle reviendra. Il le doit.

Mouche Rouge apporte un fauteuil dans la pièce et Jon s'installe dedans avec Lyaella après s'être changé avec des vêtements secs. Il ne veut pas que le berceau soit amené près de lui. Il n'a aucune intention de reposer Lyaella et aucune intention de véritablement dormir. Il pose la tête contre le fauteuil et baisse les yeux sur sa fille pendant qu'elle dort, bercée dans ses bras, sa petite oreille appuyée contre son cœur. Ils sont assis dans une quasi obscurité: Lyaella aime mieux la douceur.

"Je vais la ramener," promet-il de nouveau à Lyaella. Mais il a peur.

Je t'en prie réveille-toi. Je t'en prie. Je t'en prie. Je t'en prie.

Il ne pense qu'à ça toute la nuit.

Elle ne se réveille jamais.


VIII.

Il ne ressent rien quand ils arrivent à Peyredragon.

"Majesté," demande gentiment un soldat. Il hésite sur le pas de la porte. "Que devons-nous faire avec la reine?"

Jon n'ôte pas ses yeux secs de son épouse. Excepté la robe qu'Arya et lui lui ont remise, elle est exactement comme elle était quand il l'a lavée hier.

"Elle vient avec moi," dit Jon. Sa voix est une fosse vide. "Kinvara va encore essayer."

Le soldat reste silencieux durant un long battement. Jon se demande s'il pense qu'il est devenu fou. Peut-être que c'est le cas.

"Oui, Votre Grâce," dit-il finalement. "Nous allons la porter et vous suivre."

Jon ne ressent rien. Il berce Lyaella lorsqu'ils posent le pied sur le rivage de Peyredragon et il ne ressent rien. Ils marchent vers leur château et il ne ressent rien. Ils entrent dans le hall d'entrée et il ne ressent rien. Ils installent Dany dans sa chambre, sur son lit, et il ne ressent rien.

"Essayez encore," dit-il à Kinvara. "Nous devons réessayer."

Ses yeux sont bouffis. Il semble qu'elle n'ait pas dormi non plus.

"Je vais réessayer. Mais ça ne marchera pas," lui dit-elle. "Le Maître de la Lumière ne le veut pas."

"Ce n'est pas au Maître de la Lumière de choisir. C'est à moi. Et je dis réessayez."

Elle réessaye. Jon attend dans une autre pièce cette fois, craignant que la magie n'opère pas avec lui dans la pièce, pour une raison ou pour une autre. Peut-être que le Maître de la Lumière sait qu'il ne croit pas en lui. Peut-être que Jon souille les pouvoirs de Kinvara, d'une façon ou d'une autre.

Il attend. Et attend. Et attend.

Lyaella dort dans ses bras.

Finalement, Kinvara sort. Jon jette un coup d'oeil à son visage et s'affaisse. Il a l'impression que le souffle a été arraché à ses poumons.

"Encore," dit-il d'une voix chevrotante. "Essayez encore!"

"Jon," dit-elle doucement. Ca retient son attention. Elle l'appelle habituellement Aegon. "Combien de temps cela va-t-il durer? Allons-nous la laisser pourrir dans ce lit? Croyez-vous que c'est ce qu'elle voudrait?"

Il ne peut pas l'entendre — refuse de l'entendre. Son coeur tremble dans sa poitrine. Cette pression grimpe à nouveau dans sa gorge.

"Encore," dit-il. Supplie. "Encore. Je vous en prie. Je vous en prie. Je vous en prie."

"Et quand nous arrêtons-nous?" demande-t-elle. "Quand?"

"Quand elle sera à nouveau en vie! Quand elle me sera rendue!"

"Jon…"

Quelque chose en lui s'étire. Se casse. Il ressent une rage chauffée à blanc. "Aegon. Pour que vous vous rappeliez de quoi je suis fait et ce que je ferai."

Elle secoue la tête. "Certaines choses ne peuvent pas nous être rendues. Peu importe combien nous nous battons pour elles Peu importe tous nos efforts. Parfois, l'amour est la perte."

"Non," dit Jon en secouant la tête. Il se relève et, en tenant là et en fixant Kinvara, il resserre sa prise sur Lyaella de façon protectrice. "Non. L'amour n'est pas la perte. L'amour est la croissance."

L'amour était la reconstruction de Culpucier. L'amour était l'édification des dispensaires, des maisons d'études, des jardins. L'amour était Dany qui pardonne à Sansa. L'amour était sa nuit de noces. L'amour était la rondeur du ventre de Dany. L'amour était Lyaella se tournant dans son utérus. L'amour était Dany trempée de sueur et acharnée, mettant leur enfant au monde avec chaque once de vie qui lui restait, tout en sachant qu'elle-même allait le quitter. L'amour était Lyaella sur la poitrine de Dany. L'amour était Dany utilisant le peu de force qui lui restait pour protéger sa famille pour toujours. L'amour n'était pas la perte. L'amour était Dany.

"Nous arrêterons quand la Reine Daenerys sera à mes côtés. Pas un instant plus tôt. Si vous ne pouvez pas la ramener, trouvez quelqu'un qui pourra."


IX.

Il amène Lyaella à Arya pour qu'Arya puisse l'amener à la nourrice. Il refuse de rester dans la pièce avec elles.

Une fois que Lyaella a quitté ses bras, il sent la rage chauffée à blanc éclater dans ses veines. Elle était la seule chose à tempérer son chagrin. La seule chose dans le monde tout entier qui pouvait, durant un instant, atténuer suffisamment la pression dans sa poitrine pour qu'il puisse respirer et réfléchir. Sans elle, il est le chagrin et pas grand-chose d'autre.

Il marche comme s'il pouvait échapper à sa peine. Il parcoure le foyer ancestral de la Maison Targaryen, se retrouvant finalement dans le Jardin d'Aegon. Le parfum de pins dans l'air le calme un instant; il se tient au milieu des grands arbres sombres, levant les yeux vers la voûte ombragée. Il s'imagine que ses dieux sont là. Aidez-moi, implore-t-il. Aidez-moi.

Le vent fait bruisser les feuilles, les buissons, les haies. Sur les bords de cette brise, il sent la rose. Son cœur tressaute dans sa poitrine. La pression s'accumule. Et quand elle explose hors de lui cette fois, c'est dans la force d'un cri.

Il ne se souvient pas d'avoir dégainer Grand-Griffe, mais elle est dans ses mains. Il la balance en avant, frappant l'arbre le plus proche de lui une fois, deux fois, trois fois. Il le frappe tellement fort que des morceaux de bois virevoltent dans l'air, tellement fort que son épaule craque et que de la douleur irradie dans son coude. Mais il ne peut pas arrêter. Il frappe plus fort et plus fort et plus fort, tout en continuant de crier, toute cette pression en lui culminant enfin. De la sueur détrempe sa chemise; l'arbre a une entaille qui lui rappelle la paume droite de Dany. Il balance plus fort. Où es-tu? pense-t-il, les mots percutants. Furieux. Il balance l'épée tellement fort qu'il en perd presque l'équilibre. Où es-tu? Pourquoi ne l'as-tu pas sauvée? Pourquoi ne m'as-tu pas aidé? J'ai regardé dans ce feu pendant des heures. Où étais-tu? Où es-tu?

Frapper l'arbre n'est pas suffisant pour assouvir sa rage. Il détruit l'arbre mais Grand-Griffe a l'air très bien et est-ce que Grand-Griffe n'est pas l'arme qui a commencé tout ça? Il traîne Grand-Griffe et se dirige vers le mur du château le plus proche en de longues enjambées rapides, soulevant à nouveau l'épée et la balançant. Cette fois, la lame entre en contact avec des pierres et Jon sent l'impact jusque dans ses genoux. Ca fait du bien. Il reste silencieux pendant qu'il frappe le mur, toute sa concentration sur le fait de démolir cette lame. Il ne peut pas ramener Dany mais il peut faire ça. Il ne peut pas obliger le Maître de la Lumière à l'affronter, mais il peut faire ça. Il frappe toute la force qui lui reste, encore et encore. Il frappe jusqu'à sentir la sueur lui couler dans le dos, sur la poitrine, le long du visage. Jusqu'à ce que ses cheveux en soient trempés — jusqu'à ce que ses bras tremblent. Jusqu'à ce qu'il sente le vent lui battre le visage.

Il lève le visage vers le ciel. Quand il voit la forme sombre et massive de Drogon, Grand-Griffe retombe dans la terre. Il recule, attendant. Drogon fait des cercles et, quand il se rapproche, Jon peut entendre le bas grondement qu'il fait dans le fond de sa gorge. Ca parle au cœur de Jon: si son propre chagrin pouvait être compressé en un seul son, ce serait celui-là.

Drogon atterrit bruyamment dans une clairière à quelques pas de Jon. Jon laisse Grand-Griffe par terre et se dirige immédiatement vers le dragon, son cœur s'élevant dans sa poitrine. Quand il l'atteint, ils se tiennent tous deux dans la nuit froide, face à face. Drogon gémit. Dans ses pupilles féroces, Jon voit son désespoir. Drogon sait que sa mère n'est plus là. Il le sait probablement depuis que ça s'est passé.

Jon s'avance en trébuchant, les yeux brûlants. Il se penche en avant. Lorsque sa joue se presse contre les écailles de Drogon, ses yeux se ferment et il sert ses mains douloureuses à ses côtés. Je suis désolé, a-t-il envie de dire. C'était ta mère. Je suis désolé.

Drogon grogne à nouveau. Ca traverse Jon avec une vibration, résonnant dans ses os. Il sent le souffle de Drogon contre ses cheveux.

"Ce n'est pas de ta faute," dit Jon à Drogon. Le dragon grogne à nouveau, celui-là est plus proche d'un gémissement. "Tu as essayé de la protéger. Je sais que tu as essayé. Tu as fait de ton mieux." Il sent ses lèvres se contracter vers le bas; il a envie de pleurer. "On a tous fait de notre mieux."

Drogon pousse doucement l'épaule de Jon et, durant un instant, Jon pense qu'il le réconforte. Mais ensuite il se recule un peu et pousse la hanche de Jon avec insistance. Jon comprend.

"Pour aller où?" demande-t-il à Drogon. Mais qu'est-ce que ça peut faire?

Il grimpe sur Drogon, l'agrippant là où Dany l'agrippait toujours. Il vient tout juste de s'asseoir quand Drogon file dans le ciel.

Il ne prend pas la peine de regarder autour de lui. La seule chose au monde qu'il veut voir, c'est le violet des yeux de Dany: tout le reste est du bruit parasite. Il s'accroche avec les yeux fermés, aspirant l'air frais et salé. Pendant un moment, c'est comme si le poids se soulevait de ses poumons. Comme si ses poumons s'étaient rouverts. Pendant un moment, il peut respirer.

Il n'a pas envie de redescendre quand ils atterrissent. Il n'a même pas envie de regarder autour de lui. Mais Drogon se secoue pour se débarrasser de lui, le faisant tomber par terre sur quelque chose de mou. Des cendres, pense Jon, toussant immédiatement quand il en inhale une goulée. Il presse ses paumes contre les doux oreillers de cendres et se redresse. Il faut un moment pour que ses yeux s'adaptent à la lumière de la lune — il fait plus sombre ici que dans le Jardin d'Aegon — mais, finalement, il peut discerner là où il est assis. Il se trouve à l'intérieur de ce qui semble être une caverne, assis dans un cercle composé de monticules de cendres, de touffes d'herbe douce et d'os.

Non, pense soudainement Jon, ses yeux s'adaptant davantage à la lumière faible. Pas un cercle. Un nid.

Drogon est juste derrière lui, ses écailles pressées contre Jon. Il n'y a pas assez de place dans ce nid pour qu'aucun des deux ne puissent aller très loin. Jon lève les yeux vers lui.

"Drogon, c'est ici que sont tes œufs?" lui demande-t-il. Son visage lui semble tiré et froid, quand il touche ses joues, il réalise qu'elles sont trempées de larmes. Il devait être en train de pleurer dans le Jardin. Il ne s'en souvient pas.

Drogon lui répond en lui poussant gentiment l'arrière des jambes, forçant Jon à, soit avancer, soit retomber tête la première dans les cendres. Jon se traîne en avant, enjambant des tas d'herbes et de cendres, avançant à chaque fois que Drogon le pousse. Finalement, au centre du nid, il s'arrête.

"Oh," dit-il, l'exclamation le quittant par réflexe. Il s'agenouille lentement. Drogon baisse le visage, le laissant planer juste à côté du corps de Jon. Il regarde aussi les œufs . L'un est d'un argenté scintillant enfilé de spirales dorées, le deuxième est blanc neige pure avec des soupçons de rose pâle, le troisième est d'un bleu vif avec des éclatements violets-gris, et le dernier est un rouge foncé avec des stries de gris tempétueux.

Ils sont magnifiques. Il est surpris par l'ardeur avec laquelle il le pense, la douceur avec laquelle il tend une main dans leur direction.

"Ce sont les tiens?" demande-t-il à Drogon. Ca doit être le cas, mais il n'y connaît rien sur la reproduction des dragons. "Ou est-ce qu'ils sont anciens? Se sont-ils transformés en pierre?"

Drogon le pousse de nouveau gentiment, le forçant à se rapprocher. Son intention est claire: il veut que Jon en touche un. Jon choisit le rouge. Il l'attrape et le soulève.

Il connaît tout de suite la réponse à sa question. Sous la forte coquille couverte d'écailles, Jon sent la vibration d'un pouls. Jon sent de la chaleur. Il sent la vie. La croissance.

Il relève les yeux vers Drogon.

"Drogon," dit-il, surpris. Ce ne lui semble pas plus bête de parler à Drogon que de parler à Ghost; les deux comprennent tout ce qu'il dit, il en est certain. "Tu es un père, aussi."

Drogon s'abaisse, touchant gentiment du nez les cheveux de Jon. Son grondement est affectueux, pourtant Jon se sent triste. L'absence de Daenerys les entoure. C'est elle qui devrait être là. Pas moi, pense Jon.

"Pourquoi est-ce que tu me les montres?" demande Jon à Drogon. Mais le dragon se contente de le regarder. "Pourquoi maintenant? Pourquoi ne les as-tu pas amener à Port-Réal pour les donner à Daenerys avant qu'on ne parte sur ce bateau? Pourquoi?"

Peut-être que, s'il les avait amener, tout aurait été différent. Peut-être qu'ils auraient pu trouver un autre moyen de détruire Lord Freuxsanglant. Peut-être qu'ils auraient pu sauver Dany.

Jon se penche pour replacer l'œuf rouge dans le nid avec les trois autres. Il se retourne. Il commence rapidement à devenir bouleversé. "Ramène-moi. Je veux rentrer."

Il a besoin de sa fille. Seul le tambourinement de son petit cœur sur le sien le calmera. Il se sent instable, agité. Susceptible de perdre l'esprit avec sa rage grandissante. Il doit retourner près de Lyaella. Il doit se souvenir de pourquoi il doit rester ici, pourquoi il doit continuer de se battre. Le chagrin qui imprègne son cœur lui a presque fait oublier. Il a peur de ce qu'il pourrait faire.

Il grimpe sur Drogon, mais Drogon ne s'envole pas. Après un moment, Drogon se secoue à nouveau, faisant de nouveau voler Jon dans le nid. Jon inhale une fois encore de la poussière et, cette fois, il tousse tellement longtemps qu'il commence à avoir des vertiges.

"Quoi?" exige-t-il, se tournant pour regarder Drogon. "Qu'est-ce que tu attends de moi?!"

Drogon le pousse en avant. Fort. Jon trébuche, tombant au milieu du nid, juste à côté des œufs. Son visage est juste devant le bleu vif. Il le regarde fixement pendant qu'il essaye de récupérer le souffle qui lui a été coupé. Il est bleu comme la robe de Lyaella, pense-t-il, son cœur s'attendrissant.

"Je dois retourner près de Lyaella," dit-il à Drogon. Il se redresse et se relève, mais il n'a fait qu'un demi pas quand Drogon se penche vers lui, cognant son museau contre le ventre de Jon. Jon fait un nouveau vol plané, atterrissant cette fois sur son derrière juste à côté de l'œuf argenté. De la colère et de la frustration éclosent au centre de sa poitrine.

"Qu'est-ce que tu veux?!"

Drogon grogne faiblement. Jon n'essaye pas de se lever cette fois: il sait qu'il sera seulement renvoyé là avec ces œufs. Il essaye une approche différente. Au lieu de se lever pour s'en aller, il attrape chacun des œufs et les installe sur ses jambes. Tous les quatre reposent lourdement sur ses cuisses. Tous les quatre lui semblent chauds. Vivants.

C'est ce que Drogon voulait. Drogon se laisse tomber par terre, grognant avec contentement. Il fait bouger les coussins de cendres; Jon tousse et râle jusqu'à ce qu'elles retombent. Quand Drogon se tourne soudainement, crachant du feu vers une un tas d'herbe à la droite de Jon, Jon sursaute. Durant un instant, il pense que Drogon se retourne peut-être contre lui. Mais, lorsque la lumière chaude, scintillante et brillante remplit la caverne, il réalise que Drogon mettait seulement le feu à un tas d'herbes sèches et à des morceaux de bois flotté, placé loin du nid sur le côté.

"D'accord," dit Jon avec lassitude. Il abandonne. "Quoi maintenant? J'écoute."

Drogon pose sa tête massive entre ses pattes avant avec un soupir, ses yeux braqués sur le feu. Observant. Attendant. Jon tourne aussi lentement son regard vers le feu.

Au début, tout ce qu'il voit, ce sont des flammes. L'herbe et les morceaux de bois flotté brûlent rapidement, les flammes hautes et furieuses. Jon fixe sans cligner des paupières, regarde sans voir. Il fixe jusqu'à ce que ses yeux larmoient. Il fixe jusqu'à ce qu'il ne parvienne plus à distinguer aucune forme distincte de quoi que ce soit, jusqu'à ce que sa vision ne soit pas beaucoup plus qu'une vision floue de rouge orangé. Jusqu'à ce qu'il ne soit plus dans la caverne.

Il n'a pas peur. C'est la première chose qu'il réalise en regardant autour de lui. Il était dans une caverne, mais maintenant il n'y est plus et ça ne l'alarme pas du tout. Il se sent calme, détendu. Certain. Je suis là où je suis censé être, pense-t-il.

Il n'est pas sûr d'où il est, au départ. Il voit du sol labouré, des hommes bronzés travaillant sous le soleil, l'ombre d'ailes au-dessus. Mais, en tournant sur lui-même, il reconnaît Peyredragon, se dressant autour de lui, froid et sévère. Il se retourne; il sent son cœur tressauter avec une soudaine réalisation. Il est dans le Jardin d'Aegon. Avant que ce soit un jardin.

Il attend quelqu'un, sauf qu'il n'est pas sûr de qui et il n'est pas sûr de pourquoi. Il se tient près d'un buisson de rosiers nouvellement planté. Durant un instant, le parfum des roses lui saisit le cœur de douleur, mais il ne sait pas pourquoi. La tranquillité lave la douleur et le remodèle.

L'homme qu'il attend apparaît au portail du jardin. Il est grand, fort, imposant: ses cheveux argentés-dorés scintillent sous le soleil et ses yeux violets percent Jon. Jon sait immédiatement qui il est, même s'il n'a jamais vu que des portraits de lui.

"Bonjour, Aegon," salue l'homme, sa voix comme un grognement sourd.

Jon n'a pas la moindre idée de comment s'adresser à cet homme. Pas la moindre idée de comment l'appeler.

"Bonjour, Votre Grâce," se décide-t-il. Il pense à le corriger et à lui dire que son nom est Jon, mais ça ne semble pas correct.

Il reste immobile et attend calmement que l'homme traverse le jardin, venant se tenir devant lui. Quand leurs yeux se croisent à nouveau, Aegon le Conquérant tend la main pour la poser contre la joue de Jon.

"Aegon," dit-il.

Les yeux de Jon le brûlent. Pourquoi ses yeux le brûlent-ils? "Oui?"

"Non," dit-il. "Je suis Aegon. Pas 'Votre Grâce'. C'est ton titre maintenant, par droit de conquête et de temps."

La brûlure dans les yeux de Jon ne fait que grandir. C'est comme si ce sentiment de contentement lui était retiré, exposant son chagrin une couche à la fois. Il commence de nouveau à suffoquer.

Aegon laisse tomber sa main de la joue de Jon. Il pose sa main sur son épaule à la place, le dominant de toute sa hauteur, ses yeux remplis, tout d'un coup, de chagrin.

"Je sais," dit-il à Jon. Sa main se resserre sur l'épaule de Jon. "Je sais."

Jon inhale par petites bouffées par la bouche. Il ferme fort les yeux contre la chaleur qu'il sent derrière. Aegon lui serre à nouveau l'épaule.

"Il est temps que nous parlions," lui dit-il. "Viens."

Jon laisse Aegon l'emmener dans le jardin, le suivant aveuglément, son chagrin dévorant. Il aimerait que sa rage revienne: sans elle, il se sent vidé, vaincu. Brisé.

Aegon s'assied sur un banc en pierre près de l'entrée du jardin. Jon s'assied près de lui, enfouissant son visage dans ses mains. Il respire par petite bouffées; c'est le mieux qu'il parvient à faire maintenant vu la façon dont il est étouffé.

"Elle n'a pas souffert durant ses derniers instants. Elle est morte en se sentant aimée et protégée — elle est morte en se sentant comprise."

Jon a envie de se débattre contre ces paroles. Il veut dire à Aegon le Conquérant qu'il se fiche de comment étaient ses derniers instants: il veut juste qu'elle ait plus de temps, plus de moments. Plus de temps avec lui, plus de temps avec Lyaella. Mais il sent que les paroles d'Aegon apaisent un mal dans la partie la plus profonde de son cœur. Ca ne soulage pas beaucoup de sa douleur, mais un peu quand même. Il réalise qu'il était inquiet qu'elle soit morte en ayant peur. En ayant mal. En se sentant trahie par Jon. Mais ce n'est pas le cas.

"Pourtant ça n'arrange rien," dit Aegon d'un air entendu. "Tu veux seulement la récupérer."

"Oui," dit Jon, ses mots étouffés dans ses mains.

"Tu as baissé les bras."

"Non," dit-il immédiatement, le réfutant. Mais il pense à comment il a frappé Grand-Griffe contre ce mur, comme il a crié et pleuré. Son désespoir force son attention. "Je peux pas arranger la situation. J'ai essayé. Je ne peux pas arranger la situation. Je ne peux pas tenir ma promesse à Daenerys ni à ma promesse à Lyaella. Je les ai laissées tomber."

Prenez-moi aussi, a-t-il envie de supplier. J'ai échoué, j'ai échoué. Prenez-moi maintenant. Emmenez-moi là où elle est allée.

"Et si quelque chose ne fonctionne pas de la première façon que nous essayons, nous baissons les bras?" demande Aegon. "Nous décidons que c'est impossible? Aegon, rien n'est impossible pour Daenerys."

Il a envie de croire cet homme. Mais il est las et a le cœur brisé. Il craint de ne pas survivre à ce chagrin beaucoup plus longtemps.

"Tu n'as simplement pas cherché d'autre manière. Tu n'as pas demandé," continue Aegon. "Le Maître de la Lumière dit non aux tentatives de résurrection de Kinvara, oui. C'est vrai. Elle ne le reviendra jamais de cette façon. Peu importe combien de fois tu demanderas à Kinvara d'essayer, ou à n'importe quelle autre prêtresse. Mais il ne dit pas qu'elle ne peut pas revenir du tout. Il dit que comme ça n'est pas la manière de faire. Il y a une autre manière. Tu n'as qu'à regarder."

Durant un moment, Jon voit à nouveau les flammes. Mais quand il cligne des yeux, il revient dans le jardin. Il regarde à nouveau Aegon le Conquérant.

"Je ne sais même ce que ce que je vois," admet-il.

"Tu le sais. Qui suis-je?" demande Aegon.

"Aegon le Conquérant."

Mais ensuite il ne l'est plus. Jon sent d'étranges palpitations dans son ventre. Le visage d'Aegon le Conquérant change, ses traits devenant plus beaux, plus élégants. Il a une tête de moins qu'avant. Ses cheveux sont plus longs.

"Qui suis-je?" demande-t-il à nouveau.

Jon regarde fixement. "Rhaegar Targaryen."

Mais ensuite il ne l'est plus. Ses cheveux s'assombrissent et se bouclent, sa stature rapetisse. Ses yeux passent de violet foncé à gris foncé. Cette fois, Jon est mal à l'aise.

"Qui suis-je?"

"Jon Snow," dit-il d'une voix enrouée.

"Non. Qui suis-je?"

Sa bouche est sèche. "Aegon Targaryen."

Mais ensuite il ne l'est plus. Ses cheveux deviennent moins bouclés et ils se raccourcissent en une coupe rasée. Sa structure faciale se radoucit, devenant plus élégante et mince — comme Rhaegar. Ses yeux deviennent violets.

"Qui suis-je?" demande-t-il à nouveau.

Jon secoue la tête. Il sent des larmes dans ses yeux. Il ne sait pas pourquoi.

"Je ne sais pas."

"Regarde bien. Qui suis-je?"

De la souffrance et de l'amour font sombrer son cœur dans le creux de son ventre. Il le voit maintenant et ça le fait commencer à pleurer. C'est cruel.

"Mon fils," murmure-t-il.

"Oui," dit l'homme. "Et pourtant, vois à quelle vitesse je ne le suis plus."

En un flash troublant et bouleversant, Jon le regarde se métamorphoser en une série d'autres personnes, d'autres visages. Certains qu'il reconnaît. Certains qu'il ne reconnaît pas. Mais ils sont tous sa famille. Durant une brève seconde, il voit même une version plus âgée du visage de Lyaella.

"Maintenant. Qui suis-je?"

"R'hllor." C'est à peine plus fort qu'un murmure.

Il se transforme en une femme qui ressemble tellement à Dany que ça oblige Jon à détourner les yeux, affligé. R'hllor —en tant que Reine Rhaella— sourit.

"Très bien," félicite-t-elle. "Oui. Tu es très en colère remonté contre moi. Comment puis-je te réconforter?"

Jon secoue la tête, incapable de prononcer les mots. Vous connaissez déjà ma réponse cette question, pense-t-il. R'hllor fronce les sourcils.

"Comprends-tu pourquoi elle devait mourir, Aegon?" demande-t-il.

"Lord Freuxsanglant lui a fait se charcuter les mains. Je n'ai pas pu la protéger. Elle a perdu tellement de sang et puis le bébé est arrivé— "

"Non. Tu comprends mal," dit-elle patiemment. "Ca, c'est comment elle est morte. Est-ce que tu sais pourquoi?"

"Elle…" il s'arrête. Il ne sait pas. Il n'y voit aucun sens. Pour lui, c'était brutal et dénué de sens.

"Je sais que c'est l'impression que ça te donne," dit doucement R'hllor. "Mais c'était très loin d'être dénué de sens. Cela fait des centaines d'années maintenant que tout conduit à cette bataille. Des milliers. Sais-tu qui est Daenerys Targaryen?"

"La Princesse Qui Fût Promise," devine Jon. Il semble lassé à ses propres oreilles.

R'hllor sourit à nouveau. Le visage de la Reine Rhaella s'illumine avec la radiance du sourire, tout comme celui de Dany.

"Une prophétie importune. La plupart le sont. Mes prêtresses, même si elles sont bien formées, ne les comprennent presque jamais comme il faut. Certains éléments sont justes, mais les choses sont moins rigides que cela. C'est Daenerys Targaryen qui a ramené l'aube, mais elle n'était pas seule. A ses côtés, toi et Lyaella Targaryen. Vous avez tous joués un rôle décisif dans la chute des ténèbres. Vous étiez tous promis. Cette femme, autrefois un bébé né dans des circonstances terribles, maintenant une sauveteuse du peuple, une mère de tous les nécessiteux, a été choisie par moi pour être mon agent. Et tu sais pourquoi. Qui est Daenerys Targaryen?"

Elle a plus de titres qu'il n'a de force pour les dire. Plus de rôles pour plus de personnes qu'il ne peut les lister. Ma femme, pense-t-il, mais elle n'est pas que ça. Ma reine, mais elle est plus que ça. La Mère des Dragons, mais ça va au-delà de ça, aussi.

Ca lui tombe dessus petit à petit. Comme de nouveaux flocons de neige flottant sur de la neige bien tassée. Il l'a déjà réalisé.

"L'amour."

Le sourire de la Reine Rhaella est tendre.

"D'une certaine façon, oui — l'amour a de nombreux visages. Elle est la croissance. Le printemps. La liberté — la renaissance. Le feu et le sang. Il y a beaucoup de noms pour ça. En bref, elle est tout ce que Freuxsanglant ne pouvait pas être — tout ce qu'il n'aurait jamais pu surpasser, n'aurait jamais pu égaler. Ce n'est pas une fille ordinaire et ce n'est pas une sainte. Ne t'y trompes pas: elle est capable d'une grande violence, capable d'être terrible. Mais au cœur de tout ce qu'elle fait, il y a de l'amour dans chacune des raisons. Je n'ai pas besoin de saints à mes côtés; les saints ne peuvent pas faire les choses terribles qui, parfois, doivent être faites. J'ai besoin de conquérants."

Jon pense à la guerre qui a fait rage dans son corps sur ce bateau. La bataille pour mettre Lyaella au monde tout en en retirant simultanément Freuxsanglant. La conquête ultime de sa volonté sur celle de Freuxsanglant. Peu importe à quel point c'était terrible. Peu importe le prix,

"Maintenant nous allons avoir des milliers d'années de paix de la tyrannie du Grand Autre. Pas pour toujours… il rebondira comme il le fait toujours. Il finira par trouver quelqu'un d'autre de puissant, égoïste et cruel, quelqu'un qu'il pourra utiliser. Mais nous aurons une bonne longue période. Et cette paix sera trouvée sous le règne de la Maison Targaryen. Daenerys et toi allez repenser le monde. Vous allez corriger les voies cruelles, dévoyées, sur lesquelles certaines de mes prêtresses se sont engagées. Vous allez laisser un héritage de justice et de prospérité. Et c'est possible grâce à elle — et grâce à toi. Je sais que tu ne me croiras pas là tout suite, mais je t'ai choisi tout comme je l'ai choisie, pour les mêmes raisons."

Jon sent sa rage s'embraser à nouveau, un incendie ardent dans le creux de son ventre. Quelque chose l'empêche de brûler aussi vivement que ça devrait, mais il se raccroche au peu de chaleur qu'il parvient à rassembler.

"Je ne régnerai pas sans elle. Je ne le ferai pas. Je n'exécuterai pas vos ordres si elle est des cendres dans un bûcher ou qu'elle se décompose dans une crypte. Ce que j'ai dit à Kinvara — je le pensais. Je le pense toujours. Je détruirai tout si vous me forcez à vivre sans elle. C'est une promesse."

"Je sais que c'en est une. J'ai vu de quoi tu es capable. Pourquoi crois-tu que je suis en train de te parler, là maintenant?" demande R'hllor. Toujours patient. Toujours calme. Dans la forme de la Reine Rhaella, il semble maternel et, durant une seconde, Jon a envie de se pencher en avant et de cacher son visage dans son cou. Au lieu de ça, il se détourne. "Aegon. Regarde-moi."

Il regarde. R'hllor a les sourcils froncés.

"Quand j'ai dit que j'ai choisi Daenerys et que je t'ai choisi, toi, je vous ai choisi ensemble. Est-ce que tu comprends? La glace et le feu — vous êtes un tout. Il n'y a pas l'un sans l'autre. Je t'ai ramené à la vie parce que tu devais encore devenir entier. Et je vais ramener Daenerys pour que vous soyez à nouveaux entiers tous les deux."

Jon tend le bras sans le prévoir et prend les mains de R'hllor (les mains de Rhaella). Il les serre de façon désespérée, son cœur se tordant dans sa poitrine, ayant tellement peur de croire. Tellement peur de faire confiance. Tellement peur d'avoir la foi.

"Quand? Comment?"

R'hllor change devant ses yeux: il est de nouveau Aegon le Conquérant. Jon ne relâche pas ses mains. R'hllor se tourne vers les hommes qui plantent les arbres et les rosiers dans le Jardin d'Aegon, le jardin dans lequel Jon se tenait il y a juste quelques heures, les arbres s'élevant très haut au-dessus de sa tête et créant un havre de pins sombre.

"Comme c'est étrange, chuchotaient les domestiques d'Aegon, qu'un conquérant plante quoi que ce soit," commente R'hllor. Jon et lui regardent les mains calleuses d'un homme tapoter la terre autour d'un jeune arbre. Jon pense que c'est peut-être l'arbre massif qu'il a haché avec son épée. "Pourtant, dans l'espace de ce monde magnifique, ça a du sens. Quand on brûle une forêt, les cendres rendent le sol plus fertile. Et pour finir, au printemps, tout revient. Tout recommence. Plus fort, meilleur que jamais. Les gens voient le feu comme une destruction violente, comme maléfique. 'Le feu de l'enfer', qu'ils disent même. Le feu n'est pas ce qu'ils prétendent. Le feu est la renaissance. Rien de moins, rien de plus."

Jon pense comprendre, mais il veut l'entendre en des termes explicites. Il veut savoir exactement ce qu'il doit faire pour ramener sa femme. Il ne peut y avoir de place pour l'erreur. Pas de place pour l'échec.

"Je dois la brûler?"

Les lèvres d'Aegon le Conquérant se contractent vers le haut alors qu'il a terriblement envie de rire.

"Tu dois essayer de la brûler," corrige-t-il. "Est-ce que tu comprends pourquoi?"

"Soudainement, vous vous souciez que je comprenne, alors qu'avant vous étiez content de nous laisser, Dany et moi, tituber à l'aveugle," dit Jon d'un ton cassant. Il ne peut pas s'en empêcher.

Aegon cligne des paupières. "Avant, ton ignorance était cruciale pour ce qui devait arriver. Maintenant, ta connaissance l'est. Est-ce que tu comprends pourquoi tu dois la brûler?"

Non. Il ne comprend pas. Il attend, commençant déjà à sentir ses yeux le brûler à l'idée de placer son épouse sur un bûcher. Et si la magie a disparu? Et s'il l'embrase — et qu'elle se transforme en cendres?

"Lord Freuxsanglant et elle étaient reliés quand elle est morte. Si je la ramène maintenant dans son lit à Peyredragon, il reviendra tout de suite avec elle. Après tout ce qu'elle a enduré pour le détruire, je ne lui ferais jamais ça. Pas même si je pouvais imaginer un moyen désespéré de limiter sa menace ou d'handicaper son pouvoir. Je ne lui manquerai jamais de respect de cette manière. Mais le feu…" il laisse sa phrase en suspens. Son sourire est véritable et dévorant maintenant. "Le feu est mon cadeau. Je ne l'ai partagé qu'avec elle et elle a magnifiquement utilisé ce cadeau tout au long de sa vie. Quand nous l'embraserons, je te la rendrai. Parce que Lord Freuxsanglant ne pourra pas suivre. Il ne pourra pas survivre au feu — il ne pourra pas survivre à la renaissance. Pas comme Daenerys Targaryen."

"Si je la mets sur un bûcher et que je l'allume, elle ne brûlera pas? Vous la ramènerez?" demande Jon.

"Oui. Est-ce que tu sais quoi faire brûler d'autres avec elle, Aegon?"

Il semble presque curieux, comme s'il testait Jon. La réponse semble tellement évidente pour Jon que sa curiosité le fait doute; peut-être que la réponse n'est pas aussi claire qu'il le pense.

"Les œufs?"

R'hllor sourit, satisfait.

"Très bien."

"Et comment je peux savoir que je ne suis pas simplement devenu fou ou que je ne n'ai pas perdu conscience dans cette caverne, que ce n'est pas une sorte d'hallucination que je suis en train d'avoir? Comment je peux savoir que vous n'êtes pas juste le Grand Autre qui fait semblant d'être R'hllor, le Grand Autre qui essaye d'utiliser la ruse pour me pousser à détruire Daenerys?"

Toutes ses préoccupations son valables, toutes ses peurs sont véritables. Après tout ce que Dany et lui ont traversé, il ne fait pas confiance aux jeux d'esprit. Pas confiance aux visions.

"Ah, Aegon," dit R'hllor, souriant toujours. "C'est là que la foi entre en jeu. Peux-tu en endosser le poids? Peux-tu le faire pour Daenerys?"

C'est immédiat: "Je peux faire n'importe quoi pour Daenerys."

"Je le sais," dit-il à Jon. Il se lève. "Un dernier cadeau que je te donne: souviens-toi, tu fais partie d'un tout. Ce qu'une partie endure, le tout l'endure aussi."

Jon secoue la tête. "Vous savez que ça n'a aucun sens pour moi."

Son sourire s'élargit. Jon le regarde se changer en quelqu'un de différent; cette fois, après l'avoir vu autant de fois, ça ne le surprend et ne l'alarme pas du tout. Le changement est naturel.

"Ca n'en a pas maintenant, mais je sais que ça en aura," répond R'hllor. Il sourit — le sourire de Lyanna Stark. "Me croirais-tu si je te disais que je suis fière de toi?"

Jon ressent un regret indescriptible dans sa poitrine. Il veut se lever et prendre sa mère dans ses bras. Il veut lui dire à quel point il est désolé pour tout, à quel point il avait besoin de son amour quand il était garçon. A quel point il en a encore besoin maintenant. Mais elle n'est pas sa mère — pas vraiment.

"Pas encore," répond Jon. "Peut-être un jour. Si elle revient auprès de moi. Si je peux tenir ma promesse envers ma fille. Peut-être qu'alors je croirais que vous êtes fier. Peut-être que je serai fier aussi."

"Cherche après moi quand tu le sentiras. Je serai là."

Il commence à s'éloigner, mais Jon l'appelle, le faisant s'arrêter.

"Comment vais-je m'en souvenir? Je suis déjà venu ici avant. Dans les flammes. Et tout s'est effacé. Vous avez essayé de me montrer ce qui allait arriver sur ce bateau. Je l'ai perdu."

"Non," corrige R'hllor. "Tu as retenu exactement ce que tu devais retenir. J'avais besoin que tu ais peur du voyage — J'avais besoin que tu t'y prépares comme si quelque chose de terrible allait arriver. Et tu l'as fait. Tu as emmené tes meilleurs hommes — des hommes qui ont aidé à ramener Daenerys à Peyredragon — et tu as emmené le mestre — qui a aidé Daenerys à vivre assez longtemps pour accoucher de de sa fille. Tu savais que quelque chose n'allait pas et, donc, quand le moment de réagir est arrivé, tu as réagi rapidement et avec bravoure. Tout le long de cette épreuve. Tu retiendras de cette discussion exactement ce dont tu auras besoin. Ne t'en fais pas pour ça."

Jon voit une lumière vive éclater devant lui. Ca les sépare. Il cligne des yeux, essayant d'éclaircir sa vision, mais les flammes dansent plus vite devant ses yeux. Le jardin se trouve juste derrière le nuage de la chaleur. Et quand il cligne à nouveau des yeux il est de retour dans la caverne, en train de fixer le feu qui s'éteint rapidement, ces quatre œufs de dragon lourds et chauds sur ses genoux.

Il reste assis en silence un long moment, pendant que son esprit bouillonne. Pour la première fois depuis très longtemps, il se sent véritablement calme. Comme si une tempête était passée en lui.

"Il est temps de rentrer," dit Jon à Drogon. Il rassemble soigneusement les œufs, les coinçant près les uns des autres dans ses bras pour pouvoir bercer les quatre sans danger. Ils brûlent contre son cœur. Le poids est incroyable. "Ramène-moi auprès de Daenerys."

Cette fois, Drogon s'aplatit patiemment sur le sol de la caverne et se tient tranquille pendant que Jon grimpe prudemment en se dandinant, faisant attention aux œufs pressés contre son cœur. Dès qu'il est installé, il serre les cuisses autour de Drogon pour l'adhérence et fait glisser deux des œufs dans sa tunique. Ils s'arrêtent à sa ceinture, le tissu de sa tunique les gardant en place. Ils brûlent contre la peau de son ventre. Les deux autres — le bleu et le rouge — il les sert fort dans son bras gauche et il se tient à Drogon avec son droit.

"Vas-y doucement," lui demande-t-il, mais ce n'est pas nécessaire. Drogon sait.

Cette fois, en volant lentement vers Peyredragon, Jon tourne son visage vers la lune.


X.

"Est-ce que tu peux lui recoudre les mains?"

Sa sœur lève les yeux vers son visage en lui passant Lyaella. Jon prend prudemment son bébé, faisant attention à sa tête lourde et la tenant tendrement dans ses bras. Il peut encore sentir la chaleur de là où étaient ces œufs — deux dans le creux de son bras gauche, deux sous sa chemise— et quand il approche Lyaella de son cœur, il se demande si elle peut aussi sentir la chaleur résiduaire.

"Daenerys?" clarifie enfin Arya d'une voix basse, bien qu'elle sache très bien de qui Jon parle.

"Oui. Est-ce que tu peux lui recoudre les mains?" demande-t-il à nouveau.

Les yeux de Lyaella s'ouvrent au son de sa voix; elle les lève vers lui, son regard se promenant sur son visage. Jon sent la chaleur dans son cœur se transformer en un sourire tendre. Il se penche plus près et embrasse doucement le front de Lyaella. Il la serre plus près de lui, submergé un instant d'un amour tellement féroce qu'il a la même intensité que la pression de son chagrin. Comme son chagrin, c'est un brasier dévorant. Comme son chagrin, ça lui serre la gorge, lui brûlent les yeux. Mais cette douleur ne fait pas mal.

"Pourquoi?" demande finalement Arya d'une voix blessée. "Jon… qu'est-ce que ça peut faire?"

Même avec la paix de ces flammes qui inonde toujours son corps, ces mots lui noue l'estomac. Il se protège en se concentrant sur Lyaella. Sur la croissance — sur le futur. Il caresse sa douce joue avec son doigt, lui souriant lorsque ses yeux se referment et que son visage se tourne vers sa caresse.

"C'est important. Quand elle reviendra, ses mains devront être autant en état que possible. Je ne veux pas qu'elle souffre."

Arya garde le silence tellement longtemps que Jon pense qu'elle est partie. Finalement, elle dit: "Kinvara a essayé deux fois. Ca n'a pas marché."

"Parce qu'elle ne l'a pas fait de la bonne manière. Il y a une autre manière de faire," répond Jon.

"Comment?"

"On organise ses funérailles."

Pendant un certain temps, la seule chose qu'il peut entendre c'est le feu qui crépite dans le foyer, le vent qui siffle dans la Tour Tambour, la respiration régulière de Lyaella tandis qu'elle s'installe pour dormir.

"On va l'enterrer?" La voix d'Arya craque comme les bûches dans le feu.

"Non, pas l'enterrer," répond Jon. Il caresse les cheveux argentés de Lyaella. "Nous brûlons nos morts."

Ca empire les choses pour Arya. Jon peut le sentir. Quand il la regarde, elle a des larmes dans ses yeux sombres.

"Si on la brûle, en quoi ça importe comment sont ses mains? En quoi est-ce que quoi que ce soit de tout ça importe?"

"C'est important pour moi. S'il te plait, Arya. Ce n'est pas la fin. Elle va revenir. Et je veux qu'elle puisse porter Lyaella quand elle reviendra."

Jon regarde Arya, la lumière orange de la cheminée s'inclinant sur son expression inquiète, ses yeux écarquillés et tourmentés. Elle ne semble pas savoir quoi dire. Elle pense que je suis devenu fou, réalise Jon.

"Jon… c'était quand la dernière fois que tu as dormi? Que tu as mangé? Je ne t'ai même pas vu boire de l'eau. Est-ce que tu sais ce que tu es en train de dire?"

"Oui. C'est la bonne façon, Arya. Je le sais. Je le sais," insiste-t-il. "Fais-moi confiance."

"Je te fais confiance. Plus qu'à n'importe qui d'autre au monde. Je t'ai toujours fait confiance. Mais ce que tu es en train de dire… ça n'a aucun sens. Si on la brûle — et qu'elle brûle réellement— elle va simplement disparaître, Jon. Et si elle ne brûle pas, on aura juste… on aura juste son corps. Comme maintenant. Juste un corps. Un corps qui va commencer à pourrir." Elle se dirige vers lui. Quand elle s'arrête devant lui, il lève la main et lui essuie les larmes du visage. Elle piège sa main, la tenant, trouvant le courage de dire quelque chose qui, il le sait, sera terrible. Il a raison. "On pourrait construire une crypte à Port-Réal. On pourrait la mettre là. Faire faire une statue d'elle—"

"Non. Nous brûlons nos morts," répète-t-il fermement. "C'est comme ça. C'est comme ça que ça a toujours été pour les Targaryen. Je comprends ce que tu dis, Arya, mais j'ai besoin que tu me crois. C'est la bonne façon. Tu vas voir. Elle va revenir auprès de nous."

Il ne peut pas dire avec certitude si elle le croit, mais il sait qu'elle le soutient. Même si tout ce qu'elle soutient c'est de la folie.

"D'accord," dit-elle. Elle hoche fermement la tête et abaisse sa main de la sienne. "Je vais faire ce que je peux avec ses mains, ou je vais essayer en tout cas."

Jon fait passer Lyaella dans son bras gauche et tend son droit. Il attire Arya contre son côté. Il lui embrasse le sommet de la tête. Il est à nouveau rempli de chaleur. Cette fois, il la transforme en paroles.

"Tu as fait ce qui était bien pour elle, Arya. Je suis fier de toi. Tu ne m'as jamais déçu."

Elle cache son visage contre son bras. Il sait qu'elle pleure. Il la laisse vide la pression.

"Elle me manque," dit-elle finalement d'une voix étranglée.

"Tu vas la revoir," promet Jon. "Moi aussi. Et Lyaella. Bientôt, elle sera de retour avec nous."

Vu la façon dont Arya pleure plus fort, il suppose qu'elle ne le croit pas encore. Il suppose qu'une partie d'elle pense qu'il est véritablement devenu fou de chagrin. Laisse-la, pense-t-il. Elle verra bientôt.


XI.

A seulement une heure du rivage de Peyredragon, Ghost tombe soudainement sur le pont.

Ser Davos pense qu'il est mort durant un instant. Il se précipite vers le loup géant, s'agenouillant près de lui, son cœur se serrant avec peur. Non. Pas Ghost, aussi.

Mais quand il pose sa main dans la fourrure du loup géant, il sent son cœur battre. Son corps s'élève et se rabaisse avec sa respiration.

Il n'est pas mort. Il dort. C'est la première fois qu'il se pose depuis que Ser Davos l'a laissé sortir de son enclos. Il ne l'a même pas vu s'asseoir une fois depuis lors, encore moins dormir.

"Est-il… mort?" demande Lord Tyrion d'une voix inquiète.

"Non," dit Ser Davos. Il s'assied sur le pont. Réfléchissant. "Il dort."

Il attrape un tonneau derrière lui et l'utilise pour se hisser sur ses pieds. Il se tourne pour regarder Peyredragon, se profilant nettement dans la distance brumeuse.

"Pouvons-nous aller plus vite?" demande-t-il à Lord Tyrion.

"Pas à moins que vous cachiez une centaine de rameurs forts derrière vous. Nous serons là bientôt. C'est bien qu'il se soit calmé, n'est-ce pas?"

"Peut-être," convient Ser Davos. Il pense à Jon Snow, revenant à la vie avec un halètement sur cette table. "Oui. Peut-être."


XII.

L'œuf rouge, il le pose sur son cœur, la plus faible tâche de gris foncé touchant le point où le poignard était autrefois enfoncé.

Le bleu, il l'installe juste en-dessous de sa poitrine. Il apparaît moins vif sous le soleil; il se transforme en un bleu-violet plus doux.

Le rose-argenté, il le place sur son ventre et, à côté, le blanc neigeux.

Quand il a fini, il se met à genoux à côté du bûcher. Il pose les yeux sur son visage — inerte, magnifique. Calme. Il lève la main, effleurant son pouce sur ses lèvres, le long de ses joues, sur ses paupières. Il sent ses cils frôler sa paume une dernière fois. Elle est tellement froide. Je dois bientôt allumer le feu, pense-t-il. Je dois la réchauffer.

"Tu es prêt?" demande Ver Gris.

"Presque," répond Jon. Est-ce que cette voix vient de lui? Elle semble tellement triste, tellement effrayée. Mais Jon n'a pas peur. N'est-ce pas?

Il tend le bras vers la main tendue de Kinvara. Il lui prend la couronne. Ce n'est rien de plus que des roses sauvages du jardin enroulées ensemble par la main d'Arya, mais aussitôt qu'elle touchera les cheveux de Daenerys, ça deviendra une couronne digne d'une reine. Sa beauté et son pouvoir feront qu'il en soit ainsi.

Il se lève mais ne met pas la couronne sur la tête de la reine. Il se tourne et croise le regard d'Arya. Elle se tient sur le côté avec les gens qui sont arrivés il y a seulement deux heures: Ser Davos, Lord Tyrion, Sansa.

Arya comprend ce qu'il demande. Quand elle approche, ils échangent: Jon prend sa fille de ses bras, elle prend la couronne. Jon presse sa joue contre le sommet de la tête de Lyaella pendant qu'Arya dépose tendrement la couronne de roses sur celui de Dany.

Durant un instant, debout côte à côte, Arya et Jon la regardent simplement. Hormis le fait qu'elle soit très pâle, très raide, très froide, elle ressemble simplement à la femme qu'ils aiment. Pour Jon, elle a l'air de dormir. Il en est content.

"Je suis prêt maintenant," dit Jon à Ver Gris. A nouveau, sa voix ne semble pas prête. Il entend des larmes. Et quand il touche ses joues, ses doigts reviennent mouillés. Mais à intérieur de lui, il est calme. Protégé. Quelqu'un —ou quelque chose— empêche cette pression de l'étouffer.

Il s'écarte avec Lyaella et retourne aux côtés de Rhaegar Targaryen. Son père le regarde et Jon le regarde aussi.

"Comment te sens-tu?" demande Rhaegar.

"Bien," dit Jon. Il n'est pas vraiment certain de ressentir quoi que ce soit.

Arya et Ver Gris tournent les yeux vers lui. Il réalise qu'ils pensent qu'il leur parle. Ils pensent qu'il dit bien pour donner le signal pour allumer le bûcher.

"Attends," dit-il, arrêtant Ver Gris lorsqu'il tend la main vers la torche. "Pas nous."

Il tourne le visage vers le ciel où Drogon vole en cercle au-dessus. Les pleurs et les cris qu'il a poussés tout à l'heure, quand ils ont sorti le corps de Daenerys pour qu'il le voit, ont laissé place au silence. A la détermination.

"Est-ce que vous l'aidez aussi?" demande Jon à Rhaegar.

Rhaegar sourit. "Il n'a pas besoin d'aide. Les dragons ne font qu'un avec moi. Je ne fais qu'un avec eux. Je ne t'aide pas non plus."

Vous devez être en train de le faire, pense Jon. Ou alors je serais par terre là tout de suite. Je ne serais pas capable de me tenir debout. Je ne pourrais pas.

"Tu le pourrais. Tu es fort," dit Rhaegar. Mais il n'est pas Rhaegar. Jon le sait. "Comme moi."

Drogon descend plus bas.

"Elle est magnifique," entend Jon et, quand il se tourne pour regarder Rhaegar, il est le Roi Aerys. Il regarde Daenerys sur le bûcher. Le regard de Jon se tourne vers le visage de sa fille nouvelle-née.

"Oui," disent Jon et Aerys, leurs voix se confondant. "Tout comme sa mère."

Drogon tourne au-dessus de Daenerys, tellement près que le vent de ses ailes bat contre eux. Le bébé dans les bras de la mère nourricière de Lyaella —son enfant à elle— commence à hurler mais, dans les bras de Jon, Lyaella tourne le visage vers le vent lorsqu'il lui caresse le visage. Sa robe bleue flotte autour d'elle. Ses petits poings s'ouvrent et se ferment, comme si elle essayait d'atteindre Drogon.

"Jon."

Aerys n'est plus Aerys. Jon a l'impression que les ailes de Drogon battent dans sa poitrine durant un instant. Ned Stark, son père, le regarde fixement, ses yeux sombres embués.

"Père," essaye de dire Jon, mais le mot se coince dans sa gorge. Il veut tendre la main vers lui, mais ses bras ne veulent pas de se lever.

"Tu es un vrai Stark," dit Ned Stark.

Il est Rhaegar. "Un vrai Targaryen."

Il est Mestre Aemon. "Ton devoir est un devoir d'amour. Par-dessus tout. Pas plus et pas moins que ça. Ne devrions-nous pas tous sourire en sachant cela? Quel beau cadeau. Quel cadeau."

"Elle en est un," disent Jon et Aerys. Jon et Rhaegar. Jon et Dany.

Il fixe le violet de ses yeux. Sa vision se brouille de larmes. Quelques secondes plus tard, un éclat vicieux de chaleur lui claque au visage. Le son rugissant du feu de Drogon lui fait sonner les oreilles et, quand il regarde le bûcher, il est en vie avec des flammes plus violentes que Jon a jamais vues.

Il regarde Arya. Elle fixe le feu, mâchoires serrées, des larmes coulant le long de son visage stoïque. Sansa a détourné le regard. Lord Tyrion pleure à genoux ses genoux. Ser Davos — il regarde Jon.

Davos vient jusqu'à lui, prenant la place de R'hllor, et il attire Jon contre lui et le serre fort.

Jon ne regarde pas les flammes. Il regarde le visage de Lyaella. La façon dont la lumière orange rayonne sur ses cheveux argentés donne l'impression qu'ils sont dorés. Elle est en or. Parfaite à tous les égards — sa fille.

"Je t'aime," lui murmure-t-il. Il lui embrasse sa douce joue. Quand il se tourne pour la tendre à Ser Davos, Ser Davos la prend pas instinct. Et réalise rapidement ce que ça veut dire.

"Non," dit-il immédiatement, retendant Lyaella vers Jon. "Non! Reprenez-la, Jon! Reprenez-la! Elle a besoin de vous. Reprenez-la! Jon!"

Mais il est une moitié d'un tout. Tant que les parties ne seront pas de nouveau réunies, rien ne sera comme ça doit l'être. Ce que chaque partie peut endurer, le tout le peut aussi.

"Jon!" Sansa. Arya. Toutes les deux. "Jon, qu'est-ce que tu fais?!"

Il s'approche du bûcher.

A ses côtés, Aegon le Conquérant.

"Tu me fais confiance maintenant," dit Aegon. Il sait.

"Oui," admet Jon. "C'est vrai. Ca a du sens. Je le vois maintenant. Je vois tout."

"Vas près d'elle. Elle va avoir besoin de toi."

Rien ne pourrait le retenir. Pas loin d'elle. Son sang — son devoir.

Au-dessus du rugissement du feu et des cris de ceux qui se précipitent pour l'écarter, pour le retenir, pour l'arrêter, il entend Kinvara. Il entend sa prière en cours. Les mots s'emmêlent et dansent les uns avec les autres. Ils sont aussi beaux que les roses dans les cheveux de Dany.

Lorsqu'il arrive à un cheveux des flammes, il voit du mouvement dans leurs profondeurs. Un déplacement d'argenté. Un soulèvement.

Il sent son cœur se soulever avec — c'est une sensation douce, chaleureuse. Et quand il entre dans les flammes et pose son genou sur le bûcher, il sent de la douleur mais ce n'est en rien comparable à ce qu'il devrait ressentir. Ce n'est rien de plus que le soleil Suderon contre sa peau nue. Ca roussit, mais ça ne boursoufle pas. Ca brûle, mais ça ne détruit pas.

Il grimpe sur le bord du bûcher. Il n'entend plus rien d'autre que le hurlement des flammes. Elles sont un vent violent, brutal, contre lui, une chaleur qui lui coupe le souffle. Ses yeux ruissellent de larmes. La robe de Dany brûle, ne laissant que ces œufs de dragon sur sa peau, rien d'autre. Sa couronne de roses est maintenant une couronne de feu. Mais sa peau ne brûle pas. Jon tend les mains pour lui agripper les siennes. Il ferme les yeux. Elle ne sera pas seule quand elle se réveillera. Je ne la laisserai pas être seule, pense-t-il.

Il ne sait pas s'il brûle vif. Il ne pense pas que ce soit le cas: ça ferait certainement plus mal que ça. Il serait certainement déjà mort. Il ne sait pas et il s'en contrefiche. Si Dany et lui sont un tout et que c'est son cadeau à elle, il est à l'abri dans leur unité. Il n'a pas peur.

Il s'abaisse dans la chaleur rugissante et s'allonge à côté d'elle, ses mains toujours serrées dans les siennes. C'est juste une question de temps. C'est juste une question de temps.

Il entend deux choses par-dessus le brasier hurlant: un craquement résonnant et un doux halètement.

Ses yeux trouvent d'abord l'œuf rouge. Il regarde, captivé, la coquille écaillée faire remuer ses morceaux brisés. Un museau rouge foncé, aussi minuscule que le petit poing de Lyaella, sortir. A la seconde où il sort, il sent la main de Dany se resserrer autour de la sienne: violemment, avec panique. Il se redresse et baisse les yeux sur elle. Il pense que ses larmes doivent se transformer en vapeur à la seconde où elles coulent le long de son visage, parce qu'il ne les sent pas contre ses joues, mais il les sent quand même lui brûler les yeux. Il les sent monter dans sa gorge.

Il regarde Daenerys et Daenerys lui rend son regard. Ses yeux violets écarquillés avec confusion, avec panique. Chaque respiration est saccadée, haletante. Elle repousse ses mains, horrifiée, et Jon réalise tout de suite ce qu'elle essaye de faire, essaye de dire. Elle essaye de le faire sortir du bûcher.

"Tout va bien," la rassure-t-il et il sent comme elle tremble. Il se souvient de ce que ça fait. Il se souvient de la peur, l'incertitude, la peine. "Tu es revenue. Tout va bien. Le feu est bien, aussi."

Pour la première fois depuis tellement longtemps, tout va bien. Sa peau, rougie et irritée, n'est que légèrement pire qu'une brûlure épidermique. Et elle est en vie. Elle prend une autre inspiration saccadée, sa poitrine se levant et redescendant rapidement et puis Jon voit sa main voler sur son ventre. Elle ne touche pas son utérus vide, mais elle touche les œufs. Ses yeux rencontrent à nouveau les siens et, dans ses yeux à elle, il voit des larmes.

"Notre fille est en sécurité. Elle est avec Ser Davos. Elle est en sécurité," la rassure Jon. Il penche son visage sur le sien. Lorsqu'il presse ses lèvres sur ses lèvres —elles sont sèches et craquelées à cause de la chaleur— il entend un autre crac. Ca résonne dans son cœur. La main de Dany agrippe son visage à ce moment-là, fort, désespérément. Les sutures épaisses dans sa paume lui égratignent le visage, mais ça fait du bien. Ca fait du bien d'être à nouveau touché par elle — même blessé par elle. N'importe quoi de sa main. N'importe quoi.

Elle pleure en l'embrassant et il pleure aussi, même s'il ne sent jamais les larmes. Il pose sa main sur sa poitrine à côté de cet œuf rouge. Sous sa paume, il sent son cœur battre régulièrement. Contre sa main, il sent le perçage de toutes petites griffes.

"Je — je — j'étais—" elle semble ne pas pouvoir dire plus que ça. Jon l'embrasse à nouveau quand elle abandonne, la serrant tellement près que le tout petit dragon rouge est doucement pressé entre leurs cœurs. Il le sent pétrir contre son torse nu comme le ferait un chaton.

Il y a un autre crac.

"Tu es de retour avec moi. Tu es revenue," murmure Jon. Il lui caresse le visage avec ses paumes douloureuses. Il tremble. Il a la tête qui tourne. "Tu es là avec moi. Tu es en sécurité."

Elle s'accroche à lui, son corps nu pressé contre le sien et ils se serrent mutuellement dans leurs bras jusqu'à ce qu'ils entendent le quatrième et dernier crac. Jusqu'à ce que les flammes s'éteignent. Jusqu'à ce qu'ils sentent les quatre dragons nouveau-nés blottis contre leur peau nue.

Le rugissant se réduit en un crépitement. Le crépitement se réduit en silence.

Jon se tourne pour regarder le ciel. Au-dessus de leurs têtes, Drogon fait des spirales triomphantes dans l'air. Ses cris sont une chanson que les dragons nouveau-nés reproduisent rapidement, s'élevant et retombant en un rythme mélodieux. Ca fait frissonner Jon.

Il n'a pas la moindre idée de ce que pensent ceux qui se tiennent autour du bûcher. Il ne se préoccupe que de Dany. Il regarde sa femme. Elle est couverte de suie —il doit l'être aussi— mais sa peau n'est même pas rougie comme celle de Jon. Elle est impeccable, indemne. Imbrûlée. Elle regarde le ciel bleu pâle, les lèvres ouvertes, les yeux brillant d'émerveillement.

"Dany?" murmure Jon.

Lentement, elle ôte ses yeux du ciel. Elle le regarde, respirant rapidement, débordante de choc. D'adrénaline. D'espoir.

"Tu aimerais voir Lyaella?"

La dernière chose qu'il voit avant que sa vision ne s'assombrisse, c'est Dany qui se redresse.


XIII.

Il se réveille en sentant quelque chose de frais et mouillé lui effleurer le front.

"C'est juste un coup de chaleur. Il va bien se porter," calme Kinvara. "Reposez-vous, Daenerys."

"Vous en êtes certaine?"

"Je ne l'ai pas vu prendre ne serait-ce qu'une gorgée d'eau depuis que tu es morte. J'imagine que la chaleur de ce feu était tout simplement trop pour lui," dit Arya.

Daenerys semble légèrement agacée. En-dessous, son inquiétude est profonde et audible. "Quoi— est-ce qu'il projetait de me ramener en se déshydratant?"

"Eh bien, Arya et lui ont été très près d'entrer en guerre contre le Maître de la Lumière, donc jeûner est peut-être l'une des idées les moins folles que j'ai entendue récemment." Dit Kinvara.

Il y a une pause. Le tissu froid descend le long du cou de Jon; ça fait un bien tellement merveilleux contre sa peau brûlante qu'il grogne presque de soulagement.

"Arya?" La voix de Dany est blanche.

Arya renifle. "Et quoi si c'est vrai?"

Il y a une autre pause et puis Dany se met à rire. C'est un son lumineux, pétillant. Elle semble forte, réalise Jon et il sent son cœur palpiter dans sa poitrine.

"Je suis là, donc vous devez avoir gagner votre guerre," commente Daenerys.

"Non, je pense qu'on a juste réalisé qu'on se bat tous dans le même camp." Arya soupire abruptement, frustrée. "Par les sept enfers. Donne-moi ce chiffon et repose-toi. Tu n'as pas besoin de faire ça pendant que tu donnes à manger au bébé. Tu viens tout juste de revenir d'entre les morts. La seule chose que tu devrais faire, c'est te reposer."

Il n'y a pas de pause dans la caresse de ce tissu mouillé sur la peau chauffée de Jon. Il suppose que personne n'est disposé à l'arracher des mains de la reine.

"Je peux tout à fait faire les deux. Kinvara, pourriez-vous envoyer quelqu'un dans les cuisines? Voyez si nous avons de la viande froide pour le roi quand il se réveillera."

"Oui, certainement. Et quand projetez-vous de vous reposer?"

"Je me repose à l'instant même. Ne vous inquiétez pas pour moi. J'ai tout ce dont j'ai besoin."

C'est paisible quand c'est juste Jon, Arya, Dany et Lyaella. Dany refroidit sa peau brûlée et, hormis le son de Lyaella qui tête, il fait silencieux.

"Tu donnes l'impression que c'est facile. Elle était agitée ces trois derniers jours avec Tirina."

Trois jours? Pense Jon. Il sent un tressaillement de choc véritable. Comment est-ce que ça n'a pu être que trois jours? Il lui semble qu'il y a une éternité qu'ils ont quitté leur bateau en feu. Une éternité depuis que le monde n'a plus ressemblé au monde mais à un cauchemar surréaliste.

"Ah bon?" Dany semble inquiète. "J'espère qu'elle n'a pas eu faim tout ce temps-là."

"Non, on s'est débrouillée, mais elle était difficile," répète Arya. Sa voix s'attendrit. "Elle n'était pas comme ça."

"Eh bien," dit Dany et Jon entend comme sa voix tremble d'émotion. "Je suis sa mère. Elle et moi — on se connaît. Elle a été avec moi pendant tout ce temps. Elle fait partie de moi."

"Elle a l'air tellement heureuse."

"Elle doit savoir qu'elle est aimée. Protégée." Jon entend le doux son d'un baiser. "Parle-moi des trois derniers jours. Où a dormi Lyaella? Là, dans le berceau?"

"Non. Principalement dans les bras de Jon, ou dans les miens."

Jon entend le sourire de Dany dans sa voix. "Bien. Et Drogon? Est-ce qu'il a mangé?"

"Je n'en suis pas sure. Je ne l'ai jamais vu. Mais je crois que Jon si. Il est revenu couvert de suie et de terre hier soir."

"Avec les œufs," devine Dany.

"Tu vas devoir lui demander pour les œufs. La première fois que je les ai vus, c'est quand il les a déposé sur toi sur ce bûcher."

"Hum," dit pensivement Dany. "Eh bien, je suppose que c'est une bonne chose que Lyaella n'utilise pas le berceau. Les dragons semblent l'apprécier."

Arya se met à rire, sincèrement amusée par quelque chose que Jon ne peut pas voir. Quand le rire de Dany se joint au sien, Jon sourit. Il est faible et fatigué mais il pourrait s'asseoir maintenant. Ses vertiges sont passés. Pourtant, égoïstement, il a simplement envie de se reposer là un peu plus longtemps et d'écouter la voix de Dany. Elle semble tellement forte, tellement comme elle-même. Ca le guérit comme rien d'autre.

"Et c'est toi qui a fait ça?" demande curieusement Dany à Arya. Jon, les yeux toujours fermés, ne sait pas bien ce qu'elle montre. Sa voix est teintée de fierté pour quoi que ce puisse être.

"Non," dit Arya. "Jon, en fait."

Quand Dany rit cette fois, ça jaillit avec tellement d'enchantement que c'est presque un gloussement. Jon ne peut s'empêcher de faire un sourire rayonnant, bien qu'aucune femme ne le voit.

"Vraiment?"

"Oui. Il était très sérieux à ce sujet, aussi. Il l'a refaite tellement de fois. Ca semble amusant, je sais, mais… ça ne l'était pas à ce moment-là." Arya devient plus calme. "J'avais peur, Daenerys. Je pensais qu'il était en train de devenir fou. De vraiment devenir fou. Je pensais que tu allais rester morte et que Jon allait devenir… pas Jon. C'était horrible."

"Raconte-moi."

Pendant que Arya brosse un portrait des trois derniers jours pour Daenerys, Jon se retrouve à voir ses propres actions sous une lumière différente. Il réalise que n'importe quelle personne saine d'esprit aurait cru qu'il avait perdu la tête, surtout au bûcher quand il parlait tout seul. Quand il est entré tout droit dans les flammes.

Le tissu froid s'immobilise sur le cœur de Jon lorsque les paroles d'Arya restent en suspens. Dany pose sa main sur sa cicatrice. Ses sutures lui éraflent la peau.

"Il savait quoi faire. Je vois de quoi ça avait l'air, mais il savait. Il a vu une autre manière de faire. Il n'a jamais été fou."

"Apparemment non," convient Arya. "Mais j'étais quand même inquiète à ce moment-là." Jon entend le lit craquer, suivit pas un grognement familier. "Oh, désolée, Ghost, mais il n'y a vraiment pas de place pour toi sur le le lit, donc ce n'est pas vraiment de ma faute. Je vais aller voir après cette viande; ça leur prend trop de temps. Il te faut quelque chose des cuisines? Je sais que Kinvara a dit que tu ne devrais prendre principalement que des liquides durant les deux prochaines heures, mais je peux te trouver du thé à la menthe."

"Oui, merci," dit Daenerys. "J'ai toujours soif, en fait."

"Tu as été morte pendant trois jours."

"Pas faux," rit-elle.

Jon écoute les pas d'Arya qui s'éloignent. Il entend un éclaboussement lorsque Dany plonge à nouveau le tissu dans l'eau froide, suivi par un ruissellement lorsqu'elle l'en retire. Elle l'amène sur le haut de sa poitrine, ses caresses lentes et tendres. L'eau est incroyablement agréable.

"Tu n'as rien à dire?" demande-t-elle. Elle déplace le tissu jusqu'à son cou. "Je sais que tu es réveillé."

Il sourit. Quelques secondes plus tard, il sent ses douces lèvres charnues se presser contre son sourire. Son cœur s'agrandit; il double en taille. Il lève la main et lui touche les cheveux, ses doigts tremblants. Mais pas de peur. Plus jamais.

Elle le regarde quand il ouvre enfin les yeux. Le violet de ses yeux est un baume plus froid que de l'eau froide pourrait l'être. Elle est une vision de vie: il examine son doux sourire, ses yeux heureux, ses joues rougies. Lyaella est dans ses bras, là où est sa place, son poing délicat posé sur le sein de sa mère pendant qu'elle tête, ses yeux fermés et son petit corps parfaitement détendu. Jon sourit à la vue de son contentement; les derniers restes de cette affreuse pression se relâchent de sa poitrine, ne laissant que de l'amour et du soulagement à la place.

"C'est difficile de savoir quoi dire," admet Jon. Ghost — pelotonné aux pieds de Dany en bout de lit — relève la tête au son de la voix de Jon. Jon se penche en avant lui pour lui gratter la tête.

"S'il y a bien quelqu'un dans le monde qui devrait savoir quoi dire à quelqu'un qui vient d'être ressuscité, c'est toi."

"Non. Parce que je sais qu'il n'y a rien à dire. Ca semble étrange. Ca va sembler étrange un certain temps. Mais ça va s'améliore. Et je suis là."

Il donne à Ghost une dernière caresse sur la tête et puis se redresse, retournant son attention sur Dany et Lyaella. La posture de Dany est posée et forte; il n'y aucune trace de faiblesse, aucune indication pour une personne extérieure qu'elle était morte moins de deux heures plus tôt. Elle observe le visage de Lyaella, le sien mangé par un sourire aussi chaleureux et lumineux que les flammes dans lesquelles Jon est entré. Elle caresse la joue de leur fille avec l'articulation de son doigt, son amour tellement intense que Jon peut sentir comme ça l'étrangle. C'est visible.

"Je ne sais pas si ça me semble aussi étrange que surréaliste," avoue Dany. Elle tient plus fermement Lyaella, protégeant sa prise sur son sein et puis se penche en avant pour lui embrasser les cheveux. "Vraiment, c'est comme si j'étais dans un rêve. Le meilleur des rêves. Je n'ai pas encore décidé si c'est réel ou pas."

"C'est réel," lui assure Jon, pensant à la brutalité des trois derniers jours. Si ce n'était pas réel, il se serait réveillé simplement à cause de la douleur. "Comment tu te sens, Dany? Comment vont tes mains?"

"Je me sens heureuse," répond-elle tout de suite. Il ne peut pas douter de la vérité de la réponse; sa joie est radieuse. Elle baisse les yeux sur ses mains quelques secondes plus tard et Jon suit son regard. "Arya a recousu mes mains tellement rigoureusement que je crois que les sutures ne s'enlèveront jamais. Elles sont endolories —je suis endolorie— mais je me sens forte. Et incroyablement soulagée." Elle rencontre ses yeux. Les siens s'attendrissent. "Un peu coupable, aussi."

Un rire incrédule échappe à Jon. "Coupable? Pourquoi est-ce que tu dois te sentir coupable? Tu as sauvé notre fille, Dany. Tu nous as sauvés."

Avec ses yeux toujours braqués sur les siens, elle lève le bras. Il suit sa main. Ses doigts touchent la blessure à son sein gauche. Arya ou Kinvara —une des deux— y a mis un ou deux points de sutures. Jon voit une petite goutte de sang aux bords de la plaie. Au lieu de l'inquiéter, ça le rassure. Le sang est la vie et le fait qu'il pompe en elle est une bénédiction.

"Je ne… Je ne me souviens pas. Je sais que quelqu'un m'a aidée. Je ne me souviens pas de qui, cependant. Mais je pense…" elle ne finit pas sa phrase. Elle cligne fort des yeux contre l'humidité qui lui monte aux yeux, "Je pense que c'était toi. Et je suis désolée, Jon. Je suis désolée que tu ais dû faire ça. Je suis désolée. Je n'ai jamais eu l'intention que—"

Elle s'interrompt lorsque qu'il lève la main pour lui bercer le visage. Il l'embrasse doucement, tendrement, ayant mal au cœur.

"Je suis désolé," lui dit-il, sa voix basse et tremblante d'émotion. "Je suis désolé d'avoir laissé Grand-Griffe dans la pièce. Je suis vraiment désolé, Dany."

"Non—"

"Si. J'ai fait une erreur et ça t'a coûté ta vie."

"Non. Ca m'a coûté trois jours," corrige-t-elle. Quand elle sourit, c'est hésitant, presque timide. Comme si elle prenait la température. Jon trouve ça tellement attendrissant qu'il ne peut s'empêcher de sourire en retour. Quand elle se penche en avant pour l'embrasser à nouveau, il sent toute la douleur et la culpabilité nouées dans son ventre se relâcher et se défaire.

"Oui, eh bien, ces trois jours sans toi ont semblé être une éternité," avoue Jon, ses lèvres effleurant les siennes. Durant une seconde, son chagrin l'engloutit à nouveau tout entier et ses yeux le brûlent. "Je croyais t'avoir perdue."

"Ce n'est pas le cas. Tu m'as ramenée. A un coût élevé pour ta peau, aussi," murmure Daenerys. Elle lui caresse légèrement la clavicule et, quand Jon baisse les yeux sur son corps pour la première fois, il voit que sa peau est brûlée en un rouge douloureux. Pourtant, selon toute vraisemblance, il ne devrait être rien d'autres que des os calcinés, donc il ne parvient pas à trop se lamenter. "Qu'est-ce qui s'est passé? Avec le bûcher. Avec les œufs. Avec Drogon. Avec toi."

Le cœur de Jon tressaute. Les œufs — il avait oublié. Il se tourne, les yeux cherchant ce berceau et ce qu'il voit le fait rire autant qu'Arya et Dany. Quatre dragons nouveau-nés, tous pelotonnés ensemble en une spirale. La queue du dragon rouge fait un soubresaut dans son sommeil lorsque Jon rit.

"Je n'avais jamais réalisé à quel point ils sont mignons bébés," admet Jon.

"Ils sont plus précieux que presque n'importe quoi d'autre au monde — et énormément d'ennuis. Tu réalises que, à bien des égards, tu nous as donné des quadruplés."

Il ne l'avait pas réalisé. Il sourit; c'est à son tour d'être penaud. Dany rit et l'embrasse à nouveau. Cette fois, elle s'attarde, sa main sur sa joue. Elle regarde dans ses yeux quand leur baiser se termine, cherchant. Quelque chose qu'elle voit la fait s'attendrir. Elle lui caresse la joue et se penche en avant pour l'embrasser encore, cette fois tendrement, de façon apaisante.

"J'ai manqué tellement de choses," réalise-t-elle. "Tellement de choses sont arrivées pendant que je n'étais pas là. A toi."

Il a l'impression que ça fait des décennies, pourtant il ne peut s'empêcher de penser que rien d'important ne s'est passé du tout quand elle n'était pas là. Il a parlé directement au Maître de la Lumière, pourtant ça semble moins réel que ses lèvres contre les siennes là maintenant. Ca semble moins important.

"Rien d'important."

"Vu que nous avons quatre dragons de plus aujourd'hui qu'il y a trois jours, je ne peux pas être d'accord avec toi."

"Ce n'est rien qui ne puisse attendre plus tard. Soyons simplement ensemble. J'ai juste envie de te prendre dans mes bras, de t'embrasser… Je n'ai pas envie de penser aux trois derniers jours. J'ai juste envie d'être avec toi. Est-ce que ça te va?"

Elle pose sa tête contre son épaule et se blottit contre lui. Il enroule immédiatement son bras autour d'elle, submergé par l'émotion en ayant la chaleur de son corps contre le sien. Il veut la protéger dans son étreinte et ne jamais la lâcher.

Elle lui embrasse l'épaule. "Ca me va plus que bien."

Il la garde contre lui et compte chacune de ses respirations. Il est à cent vingt quand Arya revient avec un assortiment de choix de boissons. Jon ne réalise à quel point il a soif que lorsqu'il prend sa première gorgée; très vite, il a vidé deux verres d'eau et une demi-chope d'hydromel. Dany boit presque autant que lui et, à chaque fois qu'elle l'embrasse, la fraîcheur de son souffle, due à son thé à la menthe, le fait frissonner.

Dany allaite Lyaella jusqu'à ce que Lyaella tombe dans un sommeil satisfait et, puis, Dany se détend contre les oreillers, Lyaella dormant profondément entre ses seins. Jon caresse le dos de Lyaella pendant qu'elle dort, sa joue pressée contre l'épaule de Dany, son cœur imprégné d'amour. Quand il se sent assez fort pour parler des trois derniers jours, il commence avec le plus important: il lui dit que la voir accoucher de Lyaella était la chose la plus puissante et la plus touchante qu'il a vu de toute sa vie, que peu importe à quel point le souvenir est traumatisant, il a encore des frissons en pensant à sa main autour de la sienne, le crâne de Lyaella contre ses doigts. Magnifique et terrible, qualifie-t-il l'expérience. Et Dany rit. Comme moi, plaisante-t-elle. Et durant un petit instant, ils ne parlent plus beaucoup parce qu'il est trop occupé à l'embrasser.

Il lui dit à quel point il est fier d'elle, mais les mots n'y font pas honneur. Il essaye de lui dire à quel point elle lui a profondément manqué, mais il n'existe pas encore de mot dans la Langue Commune ou en Valyrien pour exprimer le degré avec lequel elle lui a manqué. Ils parlent de Lyaella un long moment, tous deux du même avis: elle est la chose la plus parfaite qui ait jamais respiré. La chose la plus merveilleuse qui leur soit jamais arrivée. Le cadeau le plus formidable.

Après avoir parlé de Lyaella, l'histoire de Jon sur le Maître de Lumière semble minable en comparaison. Dany écoute en silence pendant qu'il lui parle de sa vision dans les flammes avec autant de détails qu'il se souvient. Elle lui caresse la barbe, la mâchoire, le cou, le torse… rapidement, ses yeux sont fermés pendant qu'il parle pour qu'il puisse savourer ses caresses dans une obscurité tranquille. Ca donne l'impression qu'elles sont plus bruyantes.

"Est-ce que tu as parlé à Kinvara de cette rencontre avec lui?" demande Dany.

"Non. Et je n'ai pas l'intention de le faire un petit temps. J'ai le sentiment que, une fois que je l'aurais dit, j'aurais droit à une demi-journée d'interrogatoire."

"Sans aucun doute," convient Dany. "Ca donne beaucoup de matière à réfléchir."

"Oui. Et, honnêtement, je n'ai pas du tout envie d'y penser pour le moment. Je préférerais penser à nous. A notre famille."

Elle est d'accord: il le goutte dans son baiser passionné.

Il est plus calme quand il lui raconte tout sur le bûcher. Il lui parle de la présence du Maître de la Lumière, de ses nombreux visages. Elle admet ce qu'il sait déjà: que quand elle est revenue à la vie avec un halètement et l'a vu pour la première fois, elle pensait qu'il était en train de brûler vif. Tu as de la chance que ce soit tout qui te soit arrivée, lui dit-elle, embrassant la peau au-dessus de son cœur. Tu as juste l'air d'avoir un coup de soleil. Il lui dit que c'était un cadeau du Maître de la Lumière. Ils rigolent. Mais ils savent tous deux que c'est vrai. Un cadeau aimable, aussi, admet Dany. Durant un instant, avant d'ouvrir les yeux et de te voir, quand la seule chose que je sentais était la chaleur, mon ventre vide et les œufs, j'ai véritablement pensé que j'étais remontée dans le temps, A après Rhaego. Mais quand je t'ai vu, tout m'est revenu. Lyaella, le bateau. Je n'ai plus eu peur alors. J'étais heureuse.

Il est content quand c'est au tour de Dany de parler. Il laisse légèrement traîner le bout de ses doigts sur sa paume droite, traçant les bords de ses sutures, pressant régulièrement des baisers sur sa plaie. Ca ne fait pas mal, n'est-ce pas? Demande Jon. Non, ça fait du bien, lui dit-elle. Donc il continue de faire glisser ses doigts sur sa peau, montant jusqu'à son poignet, son avant-bras, le long de sa poitrine, autour de Lyaella, sur son ventre. Pendant qu'il fait ça, elle lui raconte tout sur Freuxsanglant d'une voix calme. Il entend ce que Freuxsanglant lui a fait toutes ces nuits dans sa tête. Il entend les choses qu'il menaçait de faire —les choses qu'il a poussé le Roi Aerys à faire à la Reine Rhaella, les choses qu'il a voulu pousser Jon à faire à Dany— et il est saisi de peur. Il n'a jamais su à quel point ils ont été très près de la destruction. Il n'a jamais su la profondeur de la terreur dans laquelle Dany a vécu pendant plusieurs semaines. Il l'avait suspecté, mais c'est très différent d'entendre la réalité brutale de ses propres oreilles.

Elle lui raconte avoir piégé Freuxsanglant dans son esprit. Comment elle pouvait sentir la vie s'écouler d'elle. La réalisation qu'elle a eue, le choix qu'elle a dû faire. Tout en étant trop faible pour ne serait-ce que lui dire ce qu'elle faisait ou pourquoi. Il la rassure qu'il le savait quand même. Peut-être pas en détails, mais il avait compris.

"Est-ce que tu avais peur?" lui demande Jon.

"Seulement d'échouer. Mais j'étais bénie: J'avais deux personnes avec moi qui m'aimaient. Deux personnes qui me protégeaient. Non," dit-elle, se corrigeant. Elle baisse les yeux sur Lyaella, toujours profondément endormie, la joue pressée au milieu de la poitrine de Dany. "Trois."

"Et nous, on t'avait toi."

Assis là avec elle, en l'observant sourire à leur fille, il est parfaitement clair pour lui pourquoi le Maître de la Lumière l'a choisie. Il a la foi parfaite.


XIV.

Ce soir-là, elle insiste pour aller se promener avant de rejoindre leur conseil restreint dans la Grande Salle. Jon, ayant appris maintenant que Daenerys sait ce dont Daenerys a besoin, défend ses désirs tandis que les différents mestres qui ont fait le voyage avec Ser Davos protestent.

"Vous êtes restée morte trois jours—"

"Vous vous êtes vidée de votre sang!"

"Vous devez regagner vos forces!"

Jon n'a aucune patience pour ça et Daenerys non plus.

"Si je devais soudainement tomber morte, me vider de mon sang et m'évanouir à nouveau, le Roi Jon vous enverra quelqu'un vous chercher immédiatement," leur assure Daenerys avec fermeté.

Ma femme est une conquérante, a-t-il envie de leur dire. Elle peut faire face à tout. Elle sait ce qui est bon pour elle. Elle sait ce qui est bien.

S'ils l'avaient vue sur ce bateau, ils ne la remettraient pas en doute.

Jon leur dit qu'ils seront vite de retour dans la chambre, enroule un bras soutenant autour de la taille de Dany et marche avec elle. Ils y vont doucement, à la fois parce que Dany reprend des forces et parce que Lyaella dort dans ses bras, mais Jon s'en fiche. Il marcherait volontiers dans Peyredragon en un cercle sans fin et ne s'en plaindrait jamais— tant qu'il est avec Daenerys et Lyaella. Et pour être honnête, il préférerait marcher en un cercle sans fin dans Peyredragon que d'aller affronter Sansa, Lord Tyrion et Ser Davos.

"Ils vont avoir tellement de questions," dit Jon. Le dragon enroulé autour de son cou émet un cri soudain et aigu et il tressaille devant le volume inattendu. Il voit Dany cacher un sourire. "Surtout à propos des dragons. Et du feu. Et le…enfin, ils vont avoir des questions sur absolument tout."

Ils n'ont parlé à personne d'autre que Kinvara, Ver Gris, Arya et les mestres depuis que Daenerys leur est revenue. Jon n'est pas sûr d'avoir l'énergie de raconter leur voyage tout entier à qui que ce soit. Pas encore. Les blessures sont encore récentes, la douleur guettant toujours juste en-dessous de son cœur imbibé d'amour.

"Nous ne sommes obligés de répondre aux questions auxquelles nous n'avons pas envie de répondre. Et je pense que tu verras qu'ils ne feront pas grand-chose d'autre que nous regarder fixement un certain temps. On s'est relevé nu d'un bûcher ce matin."

Le dragon lâche un autre cri aigu. Daenerys lève la main, poussant doucement son menton avec son doigt. "Oh, tais-toi. Tu es plus en demande d'affection que Lyaella."

Il fait un son qui ressemble étrangement à un ronronnement. Quand Jon jette un ?il sur le côté, il le (la?) voit frotter son visage contre les doigts de Dany.

"On aurait pu le laisser," dit Jon. "Est-ce que tu veux que j'aille le remettre avec les autres? Peut-être qu'il ne les réveillera pas cette fois. Ou 'elle'… honnêtement, Dany, quand on aura un moment au calme, j'aimerais que tu m'expliques comment la reproduction des dragons fonctionne."

"Je crois que tu sais très bien comment ça fonctionne maintenant. Chacune des étapes, vraiment,"

Jon baisse les yeux sur elle, poussant un faux soupir et il est ravi de la voir déjà réprimer un rire devant sa propre plaisanterie. Il aime quand elle fait ça. Il aime tout ce qu'elle fait.

"Vraiment," persiste-t-il. "Est-ce que ce dragon est un garçon ou une fille?"

Elle hausse les épaules. "Qu'est-ce qui te semble que c'est?"

"Un… garçon."

"Très bien. Alors c'est un garçon." Elle trébuche soudainement. Jon s'arrête immédiatement, son cœur se remplissant de glace. Il a un horrible flash d'elle qui trébuche dans le couloir du bateau, du sang coulant le long de ses poignets, du fluide de son utérus ruisselant le long de ses jambes.

"Est-ce que ça va?"

"Oui," lui assure-t-elle. Ses doigts se pressent contre son ventre. Soudainement, elle se met à rire.

"Quoi?"

Elle lève les yeux vers lui, souriant toujours. "J'ai faim. Je suis affamée, vraiment. Etourdie à cause de la faim." Ce concept lui semble étonnant. Jon se souvient, durant les premiers jours suivant sa propre résurrection, comme il était surpris par son corps, par comment il avait repris là où il s'était arrêté comme si rien ne s'était passé. "Ca fait combien de temps que je n'ai plus eu envie de manger quelque chose? Que mon plus gros problème n'a plus été quelque chose d'aussi simple que ça? Humm… je n'en suis pas certaine: au moins un tour de lune, tu ne crois pas? Probablement plus longtemps."

Jon sourit tendrement. "Tu es excitée."

"Oui. Très. Je pense que je vais demander un poulet tout entier."

Son sourire s'élargit. "J'ai hâte de voir ça."

Ils continuent, bien que Jon garde un ?il attentif sur Daenerys, son bras fermement autour de sa taille pendant tout le trajet.

"Tu réalises bien que ce dragon est à toi, n'est-ce pas?" lui demande Dany, tournant son regard vers la bête rouge sang et gris tempétueux autour de son cou. "Il est absolument amoureux de toi."

Jon l'a réalisé. Mais il fait semblant de protester. "Tu dis seulement ça parce que c'est celui-là le plus difficile."

"Eh bien, ils ne peuvent pas être tous comme Drogon," rejette-t-elle. Il y a une pause. "Je vais aller le voir après notre repas."

"Je viendrais avec," dit Jon. Elle sourit et tourne le visage sur le côté, lui embrassant le bras. "Est-ce que tu veux aller directement dans la Grande Salle? Le repas n'est peut-être pas encore prêt, mais on peut aller te chercher quelque chose d'autre en attendant."

"Non, marchons simplement un peu. Ca fait du bien de pouvoir remarcher."

"D'accord," approuve Jon. Parce que ça fait aussi du bien de voir qu'elle peut remarcher.

Ils marchent jusqu'au Jardin d'Aegon. Quand ils arrivent, Dany s'éloigne de la prise de soutien de Jon et marche, lentement mais avec stabilité, toute seule le long des bords du jardin. Elle regarde les roses sauvages, Lyaella serrée fermement contre son cœur. Jon les observe, son cœur à nouveau comme une bête à nouveau — mais une bête d'une nature différente. Fougueuse, puissante, dévorante — oui. Mais cette bête est animée par l'amour, pas le chagrin. Cette bête de cœur le laisse rempli de chaleur de la tête au pied et plus heureux que n'importe lequel de leurs ancêtres. Il en est certain.

Elle parle à voix basse à Lyaella, lui montrant les roses et les arbres. Jon l'entend lui raconter leur histoire, ses mots directs et factuels. Neutres. Leur princesse saura exactement d'où et de quoi elle vient, le bien et le mauvais.

Jon met le bébé dragon à terre pour le laisser parcourir le jardin, sachant qu'il n'ira pas loin. Il regarde pour s'assurer qu'il va bien et, une fois qu'il juge qu'il est en sécurité en explorant les buissons tout seul, il va rejoindre Dany et Lyaella. Elles sont arrêtées devant un arbre haut, endommagé. Il attire Dany contre son côté pendant qu'elle examine les blessures de Grand-Griffe. Jon ne dit pas ce qui les a causées et Dany ne demande pas, mais la vérité est quand même là entre eux, irritée et à vif.

"Oh, regarde qui se réveille," murmure finalement Dany, brisant leur silence. Jon et elle regardent les yeux gris de Lyaella, tout le reste oublié. Dany se penche et embrasse tendrement le nez de Lyaella. "Ton père nous aime, Lyaella."

Le cœur Jon bat étrangement dans sa poitrine en entendant ça et ses yeux le brûlent.

"C'est vrai," dit-il, bourru, submergé par l'émotion. "Tellement fort, Dany."

Il aimerait pouvoir remonter dans le temps pour lui dire trois fois par jour, tous les jours, en commençant au moment où il l'a vue pour la première fois. Il a l'intention de se rattraper pour les mots thésaurisés de leur passé pour le restant de leurs jours.

"Je sais," lui assure Daenerys. Elle lève la main, ses doigts effleurant l'arbre, et puis elle s'étire pour l'embrasser. Pendant qu'elle le fait, Lyaella émet un doux son, quelque chose entre un soupir et un roucoulement, tellement précieux et nouveau que Jon et Dany se séparent immédiatement pour la regarder. Elle baille contre la poitrine de Dany; c'est tellement petit et précieux que l'affection de Jon monte frénétiquement en flèche dans sa poitrine. Pas pour la première, il se surprend à penser, en les contemplant, elle et sa mère, qu'il massacrerait quiconque les ferait juste pleurer, tant son amour et son adoration sont intenses.

Il regarde Dany, qui est déjà en train de le regarder. Le sourire qu'ils échangent est transi d'amour. Il est puissant dans sa tendresse; fort dans sa douceur. Irrépressible, pense-t-il. Qu'y a-t-il au monde qui pourrait en venir à bout?

Ils s'asseyent ensemble sur le banc que Jon a occupé la dernière fois avec R'hllor. Jon prend quelques minutes Lyaella dans ses bras. Ils sont silencieux, paisibles; Jon presse sa joue contre les douces boucles argentées de Lyaella et lui caresse le dos. Il garde les yeux fermés en comptant chaque battement de son petit cœur. Et pendant ce temps, la main cicatrisante Dany est posée sur sa cuisse: une pression chaude, rassurante. A chaque fois que Jon lève les yeux vers elle, elle les regarde soit lui, soit le bébé dragon qui renifle le jardin. Ses yeux sont toujours tendres et débordants de lumière d'étoiles.

Quand Lyaella lâche un pleur saccadé — un pleur que Jon a fini par reconnaître comme étant son pleur de faim— il se tourne vers Dany pour suggérer qu'ils rentrent à l'intérieur. Mais elle est déjà en train de défaire les attaches sur le devant de sa robe et, bien que Jon ne comprend pas pourquoi à cet instant, la vue fait piquer ses yeux de larmes.

Plus tard, Lyaella heureuse à son sein, il réalise ce que c'était qui l'a tellement ému: l'harmonie entre elles, mère et bébé — comme Daenerys a su instantanément ce dont Lyaella avait besoin, bien qu'elle ait été cruellement arrachée à Lyaella, bien que c'est seulement sa première journée réelle avec elle. C'était Dany aimant et nourrissant leur enfant d'une façon dont Jon et Dany n'en ont jamais fait l'expérience eux-mêmes. C'était la naissance et la renaissance, la première aube du printemps. C'était Aegon et Daenerys Targaryen assis dans leur maison ancestrale, cultivant la vie pressée contre le cœur de Dany. Plantant un jardin.

"Tu es la raison pour laquelle j'ai tellement faim, tu sais," dit doucement Daenerys à leur fille. Ses doigts dansent sur les boucles délicates de Lyaella. Son sourire est le soleil. "Ton appétit est contagieux."

"Elle va manger un poulet tout entier," ajoute Jon, souriant largement à cette idée.

Dany caresse la plante du petit pied de Lyaella, ses yeux amusés se tournant vers Jon. "Ne me sous-estime pas."

"Jamais," jure Jon.

Et je ne me sous-estimerai plus jamais non plus, pense-t-il.

Durant juste une seconde, il pense voir un éclair de cheveux argentés au coin du Jardin d'Aegon.

Mais, quand il se tourne, il n'y a personne.

A suivre...