Chapitre 12: Le Jardin
I.
"Bon," souffle Arya, saisissant rapidement le dragon blanc-neige par la queue lorsqu'il essaye de faire un plongeon mortel de son épaule. "Je regrette de vous avoir libérer tous les deux. Je le regrette profondément. La prochaine fois, vous resterez dans le berceau."
"Les deux?" demande Ver Gris. "Non. Celui-ci est gentil."
Arya jette un œil vers lui. En regardant le dragon bleu-violet roupiller dans le berceau de ses bras, elle décide qu'elle a choisi de porter le mauvais. Quand même, pense-t-elle, mieux que le rouge et gris. Celui-là, la dernière fois qu'elle l'a vu, essayait de se blottir et de se nicher dans les cheveux de Jon, et ses griffes lui ont fait saigner le cuir chevelu. La reine et lui l'ont pris avec eux pour essayer d'éviter aux trois autres de devoir l'écouter crier à chaque fois que Jon quitte la pièce mais, quand Arya a été voir les dragons laissés dans le berceau, deux des trois restants étaient déjà bien réveillés. Elle ne voulait pas qu'ils se sentent négligés ou abandonnés. Après avoir demandé à Daenerys s'ils pouvaient aussi venir au dîner, elle s'est vue répondre si tu veux les porter, bien sûr. A ce moment-là, elle était absolument enchantée — évidemment qu'elle voulait les porter. Elle ne pouvait pas imaginer une meilleure façon de manger un repas qu'avec un bébé dragon dans les bras. Mais maintenant…
"Peux-tu arrêter s'il te plaît?" implore Arya vers le dragon blanc. "Reste assis gentiment ou je vais te remettre dans le berceau avec l'argenté."
Il essayait à nouveau de sauter de son épaule mais, en entendant ça, son petit visage se tourne vers Arya. Elle croise son regard. Ses yeux — aussi noirs que de l'obsidien sur les bords, s'estompant en quelque chose de plus proche de l'améthyste foncé près des pupilles — la percent. Elle se sent abruptement coupable, tout aussi rapidement et de façon dévorante qu'à chaque fois que Lyaella pleure quand elle lui change ses couches.
"Ce n'est pas de ma faute," se défend Arya. "Tu n'es pas sage. Tu dois rester assis gentiment. Comme ça. Gentiment."
Elle pose sa main sur son dos écaillé et presse très doucement dessus. Le dragon se soumet à la pression et s'assied sur son épaule, sa queue s'enroulant autour de sa nuque pour avoir une prise. Arya lui caresse la tête comme un chiot.
"Mieux," dit-elle. Une seconde plus tard, elle sent une douleur vive dans sa main. "Aïe! Bâtard!"
Arya entend la voix de Jon.
"Je n'en suis pas un," dit-il, de l'affront simulé teintant ses mots, et la reine et lui se mettent à rire. Arya peut dire, rien qu'avec le son de leur rire, qu'ils sont d'une humeur merveilleusement bonne. Elle pousse le dragon blanc de son épaule, irritée, et se tourne pour faire face à Jon et Daenerys quand ils entrent dans la Grande Salle. Après Arya et Ver Gris, ce sont les premiers à arriver.
"Il m'a mordue!" se plaint Arya en soulevant son doigt. Le dragon blanc file vers Daenerys, une tâche enneigée sur le sol en pierre, et Arya le suit. Elle s'arrête devant Daenerys et tend les bras vers Lyaella, qui est adorable et gentille dans les bras de Daenerys (et certainement moins susceptible de la mordre.) "Echangeons. Je préfère avoir Lyaella."
"Ca ne semble pas être un échange équitable," songe Daenerys mais elle sourit. Elle passe doucement Lyaella à Arya. Arya la prend avec habileté: elle berce sa tête délicate dans le creux de son bras droit et la tient tout près de sa poitrine, tout son cœur s'attendrissant immédiatement avec amour. Elle aime Lyaella plus que les mots peuvent le dire et elle a essayé de dire à sa nièce à quel point, mais tout ce qu'elle parvient à faire, c'est fondre en larmes. Elle est contente que personne n'ait jamais été là pour y assister.
Elle est plus que choquée quand Daenerys berce le démon blanc aussi facilement qu'elle berçait la douce Lyaella. Il se blottit contre sa poitrine, se tournant pour que son ventre soit en l'air, une image de relaxation. Daenerys caresse les écailles rosées sur son poitrail et le dragon lâche ce qui ressemble distinctement à un soupir de contentement.
"Il m'a mordue," répète Arya, ne sachant pas si elle devrait se sentir vexée ou mise au défi par le comportement contradictoire du dragon. "Qu'est-ce que j'ai fait de mal?"
"Rien," lui assure Daenerys. Elle caresse le menton du dragon et le laisse lui mordiller le doigt. "Il est juste espiègle, c'est tout. Il ne pensait pas à mal."
Ca donne certainement la sensation qu'il pensait à mal: son doigt la lance toujours. Mais il n'a pas mordu à sang et Daenerys l'a déjà prévenue qu'apprivoiser des bébés dragons est un exploit, donc elle ne peut pas être trop fâchée.
Quand même — elle préfère ce bébé dragon-ci.
"Tu as une nouvelle robe," dit-elle à Lyaella en s'éloignant du groupe et en la berçant doucement pendant qu'elles marchent le long de la Grande Salle. "Elle est très belle. Et tu as récupéré ta mère avec toi, aussi. C'est encore mieux. Tu ne trouves pas?"
Lyaella tourne le visage vers la poitrine d'Arya, baillant contre son justaucorps. Ses petits poings potelés s'ouvrent et se ferment à ses côtés. Et Arya est certaine qu'elle tuerait quiconque qui se contenterait juste de la regarder de travers. Elle pensait avant qu'elle quitterait Port-Réal une fois que le bébé serait né, une fois que la reine n'aurait plus autant besoin de protection, mais elle sait maintenant qu'il est hors de question qu'elle s'éloigne de cette enfant. Ca ne va simplement pas arriver. Quand Lyaella est dans ses bras, Arya se sent à la maison. Elle se sent en sécurité. Peut-être que c'est parce que cette enfant inspire une détermination calme comme personne; Arya sait que les choses seront sans danger parce qu'elle va les rendre sans danger. Quoi qu'il arrive. Ou peut-être que c'est juste qu'elle sait que Lyaella l'aime déjà — elle préfère ses bras à ceux de tout le monde après Jon et Daenerys. Avec Lyaella (et Jon et Daenerys), elle a un but, une place. Une famille.
Peut-être que cette fois ça durera. Peut-être que cette fois, elle ne la perdra pas. Peut-être que Jon, Daenerys et elle pourront donner à Lyaella l'enfance calme, en sécurité, qui leur a manquée à tous. Peut-être (peut-être) qu'elle pourra enfin laisser toutes les morts et toutes les tueries derrière elle et se concentrer sur la vie.
(Ce n'est pas moi, avait-elle dit. Mais peut-être —peut-être— que ça pourrait l'être. A sa façon à elle, à son rythme à elle.)
"Qu'est-ce que tu en dis?" murmure-t-elle à Lyaella. Les yeux dans le vague du bébé parcourent son visage, d'un gris tempétueux, le gris des Stark. "Tu le crois?"
Elle soulève l'un de ses poignets et se frotte sa joue rose. Arya sourit. Elle se demande, la pensée lui brûlant les veines, ce que Gendry pensera de Lyaella quand ils rentreront à Port-Réal. La trouvera-t-il aussi parfaite qu'Arya? Sera-t-il tendre avec elle, doux, gentil? Elle pense que oui. Elle le croit tellement fort qu'elle peut presque se représenter le sourire qu'il fera. Et cette pensée aide un peu à calmer son cœur.
Elle se retourne vers le son des rires de Jon, Daenerys et Ver Gris. Ils font toujours le pied de grue, attendant le reste du conseil restreint, un dragon dans chacun de leurs bras. Le blanc, voit Arya, redevient espiègle; il mâchouille les cordons qui referment le devant de la robe de Daenerys et elle est tellement absorbée par sa conversation avec Jon et Ver Gris qu'elle ne remarque pas qu'il a presque complètement sectionné les cordons.
"Allons sauver, Maman," dit Arya à Lyaella.
Elle se dirige vers eux et tend la main, poussant son doigt contre le ventre rosé du dragon blanc. Il se fige, laisse tomber les cordons de sa gueule et se tourne pour la regarder. Mais aussitôt que ses yeux se posent sur Lyaella, il se radoucit et se contorsionne dans les bras de Daenerys pour pouvoir regarder curieusement le bébé, les cordons de la robe de Daenerys oubliés depuis longtemps.
Arya s'abaisse juste un peu, mais elle n'approche pas Lyaella trop près du dragon. Son doigt la lance toujours; il est hors de question qu'elle prenne le risque que la petite Lyaella se fasse mordre ou griffer.
Pourtant ses inquiétudes s'avèrent infondées; Jon s'approche d'elles et, avant qu'Arya ne puisse dire un mot, le dragon rouge-et-gris saute de son épaule sur la sienne, lui brûlant le bras en descendant rapidement pour se blottir sur les jambes de Lyaella.
La protestation alarmée d'Arya meure au fond de sa gorge. Le dragon s'endort presque aussitôt et Lyaella ne sourcille même pas. Arya lève les yeux et croise le regard de Jon.
"Tu devrais voir comment le bleu est avec elle," commente Jon, jetant un œil vers Ver Gris. Le bleu est réveillée maintenant, mais il frotte doucement son nez contre la main de Ver Gris pendant qu'il lui caresse les écailles, doux et calme. "Il veut terriblement déposer le tête sur le cœur de Lyaella et faire la sieste avec elle. Elle est un peu trop petite donc on ne l'a pas laissé faire jusqu'à présent, mais il l'aime profondément. Je pense que c'est avec celui-là que Lyaella créera un lien."
Je pense qu'elle va créer un lien avec eux tous, pense Arya, regardant comme le dragon rouge-et-gris semble paisible et tranquille avec Lyaella. Et quand elle regarde à nouveau Jon, cette paix est égalée dans ses yeux doux. Il sourit à Lyaella avec tellement d'affection que le cœur d'Arya ne peut s'empêcher de se gonfler d'amour en voyant ça. Après tout les traumatismes qu'ils ont subis, le bonheur de son frère est l'une des plus belles choses qu'elle ait jamais vue. Ca la rend plus heureuse que presque n'importe quoi d'autre.
Il n'a pas à demander pour prendre Lyaella; Arya voit facilement le désir. Elle lui passe gentiment sa fille après avoir poussé le dragon rouge-et-gris . Il prend la tête de Lyaella d'une main et son derrière de l'autre, la levant contre son torse. Sa petite joue se presse contre son cœur et il la tient là, sa joue frottant ses boucles argentées pendant qu'il se balance avec elle.
"Les voilà," Arya entend dire Ver Gris.
Mais Jon et Daenerys s'en fichent un peu. Daenerys vient à côté de Jon, ses bras s'enroulant autour de sa taille et elle s'appuie contre son bras et lève vers lui des yeux tellement remplis d'amour qu'Arya se sent presque coupable de le voir. Un amour aussi profond est une chose intime, pense-t-elle et elle se détourne. Ou peut-être qu'elle se détourne parce que ses yeux la brûlent devant le tableau. Elle est tellement heureuse pour eux que ça la surprend. Elle ne savait pas que quelqu'un pouvait être aussi heureux pour d'autres personnes, mais elle l'est. De tout son cœur.
Arya n'a pas encore vu sa sœur depuis qu'ils sont arrivés. Ils ont débarqués juste au moment où ils préparaient le bûcher et l'esprit d'Arya était tellement déchiré par le chagrin qu'elle ne voyait rien et personne d'autre que Daenerys. Après ce qui s'est passé — Daenerys revenant auprès d'eux, Jon se relevant relativement indemne des flammes— Arya ne voulait être nulle part d'autres qu'aux côtés des Targaryen. Donc elle n'est pas certaine de ce que le reste du conseil restreint a pensé du miracle auquel ils ont assisté. Quand ils entrent, elle décide qu'ils n'ont probablement pas pensé grand-chose de quoi que ce soit: ils ont toujours l'air tellement abasourdi qu'Arya doute qu'ils aient traité quoi que ce soit de la situation.
"Bien," dit Jon en les apercevant. "Mangeons. La reine et moi sommes affamés."
Daenerys ordonne que les portes soient fermées pour que les dragons puissent se promener dans la Grande Salle pendant qu'ils mangent. Elle reprend Lyaella dans les bras, même si Arya n'est pas certaine de comment elle prévoit de manger tout en la berçant. Sansa et Lord Tyrion alternent entre regarder Jon et Daenerys avec choc et fixer les dragons nouveaux nés avec émerveillement. Ser Davos, néanmoins, semble accepter le tout sans sourciller. Il s'avance vers Jon et pose une main ferme sur son épaule, ses yeux remplis de soulagement. De joie.
"Vous m'avez fait mourir de peur. Par pitié, la prochaine fois que vous projetez d'entrer dans un feu et d'en ressortir relativement indemne, partagez vos intentions avec moi à l'avance," demande-t-il.
Jon rigole. Il attire Ser Davos dans une étreinte, que Ser Davos lui rend immédiatement.
"Mourir," répète fermement Ser Davos.
"Je comprends. La prochaine fois, je vous préviendrai à l'avance," dit Jon. Il se recule suffisamment pour regarder Ser Davos. Son rire laisse la place au sérieux. "Merci d'avoir garder Lyaella en sécurité."
"La garder dans mes bras est ce qu'il a de plus éloigné d'une corvée," admet Ser Davos et Arya est entièrement d'accord.
Quand il se dirige vers la reine, Arya pense qu'il s'approche peut-être pour demander pour porter Lyaella. Mais ce n'est pas ce qu'il fait. Ils l'observent tous se baisser lentement et péniblement sur ses genoux craquants devant Daenerys. Le son de ses articulations qui grincent fait grimacer Arya.
"Ser Davos, levez-vous," dit immédiatement Daenerys, visiblement aussi inquiète qu'Arya. "Ce n'est pas nécessaire."
Mais Ser Davos secoue la tête. Il lève le bras, lui prenant gentiment la main dans la sienne. Il doit sentir ses sutures; ses sourcils se froncent un instant et puis il tourne sa main dans la sienne, regardant sa paume. Arya voit sa gorge lutter contre les larmes qui montent. Il lui tient la main plus doucement après avoir vu sa blessure. Ses yeux deviennent rapidement voilés derrière un film de larmes et Arya sent sa gorge se refermer fermement.
"Votre Grâce," dit-il d'une voix tremblante. "Je n'ai pas réussi à vous garder en sécurité avec mes conseils. Je vous demande pardon."
Suivant immédiatement ces paroles, les seuls sons sont les cris et les sifflements espiègles des dragons tandis qu'ils se courent après dans la Grande Salle. Daenerys se tourne pour regarder Jon; il s'approche immédiatement et lui prend Lyaella des bras et, aussitôt qu'elle n'est plus dans l'étreinte de Daenerys, Daenerys resserre sa prise sur la main de Davos et s'abaisse pour être également agenouillée.
"Et je n'ai pas réussi à tenir convenablement compte de vos conseils, qui étaient sages et de bon discernement. Je vous demande pardon."
Les larmes de Ser Davos remplissent immédiatement ses yeux. Arya se rappelle à cet instant qu'il a commencé en pauvre petit garçon de Culpucier, écrasé sous la roue comme tous les roturiers. Et maintenant, il est agenouillé avec la reine des Sept Royaumes, une reine qui a passé son règne tout entier, jusqu'à présent, à améliorer Culpucier spécifiquement. Arya espère que ça le rend fier. Vu la façon dont il regarde Daenerys —comme Ned Stark regardait autrefois Arya— c'est le cas.
"Puis-je vous enlacer, Majesté?" demande-t-il mais, avant même d'avoir fini, Daenerys jette ses bras autour de son cou et s'avance pour l'enlacer. Il lui prend l'arrière de la tête dans la main, ses larmes coulant le long de son visage. Daenerys le serre plus fort.
La réaction de Ser Davos semble faire éclater le choc de Lord Tyrion. Il se dirige vers Daenerys, chaque pas plus sûr que le précédent. Aussitôt que Daenerys et Ser Davos se dégagent de leur étreinte, il tend une main vers Daenerys. Elle l'accepte, lui laissant lui donner un peu de soutien quand elle se relève.
"Je suis sûr que vous êtes lassée des questions," lui dit Lord Tyrion. Sa voix se noue au fond de sa gorge. "Mais… si vous le permettez… j'aimerais vous en poser une là maintenant. Juste une. Le reste peut attendre."
"Vous pouvez même en poser deux," permet Daenerys. Après une seconde, elle lui fait un petit sourire. Lord Tyrion sourit en retour, ses yeux s'humidifiant rapidement.
"Ma première," dit-il d'une voix rocailleuse. Il se racle la gorge. "Lord Freuxsanglant est-il mort?"
"Oui," répond Daenerys. Arya entend Ser Davos lâcher un soupir de soulagement audible. "Deuxième question, Lord Tyrion?"
Arya s'attend à beaucoup de choses différentes. Des questions sur la prophétie par laquelle il est obsédé depuis si longtemps, des questions sur où Daenerys est allée quand elle était morte, des questions sur ce qui s'est passé dans le bûcher, mais ce n'est pas du tout ce qu'il demande.
"Deuxième question: comment vous sentez-vous? Dites-nous comment nous pouvons vous aider."
Daenerys resserre sa prise sur sa main. Durant un instant, Arya est certaine que quelque chose de non-dit est dit, mais elle n'est pas certaine de ce que c'est. Quoi que c'était, ça les laisse souriants, avec les yeux embués.
"Je me sens forte, Lord Tyrion. Je me sens véritablement mieux qu'après mon premier accouchement, de toutes les manières imaginables. Une fois que je mangerai quelque chose, je serai dans une forme splendide… on s'assied?"
Elle dirige son regard interrogateur vers Sansa. Arya la regarde aussi. Elle se tient à côté de Jon, les yeux sur Lyaella. Elle doit sentir le coup d'œil de Daenerys; elle lève les yeux, croisant ceux de la reine. Arya observe très attentivement, prête à intervenir si Sansa devait dire quoi que ce soit moins que gracieux ou aimant, mais elle ne dit rien du tout. Elle se contente d'hocher doucement la tête et se tourne vers la table la plus proche. Ils attendent que Daenerys et Jon s'asseyent et puis ils prennent leurs places. Arya s'assied de l'autre côté de Daenerys et Sansa de Jon. Après qu'on leur ait amené du vin et du jus, Sansa se penche en avant, croisant le regard de Daenerys.
"Princesse Lyaella est magnifique, Majesté," dit-elle. Arya suppose qu'elle s'est finalement décidée sur quelque chose à dire et, même si ce n'est pas aussi généreux que les paroles de Ser Davos, la bonne chose à dire de la part de Sansa. Arya sait que Daenerys est plus fière de Lyaella que de n'importe quoi d'autre, y compris sa défaite de Freuxsanglant et sa résurrection.
Comme Arya le savait, Daenerys fait un sourire radieux en entendant ça.
"Merci," répond sincèrement la reine. "Jon et moi le pensons aussi." Elle soulève son verre, prenant une gorgée. Arya peut sentir le fil fin, hésitant, les lier Sansa et elle. Leur interaction est presque douloureuse à regarder: elle peut voir que les deux veulent se parler mais que les deux ne savent pas bien comment commencer ni quoi dire. Ne savent pas bien sur quel pied danser. Ne savent pas bien comment étirer ce fil sans le casser.
"Dites-moi, Sansa, comment vont les choses à Port-Réal?" dit finalement Daenerys.
Sansa sourit. Arya voit la fierté se cacher aux bords. Il semble que c'était la bonne chose à dire pour Daenerys, aussi.
"La roquerie est construite en ce moment même. Nous avons décidé de combiner la bibliothèque et la roquerie en une seule structure; Lord Tyrion et moi-même avons découvert que, en faisant ça, nous pourrons économiser assez d'or pour commencer à travailler sur un système sanitaire amélioré à Culpucier." Sansa semble hésitante durant un bref instant. "Est-ce que ça vous convient, Votre Grâce?"
Les inquiétudes de Sansa ne sont pas nécessaires: Daenerys est visiblement ravie. Elle est tellement attentive aux paroles de Sansa qu'elle semble à peine remarquer la nourriture fumante installée sur la table.
"Quel genre d'améliorations?" demande-t-elle, regardant entre Sansa et Lord Tyrion et Ser Davos. Arya n'avait encore jamais vu personne avoir l'air autant excitée par des égouts. "Dites m'en plus."
La discussion va bon train entre les membres du conseil restreint tandis qu'ils informent Daenerys et Jon des quelques changements qu'ils ont fait jusqu'à présent, durant leur courte absence. Jon passe Lyaella à Ser Davos après l'offre de Ser Davos pour que Daenerys et lui puissent manger; ils sont tous deux visiblement affamés et Arya est tellement contente de les voir manger tous les deux qu'elle oublie presque de manger sa propre nourriture.
Une fois qu'ils ont épuisé le sujet des systèmes d'assainissement et des conduits d'égouts, Arya se penche en avant pour attirer le regard de Sansa, le sien brûlant d'une question tapie en première ligne de son esprit.
"Comment va le conseil temporaire?" demande Arya à Sansa, faisant en effort pour garder une voix désinvolte.
Le sourire de sa sœur est entendu mais, heureusement, elle ne taquine pas Arya.
"Ils vont bien. Ils gardent la situation sous contrôle jusqu'à notre retour. Lord Gendry attend que le Lord Commandant de la Garde du Roi revienne avant de rentrer à Accalmie."
Arya fronce les sourcils pour cacher à quel point son cœur a gonflé dans sa poitrine. "Je ne suis pas le Lord Commandant de la Garde du Roi. Je suis juste Arya."
"Si ce n'est pas toi, qui est-ce?" défie Sansa. Elle regarde Ver Gris. "Ver Gris, ne diriez-vous pas qu'Arya est le Commandant de la Garde du Roi?"
Ver Gris parle gentiment à Lyaella en Valyrien depuis quelques minutes, mais il lève rapidement la tête quand il entend son nom. Arya est honnêtement juste surprise que Sansa connaisse son nom tout court.
"Je ne connais pas grand-chose aux rôles de la Garde du Roi Westerosienne," avoue-t-il. Il jette un coup d'œil à Arya. Il sourit, "Mais Arya est une guerrière. La première guerrière à qui je confierai la sécurité de la Princesse Lyaella."
Pendant qu'ils se regardent, les pensées d'Arya retournent à l'évacuation de ce navire en feu. Elle n'a jamais été autant bouleversée —jamais été autant effrayée— que cette nuit-là. A bien des égards, c'était Ver Gris et elle contre tout le reste. Jon était avec eux, mais il ne l'était pas vraiment. Daenerys était morte dans les bras de Ver Gris. En repensant maintenant à leur course de côté dans les couloirs fumants et inclinés, elle se demande comme ils y sont arrivés. Mais ils l'ont fait. Maître de la Guerre, pense Arya en regardant Ver Gris. Maître de la Protection, corrige-t-elle. Maître de la Loyauté. Maître de la Force. Elle lui rend son sourire.
"Je ne suis pas une chevalière," dit-elle finalement à Sansa.
"Ca ne change rien. J'ai entendu parler de tout ce que tu as fait. De ce que vous avez tous fait."
Arya réalise que c'est de la fierté dans la voix de sa sœur aînée. Elle est tellement surprise qu'elle ne ressent pas grand chose de plus que cette exaltation surprise. La fierté la prend au dépourvu, mais pas les paroles de Sansa: Sansa semble résolue à ce qu'Arya adopte un rôle et, vraiment, elle l'a toujours fait. Au moins cette fois, c'est un rôle qu'Arya serait fière d'avoir, plutôt que Lady Arya.
Sansa se tourne vers Jon, interrompant sa conversation avec Tyrion et Daenerys. "Jon. Qui est le Lord Commandant de la Garde du Roi?"
Jon hésite. Son front se plisse pendant qu'il mâche un peu de poulet. Il regarde Daenerys.
"Arya?" répond-il, juste au moment où Daenerys dit: "Arya, bien entendu," comme si c'était la chose la plus évidente au monde.
Il y a une pause. Daenerys doit voir comme le cœur d'Arya a quelques ratés.
"J'aurais pensé que c'était évident," dit doucement Daenerys, surprise.
Arya essaye très fort de ne pas sourire. "Je ne peux pas l'être. Je ne suis pas une chevalière."
"Ca n'a pas d'importance. Je suis la reine. Tu peux être tout ce que tu veux. A moins…" quelque chose vient à l'esprit de Daenerys; Arya voit son visage se décomposer un peu. Elle repose son pain sur son assiette et se tourne sur son siège, faisant complètement face à Arya. "A moins… que tu ne sois prête à quitter Port-Réal?"
Jon se tourne pour la regarder aussi. Il semble aussi malheureux à cette idée que Daenerys semble l'être. Qu'Arya l'est.
"Non," dit-elle immédiatement, fermement. "Je ne peux pas partir. Princesse Lyaella me manquerait de trop." Et toi. Et Jon.
"Et celui-ci?" taquine Daenerys, soulevant le dragon blanc en l'air entre elles. Arya baisse les yeux; elle ne l'avait pas remarqué avant, mais les trois dragons jouent aux pieds de Daenerys et Jon.
"Tu peux envoyer celui-là au Nord pour qu'il soit le Lord de Winterfell," dit sèchement Arya. Son doigt la lance à nouveau. Quelques secondes après avoir dit les mots, elle jette un œil à Sansa. "Amuse-toi bien avec lui, Lady de Winterfell."
"Je ne retourne pas à Winterfell tant que Lord Tyrion et moi-même n'aurons pas terminer notre projet sanitaire," répond Sansa. Ca surprend Arya mais pas autant que le regard d'appréhension de Sansa en direction de la reine. "Si ça vous convient, Majesté?"
"Oui, ça me convient," répond gracieusement Daenerys. Elle voit Sansa fixer le dragon blanc, toujours tenu en l'air. "Vous pouvez le toucher si vous voulez. Allez-y."
Sansa tend le bras par-dessus Jon et Daenerys, sa main tendue avec prudence vers le dragon blanc. Ses doigts tremblent. Elle semble trop effrayée pour combler totalement l'écart. Daenerys se tourne vers elle, rapprochant le dragon blanc, et prend la main de Sansa dans la sienne, la guidant sur les écailles du dragon.
"Aucune raison d'avoir peur," dit Daenerys, lâchant la main de Sansa quand Sansa prend le relais en caressant les écailles du dragon. Arya et Daenerys observent son expression: son appréhension se dissipe en curiosité.
"Les écailles sont brûlantes," dit-elle, surprise.
"Oui. Feu incarné. Et non, Arya, je pense que celui-ci devrait vivre dans ta chambre quand nous rentrerons à Port-Réal."
"Absolument pas," conteste immédiatement Arya en riant. La reine plaisante clairement et Arya est ravie de plaisanter avec elle. "Jon, dis-lui."
"Non," dit Jon à Arya. Daenerys bouge sur son siège, contente, et regarde Jon avec un sourire. "Tu devrais câliner ce dragon tous les soirs, voilà ce que je pense."
"Traître," se plaint Arya. Quand Jon se met à rire, Sansa se joint à lui et, durant un instant, ils rient tous ensemble, Stark et Targaryen.
"Et qu'est-ce que Ghost pense d'eux?" demande Sansa.
"Il pense que ce sont de petits oiseaux-lézards agaçants," répond Jon. "Mais il les aime bien quand ils sont calmes. Quoi que, si Ghost avait le choix, il passerait toute la journée à faire la sieste avec Dany et Lyaella. Je ne peux pas lui en vouloir."
"Aye," approuve Ser Davos, souriant toujours. Il n'a pas arrêté de sourire depuis que Jon a placé Lyaella dans ses bras. Il la berce toujours, sa nourriture oubliée depuis longtemps, ses yeux braqués sur son petit visage pendant qu'elle dort. "Vous avez apporté un trésor dans ce monde, Vos Majestés. Je n'ai jamais rien vu d'aussi précieux de toute ma vie."
Arya est tellement amoureuse de Lyaella qu'elle ne pense pas du tout qu'il soit sentimental. Elle aime le bébé avec la même dévotion sans réserve, inconditionnelle, qui brille actuellement dans ses yeux. Comme tout le monde.
"Je suis sûre que la Reine a fait le plus gros de 'l'apport'," commente Sansa. Tyrion rigole.
"Non," dit immédiatement Daenerys. Elle prend la main de Jon sur la table. Arya est momentanément fière des sutures qu'elle a faites sur les mains de Daenerys; elles ne s'étirent pas du tout quand elle serre fermement la main de Jon. "Jon en faisait partie. Nous l'avons fait ensemble."
Durant un instant, Jon, Daenerys et Arya gardent le silence. Arya est de retour sur ce bateau et elle est certaine qu'eux aussi. Elle pense à quand elle tressait les cheveux en sueur de Daenerys, aux jambes de Daenerys se dérobant sous elle, quand elle remettait presque chaque gorgée de thé à la menthe qu'elle essayait de se forcer à avaler. Comme elle s'est écriée de douleur lorsqu'elle accouchait de Lyaella, la force avec laquelle tout son corps tremblait après, le gouffre couleur rubis noir qui s'élargissait sans cesse sur ce lit. L'odeur du sang, tellement âcre et lourde qu'Arya l'a encore sentie pendant des jours. Les souvenirs sont profondément traumatisants pour elle mais, quand elle regarde le roi et la reine, elle est étonnée de voir qu'ils sont en train de sourire.
Avec circonspection, Sansa demande: "Que s'est-il passé? On nous a dit… ils ont dit que vous êtes morte en couches, mais ensuite la prêtresse nous a dit que vous…" elle laisse sa phrase en suspens, incapable de sortir les mots.
"Elle a dit que vous vous êtes tuée pour tuer Lord Freuxsanglant," complète Ser Davos pour elle, d'une voix enrouée.
"Les deux sont vrais." Daenerys est factuelle. Elle soulève le dragon bleu dans ses bras et le berce. Il fait un bruit quelque part entre un grognement et un ronronnement, enfouissant son museau sous son bras et se blottissant contre sa poitrine. "Si je ne m'étais pas tuée, je serais quand même morte quelques instants plus tard. Je l'avais dans ma tête — je l'ai emmené avec moi. Et il n'était pas assez fort pour revenir comme moi."
La voix de Lord Tyrion déborde de curiosité. "Comment l'avez-vous tué sans qu'il sache ce que vous étiez sur le point de faire? Je pensais que nous allions devoir faire quelque chose de la sorte; je faisais des recherches sur comment parvenir à pousser Lord Freuxsanglant par la ruse à entrer dans un criminel juste avant leur exécution, et puis le détruire de cette façon, mais je n'ai jamais pu trouver comment le programmer pour qu'il ne sache pas que ça arrivait et qu'il ne s'échappe pas. Et je me demandais, aussi…je pensais que peut-être le Maître de la Lumière allait… enfin, je pensais, peut-être, que les Targaryen pourraient être…" Lord Tyrion ne finit pas sa phrase. Il a l'air embarrassé. "J'avoue que mes recherches et théories sont devenus un peu extravagantes à la fin, Je voulais désespérément trouver des réponses."
Arya ne rate pas le regard rapide que Jon et Daenerys échangent, mais il semble que les autres si.
"J'ai fait la dernière chose à laquelle il s'attendait que je fasse: j'ai fait ce qu'il voulait," répond brièvement Daenerys. Elle réajuste le dragon quand il commence à pétrir contre ses seins, le déplaçant pour qu'il lui tourne le dos. "Je ne suis pas encore tout à fait prête pour en parler. Je promets que je le ferai. Je sais que vous avez des questions et, avec tout le travail que vous avez fait pour résoudre le problème, vous méritez des réponses. Mais j'ai simplement besoin d'un peu plus de temps, J'aimerais simplement manger et rire avec vous tous. J'aimerais parler de ce qui va arriver, pas de ce qui est derrière nous."
Arya est prête et disposée à se battre avec toute personne qui le contestera mais, heureusement, tout le monde comprend.
"Alors c'est ce que nous allons faire," dit fermement Ser Davos. Il regarde Jon avec un sourire amusé et, quand Arya lance un regard à son frère, elle voit que le dragon rouge et gris est une nouvelle fois enroulé autour de son cou. "Vous avez une ombre, Jon."
Jon continue de manger, indifférent au bébé dragon. Le dragon, à son avantage, semble avoir sommeil après avoir joué aussi longtemps; il fourre son museau contre le cou de Jon et soupire, ses yeux se fermant d'un air endormi.
"Nous avons beaucoup d'ombres. En fait, Dany," il se tourne vers Daenerys. "Je devrais aller voir après l'argenté."
"Elle dormait toujours quand j'étais dans la pièce," dit Ver Gris. "Mais ça fait un petit moment."
"Je vais y aller," offre Tyrion. Il dépose sa serviette sur la table. "Vous pouvez finir votre repas, Je serais ravi d'amener le bébé dragon ici."
"Merci, Lord Tyrion," sourit Daenerys. Arya a le sentiment que Tyrion va vite découvrir que les bébés dragons sont aussi problématiques qu'adorables.
"Est-ce qu'ils ont des noms?" demande Sansa à Daenerys. "Votre dragon… le grand. Il a un nom, n'est-ce pas?"
"Drogon," renseigne Ver Gris.
Les lèvres de Sansa se contractent. Elle regarde Daenerys. "Drogon? Comme dragon?"
"Il a été nommé en l'honneur de mon premier époux, Drogo," explique Daenerys. Sansa jette un œil à Jon, presque comme si elle se demandait si Jon le savait, mais Jon est occupé à traîner le dragon blanc loin de l'assiette de Daenerys.
"Non," siffle-t-il sévèrement, "ne sois pas glouton, tu as déjà mangé, C'est la nourriture de ta mère."
Arya ne peut s'empêcher de sourire en entendant ça. Elle cache son sourire dans sa tasse. Daenerys a l'air tout autant amusée.
"Ils ont besoin de noms," Arya est d'accord avec Sansa. "Vous avez déjà réfléchi à certains?"
Le roi et la reine, qui se débattent actuellement tous les deux avec un dragon, se regardent et se mettent promptement à rire.
"Entre Lyaella et les quadruplés de Jon, nous n'avons pas eu le temps de penser à grand-chose," admet Daenerys .
Ca amène la reine et le roi dans une discussion parallèle, qu'Arya écoute avec amusement pendant qu'elle réfléchit passivement à des noms de dragon.
"Mes quadruplés?" exige Jon. "Ils ont éclos sur toi."
"Tu les as pour ainsi dire enfanté. Maintenant prends celle-là, Père des Dragons, elle me fait mal."
Coeurfeu? Neygefeu? Noire Sœur!
"Pourquoi pas… Jenny?" suggère Sansa. Elle les regarde tous. "Non?"
"J'aime bien Jenny," dit Ver Gris. Arya n'est pas sûre de s'il aime vraiment ou s'il veut juste soutenir la suggestion de Sansa.
"Jenny n'est pas un nom de dragon," réfute Arya. "Noire Sœur. Ca, c'est un nom de dragon."
Le nez de Sansa se plisse. "Ce n'est pas une épée? Jon, est-ce que Noire Sœur n'est pas une épée?"
Jon est occupé à tirer le dragon bleu des bras de Dany. Elle s'accroche au devant de sa robe et gémit en protestation.
"Oh, allez," lui dit fermement Jon. "c'est pathétique, Tu es une bête redoutable, comporte-toi en conséquence."
"Oui, Sansa, Noire Sœur est une épée," répond Daenerys pour Jon. Elle baisse les yeux sur les marques de griffes sur le devant de sa rose et soupire. "Honnêtement, qu'est-ce qui lui prend?"
"Je ne sais pas," dit Jon. Il berce le dragon bleu comme un nourrisson, mais elle essaye de retourner sur Daenerys. Seulement une seconde plus tard, Lyaella lâche un pleur reniflant dans les bras de Ser Davos. Arya la regarde avec panique (elle se sent toujours paniquée quand Lyaella pleure), mais elle semble aller très bien physiquement. Elle porte son poing dans sa bouche tandis que ses pleurs deviennent plus stridents.
Immédiatement, Jon et Daenerys se regardent, la réalisation se dessinant sur leurs expressions.
"Oh," disent-ils en chœur.
Ce qu'ils ont réalisé échappe à Arya. Le roi et la reine rient ensemble à une réalisation personnelle et puis Daenerys se lève. Elle prend Lyaella à Ser Davos et le dragon bleu se calme à l'instant où Lyaella est dans les bras de Daenerys.
"Je reviens," leur dit Daenerys. Elle s'approche de Jon et se penche sur lui, rencontrant son baiser. "S'il te plaît, trouve des noms pour tes quadruplés, Majesté."
"Nos, Votre Grâce," rétorque Jon. Il lui caresse brièvement la joue en souriant, puis il baisse le bras et soulève le tout petit pied de Lyaella, pressant un bisou contre sa plante.
Juste avant que Daenerys ne s'éloigne, Jon tend la main, lui attrapant le poignet. Elle se retourne vers lui.
"Tu vas aller t'asseoir avec Ghost?" lui demande-t-il à voix basse.
Arya est gênée: elle peut voir que la question n'était censée être entendue par personne d'autre que Daenerys. Sansa et elle échangent un regard penaud, mais ensuite Arya doit rapidement détourner les yeux par peur de se mettre à rire. Il n'y a véritablement rien de drôle là-dedans… elle sait que la question de Jon résulte du traumatisme qu'ils ont subi, surtout le traumatisme entourant spécifiquement les blessures de Daenerys et sa mort subséquente. Evidemment qu'il ne veut pas que Daenerys soit seule. Mais c'est tellement gênant de l'entendre transi d'amour à ce point-là et, quand Arya jette un autre coup d'œil à Sansa, elle voit que Sansa est visiblement mal à l'aise aussi.
"Oui," promet Daenerys. Elle lui prend gentiment la main. La façon dont elle caresse le dos de sa main avec son pouce est tellement tendre qu'Arya combat l'envie d'inventer une excuse pour quitter la table. "Tu veux venir avec nous?"
"Oui," avoue-t-il doucement.
Daenerys baisse sa voix en un chuchotement. "Mais alors qui va rester pour nommer tes quadruplés?"
Tout d'un coup, ils se mettent tous à rire. Sansa et Arya sont soulagées que le moment intense soit interrompu et les yeux de Jon pétille d'un amusement sincère. Il se lève de sa chaise pour combler la distance entre la reine et lui. Il l'embrasse à nouveau, cette fois plus profondément et plus longtemps qu'un simple bécot, sans pudeur et indifférent à la présence des autres. Sansa détourne le regard, mortifiée.
"Nos," répète à nouveau Jon avec fermeté. Il pose une main contre le côté de son cou. Il lui caresse la gorge. "Ghost."
"Ghost," promet-elle.
Il fait un signe de la tête vers son assiette. "Et tu as toujours… une patte, deux cuisses—"
Le reine mange ses paroles avec un baiser souriant. Elle lui tire malicieusement les cheveux quand elle s'écarte.
"Chut," lui dit-elle, souriant toujours. Elle regarde Arya. "Je reviens. Arya et Sansa, j'aime vos suggestions. Gardez-le concentré."
"Je ferai de mon mieux," dit Sansa.
Ver Gris se lève pour escorter Daenerys là où se trouve Ghost et Sansa se tourne vers Jon, prenant la tâche de la reine au sérieux.
"Que dirais-tu de Daemon, Jon?"
"Il doit garder ses noms Targaryen disponibles," lance malicieusement Arya. "Vu comme il est follement amoureux, la reine et lui vont indubitablement avoir beaucoup d'héritiers à nommer dans les années à venir."
"Si la reine veut en avoir plus," réfute Sansa. "Je ne serais pas surprise qu'elle soit traumatisée à vie."
"Non," dit Arya, certaine. "C'est plutôt Jon le traumatisé."
"Je suis assis juste là, vous savez," leur dit Jon.
"On sait," disent Arya et Sansa.
Jon soupire mais il parvient difficilement à cacher son amusement. Arya peut le voir facilement sur son visage.
"J'espère qu'il y aura beaucoup plus de bébés à venir," dit Ser Davos d'un air joyeux. "Tant que c'est sans danger pour la reine, évidemment."
"Attendons avant de nommer les futurs héritiers de la Maison Targaryen," dit Jon d'un air pince-sans-rire. "Au moins jusqu'à ce que Daenerys soit de retour pour donner son avis."
"Jon a raison, nous devrions nous concentrer," approuve Sansa. "Meya? Luciya?"
Arya en lance quelques autres. "Fleur de Rose? Flamme d'Argent?"
"Vous savez quel dragon avait un superbe nom?" commente Ser Davos. "Vhagar."
"Oui," dit immédiatement Arya. Ses yeux se sont écarquillés. "Vous pourriez faire Balerion, Vhagar, Meraxes, et… Jon, comment s'appelait le premier dragon que tu as chevauché?"
"Rhaegal."
"Et Rhaegal!"
"Mais ils ont déjà été utilisés," conteste Sansa.
"Et alors? Ce sont des classiques. Comme Visenya." Arya tourne ses yeux vers Jon.
"Laisse tomber, Arya."
"Je refuse," renifle-t-elle, mais elle taquine en grande partie et Jon le sait.
"Ou," suggère Jon avec impatience, "Bleu, Argent, Blanc et Rouge."
Ser Davos, Sansa et Arya le regardent fixement. Personne n'est amusé.
"Ce n'est pas une plaisanterie, Jon," dit Arya avec fermeté. "C'est sérieux. Réfléchis à ça. Jusqu'à la fin des temps, les enfants liront des histoires sur le Roi Jon, la Reine Daenerys, la Princesse Lyaella et leurs quatre dragons…" elle prend une voix basse et ennuyeuse "…Bleu. Argent. Blanc. Rouge."
"Je suis d'accord avec notre sœur," dit Sansa. "Ca arrive très rarement, je sais, mais elle marque un point."
Jon soulève sa choppe d'hydromel. "Très bien, hé bien, vous pouvez toutes les deux trouver des noms convenables, alors. Je suis fatigué. Il m'a fallu des semaines pour trouver le nom de Lyaella."
"Il t'a fallu des semaines pour combiner Lyanna et Rhaella?" marmonne Sansa entre ses dents, sceptique. Arya lâche un rire grogneur dans sa tasse de jus de grenade.
Lord Tyrion revient à ce moment-là, faisant de son mieux pour retenir le dragon argenté. Aussitôt qu'il le pose à terre, il traverse la Grande Salle vers les trois autres qui sont maintenant sur les genoux de Jon. Il bouge tellement vite qu'il n'est pas plus qu'un éclair d'argent. Comme une étoile filante, pense Arya. Avec un sourire, Arya dit: "Silverstar."
"Parfait," approuve Jon. Il pose le dragon argenté sur la table. "Silverstar."
Le dragon tourne la tête sur le côté avec curiosité. C'est tellement mignon que même Sansa fait un énorme sourire.
"Que faisons-nous?" chuchote Tyrion à Sansa, reprenant sa place à côté d'elle.
"On nomme les dragons. Ordre de la Reine."
"Oh," dit Tyrion, excité. "Faisons le blanc. Frostfire."
"C'était… immédiat," commente Arya. "Ca vient d'où?"
"Ce sont des fleurs sauvages au nord du Mur," dit Jon. "Ont-elles l'air rose dans vos livres, Lord Tyrion? Elles sont en fait rouge foncé en personne."
"Non, je sais qu'elles sont écarlates. Mais quelque chose dans la coloration de ce dragon m'y a fait penser, Peut-être le rose contre le blanc, comme les fleurs écarlates contre la neige, Je ne sais pas, mais je pense que ça lui va bien. Frostfire."
Arya aime bien. Ca semble approprié pour dragon. Mieux que Jenny, en tout cas.
"Alors je sais ce que sera celle-ci," décide Jon, plaçant le bleu-violet sur la table avec Silverstar et Frostfire. "Moonbloom."
De délicates fleurs violettes. Arya sourit.
"J'aime bien," dit-elle. "Silverstar, Frostfire, Moonbloom. Et le rouge?"
Jon a une réponse pour ça aussi. C'est tellement immédiat qu'Arya se demande s'il l'avait en tête pour le rouge depuis le début.
"Storm," dit-il de manière définitive. A la surprise d'Arya, le dragon rouge et gris se redresse et regarde Jon comme s'il répondait à ça depuis qu'il a éclos.
"Voilà, ce n'était pas si horrible," dit Tyrion. "La Reine Daenerys sera contente."
Arya finit son repas pendant que Sansa, Tyrion et Ser Davos commencent un débat sur lesquels des dragons sont mâles et lesquels sont femelles. Arya intervient uniquement pour faire remarquer que ça n'a pas d'importance à strictement parler, mais ça ne fait pas grand chose pour calmer la discussion. Ils finissent par décider que Moonbloom et Silverstar sont des femelles et que Frostfire et Storm des mâles. A peu près au moment où ils arrivent à cette conclusion sans fondement, Arya remarque le silence de Jon. Elle regarde dans sa direction. Il regarde l'entrée de la Grande Salle, les traits sérieux et tirés, les restes de sa nourriture restant totalement intouchés. Il remarque à peine que Storm lui grignote les cheveux.
"Va la rejoindre," suggère Arya à voix basse, où seul Jon peut entendre.
Il semble se battre contre son anxiété. "Je suis sûr qu'elle va bien."
"Je suis certaine que oui. Quand même — va la rejoindre. Je vais surveiller les dragons." Que les dieux me viennent en aide…
Jon la regarde. Quand elle voit la profondeur de son anxiété dans son regard, elle réalise qu'il a encore un long chemin à parcourir avant de se remettre de ce qu'ils ont traversé.
"Merci," lui dit-il doucement.
Elle lève la main et dégage Storm de ses épaules. Le dragon souffle, furieux, mais elle le laisse tomber sur la table et le laisse farfouiller dans son assiette pour le calmer. Jon lui pose momentanément une main sur l'épaule en passant.
"Où va Sa Majesté?" questionne Ser Davos, inquiet.
"Travailler à faire un cavalier pour Frostfire."
Ce n'est rien de plus qu'un commentaire pince-sans-rien censé détourner de la véritable raison du départ de Jon, mais Ser Davos l'absorbe avec suspicion.
"Pas encore, il n'a pas intérêt," grogne-t-il sévèrement. "Ce n'est pas du tout prudent pour elle."
"Elle plaisante," soupire Sansa. Elle lance un regard sévère à Arya. "Et c'était très vulgaire de sa part."
Arya voit Tyrion cacher son rire dans son vin. Elle hausse les épaules.
"Arya," dit Tyrion après avoir fini de cacher son rire 'vulgaire' de Sansa. "Vous étiez là. Sur ce bateau."
Arya attend. Ce n'est pas une question.
"Que s'est-il passé?" supplie-t-il. "Je sais que la Reine Daenerys et le Roi Jon ne sont pas encore prêts pour en parler, ce qui est leur droit, mais—"
"Je ne suis pas prête pour en parler, non plus," interrompt Arya. De l'horreur persistante s'infiltre à nouveau en elle rien qu'avec cette vague mention. "C'était…" elle s'arrête, ses yeux la brûlant immédiatement. "Epouvantale."
Le regard de Sansa est calculateur. "Tu était là à toutes les étapes," réalisa-t-elle. "Tu étais même là quand le bébé est née, n'est-ce pas?"
"Oui." Du moment où cette épée a sectionné les mains de Daenerys au matin qu'elle a passé à recoudre les plaies sur son corps. Elle ne l'a jamais quittée.
"Horrible à ce point-là, alors?" demande Ser Davos, remarquant son mal être grandissant.
Avec une vague de nausée résurgente, Arya se représente Grand-Griffe enfuie dans les mains de Daenerys. Elle ferme fortement les yeux, forçant le souvenir à s'en aller.
"Pire que ça."
"Ah," dit Lord Tyrion en fronçant les sourcils. Il jette un œil vers l'entrée de la Grande Salle. "Ils semblent bien aller, vu les circonstances."
"Seulement parce qu'ils sont à nouveau réunis; le soulagement de la chose l'emporte sur tout le reste, Il faudra longtemps pour qu'on s'en remette tous totalement." Arya en est certaine.
"Eh bien, nous avons le temps de guérir," dit Ser Davos avec fermeté. "Et un monde à reconstruire. Quand Ses Majestés reviendront, nous devrions nous renseigner sur quand ils prévoient de rentrer à Port-Réal et nous pourrons davantage nous organiser sur base de ce calendrier."
"Je pense qu'il vaudrait mieux que nous fassions tous le voyage ensemble, plutôt que de faire venir un autre bateau de Port-Réal après pour récupérer le roi et la reine, Si nous pouvons convaincre Lord Gendry, la Reine Yara et le Prince Quentyn de continuer à gérer la situation tous seuls juste un peu plus longtemps — juste le temps que la reine soit assez remise pour le voyage de retour — nous pourrons tous prendre la mer à ce moment-là."
Ils continuent de discuter de la logistique de leur éventuel départ, mais Arya est trop occupée à observer Sansa. Elle pense clairement que personne ne lui prête attention: elle caresse Silverstar avec hésitation, qui est pelotonné sur le siège que Ver Gris a quitté. Arya la surprend à sourire toute seule.
"Ils ne sont pas si mal après tout, n'est-ce pas?" lui demande Arya.
Sansa lève rapidement la tête, ses joues rougissant de leur propre gré malgré ses tentatives pour dissimuler son expression embarrassée.
"Quoi?"
"Les dragons."
Sansa joint joliment ses mains sur la table. Elle soutient le regard d'Arya, ses joues toujours rouges.
"Non," admet-elle finalement. "C'est vrai. Ils ne ressemblent en rien à ce que je croyais."
Arya sourit. Elle résiste aux mots jusqu'au moment où elle n'y arrive plus.
"Je te l'avais dit," marmonne-t-elle dans sa coupe.
Sansa soupire, "Arya… est-ce que tu pourrais être moins…" elle laisse sa phrase en suspens, cherchant le bon mot.
"Probablement pas." Elle tend la main et attrape celle de Sansa juste avant que Sansa ne la bouge de la table. "Je suis contente, Sansa. Je suis contente que tu sois là. Et j'espère que tu resteras effectivement à Port-Réal. Avec nous. On est tous une famille, tu sais, Pour le meilleur ou pour le pire."
"Je reste, mais juste un peu," la prévient Sansa. "Pas pour toujours, On ne peut pas simplement abandonner Winterfell. Ce ne serait pas bien."
"Je sais," acquiesce Arya. "Rien n'est pour toujours, Mais je suis reconnaissante pour le temps que je pourrais avoir"
Elle a déjà perdu une sœur et, même si cette perte n'a duré que trois jours, l'idée de ce que ce qui aurait pu se passer —ce qui s'est presque passé— est pétrifiante. Arya en a fini de perdre des frères et des sœurs. Elle en a perdu beaucoup. Et, tant que sa sœur sera là, tant que sa sœur essayera, Arya protégera cette relation.
Sa sœur lui serre doucement la main.
II.
Peyredragon en journée est sévère, froid, pratique.
La première fois que Sansa peut bien le voir — bien après que Daenerys se soit relevée de ce bûcher, tout ce qui a précédé est un brouillard flou rempli du chagrin de Jon et Arya — elle pense oui, c'est logique. Soudainement, l'indifférence de Daenerys à l'égard du caractère primitif de la Crypte-aux-Vierges est moins dévoyée et plus appropriée. Ce n'est certainement pas le style des Lannister de Castral Roc, ni même des Stark de Winterfell, mais, pendant que Sansa explore Peyredragon, avec Tyrion pour guide, elle trouve que c'est assez approprié pour les Targaryen de Peyredragon. Même si Peyredragon est sans nul doute une prouesse de construction, impeccablement formé et conçu, c'est sévère et dur. Elle comprend très vite que la vision qu'elle a pour l'avenir du Donjon Rouge ne se fera jamais; la Reine Daenerys et le Roi Jon ne s'assiéront jamais dans une Salle du Trône débordant de soies dorées et de milliers de fleurs fraîches. Elle découvre qu'elle s'en fiche de plus en plus à chaque nouveau jour qui passe; l'état en évolution de Westeros est bien différent de tout ce qu'elle a jamais imaginé… et bien meilleur aussi. Elle s'habitue à tout ça. Même à Peyredragon.
Mais le troisième jour là-bas, elle apprend que Peyredragon de nuit est tout autre chose.
Après ne pas avoir réussi à s'endormir, affligée par la douleur causée par le stress dans son dos qui a tendance à s'enflammer et à précéder les cauchemars, elle a décidé de s'aventurer vers les cuisines pour prendre du thé. Mais elle réalise rapidement que s'orienter dans le noir est bien plus difficile que durant la journée. Elle se perd vite et, étant donné le peu de personnes qui sont avec eux à Peyredragon, elle ne trouve aucun soldat ni domestique pour la rediriger. Elle traîne dans les couloirs sombres en pierre durant ce qui semble être une éternité, paniquant de plus en plus à chaque mauvaise porte qu'elle ouvre. Elle a l'impression de passer un pas de porte sombre et de se retrouver exactement là où elle a commencé, comme si elle était coincée dans un horrible cauchemar en boucle. Une partie d'elle s'attend à moitié à trouver Ramsay ou Joffrey ou Cersei tapis derrière une porte fermée. Finalement, elle ouvre une porte et trébuche dehors dans la lumière de la lune et, même si c'est très loin de sa chambre, elle tombe presque à terre de soulagement.
Ce soulagement passe à la confusion. Elle est dans ce qu'elle prend pour une forêt au départ. Elle tourne en un demi cercle, troublée, effrayée. Mais après avoir cligné fort des paupières et avoir permis à ses yeux de s'ajuster à la lumière de la lune, elle réalise que c'est le jardin. Elle ferme les yeux et essaye de s'orienter. Elle était là hier avec Lord Tyrion. Quelle porte ont-ils pris? Elle se tourne et examine les murs de pierre autour du jardin, mais toutes les portes se ressemblent.
Quand elle commence vraiment à paniquer, elle entend quelque chose de doux et de mélodieux voler dans la nuit silencieuse. Elle reconnaît que c'est la chanson de quelqu'un portée par la brise salée. Le son est lugubre à distance et ne sert qu'à l'effrayer encore plus. Mais ensuite elle entend un son plus familier: un doux gazouillis. Princesse Lyaella, pense-t-elle.
Elle se focalise sur ce son et le suit. Il ne lui faut pas longtemps pour apercevoir un banc en pierre. Elle sent du soulagement l'inonder en voyant la personne dessus.
"Jon," appelle Sansa, soulagée.
Jon lève les yeux de Lyaella. Son sourire s'efface peu à peu de son visage, remplacé immédiatement par un air inquiet.
"Sansa. Qu'est-ce qui se passe?" demande-t-il.
Elle se sent bête et de ne veut pas avouer qu'elle est perdue. "Je… Je n'arrivais pas à dormir, J'avais besoin d'air frais."
"Oh."
Il y a une pause; au milieu, Sansa ressent des mois de malaise. Lui a-t-il déjà pardonnée? Elle n'est pas sûre. Elle est en train de réfléchir à des façons de demander le chemin pour retourner dans sa chambre sans admettre qu'elle est perdue quand il se glisse sur le côté droit du banc, libérant le gauche.
"Tu peux te joindre à moi, si tu veux."
Elle hésite un moment et puis elle se rapproche et s'assied à côté de lui. Elle jette un œil à sa petite fille; Moonbloom et elle sont blotties ensemble dans une couverture douce, bien que Lyaella semble heure et bien éveillée. Elle essaye d'attraper Moonbloom de façon mal assurée avec des poings potelés et des petits doigts, et Moonbloom frotte affectueusement son nez contre sa joue à chaque tentative.
"Il est tard pour Lyaella," dit Sansa. Elle est curieuse de pourquoi Jon est ici, dehors, au milieu de la nuit. Elle sait pourquoi elle est là, mais elle doute que leurs raisons soient les mêmes.
"Tard pour elle? Tu plaisantes. C'est le moment préféré de Lyaella," dit Jon. "Elle s'éveille avec la lune, N'est-ce pas, Lyaella?"
Lyaella referme ses doigts autour de la queue de Moonbloom et la tient fermement, regardant son père avec des yeux écarquillés, tempétueux. Ses boucles argentés brillent dans la lumière de la lune.
"Est-ce que la Reine Daenerys est en train de dormir?" demande Sansa. Elle met le doigt sur ce qui est étrange dans le fait que Jon et Lyaella soient ici: Daenerys n'est pas là. Elle ne se souvient pas d'avoir déjà vu la reine séparée de la princesse — pas depuis qu'elle s'est relevée des flammes, en tout cas.
"Oui et j'ai l'intention de la laisser dormir le plus longtemps possible. Lyaella aime être assise ici sous les étoiles de toute façon, et ça donne du temps à Dany pour se reposer en paix."
D'après ce que Sansa a entendu dire, personne dans cette aile du château n'a un peu de paix à cause des dragons qui hurlent toute la nuit.
"J'en déduis que tu as appris aux dragons à dormir toute la nuit alors?"
"Je n'ai rien fait du tout: c'était la Mère des Dragons. Ne me demande pas comment. Tout ce que je sais, c'est qu'ils se blottissent ensemble et dorment quand les torches s'éteignent, et c'est la seule chose qui m'importe."
"On dirait que vous avez tous les deux assez de choses sur lesquelles focaliser votre attention la nuit," dit Sansa, ses yeux se retournant sur Lyaella. Moi aussi, pense-t-elle. Elle sent la tension dans son dos revenir.
"Oui," approuve-t-il, mais elle peut entendre le sourire dans sa voix. Lyaella est vraiment tellement précieuse que Sansa doute que ça embête ses parents d'être éveillés avec elle; ils s'en réjouissent probablement. Elle sent son regard se poser sur le profil de son visage. "Pourquoi est-ce que tu n'arrivais pas à dormir?"
Son instinct est de mentir. Elle en trouve plein immédiatement: il fait trop humide, je n'arrivais pas à trouver une position confortable, je m'inquiète pour le voyage de retour. Mais quand elle répond, elle dit la vérité.
"Je fais des cauchemars de temps à autres. Et j'ai mal au dos." Etrangement, les deux sont connectés. Sansa en est sûre. Le mestre de Winterfell lui a dit que la douleur était liée au stress et que le stress est lié aux cauchemars. Quoi qu'il en soit, ça peut être insupportable. "J'espérais me prendre du thé dans les cuisines, mais… tout se ressemble dans le noir, Je me suis perdue."
"Je t'y amènerai quand je rentrerai, ça ne sera plus très long," offre Jon.
"Merci, Majesté," dit Sansa. C'est un peu coincé, un peu trop poli, mais elle ne peut pas retirer les mots une fois qu'ils sont dits. Et elle aimerait qu'ils ne l'aient pas été dits: elle réalise rapidement que cette simple déclaration a fait remonter tout ce qui se cachent entre eux à la surface, et elle avait espéré qu'ils pourraient juste continuer comme si ça n'était jamais arrivé.
"Je sais que Daenerys a parlé avec toi à Port-Réal, et je sais qu'elle est convaincue que vous êtes toutes deux parvenues à un accord. Mais toi et moi… J'aimerais qu'on mette les choses au clair entre nous." Il se tourne pour lui faire face, mais Sansa n'arrive pas à le regarder. "Tu m'as fait du mal, Sansa. Ce que tu as fait — c'était une trahison. Parler à Tyrion de mon identité de naissance. Comploter contre mon épouse, la femme que tu savais que j'aimais. La famille ne fait pas ça à la famille, Tu m'as fait ressentir ce que Lady Catelyn me faisait toujours ressentir: que j'étais indigne de respect, un vaut rien, rejeté. Je ne t'aurais jamais rien fait de tel, Je ne t'aurais jamais promis quelque chose — sous l'arbre-coeur, Sansa— et puis été le faire dans ton dos, peu importe le secret. Je n'aurais jamais conspiré contre la personne que tu aimes, Tu as brisé ma confiance. Ce que tu as fait — c'était injuste."
Sansa regarde ses mains. Elle tire sur l'une de ses bagues. Elle réalise qu'elle a trop honte pour croiser son regard.
"Je suis désolée de ce que j'ai fait, Jon," dit-elle d'une voix basse. Elle l'est. "Je ne vais pas me trouver des excuses, mais sache simplement que ça ne se reproduira plus jamais."
"Oh, je sais que ça ne se reproduira pas," lui assure Jon d'une voix aussi froide et dure que Peyredragon lui-même. "Tu vois, j'ai vu comment c'était sans Daenerys, et ça n'arrivera plus jamais. Les attaques contre la sécurité de mon épouse ou ma fille seront traitées sans pitié. Peu importe qui sera à l'origine de l'attaque."
Sansa tourne le regarde et croise les yeux de Jon. Dedans, elle ne voit qu'une détermination tempétueuse.
"Je sais," lui assure Sansa. "La reine me l'a dit aussi, Et je la crois."
"Est-ce que tu me crois, moi?"
Elle regarde la ligne dure de sa bouche, sa mâchoire serrée.
"Oui," admet-elle. "Je te crois."
"Bien," dit Jon. Il hoche la tête. "A partir de maintenant, les choses qui te posent problème, tu viens directement nous les dire à Daenerys et moi. Tu nous parles — en face à face. Plus de conspiration dans notre dos. Plus de manipulation. Plus de manque de respect. Traite-nous comme de la famille et c'est ce que nous serons."
Sansa retient toujours son souffle. Elle a l'impression de l'avoir retenu depuis qu'elle est arrivée à Château Noir, attendant simplement le moment où sa sécurité s'effilochera à nouveau. Attendant simplement d'être maltraitée au détour de chaque coin. Jamais aux mains de de Jon, mais aux mains de ceux qui pourraient le contourner. Et si Jon la déteste, elle est toute seule.
"Même si je t'ai blessé? Même si je t'ai trahi?" demande-t-elle.
"Franchement, Sansa, mon temps et mon énergie sont trop précieux pour perdre une autre seconde à m'éterniser sur d'anciennes trahisons mesquines. Je sais ce qui est importe vraiment et ce n'est pas ça. Il n'y a pas de place dans notre nouveau monde pour des imposteurs et des traîtres — pas de place pour des Littlefinger ou des Varys. Tout ça est fini maintenant. C'est du passé. Et si tu me respectes véritablement et que tu tiens à moi, je verrai ce respect et cette attention dans tes actions, et tout ira bien. Nous serons solidaires, nous tous, Et nous devrions être — nous devrions tous être ensemble." Il secoue la tête, ses sourcils se fronçant. Ses paroles suivantes semblent avoir été refoulées très longtemps. "Tu ne devrais pas être seule à Winterfell, Sansa. Ce n'est pas ce que Père aurait voulu. Ce n'est pas bien pour toi d'être seule. Ce n'est bien pour personne."
Elle sent son cœur se serrer, comme toujours quand quelqu'un mentionne Winterfell. Elle se sent tiraillée entre tellement de choses et Winterfell semble toujours en être l'incarnation. Tiraillée entre la sécurité de son enfance et l'incertitude de l'âge adulte. Tiraillée entre les merveilleux souvenirs et les horribles. Tiraillée entre sa famille et son devoir. Je suis la Dame de Winterfell, pense-t-elle, la pensée enfilée de tristesse. Je n'ai pas choisi de l'être, mais je le suis. C'est mon devoir.
"Il doit toujours y avoir un Stark à Winterfell," rappelle Sansa à Jon d'une petite voix.
"Il n'y en a pas pour le moment et je pense que nous le saurions si quelque chose de terrible était en train de se passer, Toutes les choses qui te sont arrivées là-bas—"
"C'est pour ça que je peux pas simplement m'enfuir, Si je fuis Winterfell et que je l'abandonne, alors je laisse Ramsay gagner. Et ce n'est pas bien non plus, Jon."
"Peut-être pas. Mais être seule ne l'est certainement pas. Crois-mois. J'ai été seul assez longtemps pour le savoir."
Sansa regarde sur le côté, vers les buissons de rosiers entremêlés, leurs fleurs rouge sang pendant lourdement au bout de chaque tige.
"Tu es douée avec ce que tu fais dans le conseil, Sansa. Daenerys le dit tout le temps. Et Lord Tyrion et toi — vous travaillez bien ensemble."
Elle veut lui dire que ce temps passé à Port-Réal, à chercher à comprendre les chiffres et les plans et les manœuvres, est la période où elle s'est sentie le plus en sécurité depuis longtemps. Elle veut lui dire que le partenariat avec Lord Tyrion lui revigore l'esprit comme rien d'autre depuis qu'elle mijotait des façons de finir sur le Trône elle-même quand elle était petite. Elle veut lui dire que le monde que son épouse est en train de construire est un monde dont elle serait fière de faire partie. Mais les mots ne veulent simplement pas venir. Parce que quand elle le regarde, durant un instant, elle voit Ned Stark.
Le conflit pèse sur sa poitrine, lourd et douloureux. Mais c'est comme ça depuis un certain temps maintenant.
"Je ne sais pas où est ma place, Jon."
C'est la chose la plus honnête qu'elle ait dite depuis longtemps. Elle ne détourne pas les yeux des roses.
"Alors tu ne l'as pas encore trouvée. Tu le sauras quand tu la trouveras."
Elle aimerait avoir autant de foi que lui. Il semble certain, confiant. Mais il y a longtemps que Sansa a arrêté de croire.
Elle ferme les yeux quand le silence s'abat sur eux. La brise de nuit est plutôt agréable et l'air salé, fumé, est moins épais qu'en journée. Moins étouffant.
"Je n'ai pas toutes les réponses," dit finalement Jon. Sa voix est plus basse après leur silence partagé. "En fait, j'en ai très peu et, honnêtement celles que j'ai ne font que m'embrouiller plus les idées. Mais je sais que tout finit par s'arranger. Tu dois juste laisser les choses se dérouler comme elles le doivent."
Sansa se force à rire. "Ca ressemble à ce que pourrait dire un homme qui est sorti d'un bûcher en feu."
Heureusement, Jon rit aussi. "Je suppose," convient-il. "C'est difficile de ne pas avoir la foi après quelque chose comme ça."
Elle pense à lui dire que les Stark sont à courts de magie, qu'il y a peut-être des choses d'un ordre supérieur pour les Targaryen, mais que les Stark ont été laissé aux loups. Mais elle pense que ça pourrait seulement l'aliéner. Il pourrait avoir l'impression qu'elle dit qu'il n'est pas un Stark. Et il l'est toujours. Il l'a toujours été.
"Je ne sais pas quoi dire pour aider," admet-t-il, un peu après. "J'aimerais le savoir."
"Je ne pense pas que quiconque puisse dire quoi que ce soit," avoue Sansa. Elle lève les yeux vers lui. "Je suis juste reconnaissante d'avoir mon frère ici, Même si je suis perdue."
Il sourit. Il tourne le torse vers elle et, une seconde plus tard, il tend Lyaella.
"Tiens," lui dit-il. "Prends la princesse. Ca aide tout le monde à se sentir mieux."
Elle douterait de ces paroles si elle ne l'avait pas vu par elle-même. Ser Davos, en particulier, ressemble à un homme à qui on a donné la lune à chaque fois qu'il berce la petite Princesse Lyaella. Mais Sansa ne l'a pas encore prise. Elle a partagé beaucoup de repas et de promenades avec Arya et Daenerys mais, quand Daenerys ne porte pas Lyaella, c'est Arya qui l'a. Et Sansa avait trop peur de demander, craignant trop que la confiance soit toujours trop branlante pour le supporter.
Mais maintenant, c'est juste elle et son frère et elle sait qu'il est sincère. Comme leur père, il n'a qu'une parole, parfois à l'excès. Donc elle tend timidement les bras vers Lyaella, la nervosité lui serrant le cœur. Et si elle pleure quand je la prends? Et si elle ne m'aime pas?
"Là," aide Jon, tendant prudemment Lyaella avec sa tête posée dans l'une de ses mains et son derrière dans l'autre. "Tu vas devoir lui soutenir la tête. Mets tes bras comme un berceau et je vais la mettre dans tes bras de la manière dont elle doit être tenue."
"D'accord," dit Sansa. Puis: "Tu sembles déjà être un expert sur les bébés."
"Pas sur les bébés. Sur Lyaella," corrige-t-il. "A juste titre, aussi: c'est la moitié de moi. N'est-ce pas une pensée étrange? Ca l'est pour moi."
Ce n'est pas si étrange que ça pour Sansa. Les yeux de Lyaella sont ceux de Jon — elle le voit clairement dans son visage, aussi petite soit-elle.
Elle mets ses bras comme si elle tenait un nourrisson comme Jon lui a demandé, et Jon se penche en avant, plaçant doucement Lyaella dans ses bras. Immédiatement, Sansa rayonne, même si elle n'est pas sûre d'où vient le sourire.
"Elle est lourde," dit Sansa, surprise, souriant toujours. "Elle a l'air tellement minuscule."
"C'est une gloutonne. Regarde comme ses joues sont devenues rondes," dit affectueusement Jon. Il tend la main et caresse la joue de Lyaella; elle se tourne instinctivement vers sa caresse, Moonbloom sort de sous la couverture de Lyaella en se tortillant, mordillant gentiment le doigt de Jon. Il caresse la joue du dragon aussi et il fait un son gargouillant qui vibre dans la poitrine de Sansa.
"Elle est magnifique," dit inutilement Sansa. Elle déplace le poids de Lyaella avec attention pour pouvoir lever sa main droite et toucher ses cheveux pâles. Ils sont aussi doux qu'ils en ont l'air, chaque boucle une vague délicate et duveteuse d'argenté. Ca rappelle la lumière de la lune sur l'océan à Sansa. Elle se surprend à désirer ceci — un enfant à elle — tellement profondément que l'envie s'enracine tout droit dans le muscle de son cœur. "Est-ce que c'était vraiment horrible? Sa naissance?"
Tyrion, Ser Davos et elle ont entendu des bribes de ce qui s'est passé ces trois derniers jours, suffisamment pour que, s'ils le veulent, ils puissent probablement reconstituer toute l'histoire de ce qui est arrivé à Freuxsanglant et toutes les choses qui se sont passées après à Peyredragon. Mais une chose pour laquelle ils ont eu peu d'informations était la naissance de Lyaella. Ils savent que ça a tué Daenerys, même si on leur a dit que c'était bien plus complexe que ça, que la blessure à ses mains a joué un grand rôle là-dedans. Ils savent qu'elle a donné naissance à Lyaella avec seulement Jon et Arya présents. Mais tout le reste est vague. Le roi et la reine ont tendance à se regarder en silence à chaque fois que quelqu'un pose des questions à ce sujet et quand ils finissent par se retourner, toute information qu'ils donnent est sur la réserve.
"Oui. Et non," répond Jon. "C'était…. Je ne pourrais pas l'expliquer, Sansa. Terrifiant. Grandiose. Désespérément triste — désespérément merveilleux."
L'esprit de Sansa retourne à une conversation qu'elle a eue autrefois avec Cersei.
"Le Roi Robert allait chasser quand tous ses enfants… ou ce qu'il pensait être ses enfants, en tout cas… sont nés. Il revenait quand tout était fini," se rappelle-t-elle.
"Alors le Roi Robert était un idiot," dit aussitôt Jon. "Ce n'est pas le genre de mari ni de père que je vais être. Pas le genre de roi que je vais être."
Sansa pense qu'il l'a déjà prouvé.
Lyaella est tellement détendue dans les bras de Sansa qu'elle semble proche du sommeil. Sansa espère qu'elle va s'endormir; d'une façon ou d'une autre, ça la ferait se sentir plus digne de confiance qu'elle ne s'est sentie depuis longtemps. Ca lui semble absurde la quantité de pouvoir que cette minuscule chose fragile a — cette petite chose qui ne peut même pas soulever sa tête toute seule. Mais elle détient une quantité extraordinaire de pouvoir; si elle devait commencer à hurler dans les bras de Sansa, Sansa est certaine que son estime de soi s'effondrerait, du moins pour la nuit.
Elle la berce un peu dans ses bras, observant comme les yeux de Lyaella regardent autour d'elle avec une curiosité intelligente. Elle tient la queue de son dragon pendant tout ce temps, toujours blottie avec elle sous la couverture, et Sansa n'arrive pas à dire si le bébé irradie de la chaleur comme le dragon ou si la chaleur vient uniquement de Moonbloom.
"Elle n'a pas trop chaud? Elle semble chaude," commente Sansa.
"Non. La chaleur ne la dérange pas et ça ne semble pas augmenter sa température, On pense qu'elle aime bien."
"Elle doit aimer," confirme Sansa, regardant comme Lyaella et Moonbloom sont blotties ensemble.
La princesse ne s'endort pas, mais elle est calme et contente, et ça réconforte Sansa. Jon a raison: tenir Lyaella est rassurant. Elle a une façon de donner l'impression que tout est simple. Quand elle est dans les bras de Sansa, Sansa se préoccupe seulement qu'elle se sente en sécurité.
Sansa n'est pas sûre de combien de temps ils restent assis là. Au moment où ses bras commencent à faire mal et que la fatigue s'installe, Lyaella porte ses mains à sa bouche et se tortille, et Moonbloom émet un bruit larmoyant pitoyable. Durant un instant, ça fait penser Sansa à Lady quand elle était chiot.
Jon regarde Lyaella comme si elle venait juste de lui parler dans la Langue Commune. Il se lève.
"Il est temps pour Lyaella et moi de rentrer."
Sansa lui tend Lyaella et reste très immobile pendant qu'il la reprend dans ses bras. Une fois qu'elle est en sécurité dans l'étreinte de Jon, Sansa se lève aussi.
"Je vais suivre. Je pourrai retrouver mon chemin jusqu'à ma chambre une fois que je serai à l'escalier principal." Elle espère en tout cas.
Ils ont à peine fait un pas quand Jon s'arrête, un doux rire s'échappant de ses lèvres. Sansa le regarde et puis suit son regard pour vois pourquoi il sourit. Ses yeux se fixent sur l'éclat de lune des cheveux lâchés de la reine et de la fourrure neigeuse de Ghost. La Reine Daenerys et Ghost se dirigent vers eux; c'est comme si elle était partie chercher après Jon et Lyaella au même moment qu'ils se sont levés pour retourner près d'elle. Elle est enveloppée dans une robe de chambre noire faite de soie légère et Sansa détourne les yeux, momentanément scandalisée de voir la reine dans une tenue aussi décontractée, intime, qu'une robe de chambre. Mais d'un autre côté, elle les a vus, Jon et elle, complètement nus trois jours plus tôt. Elle a appris rapidement que la puissance que la reine dégage n'a rien avoir du tout avec sa garde-robe, malgré tout, une vie entière à s'appuyer sur la bienséance la pousse quand même à détourner poliment le regard maintenant lorsque la Reine Daenerys arrive près d'eux.
"Bonsoir, Sansa," salue la reine.
"Bonsoir, Votre Grâce," salue Sansa, les yeux toujours détournés. Elle entend la reine soupirer. Elle lui jette un œil et Daenerys soulève un sourcils et Sansa fait marche arrière. "Daenerys."
Elle sourit, satisfaite par la correction de Sansa.
"Vous n'arriviez pas à dormir?" devine-t-elle. Elle se rapproche et s'appuie contre le bras de Jon, tendant la main pour caresser le petit nez de Lyaella avec son doigt. Moonbloom lâche un cri joyeux en la voyant.
"Non," admet Sansa. "Puis je me suis… égarée dans le château."
"Je suppose que nous devrions mettre plus de torches dans les couloirs," songe Daenerys, souriant à Lyaella tandis que la petite main de Lyaella s'enroule autour de son doigt.
"Je revenais justement dans nos appartements," dit Jon à Daenerys. "Tu viens juste de te réveiller?"
"Oui. Et ça m'a fait peur de voir que vous étiez tous les deux partis sans savoir où ni quand vous étiez partis. Ne recommence pas."
Elle semble sérieuse et, durant une seconde, Sansa craint d'être sur le point d'assister à une dispute. Mais Jon lui soulève le menton pour que leurs yeux se rencontrent, il déborde d'une telle tendresse que personne au monde ne pourrait être en colère contre lui.
"J'avais l'intention de revenir avant que tu te réveilles," admet-il. "Je suis désolé."
Quelque chose passe entre eux. Jon se penche, embrassant doucement la reine, Sansa voit comme son corps se détend immédiatement. C'est comme si toute la tension dans son corps avait immédiatement fondu, la laissant ramollie et en paix. Rassurée — réconfortée.
De la jalousie essaye de monter en elle —elle en sent la piqûre amère— mais elle la réprime. Ils l'ont mérité, pense-t-elle. Tu dois mériter le tiens. C'est à eux. Un jour, tu auras quelque chose de différent, mais de tout aussi bien.
Et afin d'avoir un amour comme ça, elle va devoir apprendre à accepter d'être à nouveau vulnérable, de faire confiance de tout son cœur. Debout là sous la lumière de la lune, juste au dehors de l'éclat de l'amour des Targaryen, elle pense que ça pourrait ne pas être un exploit aussi impossible. Après tout, qu'est-ce qui est encore véritablement impossible? Elle a vu un corps mort se relever d'un bûcher en feu. Elle a vu son frère — le garçon avec qui elle a grandi — s'avancer dans les flammes et y survivre. Elle a vu quatre bébés dragons. Qu'est-ce qui pourrait encore être en dehors du domaine du possible?
"Marchez avec nous," dit Daenerys à Sansa. "Nous allons vous conduire jusqu'à votre chambre. Je ferai installer des torches entre votre chambre, les toilettes et les cuisines demain."
"Vous n'êtes pas obligée de vous donner autant de peines," dit aussitôt Sansa, submergée par la honte. "Nous partons dans quatre jours de toute façon, n'est-ce pas?"
Ils ont planifié avec hésitation de retourner à Port-Réal tous ensemble, après avoir reçu des affirmations de Lord Gendry, Prince Quentyn et Reine Yara que la situation à Port-Réal serait gérable un peu plus longtemps en leur absence. Il semble ridicule que la reine fasse mettre des torches dans le château juste pour elle avec le peu de temps qu'ils vont encore rester.
"Oui, mais et si vous voulez revenir ici avec nous un jour?" demande Daenerys . "Nous allons faire mettre les torches. Cela ne pose aucun problème."
Sansa est surprise que ce soit même une réflexion dans l'esprit de la reine. Pendant qu'ils traversent Peyredragon, elle se sent bizarre. Fière? Touchée? Honorée
Importante, réalise-t-elle lorsqu'ils atteignent sa chambre. La personne la plus importante de Westeros— et d'Essos—peut-être du Monde Connu— l'a faite se sentir importante.
Elle se tourne pour regarder Jon et Daenerys.
"Bonne nuit," dit-elle. Elle leur sourit.
"Bonne nuit. J'espère que vous pourrez dormir. Sinon, je suis presque toujours réveillée avec celle-ci," dit Daenerys, passant ses doigts sur les cheveux de Lyaella. "Venez frapper à la porte. Mais pas assez fort pour réveiller les dragons!"
"Je m'en souviendrai. De toute façon, il ne faudra plus longtemps pour que Lord Tyrion ne se réveille et vienne me demander conseil pour une théorie ou l'autre." Elle ne peut s'empêcher de rire en y pensant. Chaque matin de ces dernières semaines, c'était quelque chose de nouveau, quelque chose de passionnant ou ridicule. "Pour le moment, il a cette théorie que les Targaryen sont le Maître de la Lumière."
Il y a une légère pause avant que Jon et Daenerys ne se mettent à rire.
"Drôle," dit Jon . "C'est drôle. On se voit dans la Grande Salle demain matin."
Quand Sansa se reglisse dans son lit, elle trouve rapidement le sommeil.
III.
"Est-ce que tu as presque fini maintenant?"
Daenerys pousse le dos d'Arya avec son genou. "Presque, si tu arrêtes de bouger!"
Arya soupire profondément. C'est un peu exagéré: il continue encore et encore bien plus longtemps qu'un soupir normal. Mais elle redevient immobile, au moins. Daenerys finit attentivement de tresser cette section spécifique et l'attache minutieusement, et puis elle soulève trois des six sections et commence à les tresser. Arya remue.
"Tu es plus agitée que Storm. Et Frostfire!" accuse Daenerys.
"Ce n'est pas vrai…" ricane Arya. "Je n'avais juste pas réalisé que ça prenait autant de temps."
"Tu vas bien aimer, Sois simplement patiente."
"Très bien…"
Daenerys passe d'une position assise avec les jambes croisées à sur les genoux tout en continuant d'entrelacer les tresses d'Arya. C'est un travail plus lent qu'elle ne le voudrait à cause du fin tissu attaché autour de ses paumes pour aider à protéger ses sutures et la douleur profonde qu'elle ressent dans ses plaies à chaque fois qu'elle étire sa main d'une certaine façon – bien que le baume pour la douleur que Kinvara lui a laissé l'aide considérablement tant qu'elle l'applique toutes les deux heures. Malgré son rythme ralenti et la légère douleur, elle s'en sort bien. Au pied du lit, Ghost les observe avec la tête sur ses pattes, indifférent au fait que Frostfire, Silverstar et Storm lui marche dessus. Il les a suffisamment réprimandé et fait semblant de les mordre pour leur apprendre à rester loin de sa tête, mais il ne semble pas être dérangé par le fait qu'ils jouent sur lui tant qu'ils respectent cette limite.
Lorsque Daenerys soulève la quatrième tresse et commence à la tisser avec les trois autres, un son doux et mélodieux se fait entendre de derrière la porte fermée du balcon. Elle sourit immédiatement, son cœur se gonflant avec une telle rapidité que ça l'étouffe et lui met les larmes aux yeux. Elle se racle légèrement la gorge et se reprend, continuant avec les cheveux d'Arya tandis que le son s'amplifie.
"Est-ce que c'est…" Arya ne finit pas sa phrase, curieuse. "…Jon qui chante? Non…"
Daenerys presse les lèvres, essayant de maîtriser ses émotions pour pouvoir répondre sans avoir l'air larmoyante. Elle parvient à ravaler suffisamment les larmes lui bordant la gorge pour dire, avec un minimum de sang-froid, "Oui."
"Mais c'est beau!" lâche Arya. Elle essaye de se retourner pour regarder Daenerys, mais Daenerys s'écrie, agrippant désespérément ses cheveux pour qu'ils ne lui glissent pas totalement des mains, gâchant tous ses progrès jusqu'à présent.
"Non! Arya! Ne bouge pas!"
Arya se fige immédiatement. "Désolée. J'ai oublié." Elle regarde à nouveau devant elle, permettant à Daenerys de continuer avec ses cheveux. Elle semble pensive quand elle reprend la parole. "Je ne savais pas que Jon savait chanter. Pas bien. Je crois que je ne l'avais encore jamais entendu chanter."
"Je doute qu'il sache qu'on l'entend. Il chante pour Lyaella."
Elles se taisent et écoutent le son étouffé du chant de Jon. Daenerys pourrait l'écouter chanter pendant des heures et ne jamais s'en lasser; elle sent une vague de satisfaction la submerger, une vague qui lui donne envie de se pelotonner sur les oreillers en plumes et de fermer les yeux et simplement écouter. Son chant a toujours le même effet sur Lyaella; Dany est certaine que Lyaella somnole paisiblement dans les bras de Jon là maintenant, adorable et délicate dans son sommeil, sa petite main refermée autour de la queue bleue-violette de Moonbloom. Elle le voit même sans le voir. La seule pensée lui fait mal au cœur avec l'envie de les voir tous les deux et ça la surprend autant maintenant que les autres fois. Elle aime tellement Jon et Lyaella qu'elle supporte à peine d'être séparée d'eux, peu importe la durée, et Jon est comme elle. Ser Davos a déjà blagué que le bas peuple va sans aucun doute écrire une reprise de "Notre Reine et Notre Roi, Véritablement Attachés" dès qu'ils rentreront. Cette déclaration a été appuyée par le corbeau de Yara hier: elle a écrit que les artistes de Port-Réal ont déjà joué une ballade 'terriblement triste' intitulée "Le Pleur du Loup" à propos de la nuit d'hurlements lugubres de Ghost suivant la mort de Daenerys. C'est apparemment étrangement correct sur le plan thématique, surtout que les artistes n'ont que des rumeurs et des spéculation pour sur lesquelles se baser. Daenerys est certaine que c'est une chanson qu'elle ne veut jamais entendre interprétée pour elle.
Elle termine les cheveux d'Arya et puis la pousse vers le miroir.
"Alors?" demande Daenerys.
Quand Arya descend du lit pour aller inspecter ses cheveux, Daenerys soulève Storm du cou de Ghost et le prend sur ses genoux. Silverstar et Frostfire suivent rapidement. Daenerys enroule ses bras autour des trois et les serre pendant qu'Arya inspecte ses cheveux dans le miroir. Daenerys voit son sourire avant qu'elle ne réponde.
"J'aime bien," dit-elle, contente. "C'est farouche. Je m'attendais à quelque chose de trop chargé."
"Je te connais mieux que ça."
"C'est vrai," acquiesce Arya. Elle se tourne sur le côté et inspecte ses cheveux de cet angle-là, levant la main pour tapoter les tresses entrelacées. Le sourire de Daenerys ne fait que s'élargir.
"Je peux le faire tous les jours si tu veux," taquine-t-elle. "Jon me tresse les miens, donc j'ai deux mains libres le matin."
Arya tourne sur elle-même pour lui faire face, regardant ses cheveux avec incrédulité. "Ce n'est pas vrai."
"Si!"
"Jamais de la vie! Ce n'est pas possible que Jon ait fait ça!"
"Si!" insiste Daenerys. "Il l'a fait pendant que j'allaitais Lyaella ce matin."
"Pas possible," maintient Arya en secouant la tête. Elle bondit avec insouciance sur le lit, faisant sauter Ghost et Daenerys en l'air. Les dragons crient furieusement dans les bras de Daenerys, surpris et fâchés, et Daenerys sent l'endolorissement entre ses jambes se réveiller lorsqu'elle atterrit de nouveau sur le matelas; elle grimace.
"Oh," dit brusquement Arya, grimaçant avec Daenerys. "Je suis désolée… est-ce que ça va?"
Elle change de place, mettant ses jambes sous elle et cherchant une position confortable. Quand elle la trouve, elle hoche la tête, la douleur déclinant rapidement.
"Je vais bien… mais tu n'as pas fais des excuses à Ghost."
Arya lève les yeux au ciel, mais elle réprime un rire en se tournant vers Ghost. Elle s'incline à la taille. "Je suis désolée, Majesté."
Ghost la fixe comme si elle était devenue folle.
"Eh bien, il a eu de meilleures excuses que moi…"
Arya se tourne vers Daenerys et s'incline à nouveau, cette fois avec tellement d'exagération que son visage touche le matelas. "Mes excuse, Votre Grâce."
"Mieux," approuve Daenerys. Elle incline gracieusement la tête. "Vous pouvez vous relever, Lady Stark."
Arya se renfrogne devant le Lady Stark comme Daenerys savait qu'elle le ferait. Elle attrape l'une des couvertures de bébé de Lyaella au pied du lit et la lance sur Daenerys. Ghost relève aussitôt la tête et lance un regard noir à Arya, ses oreilles s'aplatissant sur sa tête.
"Oooh," rit Daenerys. Elle dépose les dragons sur ses genoux et tend la main, passant ses doigts dans la fourrure épaisse de Ghost. "Ghost n'a pas aimé ça. Pas du tout."
Elle relance la couverture à Arya, qui l'attrape facilement. Arya réprime un sourire et la rejette aussitôt sur Daenerys, mais Ghost saute en avant, saisissant la couverture en l'air avec ses crocs. Daenerys le regarde, les sourcils levés, impressionnée.
"Eh bien," dit Daenerys, observant Ghost poser fermement sa tête lourde sur la couverture et grommeler. "Ca règle la question."
Arya et elle partent dans un fou rire qui ressemble plus à des gloussements qu'autre chose. Une fois que Daenerys commence à rire, elle a du mal à s'arrêter, et Arya a le même problème. Quand Jon revient finalement dans la pièce, Moonbloom hurlant la faim de Lyaella pour que tout le monde l'entende, elles sont toujours prises de gloussements. Il s'arrête, les sourcils levés.
"Je ne peux avoir pas chanté aussi mal que ça," dit-il, pince-sans-rire, et ça ne sert qu'à les faire rire plus fort. Daenerys enroule ses bras autour de son ventre, riant tellement fort que ça lui fait mal à l'estomac. Elle est incapable de dire un mot; elle a envie de dire: non, quand tu chantes pour Lyaella c'est le plus beau son du monde entier, mais elle n'a pas le souffle nécessaire pour sortir ces mots entre chaque gloussement. Elle tend la main vers lui à la place, l'appelant vers elle.
"Non," parvient finalement à dire Arya, ses yeux ruisselant de larmes dues au rire. "C'est Ghost."
Jon regarde Ghost, qui le regarde d'un air innocent, sa tête coinçant toujours la couverture du bébé sur le matelas. Jon traverse la pièce et s'assied à côté de Dany sur le lit, prenant sa main offerte. Elle la serre fort, respirant attentivement pour essayer de stopper son rire, mais ensuite Arya recommence et elle suit vite. Elle s'appuie contre Jon, cachant son rire contre son cou et, rapidement, elle l'entend glousser avec elles. Il lui caresse le dos, le cou, les cheveux, ses lèvres se pressant sur le côté de son visage toutes les quelques secondes.
"Quoi— est-ce que Ghost s'est mis à jongler sur ses pattes arrières?" murmure-t-il dans ses cheveux.
Et, évidemment, cette image mentale ne sert qu'à faire rire Dany plus fort. Elle lève la main et attrape le visage de Jon, attirant ses lèvres contre les siennes. Bien vite, la chaleur de son baiser transforme son rire en un sourire constant —grâce à Moonbloom qui lui pousse impatiemment les côtes— elle essuie les larmes du coin de ses yeux et tend les bras vers sa fille, toujours rayonnante.
"Bon," dit Arya, hors d'haleine, le rire s'accrochant toujours au bord de chacun de ses mots. "Je vais y aller, Ver Gris et moi allons tirer sur des lances en l'air."
Jon rigole, ahuri. "Avec des flèches?"
"Oui. Il dit qu'il peut en toucher vingt d'affilée sans en rater une, On va voir."
"Alors, tiens-nous au courant," demande Daenerys. Elle sourit à Lyaella; sa fille regarde son visage, ses yeux nuages-orageux écarquillés adorables. Dany tire gentiment la main de Lyaella de sa bouche et lui embrasse ses petits doigts.
"Je rédigerai un rapport pour vous, Vos Majestés, et je le livrerai en toute hâte," dit Arya, sa voix retentissant avec une formalité feinte.
"Au revoir, Arya," dit Jon avec un rire grogneur.
"Je suis congédiée, Votre Grâce?"
"Au revoir."
"Au revoir," répond-elle, son sourire audible dans sa voix.
La porte se referme avec un clic derrière elle. Dany recule sur le lit jusqu'à être appuyée contre les oreillers, Lyaella toujours bercée dans ses bras, et puis elle commence à défaire sa robe. Ca devient bien plus difficile que nécessaire: Moonbloom se tortille pour sortir de la couverture de Lyaella et se frotte à répétition contre ses mains, faisant glisser ses mains des agrafes de sa robe encore et encore.
"Allons, comment suis-je censée l'allaiter si tu ne veux pas me laisser défaire ma robe, imbécile?" murmure Daenerys à Moonbloom. Elle est tiraillée entre l'amusement et la frustration tandis que Moonbloom refait la même chose. "Moonbloom— arrête. Jon, est-ce que tu peux — oh, oui. Merci."
Il soulève Moonbloom avant même qu'elle finisse de demander. Moonbloom, évidemment, commence à hurler en protestation, mais Jon la tient fermement jusqu'à ce que Dany ait défait sa robe et l'ait baissée pour qu'elle retombe à sa taille. Un frisson la traverse aussitôt que sa peau est exposée. Elle frissonne. Une fois que Lyaella prend son sein gauche, Moonbloom se détend dans les mains de Jon.
"Tu es absurde," dit-il au dragon bleu. "Elle ne va pas mourir de faim si elle reste deux heures sans manger. Est-ce que tu essayes de l'engraisser pour pouvoir la manger?"
Il chatouille le ventre de Moonbloom et les ailes de Moonbloom s'étendent et battent l'air à ses côtés comme si elle essayait de s'envoler, un crie de joie emplit l'air. Dany réprime un sourire en voyant comme c'est mignon.
"Dramatique. Voilà ce que tu es," ajoute Jon, donnant une derrière caresse à Moonbloom sur le museau. Il la dépose sur le lit. "Va jouer."
Elle regarde les trois autres dragons qui se roulent ensemble et se soufflent de la fumée dessus à l'autre bout du lit, puis elle regarde Lyaella.
"Va," répète fermement Jon.
Moonbloom grommelle, mais elle bat fort des ailes et parvient à s'élancer de l'autre côté du lit, atterrissant près des autres dragons. Avec Storm, c'est elle qui parvient le mieux à voler, bien que Frostfire a déjà fait des petites flammes deux fois maintenant.
Daenerys a toujours froid, mais elle n'a pas envie de déranger Lyaella en bougeant pour prendre quelque chose pour se couvrir les épaules. Elle ignore la brise fraîche qui lui donne la chair de poule et sourit à Lyaella. Elle caresse les cheveux de sa fille quand elle sent le poids doux d'une couverture se poser sur ses épaules. Son sourire s'agrandit. Elle n'a pas besoin de lever la tête.
"Merci," dit-elle à Jon.
Le matelas s'enfonce lorsqu'il bouge pour s'asseoir près d'elle. Daenerys a l'impression qu'ils ont passer tout leur temps à Peyredragon dans ce lit et, pourtant, elle n'est pas pressée de le quitter. C'est ici qu'ils sont une famille; pas les souverains des Sept Royaumes, pas les prophètes du Maître de la Lumière, pas la Princesse ou le Prince Qui Fût Promis. Juste Jon, Dany et bébé Lyaella. C'est la maison.
Elle regarde fixement sa fille, la lumière la plus éclatante de sa vie. Ais-je déjà été aussi satisfaite quand j'étais bébé? se demande parfois Dany. Ais-je un jour fais confiance à et eu autant besoin de quelqu'un? Me suis-je un jour sentie aussi autant en sécurité? Autant protégée? Ca la rend triste parfois, mais elle sait que la réponse à toutes ces questions doit être non. Elle espère de tout son cœur que ces moments de purs amour et confiance seront la fondation du monde entier de Lyaella; elle veut que sa fille grandisse avec un cœur tellement généreux, tellement non tâché par la perte et la trahison, qu'elle aimera et sera aimée par tous deux qu'elle rencontrera. Alors elle sera en sécurité bien longtemps après que ses parents ne soient plus là pour la protéger.
Une vague de somnolence la submerge pendant que son lait s'écoule. Elle pose sa tête contre la tête du lit et ferme les yeux pendant que Lyaella tête, tout aussi parfaitement détendue et satisfaite que Lyaella. Se pencher en arrière fait glisser la couverture de ses épaules, mais Jon l'attrape et la rajuste, chassant l'air froid de sa peau nue. Il lui ôte quelques mèches de cheveux rebelles de son front après, sa caresse tendre lorsqu'il les pousse derrière son oreille. Elle déplace le poids de Lyaella suffisamment pour lever le bras et lui caresser le dos de sa main, aussi touchée par sa présencitudequ'elle l'est toujours. S'il y a déjà eu un roi —un époux— qui a été d'un aussi grand soutien à sa reine que Jon l'est avec elle, autant impliqué, Dany n'en a jamais entendu parler. Pour chacun des sévices que leurs ancêtres hommes ont infligé à leurs ancêtres femmes, Jon a uniquement envoyé de la dévotion vers elle. Il lui fait sentir, complètement et sans aucun doute, qu'ils sont égaux à ce niveau-là, comme ils le sont pour tout le reste. Nous le ferons ensemble, elle entend sa propre voix résonner, d'il y a tellement longtemps… et comme elle avait raison. Ils ont tout fait ensemble. Elle ne sera plus jamais seule.
Elle porte sa main à ses lèvres et lui embrasse le dos. Elle a tellement d'amour qui coule en elle qu'elle a l'impression que c'est tout ce qu'elle est, comme si elle n'était constituée que d'amour et uniquement d'amour. Comme si l'amour s'entortillait dans son sang, là où elle pensait autrefois que c'était du feu. Ou peut-être qu'ils sont une seule et même chose, pense-t-elle.
"Ils ont commencé à charger le navire. Je regardais avec Lyaella sur le balcon," lui dit Jon.
Dany n'aurait jamais imaginé qu'elle ressentirait de l'angoisse en entendant ces mots. Ce n'est pas retourner à Port-Réal qui lui tord l'estomac — c'est le voyage en tant que tel. C'est retourner sur un bateau. Si elle s'était suffisamment remise de l'accouchement pour monter Drogon jusqu'à Port-Réal, elle aurait voler tout le trajet jusque-là, Lyaella attachée à sa poitrine et Jon derrière elle.
"Je devrais être impatiente," commente-t-elle. Elle résiste à l'envie de s'endormir et se force à ouvrir les yeux, son regard retournant sur son bébé. Ses doigts frôlent distraitement les longs cils délicats de Lyaella et son affection jaillit avec tellement de force en elle qu'elle s'étrangle presque avec l'intensité. Cette affection ne fait que grandir quand Lyaella se blottit plus près d'elle. Sa petite main bouge pour se poser sur la blessure du poignard de Dany. Dany craint que les sutures éraflent la paume de Lyaella mais, quand elle va bouger la main de Lyaella un peu sur la droite, Lyaella la remet à la même place quelques secondes plus tard. Dany ne sait pas ce qu'elle aime à cet endroit, mais elle laisse la main de Lyaella y rester après ça. La douce chaleur de la main de son bébé sur cette plaie rend Dany tellement heureuse pour le poignard, pour Jon, pour Arya, pour elle-même. Elle prendrait un millier de couteaux dans le cœur un millier de fois pour cette petite personne dans ses bras, pour cette petite main qui lui recouvre le cœur, pour cette nouvelle vie à son sein. N'importe quoi pour la garder en sécurité. N'importe quoi.
"Tu n'es pas impatiente," réalise Jon, ramenant son attention sur la discussion sur leur départ. Ce n'est pas une question: il peut le voir.
"Pas autant que j'aimerais l'être."
Jon tend le bras, prenant gentiment la main de Lyaella dans la sienne, la soulevant de la blessure du poignard. Sa petite main se referme immédiatement autour de son pouce, s'accrochant fort à son père. Parfois elle tient sa main comme ça durant toute la séance d'allaitement, une vision de tendresse tellement pure et délicate que ça a une fois émeut Jon aux larmes. Ce qui a, évidemment, émeut Dany aux larmes. Dany est convaincue qu'ils ont tous les deux pleuré plus cette dernière semaine que tout le reste de leurs vies, mais elle ne s'en plaint pas: pour une fois, ils pleurent pour de bonnes raisons, pour l'amour tellement intense qu'il doit être exprimé, pour le soulagement d'avoir enfin trouvé ce qu'ils ont cherché toute leur vie.
La main de Jon est posée contre la plaie que Lyaella touchait et il se penche, embrassant les tous petits doigts de Lyaella. Puis, il tourne le visage et presse ses lèvres contre l'une des autres entailles, plus superficielles, sur la poitrine de Dany. Elle a l'impression que son cœur est tiré d'un coup sec contre cette blessure. Son baiser est tendre et, après, il fait traîner son nez jusqu'à l'autre blessure et l'embrasse aussi. Le cœur de Dany vibre plus fort dans sa poitrine, l'émotion gonflant en elle. Il n'a pas dit un mot, mais si: Dany comprend, de par ses baisers, qu'il est aussi nerveux qu'elle de remonter sur un bateau. Que le traumatisme, pour lui, est vraiment une chose vivante à affronter. Que les blessures émotionnelles qu'ils ont reçues, comme ces marques du poignard, ne sont pas encore totalement guéries.
"Ca ne ressemblera en rien à la dernière fois," la rassure-t-il, mais sa voix est rauque et Dany a l'impression qu'il essaye se convaincre autant qu'elle.
"Je sais, Pourtant j'ai quand même peur," avoue-t-elle.
Il se penche et lui embrasse le cou.
"Moi aussi," dit-il, son souffle chaud contre sa peau. Il relève le visage et croise son regard. "Tu aimerais rester plus longtemps? Si tu veux, Dany, je vais immédiatement parler à Ser Davos et Lord Tyrion. Ce ne sera pas un problème. On peut rester aussi longtemps que tu en as besoin — Je veux juste que tu sois heureuse. En sécurité." Sa voix se brise sur les derniers mots, dévoilant la vraie profondeur de son inquiétude.
"Je suis heureuse. Je suis en sécurité," lui dit Dany. C'est la première fois de sa vie que ces deux choses sont vraies en même temps.
"Je m'inquiète pour toi," admet-il.
Elle fronce les sourcils. Elle lève une main pour la poser contre sa joue. "Je sais bien."
"Je ne crois pas que j'arrêterai un jour," avoue-t-il. Ses yeux ont l'air intenses, comme des nuages d'orages juste avant une averse.
"Ce n'est pas grave. Je ne m'arrêterai jamais de m'inquiéter pour toi non plus. On va simplement s'inquiéter ensemble."
Ils vont avoir de nombreux fardeaux à endosser ensemble tout au long de leur vie; c'est juste l'un d'entre eux.
Elle lutte contre sa somnolence, forçant violemment ses yeux à s'ouvrir toutes les deux ou trois minutes quand ils menacent de se fermer tous seuls. Elle essaye de rester éveillée en regardant Lyaella, mais la vue de son bébé somnolente, détendue, ne sert qu'à la fatiguer encore plus. La déglutition lente et rythmique de Lyaella est un doux bruit de font plus apaisant que le bruit de l'océan ou du vent dans les feuilles — ou Dany a simplement été conditionnée à le voir comme tel.
"Dors," suggère Jon, sa main lui effleurant la joue. "Je suis là. Je ne te laisserai pas la faire tomber. J'ai sept corbeaux à lire ici; je ne m'en vais nulle part."
Elle lui fait confiance de tout son cœur; accepter cette offre est facile à faire. Elle somnole franchement, se réveillant une fois quand Jon lui cale un oreiller sous les bras pour aider à supporter Lyaella, et encore quand il est temps de la mettre à son autre sein. Lyaella s'endort de ce côté-là près de la fin de la tétée, sa petite poitrine se soulevant et s'abaissant régulièrement avec chaque respiration profonde, détendue. Dany la scrute avec un sourire fatigué, son cœur imbibé d'amour. Durant un instant, la seule chose à laquelle elle pense, c'est à quel point elle est reconnaissance que c'est des moments comme ça qu'elle se souviendra quand elle pensera à Peyredragon. Elle a peut-être contracté un dégoût permanent pour les bateaux, mais au moins un peu de bien pourrait se passer ici. Au moins son traumatisme ne se couchera pas dans les couloir pour le restant de sa vie, ne la pourchassera pas dans le château à chaque fois qu'elle y entrera. Elle pourra revenir à Peyredragon; elle est en certaine.
Elle tourne son regard vers Jon. Il est penché sur une panoplie de lettres sur ses genoux et son bras gauche est étiré à un angle étrange: il n'a pas encore retiré sa main de la prise de Lyaella et n'en a clairement pas l'intention, peu importe à quel point sa position semble être inconfortable. Cette semaine tranquille avec Lyaella n'est pas la seule bonne chose qui soit arrivée ici, reconnaît Dany, son cœur dégoulinant de tendresse. C'est ici qu'elle l'a rencontré. Ici qu'ils se sont trouvés.
Elle s'appuie contre les oreillers et berce leur fille endormie tandis que sa somnolence s'estompe petit à petit. Elle observe Jon pendant qu'il examine chaque corbeau avec un front sombre et plissé. Elle peut dire quelles lettres contiennent des nouvelles frustrantes de par la façon dont il lève la main pour frotter la cicatrice sur son œil gauche. Et elle peut dire celles qui seront célébrées: elles amènent un doux sourire sur ses lèvres tout aussi douces, un sourire que Dany désire embrasser.
Il a ce doux sourire en place maintenant, pendant qu'il fouille dans un épais tas de papiers. Les multiples pages de parchemins étaient liées par de la ficelle avant que Jon ne la dénoue, indiquant que tout est venu du même expéditeur. Daenerys plaint brièvement le corbeau qui a eu la tâche de les porter jusqu'ici.
"Qui a écrit ça?" demande-t-elle curieusement. Lord Gendry, la Reine Yara et le Prince Quentyn sont typiquement brefs dans leurs corbeaux; elle ne peut pas imaginer qui enverrait une aussi longue lettre.
Il regarde vers elle. "Echangeons," dit-il, souriant toujours. "Elles sont pour toi. Je pense que tu devrais les lire."
Il retire doucement son pouce de la poigne endormie de Lyaella pour pouvoir la prendre à Dany. Dany se tourne vers lui et attend qu'il soulève lentement et prudemment Lyaella de ses bras, faisant attention de ne pas déranger suffisamment son sommeil pour la fâcher. Dany tire sur les manches de sa robe et rattache les agrafes, son esprit tournoyant tout le long.
"Pour moi? De qui?"
Il pose le tas sur ses cuisses. "Notre peuple."
Dany sent un tiraillement profond sur son cœur. Elle lève les yeux vers Jon, surprise, sa main tombant sur la pile de lettres.
"Mais la roquerie n'est pas…?"
"Pas encore. Mais Ser Davos a organisé des leçons pour écrire des lettres avant de partir et les mestres de la Citadelle forment ceux que nous avons choisis pour diriger la nouvelle roquerie en utilisant la roquerie existante. Ils ont envoyé les lettres des leçons pour s'entraîner."
Dany touche la lettre du dessus. Son cœur s'est installé dans sa gorge et, à cause de ça, il lui faut une minute pour parler.
"On leur a dit de nous écrire durant ces leçons?"
Elle entend son sourire. "Non. On leur a dit d'écrire à qui ils voulaient, où ils voulaient, Ceux-ci t'ont choisie, toi."
La simple idée que le peuple de Culpucier écrive des lettres est suffisante pour l'émouvoir, mais quand elle soulève la première lettre et découvre qu'elle a été écrite par un enfant, elle est profondément touchée. Elle fait passer ses doigts sur l'écriture inégale, enfantine, un rire lui montant dans la gorge devant les mots innocents écrits. Chère Reine Daenerys, a écrit l'enfant, J'ai entendu dire que vous êtes partie pour avoir votre bébé. J'espère que c'est une fille comme moi et que vous allez l'appeler Alysanne. Ma mère dit que ça fait terriblement mal d'avoir des bébés. Je pense que ça ne peut pas être si horrible que ça, sinon plus personne n'en ferait plus jamais, donc je ne m'inquiéterais pas si j'étais vous. Mais au cas où vous seriez inquiète, j'ai un livre que je lis à chaque fois que j'ai peur, ça commence comme ça, il était une fois une jouvencelle du Val qui…
Daenerys lit d'abord toutes les lettres d'enfants, assise bien droite maintenant, captivée par chaque mot maladroit. Un bon nombres de lettres viennent de femmes qui attendent des bébés en même temps qu'elle, lui souhaitant bonne chance et sécurité, certaines lui donnant modestement des conseils de leurs accouchements précédents. Un vieil homme lui a envoyé l'une de ses chansons, un jeune garçon a écrit des réflexions sur les possibilités d'apprendre à parler aux dragons et un enfant à envoyer à Daenerys un dessin au charbon de Drogon qui assimile le pauvre enfant de Daenerys a un cheval bosselé et difforme avec des ailes.
Elle rigole quand elle termine, ensevelie sous le bonheur et la fierté. Les doigts de Jon la touchent tendrement sous les yeux, essuyant les larmes qui viennent juste de commencer à tomber. Elle a pleuré deux fois ce matin jusqu'à présent, et les deux fois à cause d'une joie qu'elle n'avait jamais imaginé pouvoir ressentir.
"Je ne suis toujours pas sûre que je le mérite," admet-elle. Tout ça: l'amour de son peuple, ces lettres, cette joie.
"Moi si."
Pendant qu'il l'embrasse, les quatre dragons abandonnent leur jeu et alternent entre voler à moitié et bondir vers eux. Ils grimpent sur eux dès qu'ils les ont atteint, Storm escaladant le bras de Jon, Frostfire s'enfouissant dans les jupons de Daenerys, Silverstar se nichant sur ses genoux. Moonbloom se pelotonne sur le torse de Jon près de Lyaella, sa queue s'enroulant autour du bébé de façon protectrice.
"Petites créatures collantes et jalouses," murmure Daenerys contre les lèvres de Jon. "Ce n'était pas à ce point-là avec Viserion, Rhaegal et Drogon, mais ils n'ont aussi jamais dû me partager avec personne d'autre qu'eux trois."
"Tu crois qu'ils se porteront bien à Port-Réal? Tyrion m'a dit que les dragons s'épanouissent mieux ici à Peyredragon. Et tu m'as parlé autrefois des dragons chétifs… ceux qui n'ont pas grandi à Port-Réal, ceux qui sont morts."
Il caresse les écailles de Storm, mais c'est Moonbloom qu'il regarde. Elle est certaine qu'il sait ce qu'elle sait: que perdre Moonbloom serait horrible pour Lyaella, même aussi tôt dans sa vie.
"Ils iront très bien," le rassure-t-elle. "Mes premiers dragons ont bien grandi même en étant loin d'ici. On ne les enfermera pas et on ne les enchaînera pas comme nos ancêtres l'ont fait, mais on va restaurer la Fossedragon pour leur donner un endroit approprié et sûr pour se reposer s'ils le choisissent. Ce sera mieux qu'avant. J'ai déjà parlé à Lord Tyrion et Sansa de hâter ses réparations. Une fois qu'on aura un peu dégagé quelques ruines, on pourra l'agrandir pour qu'elle couvre presque toute la Colline de Rhaenys. Evidemment, ça veut dire que les réparations du Donjon Rouge devront encore être postposés."
"Je parie qu'ils en étaient ravis," dit platement Jon.
"Fous de joie," affirme Daenerys. "Mais je ne suis toujours pas pressée. Et toi?"
"Non," répond Jon. Son bras s'enroule autour d'elle tandis qu'elle se blottit à côté de lui, sa joue se pressant contre son torse. Elle regarde leur fille sommeiller sur son cœur, Moonbloom respirant en phase avec elle. "Je ne peux imaginer rien de mieux que nos appartements plein à craquer. Et je ne veux pas que Lyaella soit loin de nous, de toute façon. Elle n'a pas besoin d'avoir sa propre chambre. Pas encore."
"Pas avant un petit moment," approuve Daenerys, son cœur se serrant juste à l'idée de leur tout petit bébé séparée d'eux. Elle regarde Jon. "Quand on l'aura réparé, je crois que je veux l'appeler différemment."
Ses yeux se ferment tandis que sa main lui caresse toute la longueur de sa colonne. Elle sent la chaleur de ses lèvres contre le sommet de son crâne un moment plus tard.
"Tu as une idée particulière en tête?"
"Oui," admet-elle. Elle serre son bras contre elle, pressant son visage dans sa tunique, inondée d'amour. "Le Jardin."
Son doux sourire est audible. "Et à quoi imagines-tu que le Jardin ressemblera?"
Daenerys regarde Jon. Elle sourit en lui caressant le menton. Son pouce lui effleure les lèvres après et elle a un pincement au cœur avec un désir de l'embrasser. Elle écoute son cœur. Après avoir enfoncer un poignard dedans, elle pense qu'il mérite autant de chaleur qu'il en a envie et presser ses lèvres contre les lèvres douces de Jon est plus chaleureux que n'importe quoi d'autre au monde. Plus chaleureux que le feu dont ils sont sortis, plus chaleureux que la chaleur de Moonbloom et Lyaella contre sa poitrine. Il était la première chaleur, la chaleur qui a provoqué toutes les autres flammes. Elle pourrait, et va, l'embrasser pour toujours.
"Tu as des idées?" murmure-t-elle, leurs lèvres à peine séparées. Elle ne tient pas à s'éloigner de trop; elle est certaine qu'elle va encore l'embrasser et elle le fait, quelques secondes plus tard.
"Mmm," fredonne-t-il dans leur baiser, à la fois avec approbation devant la façon dont ses mains sont allées dans ses cheveux et pour montrer qu'il réfléchit. "Est-ce qu'il devra encore être rouge?"
Daenerys sourit. Aegon le Conquérant a construit le Donjon Rouge avec de la pierre rouge pour symboliser sa conquête par le feu. C'était un avertissement, un rappel. Une menace.
Mais elle n'a pas besoin de peur. Elle a plus d'amour que ce qu'elle ne sait en faire, à la fois ici dans ce lit avec les derniers Targaryen et dans le cœur de son peuple.
"Non," murmure-t-elle, embrassant à nouveau Jon. "Seulement les portes."
IV.
Tyrion, Mouche Rouge et Ver Gris regardent Arya et Sansa se disputer pour une couverture de bébé. L'absurdité de la chose se marie bien avec le vin léger et pétillant dans leurs coupes et leur jeu décontracté de Cyvosse.
"Peut-être que si tu avais fait un peu attention durant tes leçons de couture—"
"Est-ce que tu as vu les mains de la Reine Daenerys?! Ces sutures sont plus belles que tout ce que tu as déjà pu voir! Tout! Daenerys, montre tes mains à Sansa, montre-lui mes sutures—"
"Recoudre de la peau est très différent de coudre du lin peigné et si tu avais été patiente en me laissant simplement le faire—"
"Rien ne cloche avec ma réparation! Tu crois que la Princesse Lyaella se préoccupe que des points soient de travers?! Non! Moonbloom va seulement les déchirer à nouveau avec ses griffes—"
"Ca suffit." La voix de la reine est ferme; Sansa et Arya soufflent toutes les deux et détournent les yeux l'une de l'autre, lançant chacune un regard noir vers la mer turbulente. "Pourquoi est-ce qu'on se dispute pour la couverture de Lyaella? Elle est raccommodée. Merci, Arya."
"Je pense véritablement qu'elles se disputent juste pour se disputer," intervient Lord Tyrion. "Nous nous ennuyons tous un peu,"
Mouche Rouge grogne pour montrer son accord à sa gauche.
"Sansa a critiqué mes points—"
"J'essayais seulement d'aider—"
"Par les sept enfers, c'est comme si j'avais à nouveau quatorze ans," grommelle Jon. Il dépose prudemment le basin d'eau peu profond qu'il est parti chercher sur une table en bois boulonné au pont. Daenerys amène Lyaella et sa couverture 'fichue' jusque-là. Elle déroule la couverture autour du bébé et la tient en l'air pendant que Jon lui enlève ses couches souillées.
"Ah," commente Tyrion avec légèreté, soulevant son vin pour saluer la brise marine. "Il n'y a rien de tel que l'odeur de merde de bébé le matin."
"C'est la princesse," dit Ver Gris, lançant un regard noir à Tyrion.
"Et pourtant, ça reste de la merde," Tyrion hausse les épaules. Bien que, pour être franc, il ne sent pas grand-chose de plus que la brise marine.
"Sa merde sent cent fois meilleure que vous," marmonne Mouche Rouge, poussant son dragon en jade sur le plateau de jeu. "Au moins la princesse prend son bain plus souvent que tous les quinze jours." Ver Gris soupire et abandonne un éléphant en ivoire.
"Paroles courageuses pour un homme qui est sur le point de perdre sa vingt-cinquième partie d'affilée." dit Tyrion d'une voix traînante, sirotant sa coupe. "Voudrez-vous mon aide?"
Mouche Rouge se tourne sur le tabouret et écarte les bras, essayant de cacher le plateau pour que Tyrion ne puisse pas voir les pions. "Non. Et comment vais-je perdre? Je suis en train de gagner!"
"Non," chantonne Tyrion en souriant. "Non, non… non. Vous ne gagnez pas, Mouche Rouge."
Mouche Rouge se renfrogne. "Vous et votre Lady Sansa avez quelque chose en commun, Lord Tyrion."
Tyrion soulève les sourcils. "Oh? Des goûts impeccables? Un raisonnement superbe?"
"Vous pensez que vous savez mieux que tout le monde."
"Eh bien," commente Tyrion, ses yeux cherchant les cheveux vifs de Sansa. Elle est assise sur un banc à quelques mètres du bassin, triturant la couture médiocre d'Arya avec mécontentement. "C'est généralement le cas. Excusez-moi."
Il prend sa coupe et se lève mais, après l'avoir vidé à sa gorgée suivante, il se tourne et rafle celle de Mouche Rouge aussi. La main de Mouche Rouge jaillit et se referme autour de la main de Tyrion.
"Je vais vous laisser choisir: la coupe ou votre main?"
Tyrion élève la voix. "Majesté, est-ce que vous préféreriez que votre Main ait deux mains ou une seule?"
Daenerys ne se retourne pas. Elle est occupée à tenir attentivement Lyaella dans l'eau pendant que Jon lui lave doucement la peau.
"J'en préférerais deux," répond-elle, bien que son ton distrait dit à Tyrion qu'elle n'a pas véritablement intégrer la question.
Tyrion soulève les sourcils et porte la coupe de Mouche Rouge à ses lèvres. "Vous avez entendu notre reine. Elle en préfère deux."
Mouche Rouge frappe le ventre de Tyrion, assez fort pour lui couper le souffle et lui faire cracher sa gorgée de vin sur le pont.
"Majesté," dit Mouche Rouge, arrachant la coupe de la main faible de Tyrion. "Est-ce que vous aimeriez mieux avoir une Main en vie ou une Main assassinée?"
"Peu importe ce pourquoi vous vous disputez… Je ne prends pas parti. Débrouillez-vous. Oh, Jon, prends—"
Les mots de Daenerys sont noyés par un bruit d'éclaboussement. Aussitôt, toutes les têtes se tournent pour regarder la Princesse Lyaella avec inquiétude, mais elle est toujours en sécurité et en train de gazouiller dans les mains de la Reine Daenerys. Moonbloom, en revanche, part immédiatement dans une crise. Elle a volé vers Lyaella et atterri dans le bassin et a instantanément décidé que ça ne lui plaît pas. Elle crie d'un ton tellement strident que les tympans de Tyrion s'étirent douloureusement. Il porte ses mains à ses oreilles en grimaçant. Les trois autres dragons planent et accourent vers leur petite camarade, hurlant avec protestation avec elle, et Drogon rugit furieusement au-dessus du navire. Lyaella, clairement bouleversée, commence à hurler aussi.
"Eh bien," dit Tyrion. "J'espère que vous êtes content, Mouche Rouge. Regardez ce que vous avez fait: vous avez contrarié la princesse la plus heureuse du monde."
Mouche Rouge fait un geste grossier de la main. Il a attrapé de mauvaises habitudes des Nordiens de Jon.
"Comment était-ce la faute de Mouche Rouge?" conteste Ver Gris, les yeux plissés.
"Il—…" Tyrion s'interrompt. Leur conversation se met en pause tandis que Drogon vole juste au-dessus du bateau, bloquant momentanément le soleil et les baignant d'obscurité. Il rugit à nouveau, cette fois assez fort pour renverser les pions sur leur plateau de Cyvosse.
"Oh, tu arrêtes!" réprimande Daenerys, tournant le visage vers le ciel. "Elle s'est fait ça toute seule! Elle va bien!"
Jon tire le dragon trempé hors de l'eau. Moonbloom souffle et crache, son corps vif et écaillé tremblant. Jon la glisse à l'intérieur de son manteau, tout en tskant. Pendant qu'il le fait, Daenerys sort Lyaella de l'eau et la serre de façon protectrice contre sa poitrine, lui murmurant tout bas pendant qu'elle hurle. Tyrion abandonne sa conversation, soudainement inquiet que la crise de Drogon ait effrayé Sansa: elle est plutôt à l'aise avec les bébés dragons, mais Drogon la met toujours mal à l'aise. Il contourne largement le bébé inhabituellement fâché en se dirigeant vers elle. Il se hisse sur le banc à côté d'elle.
"Vous savez," commente-t-il. "C'est le moment le moins ennuyant que je passe de tout le voyage."
Sansa est en train de défaire les coutures avec ses doigts, déterminée à accomplir sa tâche. "Il n'y a que vous qui pouvez vous ennuyer sur un bateau avec quatre bébés dragons, Lord Tyrion."
"Ils dorment beaucoup," se défend-il. "Et vraiment, je me suis habitué à eux."
Ce dont il a hâte, c'est rentrer à Port-Réal et se remettre au travail. Il a passé une nuit blanche hier soir, son esprit bouillonnant de plus d'idées qu'il ne pouvait enregistrer. Il a fini assis sur le pont avec la reine, le roi et la petite princesse presque toute la nuit; ils semblaient tous deux agités en restant sous le pont trop longtemps et ont passé beaucoup de temps sous les étoiles et, malgré l'heure tardive, c'était un bon moment pour commencer à planifier le futur.
"Je pense que nous allons pouvoir bientôt reconstruire le Donjon Rouge," dit Tyrion à Sansa. Il sait que ça lui fera plaisir et c'est le cas. Elle sourit.
"Vraiment?"
"Tant que Ses Majestés ne trouvent pas d'autres utilisations pour les fonds. Ce…"
"Qu'ils pourraient faire," termine Sansa.
"Oui. Mais je suppose que ce n'est pas une mauvaise chose. Nous devrions nous sentir chanceux d'avoir des souverains qui mettent le bien de tous avant leur confort personnel, Nous savons tous que ma sœur ne l'a jamais fait, Cela étant dit, nous devrions tous apprécier un château plus sécurisé avec des chambres pour la princesse et de l'espace pour qu'elle puisse jouer."
"Et plus qu'un cabinet," ajoute Sansa avec fermeté.
"Oui. Certainement ça," approuve Tyrion. Il observe Sansa enfiler une aiguille. "Vous êtes très préoccupée par cette couverture."
"Je veux juste que ce soit fait correctement," dit-elle, mais Tyrion sent la fuite.
Il examine la couverture de plus près: elle est légère et faite d'ivoire doux, avec de la dentelle sur les bords. Il sait que ce doit être l'un des articles achetés dans les villages sous le Montdragon, même si c'est plus chic que les simples robes, langes et couvertures que Rat Bleu a ramenés avec lui après son périple pour aller chercher des fournitures pour bébé Lyaella. Et ça ne peut pas venir de la malle de bébé Lyaella: Daenerys a dit qu'elle sombré au fond de la mer avec le bateau sur lequel elle est morte, emmenant avec tout sauf la robe bleue que Lyaella portait le jour de l'arrivée de Lord Tyrion.
Les yeux de Lord Tyrion passent de la couverture délicate au visage de Sansa. Elle a une expression sérieuse tandis qu'elle commence à recoudre la partie déchirée, un air d'autorité, comme si c'était son travail et son travail seulement. De la compréhension s'installe aussitôt sur Tyrion.
"C'est vous qui l'avez faite pour la princesse. N'est-ce pas? Vous l'avez faite à Port-Réal et vous l'avez amenée avec vous quand nous sommes venus ici."
Sansa ne lève pas les yeux de son aiguille. Tyrion est tiraillé entre la tendresse et l'incrédulité.
"Mais vous n'avez jamais dit à la reine que vous l'avez faite, n'est-ce pas?" exige-t-il.
Sansa fait passer attentivement l'aiguille de l'autre côté. Elle regarde finalement Tyrion. Durant une seconde, regarder ses yeux réservés et sa posture fière et déterminée lui rappelle fortement Catelyn Stark.
"Non. Je ne lui ai pas dit."
"Mais…" Tyrion s'interrompt, tendant la main pour toucher la couverture. Il la soulève. Il examine le fil argenté brillant qui maintient la dentelle délicate aux bords du lin peigné couleur crème. Beaucoup de soins ont été mis dedans — beaucoup d'affection. "Pourquoi?"
Elle détourne à nouveau les yeux. "Je voulais faire quelque chose pour le bébé," marmonne-t-elle.
"Non. Je veux dire, pourquoi n'avez-vous pas dit à la reine que vous l'avez faite pour la princesse? Pourquoi ne l'avez-vous pas dit à Jon? Je suis sûr qu'ils pensent qu'elle vient d'une couturière paysanne des villages."
Sansa hausse les épaules. "Je ne sais pas. Je n'avais simplement du mal à trouver les mots."
Il secoue la tête. "La princesse adore cette couverture. Elle en tient le bord à chaque fois qu'elle est enveloppée dedans."
"Je sais," dit Sansa . Ses mots s'élèvent et, quand il la regarde, elle sourit tout en repassant l'aiguille dans le tissu. "C'est pour ça que c'est vraiment important pour moi."
Tyrion secoue à nouveau la tête, définitivement cette fois. "Je vais lui dire que c'est vous qui l'avez faite! Vous méritez des éloges pour ça — elle est superbe!"
"Non, Lord Tyrion, ce n'est pas ce que je souhaite. Mais merci."
Ca le peine de laisser tomber, mais s'il y a bien une dame qui mérite que ses souhaits soient reconnus et respectés, c'est Lady Sansa.
"C'est vraiment du beau travail," persiste-t-il.
"Merci," dit-elle à nouveau, souriant cette fois. Elle finit le point sur lequel elle travaille et puis repose prudemment le tissu sur ses genoux, se tournant pour faire face à Tyrion. "Vous savez, Lord Tyrion, Jon et Daenerys insistent qu'ils ne veulent pas et n'ont pas besoin d'une nourrice pour le bébé, ce qui veut dire que Ser Davos et vous allez avoir une année très mouvementée devant vous. Ils vont être assez occupés avec Lyaella. Daenerys et moi avons pensé que, peut-être, je pourrais vous apporter mon aide, et Jon est d'accord aussi."
"En tant que Grand Argentier?" devine Tyrion .
"En quelque sorte, oui, même si ce n'est pas véritablement mon titre vu que c'est seulement temporaire."
Tyrion est tiraillé. Il est soulagé d'entendre qu'ils cherchent quelqu'un pour occuper cette position du conseil — il a hâte de recommencer à fonctionner uniquement en tant que Main — mais il doit avouer qu'il a apprécié le temps que Sansa et lui ont passé à travailler ensemble.
"Je pense que vous êtes une candidate parfaite pour le rôle," dit-il sincèrement, "même si nos discussions me manqueront."
"Pourquoi?" demande Sansa avec curiosité. "Nous serons ensemble dans le conseil restreint. J'imagine que la seule chose que nous ferons durant l'année à venir, c'est discuter de choses."
Il fait un grand sourire. "Alors, Lady Sansa, je prie pour que vous ne vous lassiez pas de ma voix."
"Je serai l'une des dernières à m'en lasser. Je crois que Mouche Rouge est en tête de liste."
"Sans aucun doute," approuve Tyrion. "Mais ne le laissez pas vous tromper: nous sommes comme des frère, lui et moi."
"Hum," commente Sansa, poliment évasive. "Et Arya et moi sommes sœurs."
Tyrion lâche un rire bruyant. "Précisément, Lady Sansa. Mouche Rouge et moi nous agaçons, mais si jamais quelqu'un devait parler de lui de manière déshonorante, je le défendrais en me fâchant tout rouge. Tout comme Arya et vous."
"Je suppose," convient Sansa, soulevant à nouveau la couverture. Elle soupire un moment plus tard. "Elle essayait vraiment juste d'aider. Elle ne sait pas que j'ai fait cette couverture. Je lui ferai mes excuses."
"Je pense qu'une discussion serait mieux qu'une simple excuse. Arya et vous tirez souvent vers la même cible; vous vous faites juste face dans des directions opposées."
"C'est vrai aussi," acquiesce Sansa. "Alors que la reine et moi tirons dans la même direction vers la même cible, mais ratons de peu à chaque fois."
"Pas à chaque fois," réconforte Tyrion . "Et le tir, comme tout, demande de l'entraînement. Ca demande du temps. Heureusement, je pense que nous en avons beaucoup."
Sansa recommence à coudre et il regarde la mer, vers Drogon qui tournoie dans les nuages ensoleillés. De biens des façons, ils recommencent tous.
V.
Ser Davos est assis sous le doux soleil, la petite princesse endormie dans ses bras. A côté de lui est assis le Roi Jon de la Maison Targaryen, dix fois l'homme qu'il était à Château Noir — et infiniment meilleur que tous les rois qui l'ont procédé. Ser Davos n'a pas besoin de voir le futur dans des flammes pour le savoir.
"Je comprends le point de vue de Lord Tyrion sur le fait que les tournois sont importants à Port-Réal, mais je pense qu'un festin serait tout aussi exaltant," dit Jon.
Ser Davos et lui observent tous deux la reine tendre un autre carré de viande crue vers Frostfire.
"Je préférerais nourrir le peuple —chacun d'entre eux— qu'organiser un tournoi pour les seigneurs et les dames," acquiesce Daenerys.
Elle se penche plus près de Frostfire.
"Dracarys," chuchote-elle à nouveau, attendant.
Comme les autres douzaines de fois, Frostfire mord dans la viande et puis souffle avec dégoût quand il la goûte. Il ne semble pas encore avoir réalisé qu'il peut cuire la viande, au lieu d'attendre que quelque d'autre le fasse pour lui. Ou peut-être qu'il est paresseux, pense Ser Davos et il y réfléchit tout en regardant Frostfire crier sur Daenerys avec impatience.
Daenerys soupire mais elle ne cède pas. Elle frotte le devant du museau de Frostfire avec son pouce; de la fumée se dégage de ses narines en bouffées houleuses et grises, et il éternue.
"Dracarys," répète-t-elle à nouveau. Ser Davos n'est pas sûr de comment elle est restée patiente aussi longtemps. Elle semble prête à répéter l'ordre une nouvelle fois mais elle s'arrête, se ragaillardissant aussitôt lorsque la fumée s'échappant du nez de Frostfire devient plus sombre, plus tempétueuse — plus semblable aux yeux de Lyaella qu'un ciel couvert. Un sourire s'étire sur le visage de la reine lorsque de médiocres flammes jaillissent de la gueule de Frostfire, baignant sa main et la viande de feu. Ser Davos tressaille avec horreur par réflexe, se levant à moitié avec inquiétude pour elle, mais Jon lui attrape l'avant-bras, le faisant se rasseoir. Il voit rapidement qu'elle est indemne. Elle lance la viande carbonisée en l'air; Frostfire l'attrape joyeusement, tout son corps tremblant de joie.
"C'est bien," félicite doucement Daenerys, caressant les écailles rose clair sur son ventre. "C'est bien, Frostfire. Essayons encore."
Le dragon comprend totalement maintenant. Il se gorge de viande brûlée, se pavanant presque à la fin de la séance d'entraînement. Ser Davos ne pense pas qu'il imagine la façon dont il parade en passant devant les trois autres dragons, la poitrine rose gonflée.
"Très bien, à ton tour," dit Daenerys, soulevant Silverstar dans ses bras. Mais Silverstar semble avoir plus envie de faire des câlins que de manger. Daenerys se bat avec elle, riant quand elle essaye de s'enfouir à l'intérieur de son manteau en soie de sable. "Non, on travaille," insiste-t-elle, mais Silverstar semble s'en ficher. "Oh, d'accord — une autre fois, alors. Storm?"
Le dragon de Jon dépasse les trois autres, s'élançant facilement en l'air et atterrissant sur le genou de Daenerys. Elle soulève un sourcil.
"Tu veux te faire voir aujourd'hui," commente-t-elle. Elle le pousse sur la couverture mouillée —une précaution contre le feu, même si les flammes des dragons sont tellement immatures qu'elles ne pourraient pas encore faire beaucoup de dégâts— et lève un autre carré de viande. "D'accord, Storm. Dracarys."
Ser Davos s'écrie cette fois, horrifié. Des flammes violentes, présomptueuses, explosent de la gueule de Storm, consumant le bras de Daenerys et lui effleurant presque le visage. Elle est tellement interloquée qu'elle laisse tomber la viande en feu; Storm l'attrape en milieu de chute, le mâchouillant avec enthousiasme et, puis, il vole jusqu'au bol de viande crue et le baigne de feu aussi.
"Petit vilain!" s'exclame Daenerys, riant à moitié et grondant à moitié. "Non!"
Storm engloutit la moitié de la viande carbonisée, échappant aux mains de Daenerys quand elle essaye de le prendre. Elle l'attrape finalement par la queue et le soulève dans les airs. Il la regarde en clignant des yeux, grognant de joie, pas du tout embarrassé.
"Tu es un sacré numéro" répète Daenerys, les yeux plissés. De la fumée commence à nouveau à s'échapper mais Daenerys tend la main, refermant gentiment ses doigts autour de son museau. "Non. Dracarys seulement."
Storm décide de tester ses limites. Il se contorsionne frénétiquement jusqu'à ce sa main glisse de son museau et puis il la mord et crache du feu sur sa main. Elle le regarde de travers, inflexible.
"Essaye encore une fois et tu vas dans la cage de transport," lui dit-elle d'une voix dangereuse.
Storm essaye à nouveau. Daenerys ne fait pas marche arrière; elle se tourne, portant le dragon jusqu'à la grande cage de transport. Storm résiste, baignant la main de Daenerys de feu. Quand elle ne cède toujours pas, Storm regarde vers Jon, sa toute petite tête d'écailles rouges se penche avec un désarroi innocent comme s'il ne parvenait pas à comprendre cette femme. De biens des façons, ça rappelle à Ser Davos l'air de stupéfaction totale de Jon après avoir rencontrer l'entêtée Daenerys Targaryen pour la première fois, et il rit doucement tout seul.
"Ne me regarde pas," dit Jon à Storm. "Tu es vilain. Tu vas dans la cage."
Storm grommelle. Daenerys l'installe à l'intérieur, la referme et se tient juste devant la porte, comptant une minute entière pendant que Storm souffle et hurle rageusement. Quand une minute est passée, elle se retourne, l'ouvre et attend que Storm saute dans ses mains offertes avec enthousiasme.
"Est-ce que tu es prêt à te comporter convenablement maintenant?" demande sévèrement Daenerys. "Nous devons travailler ensemble pour garder notre petite princesse en sécurité, ce qui veut dire que tu dois apprendre à contrôler ton feu. Tous les dieux, anciens et nouveaux, ne pourront pas te sauver si jamais tu la blesses accidentellement: Moonbloom te dévorera, du museau à la queue. Maintenant, est-ce qu'on peut reprendre nos leçons, s'il te plaît?"
En réponse, Storm se détend dans ses mains, sa posture combative s'adoucissant complètement. Daenerys hoche la tête. Elle le replace sur la couverture mouillée.
"Bien. D'accord…" elle va pêcher l'un des derniers morceaux de viande non cuite dans le fond du bol. "Dracarys."
Storm est tellement content d'entendre l'ordre et de cracher du feu qu'il vole en baignant la main de Daenerys de flammes, un grognement joyeux audible juste en-dessous du rugissement de son souffle incandescent. Daenerys le prend dans ses bras après, caressant les écailles grises dispersées sur son ventre et lui souriant. Aussi dure qu'elle était il y a une seconde, elle est deux fois plus douce maintenant.
"Bien," dit-elle fièrement, sa voix dégoulinant d'amour. "Maintenant va faire le malin devant tes frères et sœurs."
C'est peut-être tout ce que Storm voulait vraiment. Ils rient tous en le regardant presque danser autour des autres petits. Moonbloom le regarde avec une expression tellement semblable à de l'embarras humain que Ser Davos devient faible à cause de la force de son rire. Pendant qu'il pouffe de rire, Storm plane avec confiance jusqu'à Jon. Il atterrit sur son genou et pousse la main de Jon avec enthousiasme.
"Quoi?" lui demande Jon.
Storm le pousse encore, insistant. Jon tend la main et lui gratte les écailles pointues sous le menton.
"C'est bien, Storm," dit-il, supposant clairement que c'est ce que Storm veut.
Storm saute de son genou sur sa cuisse, débordant toujours d'une envie qui n'a pas été satisfaite. Jon regarde un instant dans les yeux du dragon et puis il regarde en direction du bol.
"D'accord," dit Jon. "Encore une fois."
Storm se tourne et fait un vol plané jusqu'à la couverture. Il s'assied là et attend Jon avec impatience. Daenerys se met sur le côté et observe Jon fouiller dans le bol, cherchant un autre morceau de viande crue. Elle croise les yeux de Ser Davos un instant: Ils échangent un sourire.
"D'accord," dit Jon, posant la viande crue sur la couverture devant Storm. "Dracarys— oh, par les sept enfers!"
Storm a clairement gardé le meilleur de ses aptitudes pour Jon: à l'ordre de Jon, il baigne la couverture de feu avec enthousiasme, les flammes jaillissant tellement loin qu'elles roussissent les mains de Jon. Il les secoue, grimaçant et grinçant des dents, et Storm penche la tête sur le côté, confus.
"Maintenant vous l'avez tout embrouillé," dit Ser Davos en tskant. Daenerys s'avance et prend les mains de Jon dans les siennes, les inspectant. "Il ne sait pas si les humains aiment son feu ou pas."
Pendant que Daenerys montre à Storm les mains de Jon et essaye de lui expliquer que la plupart des humains ne peuvent pas survivre à un contact direct avec les flammes, Ser Davos regarde comment va la princesse. Heureusement, elle dort toujours, imperturbée par le mélodrame des dragons.
"Eh bien, ils apprennent lentement. Même Storm. Ils en savent un peu plus aujourd'hui qu'hier," dit finalement Daenerys. "Très bien. Retour au tournoi. Non, je ne pense pas vouloir en faire un pour célébrer la naissance de Lyaella. Je comprends bien les raisons de Lord Tyrion, mais je suis d'accord avec toi, Jon. Un festin convient mieux. Ca pourrait être comme le festin après notre mariage."
Ser Davos respecte cette idée autant qu'il respecte le roi et la reine, mais il pense voir une meilleure façon.
"Que pensez-vous tous les deux de faire le tournoi, mais de l'ouvrir à tout le monde, aux nobles comme au bas peuple? Je me souviens de combien je avais envie d'assister à un quand j'étais petit garçon. Je voyais les chevaliers et les seigneurs et les dames nobles arriver dans Port-Réal et j'essayais de me rapprocher le plus possible pour voir l'action, mais je n'ai jamais réussi à aller très loin. Faisons le festin, mais faisons aussi le tournoi. Il n'a pas besoin d'être extravagant et c'est un bon moyen d'améliorer les relations avec les nobles des autres maisons et de leur montrer tout le travail qui a été fait à Port-Réal. Je vous préviens, par contre, Vos Majestés... tout le monde n'en sera pas aussi ravi et fier que moi. Vous parlez à un petit garçon de Culpucier qui est devenu un homme; ce que vous avez fait me pousse à avoir foi dans le monde à nouveau. Avoir foi en la bonté, en l'espoir. Mais il y a ceux qui comptent sur la vieille roue. Pour eux, le succès du bas peuple signifie leur propre ruine. Votre prochaine bataille sera de les convaincre de la valeur de la décence humaine."
La posture du roi et de la reine reste droite et certaine. Ils ne sont pas inquiets et, grâce à ça, Ser Davos ne l'est pas non plus.
"Leur choc à la vue de notre nouveau monde sera pardonné. Une brève période d'ajustement sera pardonnée. Mais ils n'essayeront pas de recouvrir à nouveau notre monde de ténèbres, et ils finiront aussi par sortir dans le soleil. Je le sais," dit la Reine Daenerys. "J'ai la foi."
Eh bien, pense Ser Davos, jetant un œil à la petite princesse quand elle fait un adorable petit bruit dans son sommeil, personne ne peut regarder ce petit visage tous les jours et ne pas avoir la foi en quelque chose.
"Il ne va plus falloir longtemps avant que nous accostions. Je vais aller dire à Lord Tyrion ce que nous avons décidé," dit la reine. "Je vais prendre les dragons avec moi. Venez, les petits…"
Un par un, trois des dragons lui sautent dans les bras, certains avec plus de coordination que les autres. Moonbloom vole aussi, mais elle vient s'asseoir à côté de Ser Davos au lieu de rejoindre les autres. Il regarde le dragon et le dragon le regarde également.
"Elle veut se blottir avec Lyaella," explique Jon, venant reprendre sa place de l'autre côté de Ser Davos. "Nous lui apprenons à d'abord demander à la personne qui tient Lyaella."
"Oh," dit Ser Davos. Il hoche la tête vers le dragon. "Bien sûr. Viens."
"Dites 'oui'," aide Jon. "C'est ce qu'elle attend d'entendre— oh, bien, elle m'a entendu le dire. La voilà."
Moonbloom atterrit sur les jambes de Lyaella. Ser Davos s'inquiète que ça lui fasse mal, mais Lyaella ne bouge pas du tout. Il regarde avec fascination le bébé dragon pousser et se tortiller pour entrer dans la couverture ivoire de la Princesse Lyaella pour pouvoir se blottir avec elle.
"Est-ce sans danger?" demande Ser Davos, pensant avec inquiétude au feu que Storm est parvenu à faire.
"Oui. Elles ont déjà crée leur lien. Plus rien au monde ne les séparera maintenant."
Comme Daenerys et vous, pense Ser Davos avec fierté, le cœur tendre. Il ajuste Lyaella et Moonbloom dans ses bras et regarde Jon. Dans tous les sens qui comptent, cet homme est son fils, aussi proche et cher à son cœur que sa propre chair et son sang l'était. Il mourrait pour lui sans l'ombre d'une hésitation, mourrait pour Daenerys Targaryen sans l'ombre d'une hésitation, mourrait pour la petite princesse sans l'ombre d'une hésitation. La seule seule chose qu'il ait jamais voulue est que Jon Snow ait l'impression d'avoir sa place. Qu'il se sente bien dans sa peau, aimé — indispensable pour quelqu'un, une partie cruciale d'un tout. Toutes les choses qu'une famille donne à un homme.
Etre assis avec lui maintenant et savoir qu'il l'a trouvé… ça le rend plus fier que n'importe quoi d'autre au monde.
Port-Réal se profile plus près d'eux, une tâche colorée sur l'horizon.
"Qu'est-ce qui vient après, Majesté?" demande Ser Davos.
Jon regarde sa fille. "Tout," dit-il. Il tend la main pour lui ôter légèrement ses boucles argentées du front. Ses yeux sont doux de tendresse, de joie. "Nous avons tout devant nous."
Quand Daenerys revient, elle s'assied près de Jon et prend sa main dans la sienne. Ensemble, ils regardent à quatre le bateau s'approcher de Port-Réal. La ville s'étend devant eux, une ville grouillant de croissance et de prospérité naissante. Et dans le sol, dans l'eau, dans le soleil — de l'amour.
"Bienvenue à la maison, Vos Majestés."
Fin
Notes de la traductrice : Après moultes hésitations, j'ai décidé de ne pas traduire le nom des quatre dragonnets parce que... ça ne sonnait simplement pas juste à mes oreilles. Surtout que je n'ai pas traduit le nom des loups géants.
Mais du coup, pour informations, voilà leur signification en français :
- Silverstar : Étoile d'argent
- Frostfire : Givrefeu
- Moonbloom : Lune en fleurs
- Storm : Tempête
J'espère sincèrement que vous avez autant aimé cette histoire que j'ai aimé la traduire. Je le dis à chaque fois mais, comme je l'ai précisé au tooooout début de la traduction, après le cauchemar de la saison 8, cette fanfic a été une bouffée d'air frais et m'a vraiment aidée à passer outre la fin catastrophique des personnages et de Jonerys. Donc j'espère qu'elle aura eu le même effet positif pour vous ^^
Pour informations, il y a une suite, qui est toujours en cours d'écriture et qui raconte le règne de Dany et Jon, leur vie en tant que souverains mais également en tant qu'époux et parents. Malheureusement, je ne la traduirai pas. Pas parce qu'elle n'en vaut pas la peine, loin de là. Mais parce qu'elle est encore plus longue que celle-ci, qu'elle n'est toujours pas finie et, surtout, parce que je SAIS que ce serait un véritable casse-tête de traduire la façon de parler de certains personnages (Lyaella et son petit frère).
Mais si vous le pouvez, je vous conseille sincèrement d'y jeter un œil: Our Fortress Gold par ellizablue (anciennement frombluetored) :
(h)(t)(t)(p)(s)(:)(/)(/)(archiveofourown).org(/)(works)(/)(19813924)(/)(chapters)(/)(46914112)
A noter que si vous ne savez pas lire en anglais mais que vous voulez quand même une idée de quoi est fait l'avenir de nos amoureux, vous pouvez m'envoyer un PM pour que je vous fasse un résumé +/- détaillé ;-)
